Le bilinguisme des États non souverains


Traditionnellement, le mot État est réservé à un État souverain, c’est-à-dire une autorité s’exerçant sur un territoire donné et désigné comme un pays. Dans ce sens, les mots État et pays sont considérés comme synonymes. On parlera de la France, de l’Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie, etc., pour les désigner en tant qu'États ou de pays

Cependant, depuis la décolonisation des années soixante et les grands mouvements de libération et d’autonomie qui ont suivi, d’autres formes de gouvernements ont vu le jour, qui n’impliquaient pas nécessairement l’indépendance ou la souveraineté politique. On peut penser aussi à des fédérations qui existent depuis fort longtemps, notamment en Suisse (en 1291), puis aux États-Unis (en 1787) et au Canada (en 1867). Ce type d’aménagement politique existe de plus en plus dans le monde. Il est possible qu’une structure décentralisée puisse permettre une meilleure gestion administrative des peuples de langue et de culture différentes au sein d’un même pays.

Qu'on les appelle État (Inde ou États-Unis), province (Canada), région autonome (Italie), communauté autonome (Espagne), collectivité territoriale ou territoire d'outre-mer (France), canton (Suisse), gouvernement participant (Francophonie), État libre associé (Åland, Porto Rico, Guam), etc., les États non souverains disposent, à des degrés variables, de compétences législatives, exécutives et judiciaires (souvent). Ils ont généralement leur propre constitution, leur parlement et leur législation, leur administration, leurs moyens financiers, etc. Ils jouissent de tous les attributs d’un État, sans la souveraineté politique. Il sont cependant hiérarchiquement subordonnés à un autre gouvernement — le gouvernement central —, bien que, dans certains cas, les champs de juridiction soient exclusifs et s'exercent de façon autonome, voire souveraine. Notons que les cantons suisses sont considérés par la Constitution helvétique comme des «États souverains».

Dans cette présentation non exhaustive des États non souverains, nous ne retiendrons que ceux qui ont développé une politique linguistique dans les pays suivants: l'Afrique du Sud, Allemagne, la Belgique, le Canada, l’Espagne, l’Italie, le Danemark, la Finlande, les États-Unis et leurs dépendances (Hawaï, Guam, Porto Rico), la Suisse, le Pakistan et l’Inde. Le cas de la Nouvelle-Calédonie demeure intéressant à plus d'un titre, car, en vertu des accords de Nouméa de 1998, la Nouvelle-Calédonie est en voie d'acquérir un nouveau statut: un «État associé», un «État autonome», un territoire doté d'une «large autonomie au sein de la République française», un «pays d'outre-mer»? On verra. C’est à partir de ces exemples que nous dresserons un portrait de la politique linguistique des États non souverains dans le monde.

1) Quelques États non souverains plus ou moins bilingues

En Belgique, il existe quatre régions linguistiques dont une seule, la région de Bruxelles-Capitale, est soumise au bilinguisme constitutionnel depuis 1989: le français et le néerlandais sont les langues officielles de l'agglomération bruxelloise.

Depuis 1978, l'Espagne est divisée en 23 communautés autonomes dont quelques-unes disposent de deux langues officielles: la Catalogne (espagnol-catalan), le Pays valencien (espagnol-catalan), les îles Baléares (espagnol-catalan), le Pays basque (espagnol-basque), la Galice (espagnol-galicien) et certaines zones bascophones de la Navarre (espagnol-basque). Le val d'Aran, une petite région placée sous la juridiction de la Generalitat de Catalogne et peuplée de 6000 habitants dont la langue principale est l'aranais (4500 locuteurs), s’est même vu accorder un statut trilingue (castillan-catalan-aranais).

En Italie, deux régions autonomes bénéficient d'un statut d'autonomie leur permettant d'utiliser deux langues officielles: le val d'Aoste (italien-français) et le Trentin-Haut-Adige (italien-allemand), qui comprend la province de Trente et la province de Bolzano.

Au royaume du Danemark, l'archipel des Féroé au nord de l'Écosse est un département danois de quelque 46 000 habitants. Bénéficiant d'une certaine autonomie politique, les Féroé ont deux langues officielles: le féroïen et le danois. Quant au Groenland, c'est un autre territoire danois de 58 000 habitants et doté de l'autonomie politique; les langues officielles sont le groenlandais (apparenté à l'inuktitut) et le danois.

En Finlande, un traité international assure une grande autonomie politique à un archipel de 6554 îles à l'entrée du golfe de Botnie: les îles d'Åland (prononcer [ôland]). Ce petit État est habité par 46 000 personnes dont 95 % des locuteurs parlent le suédois; les deux langues officielles sont le suédois et le finnois.

En Suisse, quatre cantons sont multilingues: le canton de Berne (allemand-français), le canton de Fribourg (français-allemand), le canton du Valais (français-allemand) et le canton des Grisons (allemand-italien-romanche). Un seul est de langue italienne: le Tessin. D’après la Constitution suisse, les cantons sont des États «souverains».

En Amérique, Hawaï est le seul État des États-Unis à être officiellement bilingue: l'anglais et l'hawaïen. Par ailleurs, Porto Rico et l'île de Guam ont obtenu le statut d'«État libre associé aux États-Unis»; cette souveraineté-association permet à Porto Rico de proclamer deux langues officielles: l'espagnol et l'anglais. Dans l'île de Guam, c'est l'anglais et le chamorro. 

Au Canada, la province du Nouveau-Brunswick est officiellement bilingue (français-anglais), de même que les Territoires du Nord-Ouest (français-anglais), le Yukon et le Nunavut; pour sa part, le nouveau territoire du Nunavut est devenu officiellement quadrilingue: anglais-français-inuktitut-inuinnaqtun. Quant au Québec, bien qu’officiellement unilingue français, les prescriptions constitutionnelles du Canada l’obligent à certaines doses de bilinguisme anglais-français.

Le Pakistan est une fédération (ourdou-anglais) composée de quatre provinces (Sind, Baloutchistan, Pendjab, Frontière du Nord-Ouest) et de deux territoires. Bien que la Constitution prévoit qu'une assemblée provinciale peut, par une loi, prendre des dispositions pour promouvoir et utiliser une langue provinciale en plus de la langue nationale, seule la province du Sind a déclaré deux langues officielles: l'ourdou et le sindhi. Cette exception est due au fait que, au moment de la promulgation de la Constitution de 1973, le chef de l'État était un Sindhi.

En Inde, plusieurs États ont deux langues officielles: l'Uttar Pradesh (hindi-ourdou), le Bihar (hindi-oudou), le Maharashtra (marathi-ourdou), l’Andhra Pradesh (télougou-ourdou), le Radjasthan (hindi-radjasthani), l'Assam (assamais-bengali), le Pendjab (pendjabi-sindhi), l’Haryana (hindi-sindhi), le Kashmir (ourdou-kashmiri), le Tripura (tripouri-bengali), le Nagaland (anglais-naga), Goa (konkani-marathi) et le territoire de Pondichéry (tamoul-français).

En Afrique du Sud, les États n’ont pas nécessairement les mêmes langues officielles, même si tous ont adopté l’anglais et/ou l’afrikaans afin de communiquer avec le gouvernement central: la province du Cap-Occidental (afrikaans + anglais + xhosa), le Kwazulu-Natal (zoulou + anglais + afrikaans), la province du Cap-Oriental (khosa + afrikaans + anglais), la province du Cap-Nord (afrikaans + setswana + xhosa), l’État libre d’Orange (sesotho + afrikaans + khosa), la province du Nord-Ouest (setswana + afrikaans + anglais), le Gauteng (afrikaans + zoulou + anglais), le Mpumalanga (siswati + zoulou + débélé + afrikaans) et la province du Nord (sotho + songa + tshivenda + anglais).

Dans l'ex-Yougoslavie, toutes les républiques étaient officiellement unilingues. Cependant, dans la république de Serbie, la région autonome de la Voïvodine avait cinq langues officielles: le serbo-croate, le hongrois, le roumain, le slovaque et le ruthène. Aujourd’hui, la Voïvodine a encore ses cinq langues officielles. Quant au Kosovo, devenu indépendant, la situation actuelle ne laisse place qu'à l'albanais. Pour ce qui est de la république du Monténégro, la langue officielle est le monténégrin. 

Dans les prochaines années, il faudra porter attention à l'île de Corse (corse), à la Nouvelle-Calédonie (langues mélanésiennes) et à la Polynésie française (tahitien). Ces DOM-TOM français ont obtenu de nouveaux statuts leur accordant une large autonomie. Le cas de la Nouvelle-Calédonie semble encore plus intéressant parce le gouvernement local pourra conclure des ententes internationales. Cependant, il est encore trop tôt pour évaluer les incidences sur la ou les langues des populations autochtones.

2) La pratique du bilinguisme dans les États non souverains

De façon générale, force est de constater que la très grande majorité des États non souverains sont obligatoirement bilingues. En effet, les prescriptions constitutionnelles du pays ou du gouvernement central ont imposé des contraintes très restrictives aux pouvoirs des gouvernements non souverains. En Espagne, en Italie, au Danemark, en Finlande, au Canada et en Afrique du Sud, toutes les constitutions nationales, voire les constitutions internes (ou régionales) accordées aux États non souverains prévoient des dispositions relatives au bilinguisme. Toutefois, le degré de bilinguisme des États non souverains peut varier énormément d'une région à l'autre.

2.1 L'unilinguisme régional de fait

Quatre États non souverains demeurent unilingues dans les faits: ils utilisent presque exclusivement la langue officielle locale, même s'ils se voient parfois imposer la langue majoritaire dans leurs communications avec le gouvernement central: Porto Rico (USA), Féroé (Danemark), l’archipel d’Åland (Finlande) et le canton du Tessin (Suisse). 

Rappelons que Porto Rico est un «État libre associé aux États-Unis» dont 99 % de la population parle l'espagnol. Les îles Féroé constituent un département danois dont 86 % des citoyens parlent le féroïen (langue germanique du Nord). Quant à l'archipel d'Åland, c'est une province autonome de la Finlande habitée par des suédophones dans une proportion de 95 %. Les langues co-officielles sont l'espagnol et l'anglais pour Porto Rico, le féroïen et le danois pour Féroé, le suédois et le finnois pour Åland.

À l'intérieur de leurs frontières, ces trois États insulaires ne recourent que très peu au bilinguisme. Cependant, dans leurs communications avec l'État central et dans l'administration de la justice dans les cours d'appel, la langue de la majorité nationale devient parfois nécessaire. En effet, Porto Rico doit fonctionner en anglais avec le gouvernement de Washington, alors que les îles Féroé utilisent le danois avec Copenhague; pour la province d'Åland, il lui est possible de s'adresser en suédois avec le gouvernement d'Helsinki, mais celui-ci ne répond pas toujours en suédois (ce qui reste relativement rare, car la Finlande est officiellement bilingue).

Étant donné que, dans toute l'administration interne des ces trois États, chacun des gouvernements n'utilise que sa langue officielle locale, les «minorités» de langue anglaise (à Porto Rico) ou danoise (à Féroé) ou finnoise (Åland) n'ont qu'à apprendre l'autre langue. D’ailleurs, la seule utilisation de l’autre langue officielle est pratiquement limitée à l’enseignement de la langue seconde dans les écoles. Évidemment, la connaissance de l'autre langue officielle demeure un atout pour tout citoyen de ces îles; l'inverse est aussi vrai.

En Suisse, le canton du Tessin demeure le seul État dont l'unique langue officielle est l'italien. Bien que le Tessin ne compte qu'une langue officielle, le canton est soumis à certaines doses de bilinguisme, notamment dans l'affichage, les écoles, les médias et toute l'industrie touristique. Néanmoins, la langue officielle continue de préserver sa première place. 

2.2 La prédominante de la langue locale

Les États insulaires de Porto Rico, de Féroé et d’Åland demeurent des exceptions parmi les États non souverains. Partout ailleurs, le déséquilibre est manifeste au profit d’une des langues. Dans certains cas, la langue minoritaire prédomine, alors que dans d'autres la langue majoritaire continuer d'exercer son pouvoir.

Dans les cas qui vont suivre, la langue minoritaire au plan national réussit à dominer localement: le français dans la région de Bruxelles-Capitale (Belgique), le groenlandais au Groenland (Danemark), le français au Québec, le sindhi dans la province du Sind (Pakistan) et 13 États de l’Inde. Au total, on compte 17 exemples de ce type.

En somme, en situation de bilinguisme, certains États non souverains peuvent donc maintenir la dominance de leur langue locale, lorsque celle-ci est différente de la majorité nationale du pays. Pour ce faire, il faut que le groupe minoritaire forme une très forte majorité locale comme c'est le cas des Groenlandais, des francophones de Bruxelles et du Québec, des Sindh de la province de Sind au Pakistan et dans certains États indiens. De façon générale, il n’est pas facile pour une langue officielle locale de dominer la langue co-officielle nationale.

- Le français dans la région de Bruxelles-Capitale

Dans la Belgique fédéralisée, le français et le néerlandais sont les deux langues officielles de la région de Bruxelles-Capitale. Les francophones constituent 70 % de la population alors que les néerlandophones sont nettement minoritaires avec 10 %. Au plan des symboles officiels, c'est-à-dire dans les formulaires, la signalisation routière, les inscriptions sur les édifices publics, les stations de métro, etc., les Bruxellois sont passés maîtres dans l'art du bilinguisme symétrique. Mais dans le domaine de l'enseignement, de la fonction publique ainsi que dans tous les domaines non officiels comme l'affichage commercial, les affaires, les loisirs, le français assure sa dominance au grand dam des Flamands de langue néerlandaise.

- Le groenlandais au Groenland

Tandis que les îles Féroé forment un département rattaché à la Couronne danoise, le Groenland constitue un territoire. Cependant, le Groenland est plus bilinguisé que les îles Féroé. Si le Parlement local fonctionne presque exclusivement en groenlandais, la justice, l'administration régionale et l'enseignement sont relativement bilinguisés, mais avec une nette prédominance pour le groenlandais. Il faut dire qu'avec 92 % de la population les autochtones assurent sans trop de mal la dominance de leur langue.

- Le français au Québec

Au Canada, la province de Québec reste officiellement un province unilingue française, la seule dans ce pays. Néanmoins, le Québec est soumis à des doses de bilinguisme français-anglais en plusieurs domaines, notamment en matière de législation (rédaction et promulgation des lois), de justice et d’enseignement. Par ailleurs, le gouvernement provincial a toujours fournis des services bilingues dans ses relations avec les citoyens, que ce soit dans les hôpitaux, les municipalités (un grand nombre), la publicité, etc. Dans les faits, le français reste la langue massivement employée par la population majoritairement francophone dans une proportion de 82 %.

- Le sindhi au Sind (Pakistan)

Quelques mots au sujet de la province du Sind au Pakistan, car c'est un cas semblable aux précédents. Le Sind est la seule des quatre provinces de la fédération à voir deux langues officielles dont une ne l'est pas à l'État fédéral: le sindhi (une langue indo-iranienne). Au Sind, 16,8 millions de personnes (sur 24 millions), soit 70 % de la population, parlent le sindhi comme langue maternelle. Dans cette province officiellement bilingue (ourdou-sindhi), le sindhi est nettement avantagé dans la législation locale, ainsi que dans les domaines de la justice, de l'administration gouvernementale et de l'enseignement. De façon générale, le sindhi reste la langue la plus utilisée par tous les Sindhi, même par ceux qui parlent l’ourdou. Cependant, avec l'Administration centrale, l'ourdou et l'anglais (surtout) prédominent sur le sindhi. 

Rappelons que le sindhi est la seule langue régionale du Pakistan (qui compte quatre provinces) à avoir acquis un statut officiel reconnu à la fois par le gouvernement fédéral et la Constitution; ceci est dû au fait que le chef du gouvernement fédéral (alors Zulficar Ali Bhutto), au moment de la promulgation de la Constitution de 1973, était un Sindhi et jouissait d’une popularité exceptionnelle dans tout le pays; il lui fut facile de favoriser et sa langue et sa province d’origine. Néanmoins, les Sindhi craignent de perdre leur majorité démographique (70 %) depuis l’arrivée massive des immigrants musulmans venus de l’Inde et des autres provinces pakistanaises. Les «étrangers» sont généralement très mal acceptés et des problèmes ethniques surviennent, notamment à Karachi, la capitale du Sind. Le cas du Sind illustre que le statut d’une langue minoritaire reste souvent précaire, car elle doit livrer une solide concurrence à la langue nationale du pays.

- Les États de l'Inde

En Inde, plus d’une douzaine d’États sont officiellement bilingues. Il s’agit de l'Uttar Pradesh (hindi-ourdou), du Bihar (hindi-oudou), du Maharashtra (marathi-ourdou), de l’Andhra Pradesh (télougou-ourdou), du Radjasthan (hindi-radjasthani), de l'Assam (assamais-bengali), du Pendjab (pendjabi-sindhi), de l’Haryana (hindi-sindhi), du Kashmir (ourdou-kashmiri), du Tripura (tripouri-bengali), du Nagaland (anglais-naga), de Goa (konkani-marathi) et du territoire de Pondichéry (tamoul-français). 

Techniquement, dans tous ces États, l'administration publique régionale fonctionne dans les langues officielles régionales, sauf lorsqu'elle communique avec le gouvernement fédéral, où l'hindi ou l'anglais doit être obligatoirement employé. L'affichage et les avis publics se font également dans les langues officielles de l'État avec l'alphabet ou les alphabets correspondants (il existe une douzaine d'alphabets en Inde). Les langues de travail sont celles de l'État, mais la connaissance de l'hindi et/ou de l'anglais constitue un atout pour obtenir un poste important. Dans le domaine de l'enseignement, non seulement les deux langues officielles — comme langue maternelle et comme langue seconde — sont-elles dispensées selon les régions, mais également toute langue appartenant à d’autres groupes minoritaires. 

En somme, les langues régionales du pays semblent bien protégées par le fédéralisme linguistique de l'Union, qui permet la séparation territoriale des langues. Cependant, plusieurs États ont l'hindi comme langue co-officielle, alors que cette langue est officielle avec l'anglais auprès de l'État fédéral: en Uttar Pradesh (hindi et ourdou), au Bihar (hindi et ourdou), au Radjasthan (hindi et radjasthani) et en Haryana (hindi et sindhi). Dans ces quatre États, l'hindi exerce une dominance sur les autres langues co-officielles, mais il ne les supplante pas. N'oublions pas que, de son côté, l'hindi est supplanté par l'anglais non seulement au sein de l'État fédéral mais dans tout le sud de l'Inde.  

Néanmoins, au Maharashtra (marathi-ourdou), dans l’Andhra Pradesh (télougou-ourdou) et au Kashmir (ourdou-kashmiri), c'est l'ourdou qui assure sa prépondérance sans mettre en danger les autres langues. Il en est ainsi en Assam (assamais-bengali) avec l'assamais, au Pendjab (pendjabi-sindhi) avec le pendjabi, au Tripura (tripouri-bengali) avec le bengali, au Nagaland (anglais-naga) avec l'anglais, à Goa (konkani-marathi) avec le marathi et à Pondichéry (tamoul-français) avec le tamoul. Cela dit, ces langues officielles conservent néanmoins toutes les chances de se maintenir, car elles disposent d'un État et de frontières linguistiques relativement sécurisantes. Le seul problème réside dans la concurrence que se livrent entre elles les langues co-officielles, tant est forte la tendance à l'unilinguisme.  

2.3 La prédominance de la langue nationale

Dans les cas qui vont suivre, nous aborderons la situation des États bilingues (non souverains) dont la langue nationale, celle qui est majoritaire à l’échelle du pays, maintient sa dominance dans la région officiellement bilingue. Au total, on compte 23 exemples de ce type: trois en Italie, six en Espagne, quatre au Canada, neuf en Afrique du Sud et un cas à Guam. Cette situation de bilinguisme dans laquelle la langue co-officielle nationale assure quand même sa dominance reste courant dans les États non souverains. En fait, il s’agit même d’un bilinguisme qu’on pourrait appeler «normal» dans la mesure où il semble un peu plus fréquent (23 cas) que l’inverse, c’est-à-dire lorsque la langue locale domine la langue nationale (17 cas).

- En Italie

Considérons le cas de deux des régions autonomes d'Italie. On sait que l’Italie a accordé une autonomie politique à cinq régions: le val d'Aoste, le Trentin-Haut-Adige, le Frioul-Vénétie Julienne, la Sardaigne et la Sicile. Cependant, seulement deux de ces régions bénéficient d'une protection constitutionnelle en matière de bilinguisme.

La région autonome du Trentin-Haut-Adige (italien-allemand) comprend deux provinces: celle de Trente et celle de Bolzano. Les germanophones sont minoritaires dans la région (30 %) et ils ne sont majoritaires (63 % env.) que dans la province de Bolzano. Le bilinguisme italien-allemand est, dans les faits, inexistant dans la province de Trente, alors qu'il tend à être plus égalitaire dans la province de Bolzano. L'allemand demeure sous-utilisé au gouvernement régional (Trentin-Haut-Adige), mais il est systématiquement employé au gouvernement provincial de Bolzano. En réalité, l'allemand est à égalité avec l'italien, sauf dans les cours de justice où celui-ci reste prépondérant. Ainsi, l'allemand ne prédomine pas dans la province de Bolzano: il prend seulement la place qui lui est due.

À l'opposé, les 55 % de «francophones» — dont la langue maternelle est en réalité le franco-provençal — du Val-d'Aoste ne réussissent pas à obtenir l'égalité. En effet, le français demeure sous-utilisé, et ce, dans tous les domaines: législation, justice, administration, écoles, etc. Comme on le voit, le Trentin-Haut-Adige et le val d'Aoste offrent des exemples parfaits du bilinguisme vécu: au mieux, c'est l'égalité, sinon c'est la dominance de la langue nationale.

- En Espagne

En Espagne, lorsqu'une communauté autonome officialise une langue locale, elle recourt nécessairement au bilinguisme. La Constitution espagnole stipule que les communautés autonomes peuvent déclarer leur «langue propre» comme langue co-officielle en plus du castillan — c’est ainsi qu’est appelé l’espagnol en Espagne. C'est le cas de la Catalogne (catalan-castillan), du Pays valencien (valencien-castillan), des îles Baléares (catalan-castillan), du Pays basque (basque-castillan), de la Navarre (basque-castillan) et de la Galice (galicien-castillan).

Le bilinguisme est réel en Catalogne; le catalan est même prédominant dans la législation, la justice et l'administration locales; le castillan reprend ses droits dans l'enseignement et dans la vie économique. Néanmoins, de toutes les langues co-officielles du pays, seul le catalan de la Catalogne semble en mesure de tenir tête au castillan, et ce, en raison du dynamisme économique de la bourgeoisie catalane, de son habileté politique et de ses ambitions européennes. Dans un avenir prévisible, on peut penser que la Catalogne s’orientera vers la situation où la langue locale prévaudra sur la langue nationale du pays.

Par contre, au Pays valencien et aux îles Baléares, la situation est tout autre: le catalan reste toujours une langue subordonnée. Au Pays basque, le castillan assure sa préséance partout (législation, justice, administration), sauf à l'école où l'égalité entre les deux langues tend à se maintenir. En Navarre, le castillan maintient sa préséance partout, sauf dans certaines zones bascophones où l’égalité est plus ou moins préservée. En Galice, la législation et l'administration locales se font surtout en galicien, mais la justice et l'école sont massivement en castillan. Bref, dans toutes les communautés autonomes, le bilinguisme est inégalitaire, parfois même diglossique dans la mesure où les fonctions sont partagées entre les langues.

-  Au Canada

Au Canada, la province du Nouveau-Brunswick, les Territoires du Nord-Ouest et le territoire du Nunavut sont officiellement bilingues, le statut juridique du Yukon n'étant pas très clair à cet égard. Au Nouveau-Brunswick (français-anglais), l'anglais prédomine dans tous les domaines, sauf dans la rédaction des lois et dans l'enseignement où les deux langues sont sur un pied d'égalité. Le français ne s'impose que lorsqu'il n'est pas en présence de l'anglais, par exemple dans les villages exclusivement acadiens.

Quant aux Territoires du Nord-Ouest (français-anglais), au Yukon et au Nunavut, le bilinguisme y est demeuré presque symbolique. Les droits linguistiques reconnus dans ces deux territoires sont limités au domaine de la législature (Parlement et rédaction des lois), à celui des tribunaux de juridiction criminelle, à l'accès à l'école primaire en français et à quelques rares services gouvernementaux. C'est peu dans la mesure où il n'y a, dans la pratique, jamais de députés francophones, où le droit reconnu dans les tribunaux ne comprend pas celui d'être compris et où on ne compte à peu près pas de fonctionnaires bilingues.

Pour ce qui est particulièrement du Nunavut, l’anglais, le français, l’inuinnagtun et l’inuktitut sont les langues officielles du territoire, et ils ont un statut et des droits et privilèges en principe égaux quant à leur usage dans les institutions de l'Assemblée législative et du gouvernement du territoire. Toutefois, si la législature territoriale a compétence pour légiférer en toute matière la préservation, l'utilisation et la promotion de la langue inuktitut, elle ne peut le faire dans la mesure où les lois ne portent pas atteinte au statut du français et de l'anglais. Dans l’état actuel des choses, la minorité anglophone continue de perpétuer ses privilèges et domine la vie politique et administrative du Nunavut. Les francophones conservent leurs petits droits scolaires. Quant aux langues autochtones, l’inuktitut et l’inuinnagtun, elles restent pour le moment subordonnées à la prédominance de la langue anglaise.

- En Afrique du Sud

Pour ce qui est de l’Afrique du Sud, on compte neuf provinces qui ont toutes adopté au moins une langue locale (bantoue) en plus de l’anglais et/ou de l’afrikaans: dans la province du Cap-Occidental (afrikaans/anglais + xhosa), dans le Kwazulu-Natal (anglais/afrikaans + zoulou), dans la province du Cap-Oriental (afrikaans/anglais + khosa), dans la province du Cap-Nord (afrikaans + setswana et xhosa), dans l’État libre d’Orange (afrikaans + sesotho et khosa), dans la province du Nord-Ouest (afrikaans/anglais +setswana), dans le Gauteng (afrikaans/anglais + zoulou), dans le Mpumalanga (afrikaans + siswati + zoulou et débélé) et dans la province du Nord (anglais + sotho + songa et tshivenda). Au plan des langues locales, les provinces du Ca-Nord, de Mpumalanga, du Nord et l’État libre d’Orange sont officiellement multilingues.

Rappelons que, sur le plan national, seuls l’anglais et l’afrikaans sont reconnus comme les langues officielles de l’Afrique du Sud. Au point de vue constitutionnel, les 11 langues officielles demeurent théoriquement des langues égales en droit. Dans les faits, il en est tout autrement.

Les parlements provinciaux ont tout le loisir d’imposer leur(s) langues locales, mais ne peuvent restreindre l’utilisation ni de l’anglais ni de l’afrikaans, qui demeurent obligatoires. En matière de justice, les langues locales sont largement utilisées, sauf pour les cours d’appel (en anglais ou en afrikaans seulement).

En ce qui a trait à l’administration gouvernementale, bien que la Constitution sud-africaine interdise la réduction du statut officiel et des droits linguistiques, l’usage tend de plus en plus à confirmer la pratique de l’unilinguisme anglais; les documents gouvernementaux importants sont de plus en plus publiés en anglais seulement, et ce, même les documents publiés dans le but d’obtenir des commentaires de la part du public en général. L’emploi des langues officielles locales reste toutefois courant dans les communications orales.

Dans l’enseignement du primaire, les langues officielles locales sont toutes dispensées aux élèves, mais les parents ne sont pas obligés d’envoyer leurs enfants dans les écoles enseignant une langue bantoue, ils peuvent choisir une école dont la langue d’enseignement est l’anglais ou l’afrikaans. Au secondaire, l’enseignement de la langue locale est progressivement réduit pour ne laisser la place qu’à l’anglais et/ou à l’afrikaans. Dans les universités sud-africaines, seules les langues nationales officielles, l’anglais ou l’afrikaans, sont reconnues.

Du côté des médias, la presse écrite paraît massivement en anglais, seulement quelques quotidiens sont publiés en afrikaans et rarissimes sont ceux publiés dans une langue bantoue. Quelques-unes des langues officielles du pays sont utilisées à la radio (anglais, afrikaans, khosa, tsonga, swahili, zoulou), mais parmi les langues bantoues seuls le xhosa et le zoulou connaissent une assez grande diffusion.

En somme, les politiques linguistiques de multilinguisme ne peuvent empêcher la visibilité réduite des langues bantoues dans les provinces. En réalité, les 11 langues officielles ne le sont pas au même degré. Elles n’ont pas toutes la même force ni le même pouvoir d’attraction. Aucune langue bantoue ne peut rivaliser avec l’une ou l’autre des deux langues "blanches", surtout en ce qui concerne l’anglais qui a nettement pris la tête du peloton des langues en Afrique du Sud. Les langues bantoues de ce pays ne seront jamais officielles au même titre que l’anglais ou l’afrikaans, le pouvoir d’attraction de l’anglais étant décidément trop fort pour ces langues. Autrement dit, la politique de multilinguisme ne pourra jamais se transformer en politique égalitaire. En ce sens, les langues officielles "noires" (bantoues) risquent, à long terme, de devenir des langues de décoration destinées à assurer l’identité collective des Noirs.

- Le chamorro à Guam

La politique linguistique de Guam en est une de bilinguisme officiel où l’égalité est plus forte d’un côté que de l’autre. Le bilinguisme de Guam s’avère être un bilinguisme déséquilibré et non égalitaire à l’avantage de l’anglais: l’anglais est toujours obligatoire, rarement le chamorro. Il faut dire que le chamorro est, d’une part, une langue minoritaire sur l’île (41 %) qui a bien failli disparaître, que cette langue n’est maintenant parlée que par environ 95 000 locuteurs dans le monde. D’autre part, le chamorro doit faire concurrence à une langue beaucoup trop forte, l’anglais.

2.4 Le bilinguisme «à la suisse»

Ce qu’on appelle le «bilinguisme à la Suisse» n’en est pas un. Il s’agit en fait d’une juxtaposition de deux unilinguismes. Les cas les plus représentatifs sont les cantons suisses bilingues de Berne, de Fribourg et de Vaud; le canton des Grisons, pour sa part, s’avère différent dans son application.

Les quatre cantons bilingues de la Suisse constituent des cas intéressants, car la territorialité des langues s'applique dans ce pays. Dans les cantons de Berne (allemand-français), de Fribourg (français-allemand) et du Valais (français-allemand), la séparation territoriale des langues fait en sorte que le bilinguisme réel ne s'applique que dans l'administration cantonale commune aux deux communautés: le Parlement cantonal, la justice et l’administration publique dans la capitale. Par tout ailleurs que dans la capitale cantonale, la vie sociale (écoles, Administration, travail, etc.) ne se déroule qu’en français ou en allemand. Le bilinguisme n’existe pas: une seule langue a la préséance absolue. L'égalité des langues co-officielles est scrupuleusement respectée.

Dans le canton trilingue des Grisons (allemand - italien - romanche), la territorialité des langues semble moins respectée. En effet, si la territorialité des langues s’applique encore pour les zones allemandes et italiennes, elle l’est beaucoup moins pour le romanche. Dans les faits, l'allemand prédomine nettement les deux autres langues officielles du canton. L'ordre hiérarchique est le suivant: d'abord l'allemand, puis l'italien loin derrière, et le romanche presque inexistant. La langue allemande s'impose sans difficulté dans les communes allemandes, mais l'unilinguisme italien dans les communes italiennes s'applique avec moins de succès; quant au romanche, il a fait place au bilinguisme allemand-romanche dans les communes romanches. Le cas du canton des Grisons confirme le fait que le bilinguisme est facilement déséquilibré à l'avantage de l'une des langues en présence.

2.5 Le bilinguisme symbolique

Un cas particulier mérite d'être signalé: celui d'Hawaï aux États-Unis. Le bilinguisme d'Hawaï demeure strictement symbolique, puisqu'on ne compte plus que quelques centaines de personnes à parler régulièrement cette langue à la maison. Néanmoins, le bilinguisme est appliqué sur les plaques des noms de rues, des parcs, des édifices publics, dans les menus de restaurant, bref dans tout ce qui reflète l'identité hawaïenne. Dans l'ensemble, cet État américain vit un bilinguisme bien théorique; c'est une façon comme une autre de refléter un bilinguisme extrêmement déséquilibré. Ajoutons aussi que, bien que la Louisiane soit officiellement unilingue anglaise, le français occupe, théoriquement du moins, une place non négligeable dans l'enseignement (langue seconde) et dans les médias; ,ais le rôle identitaire du français est plus important que son rôle réel dans la vie quotidienne.


On peut affirmer qu'en définitive le déséquilibre du bilinguisme se retrouve à la fois dans les États souverains et dans les États non souverains. Néanmoins, on peut observer une différence importante: à l'échelle d'un pays, en situation de bilinguisme, la langue dominante est toujours celle de la majorité. À l'échelle d'une région, la langue la plus forte peut être soit celle de la majorité locale soit celle de la «minorité» locale, c'est-à-dire celle qui fait partie de la majorité nationale. C'est pourquoi nous pouvons affirmer que, dans la très grande majorité des cas, le bilinguisme étatique consiste à utiliser inégalement deux langues concurrentes de façon à assurer la prédominance de l'une d'entre elles.

Dans le cas des États non souverains, le bilinguisme est généralement imposé de façon à ne jamais nuire à la langue nationale du pays. C’est pourquoi la langue locale co-officielle a généralement plus de difficulté à tenir tête à la langue officielle nationale. N’oublions pas que le bilinguisme n’est pas équivalent: l’autorité centrale n’est pas nécessairement soumise au bilinguisme, alors que c’est souvent le cas pour l’État non souverain. De plus, les citoyens parlant la langue de la majorité nationale ont le droit d’employer leur langue à l’intérieur des frontières de l’État régional, alors que les citoyens de l’État régional n’ont que rarement le droit de transporter leur langue à l’extérieur. Forcément, il s’ensuit une hiérarchie entre les langues concurrentes, car la tendance à l'unilinguisme demeure un fait incontournable. C’est pourquoi il sera toujours plus difficile — mais non impossible — pour un État non souverain de maintenir un bilinguisme même équilibré, sinon un bilinguisme à l’avantage de sa langue locale.


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