République populaire de Chine
Région autonome ouïgoure
du Xinjiang

 

Capitale: Ürümqi
Population: 19,6 millions (2004)
Langues officielles: chinois et ouïgour 
Groupe majoritaire:  aucun
Groupes minoritaires: ouïgour (45 %), chinois (41 %), kazakh (7 %), kirghiz (0,9 %), mongols (0,8 %), dongxiang (0,3 %), tadjiks (0,2 %), xibé (0,2 %), russe, tatar, ouzbek, daur, miao, tibétain, tujia, etc.
Système politique: région autonome
Articles constitutionnels (langue): art. 4, 19 et 134 de la Constitution de 1982

Lois linguistiques: Loi sur l'autonomie des régions ethniques (1984
); Loi sur la langue et l’écriture communes nationales de la République populaire de Chine (2001).

1 La situation géographique

Ningxia

La Région autonome ouïgoure du Xinjiang (en anglais: Xinjiang Uygur Autonomous Region) est une province de l'extrême nord-est de la Chine. Le mot Xinjiang doit se prononcer comme [sssin-djiang]. Pour les Chinois, la province porte le nom de Région autonome ouïgoure du Xinjiang chinois, mais pour les Ouïgours, c'est simplement le Turkestan oriental. C'est la plus vaste région autonome de Chine avec 1 646 800 km², ce qui représente l'équivalent d'un pays aussi vaste que l'Iran. Si le Ouïgour était un État indépendant, il se situerait du point de vue de sa superficie au 16e rang (sur 194) après la Libye, mais avant l'Iran, ce qui est énorme.

Le Xinjiang est limité à l'ouest et au nord-ouest par le Tadjikistan, le Kirghizistan, et le Kazakhstan, au nord-est par la Mongolie, à l'est par les provinces de Gansu et de Qinghai, au sud par le Tibet et au sud-ouest par l'Inde et l'Afghanistan. La capitale du Xinjiang est Ürümqi (à prononcer comme [ouloumtchi]).

Le mot Xinjiang (en chinois, Xīnjiāng; en ouïgour, Shinjang) signifie «nouveaux territoires», «nouveau front pionnier», «nouvelle marche» ou encore en anglais «nouvelles frontières». Les Américains diraient que c'est «le Far W/est des Chinois». Pour les Ouïgours, leur pays s'appelle le Turkestan oriental, dénomination refusée par Pékin qui préfère Turkestan chinois. Avant le XIXe siècle, les Chinois désignaient la région par le mot Xiyu («région d’Occident» ou «contrées occidentales»). En fait, c’est l’empereur Qianlong de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) qui utilisa cette expression en 1768. Évidemment, les autorités chinoises ont toujours refusé, malgré les demandes répétées des représentants des Ouïgours, la formation d'une sorte de Ouïgouristan, une entité qui aurait disposé, à l'instar des anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan), d'une autonomie plus étendue que celle que Pékin aurait pu tolérer pour une région autonome, ce qui entrait en contradiction avec la tradition centralisatrice des Chinois.

Au point de vue administratif, le Ouïgour est divisé en municipalités (Ürümqi, Karamai, Tumxuk, Aral et Wujiaqu), en préfectures et en préfectures autonomes:

Le centre de cette région essentiellement montagneuse est traversé d'est en ouest par le massif du Tian shan («Monts célestes»). De nombreuses plaines et vallées fertiles sont dispersées parmi les hauts sommets de ce massif culminant à plus de 5000 mètres. Au sud du Tian shan, on trouve le grand bassin du Tarim, le fleuve principal de la région. Le désert du Taklamakan ou Täklimakan (inhabité) se trouve dans cette partie aride: de forme ovoïde, avec 337 000 km² de sable, 1000 km d'ouest en est et 500 km du nord au sud, c'est le troisième plus grand désert du monde après le Sahara (du Maroc à la Mauritanie) et le Kalahari (Botswana, Namibie et Afrique du Sud).

Rappelons les cinq régions autonomes «égales en statut à la province»:

Nom
de la région autonome

Date de fondation
(région autonome)

Capitale
régionale

Superficie
(km2)

Population en 2005

Ethnie majoritaire locale

Mongolie intérieure
(Mongols)

1er mai 1947

Hohhot

1 197 547

23,0 millions

17,1 %

Guangxi
(Zhuangs)

15 mars 1958

Nanning

237 693

44,9 millions

33 %

Tibet
(Tibétains)
1er septembre 1965

Lhassa

1 228 400

2,7 millions

92,8 %

Ningxia
(Hui)
25 octobre 1958

Yinchuan

62 818

6 millions

20 %

Xinjiang
(Ouïgours)
1er octobre 1955

Urumqi

1 655 826

19,6 millions

45 %

2 Données démolinguistiques

La composition de la population du Xinjiang est hétérogène et complexe: on y recense plus d'une vingtaine de groupes ethniques pour une population de 19,6 millions. De fait, le recensement de 2000 révélait que 59,3 % des 19,6 millions d’habitants qui composaient la population de la région autonome n'était pas d'origine han. Aucun groupe n'est majoritaire, pas même les Ouïgours ni les Han (pour le moment), sauf dans la capitale, Ürümqi, ou les Hans sont devenus nettement majoritaires (plus de 80 %). Les Ouïgours, peuple musulman turcophone, constituent l'ethnie la plus importante (45 %), mais elle n'est plus majoritaire dans sa région autonome. Suivent les Chinois han (41 %), les Kazakhs (7 %), les Hui (5 %), les Kirghiz (0,9 %), les Ouzbeks (0,9 %), les Mongols (0,8 %), les Dongxiangs (0,3 %), les Tatars (0,3 %), les Tadjiks (0,2 %), les Xibé (0,2 %), les Russes (0,2 %), les Daurs, les Miao, les Tibétains, les Tujia, les Dawanis, les Boans, les Salars, etc.

2.1 La répartition de la population

Au Xinjiang, les Chinois et les Hui ont une nette tendance à habiter dans les villes et petites localités urbaines, ou encore près des routes stratégiques et des chemin de fer: les Chinois se concentrent plus particulièrement au sud de la Dzoungarie et ils se répartissent le long d’un axe est-ouest allant de Komul en passant par Ürümqi jusqu'à Karamay et Jinghe, avec une branche s'étendant vers Aksu, Kashgar, Yarkand et Khotan (voir la carte Xinjiang un peu plus bas). Les Ouïgours, les Kazakhs et les Mongols habitent davantage les steppes, les montagnes et les déserts. Les Ouïgours, qui représentaient en 2000 quelque 45 % de la population totale de la région autonome sont concentrés principalement dans le bassin du Tarim et dans la région de Kuldja, alors que les Kazakhs (7 % en 2000) sont regroupés dans les vallées de l’Altaï et de l’Ili en Dzoungarie. Malgré les chiffres officiels qui se veulent rassurants à l'égard des Ouïgours, il est généralement admis que les Chinois sont probablement majoritaires au Xinjiang.

Cela étant dit, les diverses ethnies du Xinjiang sont plus mélangées que ne le laisse croire la carte ci-dessous. Ainsi, la préfecture de Karamay compte 75 % de Han (Chinois), le reste étant composé de Ouïgours, de Kazakhs, de Mongols et de Hui. Pour les autorités chinoises, les Ouïgours sont officiellement appelés des «Turcs mongols» ou Turco-Mongols».

La préfecture de Turfan compte 70 % de Ouïgours, 23 % de han, 6,3 % de Hui et quelques autres communautés. Les Han forment 68,9 % de la préfecture de Hami, contre 18,4 % pour les Ouïgours, 8,7 % pour les Kazakhs et 2,9 % pour les Hui. Les Ouïgours sont nettement majoritaires (71,9 %) dans la préfecture de Aksu contre 26,6 % pour les Han. La préfecture de Kashgar (3,4 millions) semblent plus hétérogène avec 89,3 % de Ouïgours, 9,1 % de Han, 0,9 % de Tadjiks, ainsi que quelques petits groupes de Kirghiz, de Hui, de Ouzbeks, de Tujia, de Miao, de Mongols, de Tibétains, etc.

Dans la préfecture autonome mongole de Bayingolin (Bayin'gholin), les Han sont majoritaires (57,5 %) et ils sont suivis des Ouïgours (32,7 %), des Hui (4,9 %) et des Mongols (4,1 %). Dans la préfecture autonome kirghize de Kizilsu, on trouve 63,9 % de Ouïgours, 28,3 % de Kirghiz, 6,4 % de Han et 1 % de Tadjiks. La préfecture autonome hui de Changji compte 75,1 % de Han, 11,5 % de Hui, 7,9 % de Kazakhs, 3,9 % de Ouïgours, ainsi que des communautés de Mongols, de Dongxiangs, de Mandchous, d'Ouzbeks, etc. Il existe aussi une préfecture autonome kazakh (Yili ou Ili) avec 25,4 % de Kazakhs, 45,2 % de Han, 15,9 % de Ouïgours, 8,3 % de Hui, 1,7 % de Mongols et 0,8 % de Xibés.

Nationalité Population
(Kashgar)
%
Ouïgour 3 042 942 89,3 %
Han     311 770   9,1 %
Tadjik       33 611   0,9 %
Kirghiz         5 078   0,1 %
Hui         5 046   0,1 %
Ouzbek         2 496   0,0 %
Tujia           829   0,0 %
Miao           649   0,0 %
Mongol           634   0,0 %
Tibétan           530   0,0 %
Zhuang           521   0,0 %
Autres         1 607   0,0 %
Nationalité Population
(Bayingolin)
%
Han 607 774 57,5 %
Ouïgour 345 595 32,7 %
Hui 52 252   4,9 %
Mongol 43 544   4,1 %
Autres 7 805   0,7 %
Nationalité Population
(Kizilsu)
%
Ouïgour 281 306 63,9 %
Kirghiz 124 533 28,3 %
Han 28 197   6,4 %
Tadjik 4 662   1,0 %
Hui 432   0,1 %
Autres 558   0,1 %
Nationalité Population
(Changji)
%
Han 1 129 384 75,1 %
Hui    173 563 11,5 %
Kazakh    119 942   7,9 %
Ouïgour      58 984   3,9 %
Mongol       6 062   0,4 %
Dongxiang      2 908   0,1 %
Mandchou      2 828   0,1 %
Ouzbek      2 189   0,1 %
Autres       7 237   0,4 %

2.2 Les langues

Les Ouïgours parlent l'ouïgour, une langue turcique de la famille altaïque, comme le kazakh, le kirghiz et le tatar. Le ouïgour est fragmenté en trois grandes variétés dialectales: l'ouïgour central, le hotan (ou hetian) et le lop (ou luobu). En fait, il existe un grand nombre de dialectes parlés selon les villes et les comtés: Kashgar-Yarkand (Kashi-Shac he), Yengi Hissar (Yengisar), Khotan-Kerya (Hotan-Yutian), Charchan (Qarqan, Qiemo), Aksu (Aqsu), Qarashahr (Karaxahar), Kucha (Kuqa), Turfan (Turpan), Kumul (Hami), Ili (Kulja, Yining, Taranchi), Ürümqi (Urumchi), Lopnor (Lopnur), Dolan, Akto Türkmen.  La langue ouïgoure standard est celle du parler régional de Ürümqi et celui de la vallée de Ili (au nord). La différence entre les deux réside dans le fonds lexical attribuable aux langues dominantes que sont le chinois (Ürümqi) et le russe (au nord). Au Xinjiang, l'ouïgour sert souvent de langue véhiculaire entre les ethnies non chinoises. La langue ouïgoure a généralement puisé son fonds lexical dans de le turc, l'arabe et le persan, puis le russe (XIXe siècle) et le chinois (à partir des années soixante), puis à l'anglais.

Sous l’influence de diverses religions, les Ouïghours ont utilisé successivement et parfois de manière concurrentielle un grand nombre de systèmes d’écriture: turco-runique, brahmi, tokharien et sogdien. Ils ont ensuite développé un des alphabets sogdiens dans leur propre système graphique, appelé depuis «écriture ouïgoure ancienne».

Alphabet arabo-persan Translitération Version française
Alphabet arabo-persan Hey, péqir uyghur, oyghan, uyqung yéter,
Sende mal yoq, emdi ketse jan kéter.
Bu ölümdin özengni qutqazmisang,
Ah, séning haling xeter, haling xeter.

Allons, pauvre Ouïghour, réveille-toi, assez dormi !
Dépouillé, tu n’as plus rien à perdre que la vie.
Protège-la bien, sinon
Tout sera fini, tout sera fini.

Avec l'islamisation, les Ouïgours ont eu recours à l'alphabet arabe (ou arabo-persan), puis durant vingt ans un alphabet romanisé inspiré du pinyin chinois. Ils utilisent aujourd'hui de nouveau l’alphabet arabo-persan (appelé «écriture ouïgoure»), mais sous une forme modifiée. La dernière réforme d’alphabet ouïghour fut réalisée en 1983.

Soulignons que l'ouïgour est aussi parlé au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan, en Ouzbékistan, en Afghanistan, en Mongolie, au Palistan, en Turquie, aux États-Unis, en Australie, etc.

Le mongol et le dongxiang appartiennent également à la même famille altaïque, mais font partie du groupe mongol, alors que le xibé fait partie du groupe toungouze.

Les Hui, pour leur part, parlent le chinois standard, tandis que les Chinois parlent surtout le mandarin lanyin, donc une langue sino-tibétaine, mais les Tujia parlent une langue distincte dans cette famille, le tujia (isolat). Seuls les Russes et les Tadjiks parlent une langue indo-européenne: une langue slave dans le premier cas, indo-iranienne dans le second.

Outre la complexité ethnique et linguistique, le Xinjiang est caractérisé aussi par sa diversité religieuse. En effet, une majorité de la population du Xinjiang est de confession musulmane, soit 61,7%. Il s'agit non seulement des turcophones (Ouïgours, Kazakhs, Kirghiz, Tatars, etc.), mais également des Hui qui sont ethniquement des Han islamisés, ainsi que de quelques autres petites communautés (Dongxiangs, Salars, Bao’ans, etc.). Les Hui, qui représentaient 5 % de la population du Xinjiang en 2000, sont des musulmans sunnites de rite hanafite, à l’exception des Tadjiks persanophones qui sont de confession chiite. On trouve aussi des bouddhistes (Tibétains) et des taoïstes (Chinois).

3 Données historiques

Le Xinjiang ou Turkestan oriental a toujours été un lieu de passage au cours de son histoire, ce qui a favorisé un brassage de populations d’origines ethniques diverses. Les historiens croient qu'à l'origine la région aurait été habitée par des populations indo-européennes  — les Tokhariens  — avant de subir des vagues successives d’envahisseurs nomades paléo-asiatiques, puis proto-turques, turques et proto-mongoles.

À partir du IIe siècle avant notre ère, notamment lors du règne de l’empereur Wudi de la dynastie des Han (de -206 à +220), les Chinois commencèrent à pénétrer dans la région du Turkestan qu'ils appelaient alors les «contrées occidentales» (xiyu). Ils y installèrent des colonies militaires, sans toutefois pouvoir s'y maintenir très longtemps. Néanmoins, ils avaient conquis les régions de l'Altaï, du Pamir, de Kashgar, du Tarim, de Yarkand et de Korla. La dynastie des Tang (618-907) se réapproprièrent les politiques utilisées par les Han en recourant à des garnisons militaires dans des villes comme Karachahr, Kutcha, Kashgar et Khotan, mais là encore les Chinois perdirent le contrôle de la région au profit des Tibétains (791-842), puis des Ouïgours.

3.1 La turquification du territoire

À partir du Ve siècle, la région se turquifia progressivement avec l'arrivée des Gaoches qui s'installèrent dans la Dzoungarie. Puis ces derniers furent remplacés par d'autres turcophones, les Tujue, c'est-à-dire les Turcs bleus (Köktürks). Les Ouïgours, qui appartiennent aux tribus Oghonz de l'Orkhon en Mongolie, succédèrent aux Tujue. Cependant, la région ne fut entièrement turquifiée que vers le XIIIe siècle, alors qu'elle fut officiellement appelée Turkestan, c'est-à-dire le «pays des Turcs». Cela étant dit, il y eut toujours des populations mongoles, kazakh, kirghize ou tadjikes, mais elles demeurèrent très minoritaires. Le Khanat ouïgour, avec pour capitale Karabalghasun située sur la rivière Orkhon, s’étendit depuis l’Altaï jusqu’en Mandchourie et au sud jusqu'au désert de Gobi. Cet État réussit à maintenir des relations diplomatiques, militaires et commerciales avec la Chine de la dynastie des Tang, et étendit sa puissance sur le bassin du Tarim et la Dzoungarie depuis le milieu du VIIe siècle. 

Les Ouïgours n’ont pas toujours vécu dans le bassin du Tarim: ils vivaient auparavant en Mongolie lorsqu'une invasion des Kirghiz les a contraints à quitter ce territoire. En 840, après la victoire des envahisseurs kirghiz, de nombreux Ouïgours émigrèrent effectivement vers l’ouest, alors que Beshbalik devint la capitale et Turfan, la seconde capitale de l'État appelé le «royaume des Ouïgours occidentaux» (entre 840 et 1284). Progressivement, les Ouïgours passèrent du nomadisme à la sédentarité près des oasis et se mélangèrent à la population indo-européenne locale. La langue ouïgoure remplaça ainsi le tokharien, un isolat indo-européen parlé jusque là par les populations locales et disparu il y a environ un millénaire. La langue tokharienne partage une partie de son vocabulaire avec le germanique ancien et le grec ancien; au point de vue morphologique, le tokharien se rapprocherait de l'italo-celtique. De cette fusion entre nomades et sédentaires naquit la civilisation de Kocho. Dans le domaine de la religion, les populations de la région pratiquaient le manichéisme, le bouddhisme ou le christianisme nestorien. La défaite de Talas face aux Arabes en 750 ainsi que la rébellion du général An Lushan (755-763) marquèrent la fin de la présence des Tang dans la région. À partir de 763, le manichéisme devint la religion officielle du khanat ouïgour (un royaume turc ou mongol, dirigé par un khan).

3.2 L'islamisation

L’islamisation de la région se fit progressivement à partir du XIIe siècle lors de la dynastie islamique turque des Qarakhanides, qui s'opposèrent fortement aux bouddhistes du Sud, dans la ville de Kashgar. Les Qarakhanides gardèrent le contrôle du sud et de l’ouest du bassin du Tarim jusqu’en 1141, date de leur défaite face aux Turcs de la dynastie des Kara Khitaï  (1124-1211) . Malgré sa propagation et avant de s’imposer définitivement, l’islam dut affronter un retour du bouddhisme et même du christianisme sous l’influence de la dynastie des Kara Khitaï qui détruit le khanat musulman de Kashgar. Le bouddhisme se perpétua d'ailleurs dans certaines parties de la région (Turfan et Hami) jusqu’au XVIe siècle. À la dynastie des Kara Khitaï succédèrent les Mongols qui conquirent en 1218 l’ensemble des bassins du Tarim et de la Dzoungarie.

En 1209, le royaume ouïgour de Kocho se soumit volontairement aux Mongols de Gengis Khan. Les Ouïgours fournirent aux Mongols leur alphabet, mais aussi des administrateurs pour leur nouvel empire. Sous la dynastie mongole des Yuan qui régna en Chine de 1277-1367, la région fit brièvement partie de l’Empire avant d’être placée dès les années 1320 sous l’autorité complète de la dynastie des Djaghataïdes. C’est sous ce régime mongol que la conversion totale de la région de l'actuel Xinjiang fut acquise à l'islam. Entre le XIVe et le XVIe siècles, les cheiks de l'ordre de soufi des Naqshbandis furent les ardents propagandistes de l'islam. Mais le bouddhisme persista dans le sud de la région jusqu'au XVIe siècle. C'est à cette époque que le nom même de Ouïgour disparut pour ne renaître que vers 1920 sous l’influence d'un renouveau nationaliste turkestanais.

Au XVIIIe siècle la dynastie des Qing étendit son pouvoir sur l'ensemble du territoire du Xinjiang. Les Qing contrôlèrent la portion sud de la région et y établirent des colonies militaires et civiles au nord des montagnes du Tianshan (au nord d'Ürümqi). Mais la conquête chinoise demeura éphémère, car les Mandchous reconquirent le Xinjiang et l'érigèrent en province de l'Empire mandchou. Les Mandchous massacrèrent et asservirent les Turkestanais, et ils durent réprimer sauvagement les mouvements de révolte, ce qui, selon les historiens, serait à l'origine des mouvements sécessionnistes qui ébranlent la région encore aujourd'hui.  

3.3 La colonisation chinoise

En 1884, la région fut définitivement intégrée au territoire chinois dans le but de bloquer les visées hégémoniques de la Russie tsariste. Les Chinois appelèrent le territoire Xinjiang, ce qui signifie «nouvelle frontière». Par la suite, entre 1911, au moment de la fin de la dynastie des Qing, et l’établissement des communistes en Chine en 1949, la situation du Xinjiang demeura extrêmement confuse. Le territoire était en effet convoité par l'URSS qui faisait de la région l'une de ses sphères d'influence. Entre 1944 et 1949, fut créée la République du Turkestan oriental, dirigée par des turcophones avec l'aval de Moscou. En 1949, avec l’aide des Soviétiques, les Chinois se réinstallèrent dans la région. 

Le Turkestan oriental tomba aux mains des communistes chinois en 1949 lors de la «libération pacifique». À cette époque, les Chinois han ne représentaient pas plus que 6 % de la population de la région. Mais l'avènement de Mao Tsé-toung bouleversera le Xinjiang puisque l’afflux de colons et de militaires chinois allait modifié profondément la composition ethnique de la région et minoriser la population locale. Dès le début, les Chinois étendirent sur le Xinjiang leurs «valeurs civilisatrices». Pour le président Mao, la question des minorités était une simple question d'ordre social appelée à disparaître avec l'avènement du communisme.

En 1949, la Conférence consultative du peuple chinois, qui fut adoptée cette année-là, précise qu'aucune composante de la Chine ne peut être séparée du territoire (art. 9); que si le nationalisme han et une nationalité s'opposent la culture han sera prédominante (art. 50); que les régions peuplées majoritairement d'une nationalité ethnique bénéficieront d'un gouvernement local autonome (art. 51); que toutes les nationalités chinoises disposent de droits égaux comme la liberté de religion, la liberté de langue et le choix d'une culture particulière (art. 52); que le gouvernement central s'engage à fournir de l'aide aux régions minoritaires (art. 53).

Mais ce beau programme se révéla différent en 1952 lorsque le président Mao en traça les limites. Comme le Xinjiang comptait alors 14 ethnies, le pouvoir fut divisé entre toutes les ethnies de façon proportionnelle. De là l'intérêt pour le pouvoir central d'envoyer de nombreux colons chinois dans la région afin que l'ethnie chinoise puisse conserver son pouvoir de décision. Au début, le gouvernement central envoya de force des milliers de colons chinois dans la région autonome. Il s'agissait généralement de prisonniers chinois relocalisés dans des «camps de rééducation» (laogai) ou l'équivalent de ce qu'on appelait en Union soviétique un «goulag». Sous la régime maoïste, le laogai correspondait à un réseau de camps de rééducation et de travaux forcés pour les «ennemis du Parti communiste chinois» selon neuf catégories de «citoyens nuisibles»: les propriétaires fonciers, les paysans riches, les contre-révolutionnaires, les «mauvais éléments», les droitistes, les militaires et agents du Guomindang, les agents ennemis capitalistes et les intellectuels durant la Révolution culturelle. De 1949 à 1990, la proportion de Chinois han est passée de 6,7 % à 37,5 %. Lors du recensement de 2000, les Han étaient passés à 41 %. Dans la plupart des villes, le rapport entre Ouïgours et Chinois a été inversé: il est passé de neuf pour un à un pour neuf.

Le Xinjiang fut proclamé région autonome en 1955. L'année précédente, la future région autonome avait été dotée du Corps de production et de construction du Xinjiang (CPCX): Shengchan jianshe bingtuan, appelé parfois Bingtuan. Il s'agit d'un organisme composé de paysans soldats destinés à assurer la sécurité des frontières de l'Ouest. On y trouvait un mélange de fermes collectives et de troupes militaires. Au total, plus de 200 000 hommes furent intégrés à ce CPCX. Puis les années cinquante virent affluer dans la région autonome un grand nombre de soldats de l'Armée populaire de libération. Il fallait au plus vite intégrer le Xinjiang dans le territoire chinois. Ce n'est qu'à partir de 1957 que certains Chinois purent s'installer de leur plein gré dans la région, moyennant certaines compensations financières (divers privilèges). En 1959, la Constitution chinoise supprima le droit pour les nationalités de gouverner leur propre région. Or, l'article 71 de la Constitution chinoise précédente (1954) énonçait clairement: «Les minorités ont le droit d'employer leur langue maternelle et leur écriture.» Mais le gouvernement chinois avait craint que la politique de multilinguisme contribuerait à élargir le fossé entre les Chinois han et les nationalités, notamment les Ouïgours.

3.4 Le commencement de la répression chinoise

En 1957, le président Mao entreprit une campagne de rectification appelée la Campagne des cent fleurs, afin de rétablir son autorité affaiblie sur le PCC depuis le VIIIe Congrès du Parti. Celle-ci avait pour principe de «lâcher la bride» à la population, notamment aux intellectuels qui étaient autorisés à critiquer le Parti pour qu'il puisse éventuellement s'améliorer. Les leaders ouïgours virent dans la Campagne des cent fleurs l'occasion d'exprimer leurs opinions en faveur de leur peuple. Ils suscitèrent de nombreux mouvements de revendications, entre autres, en faveur de l'islam. Devant ce fait, les dirigeants chinois changèrent aussitôt leur politique à l'égard du Xinjiang et écartèrent du pouvoir les nationalistes musulmans. Afin d'éviter que les Ouïgours puissent recourir à des appuis auprès de leurs frères musulmans de l'autre côté des frontières, notamment en URSS, Pékin supprima l'alphabet arabe et introduisit l'alphabet pinyin pour transcrire la langue ouïgoure.

En 1958, Mao Tsé-toung développa un nouveau programme économique, social et politique, connu sous le nom de Grand Bond en avant (1958-1962). Ce fut la collectivisation dans tous les domaines de la vie quotidienne, avec des contrôles rigides afin d'accroître la production agricole, réduire la consommation et accélérer l’industrialisation. Or, la politique du «Grand Bond en avant» fut l'une des plus grandes catastrophes qu'a connue la Chine moderne: au moins 30 millions de personnes moururent de faim durant ce sombre épisode de l’histoire. La politique du «Grand Bond en avant» fut étendue aux minorités nationales, notamment au Xinjiang. Ce fut la période de «l'unité par l'uniformisation en marche» où toute revendication à la différence impliquait nécessairement «un frein à la collectivisation». La politique linguistique précédente à l'égard des Ouïgours, ainsi qu'à toutes les autres minorités, fut dénoncée et remise en question. Au nom de l'unité nationale, on supprima les coutumes locales, les religions et l'usage des langues minoritaires.

Durant le «Grand Bond en avant», le gouvernement chinois s'est mis à pratiquer une politique favorisant l'immigration massive des Han dans les régions minoritaires. Cette politique entraîna la minorisation rapide des non-Han sur leur propre territoire. En même temps, de jeunes enfants furent déportés dans la région de Pékin en vue de les initier à la culture han. Mais cette mesure fut inégalement appliquée parce qu'elle provoquait la révolte chez les minoritaires, entre autres, chez les Ouïgours qui ne comprenaient pas les «bienfaits» de l'éducation han.

3.5 La Révolution culturelle maoïste (1966-1976)

En 1966, Mao Tsé-toung décida de lancer la «Révolution culturelle» (une autre période sombre), ce qui lui permit de revenir au pouvoir en s'appuyant sur la jeunesse chinoise, les fameux «Gardes rouges». Le président Mao souhaitait purger le PCC de ses éléments «révisionnistes» et limiter ainsi les pouvoirs de la bureaucratie. Les intellectuels furent discrédités, puis publiquement humiliés, les élites bafouées au nom de la supériorité du peuple et de ses droits. Tous les dirigeants ouïgours durent quitter leur poste au Parti communiste chinois. Ce fut l'époque où le chauvinisme han croissait au fur et à mesure de l'importance des «méfaits du nationalisme local». Si le «chauvinisme han» était encouragé, le chauvinisme non han, lui, était durement réprimé.

Au cours de la Révolution culturelle, les fameux Gardes rouges détruisirent des centaines de mosquées, brûlèrent les livres rédigés en ouïgour et discréditèrent la foi musulmane. Le gouvernement chinois renforça sa politique de sinisation en incitant les Han à s'installer en plus grand nombre dans le lointain Xinjiang, l'objectif étant de minoriser le plus rapidement possible les Ouïgours sur leur propre territoire. La langue nationale des Ouïgours fut qualifiée de «langue des bêtes» et de «langue féodale». Les écoles des Ouïgours furent fermées et les enfants forcés de fréquenter les écoles chinoises et d'étudier avec des enfants chinois. Les manuels en langue ouïgoure furent confisqués et détruits, répandant chez les Chinois la haine et le mépris à l'égard des «barbares ouïgours».

Ce régime de terreur dura une décennie, soit de 1967 à 1977. Ce fut certainement l'une des périodes les plus sombres de l'histoire du Xinjiang, car il s'agissait d'une forme de génocide planifiée et froidement exécutée. Tous ces mauvais traitements ont eu pour effet de susciter la haine des Ouïgours envers les Chinois. Durant tout ce temps, aucun Chinois n'a subi une quelconque peine de prison pour avoir pratiqué le «chauvinisme han». On parla même de «chauvinisme grand han», dont le discours ultranationaliste sur la «race chinoise» visait à occulter les problèmes de coexistence ethnique en confondant la nationalité han largement majoritaire et la nation.

Durant la Révolution culturelle, les soulèvements au Xinjiang furent plus nombreux qu'ailleurs en Chine, y compris en Mongolie intérieure et au Tibet, et le gouvernement chinois dut redoubler d'efforts en 1978 pour réinstaller la stabilité et amorcer une nouvelle période de développement alignée sur la réforme et l'ouverture. Jusque là, le gouvernement chinois ne s'était jamais rendu compte que la répression contre les Ouïgours avait pour résultat d'exacerber davantage le nationalisme ouïgour. 

3.6 La politique coloniale chinoise

Les années quatre-vingt furent marquées par un renouveau identitaire et islamique chez les Ouïgours. Régulièrement, des soulèvements populaires eurent lieu, ce qui permit aux autorités centrales d'accentuer les politiques de répression contre les Ouïgours. Pour le gouvernement chinois, il était difficilement tolérable que ses citoyens puissent pratiquer leur religion musulmane de façon aussi persistante que les Ouïgours. Néanmoins, afin de calmer les revendications, Pékin décida de reconnaître une certaine liberté à la religion musulmane. Il créa la Ligue officielle des musulmans de Chine, un organisme approuvé par le gouvernement chinois afin d'obtenir la plus grande emprise possible sur les pratiques religieuses des Ouïgours, des Kazaks, des Tadjiks, des Mongols, etc. Ainsi, le gouvernement pouvait réprimer les pratiques religieuses considérées comme illégales.

Au milieu des années quatre-vingt, les relations entre la Chine et l'URSS s'améliorèrent. Ce fut le début d'une coopération commerciale qui visait à faire du Xinjiang une région entièrement contrôlée par les Chinois, alors que la région se trouvait coincée entre deux grandes puissances. Au cours de cette période, l'assouplissement de la répression chinoise n'empêchait pas la discrimination et la domination culturelle et sociale des Han sur les Ouïgours et les autres minorités. Le sentiment de la supériorité han était toujours affirmé haut et fort. Les Ouïgours furent  discrédités, leur culture dénigrée, et ils furent officiellement qualifiés de «natifs sensuels» (parce qu'ils étaient contre la limitation des naissances?). Les Chinois ont toujours perçu la minorité ouïgoure comme un «peuple barbare» et «immoral». En Chine, le degré d'ouverture de la majorité han à l'égard des minorités nationales est au mieux nul! 

- Le refuge dans l'islam

Pour se défendre contre le colonialisme chinois, les Ouïgours ont toujours tenu à pratiquer leur religion musulmane, à refuser de s'aligner sur le  fuseau horaire de Pékin, à pratiquer leur culture et leurs traditions, à s'interdire tout mariage mixte avec les Chinois, et à prendre avantage de toutes les petites possibilités que leur offrait le suspicieux régime chinois. Ainsi, depuis la réforme de 1980, l'alphabet arabe est de nouveau autorisé. C'est pourquoi il est grandement utilisé par les Ouïgours, car il leur permet de se réapproprier leurs connaissances et leurs traditions culturelles. Ils peuvent à nouveau lire le Coran en arabe. La plupart des mosquées ont été reconstruites ou réparées. On assiste ainsi à une réislamisation de toute la société ouïgoure: les femmes sont de plus en plus voiles, les hommes portent davantage la calotte. Les Ouïgours profitent maintenant des pèlerinages autorisés à La Mecque, financés par des fonds privés provenant de l'Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis. Mais le tout est encadré par le Bureau des affaires religieuses du PCC et seules quelques centaines de personnes âgées de 50 à 70 ans peuvent effectivement se rendre à La Mecque, dans le cadre de voyages organisés... lorsque les passeports ne sont pas confisqués.

En même temps, l'islam demeure toujours un objet de suspicion de la part du gouvernement central parce qu'il servirait de moyen efficace pour susciter des mouvements sécessionnistes au Xinjiang. C'est pourquoi Pékin s'assure que les étudiants musulmans respectent l'État chinois, demeurent loyaux et se tiennent éloignés des idées «séparatistes» et «terroristes». Le gouvernement chinois affiche dans tout le Xinjiang des posters portant des slogans rédigés en ouïgour tels que «Unité, Amitié, Progrès» (tuanjie, yanyi, jinbu), afin de propager le concept des «nationalités unies». Les autorités chinoises craignent toujours le «séparatisme ethnique» du Xinjiang. Elles en font une véritable paranoïa!

Si le gouvernement central accepte désormais une certaine liberté de culte chez les Ouïgours, ce n'est certes pas pour leurs beaux yeux, mais pour maintenir un climat de bonne entente avec ses partenaires musulmans des pays du Proche-Orient. Le Xinjiang demeure un lien important avec le monde musulman et les émirats du pétrole. Autrement dit, la Chine se sert de ses Ouïgours pour améliorer sa situation commerciale et économique! Elle utilise l'ethnie ouïgoure pour promouvoir sa politique étrangère sans lui permettre pour autant que cette même ethnie soit reconnue à part entière. La minorité ouïgoure conserve de fortes affinités avec les pays voisins turcophones (Kazakhstan, Turkménistan et  Kirghizistan), ce que les autorités chinoises tentent de freiner ou d'éliminer en recourant à des politiques commerciales et économiques aux dépens des Ouïgours pour favoriser les seuls Han. C'est évidemment du colonialisme à l'état pur!

- L'escalade de la violence

En même temps, certains Ouïgours  — une minorité  — rêvent de pouvoir imiter leurs voisins de l'Asie centrale en devenant indépendants. Pour le moment, la plupart se contentent de protester contre les politiques chinoises, que ce soit au sujet des essais nucléaires à la base de Lop Nor, de l'immigration massive des Han ou de la politique de restriction des naissances appliquée aux minorités. Beaucoup de Ouïgours continuent d'être emprisonnés pour avoir scandé des slogans du type «À bas les infidèles» ou «Étudier et protéger l'islam». D'autres sont exécutés pour avoir scandé des messages provocants: «Chinois, hors du Xinjiang», «Indépendance pour le Xinjiang», «Longue vie au Xinjiang», «Non au transfert de population chinoise au Xinjiang», etc. C'est que l'indépendance des anciennes républiques soviétique de l'Asie centrale a nourri le désir toujours présent d'une indépendance possible pour les Ouïgours. La Chine a répliqué par l’afflux de la population han au Xinjiang et une institutionnalisation plus radicale de la langue chinoise. Par le fait même, les Ouïgours se sont rendu compte de leur disparité économique et de l'exploitation des ressources du Xinjiang au profit des seuls Han, ce qui a conduit à un renforcement du nationalisme ouïgour au sein d’une bonne partie de la population locale. Finalement, au nom de la lutte contre le terrorisme lancé par les États-Unis, la Chine a considérablement renforcé son dispositif militaire au Xinjiang. Sa frontière avec l’ Afghanistan est bouclée et certaines zones de la région autonome ont été fermées aux journalistes étrangers. De plus, la Chine a accentué sa répression contre les indépendantistes ouïgours sur l’ensemble du territoire du Xinjiang.

- La répression chinoise

La conséquence de cette politique répressive a été d'accroître l'escalade de la violence. De nouvelles émeutes ont éclaté à partir de 1992 à Kashgar, Ürümqi, Khotan, etc., et même à la base nucléaire de Lop Nor. Le gouvernement chinois a déplacé 100 000 Chinois dans le sud du Xinjiang là où les Ouïgours sont jugés «trop» majoritaires. L'arrivée de ces nouveaux colons n'a fait qu'exacerber les Ouïgours. Des dirigeants officiels d'origine ouïgoure ont été assassinés par des nationalistes et des bombes ont éclaté. En 1996, de violents actes de répression ont eu lieu dans les villes du sud du Xinjiang en raison des slogans tels que «Indépendance et liberté pour le Turkestan oriental», «Non à l'immigration massive de Chinois au Turkestan oriental», «Le Turkestan oriental n'est pas un camp de prisonniers chinois».

Dans un rapport du comité du parti central chinois intitulé «Document no 7» (19 mars 1996), le PCC indiquait les codes de conduite à suivre: améliorer les conditions de travail de l'Armée populaire de libération et du fameux Corps de production et de construction du Xinjiang (CPCX), prendre les mesures nécessaires pour entraîner les cadres ouïgours et han afin qu'ils participent au processus d'unification nationale et les envoyer dans toutes les villes du Sud. Il était précisé qu'il fallait faire du sud du Xinjiang le point central de la politique gouvernementale. Les autorités locales obtenaient l'entière liberté pour exercer toute répression éventuelle et étaient assurées de voir l'arrivée massive de nouveaux colons dans le sud du Xinjiang.

Entre 1990 et 1997, la population urbaine, majoritairement han, est passée de 3,6 millions à 5,1 millions. Les unités des Corps de production et de construction du Xinjiang (CPCX) comptent environ 2,5 millions de membres (ce qui inclut les familles). Ce nombre représenterait près de 40 % de la population chinoise du Xinjiang, du moins d'après les chiffres officiels. Pendant ce temps, quelque 18 000 «activistes» ouïgours ont été arrêtés. Le gouvernement a dénoncé le nationalisme et les activités religieuses illégales qui constituaient les principaux dangers menaçant la stabilité de la région autonome. Beaucoup de fonctionnaires ouïgours ont été congédiés pour avoir eu des «sentiments séparatistes», alors que des dirigeants ouïgours pratiquant leur religion ont été punis et rétrogradés; évidemment, on peut comprendre qu'il soit interdit de quitter le travail durant les heures de bureau pour aller prier, on le fait en Occident. Mais, dans le Xinjiang, aucun membre du PCC ni aucun fonctionnaire ouïgour, qu'il soit administrateur ou enseignant, n'a l'autorisation de se rendre, en dehors de ses heures de travail, dans une mosquée pour y prier. Dans le seul mois de septembre 1996, plus de 4800 fonctionnaires ouïgours ont été congédiés après avoir été accusés de «propagande séparatiste».

Simultanément, les autorités centrales ont imposé un contrôle rigoureux des naissances (pas plus de deux enfants en ville, trois à la campagne), interdit les livres religieux illégaux et imposé une politique de sinisation, appelée hanhua, destinée à «rendre chinois» les Ouïgours. La politique des naissances heurte particulièrement les valeurs traditionnelles des Ouïgours. Les Chinois qui habitent dans le Xinjiang ont aussi le droit d'avoir deux ou trois enfants, comme pour les Ouïgours, ce qui représente une façon évidente de minoriser les communautés musulmanes. Le gouvernement encourage ainsi l'immigration massive de Chinois dans le Xinjiang. De plus, il accorde des récompenses financières aux Chinois qui épousent des membres de la communauté musulmane, et leurs enfants éventuels sont enregistrés seulement comme des «Chinois». Les Ouïgours, surtout les nationalistes, qui seraient un peu trop réfractaires à la sinisation sont torturés et exilés vers les fameux camps de rééducation dans la province du Qinghai.

[Flag of Xinjiang]
Drapeau illégal
du Turkestan oriental

Au Xinjiang, la torture dans les interrogatoires est devenue une pratique courante, de même que les mauvais traitements infligés aux prisonniers, les déportations, les exécutions publiques à la chaîne, les procès sommaires, etc. La proportion des Ouïgours condamnés à mort serait dix fois supérieure à celle des Han. Le Xinjiang détient le plus haut record d’exécutions, soit 1,8 par semaine. Le seul fait de brandir le drapeau du Turkestan oriental peut entraîner la peine de mort pour un Ouïgour! Plus le gouvernement exécute des Ouïgours, plus ceux-ci assassinent des policiers ou des dirigeants chinois. Depuis 1998, les condamnations et les exécutions de Ouïgours sont montées en flèche, ce qui a eu pour effet de renforcer davantage les velléités indépendantistes des Ouïgours qui semblent divisés entre ceux qui prônent la violence — une minorité — et ceux qui optent pour des revendications plus pacifistes. On oppose souvent à tort les nationalistes et les pro-Chinois ou les «assimilés».

En 1998, le gouvernement a interdit aux jeunes de moins de 18 ans d'assister à la prière dans les mosquées, ce qui a encore accru l'animosité des Ouïgours et leur désir de se révolter. En août 2001, les autorités chinoises ont déployé dans le Xinjiang plus de 50 000 soldats de l'Armée populaire de libération. Après les attentats du 11 septembre, Pékin en a profité pour sévir encore plus sévèrement contre le Xinjiang afin de contrer le terrorisme international. Paradoxalement, les autorités chinoises ont envoyé un convoi de 3000 hommes dans le but d'assister les talibans en Afghanistan tout en soutenant la construction militaire en Corée du Nord. Les événements du 11 septembre constituent une occasion rêvée pour la Chine d'accentuer sa politique de répression contre le Xinjiang et de discréditer les tendances sécessionnistes des Ouïgours, et ce, sans devoir encourir de réprobation de la part de la communauté internationale.

En 2003, le gouvernement chinois publiait une liste de présumés «terroristes» ouïgours recherchés. Selon le gouvernement chinois, il existerait quelque 40 organisations terroristes au Xinjiang. Même s'il est impossible de tous les identifier, on peut en nommer quelques-unes: le Mouvement de résistance islamique du Turkestan oriental, l'Organisation de libération du Turkestan oriental, le Comité international du Turkestan oriental, le Front révolutionnaire unifié du Turkestan oriental, l'Étoile de la patrie, les Tigres du Lop Nor, etc.

- Le prétexte du terrorisme international

Après le 11 septembre 2001, le gouvernement chinois a remis à l'honneur la pratique des jugements publics organisés en plein air, entre 1997 et 1999. Les accusés, tous habillés en bagnards, la tête rasée et les mains ligotées derrière le dos, portent à leur cou un écriteau en chinois et en arabe mentionnant leur chef d'accusation, généralement «criminel» ou «séparatiste» ou «a troublé l'ordre public». Après un procès sommaire, ils sont emprisonnés ou envoyés dans des camps de rééducation ou simplement exécutés. Cette pratique est couramment utilisée pour lutter contre le terrorisme. On peu partout sur les murs des postes de police, on peut lire des affiches intimant de «rendre immédiatement les armes»! Un quelconque rassemblement aura pour effet d'entraîner immédiatement une présence massive des forces de l’ordre.  Au Xinjiang, presque toutes les familles ont eu l'un de leurs membres exécuté, torturé, emprisonné ou simplement disparu... sans laisser de trace.

Dans les faits, plus le gouvernement s'ingénie à frapper les Ouïgours, plus les mouvements indépendantistes amplifient, ce qui produit l'effet contraire désiré par Pékin. L'opération dite «frapper fort», commencée en 1998, s'est poursuivie à de nombreuses reprises en vue d'éliminer toute menace «terroriste» ou «séparatiste», mais n'a jamais réussi à éradiquer l'escalade de la violence. Tous les dirigeants ou fonctionnaires ouïgours qui persistent à pratiquer leur religion sont accusés de fanatisme et forcés de démissionner. Officiellement, les autorités chinoises veulent combattre le fondamentalisme religieux et le terrorisme islamique afin de faire cesser les pratiques dites «illégales». Cependant, la distinction entre la pratique religieuse «légale» et la pratique «illégale» demeure floue et aléatoire, ce qui laisse place à toutes sortes d'interprétations dans la course à la sinisation du Xinjiang. Malgré les innombrables interdits, les Ouïgours continuent de pratiquer l'islam et de parler leur langue. Il en est ainsi des Kazakhs, des Tadjiks, des Mongols et des Dongxiangs.

Parallèlement, les autorités chinoises affirment leur volonté de soutenir les activités normales et protéger les droits des Ouïgours. Pour la Chine, l'islamisation progressive du mouvement indépendantiste ouïgour est le résultat des influences néfastes de la part des pays voisins comme le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizistan ou le Turkménistan. Aucun Chinois en poste ne peut croire que le gouvernement et les forces de sécurité chinoises pourraient être le moindrement en cause. Or, malgré la volonté des Ouïgours, il n'existe aucune forme de coopération quelconque entre les ethnies musulmanes du Xinjiang et les musulmans (Kazakhs, Tadjiks, Turkmènes, etc.) des pays voisins, les frontières étant entièrement bouclées par l'armée chinoise tant la Chine a peur que les peuples d'Asie centrale n'aident les Ouïgours dans leur quête d'indépendance. Alors que les Kazakhs, les Kirghiz, les Turkmènes, les Ouzbeks et les Tadjiks peuvent affirmer librement leur identité nationale, les Ouïgours, pour leur part, sont asservis à une nation colonisatrice qui nie leur culture et leurs droits. Le président américain, George W. Bush, dans l'un de ses grands moments de lucidité, affirmait ainsi la position de son pays sur les groupes terroristes, sans faire une allusion particulièrement au Xinjiang: «La guerre contre le terrorisme ne doit jamais être un excuse pour persécuter des minorités.» Au Xinjiang, la torture, la peine de mort et les exécutions extrajudiciaires continuent d'être des pratiques courantes.

La stratégie chinoise de Pékin semble quelque peu paradoxale: d'une part, les autorités tentent de camoufler les velléités indépendantistes des Ouïgours, d'autre part, elles amplifient considérablement les risques du séparatisme. Selon les observateurs qui ont pu se rendre dans le Xinjiang, la plupart des «activistes» ouïgours sont loin de rechercher l'indépendance: ils désirent d'abord trouver une solution aux problèmes liés à l'environnement, à la surtaxation, aux essais nucléaires, à la politique de limitation des naissances et à la liberté religieuse. Ainsi, les quelques dizaines d'essais nucléaires ont provoqué une augmentation du taux de cancer dans la population du Xinjiang et causé la mort de milliers de personnes, sans oublier la contamination de la nappe phréatique. Le problème, c'est que toute forme de revendication est interprétée comme une trahison inacceptable pour les dirigeants communistes. Un ancien président en exil du Congrès national du Turkestan oriental, Enver Can (cité par Fanny LOTHAIRE), déclare ce qui suit:«Nous demandons un dialogue depuis des années, mais les Chinois préfèrent nous traiter de terroristes, de fondamentalistes ou d'extrémistes. Je pense que cette attitude reflète aussi leurs propres faiblesses.»

Rappelons-le, la politique de prévention et de répression du séparatisme a toujours eu pour effet de promouvoir davantage les idées sécessionnistes. Les Chinois n'ont apparemment jamais compris cette spirale! En ce sens, on peut parler d'échec dans la volonté de Pékin de siniser le Xinjiang. Cela étant dit, la Chine ne laissera jamais tomber le Xinjiang parce qu'elle a besoin de cette région très riche en ressources naturelles (pétrole et mines), tant pour son développement économique que pour servir de déversoir pour son milliard de Chinois. En effet, le sous-sol du Xinjiang contient les plus grandes réserves de pétrole et de minerais stratégiques que la Chine possède. Il vaut donc la peine que la Chine y mette des efforts pour conserver ce territoire indispensable. Ce n'est pas pour rien que les Chinois ont placé plus de 100 000 soldats stationnés en permanence dans la région.

- Des citoyens de seconde classe

Il demeure inacceptable que les minorités du Xinjiang soient considérées comme des étrangers dans leur propre pays et qu'elles ne bénéficient guère, à l'exemple de la majorité chinoise, du développement économique. Toutes les villes abritant des Chinois sont aujourd'hui transformées, remodelées et modernisées selon les standards chinois. L'architecture et le patrimoine ouïgours disparaissent progressivement au fur et à mesure de l'implantation des Han. La plupart des hauts fonctionnaires et tous les officiers militaires du Xinjiang sont des Chinois nommés par Pékin. Ce sont encore les Chinois qui contrôlent les principales industries, alors que les minorités restent confinées dans les emplois traditionnels comme l'agriculture et l'élevage. Presque toutes les ressources naturelles de la région sont exportées dans le centre de la Chine et sont réimportées comme des produits manufacturés à des prix élevés. Les autorités centrales accordent toujours la préférence aux Chinois plutôt qu'aux minorités locales en matière d'accès aux emplois, à l'éducation, aux soins de santé et à d'autres services.

De plus, le Xinjiang est devenu une colonie pénitentiaire pour les Chinois indésirables : le gouvernement central y a construit d'immenses camps pour les criminels et les prisonniers politiques (laogai), ce qui a donné au Xinjiang sa réputation peu enviable de «Sibérie de la Chine». De plus, tous les criminels sont contraints de s'installer au Xinjiang après avoir purgé leur peine. La langue des Ouïgours et des Kazakhs est devenue inutile pour trouver un emploi dans le Xinjiang, sauf pour la production agricole et la surveillance des troupeaux. Le Xinjiang est la seule province de Chine où l'exécution des prisonniers politiques demeure une pratique commune. Ensuite, les autorités se demandent pourquoi les Ouïgours sont si hostiles au fait d'être traités comme des citoyens de seconde classe dans leur propre pays, ce qui, par surcroît, nie l'idéologie égalitariste du système communiste. Dans les faits, l'immense majorité des Ouïgours est non violente, mais le totalitarisme chinois incite certains à promouvoir la violence. Ce sont ceux qui croient que la non-violence n'a rien donné depuis cinquante ans!

Quoi qu'il en soit, le seul fait de critiquer le gouvernement central constitue un grave délit en Chine. Même lorsque des Ouïgours luttent pour la promotion de la démocratie, les droits de l'homme, le respect de la loi et surtout l'autodétermination, ils sont aussitôt accusés de terrorisme! C'est pourquoi les groupes de défense des droits de l'homme accusent le gouvernement chinois de ratisser trop large et de considérer toute forme d'opposition comme du terrorisme. En définitive, l'immense majorité des Ouïgours demande que les Chinois respectent leur identité ouïgoure et musulmane, idéalement dans un Ouïgouristan qui disposerait d'une certaine autonomie. Tout cela, c'est trop demander aux Chinois qui veulent avant tout rendre les Ouïgours chinois.

4 La politique linguistique

Il est difficile de présenter une politique linguistique propre à la Région autonome ouïgoure du Xinjiang, car c'est le gouvernement central qui prend toutes les décisions à ce sujet. Rappelons l'article 4 de la Constitution chinoise qui reconnaît le droit aux minorités de conserver et d'enrichir leur langue:

Article 4

Nationalités, minorités, régions, langues

1) Toutes les nationalités de la République populaire de Chine sont égales en droits. L'État protège les droits et les intérêts légitimes de toutes les minorités nationales, maintient et développe les rapports entre les nationalités selon le principe de l'égalité, de la solidarité et de l'entraide. Toute discrimination ou toute oppression à l'égard d'une nationalité, quelle qu'elle soit, est interdite; tout acte visant à saper l'unité nationale et établir un séparatisme ethnique est proscrit.

2) L'État aide les régions des minorités nationales à accélérer leur développement économique et culturel en tenant compte de leurs particularités et de leurs besoins.

3) Les régions où se rassemblent les minorités ethniques appliquent l'autonomie régionale; elles établissent des organismes administratifs autonomes et exercent leur droit à l'autonomie. Aucune des régions d'autonomie ethnique ne peut être séparée de la République populaire de Chine.

4) Toutes les nationalités ont le droit d'utiliser et de développer leur propre langue et leur propre écriture, de conserver ou de réformer leurs us et coutumes.

L'une des parties du premier paragraphe est importante, car elle peut servir à limiter ou à supprimer les droits accordés: «Tout acte visant à saper l'unité nationale et établir un séparatisme ethnique est proscrit.»  Il suffit pour le gouvernement central d'accuser des Ouïgours de vouloir saper l'unité nationale pour être justifié de réduire ou d'abolir n'importe quel droit.  

L'article 119 de la même Constitution précise que les organismes d'autonomie des régions ethniques autonomes administrent librement l'éducation, les sciences, la culture, etc., et protègent et collectent le patrimoine culturel ethnique, développent et font rayonner la culture des nationalités:

Article 119

Éducation autonome

Les organismes d'autonomie des régions ethniques autonomes administrent librement l'éducation, les sciences, la culture, la santé et les sports de la région, protègent et collectent le patrimoine culturel ethnique, développent et font rayonner la culture des nationalités.

Enfin, l'article 134 de la Constitution prévoit que «les citoyens des différentes les nationalités du pays ont le droit d'utiliser leur propre langue parlée et écrite au cours des procès»:

Article 134

Langue des procès

1) Les citoyens des différentes les nationalités du pays ont le droit d'utiliser leur propre langue parlée et écrite au cours des procès. Pour les parties ne possédant pas la langue et l'écriture en usage dans la localité, le tribunal populaire et le parquet populaire doivent assurer la traduction.

2) Dans les régions à forte concentration d'une ou de plusieurs nationalités, il est obligatoire d'employer, au cours des audiences, la langue parlée en usage dans la région; les actes d'accusation, verdicts, avis au public et autres documents utilisent, selon les besoins réels, la ou les écritures en usage dans la région.

Cela étant dit, on peut comprendre que le ouïgour ou toute autre langue puisse être utilisé dans l'administration locale, ainsi que dans les tribunaux et les écoles. Il faut vérifier dans les faits si cette politique est mise en pratique.

4.1  L'Administration locale et la législation

Parmi les représentants de l'Administration régionale du Xinjiang, les Ouïgours et les autres minorités ne constituent qu'une minorité. Lors de la création de la région autonome en 1955, le pourcentage des fonctionnaires chinois était encore très faible, alors qu'aujourd'hui il atteint plus de 90 %. Il en est ainsi des juges et des policiers qui sont massivement d'origine chinoise. Par ailleurs, selon de nombreux observateurs étrangers, la qualité des administrateurs chinois dans le Xinjiang, comme dans toute région éloignée, laisserait grandement à désirer, la corruption étant endémique. Les dirigeants locaux ne savent faire autre chose que d'exploiter et d'abuser de leurs privilèges et de leur pouvoir.

Dans ces conditions, la langue chinoise est devenue incontournable dans la plupart des centres urbains non seulement pour communiquer avec l'Administration, mais aussi pour trouver du travail. Quoi qu'il en soit, presque toutes les principales villes sont majoritairement habitées par des Han. Lorsque des Ouïgours habitent eux aussi dans une ville, ils sont parqués à l'écart de la population chinoise dans des quartiers séparés. Les représentants des groupes minoritaires restent à l’écart de la nouvelle économie de marché, qui se développe sur leur propre territoire. Au fur et à mesure que le poids des Han s'accentue aux plans de la démographie et de la productivité au travail, l’administration régionale se sinise en profondeur, pendant que les responsables autochtones occupent des fonctions subalternes. Si les fonctionnaires han ne parlent pas le ouïgour, mais ceux qui vendent leurs produits dans les marchés publics le parlent un peu. 

Il est plus commode d'utiliser le ouïgour dans les symboles administratifs (formulaires, en-têtes, etc.) que dans les communications officielles. Il n'est pas facile de recourir au ouïgour dans les bureaux administratifs, car il s'est installé, depuis plusieurs décennies, une pratique qui favorisait le chinois officiel. Partout, c'est le chinois qui sert de langue de travail. Au final, le chinois est plus officiel que le ouïgour. Dans toutes les administrations gouvernementales (bureaux, banques, postes, stations d’autobus, etc.), la plupart des documents ne sont rédigés aujourd'hui qu'en chinois, rarement en ouïgour. Il en est ainsi des noms de localité (toponymes) qui, au fur et à mesure de la pénétration chinoise, perdent leur dénomination ouïgoure pour porter une dénomination chinoise.

Dans les faits, les rapports administratifs du gouvernement, particulièrement à un niveau plus élevé, sont rédigés uniquement en chinois. Presque tous les logiciels employés dans le Xinjiang dans les bureaux sont formatés pour lire uniquement le chinois. Progressivement, les minorités nationales perdent toute capacité d'écrire dans leur propre langue.

De plus, l'utilisation officielle des toponymes chinois dans les zones où habitent les minorités nationales (par exemple, Tacheng pour Chöchäk, Kashi pour Kashgar) renforce l'impression que les langues des minorités sont délibérément supprimées. Le fait de conserver au moins les dénominations dans les langues nationales (à côté des dénominations chinoises) aurait pour effet d'améliorer la perception de la part des minorités à l'égard de leur gouvernement central. Pour le moment, la suppression progressive des toponymes dans les langues nationales set à attiser le séparatisme.

4.2 La justice

Rappelons que, d'après l'article 134 de la Constitution chinoise, les citoyens des différentes les nationalités du pays ont le droit d'utiliser leur propre langue parlée et écrite au cours des procès. Officiellement, la procédure judiciaire peut se dérouler en ouïgour ou dans une autre langue minoritaire. Théoriquement, dans le domaine judiciaire, les Ouïgours bénéficient, comme les habitants des autres régions, de tous les droits prévus par la loi, mais la connaissance du chinois demeure indispensable. Il est extrêmement rare qu'un juge comprenne le ouïgour ou le kazakh, pour ne mentionner que ces deux seules langues, le recours à un interprète étant incontournable.  

Légalement, les juges ne sont pas tenus de savoir l'ouïgour ou du moins toute autre langue que le chinois. C'est donc le principe du droit de parler sa langue maternelle, qui n'implique pas nécessairement celui d'être compris. 

4.3 L'éducation

L'État chinois a élaboré des principes généraux en matière de protection linguistique, tout en mettant en vigueur un enseignement de la langue nationale à tous les citoyens du pays. En fait, l'utilisation du ouïgour en éducation fait face à de sérieux problèmes dans la mesure où l'éducation a été perçue comme le moyen privilégié pour inculquer la fidélité à l'État chinois. L'objectif principal de l'éducation de la Région autonome ouïgoure du Xinjiang semble être de siniser la population locale et de l'endoctriner par des dogmes idéologiques et politiques. Par exemple, l'État chinois ne rate aucune occasion pour saturer les masses ouïgoures avec l'éternel discours portant sur «l'amour de la grande patrie», la Chine.

Pourtant, conformément à l'article 36 de la Loi sur l'autonomie des régions ethniques (1984), les organismes autonomes peuvent décider de la langue enseignée dans les écoles de leur région ou district:

Article 36

Conformément à la politique de l'éducation de l'État, les institutions autonomes peuvent déterminer, d'après la loi, les plans de l'éducation dans la région, l'installation de différentes écoles, la scolarité, les formes, les méthodes, les programmes d'enseignement, la langue employée dans l'enseignement et les règlements de sélection des élèves ou des étudiants.

Il en est ainsi de l'article 12 de la Loi sur l'éducation de 1995, sauf qu'il est clairement énoncé que le chinois demeure obligatoire:

Article 12

1) La langue chinoise, tant à l'oral qu'à l'écrit, est la base de la langue d'enseignement oral et écrit dans les écoles et les autres établissements d'enseignement. Les écoles et d'autres établissements d'enseignement destinés essentiellement aux enfants des minorités nationales peuvent employer pour leur instruction la langue maternelle ou celle de la nationalité généralement en usage dans cette région.

2) Les écoles et les autres établissements d'enseignement doivent dans leurs activités pédagogiques répandre le chinois national commun parlé ainsi que les règles des caractères écrits.

Par ailleurs, la Chine a signé, le 2 mars 1992, la Convention internationale des droits de l'enfant du 20 novembre 1989. L'article 30 énonce:

Article 30

Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques ou des personnes d'origine autochtone, un enfant autochtone ou appartenant à une de ces minorités ne peut être privé du droit d'avoir sa propre vie culturelle, de professer et de pratiquer sa propre religion ou d'employer sa propre langue en commun avec les autres membres de son groupe.

La Chine est ainsi obligée de s'assurer que les Ouïgours, les Mongols, les Tibétains et les autres minorités nationales bénéficient de la protection concernant les «minorités ethniques, religieuses ou linguistiques».

- La langue maternelle

Comme dans les autres régions autonomes, le système d'éducation dans le Xinjiang est fondé sur l'apprentissage de la langue ouïgoure (ou kazakh) durant les premières années du primaire, mais l'enseignement du chinois (putonghua) demeure obligatoire pour les minorités, alors que les Chinois n'ont pas à apprendre ces langues. Dans le Xinjiang, les Chinois reçoivent leur instruction en chinois et apprennent l'anglais comme langue seconde. Quant aux membres des minorités, ils ont droit à une instruction dans leur langue, mais ce droit n'est réel que dans les zones rurales et les villages où ils sont en concentration suffisante. Dans les villes, ce sont surtout des écoles bilingues, généralement en ouïgour et en chinois, mais dans beaucoup de grandes villes seules les écoles chinoises sont disponibles. L'Annuaire statistique du Xinjiang de 2000 révélait que 68 % des élèves qui fréquentaient les écoles primaires étaient des membres des minorités nationales, mais cette moyenne provinciale ne tenait pas compte des écarts entre la ville et la campagne. Dans les zones rurales, il faut parfois considérer que 100 % des enfants appartiennent aux minorités.

Au secondaire, il n'existe guère d'écoles où l'on enseigne dans une langue minoritaire, alors que 65 % des élèves appartiennent effectivement aux minorités. L'un des problèmes provient du fait que, malgré la législation en vigueur, l’école obligatoire n'est pas gratuite. En raison de la pauvreté des familles issues des nationalités, la plupart des filles ne peuvent fréquenter l'école, alors que la priorité est accordée aux garçons. De plus, beaucoup de garçons délaissent l'école avant d'arriver au secondaire. Cependant, le gouvernement régional a accordé une certaine priorité à l'instruction dans les langues minoritaires pour les écoles destinées à l'agriculture et à l'élevage des moutons et autres animaux de bergerie. Des manuels ont été traduits en ouïgour, mais ils ne sont disponibles que pour le réseau du primaire. De plus, les écoles chinoises reçoivent un financement gouvernemental considérablement plus élevé que les écoles des minorités ethniques. On estime que 25 % des Ouïgours habitant dans les campagnes sont analphabètes.

Mentionnons aussi que le gouvernement chinois fait en sorte que les jeunes les plus doués poursuivent leur scolarité loin de leur région natale, à l'extérieur de leur milieu familial, dans le but de leur inculquer une éducation conforme aux dogmes du PCC et ainsi s’attaquer à l’identité ouïgoure.

- La réduction dans l'enseignement des langues minoritaires

En 2004, le Parti communiste chinois et le gouvernement régional ont décidé qu'une cinquantaine d'écoles des minorité ethniques devaient être fusionnées avec des écoles chinoises, tandis que des élèves des minorités ethniques devaient être mélangés avec des élèves chinois. Les autorités estiment que les écoles où l'on enseigne en ouïgour, en kazakh, en kirghiz, en mongol, en xibé ou en tadjik sont inefficaces au point de pédagogique et sont néfastes pour le système d'éducation. C'est pourquoi l'enseignement devrait être dispensé seulement en chinois autant que possible. Depuis 1984, la Commission sur l'éducation du Xinjiang a graduellement réduit l'enseignement de la langue ouïgoure à tous les niveaux de l'éducation. Ainsi, jusqu'au début des années quatre-vingt-dix, le chinois était enseigné seulement comme langue seconde dans les écoles des nationalités, jamais comme langue d'enseignement, alors qu'aujourd'hui l'enseignement du chinois est exigé dès le primaire et c'est la langue de la minorité (par exemple, le ouïgour) qui est enseigné comme si c'était une langue seconde. Même les écoles maternelles ont réduit l'enseignement du ouïgour.

Depuis ces changements dans la langue d'enseignement, les différences entre les «écoles des nationalités» et les «écoles chinoises» sont devenues ténues. Pour les Chinois, les écoles de langue ouïgoure favoriseraient le séparatisme. Mais les représentants ouïgours estiment que, au contraire, l'enseignement dans la langue maternelle des enfants aiderait à dissiper l'impression maintenant reconnue par beaucoup de Ouïgours que le gouvernement est systématiquement déterminé à exterminer leur langue.  Pékin considère qu'il fallait réduire l'enseignement des langues minoritaires en faveur du chinois pour des raisons essentiellement économiques dans le but de prévenir le chômage chez les minorités du Xinjiang.

- La formation des maîtres

Il existe aussi des écoles de formation des maîtres destinées aux minorités. Quant à l'enseignement supérieur dispensé dans la langue des minorités, il ne forme que des enseignants, des médecins ou des fonctionnaires qui travailleront localement. Les disciplines scientifiques, techniques ou économiques ne sont enseignées qu'en chinois, ce qui restreint l’accès des jeunes issus des minorités à ces occupations et au rôle de gestionnaire strictement local. Pour être admis comme enseignant, tout candidat ou toute candidate doit connaître le chinois, sinon tout travail lui est refusé.

- Les universités

L'université du Xinjiang à Ürümqi a été fondée en 1949 en tant qu'établissement d'enseignement bilingue. Il était alors exigé de la part des étudiants ouïgours qu'ils fassent une année supplémentaire afin de parfaire leurs connaissances du chinois. Pendant que les étudiants chinois terminaient leurs études après quatre ans, les Ouïgours devaient en faire cinq. Beaucoup de cours étaient dispensés en ouïgour, notamment les sciences sociales, les sciences naturelles et les mathématiques. Aujourd'hui, tous les cours sont en chinois, y compris la poésie ouïgoure. On estime que 43,2 % des étudiants fréquentant une université feraient partie d'une minorité nationale.

En 2002, l’utilisation de la langue ouïgoure a été bannie de toutes les universités, avant de se voir également interdite au niveau secondaire. Voici l'explication donnée par un professeur ouïgour de l'Université du Xinjiang (cité par Fanny LOTHAIRE, p. 188):

On ne peut pas utiliser la langue ouïgoure maintenant, on ne peut plus. Pour la simple bonne raison que les conséquences peuvent être graves sur les étudiants, car ils ne trouveront pas de travail s'ils n'apprennent pas le mandarin. C'est pour s'adapter au développement économique de la région que l'on doit apprendre le chinois. Il y a peu de travail, et c'est le gouvernement qui emploie beaucoup, alors si l'on se met à parler l'ouïgour!

Toutes les universités n'enseignent aujourd'hui qu'en chinois. Il n'existe que deux universités coraniques dans le Xinjiang, à Ürümqi et à Kashgar, qui scolarisent en arabe quelques centaines d'étudiants triés sur le volet.

- Les disparités du système

En principe, on suppose que le système d'éducation chinois aide les membres des minorités nationales à s'élever dans l'échelle sociale au moyen d'un système de bourses d'études. Cependant le retrait partiel de l'État de financer le système d'éducation a entraîné une augmentation des dépenses liées aux études et à la réduction des bourses. Avec la libéralisation de l'économie chinoise, les familles les plus pauvres n'ont plus les moyens de fournir une instruction complète pour leurs enfants; et ils doivent limiter les années scolaires de leur progéniture. Tandis que les familles chinoises établies généralement dans les zones urbaines sont plus aisées et peuvent prolonger l'instruction de leurs enfants et les envoyer dans les meilleurs établissements, les enfants des communautés minoritaires sont souvent incapables de poursuivre leurs études même au niveau secondaire, ce qui signifie qu'ils abandonnent l'école avec des qualifications moindres pour le marché du travail.

Ces différences relatives au financement des études ainsi que des méthodes de recrutement qui sont souvent discriminatoires pour les enfants des minorités contribuent à perpétuer la stratification socioprofessionnelle, car les Ouïgours et les Kazakhs, pour ne mentionner que ces deux communautés, sont pénalisés en comparaison des Han. En fait, l’éducation des enfants est devenue l'une des causes du ressentiment des Ouïgours à l'égard des Chinois. les plus fortes. M. Enver Can explique ainsi la situation: «Si un Ouïgour n’a pas un bon niveau de chinois, il rencontre d’énormes difficultés pour trouver du travail. Mais s’il fréquente l’école chinoise, il est assimilé! La politique éducative chinoise entend siniser tous les aspects de la vie des Ouïgours.»

Les minorités nationales du Xinjiang sont «surreprésentées» au bas de l'échelle socioprofessionnelle et les Chinois sont «surreprésentés» dans le haut de l'échelle sociale. Par exemple, alors que les minorités nationales représentaient en 1990 presque 54 % de la population du Xinjiang, ils occupaient plus de 76 % de la main-d'oeuvre agricole (comme contre 69,4 % en 1982 alors qu'ils formaient 52,8 % de la population totale) et moins de 41 % d'entre eux étaient employés dans des professions libérales et techniques et moins de 30 % dans les postes administratifs. Étant donné que les minorités nationales restent au bas de l'échelle socio-économique du Xinjiang, leur niveau de vie devient plus précaire, et ce, d'autant plus que la Chine n'a presque aucun système de sécurité sociale. Les régions rurales de l'est, du sud et de l'ouest du Taklamakan (plus précisément Täklimakan), peuplées majoritairement de Ouïgours, sont aujourd'hui parmi les couches de la population les plus délaissées économiquement et les plus hostiles aux autorités chinoises. Même les Chinois ne s'y aventurent pas, sauf avec la police ou l'armée!

- L'enseignement de l'anglais

L'anglais est devenu une langue étrangère obligatoire dans les écoles chinoises. Les jeunes l'apprennent au primaire. Mais au Xinjiang, plus de 80 % des Ouïgours et des Kazakhs apprennent l'anglais au moyen du chinois. Au lieu d'apprendre l'anglais directement à partir de leur langue et grâce à des manuels en ouïgour, il faut passer par le chinois avec des manuels chinois-anglais. Les autorités justifient le manque de manuels anglais-ouïgour ou anglais-kazakh par l'absence de demandes formelles à cet effet. Il n'existe même pas de manuels unilingues anglais. Tous ceux qui apprennent l'anglais sans passer par le chinois doivent le faire par leurs propres moyens. Les Chinois, pour leur part, n'ont pas ce problème. Pour les Ouïgours, le fait d'apprendre l'anglais au moyen du chinois constitue un irritant de plus, car une telle mesure implique qu'ils seront toujours à la remorque des étudiants sinophones. Or, en raison des caractéristiques de sa langue maternelle, il est plus facile pour un Ouïgour d'apprendre l'anglais que pour un Chinois.

4.4 Les médias

Comme partout ailleurs en Chine, la presse n'est pas libre. Les autorités chinoises contrôlent totalement les médias tant écrits qu'électroniques.  Selon le gouvernement de Pékin, le ouïgour est largement employé dans les médias et dans les publications. En réalité, pratiquement tous les journaux, livres et périodiques distribués dans le Xinjiang sont en chinois, non en langue ouïgoure ou kazakh. C'est que la politique linguistique chinoise à l'égard des médias a eu pour effet d'entraîner le déclin du nombre des journaux écrits en ouïgour et en kazakh. Depuis les années quatre-vingt, les journaux en chinois ont beaucoup augmenté, tandis que les journaux ouïgours, par exemple, se sont imprégnés d'une certaine sinisation du vocabulaire. Ainsi, tous les mots d'origine russe ont été systématiquement remplacés par des mots chinois. Quant aux journaux publiés en ouïgour et en kazakh, tels que Le Quotidien du Xinjiang et Le Quotidien du peuple, sont tous des traductions des éditions chinoises, sauf les journaux très locaux à faible diffusion. Dans les journaux de grande diffusion, on trouve généralement des traductions littérales diffusant une sorte de «ouïgour gouvernemental» souvent éloigné du ouïgour standard. Ces journaux encouragent même la substitution de termes ouïgours existants pour des mots chinois. 

Du côté des médias électroniques, toutes les chaînes émettent en chinois. Les émissions radiophoniques et télévisées, relativement fréquentes au début des années quatre-vingt-dix, on été considérablement réduites depuis. Les sinophones bénéficient d'un grand nombre d'heures à la radio et à la télévision. Ils peuvent même recevoir des émissions par câblodistribution ou par satellite. Quant aux Ouïgours, ils peuvent obtenir en principe les mêmes services mais avec beaucoup moins d'heures de diffusion. Non seulement, il n'existe qu'une seule station de télévision en langue ouïgoure, mais la majorité des auditeurs possibles vivent dans les zones rurales ou désertiques et ne peuvent capter les ondes des émetteurs. De toute façon, on peut se demander avec quel argent ils pourraient bien se procurer le matériel électronique nécessaire. Au Xinjiang, seules les stations radiophoniques sont légèrement plus multilingues.

Comme au Tibet et en Mongolie intérieure, les stations de télévision et de radios du Xinjiang demeurent les plus importants outils de propagande pour le Parti communiste chinois. Ainsi, les discours des principaux dirigeants chinois sont régulièrement retransmis, généralement en chinois, afin de contrer les «activités contre-révolutionnaires» au nom de la «nécessaire dictature du prolétariat». Les journalistes de la radio et de la télévision sont dans l'obligation d'appliquer la «politique de sinisation» de la langue ouïgoure. Tous les journalistes vivent dans une grande insécurité, tant ils ont peur d'être inquiétés par la police avec des accusations d'avoir publié des «pamphlets contre-révolutionnaires». Depuis 1990, de nombreux journalistes ont été emprisonnés et torturés.

 

La situation dans la Région autonome ouïgoure du Xinjiang n'est pas favorable aux minorités nationales. Les Ouïgours n'ont jamais contrôlé leur territoire depuis 1949. Les représentants ouïgours se voient dans l'obligation de composer avec une politique chinoise qui les ignore totalement, sauf lorsqu'il s'agit de les amadouer de peur qu'ils multiplient leurs revendications.

L'Administration locale ne tente même plus de présenter un caractère identitaire musulman à la région autonome. Lorsqu'elle le fait, elle s'appuie invariablement sur les chansons folkloriques, les instruments de musique, les costumes traditionnels, jamais la religion elle-même considérée comme suspecte par Pékin. Malgré les déclarations officielles, la Région autonome du Xinjiang n'est jamais présentée comme musulmane, mais comme un territoire avec plusieurs minorités ethniques, dont les Ouïgours ne constituent qu'une partie. Pour s'adapter et s'intégrer dans le Xinjiang, il faut être «un bon Chinois», un «musulman malléable» qui n'est pas trop religieux et «qui ne parle pas trop l'ouïgour».  

Comme ailleurs en Chine, il semble que les lois de protection ne soient là que pour masquer les pratiques de sinisation culturelle et de «nettoyage ethnique». Les instruments juridiques, qui ne servent pas à protéger l'identité minoritaire, ne sont là que pour amadouer la communauté internationale et protéger théoriquement les petites minorités nationales ne constituant pas un menace pour la Chine.  Il convient toujours de se rappeler qu'en Chine les politiques ethniques pratiquées à l'égard des nationalités ont des objectifs apparents de protection, tout en dissimulant une stratégie de contrôle destinée à les intégrer de force dans la Grande Nation chinoise. Dans le Xinjiang, la politique d'assimilation ne semble pas avoir encore réussi, mais elle a permis de contrôler partiellement les tendances nationalistes des Ouïgours. En même temps, la question ouïgoure ne semble préoccuper ni la communauté internationale ni les organisations pour la défense des droits de l'homme. Les États doivent penser à leurs intérêts nationaux, et la Chine représente un immense marché!

 

Dernière mise à jour: 25 déc. 2015
  Chine  

(1)
Région autonome zhuang
du Guangxi
 

(2) Région autonome
de Mongolie intérieure

(3) Région autonome
ouïgoure du Xinjiang
(4) Région autonome hui
du Ningxia
(5) Région autonome
du Tibet
(6) La politique linguistique à l'égard des minorités nationales


(7)
Loi sur l'autonomie des régions ethniques (1984)

(8) Bibliographie

 


 
L'Asie
Accueil: aménagement linguistique dans le monde