République du Kazakhstan

Kazakhstan

Qazaqstan Respublikasy

 
Capitale: Astana
Population: 18,0 millions (2017)
Langue officielle: kazakh
Groupe majoritaire: kazakh (58,1 %)
Groupes minoritaires : russe (23,6 %), ouzbek (2,7%), ukrainien (2,7%), tatar (1,6%), ouïgour (1,3%), allemand (1%), biélorusse (0,7%), coréen (0,6%), azéri (0,5%), polonais (0,3%), turc, etc.
Système politique: république unitaire autoritaire
Articles constitutionnels (langue): art. 7, 19, 41 et 58 de la Constitution du 30 août 1995 
Lois linguistiques: Code civil (1994); Loi sur les douanes (1995); Loi sur les langues (1997, avec les modifications jusqu'en 2013); Code de procédure civile (1999); Loi sur les banques et les activités bancaires (2001; Loi sur l'éducation (2007); Loi sur la protection des droits des consommateurs (2010); Loi sur la citoyenneté (2012); Loi sur la radiodiffusion (2012);
Code criminel (2014); Code d'exécution pénale (2014).

1 Situation générale

La république du Kazakhstan (en kazakh: Қазақстан Республикасы ou Qazaqstan Respublïkasy) est un pays d’Asie centrale bordé au nord par la Russie, à l’est par la Chine, au sud par le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, et à l’ouest par la mer Caspienne (voir la carte de l'Asie centrale). Le pays pays est presque totalement enclavé et la frontière sur la mer Caspienne avec la Russie, l'Azerbaïdjan et le Turkménistan fait actuellement l'objet de controverses et de négociations. 

La superficie du pays est de 2,7 millions de kilomètres carrés, ce qui en fait le pays le plus vaste parmi toutes les anciennes républiques soviétiques de la région (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Tadjikistan). Le Kazakhstan est cinq fois plus grand que la France et occupe la neuvième plus grande superficie à l’échelle mondiale (après la Russie, le Canada, la Chine, les États-Unis, le Brésil, l’Australie, l'Inde, l'Argentine et le Kazakhstan).

Le Kazakhstan est aussi un pays de steppes (26 % du territoire), de déserts (44 %) ou de semi-déserts, de forêts (14%) et de lacs (48 000). N'oublions pas que le pays compte plus de 6000 km de frontières communes avec la Russie au nord et environ 1500 km avec la Chine au sud. L'amélioration des relations avec ces deux puissants voisins demeure un facteur déterminant pour l'avenir de ce grand pays coincé entre deux grandes puissances.

Almaty (l'ancienne capitale au sud) est la plus grande ville du pays avec 1,1 million d'habitants. Les autres grandes villes sont Karaganda (613 000 habitants), Chymkent (401 000 habitants), Semeï (292 800 habitants), Pavlodar (326 500 habitants), Öskemen (311 100 habitants) et Astana (ex-Aqmola: 281 000 habitants), la capitale actuelle. Au lendemain de l'indépendance, le nouveau gouvernement a changé la capitale Almaty (située en périphérie, tout au sud) pour Astana, plus au centre.

Au plan administratif, le Kazakhstan est divisé en 17 entités: 14 oblasts (ou provinces/régions) et trois villes à statut spécial: Aqmola, Almaty et Baïqonyr (ex-Leninsk en russe, ou Tyuratam en kazakh, Baïkonour en français). Chacun des oblasts est dirigé par un «akim» (gouverneur local) nommé par le président de la République.

Le nom officiel des oblasts en français sont les suivants (voir la carte détaillée):  Almaty, Aqmola, Aktioubé, Atyraou, Kazakhstan occidental, Manguistaou, Kazakhstan méridional, Pavlodar, Karaganda, Kostanaï, Kyzylorda, Kazakhstan oriental, Kazakhstan septentrional, Djamboul.

Pour ce qui est des villes à statut spécial, rappelons que Aqmola est la nouvelle capitale; Almaty, l'ancienne capitale et Baïqonyr/Tyuratam, la base spatiale ex-soviétique (le Cosmodrome de Baïqonyr situé près de la ville de Tyuratam) aujourd'hui louée à la Russie (bail de 99 ans).

2    Données démolinguistiques

Le Kazakhstan possède une population multiethnique (près d'une centaine de nationalités) qui présente un caractère assez particulier. Les Kazakhs, un peuple d'origine turco-mongol ne constituent qu'une faible majorité dans leur propre pays, et ce, depuis seulement les toutes dernières années. 

Les citoyens du Kazakhstan sont réparties de façon inégale selon les régions (oblasts).  Le tableau ci-dessous illustre cette situation. L'Almaty, le Ongtüstik (Sud), le Qaraghandy, le Qostanay, le Shyghys (Est) et le Soltüstik (Nord) dépassent le million d'habitants, sans compter les deux zones municipales que forment les villes d'Almaty* et d'Astana*:  

2.1 Les Kazakhs

En 2017, les Kazakhs, les locuteurs du kazakh, représentaient 58,1 % de la population, mais seulement 36 % avant l'indépendance. En réalité, une grande majorité de Kazakhs urbains maîtrisent mal leur propre langue, car ils peuvent bien être en fait des russophones. En raison d'un taux de natalité très supérieur à celui des Russes et au retour continu des Kazakhs de l’étranger, sans oublier le départ de plus de 1,3 million de Russes, les Kazakhs ont connu une forte augmentation démographique depuis 1997 jusqu’à redevenir, en 2001, le premier groupe ethnique du pays.

Les Kazakhs parlent majoritairement le kazakh, une langue altaïque du groupe turcique. Ils sont concentrés dans les régions plus méridionales du Kazakhstan, celles-ci étant essentiellement rurales et économiquement peu développées. Cependant, beaucoup de Kazakhs cohabitent avec les russophones dans les zones septentrionales plus près de la Russie. Fait insolite: un Kazakh sur deux seulement parle couramment sa langue et la plupart des Kazakhs parlent le russe, comme langue seconde, sinon comme langue maternelle. Les Kazakhs unilingues sont rares dans les villes, mais ils sont encore nombreux dans les campagnes.

Le kazakh s’écrit avec l’alphabet cyrillique, qui comprend 33 lettres, auxquelles ont été ajoutés neuf caractères spéciaux. Au cours du dernier siècle, trois alphabets différents ont été utilisés: d'abord l’alphabet arabe, puis l'alphabet latin (1926) et enfin l'alphabet cyrillique (1939) imposé par le régime soviétique.

2.2 Les russophones

Les russophones, qui parlent une langue slave, constituent 23,6 % de la population. Ils sont concentrés principalement dans le nord du pays (près de la Russie) et dans les grandes zones urbaines, en particulier à Almaty (ex-Alma-Ata) où ils représentent la majorité de la population, mais aussi dans des villes industrielles et culturelles telles que  Petropavlovsk, Koustanaï, Oust'-Kamenogorsk et Koktchetav. Étant donné que le Nord est plus industrialisé, il est également plus riche que le Sud. Jusqu’à une période récente, les russophones étaient plus nombreux que les Kazakhs de souche en raison d’un vaste mouvement d’immigration et de peuplement slave commencé au XIXe siècle. Lors du recensement de 1996, les Kazakhs formaient encore une minorité, alors que les russophones représentaient 46 % de la population. Beaucoup de ces russophones (1,3 million) ont quitté le pays ces dernières années pour la Russie. La plupart de ceux qui sont de descendance russe ignorent complètement le kazakh. Malgré tout, le risque de sécession des territoires du Nord à majorité russe reste l'obsession actuelle du Kazakhstan.

2.3 Les minorités linguistiques

Les minorités linguistiques sont très nombreuses au Kazakhstan. Ce sont principalement des Ouzbeks (2,7%), des Ukrainiens (2,7%), des Tatars (1,6%), des Ouïgours (1,3%), des Allemands (1%), des Biélorusses (0,7%), des Coréens (0,6%), des Azerbaïdjanais (0,5%), des Polonais (0,3%), des Turcs, etc. On compte donc une foule de petites minorités parlant des langues indo-européennes, caucasiennes, altaïques, ouraliennes, etc. Les groupes les plus importants parlent des langues turciques de la famille altaïque : Kazakhs, Ouzbeks, Ouïgours, Tatars, etc. 

Ethnie Population Pourcentage Langue principale Filiation linguistique Religion
Kazakh 11,050,000 58,1 % kazakh

famille altaïque

islam
Russe 4,267,000 23,6 % russe

groupe slave

orthodoxe
Ouzbek du Nord 504,000 2,7 % ouzbek du Nord

famille altaïque

islam
Ukrainien 504,000 2,7 % ukrainien

groupe slave

orthodoxe
Tatar 299,000 1,6 % tatar famille altaïque islam
Ouïgour 252,000 1,3 % ouïgour famille altaïque islam
Allemand 182,000 1,0 % allemand groupe germanique christianisme
Biélorusse 133,000 0,7 % biélorusse groupe slave orthodoxe
Coréen 119,000 0,6 % coréen famille coréenne diverse
Azerbaïdjanais du Nord 93,000 0,5 % azéri du Nord famille altaïque islam
Turc 92,000 0,5 % turc famille altaïque islam
Polonais 56,000 0,3 % polonais

groupe slave

orthodoxe
Doungane 43,000 0,2 % doungane famille sino-tibétaine islam
Mennonite 39,000 0,2 % bas-allemand mennonite groupe germanique mennonitisme
Tchétchène 38,000 0,2 % tchétchène famille caucasienne islam
Kurde kurmanji 38,000 0,2 % kurde du Nord groupe indo-iranien islam
Tadjik 31,000 0,1 % tadjik famille altaïque islam
Bachkir 27,000 0,1 % bachkir famille altaïque islam
Moldave 23,000 1,1 % moldave langue romane orthodoxe
Ingouche 20,000 0,1 % ingouche famille caucasienne islam
Morvde 18,000 0,0 % erza famille ouralienne orthodoxe
Arménien 16,000 0,0 % arménien isolat indo-européen christianisme
Tchouvache 14,000 0,0 % tchouvache famille altaïque orthodoxe
Grec 14,000 0,0 % grec groupe grec orthodoxe
Kirghize 13,000 0,0 % kirghize famille altaïque islam
Oudmourte 11,000 0,0 % oudmourte famille ouralienne orthodoxe
Lituanien 8,400 0,0 % lituanien groupe balte orthodoxe
Juif de l'Est 8,000 0,0 % yiddish groupe germanique judaïsme
Mari 7,700 0,0 % mari (tchérémisse) famille ouralienne orthodoxe
Bulgare 7,200 0,0 % bulgare groupe slave orthodoxe
Géorgien 6,400 0,0 % géorgien famille caucasienne orthodoxe
Romani (Roms) 6,100 0,0 % romani groupe indo-iranien islam
Lesghien 5,400 0,0 % lesghien famille caucasienne islam
Chinois 4,200 0,0 % chinois mandarin famille sino-tibétaine aucune
Perse 3,400 0,0 % persans (farsi) groupe indo-iranien islam
Balkar 2,500 0,0 % balkar famille altaïque islam
Ossète 2,400 0,0 % ossète groupe indo-iranien orthodoxe
Estonien 2,100 0,0 % estonien famille ouralienne orthodoxe
Letton 2,100 0,0 % letton groupe balte orthodoxe
Karakalpak 1,800 0,0 % karakalpak famille altaïque islam
Turkmène 1,800 0,0 % turkmène famille altaïque islam
Avar 1,700 0,0 % avar famille caucasienne islam
karatchaï 1,700 0,0 % karatchaï-balkar famille altaïque islam
Tatar de Crimée 1,200 0,0 % tatar de Crimée famille altaïque islam
Komi-Permyat 1,100 0,0 % komi-permyak famille ouralienne orthodoxe
Tchèque 1,100 0,0 % tchèque groupe slave orthodoxe
Darguine 1,000 0,0 % darguine famille caucasienne islam
Britannique 900 0,0 % anglais groupe germanique protestantisme
Kalmout-Oirat 900 0,0 % kalmouk-oirat famille altaïque bouddhisme
Koumik 800 0,0 % Kumyk famille altaïque islam
Talysh 800 0,0 % talysh groupe indo-iranien islam
Gagaouze 800 0,0 % Gagaouze famille altaïque orthodoxe
Bouriate 700 0,0 % bouriate famille altaïque bouddhisme
Lack 700 0,0 % lack famille caucasienne islam
Mongol 700 0,0 % mongol famille altaïque bouddhisme
Roumain 700 0,0 % roumain langue romane orthodoxe
Arabe 600 0,0 % arabe leventin famille afro-asiatique islam
Finlandais 600 0,0 % finnois famille ouralienne luthérianisme
Pachtou du Sud 600 0,0 % pachtou groupe indo-iranien islam
Altaï 500 0,0 % altaï famille altaïque aucune
Carélien 500 0,0 % carélien famille ouralienne orthodoxe
Oudi 300 0,0 % oudi famille caucasienne orthodoxe
Autres 80 000 0,4 % - -  
Total en 2017 18 064 000        

2.4 Les religions

Au Kazakhstan, les musulmans sunnites représentent 47 % de la population, contre 44 % pour les orthodoxes russes, 2 % pour les protestants et 7 % pour les autres confessions religieuses. Toutefois, d'après beaucoup d'observateurs, les Kazakhs «ne comprennent rien à l'islam» et ils ont complètement oublié l'arabe; non seulement ils ne connaissent guère le Coran, mais ne respectent même pas le ramadan. Rappelons que l'islamisation des Kazakh ne remonte qu'au début du XlXe siècle et que l'abandon de l'alphabet arabe, remplacé par le latin en 1929, puis par le cyrillique en 1940, a fini par éloigner relativement les Kazakhs de la religion musulmane. D'ailleurs, la séparation de l'Église et de l'État est garantie par la Constitution qui fait du Kazakhstan une «république laïque».

3 Données historiques

Les humains se sont installés en Asie centrale lors du paléolithique supérieur (entre 40 000 ans à 9000 ans avant notre ère) sans former, au cours de ces millénaires, d'ensemble politique homogène. Ils vivaient en dépendant des aléas du climat et des guerres. 

L'histoire première des Kazakhs a commencé vers les IIIe et IIe millénaires avant notre ère. C'était l'époque de la grande expansion sur ce territoire des Aryens dont la langue puisait ses racines dans la famille indo-européenne, notamment dans le groupe indo-iranien; leur religion était celle de Zoroastre. Le territoire du Kazakhstan fut au cœur de la construction et de l’effondrement des empires des steppes: confédération scythe (VIIIe-IIIe siècle avant notre ère) et empire des Huns hephthalites (Ier-VIe siècle de notre ère). 

Le pays fut d'abord sillonné par les peuples nomades, les Scythes, les Huns, les Mongols, puis les Turcs; tous y ont laissé, au fil de leurs pérégrinations, des tombeaux en forme de tertres géants de leurs rois, avant de devenir l'un des axes de cette fameuse «Route de la soie» qui a longtemps relié, par l'intérieur du continent eurasien, l'Extrême-Orient au Proche-Orient et à l'Europe. Au premier millénaire avant notre ère, les tribus kazakh se différencièrent en fonction de leurs occupations: les nomades guerriers s'étendirent sur une grande partie du Kazakhstan actuel, alors que les nomades sédentarisés se concentrèrent dans le Sud. 

3.1 La domination turque

Peuplée par des tribus nomades turques à partir du VIIIe siècle, la région fut dominée par les Turcs avant d'être absorbée au XIIIe siècle par l’immense empire mongol de Gengis Khan (connue sous le nom de «Horde d'Or»), qui détruisit en 1218 Otrar, la ville mythique des Kazakh. Le peuple kazakh actuel naquit du métissage des Mongols et des Turcs. Le cheval était le premier parmi les animaux domestiques des Kazakh; c'était une sorte de «médiateur entre deux mondes» (la vie et la mort). Un proverbe kazakh dit que «le cheval et la mélodie (de la dombra) sont les deux ailes du Kazakh». L'islam ne fut introduit que vers le XIIe siècle, mais l'islamisation définitive n'eut lieu qu'au XIXe siècle. On peut affirmer que le peuple kazakh naquit du métissage des Mongols et des Turcs.

Le mot kazakh serait apparu au XIIIe siècle dans un dictionnaire turco-arabe. II signifiait «homme libre» (indépendant), «vagabond» (nomade) ou «exilé» (fuyard). L'origine de ce mot était d'ordre social et ne référait à aucune appartenance ethnique: le «Kazakh» était un individu libre qui avait quitté son peuple au profit de la liberté. Collectivement, les Kazakhs étaient des groupes de nomades refusant de reconnaître un État en particulier et menant la guerre contre celui-ci.  Il ne faut pas confondre les Kazakhs, un peuple musulman et turcophone, avec les Cosaques (du russe kazakh), un peuple de religion orthodoxe et de langue slave. Les Cosaques furent des cavaliers issus de l'une des composantes historiques du peuple russe et apparurent vers le XIVe siècle sur les confins méridionaux et orientaux de la Moscovie, dans un territoire limité par le Don, le Dniepr, le Kouban et l'Oural. Les deux communautés les plus importantes furent les Cosaques du Don, qui appartenaient au groupe linguistique grand-russien (russe), et celle des Cosaques du Dniepr, ou Zaporogues, rattachés au groupe petit-russien (ukrainien). 

Les Kazakhs vécurent sur le territoire du Kazakhstan où apparurent et disparurent de nombreuses peuplades et plusieurs États dont les armées conquirent de vastes parties de territoires. C'est au Kazakhstan que passait la grande «Route de la soie» en provenance des Indes et de la Chine, puis de l'Asie centrale vers l'Europe; il s'agissait d'un vaste réseau de multiples routes praticables en fonction de la situation politique et des conditions climatiques. Cette terre fut donc un véritable pont entre l'Asie et l'Europe.

Dans la seconde moitié du XVe siècle, les premiers khanats (États) kazakh se formèrent, mais sans constituer d'entité politique. Les khanats se faisaient sans cesse la guerre tout en pillant systématiquement les populations locales. Les querelles intestines et le système féodal freinèrent le développement de l'économie et de la culture tout en affaiblissant la capacité de défense des États kazakhs. À la fin du XVIe siècle, ceux-ci se divisèrent en trois «hordes» ou «jouz» (en kazakh, le mot signifie «centaine»): la Petite Horde (entre le fleuve Oural et le Sarysou), la Moyenne Horde et la Grande Horde (sur le Tchou et l’Illi).  Le territoire de la Grande Horde correspondait au Sémiretchié (100 000 yourtes), celui de la Moyenne Horde au Kazakhstan central (400 000 «yourtes») et celui de la Petite Horde au nord et nord-ouest du Kazakhstan (800 000 yourtes). Chaque yourte regroupait en moyenne quatre à six personnes. 

3.2  La protection russe

Afin de se défendre contre les Chinois, les Mongols et les Kalmouks de la Volga, les Kazakhs se tournèrent vers les Russes. Les incursions russes commencèrent au XVIe siècle lorsque les Cosaques, qui furent le vecteur de la pénétration russe en Sibérie et en Asie centrale, s’installèrent sur les rives du fleuve Oural. Les Kazakhs subirent dès le début du XVIIIe siècle la domination de la Russie qui encouragea l’installation des colons russes et ukrainiens dans la région. 

La politique kazakh de la Russie s’organisa en deux phases principales. L’une, de conquête, se déroula de 1730 à 1873; elle commença par la vassalisation en 1731 de la Petite Horde puis de la Moyenne Horde. La domination russe sur les Kazakhs s’affirma par la suite avec la construction de forteresses sur le Syr-Darya. L’ensemble du peuple kazakh ne fut définitivement intégré à l’empire des tsars qu’en 1873, après la soumission du khanat de Khiva. À la conquête politique succéda alors une phase de colonisation économique, surtout après le décret de 1889 qui organisait la libre installation de paysans russes au Kazakhstan.

L 'islamisation complète du Kazakhstan ne remonte qu'au début du XIXe siècle. Le nomadisme séculaire des Kazakh avait laissé jusque là peu de prise à l'islam. Ce sont essentiellement des mollahs tatars itinérants qui, de village en village, propagèrent une certaine forme de soufisme en détournant, assez superficiellement, les peuplades kazakh du chamanisme qu'ils pratiquaient. C'est pourquoi les Kazakhs n'ont pas la réputation d'être de fervents musulmans.

Plus d’un million de paysans slaves (russes et ukrainiens) et des Allemands de la Volga s’implantèrent au nord des steppes entre 1889 et 1914. Les tensions suscitées par la question agraire et la réquisition des musulmans pour le service militaire déclenchèrent la grande révolte de 1916. Les Kazakhs attaquèrent et tuèrent plusieurs milliers de colons européens. Le gouvernement du tsar répliqua par une sévère répression en expulsant près de 300 000 Kazakh vers l’actuelle province chinoise du Xinjiang.

3.3 La période soviétique 

En novembre 1917, le chef des Kazakh, Ali Khan Boukeï, demanda l’autonomie pour son pays et forma un éphémère gouvernement nationaliste. L’Armée rouge vainquit en 1919-1920 les troupes russes contre-révolutionnaires réfugiées dans les steppes et occupa le Kazakhstan qui fut proclamé en 1920 République socialiste soviétique autonome des Kirghizes (RSSA)

Celle-ci fut transformée en République socialiste soviétique autonome kazakhe en 1925 puis, en 1936, en République socialiste soviétique du Kazakhstan fédérée de l’URSS, avant de devenir plus simplement la République socialiste soviétique du Kazakhstan. Une politique de sédentarisation forcée des nomades et de collectivisation des terres eut pour résultat de détruire la culture et le mode de vie kazakh. Des centaines de milliers d’habitants furent tués ou s’enfuirent vers la Chine. Le Kazakhstan devint un lieu de relégation des peuples «punis» par Staline en 1943 et 1944, ce qui allait accentuer son caractère pluriethnique. 

Durant la période soviétique, la poursuite de l’immigration russe et l’industrialisation dans le cadre de l’économie planifiée de l’URSS ont eu pour effet de rendre la population kazakh minoritaire sur son territoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la république du Kazakhstan, éloignée du front de l’Ouest, accueillit de nombreuses usines russes. En 1954, le gouvernement soviétique de Khrouchtchev lança le programme «Terres vierges et inoccupées» afin d’accroître rapidement la superficie de terres ensemencées en Sibérie occidentale et au Kazakhstan, ce qui eut pour effet de faire arriver près de deux millions de Russes au Kazakhstan. En six ans, ceux-ci défrichèrent 25 millions de terres agricoles au Kazakhstan. L'immigration russe réduisit la proportion de Kazakh à 29 % de la population de la région en 1962; ce taux avait presque doublé pour atteindre 53 % en 2001. Pivot géostratégique entre la Russie et l’Asie, le Kazakhstan devint une place forte militaire et nucléaire (quatrième puissance atomique de l’ex-URSS). C’est au Kazakhstan que se déroulèrent la majeure partie des essais nucléaires soviétiques, notamment dans les environs de Semeï.

Sur le plan linguistique, entre 2 % et 5 % des Russes parlaient le kazakh, bien que la majorité des Kazakh pouvaient parler le russe. Par ailleurs, selon les évaluations démolinguistiques de l'époque, quelque 40 % de la population kazakh ne parlait pas couramment le kazakh. Les écoles reflétaient aussi la domination de la langue russe. On comptait deux fois plus d'écoles primaires russes que d'écoles kazakh.  Avant l'indépendance, tout l'enseignement supérieur se donnait massivement en russe et le kazakh n'était la langue de l'instruction que pour seulement 17,6 % des étudiants. La langue des affaires demeurait le russe et, pour bien des Kazakh, leur langue maternelle était reléguée au rang de «langue seconde». 

Comme en Ukraine et en Biélorussie, les soixante-dix ans du régime soviétique ont fait reculer considérablement la langue kazakh. Encore aujourd'hui, tout le monde parle russe au Kazakhstan. Dans les villes, les citoyens parlent plus volontiers le russe, alors que dans plusieurs villages seules certaines personnes des générations précédentes pratiquent encore le kazakh. Bref, les Kazakhs ont subi l'assimilation et la russification de leur langue nationale. 

3.4 Le Kazakhstan indépendant 

Le Kazakhstan proclama sa souveraineté en octobre 1990 et le Soviet suprême fut dissous en août 1991. Élu président par le Parlement en 1990, puis confirmé à ce poste au suffrage universel avec 95 % des suffrages (le 1er décembre 1991), Noursoultan Nazarbaïev — ancien premier secrétaire du Parti communiste et possédant la septième fortune mondiale — engagea son pays sur la voie de l’indépendance. Le Kazakhstan fut la dernière république d’Asie centrale à proclamer son indépendance, soit le 16 décembre 1991. 

Puis le pays se situa parmi les premiers à signer les accords de la Constitution de la Communauté des États indépendants (CEI) et du commandement unique des forces stratégiques et conventionnelles. En 1992, le président Nazarbaïev redonna à la capitale, Alma-Alta, l'ancien nom turc qu'elle portait avant la conquête russe: Almaty. Le nouvel État du Kazakhstan adopta sa Constitution en janvier 1993. 

- Le nationalisme kazakh

Le Kazakhstan mit en place une équipe gouvernementale nationaliste et s’engagea avec pragmatisme dans une transition en douce vers l’économie de marché et la recherche de la stabilité politique. La liberté de parole et de réunion fut accordée à tous les citoyens, sauf aux «extrémistes nationalistes», tant russes que kazakhs. Toutes les activités susceptibles de fomenter des troubles ethniques furent interdites. Des relations étroites furent maintenues avec la Russie dans les domaines économiques, militaires et politiques. En mars 1992, les deux pays signèrent un accord octroyant à la Russie le contrôle du cosmodrome de Baïkonour (d'où sont partis le Spoutnik en 1957 et la fusée de Youri Gagarine en 1961), situé à proximité de la mer d’Aral, pour une durée de 99 ans, au prix de 115 millions de dollars US par an. 

Depuis l’indépendance, plus aucun essai nucléaire n’a été effectué. Selon les termes du traité de 1992, le Kazakhstan devait détruire toutes ses armes nucléaires ou les transférer sous contrôle russe dans les sept années à venir.

- Le président Nazarbaïev

Les premières élections parlementaires qui se tinrent en mars 1994, quoique contestées, accordèrent la majorité au parti du président Nazarbaïev. La détérioration de la situation économique provoqua la démission du premier ministre. La crise politique s’aggrava encore au début de l’année 1995 avec la décision de la Cour constitutionnelle d’invalider le scrutin de mars 1994 pour «vice de procédure». Le Parlement fut dissous par le président Nazarbaïev. Lors du référendum d’avril 1995, ce dernier obtint le prolongement de son mandat présidentiel jusqu’en 2001. La Constitution du 30 août 1995, adoptée par référendum se caractérise par un renforcement des pouvoirs du chef de l’État et par l’introduction du bicamérisme. Inspirée de la Constitution de la Ve République française, la Constitution kazakh fixe les grandes lignes de la politique linguistique de l'État, ce qui orientera la rédaction de plusieurs lois à caractère linguistique.

En 1998, Nazarbaïev transféra les pouvoirs publics de Almaty, appelée auparavant Alma-Ata, à Tselinograd, appelée la «Cité des Terres vierges», une ville située à la fois beaucoup plus au nord et beaucoup plus au centre. Il lui rendit, à elle aussi, son ancien nom kazakh, Akmola, signifiant «Mausolée blanc». Au bout d'un an, le président rebaptisa la capitale Astana, ce qui veut simplement dire «capitale». Le transfert de l'Administration centrale à Astana semble être un signe de règlement de compte avec le passé soviétique dans la mesure où Almaty était la capitale désignée par le Parti communiste soviétique de Moscou.

Le pays connut ensuite un grand malaise social, malgré un bilan positif de la politique d’austérité menée par le gouvernement depuis 1997. Les salaires n’ont pas été payés pendant des mois, les manifestations et les grèves se sont répétées. Ainsi, entre 1992 et 1997, quelque 1,6 million de personnes ont quitté le pays pour des raisons économiques, entraînant ainsi une baisse de la population de presque 200 000 personnes juste en 1997. Toujours en 1998, un accord a été signé entre la Russie, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan sur les conditions de partage des immenses réserves pétrolières de la mer Caspienne. Un autre accord avec la Chine a fixé la démarcation de leur frontière commune. Lors de l’élection présidentielle anticipée du 10 janvier 1999, le président Noursoultan Nazarbaïev a obtenu plus de 80 % des voix; la validité du scrutin a cependant été remise en cause par les instances internationales. En décembre de la même année, réunis à Istanbul au sommet de l’OSCE, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie ont signé un accord pour la construction d’un oléoduc stratégique reliant Bakou (Azerbaïdjan) à Ceyhan (Turquie). Son ouverture était prévue pour 2004.

Ainsi, l'avenir du Kazakhstan semble être lié au pétrole et au gaz naturel, puisque le pays compte l'une des plus importantes réserves mondiales de gaz et de pétrole. Le Kazakhstan en regorge, notamment autour de la mer Caspienne. La technologie soviétique ne permettait pas d'exploiter adéquatement ces gisements, mais les technologies américaines et européennes, quant à elles, devraient assurer une production importante pendant les premières décennies du XXIe siècle. Des oléoducs et des gazoducs, dont le tracé fait actuellement l'objet d'âpres négociations, devraient acheminer ces hydrocarbures vers les marchés occidentaux. 

Malheureusement, les problèmes concernant les droits de l’Homme sont nombreux au Kazakhstan; ils sont d’ailleurs décrits dans les rapports de Human Rights Watch, d’Amnesty International, de l’OSCE ou encore du Département d’État américain. De plus, le pouvoir politique, l’Administration, la police et le monde des affaires semblent intimement liés au Kazakhstan. Ces secteurs sont caractérisés par une corruption généralisée, d'autant plus que le président Nazerbaïev et son clan règnent en maîtres absolus. Par ailleurs, la famille du président contrôle de larges parts de l’industrie, du commerce et même des médias. On ne se surprendra pas que, dans ces conditions, l'omniprésence de l'État dans la vie sociale et politique du Kazakhstan soit incontestée et incontestable. Aux yeux de nombreux observateurs, l'appareil de l'État et son fonctionnement semblent être pratiquement les mêmes qu'à l'époque du régime soviétique.

En 1997, le président Nazerbaïev a publié un ouvrage intitulé Kazakhstan - 2030, qui décrit au peuple l'avenir merveilleux qu'il connaîtra dans une trentaine d'années, à la condition de soutenir les choix du président actuel. Ce texte est devenu l'ouvrage de référence dans tous les milieux officiels. Des affiches ornent les rues des villes, notamment la nouvelle capitale Astana. Un Kazakh sur trois demanderait l'organisation d'un référendum pour que le «leader de la nation» soit réélu sans opposition jusqu'en 2020. Paradoxalement, le dictateur s'y opposerait sous prétexte que ce serait antidémocratique, le monde à l'envers pour cet homme qui muselle l'opposition et monopolise les médias, mais qui craint qu'un mandat de dix ans sans élection nuise à son image sur la scène internationale. 

Noursoultan Nazarbaïev fut réélu avec plus de 90 % des voix en 2011 et en avril 2015 avec plus de 97 % des voix. Mais Nazarbaïev serait atteint d'un cancer de la prostate en phase terminale et préparerait sa succession. Son successeur serait son neveu, Samat Abish. Comme on pouvait s'y attendre, Nazarbaïev a fait l'objet de sévères critiques de la part des médias qui le qualifient de «dictateur». Celui-ci semble assumer ce qualificatif, puisqu'il qualifié lui-même son régime de «dictature éclairée».

4 La politique linguistique de kazakhisation

La politique linguistique du Kazakhstan est liée à l'histoire du pays, notamment en matière de démographie et d'économie. Ainsi, le problème de la distorsion sociologique entre le Nord — en majorité peuplé de groupes de souche européenne (des Russes et des Ukrainiens), plus industrialisé et plus riche — et le Sud — majoritairement kazakh, plus rural et économiquement moins développé — reste fondamental. Dans cette conjoncture où se présente une telle hétérogénéité (démographique, économique et régionale), l'une des priorités du gouvernement du Kazakhstan a consisté à assurer la prééminence du groupe ethnique kazakh dans la nouvelle structure politique issue de l'indépendance. 

4.1 La kazakhisation

On parle depuis d'une kazakhisation qui a pris racine peu de temps après l'indépendance et qui vise à développer la langue kazakh en lieu et place de la langue russe, et à réduire au maximum la présence des Russes, notamment au sein de l'Administration publique. C'est pourquoi les premiers effets du processus de kazakhisation engagé par le gouvernement nationaliste d'Astana se sont manifestés uniquement dans le domaine public, car la loi ne réglemente pas l'usage des langues dans les relations personnelles et les organismes religieux. Priorité est accordée aux kazahophones dans les fonctions de l’État et également dans les entreprises, le tout dans un contexte de «retour au pays», avec comme fond idéologique «les Russes en Russie» et «les Kazakhs au Kazakhstan».  Dans cette perspective, il n’est guère étonnant que le pays ait perdu près de deux millions d’habitants (sur 16 millions) depuis l’indépendance, les Russes étant particulièrement visés. 

Le Kazakhstan a défini sa politique linguistique dans la Constitution du 30 août 1995, ainsi que dans plusieurs lois à caractère linguistique, notamment la Décision n° 51 sur la mise en œuvre du Programme d’État pour le développement du kazakh et des autres langues ethniques jusqu'à l'an 2000 (21 janvier 1992), la Loi sur la procédure d'arrangement des discussions économiques par les cours d'arbitrage (17 février 1992), la Loi sur l’éducation (18 janvier 1992, et modifiée en 2013), la Loi sur les Forces internes militaires du ministère de l'Intérieur (23 juin 1992), le décret n° 2368 sur les douanes (20 juillet 1995), le Décret constitutionnel n° 2694 sur les tribunaux et le statut des juges (20 décembre 1995), la Loi sur les langues du 11 juillet 1997 et l'instruction no 343 sur la mise en œuvre de la Loi sur les langues (4 mai 1998). On retiendra que c'est la Loi sur les langues de 1997 (modifiée depuis), qui constitue le fer de lance juridique de la politique linguistique. 

De plus, le ministère de la Culture, de l'Information et de l'Entente civique a reçu des «pouvoirs supplémentaires» afin de faire appliquer la politique linguistique. Les fonctionnaires peuvent inspecter le travail de n'importe quel organisme de l'État en ce qui a trait à la politique linguistique, ce qui inclut les réprimandes disciplinaires, les congédiements, voire les accusations criminelles. Par ailleurs, un Bureau public du procureur général de la république du Kazakhstan a été créé au sein du Ministère public (Justice) pour veiller aux vérifications d'ordre juridique dans l'imposition de la langue officielle. Après l'adoption de la Loi sur les langues, le président du Kazakhstan a publié, le 5 octobre 1998, un décret portant sur l'adoption d'un «Programme d'État pour la mise en oeuvre et le développement des langues»; le texte intégral de ce document n'a cependant été publié qu'en mars 1999. Finalement, il est quelque peu surprenant que la loi linguistique du Kazakhstan ne prévoit aucun financement pour mettre en œuvre la politique linguistique.

4.2 Les règles constitutionnelles

Le paragraphe 1 de l'article 7 de la Constitution proclame que le kazakh est la langue officielle, mais en même temps le russe est officiellement employée à égalité avec la langue kazakh dans les établissements d’État et les organismes d’autonomie administrative (ou collectivités territoriales):

 Article 7

1) La langue officielle de la république du Kazakhstan est la langue kazakh.

2) Dans les établissements d’État et les organismes d’autonomie administrative, la langue russe est officiellement employée à égalité avec la langue kazakh.

3) L'État doit promouvoir les conditions pour l'étude et le développement des langues des citoyens du Kazakhstan.

Selon l’article 7.2 de la Constitution, le russe est officiellement utilisé, sur un pied d‘égalité avec le kazakh dans les institutions de l’État et dans les collectivités territoriales. En fait, le russe reste la langue de communication inter-ethnique, largement utilisée dans les villes aux dépens du kazakh. 

L'article 19 fait état des principes de non-discrimination quant à l'appartenance ethnique ou religieuse ou l'emploi de sa langue maternelle: 

Article 19

1) Chacun a le droit de déterminer et d' indiquer ou non son appartenance nationale et son affiliation religieuse.

2) Chacun a le droit d’employer sa langue maternelle et de culture, de choisir librement sa langue de communication, d'éducation, d'instruction et celle des activités créatrices.

Cela dit, il ne semble pas y avoir de contradiction avec le fait que l'État accorde maintenant la priorité d'emploi aux kazakhophones, ce qui élimine graduellement les non-kazakhophones aux postes-clés de l'administration et des entreprises. 

Le paragraphe 2 de l'article 41 fait de la connaissance du kazakh une condition nécessaire pour être éligible au poste de président de la république du Kazakhstan:

Article 41

2) Tout citoyen de la République est éligible au poste de président de la république du Kazakhstan s'il est par la naissance âgé d'au moins 35 ans mais pas plus de 65 ans, a une connaissance parfaite de la langue officielle et s’il a vécu au Kazakhstan depuis au moins quinze ans.

Enfin, l'article 58 (paragraphe 1) déclare que les députés, tant au Sénat qu'au Majilis (Chambre basse), doivent avoir une connaissance de la langue officielle:

Article 58

1) Les Chambres sont dirigées par leurs présidents élus par le Sénat et le Majilis parmi les députés ayant une connaissance de la langue officielle, par bulletin secret, au moyen d’une majorité des voix du nombre total des députés des Chambres.

Autrement dit, pour siéger comme sénateur ou député, il faut au préalable connaître la langue kazakh.

4.3 La première loi linguistique de 1989

Déjà, selon les termes de la Loi sur les langues de la République socialiste soviétique du Kazakhstan de 1989, tout le travail de gestion administrative devait se faire en kazakh et en russe, et la connaissance des deux langues était une condition essentielle pour obtenir un emploi dans l'Administration publique et dans les services de santé. L'objectif était de revaloriser le kazakh au même rang que le russe et lui donner un prestige qu'il avait perdu. De plus, la connaissance du kazakh devenait une exigence pour tout poste de cadre au sein de l'appareil de l'État. Cette Loi sur des langues établissait aussi que les diplômés des lycées spéciaux ou des établissements d'enseignement supérieurs devaient former les étudiants dans la connaissance du kazakh à un niveau suffisant pour assumer plus tard leurs responsabilités professionnelles. Quelques moyens ont été prévus pour transposer la loi dans la réalité, mais dans les faits la loi est restée sans effet et ne fut à peu près pas appliquée. 

Dès 1994, le président Nazarbaïev intervint pour dénoncer les «fausses espérances» de la Loi sur les langues et qu'une nouvelle loi s'imposait. Il donna l'assurance à ses concitoyens que l'adoption d'une nouvelle politique entraînerait l'élimination de la discrimination basée sur la langue et la pleine égalité des deux langues, le kazakh et le russe, dans les questions d'emploi du domaine public. Deux seuls critères devaient compter dorénavant: «la compétence et la fidélité à la patrie». La première loi linguistique de 1989 avait été adoptée avant l'indépendance effective dans une atmosphère de frénésie et d'improvisation. D'ailleurs, le président du Kazakhstan, N. Nazarbaïev, a déclaré lui-même que la Loi sur les langues était «irréfléchie et hâtive».

Depuis lors, dans l’attribution des emplois dans les services publics ou l’Administration, de même que dans l’allocation de crédits dans les secteurs de l’éducation et l’attribution de logements, les Kazakhs bénéficient d’un «traitement préférentiel» qui fait en sorte que les autres nationalités sont nécessairement désavantagées. Ces mesures semblent conformes à la politique de kazakhisation dont l'une des conditions de recrutement dans toute l'Administration publique consiste à parler la langue kazakh. 

4.4 L'officialisation de la langue kazakhe

Le domaine de la vie politique et administrative semble la première cible privilégiée par la législation sur la langue officielle, parce qu’il constitue un élément essentiel de l'affirmation de l'identité nationale. Le 11 juillet 1997, la Chambre basse du parlement du Kazakhstan a adopté la Loi sur les langues. Le kazakh y est à nouveau déclaré langue officielle et, fait à retenir, tout citoyen kazakh a le devoir de le connaître: «Tout citoyen de la république du Kazakhstan doit maîtriser la langue officielle en tant que facteur principal de l’unité des citoyens du Kazakhstan.» 

Rappelons que la législation kazakh ne réglemente pas l'usage des langues dans la vie privée et les organismes religieux. Les autorités ont pris des dispositions afin de favoriser l’immigration de Kazakh vivant à l'extérieur du territoire de la République. Cette mesure s'inscrit dans une idéologie dite «de rapatriement» des minorités dans «leur» pays, c'est-à-dire, en l'occurrence, correspond à quelque 180 000 immigrés venant de Turquie, de Chine, de Mongolie, d’Iran et d’Afghanistan. Comme 90 % d’entre eux n’ont pas reçu la nationalité kazakh, ils doivent vivre l'inconvénient de ne pouvoir acheter de biens immobiliers au Kazakhstan ou d’y ouvrir un commerce.  Comme ces immigrants ne connaissent généralement pas la langue russe, leur intégration demeure un peu plus difficile. Néanmoins, les Kazakhs en provenance des autres pays reçoivent automatiquement le statut des réfugiés.

- Le statut du kazakh et du russe

L'article 4 de la Loi sur les langues est important parce qu'il donne en quelque sorte un résumé de toute la politique linguistique:

Article 4

La langue officielle de la république du Kazakhstan

1) La langue officielle de la république du Kazakhstan est le kazakh.

2) La langue officielle est la langue de gestion de l’État, de la législation, de la justice et de l'administration, et fonctionne dans tous les domaines des relations sociales sur la totalité du territoire de l'État.

3) Tout citoyen de la république du Kazakhstan doit maîtriser la langue officielle en tant que facteur principal de l’unité des citoyens du Kazakhstan.

4) Le gouvernement, les autres organismes de l’État, les instances représentatives et exécutives locales sont dans l’obligation:

- de développer au maximum la langue officielle de la république du Kazakhstan, en consolidant ainsi son pouvoir international;
- de créer toutes les conditions organisationnelles nécessaires, matérielles et techniques, pour l'apprentissage non limité et libre de la langue officielle par tous les citoyens de la république du Kazakhstan;
- de prêter assistance à la diaspora kazakh dans le maintien et le développement de sa langue maternelle.

De façon formelle, le kazakh est défini comme LA langue officielle, mais le russe peut être employée à égalité avec le kazakh. Dans la pratique, le russe est aussi officiel que le kazakh, mais symboliquement seul le kazakh a le statut de «langue officielle».

Le paragraphe 3 de cet article de la Loi sur les langues fait penser à des dispositions similaires qu'on trouve à l'article 3 de la Constitution espagnole:

Article 3 (Constitution espagnole)

1) Le castillan est la langue espagnole officielle de l'État. Tous les Espagnols ont le devoir de le connaître et le droit de l'utiliser.

2) Les autres langues espagnoles seront également officielles dans les différentes Communautés autonomes en accord avec leurs Statuts. 

On trouve ce genre de mesure à l'égard du russe, qui jouit d'un statut de co-officialité dans les administrations gouvernementales. Voici ce que déclare l'article 5 de la Loi sur les langues à propos du russe:

Article 5

L'emploi de la langue russe

Dans les administrations gouvernementales et les collectivités territoriales, le russe est utilisé comme langue officielle à côté du kazakh

L'article 8 de la Loi sur les langues est de la même eau:

Article 8

L'emploi des langues

1) Les langues de travail et les langues administratives dans les organismes de l’État et ceux des collectivités territoriales de la république du Kazakhstan sont le kazakh et le russe comme étant officiellement employé à côté de la langue kazakh.

2) Dans le travail des organisations non gouvernementales, l'État peut exiger, si cela est nécessaire, l'emploi d'autres langues.

L'article 9 de la Loi sur les langues précise que les lois et actes des organismes de l'État doivent être rédigés et adoptés dans la langue officielle, mais si cela s’avère nécessaire, ils peuvent être en langue russe, tout en fournissant autant que possible la traduction de ces documents en d'autres langues:

Article 9

Langue des actes des organismes de l'État

Les actes des organismes de l’État sont rédigés et adoptés dans la langue officielle et, si cela s’avère nécessaire, ils peuvent être en russe et en fournissant autant que possible la traduction de ceux-ci en d'autres langues.

On peut supposer que, comme en Ouzbékistan, la plupart des lois et règlements des deux Chambres (Sénat et Majlis, la Chambre basse) sont encore rédigés en russe, mais ces documents n’ont maintenant aucune valeur juridique. Ils ne sont considérés que comme des «traductions». C'est la version kazakh des textes législatifs qui prévaut et constitue la seule référence légale. 

- Les organismes de l'État

À l'article 10 de la Loi sur les langues, il est précisé que la gestion des documents statistiques, financiers et techniques en usage dans les organismes de l’État, sera effectuée dans la langue officielle et la langue russe, ce qui accorde au russe un statut de «seconde langue officielle». La loi prévoit aussi dresser une liste des professions, spécialisations et fonctions qui exigeront la connaissance de la langue officielle en fonction de certains barèmes (ou critères). On peut supposer que l'ignorance de la langue officielle interdit l'accès aux professions. Conséquemment, comme plusieurs le pensent, cette situation peut léser les droits des citoyens. 

Quant aux Forces armées, l'article 12 de la Loi sur les langues s prévoit que le fonctionnement de la langue officielle et de la langue russe y sera assuré, de même dans toutes les unités militaires soumises à l'État. Mais la Loi sur les Forces internes militaires du ministère de l'Intérieur (du 23 juin 1992) précise ce qui suit: 

Les directives et la documentation destinées aux militaires, comme la correspondance officielle, doivent être transmises dans la langue officielle, aussi bien que dans la langue des communications internationales.

Le décret n° 2368 sur les douanes du 20 juillet 1995 ordonne que «le kazakh ou le russe peut être employé dans la documentation de la douane». C'est d'ailleurs de que prescrit la Loi sur les douanes (1995`) à l'article

Article 156

Langue dans laquelle le dédouanement doit être effectué

Le dédouanement, y compris le fait de remplir un formulaire à des fins douanières, doit être effectué en kazakh ou en russe.

De façon générale, la «terminologie administrative soviétique» a été remplacée par des mots issus de la tradition arabo-persane, voire turque: par exemple, la Chambre basse du Parlement est appelée désormais Majilis, les gouverneurs des oblasts, des akim (gouverneur provincial), le Soviet suprême, le Kenges, etc. Par un décret du 6 avril 1996, le président N. Nazarbaïev, a autorisé et encouragé les Kazakhs à supprimer le suffixe russe de leur nom de famille et à rétablir l'équivalent patronymique kazakh. 

Depuis 2000, le pouvoir politique a fini par imposer de manière plus insistante la langue kazakh dans l'administration, même si la mauvaise maîtrise du kazakh a ralenti le processus dans certaines régions qui fonctionnent plutôt en russe. L'entrée dans la fonction publique est dorénavant soumise à un examen du kazakh, sans doute très difficile à réussir pour les russophones. Par contre, un non-russophone peut quand même avoir accès à la fonction publique, même s'il ignore le kazakh, à la condition de l'apprendre dans le cadre de son travail.

- La toponymie

En ce qui a trait aux toponymes, l'article 19 de la Loi sur les langues prévoit que les dénominations kazakh doivent être reproduites en d'autres langues, et ce, en conformité avec les règles de translittération de ces langues: 

Article 19

Procédure pour l'usage des toponymes et des noms d'organismes

1) Les noms traditionnels kazakh et historiquement formés dans les localités habitées, rues, places, aussi bien que d'autres lieux géographiques, doivent être reproduits en d'autres langues, en conformité avec les règles de translittération.

2) Les noms des organismes nationaux et des subdivisions administratives doivent être rédigés dans la langue officielle et en russe. Les noms des entreprises collectives et des organisations étrangères sont donnés avec la translittération dans la langue officielle et en russe.

Depuis l'indépendance, des noms ou dénominations telles que Marx, Engels, Lénine, Gorki, Komsomol, Révolution d'Octobre, Amitié entre les peuples, etc., sont disparus pour faire place aux noms locaux, par exemple, au profit de Rachidov, un ancien premier secrétaire communiste (corrompu). Les russophones ne voient pas d'un bon oeil ce retournement de situation qui les défavorise au plan de la visibilité linguistique

Cependant, en général, les personnages historiques choisis pour représenter le Kazakhstan — soit ceux qui donnent leur nom aux rues, qui sont imprimés sur les billets de banque et qui font l'objet de célébrations nationales — sont plutôt des figures littéraires ou, de toute façon, de l'histoire culturelle avec, entre autres des musiciens, des ethnographes ou des écrivains. Parmi ceux-ci, il faut mentionner le cas abondamment exploité du poète et philosophe Abaï (1845-1904), qui symbolise à la fois le patrimoine littéraire kazakh moderne et le prestige de la tradition nomade. En revanche, à Achkabad, l'avenue Karl-Marx continue de longer les édifices ministériels; pour ses 60 ans, le 6 juillet, le président du Kazakhstan s'est offert un mont Nazarbaïev. De façon générale, les réformes toponymiques ont rendu aux localités leur nom kazakh d'origine ainsi que favoriser le passage de la transcription russe à la transcription kazakh.

4.5 Les services aux citoyens

La Loi sur la citoyenneté (2012) oblige le citoyen à respecter «sa langue nationale et les langues de tous les groupes ethniques résidant sur son territoire»:

Article 1er

Le citoyen et l'État

La république du Kazakhstan représentée par ses organismes publics et ses fonctionnaires doit être responsable envers ses citoyens, et ceux-ci le seront envers la république du Kazakhstan. Le citoyen est tenu de respecter la Constitution et les lois de la république du Kazakhstan, de défendre les intérêts de la république du Kazakhstan et de protéger son intégrité territoriale; de respecter ses coutumes, ses traditions, sa langue nationale et les langues de tous les groupes ethniques résidant sur son territoire; et de promouvoir le renforcement de l'autorité, de la souveraineté et de l'indépendance de la république du Kazakhstan.

L'article 17 de la même loi énonce que le fait de s'opposer à l'utilisation de la langue officielle de la république du Kazakhstan peut être un motif pour refuser la citoyenneté à une personne qui en a fait la demande :

Article 17

Motifs de rejet de l'admission à la citoyenneté et rétablissement de la citoyenneté de la république du Kazakhstan

La demande de citoyenneté et la demande de réintégration de la citoyenneté de la république du Kazakhstan sont refusées si le requérant:

4. attise la haine internationale et l'hostilité religieuse et s'oppose à l'utilisation de la langue officielle de la république du Kazakhstan;

L'article 11 de la Loi sur les langues énonce que les réponses des organisations gouvernementales et non gouvernementales aux demandes des citoyens, ainsi que d'autres documents, doivent être publiées dans la langue officielle ou dans la langue de la requête:

Article 11

Langues des réponses aux demandes des citoyens

Les réponses des organisations gouvernementales et non gouvernementales aux demandes des citoyens, ainsi que d'autres documents, doivent être publiées dans la langue officielle ou dans la langue de la demande.

Par exemple, les certificats d'enregistrement et des permis émis par des administrations publiques au Kazakhstan doivent être publiés en kazakh et en russe sur le côté verso. Si une demande d'information est faite en russe, une réponse en langue russe paraît acceptable, mais si un organisme reçoit une demande en langue kazakh il est obligatoire de répondre en kazakh. Depuis quelques années, le recrutement des fonctionnaires s'effectue en tenant compte de la connaissance obligatoire de la langue kazakh. Une législation linguistique adoptée en novembre 1996 prévoyait l'usage obligatoire du kazakh dans les établissements publics à partir de 2001 pour les Kazakhs, et à partir de 2006 pour les autres nationalités (incluant les Russes). C'est donc dire que l'ignorance de la langue officielle de la part des fonctionnaires pourrait constituer une infraction majeure envers les droits des citoyens appartenant à la nationalité kazakhe. Il semble que l'éviction, en octobre 1994, du premier ministre Sergueï Térechtchenko, un Ukrainien, ait étendu le phénomène de la kazakhisation aux intérêts privés, avec la faillite du puissant groupe Krams, dont aucun responsable n'était... kazakh. 

Par ailleurs, l'instruction n° 343 du 4 mai 1998 portant sur la mise en œuvre de la Loi sur les langues précise ce qui suit : 

1) Tous les actes du Ministère doivent être transmis dans la langue officielle (avec la traduction en russe). 

2) La documentation doit être rédigée dans les langues kazakh et russe. 

3) Les réponses aux demandes des citoyens et des organisations doivent être faites en kazakh ou dans la langue de la communication inter-ethnique. 

4) Les cachets et les timbres doivent porter des titres seulement en kazakh. 

5) L’apprentissage de la langue officielle doit être libre de la part des employés du Ministère et du pouvoir judiciaire. 

6) Les messages postaux télégraphiques dans les frontières de la République peuvent être en kazakh et en russe.

Dans la Loi sur les banques et les activités bancaires (2001), l'article 19 oblige tout requérant désirant ouvrir une banque de faire une demande en kazakh ou en russe:

Article 19

Demande d'ouverture d'une banque

1) Une personne morale ou une personne physique peut demander à la Banque nationale d'obtenir l'autorisation d'ouvrir une banque.

2) La demande doit être déposée en langues kazakhe ou russe, et doit inclure l'adresse du requérant.  

L'article 24 de la Loi sur la protection des droits des consommateurs (2010) impose à un marchand de fournir des informations sur les bines et services à la fois en kazakh et en russe:
 

Article 24

Obligations d'un vendeur (fabricant, exécuteur)

Le vendeur (producteur, exécuteur) est tenu :

1. de fournir des informations sur les biens (travail, service), ainsi que sur un marchand (fabricant, exécuteur) en kazakh et en russe;

8. de placer les informations en kazakh et en russe à l’emplacement des caisses enregistreuse sur la nécessité d’obtenir un reçu de commande (ventes) par un consommateur et de son droit de se référer à l’ensemble des revenus de l’État (avec spécification d’un numéro de téléphone de l'organisme compétent des revenus de l’État) en cas de violation dans l’ordre de l’utilisation des caisses enregistreuses ;

Lors d'une déclaration publique, le président Noursoultan Nazarbaïev a fait cette mise au point, qui résume d'une certaine façon la politique linguistique du gouvernement: 

En ce qui concerne le statut de la langue, nous avons déclaré le kazakh langue officielle pour sauvegarder cette langue. Le russe a un statut de langue internationale de communication. Personne n'est sanctionné pour la méconnaissance d'une de ces langues. Tout le reste n'est que de la manipulation de certains politiciens russes comme Jirinovski, qui veulent agiter les Russes de la diaspora au Kazakhstan, en Ukraine ou dans les pays baltes.

Mentionnons que Vladimir Jirinovski (cité par Nazarbaïev) est un politicien ultranationaliste russophone (militariste et pro-serbe), le chef du Parti libéral-démocrate et un ancien vice-président de la Douma russe (Chambre basse du Parlement) sous Boris Eltsine. Jirinovski est réputé pour ses propos extravagants et souvent xénophobes. Il s'est rendu particulièrement célèbre en juin 2001 lorsqu'il s'est lancé à la Douma dans une diatribe tonitruante contre les femmes pour demander qu'elles soient bannies des postes de juge, d'économiste, de médecin et même cuisinière! En novembre de l'année précédente, le député Jirinovski avait fait rire de lui en soumettant à la Douma une proposition visant à légaliser la polygamie, qui aurait autorisé les hommes à avoir jusqu'à quatre épouses. Dans son esprit, une telle loi aurait permis de résoudre les problèmes démographiques et sociaux du pays. Jirinovski est considéré comme un opposant politique au président kazakh. Dans les faits, la politique linguistique kazakhe a eu pour effet, avec les années, de réduire les services offerts en russe.

Le Code civil (1994) admet que le kazakh ou le russe peut être employé dans les contrats, devis de conception et autres documents techniques, mais lorsqu'ils sont rédigés dans une autre langue une traduction est exigée en kazakh ou en russe:
 

Article 654

Documentation pour estimation de conception

2)
Sauf stipulation contraire du contrat, les devis de conception et autres documents techniques rédigés dans une langue étrangère doivent être transférés à l'entrepreneur traduits dans la langue officielle ou en russe. Les unités doivent être conformes au système métrique établi par les actes législatifs.

Bref, le kazakh et le russe sont manifestement les deux langues communément admises.

4.6 Les langues de la justice

N'oublions pas que le Kazakhstan a longtemps été sous la domination du russe, notamment dans les tribunaux. L'article 145 du Code criminel (2014) interdit la discrimination fondée notamment sur la langue:

Article 145

Infraction de l'égalité des personnes et des citoyens

1) Toute restriction directe ou indirecte des droits et des libertés de la personne fondée sur l'origine, le statut social, le statut officiel ou la propriété, le sexe, la race, la nationalité, la langue, l'attitude envers la religion, les convictions, le lieu de résidence, ou toute autre circonstance - doit être sanctionnée d'une amende d'un maximum de 300 indices de calcul mensuels des travaux correctionnels d'un même montant, ou de services communautaires pour une durée allant jusqu'à 240 heures, ou d'une arrestation pouvant durer jusqu'à 75 jours. 

Autrement dit, les tribunaux doivent utiliser la langue officielle, mais l'emploi du russe et d'autres langue sont possibles, selon les besoins.  Ainsi, l'article 13 de la Loi sur les langues énonce ce qui suit :

Article 13

Langue de la procédure

La procédure judiciaire dans la république du Kazakhstan doit se dérouler dans la langue officielle, l'emploi du russe et d'autres langues étant, en cas de besoin, également applicable dans la procédure.

Quant à l'article 14 de la Loi sur les langues, qui porte sur la langue des mesures dans les infractions administratives de la loi, il décrit: «La procédure dans les infractions administratives à la loi seront conduites dans la langue officielle et, si cela s’avère nécessaire, également en d'autres.» Enfin, le Décret constitutionnel n° 2694 sur les tribunaux et le statut des juges du 20 décembre 1995 déclare ce qui suit: 

6-бап.

Сот iсiн жүргiзу тiлi

Республика сот iсi мемлекеттiк толда жүргiзiледi, сот iсiн жүргiзуде орыс тiлi мемлекеттiк толтыру бiрдей ресми қолданылады. Сот iсiн жүргiзу мүмкiндiгiне қарай, бұл жер тұрғындарының көпшiлiгiнiң тілiнде жүргiзiледi.

Article 6

Langue du litige

La procédure judiciaire dans la République doit se dérouler dans le cadre d'une défense publique dans la langue officielle et dans la langue russe qui est officiellement utilisée dans la procédure judiciaire. Celle-ci peut également se dérouler dans la langue de la majorité des habitants de la localité.

Mais c'est le Code de procédure civile (1999) qui résume le mieux l'emploi des langues en matière de justice:

Article 30

Langue de la procédure pénale

1) La procédure pénale dans la république du Kazakhstan doit se dérouler en langue kazakhe; à côté du kazakh, la langue russe est officiellement utilisée dans la procédure et si nécessaire, d'autres langues peuvent également être utilisées.

2) L'instance, qui mène la procédure pénale pour mener la cause en russe ou dans d'autres langues, rend si c'est nécessaire une décision motivée sur le changement de la langue de la procédure.

3) Les personnes impliquées dans la cause, qui ne connaissent pas ou ne maîtrisent pas suffisamment la langue dans laquelle la procédure se déroule, doivent recevoir des explications et avoir le droit de faire des déclarations, de fournir des explications et des témoignages, de déposer une plainte, de se familiariser avec la cause, de comparaître en cour dans leur langue maternelle ou dans une autre langue qu'ils connaissent, d'utiliser gratuitement les services d'un interprète selon la manière prescrite par le présent code.

4) Les personnes impliquées dans la procédure pénale doivent bénéficier d'une traduction gratuite, dans la langue de la procédure pénale, des documents nécessaires rédigés dans une langue différente. Les personnes impliquées dans la procédure pénale doivent bénéficier d'une traduction gratuite dans la langue de procédure de cette partie des plaidoiries, qui est dans une autre langue.

5) Les instances, engagées dans des procédures pénales, doivent fournir aux participants à la procédure les documents qui, conformément au présent code, doivent leur être présentés dans la langue de la procédure. Dans ce cas, pour ceux qui ne parlent pas la langue de la procédure pénale, une copie certifiée conforme du document rédigé dans la langue choisie par la procédure doit être jointe.

L'article 402 du Code de procédure civile (1999) autorise la traduction de la sentence si celle-ci n'est pas comprise par le justiciable:

Article 402

Le prononcé de la sentence

2) Si la sentence est rédigée dans la langue que le condamné (acquitté) ne connaît pas, alors après le prononcé de la sentence, elle doit être traduite de façon synchronisée à voix haute par l'interprète dans la langue maternelle du défendeur ou dans une autre langue qu'il parle. 

Enfin, le Code d'exécution pénale (2014) permet aux individus condamnés d'employer leur langue maternelle au moyen d'un interprète:

Article 10

Droits fondamentaux des personnes condamnées

1) Les personnes condamnées ont le droit :

6. de donner des explications et d'entretenir des correspondances, d'apporter des suggestions, des requêtes et des plaintes dans la première langue ou dans toute autre langue qu'elles parlent, d'utiliser des services d'un interprète dans les cas prévus par la loi;

3. si elles sont des personnes handicapées avec des troubles de la parole, de l'ouïe ou des défauts visuels, elles ont le droit d'utiliser les services des spécialistes qui comprennent la langue des signes ou l'alphabet braille.

Rappelons l'article 159 de la Constitution du 20 avril 1978, alors que le Kazakhstan s'appelait la République socialiste soviétique du Kazakhstan:

Article 159

1) La procédure judiciaire dans la RSS du Kazakhstan est conduite dans les langues kazakh ou russe ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée. 

2) Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

Les dispositions de la Constitution de 1995 et celles de 1978 se ressemblent en plus d'un point, mais la dernière version apparaît moins précise. Dans les faits, de nombreux procès continuent, par habitude, de se dérouler en russe, car presque tout le monde parle le russe. Progressivement, le kazakh fait son nid de la part des employés du Ministère, mais les citoyens continuent généralement de recourir au russe. Il est à prévoir que, dans le futur, l'usage du kazakh est appelé à augmenter sensiblement.

4.7 Les langues de l'éducation

Le système d’éducation du Kazakhstan comprends les niveaux d'enseignement suivants: l’enseignement préscolaire, l'enseignement primaire, l’éducation secondaire générale, l’enseignement et l’éducation extrascolaire, l’éducation familiale, l’enseignement professionnel et technique, l’enseignement supérieur, l’enseignement après la terminaison des études supérieures, la perfection de qualification et la formation des cadres et l’enseignement «supplémentaire».

- La législation scolaire

La législation concernant l'éducation est précisée dans la Constitution, la Loi sur les langues et la Loi sur l'éducation (2007). L’article 30 de la Constitution de la République énonce:

Article 30

1) L’éducation secondaire gratuite dans les établissements nationaux d’enseignement est garantie aux citoyens. L’éducation secondaire est obligatoire.

2) Le citoyen a le droit de recevoir, sur la base de concours, l’éducation supérieure gratuite dans un établissement national d’enseignement supérieur. La réception de l’éducation payante dans les établissements d’enseignement privés s’effectue sur ces bases et dans l’ordre établi par la loi.

3) L’État établit les standards généraux d’éducation. Les activités de tout établissement d’enseignement doivent correspondre à ces standards.

L'article 16 de la Loi sur les langues précise que les enfants et les étudiants peuvent recevoir leur instruction dans la langue officielle ainsi que dans leur langue maternelle dans les zones d'habitation où ils résident: 

Article 16

Langues dans le domaine de l'éducation

1) Le fonctionnement des établissements scolaires destinés aux enfants préscolaires est assuré dans la langue officielle dans la république du Kazakhstan ainsi que, dans les zones d'habitation réservées aux groupes nationaux, dans leur langue maternelle.

2) La langue d'enseignement dans les jardins d'enfant et des organisations similaires est reconnue par les organismes locaux exécutifs en ce qui a trait à la composition ethnique de la population scolaire.

3) L'enseignement supérieur secondaire et secondaire spécial est assuré en république du Kazakhstan dans la langue officielle, en russe et, si cela est nécessaire et possible, en d'autres langues. La langue officielle et la langue russe constituent des matières obligatoires, et les établissements scolaires publics et privés doivent enseigner ces matières dans les programmes éducatifs.

Il demeure quand même curieux que la Loi sur les langues ne mentionne jamais que deux langues: le kazakh et le russe. Dans aucun article, on fait mention d'une seule des nombreuses langues minoritaires. Le texte parle des «autres langues» ou de «langue maternelle», mais n'en nomme aucune. Il s'agit là d'une omission qui en dit long sur le faible intérêt que portent les dirigeants kazakhs aux langues minoritaires des nationalités. 

Par ailleurs, selon Loi sur l'éducation (2007), le kazakh et le russe sont des matières obligatoires:

Article 9

Langue d'enseignement et d'instruction

1) La politique linguistique dans les établissements d'enseignement doit être menée conformément à la Constitution de la république du Kazakhstan et à la législation de la république du Kazakhstan sur les langues.

2) Toues les établissements d'enseignement, indépendamment de leur structure de propriété, doivent fournir aux étudiants la connaissance du kazakh comme langue officielle, ainsi que l'apprentissage du russe, conformément aux règlements obligatoires de l'État au niveau de l'éducation applicable.

3) Le droit d'obtenir une instruction dans une langue maternelle doit être assuré par la création de la possibilité d'organisations pertinentes concernant l'éducation, les classes, les groupes, ainsi que les conditions de leur fonctionnement.

La création d'organisations pertinentes concernant l'éducation, les classes, les groupes ainsi que la langue officielle doit être l'orientation prioritaire.

4) La langue officielle et le russe doivent être les matières obligatoires, y compris dans une liste de matières lors des tests nationaux communs.

- Les établissements d'enseignement

D'après des sources gouvernementales, on compterait au Kazakhstan plus de 1900 établissements d’enseignement préscolaire (crèches et écoles maternelles) fréquentés par 184 000 enfants. Le système de l’enseignement primaire/secondaire comprend 8027 écoles (pour trois millions d'élèves), 131 gymnases, 85 lycées, 62 écoles de soir, 31 écoles d’études du jour et par correspondance, 21 centres d’enseignement secondaire pour les adultes, 40 maisons d’enfant du type général (pour 5066 élèves), 43 maisons d’enfant du type familial (pour 266 élèves), 48 écoles-internats du type général (pour 15 647 élèves), 22 écoles-internats pour les orphelins (pour 3881 élèves), 249 internats auprès des écoles (pour 8250 élèves), 32 écoles-internats pour les handicapés (pour 4853 élèves). La population étant très dispersée, le Kazakhstan offre plusieurs programmes d’enseignement à distance pour permettre aux étudiants des régions éloignées de poursuivre leurs études.

Compte tenu des besoins des communautés ethniques, l’enseignement primaire/secondaire est effectué en sept langues dans 3291 écoles en kazakh, 2406 en russe, 2138 en kazakh et russe, 77 en ouzbek, 13 en ouïgour, 6 en tadjik, en ukrainien et en allemand. Dans les zones d’habitation concentrée des ethnies peu nombreuses, l'enseignement de la langue maternelle est dispensé dans la langue maternelle, surtout dans les «écoles du dimanche». Dans la plupart des écoles minoritaires, l'enseignement se déroule dans la langue maternelle, mais des cours de kazakh, de russe, d'arabe et d'anglais peuvent aussi être dispensés.

Dans le système de l’enseignement supérieur, on compte quelque 126 établissements, dont 53 établissements publics et  73 établissements privés. Le Kazakhstan accueille aussi les étudiants étrangers. Dans 47 établissements d’enseignement supérieur, quelque 3598 étudiants en provenance de 43 pays du monde, y compris ceux des États de la CEI et des pays baltes, font leurs études.

- La prédominance du russe

Cela dit, les écoles reflètent la domination effective de la langue russe. Il faut savoir que les parents peuvent choisir le kazakh ou le russe comme langue d’enseignement pour leurs enfants. Le gouvernement ouvre de plus en plus d’écoles en kazakh au fur et à mesure que cette langue se substitue au russe. De plus, certaines familles envoient aussi leurs enfants dans des écoles islamiques appelées madressah où l'on enseigne aussi l'arabe coranique.  

Malgré des efforts visant à augmenter le nombre d'écoles où le kazakh est la langue première de l'éducation, le russe continue d'assurer sa prééminence, et ce, même après le milieu des années quatre-vingt-dix. Par exemple, toute proportion gardée, on compte deux fois plus d'écoles en russe qu'en kazakh. L'enseignement se donnerait dans la langue officielle dans à peine 23 % des établissements préscolaires et dans 40 % des écoles d'enseignement général dont le nombre diminue constamment, car les parents transfèrent leurs enfants des écoles kazakh vers les écoles russes où le niveau de l'enseignement est traditionnellement plus élevé. 

Un projet de développement de l'enseignement secondaire élaboré en 1997, de même que le programme-cadre des établissements d'enseignement général prévoyaient une diminution du temps consacré à l'enseignement du russe dans les écoles primaires. Dans les écoles secondaires, le russe est maintenant considéré comme une «langue étrangère», car les élèves ont le choix entre le russe et une autre langue étrangère (souvent l'anglais, l'allemand, l'arabe ou le français). Au Kazakhstan, il semble exister un courant d'opinion voulant que, compte tenu des déficiences terminologiques dans les domaines de la science et de la technique, le passage au kazakh comme langue d'enseignement diminuerait la qualité de l'enseignement, notamment dans l’enseignement supérieur.

Bien que les établissements d'enseignement supérieur montrent maintenant un augmentation du choix en faveur de l'enseignement en kazakh, le russe est employé comme une langue d'instruction pour la majorité des étudiants. Toutefois, la part des étudiants russes dans les établissements d`enseignement supérieur continue de diminuer, tandis que celle des Kazakh a tendance à s'accroître. 

- Les enseignants

Depuis la politique de kazakhisation, les enseignants qui s'expriment en kazakh sont payés de 15 % à 20 % de plus que ceux qui utilisent le russe. Par ailleurs, les enseignants doivent faire face à de nouveaux défis, car la plupart d’entre eux ont étudié en russe, alors que les écoles ont besoin de professeurs pouvant enseigner le kazakh. 

Quant aux manuels de classe datant de l’époque russe, ils sont devenus aujourd'hui désuets. Ces manuels diffusaient l'idéologie soviétique! Le gouvernement a décidé de réécrire l'histoire du pays. Il s'agit en effet pour le Kazakhstan de «mettre en valeur sa spécificité historique», de «rétablir une mémoire collective tronquée» et de «créer une image du passé national susceptible d'inspirer aux Kazakh confiance dans l'avenir». Ça, c'est la propagande officielle. Mais d'autres diront que la réécriture de l'histoire revêt l'«allure d'un procès sans appel de la Russie et de l'URSS», un procès dont la kazakhisation s'incarne dans la «réhabilitation des personnages kazakh» et des «événements occultés par l'historiographie soviétique». En somme, les historiens kazakh doivent s'efforcer de reconstruire une histoire qui légitime l'État indépendant du Kazakhstan actuel. Pour le moment, comme l’impression de nouveaux manuels coûte cher, les nouveaux manuels «revisités» écrits en kazakh font cruellement défaut.

4.8 Les médias

En principe, la presse est libre au Kazakhstan, même si les médias sont sous la surveillance étroite du pouvoir. La situation semble s'être sensiblement dégradée au cours des dernières années. Soulignons que la propre fille du président Nazerbaïev est à la tête d’un important groupe de presse, lequel a racheté un grand nombre de périodiques et journaux. D’une manière générale, l’ensemble des médias est soumis à des pressions continuelles, au moyen d’amendes ou de tracasseries administratives, voire en empêchant l’impression et la diffusion de tout matériel suspect aux yeux des autorités. 

En vertu de l'article 18 de la Loi sur les langues, le comité audiovisuel national Gosteleradio a imposé à la télévision un quota horaire de transmission en langue kazakh afin de limiter la part des transmissions en russe et de faire en sorte que celles-ci n'excèdent pas en temps les diffusions en kazakh. C'est pourquoi 50 % des émissions de toute la radiodiffusion doivent être en kazakh: 

Article 18

1) Le fonctionnement de la langue officielle et des autres langues sera assuré en ce qui a trait aux imprimés et aux médias dans la république du Kazakhstan.

2) Afin de favoriser le médium nécessaire et le fonctionnement de la langue officielle à son maximum, le volume des émissions de télévision et des canaux de radio en kazakh, sans tenir compte de leurs formes de propriété, ne doit pas être moidre en durée que le volume total des émissions en d'autres langues.

Dans la presse écrite, en août 1999, on comptait au Kazakhstan 689 journaux, 161 magasines, 157 médias électroniques et 9 agences d'information. La moitié de tous les journaux et magazines sont aujourd'hui en russe; sur 1000 publications, quelque 350 se font en deux langues (kazakh-russe) et une centaine en d'autres langues. La production nationale est très «encouragée» au moyen d'incitations fiscales et de ristournes sur la production locale. L'autorisation d’utiliser des programmes étrangers, notamment russes, a été limitée à 50 % du temps d’émission depuis le 1er janvier 2002, et elle doit passer à 20 % à partir du 1er janvier 2003. 

Comme on peut s'y attendre, les journaux publiés en russe sont lus non seulement par la communauté russe, mais aussi massivement par les Kazakhs.  Parmi les journaux en langue russe, citons le Caravan (240 000 lecteurs), la Kazakhstanskaya Pravda (55 000), le Caravan-Blitz (45 000), l'Argumenty i Fakty - Kazakhstan, le Panorama (12 000), la Delovaya Nedelya (8000) et le Novoye Pokolenie (7000). La Kazakhstanskaya Pravda et le Novoye Pokolenie expriment plus ou moins officiellement le point de vue de la présidence et du gouvernement. Quant aux journaux en kazakh, mentionnons, entre autres, le Yeghemen Kazakhstan (62 000), l’édition de la Société républicaine pour l’avancement de la langue kazakh Ana Tili («Langue maternelle») (42 000), les journaux pour les jeunes Zhas Alash (22 000) et Ulan (16 000).  Le gouvernement encourage la diversité des expressions culturelles et linguistiques: de nombreux journaux et publications paraissent, outre en kazakh et en russe, en ukrainien, en coréen, en allemand (les médias dans ces langues ont été privatisés, mais continuent de recevoir des subventions publiques), en ouïgour (également subventionné), en doungane, en turc, en anglais, en arabe et en polonais. Les journaux en kazakh expriment habituellement le point de vue du gouvernement.  Le gouvernement a subventionné quelque 472 périodiques en kazakh, mais seulement 60 périodiques bilingues russe/kazakh, tout en s'assurant un certain contrôle sur les contenus véhiculés. 

En matière de législation, l'article 10 de la Loi sur la radiodiffusion (2012) énonce que les émissions de radio et de télévision doivent être diffusés en kazakh et dans d'autres langues:

Article 10

Langue des programmes de télévision et de radio

1) Les programmes de télévision et de radio des chaînes de télévision et de radio nationales doivent être diffusés en kazakh et dans d'autres langues.

2) La place hebdomadaire des programmes de télévision et de radio en langue kazakhe ne doit pas être inférieure à la place totale de temps des programmes de télévision et de radio dans d'autres langues.

La place des programmes de télévision et de radio en langue kazakhe dans des intervalles de six heures chacun, à partir de zéro heure à l'heure locale, ne doit pas être inférieure à la place totale des programmes de télévision et de radio dans d'autres langues.

La traduction de programmes de télévision et de films sous forme de sous-titres diffusés sur des chaînes de télévision ne doit pas être comprise dans la portion totale des programmes de télévision en langue kazakhe.

3) Les chaînes de télévision utilisant la transmission audio-multicanaux doivent utiliser l'accompagnement principal du son en kazakh.

4) Les exigences du présent article ne doivent pas être réparties aux chaînes de télévision et de radio étrangères, après la procédure d'enregistrement, conformément à l'article 19 de la présente loi.

5) La transmission des chaînes de télévision et de radio nationales à l'étranger doit être diffusée en kazakh et dans d'autres langues.

Du côté des médias électroniques, on compte à Almaty huit chaînes de télévision; certaines d'entre elles sont russes et diffusées à partir de Moscou. Les chaînes locales sont aussi en langue russe, car le russe demeure encore le plus grand moyen de communication dans le pays. Sur 200 studios de télévision et sociétés de radio-télévision, quelle que soit leur forme de propriété, seulement trois émettent en kazakh. Ces dernières années, certains programmes de télévision sont diffusés en kazakh. Beaucoup d'émissions sont diffusées en anglais, surtout des films américains de mauvaise qualité. Certains films européens et surtout français sont également diffusés. Les émissions de 44 studios de télévision utilisent 12 langues différentes et celles de 18 stations de radio, 6 langues. La télévision d’État diffuse des séries et des émissions en kazakh et en russe. 

4.9 La vie économique

La Loi sur les langues établit des règles particulières pour l'emplacement de divers textes où la langue kazakh est employée. La version en kazakh doit toujours apparaître dans la partie supérieure ou à gauche, alors que la version en langue russe doit apparaître en-dessous ou à droite; les textes bilingues doivent être de taille égale. D'autres versions étrangères peuvent être employées, mais elles doivent être en-dessous ou à droite (à la place du russe). Notons que ces règles s'appliquent à la conception de la publicité, à l'«information visuelle» et aux cachets des entreprises. À ce sujet, citons les huit paragraphes de ce long article 21 de la Loi sur les langues:

Article 21

Langue de l'environnement et de l'information visuelle

1) Le texte des cachets et des timbres des organismes de l’État doivent contenir des dénominations dans la langue officielle.

2) Le texte des cachets et des timbres des entreprises, indépendamment de leurs formes de propriété publique, sont rédigés dans la langue officielle et le russe.

3) Les documents, les enseignes, la publicité, les avis, les tarifs et autres informations visuelles sont rédigés dans la langue officielle et le russe et, si cela s’avère nécessaire, également en d'autres langues.

4) Les étiquettes avec des renseignements particuliers, les inscriptions, les modes d’emploi des produits fabriqués au Kazakhstan doivent contenir toute information nécessaire dans la langue officielle et la langue russe.

5) Les étiquettes avec des renseignements particuliers, les inscriptions et les modes d’emploi des produits fabriqués à l’étranger seront accompagnés, aux frais des organisations d'importation, de la traduction dans la langue officielle et de la langue russe.

6) Tous les textes d'information visuelle seront placés dans l'ordre suivant: à gauche ou au-dessus, dans la langue officielle; à droite ou en-dessous, en langue russe, et l’égalité dans la taille des lettres est exigée. Si cela est nécessaire, il est possible, les textes d’information visuelle peuvent être complétés en d'autres langues. Dans ce cas, la taille de la police de texte ne doit pas excéder les exigences indiquées par les actes juridiques réglementaires. Les informations orales, la publicité et les annonces doivent être dans la langue officielle et en russe et en d'autres langues si cela est nécessaire

Les étiquettes commerciales contenant l'information et des instructions concernant des marchandises fabriquées au Kazakhstan doivent contenir l'information appropriée en langues kazakh et russe. Dans le cas de marchandises fabriquées à l'extérieur du Kazakhstan et importées, la Loi sur les langues engage la responsabilité de l'importateur à fournir et payer pour les traductions d'étiquettes en kazakh et en russe (art. 21).
 

Il est possible aussi d'enregistrer des marques déposées dans des langues autres que le kazakh ou le russe. Le Code civil du Kazakhstan accorde le droit au détenteur l'usage exclusif d'une marque déposée dans une langue donnée, ce qui inclut la publicité. Selon la Loi sur les langues, il n'existe pas d'exception pour des marques déposées, mais n'importe quel visiteur dans les grandes villes remarquera des panneaux d'affichage et des publicités en russe, en anglais, en allemand ou en d'autres langues.

Néanmoins, l'obligation de rédiger des enseignes commerciales en kazakh a contribué à modifier le paysage linguistique et visuel du Kazakhstan. De fait, les affiches bilingues, surtout en kazakh et en russe, sont devenues de plus en plus rares avec les années.

 Enfin, la Loi sur les langues touche aussi la langue des transactions commerciales. L’article 15 de cette loi oblige tout individu ayant une résidence permanente au Kazakhstan et toute personne morale ou toute succursale fonctionnant légalement sur le territoire de la République à employer le kazakh et/ou le russe dans toutes les transactions commerciales. Cela signifie que les offres, annonces, listes de prix, modes d’emploi, manuels d’entretien, certificats de garantie, factures, reçus, accusés de réception et informations doivent être rédigés en kazakh et/ou en russe; on peut penser qu'il en est ainsi — en remplaçant  le russe par la langue étrangère — des descriptions des marchandises étrangères, des services, des offres et de la publicité employés dans ces transactions. Voici le libellé de cet article 15 de la loi : 

Article 15

Langue des transactions

1) Toutes les transactions des personnes physiques et morales dans la république du Kazakhstan effectuées par écrit doivent être dans la langue officielle et en russe, la traduction dans d'autres langues étant jointe dans les cas jugés nécessaires. 

2) Les transactions avec des personnes morales étrangères sont rédigées par écrit, puis présentées dans la langue officielle et une langue mutuellement acceptable pour les parties.

3) Les participants du centre financier régional d'Almaty auront le droit de faire des transactions dans la langue officielle et/ou en russe et/ou en anglais.

Notons que la loi n'a rien prévu en ce qui a trait aux sociétés utilisant Internet, même s'il s'agit parfois d'informations dites visuelles. Le fait qu'on ne trouve aucune disposition à ce sujet ne supprimerait aucunement le fait que l'usage de la langue kazakh demeure obligatoire. 

Il n'est pas facile de résumer la politique linguistique du Kazakhstan dans la mesure où elle présente des ambiguïtés et accuse de graves limites. C'est une politique de valorisation de la langue officielle, celle de l'ethnie titulaire, les Kazakhs. Le problème, c'est que la langue kazakh avait subi les affres de la politique soviétique d'assimilation durant un bon demi-siècle. Le kazakh était devenu une langue reléguée aux conversations informelles à la maison ou entre amis. Le russe prenait toute la place au point où, dans les lieux publics des villes, on n'entendait pratiquement plus parler le kazakh. 

Or, la politique de kazakhisation n'a pas rempli toutes ses promesses, le russe étant demeuré une langue encore importante dans l'administration publique, la santé, l'éducation et les médias. Si le kazakh est devenu la langue officielle, le russe est resté la langue du travail et des affaires.

De plus, cette politique de kazakhisation ne semble pas faire l'unanimité dans le pays. D'une part, elle ne fait pas l'objet d'une revendication consensuelle au sein de la société kazakhe ni d'une pratique généralisée, car de nombreux Kazakh croient qu'il faut conserver le russe et l'utiliser même en priorité. D'autre part, la kazakhisation entreprise par le gouvernement s'inscrit en même temps dans une certaine valorisation du caractère multiethnique du pays, ce qui impliquerait une identité multiculturelle kazakhe dépassant les différences ethniques. Ce n'est guère le cas! Il est difficile de valoriser en même temps l'idéologie de l'homogénéité ethnique et celle de la pureté culturelle dans un pays très multiethnique.

Comme il fallait s'y attendre, la politique linguistique suscite la désapprobation de la communauté russe. Dès août 1997, les leaders russophones du pays ont durement critiqué la politique linguistique du Kazakhstan. Ils ont vivement demandé au Parlement de prendre «des mesures concrètes» pour protéger les droits des locuteurs russes du Kazakhstan qui, soulignaient-ils, comptent plus de la moitié de la population. Selon Mme Alexandra Dokutchaeva, présidente du mouvement nationaliste LAD de défense des minorités slaves, la situation paraissait inacceptable pour les russophones: «Nos droits doivent être respectés. La langue russe doit redevenir la langue officielle puisqu'elle est majoritairement parlée dans le pays. Nous devons aussi obtenir la double nationalité russe et kazakhe.» Il semble bien que la communauté russe n'ait pas été clairement entendue.

Bien que la politique de kazakhisation paraisse légitime à plus d'un titre, elle ne favorise guère le respect des groupes minoritaires dans le pays. Forcément, une telle politique se fait au détriment des communautés minoritaires faibles, c'est-à-dire tous les groupes à l'exception des russophones. Pour les tenants du bilinguisme, la politique linguistique de kazakhisation est trop restrictive à l'égard du russe. Selon certains, elle ne compromettrait pas uniquement la situation des russophones, mais elle nuirait au niveau général de l’éducation — tout l’enseignement, y compris l’enseignement supérieur, serait passé d’urgence au kazakh, sans préparation de programmes, sans formation adéquate des maîtres, sans normalisation des terminologies, etc. —  et aussi à l’économie du Kazakhstan, puisque la difficulté d’avoir accès à l’enseignement en russe serait l’une des principales causes de l’émigration de la population russophone, en particulier de la part des spécialistes. La vision monolithique du gouvernement est rejetée par la communauté russe.

Cette situation a également entraîné une certaine détérioration des relations inter-ethniques. C'est d'ailleurs ce que révélait une enquête publiée en août 2000 dans le périodique Kontinent (Almaty): seuls 4,2 % des personnes interrogées estimaient que l’harmonie inter-ethnique existe au Kazakhstan, alors que 30,7 % en doutaient et que 23,1 % affirmaient qu’elle n’existe pas. L’enquête montre par ailleurs qu’il existe une perception différente de la situation entre les Kazakhs dits «de souche» et les autres groupes nationaux: 66 % des Kazakh estiment que le kazakh devrait devenir la seule langue officielle du pays, alors que 73,9 % des non-Kazakh pensent qu’il devrait y avoir au moins deux langues officielles (le kazakh et le russe). 

Depuis le milieu des années 1990, le gouvernement kazakh a même modifié son attitude vis-à-vis des minorités en devenant plus répressif, notamment à l'égard des Ouïgours. En 1995, un accord de coopération a été signé entre la Chine et le Kazakhstan; cet accord comportait une clause dans laquelle le gouvernement kazakh s’engageait à lutter contre les séparatistes — il s’agit en l'occurrence du séparatisme ouïghour — sur son territoire. Rappelons qu'on compte 210 000 Ouïgours au Kazakhstan, tandis qu'environ un million de Kazakh sont installés dans la région autonome chinoise du Xianjiang. C’est à la suite de cet accord que la répression contre le «séparatisme» s’est accélérée, le gouvernement chinois continuant de faire pression auprès du Kazakhstan. Bref, pour les nationalités du Kazakhstan, leur pays est perçu avant tout comme «un État pour les Kazakhs» et l'officialisation de la langue kazakh n'a pas entraîné un sentiment d'identité collective. Étant donné que la politique actuelle ne semble pas devoir être pour le moment remise en question, on peut s’attendre à ce que les relations inter-ethniques au Kazakhstan se détériorent dans les années à venir. 

En fait, la politique de kazakhisation se justifie en raison de la relative faiblesse numérique de l’ethnie kazakh (53 %), de la grande superficie du pays (difficile à contrôler) et de l’importance socio-économique des Russes concentrés dans le Nord, ce qui fait craindre une guerre civile ou une sécession d’une partie du pays, la grande hantise du gouvernement. Mais la question linguistique a dérapé —  il n'y a jamais eu de participation de la part des citoyens ni discussion publique — et elle est devenue extrêmement politisée. Plusieurs y voient surtout un instrument de discrimination basée sur la langue et un moyen de se débarrasser de l'encombrante communauté russe. 

Quoi qu'il en soit, c'est l'évolution démographique, pour l'instant en faveur des Kazakh, qui sera le facteur décisif le plus important dans la réussite du processus de kazakhisation linguistique. Le démographe national kazakh, M. Tatimov, déclarait: «Le XXIe siècle appartiendra aux kazakhophones.» Il n'en demeure pas moins que le Kazakhstan a encore beaucoup de chemin à faire pour parvenir à un juste équilibre entre les aspirations légitimes de l'ethnie titulaire et les droits des nationalités.   

Dernière révision: 30 janvier, 2018

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