Le multilinguisme:
un phénomène universel


Le multilinguisme est un phénomène complexe qui résulte de la cohabitation des langues. Il revêt plusieurs formes. Il peut être individuel, social ou étatique. Dans sa forme la plus simple, le multilinguisme correspond au bilinguisme (ou au trilinguisme) de l'individu. Le multilinguisme social, quant à lui, est étendu à toute une communauté. Pour ce qui est du bilinguisme étatique ou bilinguisme institutionnel, il correspond au bilinguisme officiel assumé par l'État.

1) Les formes de bilinguisme

On peut définir le bilinguisme en tant que phénomène individuel, mais aussi en tant que phénomène social et en tant que phénomène étatique (bilinguisme d'État). Il est difficile de distinguer les diverses formes de bilinguisme sans les associer les unes aux autres. Il est rare que le bilinguisme soit un fait strictement individuel, car dans la plupart des cas on apprend une langue pour des raisons sociales ou économiques. Étant donné que la langue demeure un phénomène social, on ne parle jamais une langue tout seul. Il existe une interaction entre ces différentes formes de bilinguisme.

1.1 Le bilinguisme individuel

Le bilinguisme individuel correspond à une forme limitée du multilinguisme. Il s'agit du bilinguisme de l'individu lorsque celui-ci peut utiliser deux langues à des degrés divers. Les niveaux de bilinguisme individuel demeurent très variés parce qu'il y a plusieurs façons d'être bilingues. William F. Mackey définit le bilinguisme comme «l'alternance de deux langues ou plus chez le même individu». La connaissance d'une autre langue implique d'abord la notion de degré dans la maîtrise du code, tant au plan phonologique qu'aux plans graphique, grammatical, lexical, sémantique et stylistique. De plus, le degré de compétence de l'individu bilingue dépend des fonctions, c'est-à-dire de l'usage qu'il fait de la langue et des conditions dans lesquelles il l'emploie (foyer, école, travail, loisirs, etc.). Enfin, il convient de considérer la facilité avec laquelle l'individu bilingue passe d'une langue à l'autre  ce que l'on appelle l'alternance  en fonction du sujet dont il parle, de la personne à qui il s'adresse et de la pression sociale qu'il subit. Tous les facteurs précédents déterminent la capacité de l'individu à maintenir deux codes séparés sans les mélanger, phénomène caractérisé par l'interférence.

Selon Jean A. Laponce, il y aura un bilinguisme parfait si «les deux langues ont le même pouvoir de communication sur l'ensemble des rôles sociaux»; chez l'individu parfaitement bilingue, les deux langues sont, en principe, utilisées indifféremment dans n'importe quelle situation, avec la même rapidité dans la mémoire, la même qualité d'expression et le même pouvoir créateur. Bref, le bilingue parfait utilise deux codes de façon tout à fait distincte, sans mêler les langues.

Étant donné que cette performance se révèle plus souvent un idéal qu'une réalité, le bilinguisme individuel se présente la plupart du temps sous les diverses formes d'un bilinguisme différencié, c'est-à-dire inégal selon les situations de communication. Jean A. Laponce en distingue trois formes:

1) le bilinguisme juxtaposé;
2) le bilinguisme à dominance unique;
3) le bilinguisme alterné.

Le bilinguisme juxtaposé dont traite Jean A. Laponce est découle des contraintes de la vie sociale: chacune des langues est associée à un ou plusieurs rôles sociaux distincts. Par exemple, un individu ne parle que le français à la maison et que l'anglais au travail.

Ce bilinguisme juxtaposé présente lui-même deux variantes selon que l'inégalité entre les langues favorise ou non toujours la même langue. On parlera de bilinguisme à dominance unique quand c'est toujours la même langue qui est en situation de dominance. Par exemple, un francophone bilingue pratique un bilinguisme à dominance unique si l'anglais est toujours utilisé dans une situation de communication avec un ou plusieurs anglophones bilingues; c'est le même phénomène pour un anglophone bilingue qui ne parle jamais français avec des francophones. Cette situation inégalitaire des langues est le fait de l'individu ou du groupe socialement dominé. C'est un phénomène de diglossie.

Au contraire, si l'inégalité ne favorise pas toujours la même langue, c'est le bilinguisme alterné qui caractérisera ce bilinguisme égalitaire. Par exemple, deux langues peuvent dominer indifféremment selon les circonstances dans les mêmes situations de communication. Cependant, si c'est la même langue qui domine toujours en famille, à l'école ou au tennis et demeure toujours subordonnée à une autre au travail ou au restaurant, il s'agit encore d'une forme de bilinguisme à dominance unique.

1.2 Le bilinguisme social

N'oublions pas que l'on n'est pas bilingue tout seul. Un individu ne devient pas bilingue par hasard ou par caprice, mais parce qu'il désire communiquer avec des personnes qui parlent une autre langue. Lorsqu'on désire apprendre une langue, il ne s'agit pas de n'importe laquelle langue: il faut que ce soit une langue utile. Or, de façon générale, la langue la plus utile est celle qui est parlée par une communauté avec laquelle on est en contact. Les raisons pour apprendre une langue sont donc d'ordre social et économique. Si toute une société ou une partie importante de celle-ci apprend une langue, le phénomène devient social.

Rappelons-nous que la langue n'est pas seulement un instrument de communication, elle est également un symbole d'identification à un groupe. En ce sens, parler une langue ou une autre lorsqu'on est bilingue n'est pas toujours perçu comme un phénomène strictement instrumental; c'est parfois considéré comme un acte d'intégration ou de trahison sociale. C'est pourquoi il est difficile de décrire le bilinguisme individuel sans faire référence au rôle social des langues.

On distingue deux aspects d'une société bilingue: le bilinguisme sans cohabitation sociale et le bilinguisme avec cohabitation sociale. Dans le premier cas, on a affaire à une seule communauté dont les individus parlent deux langues: l'une est la langue maternelle, l'autre, une langue véhiculaire utile, par exemple, au plan commercial ou culturel; le contact des langues n'implique pas ici de cohabitation entre deux peuples. Dans le second cas, il s'agit de deux communautés linguistiques dont l'une (ou les deux) parle chacune des langues en présence; le contact des langues entraîne dans ce cas un contact entre deux peuples. On admettra que les implications sociales ne peuvent qu'être différentes dans un cas comme dans l'autre.

Par exemple, au Cameroun, le bilinguisme social est vécu sans cohabitation. Ainsi, la plupart des gens savent au moins deux langues: leur langue maternelle et le pidgin english. Cette dernière langue, qui demeure strictement véhiculaire et qui n'est la langue maternelle d'aucune ethnie, est très utile pour communiquer entre les ethnies et pour faciliter les échanges commerciaux. Dans un grand nombre de pays modernes, on assiste à un bilinguisme du même ordre. En effet, ceux qui se consacrent à des activités intellectuelles ont tendance à apprendre certaines langues, comme l'anglais ou le français, dans le seul but de participer à des colloques internationaux, de prendre connaissance des découvertes scientifiques, d'écrire ou de lire la documentation propre à leur domaine. Il s'agit là aussi d'un bilinguisme social destiné à une catégorie de personnes.

Dans la majorité des cas, le bilinguisme social est le fait de personnes qui ont comme langue maternelle des langues différentes et qui habitent le même espace géographique. Par exemple, un groupe linguistique apprend la langue de l'autre groupe. C'est le cas des Catalans en Espagne, qui sont bilingues dans une proportion de 99 %. Tous connaissent la langue maternelle, le catalan, mais tous apprennent l'espagnol, la langue officielle du pays. Le nombre des bilingues peut varier, mais le principe est de retenir que, dans une société bilingue, une partie importante de la population parle une autre langue: les Bretons en France, les Gallois en Grande-Bretagne, les Suédois en Finlande, les germanophones en Italie, etc.

Si nous analysons les principaux facteurs qui caractérisent une société bilingue, nous constaterons qu'ils concernent le nombre des locuteurs, les fonctions sociales que les langues accomplissent et le contexte géopolitique dans lequel se vit la cohabitation.

Le nombre des personnes bilingues constitue le premier facteur qui détermine si une société est bilingue ou non. Par exemple, si une communauté est bilingue dans une proportion de 10 %, on ne pourra pas dire qu'il s'agit là d'une société bilingue. Par contre, les Catalans correspondent nécessairement à une société bilingue puisque ce phénomène est étendu à tout le groupe. En principe, plus le nombre de personnes bilingues est élevé, plus on a affaire à une société bilingue et plus le poids sociale de la seconde langue sera important.

Ce poids social de la langue seconde constitue un second critère d'une société bilingue. Il arrive que la langue maternelle de la communauté bilingue conserve sa dominante; c'est la cas des Anglo-Québécois de la région de Montréal. Cependant, il est possible aussi que la langue seconde devienne plus prestigieuse que la langue maternelle. C'est généralement le cas de la langue des immigrants lorsqu'ils s'installent dans leur pays d'accueil; la langue des habitants du pays impose sa dominance aux nouveaux arrivés. Ce déséquilibre entre les langues en présence est si courant que les linguistes ont adopté le terme de diglossie pour qualifier ce bilinguisme social.

La diglossie est un phénomène social caractérisé par la répartition fonctionnelle des rôles sociaux. De nombreux peuples, surtout parmi les minoritaires, utilisent constamment deux langues, souvent l'une pour les fonctions interpersonnelles ou religieuses, l'autre pour les fonctions prestigieuses, comme les affaires, les médias, l'école, etc. Autrement dit, la langue maternelle est réservée aux fonctions personnelles et quotidiennes, la langue seconde aux fonctions supérieures de la vie sociale. Il en est ainsi de la plupart des francophones qui habitent les provinces anglaises du Canada.

Le Luxembourg se révèle un intéressant cas de trilinguisme alterné ou de triglossie (répartition fonctionnelle de trois langues). Il s'agit, en effet, d'une société de 368 000 personnes, dont presque toute la population adulte d'origine est trilingue; les langues y sont réparties selon les différentes fonctions de la communication. Rappelons que le le luxembourgeois est la langue maternelle de la majorité des Luxembourgeois (76,3 %); c'est une langue germanique assez proche de l'allemand. Un sondage réalisé en 1986 révélait que le luxembourgeois était la langue la plus utilisée dans la vie privée, les spectacles, les cérémonies religieuses et les conférences. Le français, la langue officielle, restait alors la langue dominante au travail, dans les relations professionnelles et administratives, dans les cafés et restaurants, dans les magasins et à la télévision. L'allemand, pour sa part, semblait réservé aux journaux, aux périodiques, à la radio et à la lecture en général. C'est là un phénomène de triglossie assez exceptionnel, car cette répartition fonctionnelle des langues, égalitaire dans son application, ne met aucunement en danger la langue maternelle des Luxembourgeois.

Le troisième critère servant à qualifier une société bilingue a trait au contexte géopolitique et historique. Certains contextes géopolitiques amènent presque inévitablement un bilinguisme social. C'est le cas du Luxembourg, une petit État coincé entre l'Allemagne et le France; c'est le cas de la Catalogne, une région autonome enclavée dans l'État espagnol; c'est le cas des francophones hors Québec habitant une province unilingue anglaise; c'est le cas des francophones du val d'Aoste, une région autonome d'Italie. Dans tous ces exemples, le bilinguisme social est déterminé par l'histoire des peuples, leur proximité géographique, le caractère de co-officialité des langues à l'intérieur d'une région ou d'un pays.

L'idéal pour une langue est de contrôler tout le terrain de la communication en s'assurant la dominance dans tous les rôles sociaux. À défaut d'atteindre cet idéal, il lui faudra se réserver des positions stratégiques dominantes: la famille, le travail, l'école, les loisirs, la religion, la politique, etc. Dans les situations de bilinguisme social, il importe d'assurer à la langue maternelle une certaine dominance, sinon les risques de mutation linguistique (transfert ou changement de langue) demeurent élevés.

1.3 Le bilinguisme étatique

Le bilinguisme étatique ou institutionnel permet à chacun des groupes en présence de pratiquer l'unilinguisme, laissant à l'État le fardeau du bilinguisme au sein des organismes qu'il contrôle. Or, les formes de bilinguisme étatique varient beaucoup d'un État à l'autre, car le bilinguisme officiel peut être symbolique ou simplement déclaratoire, être plus ou moins déséquilibré ou égalitaire, ou se transposer en une juxtaposition d'unilinguismes territoriaux. De toute façon, on revient toujours à ce sujet aux notions de juxtaposition ou de contact des langues.

2) Le multilinguisme des États

Nous savons qu'il existe plus de 6700 langues dans le monde pour environ 225 pays; il s'agit donc d'une moyenne théorique d'au moins 30 langues par pays. Le tableau 1 (ci-dessous) nous permet de voir que c'est effectivement en Europe que le multilinguisme est le moins prononcé: environ 4,5 langues en moyenne par pays (on en compte 49!).

Tableau 1

Le multilinguisme dans le monde

Population

 

Nombre
des États

Nombre des langues

Moyenne
des langues par pays

Moyenne des locuteurs des langues

Europe

982 millions

49

225

4,5

4,3 millions

Amérique

770 millions

46

1000

21,7

770 000

Afrique

725 millions

56

2011

35,9

360 517

Asie

2500 millions

46

2165

47,0

1,1 million

Océanie

30 millions

27

1302

48,2

23 000

Total

5 milliards

224

6703

29,9

745 934

Source: d'après Ethnologue, 13e édition, Barbara F. Grimes Editor, Summer Institute of Linguistics Inc.,1996.

En Amérique, le multilinguisme touche particulièrement les populations autochtones (amérindiennes) avec 25 millions de locuteurs (4 % de la population mondiale) pour au moins 1000 langues réparties dans 46 États; on peut compter environ 21,7 langues par pays. Il importe de noter que plus de 90 % de la population parle l'anglais, l'espagnol ou le portugais. À ce sujet, il faut bien admettre que l'Europe et l'Amérique du Nord ont atteint une grande homogénéité linguistique sans que disparaisse pour autant le multilinguisme.

Par contre, l'Asie, l'Afrique et l'Océanie, qui représentent 70 % de la population mondiale, atteignent des moyennes très élevées: 47 langues par pays en Asie, 35,9 langues en Afrique et 48,2 langues en Océanie. Compte tenu des 4,3 langues par pays en Europe, le multilinguisme semble une donnée incontournable sur ces trois continents.

2.1 Les États linguistiquement homogènes

Il existe 224 États dans le monde pour 6703 langues, ce qui signifie, du moins théoriquement, une trentaine de langues par pays. On peut donc penser que, dans les faits, les États linguistiquement homogènes — pour ne pas dire unilingues — soient assez rares. Sur un total de 224 États, seulement 29, soit 12,9 % de l’ensemble, sont linguistiquement homogènes dans une proportion de 90 % ou plus. On compte 7 États en Amérique (et 6 territoires), 4 en Afrique, 7 en Europe, 7 en Asie (et un territoire) et 4 en Océanie (plus 3 territoires). En consultant le tableau 4 Les 29 États linguistiquement homogènes,  on constatera que ces pays et territoires n'ont pas le même poids.

On ne relève que sept États importants dont la population dépasse les 10 millions d'habitants: Cuba 11,1 M), le Portugal (10,4 M), la Pologne (38,6 M), le Bangladesh (124,7 M), la Corée du Nord (25,5 m), la Corée du Sud (44,8 M) et le Japon (125,1 M). Sept autres États se situent au-dessus de trois millions d'habitants: Haïti, le Paraguay, l'Uruguay, l’Albanie, l'Autriche, le Danemark et le Liban. Ces 14 États souverains regroupent une population de quelque 380 millions de personnes, soit 6,2 % des États et 8,8 % de la population du monde, ce qui est peu. Le continent asiatique compte à lui seul 84 % de cet ensemble avec 320 millions de personnes. Les autres États correspondent à des micro-États du Pacifique (Kiribati, Tokelau, Tonga, Tuvalu) ou des territoires d’outre-mer (Martinique, Guadeloupe) ou des dépendances de grands États (Porto Rico, Bermudes, Samoa américaines, Macao, etc.). Aucun de ces micro-États n'atteint le million de locuteurs et plusieurs de ceux-ci comptent moins de 100 000 personnes: Antigua, les Bermudes, les îles Falklands, la principauté du Lichtenstein et tous les micro-États du Pacifique. 

Les Bermudes et les îles Falklands sont des colonies britanniques; la Martinique et la Guadeloupe sont des départements français d'outre-mer; Porto Rico, les Samoa américaines et les îles Palau sont sous contrôle américain; les îles Cook, l'île Nieu et l'île Tokelau sont associés à la Nouvelle-Zélande; Macao est une ancienne colonie portugaise faisait maintenant partie intégrante de la Chine. Il ne reste donc que 29 pays homogènes dans une poportion de 90 % et plus.

En somme, sur quelque 224 États dans le monde, 29 sont linguistiquement homogènes dans une proportion de 90 %, ce qui signifie qu'environ 13 % des pays peuvent se prétendre unilingues dans les faits. Parmi ces États linguistiquement homogènes, Haïti, le Rwanda, Macao, Kiribati, Tonga et Tuvalu se sont déclarés officiellement bilingues. Évidemment, il s'agit d'un bilinguisme quasi symbolique mettant au cause une langue coloniale (français, anglais, portugais) et une langue locale parlée par presque tous les habitants du pays.

2.2 Les États linguistiquement diversifiés

Il ressort de la situation précédente que 91,2 % des États englobant 91,2 % de la population du monde sont dans une situation de multilinguisme plus ou moins accentué. Une quarantaine d'États abritent des minorités de faible importance (moins de 15 %), particulièrement en Europe et en Amérique du Sud, mais environ 160 autres États se heurtent à des minorités difficilement assimilables. Ces minorités peuvent parfois former jusqu'à 50 % de la population totale d'un État; même lorsqu'elles sont moins nombreuses, elles peuvent devenir revendicatrices, car tout dépend de leur poids social ou politique dans le pays —  il existe mêmes quelques pays où une minorité ethnique contrôle entièrement un État.

Tous les autres États demeurent multilingues dans les faits, même s'ils ne reconnaissent qu'une seule langue officielle. En Amérique centrale, trois langues étrangères assurent leur dominance. L'anglais assujettit l'espagnol et les langues amérindiennes dans le petit État de Belize, le français subordonne les créoles en Haïti, à la Martinique, à la Guadeloupe et en Guyane française, et le néerlandais domine encore cette ancienne colonie des Pays-Bas qu’est le Surinam aux dépens du takitaki, un pidgin à base d'anglais, et des langues asiatiques. Dans l'océan Indien, le français supplante le comorien (swahili) aux Comores, et l'anglais domine le créole dans l'île Maurice. Cette dernière langue impose sa dominance à peu près partout dans le Pacifique, notamment dans quatre États indépendants de l'Océanie (la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Nauru, Tonga et Tuvalu), aux dépens des langues polynésiennes, mélanésiennes, micronésiennes et papoues; le français a conservé ses privilèges dans les départements français d'outre-mer comme la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie et quelques autres petites îles. Toutes ces langues locales conservent cependant leur pleine vitalité dans l'usage quotidien.

En Afrique, un seul pays utilise l'espagnol (la Guinée équatoriale) contre cinq pour le portugais (Angola, Mozambique, Cap-Vert, Guinée-Bissau, Saõ Tomé-et-Principe); en ce qui concerne les autres États du continent noir, 14 (sur 22) ont fait du français et 11 (sur 18) de l'anglais leur langue officielle unique; ces deux langues continuent d'exercer leur dominance sur des populations qui ne les connaissent que fort peu: généralement de 1 % à 20 %. La fraction réelle de la population qui parle ces langues au foyer se situe entre 3 % à 5 %. Seuls quelques États de cette catégorie ont accordé une place, par règlement, à l'enseignement des langues nationales: le Nigeria, le Sénégal, le Mali, etc. Plusieurs, en revanche, leur accordent un temps d'antenne à la radio: l'Angola, le Bénin, le Ghana, le Niger, l'Ouganda, le Sénégal, le Congo-Zaïre, etc.  De plus, peu de journaux sont publiés dans les langues nationales africaines.

En résumé, il ressort que, dans les États dits unilingues, prévalent des situations de dominance d'une langue sur d'autres. Dans quelque 80 % des États du monde, les rapports de force sont tellement favorables à une langue en particulier que celle-ci est seule reconnue officiellement, refoulant toutes les autres en situation d'infériorité. Pour ces États, le bilinguisme ou le multilinguisme semble donc une complication inutile face à l'efficacité apparente du monolinguisme. Dans ce rapport de force entre langues, l'anglais et le français (et, dans une moindre mesure, le portugais) ont acquis une puissance démesurée par rapport à leur importance numérique dans les pays considérés.

Il reste moins de 24,1 % des États souverains, soit 47, qui ont opté pour le bilinguisme ou le multilinguisme officiel. La plupart de ceux-ci sont bilingues, mais on relève dans le lot quatre États trilingues (Belgique, Bosnie-Herzégovine, Suisse et Vanuatu) et un seul est quadrilingue (Singapour). On pourrait croire que les États officiellement multilingues, contrairement aux pays unilingues centralisateurs, sont plus conciliants, sinon respectueux des droits des minorités, voire égalitaires. Il reste à analyser de cette affirmation afin d'en vérifier la véracité.


Dernière mise à jour: 02 févr. 2017

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