République centrafricaine

République centrafricaine

Ködrö ti Bê-Afrika

Capitale: Bangui
Population: 4,2 millions (2001)
Langues officielles: sango et français 
Groupe majoritaire: aucun 
Groupes minoritaires:
environ 60 langues, dont le sango, le banda du Sud, le banda-banda, le bokoto, le gbanou, le gbaya du Nord-Ouest, le gbaya du Sud-Ouest, le gbaya de Bosangoa, le kaba, le karré, le manza, le mbati, le ngbaka ma'bo, le pana, le yakoma, le zandé
Langue coloniale: français
Système politique: république unitaire
Articles constitutionnels (langue): article 17 de la Constitution du 14 janvier 1995
Lois linguistiques: Décret n° 65-002, portant institution d'une Commission nationale pour l'étude de la langue sango (1965); Décret n° 85-004 portant rectificatif au Code de l'orthographe officielle du sango; Décret n° 84-025 fixant l'orthographe officielle du sango (langue nationale centrafricaine); Ordonnance impériale n° 77/011 fixant l'alphabet phonétique utilisable dans la transcription de la langue nationale sango (1977);  Loi n° 91/003 du 8 mars 1991; Loi 97/014 du 10 décembre 1997 portant orientation de l'éducation (1997);  Loi n° 10.002 du 6 janvier 2010 portant Code de procédure pénale (2010).

1 Situation générale

La République centrafricaine est un pays enclavé d'Afrique centrale et couvre une superficie de 622 436 km².  Le pays est limité au nord par le Tchad, à l’est par le Soudan, au sud par la République démocratique du Congo (Congo-Kinshasa) et la république du Congo (Congo-Brazzaville), et à l’ouest par le Cameroun. Bien que constituant un handicap du point de vue économique, sa position centrale sur le continent africain confère au pays un intérêt stratégique. C’est la raison de la longue présence militaire de la France dans cette ancienne colonie de l’Oubangui-Chari, devenue indépendante en 1960. La République centrafricaine est divisée en 16 préfectures. Sa capitale est Bangui.

2 Données démolinguistiques

La République centrafricaine est passée de deux millions d’habitants en 1975 à 3,6 millions d'habitants en 2001, puis à 4,2 millions en 2005. La population est concentrée dans la partie occidentale et les deux tiers des Centrafricains vivent dans de petits villages. Bangui, la capitale et ville principale, comptait environ 750 000 habitants en 1990.

2.1 Les ethnies

Les Babingas, des Pygmées peuplant toujours la forêt centrafricaine dans la région de la Lobaye, furent les premiers habitants du pays. Les groupes Gbayas-Mandjas et Bandas représentent plus de la moitié de la population centrafricaine. Cependant, le clivage est très marqué entre ces populations de la savane et les «gens du fleuve» (Oubanguiens) de langue sangho, des commerçants établis sur les rives de l’Oubangui et dominant la vie économique et politique du pays. Les Zande, agriculteurs semi-itinérants, vivent entre le nord-est de la République centrafricaine, le sud du Soudan et la République démocratique du Congo.

Du point de vue religieux, les animistes représentent environ 60 % de la population, les chrétiens 35 % et les musulmans 5 %. 

2.2 Les langues

Il est malaisé de dénombrer avec exactitude le nombre des locuteurs d’une langue en Centrafrique. Outre le problème de la multiplicité des quelque 60 langues, un décret gouvernemental adopté en 1966 interdit «toute mention, dans les actes officiels ou sous seing privé, imprimés, formulaires administratifs ou privés, de race, de tribu ou d’ethnie». On comprendra que si ces renseignements importants ne pouvaient pas figurer dans les recensements ultérieurs, il devient difficile d'en établir un portrait le moindrement précis des langues en présence.

Lors du recensement de 1988, le gouvernement centrafricain ne posait que trois questions concernant les langues: 1) quelle est la première langue parlée? 2) parlez-vous sango ou non? 3) Quelle est l'autre langue parlée? De plus, il est impossible d'obtenir les réponses officielles à ces questions. Enfin, entre 500 000 à 600 000 personnes n'ont jamais répondu aux questions du recensement au sujet de leur langue maternelle.

- Les langues autochtones

Toutefois, un dépouillement partiel des données linguistiques permet de révéler les résultats qui suivent. On compte 705 000 locuteurs pour les langues gbaya-manza (segmentées en de multiples variétés dialectales), 570 000 pour les langues banda, 100 000 pour les langues sara-mbay, 60 000 pour les langues ngbaka-monzombo-gbanziri, 60 000 pour les langues nzakara-zandé et 55 000 pour les langues mbum. Pour tous les autres groupes linguistiques, le total des locuteurs serait inférieur à 50 000.  

La langue la plus importante par le nombre de ses locuteurs est d'abord le sango, une langue créolisée, dérivée du ngbandi et à base de nombreux mots français. Le sango compte environ 350 000 locuteurs de langue maternelle, mais cette langue est parlée par la quasi-totalité de la population centrafricaine comme langue véhiculaire. On pense que le sango serait né du contact des colons français avec les populations indigènes situées sur les bords de l'Oubangui. D'autres croient que le sango existait avant l'arrivée des Européens. Appelé à l'origine dendi, le sango était parlé par les Dendi servant de médiateurs dans les conflits entre les Zandé-Nzakara et les Ngbugu (ethnie du groupe Banda). Avec le français, le sango est une langue officielle de la République centrafricaine. 

Parmi les langue parlées par plus de 60 000 locuteurs, mentionnons le banda du Sud (150 000), le banda-banda (102 000), le bokoto (130 000), le gbanou (95 000), le gbaya du Nord-Ouest (200 000), le gbaya du Sud-Ouest (164 000), le gbaya de Bosangoa (176 000), le kaba (72 000), le karré (93 000), le manza (220 000), le mbati (60 000), le ngbaka ma'bo (88 000), le pana (82 000), le yakoma (100 000), le zandé (62 000). La plupart des autres langues ne sont parlées que par de petites communautés comptant moins de 10 000 locuteurs, parfois moins de 5000.  

Les quelque soixante langues autochtones de la Centrafrique font partie de deux familles linguistiques: la famille nigéro-congolaise et la famille nilo-saharienne, la première étant de loin la plus représentée. Parmi les langues citées précédemment, seul le kaba est une langue de la famille nilo-saharienne, toutes les autres appartiennent à la famille nigéro-congolaise

- Le français

Le français est la langue officielle de la République. Il n'est la langue maternelle qu'un d'un tout petit groupe d'Européens dont le nombre n'atteint pas les 10 000. Le français, langue de prestige, est parlé par les élites et les cols blancs, c'est-à-dire les fonctionnaires et les enseignants. On compte deux variétés de français. L'un correspond à ce qu'on pourrait appelé le «français de France» parlée par les Européens et les spécialistes de la communication, c'est-à-dire les enseignants, et ensuite par les «notables» du pays.  Il s'agit d'un nombre réduit d'individus. Généralement, ce français est utilisé dans les médias et la haute fonction publique, de même que dans les sphères proches des pouvoirs politique et judiciaire, ainsi que dans toutes les écoles du pays. On y admet un certain accent local et quelques régionalismes lexicaux issus surtout du sango. 

Il existe une autre variété de français, beaucoup plus répandu et plus permissive: le français local. C'est un français très influencé par les langues centrafricaines, surtout par le sango. Cette variété est parlée par les classes non instruites, qui n'ont pu terminer leur scolarité. Ils utilisent ce qu'ils connaissent du français avec des emprunts massifs aux langues locales. Cette variété peut causer des problèmes de compréhension avec les francophones des autres pays, car les interférences linguistiques, d'ordre lexical et sémantique, sont très importantes.  

Selon un recensement de 1993, on peut établir les données suivantes en ce qui a trait à la connaissance du français (toutes variétés confondues):

1) 76 % de «personnes n’ayant aucune connaissance du français»;
2) 16 % de «locuteurs potentiels, qui ont suivi un cursus scolaire d’au moins deux ans en français et qui éventuellement peuvent perdre leurs acquis». Certains les nomment des «francisants»;
3) 8 % de «locuteurs réels qui ont suivi un cursus scolaire d’au moins six ans en français».

En tenant compte de ces considérations, on compterait actuellement environ 500 000 «francisants» et 250 000 «francophones réels», mais on sait que ce résultat paraît nettement sur-évalué. Cela dit, il suffit de préciser qu'une personne ne parle pas le sango («mbi tené sango ape»: je ne parle pas le sango) pour que les Centrafricains retrouvent vite l'usage du français.

- L'arabe

Il convient d'accorder une place particulière à l’arabe, une langue en légère expansion en Centrafrique. Il s'agit d'abord de l'arabe classique, celui du Coran, qui sert de médium comme langue religieuse au sein de la communauté musulmane du pays. La radio nationale accorde une tranche de trente minutes à la religion islamique pour l’enseignement du Coran. De son côté, la communauté islamique du pays a créé des écoles accueillant des personnes des deux sexes de toutes religions. 

3 Données historiques

On ne connaît que peu de choses sur l'histoire ancienne de ce pays d'Afrique centrale. La plupart des communautés vivant aujourd’hui sur le territoire centrafricain s’y sont établis à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. À cette époque, les populations de langue soudanaise avaient quitté la savane pour se réfugier dans la forêt, afin de fuir les guerriers peuls et les marchands d’esclaves. Le pays fut ravagé par la traite des Noirs au XIXe siècle, notamment dans le pays banda soumis aux expéditions des Arabes du Bahr el Ghazal.

3.1 La colonisation française (Oubangui-Chari)

Vers 1885, des explorateurs belges découvrirent le cours inférieur de l’Oubangui. Les territoires situés de part et d’autre du fleuve furent partagés ensuite entre la Belgique et la France. En 1889 fut fondé, sur la rive droite de l’Oubangui, un premier poste français appelé Bangui. Le pays s'appelait alors l’Oubangui-Chari.

Le territoire fut alors livré à l’exploitation des sociétés capitalistes qui soumirent les populations aux travaux forcés. En 1903, l’Oubangui-Chari devint une colonie française, laquelle fut intégrée, en 1910, à l’Afrique équatoriale française (AEF), dont le gouverneur général siégeait à Brazzaville (Congo). De tous les territoires de l’Empire colonial français, l’Oubangui-Chari connut probablement l'une des colonisations les plus brutales. En 1914, le territoire fut réuni au Territoire militaire du Tchad sous le nom d'Oubangui-Chari-Tchad. En 1922, le Tchad acquit son autonomie et, en 1936, l'Oubangui-Chari fut rattaché à l'Afrique équatoriale française. De 1928 à 1931, les Gbayas se révoltèrent contre le recrutement forcé lors de la construction du chemin de fer Congo-Océan et refusèrent de payer des impôts. La guerre dite du Kongo-Wara (guerre des «manches de houes») en pays gbaya se poursuivit jusqu’en 1931. La colonisation française fut vécue comme un véritable traumatisme par les habitants de cette région qui, outre le travail forcé et le portage, eurent à subir de nombreux déplacements de populations.

La «mission civilisatrice» de la France consista longtemps à l’implantation de petits postes administratifs et au tracé de quelques routes, surtout à partir de 1920. Faisant le bilan de ces années, l’historien P. Kalck considérait en 1976 l’Oubangui-Chari comme «la plus délaissée des colonies» françaises. D’ailleurs, le nombre des Européens au début de la colonisation confirme bien que le pays était sous-administré: l’Oubangui ne comptait en 1906 que 148 Européens (et assimilés), puis seulement 348 en 1911, pour passer à 261 en 1921 et finalement 327 en 1926. Les contours actuels du territoire centrafricain ne furent fixés que progressivement — en 1923 — en raison de l’âpre lutte que se livraient les puissances coloniales dans cette zone. Entre 1890 et 1940, on estime que la moitié de la population périt, victime des travaux forcés, de la malnutrition et des maladies apportées par les Blancs. La colonisation française introduisit le christianisme par l'entremise de Mgr Augouard, ainsi que le développement des premières écoles primaires.

La France, comme c'était la coutume pour l'époque, pratiqua une politique d'assimilation, notamment par l'imposition des lois, des coutumes et de la langue française. Dans sa circulaire du 22 juin 1897, le gouverneur général de l’Afrique occidentale française, M. Chaudié, écrivait:

L’école est en effet le moyen le plus sûr qu’une nation civilisatrice ait d’acquérir à ses idées les populations encore primitives et de les élever graduellement jusqu’à elle. L’école est, en un mot, l’élément de progrès par excellence. C’est aussi l’élément de propagande de la cause et de la langue française le plus certain dont le gouvernement puisse disposer.

Ces principes furent réaffirmés par son successeur, W. Ponty, dans une circulaire datée du 30 août 1910: 

L’école est le meilleur instrument du progrès; c’est elle qui sert le mieux les intérêts de la cause française [...]. Nul n’ignore que l’étude du français est le remède le plus efficace qui puisse être opposé au fanatisme. 

Cette idéologie supposait que l'enseignement devait être dispensé uniquement en français, comme l’arrêté du 12 novembre 1912 concernant l’Afrique occidentale française le rappelle: 

Le but de l’enseignement élémentaire est la diffusion parmi les indigènes du français parlé [...].  La langue française est seule en usage dans les écoles. Il est interdit aux maîtres de se servir avec leurs élèves des idiomes du pays.

La même prescription frappant les parlers locaux fut constamment rappelée, et ce, tant pour les écoles normales que pour les écoles professionnelles. En 1924, le gouverneur général de l’AOF, dans un arrêté, réaffirme la politique linguistique en ces mots : 

La langue française est la seule qui doive nous occuper et que nous ayons à propager. Cette diffusion du français est une nécessité. Nos lois et règlements sont diffusés en français. C’est en français que les jugements des tribunaux sont rendus. L’indigène n’est admis à présenter ses requêtes qu’en français. Notre politique d’association l’appelle de plus en plus à siéger dans nos conseils et assemblées à la condition qu’il sache parler français. Il faut donc qu’administrations et administrés se comprennent […]. Il est de toute nécessité que le français, sans prétendre supplanter les idiomes, véhicule les idées communes qui fusionnent les races. (Arrêté de l’AOF, 1.4.1924.)

À cet arrêté est jointe une circulaire, qui déclarait:

Le français doit être imposé au plus grand nombre d’indigènes et servir de langue véhiculaire dans toute l’étendue de l’Ouest africain français . Son étude est rendue obligatoire pour les futurs chefs […]. Mais notre contact ne s’arrête pas au chef. Il pénètre plus loin dans la masse  […]. Il faut donc répandre en surface le français parlé. Il faut pouvoir rencontrer dans les villages les plus éloignés, avec le chef, au moins quelques indigènes comprenant notre langue et pouvant s’exprimer en français sans prétention académique. Avec les tirailleurs libérés et rendus au village, ce but peut être atteint aisément et rapidement. Multipliez donc les écoles préparatoires, appelez-y le plus d’enfants possible et apprenez-leur à parler français. (Circulaire du gouverneur général de l'AOF, 1.4.1924).

Cependant, cette politique d'assimilation par l'école n'a pas véritablement fonctionné en raison, d'une part, d'une réelle volonté politique et, d'autre part, de moyens inadéquats dans l’enseignement public. Jusqu’en 1936, l'enseignement français n'a concerné qu'un nombre très limités d'élèves éduqués en français. De leur côté, les missionnaires ont choisi de christianiser la population en sango dont ils ont donné la première forme écrite. 

C’est seulement à partir de la Conférence de Brazzaville de 1944 que, grâce à l’aide du Fonds d’investissement et de développement économique et social créé en 1947, le nombre d’enfants scolarisés connaîtra un essor important. Bien que le système scolaire demeurât très élitiste, les taux d’accroissement moyens annuels des effectifs scolaires seront pour la période 1950-1956 de 10,3 % pour l’enseignement primaire et de 18,9 % pour l’enseignement secondaire; ces mêmes taux passeront pour la période 1956-1962 respectivement à 15,3 % et 27 %.

Le bouleversement causé par la colonisation a mis en contact des peuples d'ethnies différentes, nécessitant une langue commune pour la communication quotidienne; le français a joué un rôle, mais encore plus le sango, car cette langue de contact a touché toutes les ethnies, contrairement au français qui est demeuré élitiste. 

La grande figure emblématique de la colonie française centrafricaine fut Barthélemy Boganda (1910-1959). Celui-ci fut ordonné prêtre en 1938, puis élu député à l’Assemblée nationale française en 1946, année où l’Oubangui-Chari devint officiellement un «territoire d’outre-mer». En 1949, il fonda le Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique noire (MESAN) et organisa la lutte pour l'émancipation de son peuple. Lorsque, en 1958, le pays devint officiellement la République centrafricaine au sein de la Communauté française, Boganda devint premier ministre et tenta de constituer, avec le Congo et le Tchad, une union des États de l'Afrique latine, ouverte à l’adhésion aux territoires portugais. Il trouva la mort dans un accident d'avion dont les origines demeurent obscures, le 29 mars 1959.

3.2 L’indépendance 

Un instituteur, David Dacko (1928- ), devint président de la République centrafricaine, qui proclama son indépendance de la France, le 13 août 1960. Dacko procéda à une réforme constitutionnelle en 1964 et s'attribua tous les pouvoirs. La Constitution donnait aussi au sango le statut de «langue nationale», tandis que le français recevait celui de «langue officielle». Chef de l'État et du parti unique, Dacko concentra entre ses mains le pouvoir de nommer tous les hauts responsables de l'État. Rapidement impopulaire, il fut renversé par l'un de ses cousins, le colonel Jean-Bedel Bokassa en 1965. 

Celui-ci abrogea la Constitution et se déclara «président-maréchal à vie». Le 4 décembre 1976, le congrès extraordinaire du «MESAN rénové» proclama l’Empire centrafricain. Le maréchal Bokassa devient l’empereur Bokassa Ier et, le 4 décembre 1977, il organisa son «sacre napoléonien», avec l'aide de la France. La liberté d’expression fut supprimée et les opposants furent jugés par des tribunaux militaires et, pour la plupart, condamnés à mort. Bokassa tomba en disgrâce après la répression sanglante d'émeutes, en janvier 1979, et la mort de 26 écoliers à la prison de Ngaragba, en avril 1979. L'intervention d'un contingent français, le 20 septembre 1979, l'«opération Barracuda», mit fin au régime de Bokassa, alors que celui-ci était en visite en Libye.  

La chute du dictateur Bokassa et la tenue d'élections en mars 1981 ramenèrent David Dacko au pouvoir, qui rétablit les libertés démocratiques et le multipartisme en février 1981. Le résultat controversé de cette consultation électorale l'amena à quitter la scène politique en septembre de la même année. Le général André Kolingba remplaça David Dacko; il interdit les partis politiques en mars 1982, à l’exception du Rassemblement démocratique centrafricain (RDC, nouveau nom du MESAN). En octobre 1986, Bokassa fut jugé et reconnu coupable d’avoir ordonné le meurtre de ses adversaires politiques. Sa condamnation à mort fut commuée en réclusion perpétuelle. Exilé ensuite en France et en Côte d'Ivoire, ce dernier revint à Bangui où il mourut en 1996, alors qu'il se croyait le «13e apôtre du Christ».

3.3 L'après-Bokassa

En 1993, Ange-Félix Patassé fut élu à la présidence à l'issue d'un scrutin démocratique. La crise économique et sociale se prolongeant, et les salaires de la fonction publique n’étant pas payés, des mutineries éclatèrent en avril et mai 1996 au sein de l’armée. Les mutins exigèrent leur rémunération, mais également le limogeage du colonel François Ndjeder, commandant de la garde présidentielle. En fait, le problème du paiement des soldes ne constituait qu'un prétexte, car il s'agissait surtout de la garde présidentielle toujours contrôlée par un seul groupe ethnique, que ce soit les Mbanda pour Bokassa, les Yakoma pour Kolingba ou les Sara pour Patassé. Le pouvoir reposait sur cette garde que chacun des chefs de l’État s'est employé, dès son accession au pouvoir, à changer au profit de l'ethnie à laquelle il appartenait.

Parce qu'elle craignait un coup d’État, la France, dont l'une de ses principales bases en Afrique était située sur le territoire centrafricain, intervint militairement pour soutenir le président Patassé. Après avoir conclu un accord avec les mutins, celui-ci annonça la formation d’un gouvernement d’union nationale. La tentative d’éloigner de Bangui les militaires putschistes entraîna un nouveau soulèvement qui favorisa une autre intervention française. En janvier 1997, à la suite des accords de Bangui, un nouveau gouvernement fut formé, alors que la MISAB (Mission interafricaine de surveillance des accords de Bangui) fut mise en place, avant d'être remplacée la Minurca (Mission des Nations unies en République centrafricaine) en avril 1998. La France dut évacuer ses bases militaires de Bouar et de Bangui. Le 19 septembre 1999, Ange-Félix Patassé fut réélu au premier tour à la présidence de la République centrafricaine. Lors d'un autre coup d'État qui eut lieu en mai 2001 contre le contesté Patassé, les troupes libyennes assurèrent la sécurité du président. PUIS, Le 15 mars 2003, alors que Patassé ÉTAIT en voyage au Niger, François Bozizé, un ancien général de brigade sous Bokassa et l'un des anciens hommes fort de Patassé, rentra au pays et s'empara facilement de Bangui. Le président Patassé dut partir en exil au Cameroun, puis au Togo. François Bozizé devint président autoproclamé, mais promit la normalisation politique et le retour à la démocratie, ce qui fut fait en 2005. C'est en République centrafricaine qu'est venu se réfugier en mars 2004 l'ex-président d'Haïti, Jean-Bertrand Aristide, accueilli par le Bozizé. La République centrafricaine sort ruinée par des décennies de mauvaises gestions.

4 La politique linguistique

La politique linguistique de la République centrafricaine porte sur deux aspects: le français et le sango, les deux langues officielles. L'État vit actuellement sous le régime de la Constitution promulguée par le décret du 14 janvier 1995. À l'article 17, on peut lire que le sango et le français sont les deux langues officielles:

Article 17

1) La forme de l'État est la République.
2) L'État centrafricain a pour nom : RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE.
3) La République centrafricaine est un État de droit, souverain, indivisible, laïc et démocratique.
4) Ses langues officielles sont le sango et le français.
5)
Son emblème est le drapeau à quatre bandes horizontales d'égale largeur, de couleurs bleue, blanche, verte et jaune, barrées perpendiculairement en leur milieu par une bande d'égale largeur de couleur rouge et frappé dans l'angle supérieur gauche par une étoile à cinq branches de couleur jaune.

Dans les constitutions précédentes, le sango avait le statut de «langue nationale», le français, celui de «langue officielle». Depuis la loi n°91/003 du 8 mars 1991, le gouvernement centrafricain s’est engagé plus nettement en faveur d’un bilinguisme officiel, car la loi proclame que «les langues officielles sont le sango et le français».

4.1 La législation et la justice

Au Parlement, les projets de lois soumis à l’examen des députés sont rédigés et promulgués en français. Cependant, le français et le sango sont tous deux utilisés dans les débats parlementaires, avec une préférence pour la première langue. Quant au Journal officiel de la République, il n'est publié qu'en français. 

Les discours officiels du chef de l’État sont généralement rédigés en français, puis traduits en sango; la différence entre les deux versions peut parfois être importante. Pour leur part, les personnalités politiques ou administratives s’adressent aux citoyens en sango dans la quasi-totalité des cas. 

Pour ce qui est de la langue des tribunaux, le français reste en principe la langue d'usage. Le système judiciaire est fondé sur le français, alors que les textes juridiques sont rédigés exclusivement dans cette langue. Le Code civil, le Code pénal et le Code commercial sont directement inspirés des textes de l’ancienne Métropole et sont donc rédigés en français. En pratique, le juge s'adresse toujours en sango si l'accusé ignore la langue française. La sentence du juge est rendue en français, tandis qu'une interprétation en est faite à l’accusé en sango ou en une autre langue nationale. 

Plusieurs articles de la Loi n° 10.002 du 6 janvier 2010 portant Code de procédure pénale (2010) autorisent les juges et le procureur de la République à informer toute personne appréhendée, dans une langue qu'elle comprend, de l'objet de son arrestation: 

Article 349

Toute personne appréhendée en vertu d’une demande d’arrestation aux fins de remise doit être déférée dans les vingt quatre heures au procureur de la République territorialement compétent. Dans ce délai, les dispositions du présent Code lui sont applicables. Après avoir vérifié l’identité de cette personne, ce magistrat l’informe dans une langue qu’elle comprend, qu’elle fait l’objet d’une arrestation aux fins de remise et qu’elle comparaîtra dans un délai maximum de cinq jours devant le procureur général près la Cour d’appel. Le procureur de la République l’informe également qu’elle pourra être assisté par un avocat de son choix ou, à défaut, par un avocat commis d’office par le bâtonnier de l’Ordre des avocats, informé sans délai et par tout moyen. Il l’avise de même qu’elle pourra s’entretenir immédiatement avec l’avocat désigné. Mention de ces informations est faite au procès-verbal, qui est aussitôt transmis au procureur général près la Cour d’appel. Le procureur de la République ordonne l’incarcération de la personne réclamée à la maison d’arrêt.

En fait, ce n'est pas un droit d'utiliser n'importe quelle langue, mais un droit d'être informé des motifs de son arrestation dans une langue qui est comprise par la personne appréhendée.

4.2 Les langues de l'Administration

Tous les documents administratifs sont rédigés en français, que ce soit les règlements, les notes de service, les arrêtés, la correspondance ou les comptes rendus des séances de travail entre agents d’un même service devant faire l’objet d’un procès verbal. Le français demeure la seule langue de travail écrite de l’Administration publique centrafricaine. C'est pourquoi le recrutement des fonctionnaires dans la Fonction publique ne tient avant tout compte que de leur compétence en français.

Néanmoins, la situation dans les communications orales est très différente. Dans les communications de type formel entre fonctionnaires possédant la maîtrise du français, l’usage du français reste prioritaire, mais l’usage du sango n’est pas exclu. Par contre, dans les situations informelles, il est courant de voir ces mêmes fonctionnaires utiliser le sango, notamment à l’égard des subordonnés.

Entre les fonctionnaires et les citoyens, l’emploi du français peut, dans un premier temps, intervenir dans un type de rapport hiérarchique. Dans ce pays, on entretient avec le français un rapport lié à une question de légitimité: on ne parle français qu'à celui qui parle français. Mais qui parle le français? L'étranger d'abord, puis le «supérieur» (le fonctionnaire) et enfin le «lettré» (l'instruit). On s'adresse en français à un fonctionnaire parce que c'est le règlement, par marque de respect ou de déférence: «Pour un fonctionnaire, dès ton arrivée, il faut d'abord lui dire la chose en français parce que c'est le règlement», de rapporter un lycéen de 21 ans. Comme il nous le fait comprendre, le français est obligatoire pour l'inférieur, mais facultatif pour le supérieur: «S'il me parle en français, je dois lui répondre en français, et au cas où il me parle sango, c'est par là que je vais lui répondre en sango.» Autrement dit, le supérieur hiérarchique crée la distance entre lui et son interlocuteur, et affirme ainsi son autorité en recourant au français. De même, le citoyen qui demande audience à une autorité se doit, s’il le peut, de s’adresser à lui en français. 

Mais dans tous les cas, le sango est rapidement employé, d'une part, parce que l’un des interlocuteurs ne peut soutenir la conversation, d'autre part, parce que l’autorité cherche à le mettre à l’aise. Le recours exclusif au français par un fonctionnaire de l’État dans ses rapports avec le public est assez mal perçu et est normalement ressenti comme un «signe d’autoritarisme» inacceptable. Par exemple, dans les services de santé où le personnel soignant est en contact avec des patients parlant souvent mal ou même pas du tout le français, l’usage du sango reste prépondérant. 

4.3 La langue française dans l'éducation

L'État centrafricain a, depuis 1974, tenté d'introduire le sango comme langue d'enseignement dans les écoles primaires. Un programme fut lancé en 1975 dans le cadre de ce qui fut nommé «école de promotion collective», mais l'opération se révéla un échec et fut abandonnée au bout de deux ans. En 1981, les états généraux de l’éducation remirent à l’ordre du jour le problème. Les recommandations formulées furent à l’origine de l’ordonnance n°84/031 du 14 mai 1984, qui précisait à l'article 36: «L’enseignement est dispensé en français, langue officielle et en sango, langue nationale.» Le problème, c'est que les dispositions prises par cette ordonnance sont restées sans effet, et le français a continué d'être la seule langue officiellement employée dans l’enseignement. La Loi 97/014 du 10 décembre 1997 portant orientation de l'éducation (1997) ne contient aucune disposition sur la langue de l'éducation.

Précisons que, dans les salles de classe du primaire, beaucoup d'enseignants utilisent le sango pour donner des explications à des élèves qui ne comprennent pa les notions exprimées en français. Mais cette pratique n’est pas conforme aux instructions officielles. Dans les écoles secondaires, la langue d’enseignement demeure le français, mais des cours de langue étrangère (anglais, espagnol ou allemand) sont aussi dispensés. Ces langues sont toutes étudiées à l’université. 

4.4 Le sango en éducation

Pourtant, le sango n'est pas absent du domaine de l'éducation. La République centrafricaine ne dispose que d'une seule langue nationale, le sango, dont le code de l'alphabétisation a été consacré par l'ordonnance 84.031 de mai 1984 et la Loi 97/014 du 10 décembre 1997 portant orientation de l'éducation. En effet, la législation ne concerne d'ailleurs que le sango, comme en témoignent les autres documents suivants:

- le décret no 85-004 portant rectificatif au Code de l'orthographe officielle du sango;
- décret no 84-025 fixant l'orthographe officielle du sango (langue nationale centrafricaine); 
- l'ordonnance impériale no 77/011 fixant l'alphabet phonétique utilisable dans la transcription de la langue nationale sango;
- le décret no 65-002 portant institution d'une Commission nationale pour l'étude de la langue sango

C’est dans ce qu'on appelle en Centrafrique l'«éducation non formelle» que le sango joue son rôle le plus important. Rattaché au Secrétariat général de l’Éducation nationale, le Service de l’éducation non formelle a pour but, avec la collaboration des ONG, de coordonner les activités d’alphabétisation ou de recyclage et de promouvoir à la fois la culture centrafricaine et le sango; le service s’occupe aussi de l’alphabétisation des adultes et de l’éducation permanente. 

En ce qui a trait à l’alphabétisation des adultes, l’enseignement est dispensé en sango par des «encadreurs» recrutés dans les communautés mêmes (quartiers ou villages) avec un niveau scolaire variable (généralement «fondamental II»). Pris en charge par la communauté locale (avec le soutien financier des organismes internationaux) et très faiblement rémunérés, ces encadreurs enseignent à des élèves dont l’âge varie généralement entre 15 et 45 ans. 

4.4 Les langues des médias

Dans la presse écrite, à l’époque de la lutte pour l’indépendance, plusieurs petits journaux paraissaient en français, mais certains étaient publiés en sango. Sous le régime Bokassa, la presse écrite fut étroitement surveillée et devait obligatoirement recevoir un visa de censure. Elle paraissait exclusivement en français. Après la chute du régime, la presse continua à être diffusée en français. Par exemple, le quotidien national E lé Songo, instauré par le régime Kolingba, portait un titre en sango, mais son contenu était rédigé en français. 

Depuis, la situation ne semble guère avoir changé et, en l’absence d’un véritable quotidien après la disparition du E lé Songo en 1993, la presse hebdomadaire ou mensuelle se poursuit en français, mais elle n'est à peu près pas diffusée en dehors de la capitale et de certaines grandes villes de province. De façon générale, on peut dire que la presse écrite végète.

Quant au sango, il demeure absent des médias, à l'exception des brochures destinées aux paysans, à des associations religieuses ou à des enfants. 

Dans les médias électroniques, l’État centrafricain dispose d’une chaîne radio gérée par le ministère de la Communication; il s'agit de Radio-Centrafrique (appelée Radio-Bangui) diffusée sur toute l’étendue du territoire. La chaîne émet en à la fois en français et en sango durant plus de dix-huit heures par jour. Quelque 70 % des émissions sont en sango et concernent des programmes de variétés et des magazines  divers portant sur la santé, l’éducation, l’agriculture, etc. Les bulletins d'informations sont diffusés en français et en sango. Pour cette raison, Radio-Centrafrique reste la seule institution bilingue du pays. Pour le reste, les Centrafricains peuvent capter les radios francophones comme Radio-France internationale (RFI) et Africa no1 (basée au Gabon). Ces radios smblent très populaires, car elle sont écoutées par les personnes qui désirent des informations exemptes de propagande. À la radio, les émissions religieuses chrétiennes sont diffusées en sango, mais en arabe pour les musulmans.

Durant de longues années, les téléspectateurs n'ont bénéficié que d'une seule chaîne: Télé-Centrafrique, qui n’émettait que sept heures par jour. La place du français est prépondérante dans ces émissions, mais il existe des magazines et journaux télévisés en sango. Les Centrafricains peuvent capter les émissions de Canal France International, qui émet sur Télé-Centrafrique pendant au moins une heure par jour.

La politique linguistique de la République centrafricaine semble à première vue ambiguë.  Elle vise à promouvoir à la fois le français et le sango, deux langues qui se trouvent en nette concurrence dans plusieurs domaines, notamment en matière de justice, d'administration, d'enseignement et de médias. La grande force du sango est d'être parlée et comprise par presque tous les Centrafricains, mais sa faiblesse réside dans sa quasi-absence dans les communications écrites où le sango est entièrement dominée par le français.  À son tour, le français est dominé par le sango dans les communications orales. On dirait que la politique de bilinguisme de l'État centrafricain consiste à favoriser le français écrit et le sango oral. Drôle de bilinguisme! 

Plutôt que d'avoir harmonisé ses deux langues officielles, la République centrafricaine n'a réussi qu'à les différencier, de sorte que toute la population tend à pratiquer un bilinguisme diglossique, réservant le prestige et l'écrit au français, les nécessités pratiques de la vie en sango. 

Le bilinguisme institutionnel de la République centrafricaine ne se veut même pas égalitaire quand il s'agit des symboles et des services de l'État (timbres, billets de banque, Parlement, rédaction des lois), hormis ceux relevant de la santé. Pour le reste, c'est une politique de bilinguisme très inégalitaire, généralement à l'avantage du français. 

Au sujet des langues nationales autres que le sango, la politique de la République centrafricaine n'est même pas embryonnaire. Manifestement, cette question n'intéresse pas les responsables politiques. Beaucoup de Centrafricains sont convaincus que leur gouvernement ignore délibérément les langues nationales autres que le sango et impose le français pour des raisons politiques, en l'occurrence des besoins d'unification nationale.  

Dernière mise à jour: 21 déc. 2015
 

Bibliographie

GAUTHIER, François, Jacques LECLERC et Jacques MAURAIS. Langues et constitutions, Montréal/Paris, Office de la langue française / Conseil international de la langue française, 1993, 131 p.
 
GERBAULT, Jeannine et Martine WENEZOUI-DECHAMPS. «Le prestige de la langue française en République centrafricaine: une expérience de "matched-guised"», dans Espace francophone, Paris, 1988, p. 3-17.

ENCYCLOPÉDIE MICROSOFT ENCARTA 2004, art. «République centrafricaine» pour la partie historique.

 
MANESSY, Gabriel. Le français en Afrique noire, Mythe, stratégies, pratiques, Paris, 1994, Éditions L’Harmattan, 245 p. 
 
POUTIGNAT, Philippe et Paul WALD. «Français et sango à Bouar: fonctions marginales du français dans les stratégies interpersonnelles» dans Plurilinguisme: normes, situations, stratégies, de Paul WALD et Gabriel MANESSY, Paris, L'Harmattan, 1979, p. 201-229.

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