République du Kazakhstan

Kazakhstan

Qazaqstan Respublikasy

 
Capitale: Astana
Population: 16,7 millions (2001)
Langue officielle: kazakh
Groupe majoritaire: kazakh (53,8 %)
Groupes minoritaires : russe (30 %), allemand (3 %), ukrainien (2,9 %), ouzbek (2,2 %), tatar (2 %), kirghiz (1,9 %), ouïgour (1,7 %), biélorusse (1,1 %), coréen (0,6 %), doungane (0,1 %), etc.  
Système politique: république unitaire autoritaire
Articles constitutionnels (langue): art. 7, 19, 41 et 58 de la Constitution du 30 août 1995 
Lois linguistiques: la Décision no 51 sur la mise en oeuvre du Programme d’État pour le développement du kazakh et des autres langues ethniques jusqu'à l'an 2000 (21 janvier 1992), la Loi sur la procédure d'arrangement des discussions économiques par les cours d'arbitrage (17 février 1992), la Loi sur l’éducation (18 janvier 1992), la Loi sur les Forces internes militaires du ministère de l'Intérieur (23 juin 1992), le décret no 2368 sur les douanes (20 juillet 1995), le Décret constitutionnel no 2694 sur les tribunaux et le statut des juges (20 décembre 1995), la Loi sur les langues du 11 juillet 1997 et l'instruction no 343 sur la mise en oeuvre de la Loi sur les langues (4 mai 1998).  

1 Situation générale

La république du Kazakhstan (en kazakh: Qazaqstan Respublikasy ; en russe: Respublika Kazahstan) est un pays d’Asie centrale bordé au nord par la Russie, à l’est par la Chine, au sud par le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, et à l’ouest par la mer Caspienne (voir la carte de l'Asie centrale). Le pays pays est presque totalement enclavé et la frontière sur la mer Caspienne avec la Russie, l'Azerbaïdjan et le Turkménistan fait actuellement l'objet de controverses et de négociations. 

La superficie du pays est de 2,7 millions de kilomètres carrés, ce qui en fait le pays le plus vaste parmi toutes les anciennes républiques soviétiques de la région (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Tadjikistan). Le Kazakhstan est cinq fois plus grand que la France et occupe la neuvième plus grande superficie à l’échelle mondiale (après la Russie, le Canada, la Chine, les États-Unis, le Brésil, l’Australie, l'Inde, l'Argentine et le Kazakhstan). C'est un pays de steppes (26 % du territoire), de déserts (44 %) ou de semi-déserts, de forêts (14%) et de lacs (48 000). N'oublions pas que le Kazakhstan compte plus de 6000 km de frontières communes avec la Russie au nord et environ 1500 km avec la Chine au sud. L'amélioration des relations avec ces deux puissants voisins demeure un facteur déterminant pour l'avenir de ce grand pays coincé entre deux grandes puissances.

Almaty (l'ancienne capitale au sud) est la plus grande ville du pays avec 1,1 million d'habitants. Les autres grandes villes sont Karaganda (613 000 habitants), Chymkent (401 000 habitants), Semeï (292 800 habitants), Pavlodar (326 500 habitants), Öskemen (311 100 habitants) et Astana (ex-Aqmola: 281 000 habitants), la capitale actuelle. Au lendemain de l'indépendance, le nouveau gouvernement a changé la capitale Almaty (située en périphérie, tout au sud) pour Astana, plus au centre.

Au plan administratif, le Kazakhstan est divisé en 17 entités: 14 oblasts (ou provinces/régions) et trois villes à statut spécial: Astana, Almaty et Baïqonyr (ex- Leninsk en russe, ou Tyuratam en kazakh, Baïkonour en français). Chacun des oblasts est dirigé par un «akim» (gouverneur local) nommé par le président de la République.

Les oblasts sont les suivants (voir la carte détaillée):  Almaty, Aqmola (Astana), Aqtobe, Atyrau, Batys Qazaqstan (Oral), Mangghystau (Aqtau; formellement Shevchenko), Ongtustik Qazaqstan (Shymkent), Pavlodar, Qaraghandy, Qostanay, Qyzylorda, Shyghys Qazaqstan (Oskemen; formellement Ust'-Kamenogorsk), Soltustik Qazaqstan (Petropavl), Zhambyl (Taraz; formellement Dzhambul). Pour ce qui est des villes à statut spécial, rappelons que Astana est la nouvelle capitale; Almaty, l'ancienne capitale et Baïqonyr/Tyuratam, la base spatiale ex-soviétique (le Cosmodrome de Baïqonyr situé près de la ville de Tyuratam) aujourd'hui louée à la Russie (bail de 99 ans).

2    Données démolinguistiques

Le Kazakhstan possède une population multiethnique (près d'une centaine de nationalités) qui présente un caractère assez particulier. Les Kazakhs, un peuple d'origine turco-mongol ne constituent qu'une faible majorité dans leur propre pays, et ce, depuis seulement les toutes dernières années. 

2.1 Les oblasts

Les citoyens du Kazakhstan sont réparties de façon inégale selon les régions (oblasts).  Le tableau ci-dessous illustre cette situation. L'Almaty, le Ongtüstik (Sud), le Qaraghandy, le Qostanay, le Shyghys (Est) et le Soltüstik (Nord) dépassent le million d'habitants, sans compter les deux zones municipales que forment les villes d'Almaty* et d'Astana*:  

Oblasts (oblysy)
*villes (qalasy)

Capitale
régionale

Superficie
(km²)
Pop. estimée
(1999)
Almaty Almaty 223 900 1 614 800
Almaty *

-

      300 1 080 500
Aqmola Astana 121 400    583 300
Aqtöbe (Aktyubinsk) Aqtöbe 300 600    718 900
Astana *

-

      300    280 500
Atyraū Atyraū 118 600    458 700
Batys (Ouest) Qazaqstan Oral 151 300    641 800
Mangghystaū Aqtau 165 600    350 000
Ongtüstik (Sud) Qazaqstan Shymkent 117 300 2 017 900
Pavlodar Pavlodar 124 800    854 200
Qaraghandy (Karagande) Qaraghandy 428 000 1 507 400
Qostanay Qostanay 196 000 1 083 400
Qyzylorda Qyzylorda 226 000   621 300
Shyghys (Est) Qazaqstan Öskemen 283 300 1 612 300
Soltüstik (Nord) Qazaqstan Petropavl 123 200 1 082 400
Zhambyl Taraz 144 300    999 600
Source: National Statistical Agency of Kazakhstan

2.2 Les Kazakhs

En 2001, les Kazakhs, les locuteurs du kazakh, représentaient 53,8 % de la population, mais seulement 36 % avant l'indépendance. En réalité, une grande majorité de Kazakhs urbains maîtrisent mal leur propre langue et ils sont bien souvent des russophones. En raison d'un taux de natalité très supérieur à celui des Russes et au retour continu des Kazakhs de l’étranger, sans oublier le départ de plus de 1,3 million de Russes, les Kazakhs ont connu une forte augmentation démographique depuis 1997 jusqu’à redevenir, en 2001, le premier groupe ethnique du pays. Les Kazakhs parlent le kazakh, une langue altaïque du groupe turcique. Ils sont concentrés dans les régions méridionales du Kazakhstan, celles-ci étant essentiellement rurales et économiquement peu développées; cependant, beaucoup de Kazakhs cohabitent les avec les russophones dans les zones septentrionales. Fait insolite: un Kazakh sur deux seulement parle couramment sa langue et la plupart des Kazakhs parlent le russe, comme langue seconde ou comme langue maternelle. Les Kazakhs unilingues sont rares dans les villes, mais ils sont encore nombreux dans les campagnes. Le kazakh s’écrit avec l’alphabet cyrillique, qui comprend 33 lettres, auxquelles ont été ajoutés neuf caractères spéciaux. Au cours du dernier siècle, trois alphabets différents ont été utilisés: d'abord l’alphabet arabe, puis l'alphabet latin (1926) et enfin l'alphabet cyrillique (1939) imposé par le régime soviétique.

Peuple Langue Appartenance
linguistique
Population %
Kazakhs kazakh famille altaïque 9 000 000 53,8 %
Russe russe groupe slave 5 010 000 30,0 %
Allemands (1) allemand groupe germanique 505 000 3,0 %
Ukrainiens ukrainien groupe slave 486 000 2,9 %
Ouzbeks ouzbek du Nord  famille altaïque 373 000 2,2 %
Tatars tatar famille altaïque 343 000 2,0 %
Kirghiz kirghiz famille altaïque 320 000 1,9 %
Ouïgours ouïgour  famille altaïque 287 000 1,7 %
Biélorusses biélorusse groupe slave 191 000 1,1 %
Coréens coréen famille coréenne 108 000 0,6 %
Allemands (2) Plautdietsch groupe germanique 100 000 0,6 %
Azéris (Azerbaïdjanais) azéri du Nord famille altaïque 88 700 0,5 %
Polonais polonais groupe slave 59 000 0,3 %
Tchétchènes (1) tchétchène famille caucasienne 48 700 0,2 %
Turcs turc  famille altaïque 48 600 0,2 %
Grecs grec groupe grec 46 000 0,2 %
Bachkirs bachkir famille altaïque 41 200 0,2 %
Roumain roumain langue romane 33 000 0,2 %
Dounganes (Hui) doungane (chinois régional) famille sino-tibétaine 29 700 0,1 %
Mordves erzya famille ouralienne 29 500 0,1 %
Tadjiks tadjik groupe indo-iranien 26 000 0,1 %
Kurdes kurde groupe indo-iranien 25 000 0,1 %
Tchouvaches tchouvache famille altaïque 21 900 0,1 %
Tchétchènes (2) ingouche famille caucasienne 21 000 0,1 %
Arméniens (Ermeni) arménien isolat indo-européen 19 000 0,1 %
Juifs yiddish de l'Est groupe germanique 18 800 0,1 %
Oudmourtes oudmourte  famille ouralienne 15 786 0,0 %
Lesghiens lesghien famille caucasienne 13 700 0,0 %
Mari mari famille ouralienne 12 000 0,0 %
Bulgares bulgare groupe slave 11 000 0,0 %
Lituaniens lituanien groupe balte 10 964 0,0 %
Géorgiens géorgien famille caucasienne 9 300 0,0 %
Ossètes ossète groupe indo-iranien 4 200 0,0 %
Estoniens estonien groupe balte 3 600 0,0 %
Lettoniens letton famille ouralienne 3 300 0,0 %
Turkmènes turkmène  famille altaïque 3 265 0,0 %
Tatars de Crimée turc de Crimée famille altaïque 3 100 0,0 %
Avars avar famille caucasienne 2 900 0,0 %
Karachaï karachaï-balkar famille altaïque 2 900 0,0 %
Komi komi-zyrien famille ouralienne 2 800 0,0 %
Darguines (Darguinien) darguine (dargwa) famille caucasienne 1 800 0,0 %
Koumiks koumik famille altaïque 1 800 0,0 %
Karakalpaks karakalpak famille altaïque 1 400 0,0 %
Gagaouzes gagaouze  famille altaïque 1 000 0,0 %
Boukhariques (Juifs) judéo-persan groupe indo-iranien 800 0,0 %
Lacks Lacks famille caucasienne 617 0,0 %
Tabassarans tabassaran famille caucasienne 225 0,0 %
Nogaï nogaï famille altaïque 155 0,0 %
Ili Turki ili turki famille altaïque 120 0,0 %
 

2.3 Les Russes

Les Russes, un peuple slave, constituent 30 % de la population. Ils sont concentrés principalement dans le nord du pays (près de la Russie) et dans les grandes zones urbaines, en particulier à Almaty (ex-Alma-Ata) où ils représentent la majorité de la population, mais aussi dans des villes industrielles et culturelles telles que  Petropavlovsk, Koustanaï, Oust'-Kamenogorsk et Koktchetav. Étant donné que le Nord est plus industrialisé, il est également plus riche que le Sud. Jusqu’à une période récente, les Russes étaient plus nombreux que les Kazakhs de souche en raison d’un vaste mouvement d’immigration et de peuplement slave commencé au XIXe siècle. Lors du recensement de 1996, les Kazakhs formaient encore une minorité, alors que les Russes représentaient 46% de la population. Beaucoup de Russes (1,3 million) ont quitté le pays ces dernières années pour la Russie. La plupart de ceux qui sont de descendance russe ignorent complètement le kazakh. Malgré tout, le risque de sécession des territoires du Nord à majorité russe reste l'obsession actuelle du Kazakhstan.

2.4 Les minorités linguistiques

Les autres minorités sont principalement les Allemands de la Volga (3 %), les Ukrainiens (2,9 %), les Ouzbeks (2,2 %), les Tatars (2 %), les Kirghiz (1,9 %), les Ouïgours (1,7 %) et les Biélorusses (1,1 %). On compte aussi des Coréens (famille coréenne), des Tchétchènes (famille caucasienne), ainsi qu'une foule de petites communautés ethniques (voir le tableau ci-dessus) parlant des langues indo-européennes, caucasiennes, altaïques, ouraliennes, etc. Comme les Russes, les Ukrainiens parlent une langue slave (ukrainien); les Allemands de la Volga parlent l'allemand standard ou le Plautdietsch (Plattdeutsch en allemand), une langue germanique héritée du bas-allemand fortement teintée d'influences néerlandaises et flamandes. Cependant, parce que la première génération est installée au pays depuis la Seconde Guerre mondiale, beaucoup d'entre eux ne parlent même plus un mot d'allemand. À l'instar des Kazakhs, les Ouzbeks, les Ouïgours et les Tatars parlent des langues turciques de la famille altaïque

2.5 Les religions

Au Kazakhstan, les musulmans sunnites représentent 47 % de la population, contre 44 % pour les orthodoxes russes, 2 % pour les protestants et 7 % pour les autres confessions religieuses. Toutefois, d'après beaucoup d'observateurs, les Kazakhs «ne comprennent rien à l'islam» et ils ont complètement oublié l'arabe; non seulement ils ne connaissent guère le Coran, mais ne respectent même pas le ramadan. Rappelons que l'islamisation des Kazakh ne remonte qu'au début du XlXe siècle et que l'abandon de l'alphabet arabe, remplacé par le latin en 1929, puis par le cyrillique en 1940, a fini par éloigner relativement les Kazakhs de la religion musulmane. D'ailleurs, la séparation de l'Église et de l'État est garantie par la Constitution qui fait du Kazakhstan une «république laïque».

3 Données historiques

Les humains se sont installés en Asie Centrale lors du paléolithique supérieur (entre 40 000 ans à 9000 ans avant notre ère) sans former, au cours de ces millénaires, d'ensemble politique homogène. Ils vivaient en dépendant des aléas du climat et des guerres. 

L'histoire première des Kazakh a commencé vers les IIIe et IIe millénaires avant notre ère. C'était l'époque de la grande expansion sur ce territoire des Aryens dont la langue puisait ses racines dans la famille indo-européenne, notamment dans le groupe indo-iranien; leur religion était celle de Zoroastre. Le territoire du Kazakhstan fut au cœur de la construction et de l’effondrement des empires des steppes: confédération scythe (VIIIe-IIIe siècle avant notre ère) et empire des Huns hephthalites (Ier-VIe siècle de notre ère). 

Le pays fut d'abord sillonné par les peuples nomades, les Scythes, les Huns, les Mongols, puis les Turcs; tous y ont laissé, au fil de leurs pérégrinations, des tombeaux en forme de tertres géants de leurs rois, avant de devenir l'un des axes de cette fameuse «Route de la soie» qui a longtemps relié, par l'intérieur du continent eurasien, l'Extrême-Orient au Proche-Orient et à l'Europe. Au premier millénaire avant notre ère, les tribus kazakh se différencièrent en fonction de leurs occupations: les nomades guerriers s'étendirent sur une grande partie du Kazakhstan actuel, alors que les nomades sédentarisés se concentrèrent dans le Sud. 

3.1 La domination turque

Peuplée par des tribus nomades turques à partir du VIIIe siècle, la région fut dominée par les Turcs avant d'être absorbée au XIIIe siècle par l’immense empire mongol de Gengis Khan (connue sous le nom de «Horde d'Or»), qui détruisit en 1218 Otrar, la ville mythique des Kazakh. Le peuple kazakh actuel naquit du métissage des Mongols et des Turcs. Le cheval était le premier parmi les animaux domestiques des Kazakh; c'était une sorte de «médiateur entre deux mondes» (la vie et la mort). Un proverbe kazakh dit que «le cheval et la mélodie (de la dombra) sont les deux ailes du Kazakh». L'islam ne fut introduit que vers le XIIe siècle, mais l'islamisation définitive n'eut lieu qu'au XIXe siècle. On peut affirmer que le peuple kazakh naquit du métissage des Mongols et des Turcs.

Le mot kazakh serait apparu au XIIIe siècle dans un dictionnaire turco-arabe. II signifiait «homme libre» (indépendant), «vagabond» (nomade) ou «exilé» (fuyard). L'origine de ce mot était d'ordre social et ne référait à aucune appartenance ethnique: le «Kazakh» était un individu libre qui avait quitté son peuple au profit de la liberté. Collectivement, les Kazakhs étaient des groupes de nomades refusant de reconnaître un État en particulier et menant la guerre contre celui-ci.  Il ne faut pas confondre les Kazakhs, un peuple musulman et turcophone, avec les Cosaques (du russe kazakh), un peuple de religion orthodoxe et de langue slave. Les Cosaques furent des cavaliers issus de l'une des composantes historiques du peuple russe et apparurent vers le XIVe siècle sur les confins méridionaux et orientaux de la Moscovie, dans un territoire limité par le Don, le Dniepr, le Kouban et l'Oural. Les deux communautés les plus importantes furent les Cosaques du Don, qui appartenaient au groupe linguistique grand-russien (russe), et celle des Cosaques du Dniepr, ou Zaporogues, rattachés au groupe petit-russien (ukrainien). 

Les Kazakhs vécurent sur le territoire du Kazakhstan où apparurent et disparurent de nombreuses peuplades et plusieurs États dont les armées conquirent de vastes parties de territoires. C'est au Kazakhstan que passait la grande «Route de la soie» en provenance des Indes et de la Chine, puis de l'Asie centrale vers l'Europe; il s'agissait d'un vaste réseau de multiples routes praticables en fonction de la situation politique et des conditions climatiques. Cette terre fut donc un véritable pont entre l'Asie et l'Europe.

Dans la seconde moitié du XVe siècle, les premiers khanats (États) kazakh se formèrent, mais sans constituer d'entité politique. Les khanats se faisaient sans cesse la guerre tout en pillant systématiquement les populations locales. Les querelles intestines et le système féodal freinèrent le développement de l'économie et de la culture tout en affaiblissant la capacité de défense des États kazakhs. À la fin du XVIe siècle, ceux-ci se divisèrent en trois «hordes» ou «jouz» (en kazakh, le mot signifie «centaine»): la Petite Horde (entre le fleuve Oural et le Sarysou), la Moyenne Horde et la Grande Horde (sur le Tchou et l’Illi).  Le territoire de la Grande Horde correspondait au Sémiretchié (100 000 yourtes), celui de la Moyenne Horde au Kazakhstan central (400 000 «yourtes») et celui de la Petite Horde au nord et nord-ouest du Kazakhstan (800 000 yourtes). Chaque yourte regroupait en moyenne quatre à six personnes. 

3.2  La protection russe

Afin de se défendre contre les Chinois, les Mongols et les Kalmouks de la Volga, les Kazakhs se tournèrent vers les Russes. Les incursions russes commencèrent au XVIe siècle lorsque les Cosaques, qui furent le vecteur de la pénétration russe en Sibérie et en Asie centrale, s’installèrent sur les rives du fleuve Oural. Les Kazakhs subirent dès le début du XVIIIe siècle la domination de la Russie qui encouragea l’installation des colons russes et ukrainiens dans la région. 

La politique kazakh de la Russie s’organisa en deux phases principales. L’une, de conquête, se déroula de 1730 à 1873; elle commença par la vassalisation en 1731 de la Petite Horde puis de la Moyenne Horde. La domination russe sur les Kazakhs s’affirma par la suite avec la construction de forteresses sur le Syr-Darya. L’ensemble du peuple kazakh ne fut définitivement intégré à l’empire des tsars qu’en 1873, après la soumission du khanat de Khiva. À la conquête politique succéda alors une phase de colonisation économique, surtout après le décret de 1889 qui organisait la libre installation de paysans russes au Kazakhstan.

L 'islamisation complète du Kazakhstan ne remonte qu'au début du XIXe siècle. Le nomadisme séculaire des Kazakh avait laissé jusque là peu de prise à l'islam. Ce sont essentiellement des mollahs tatars itinérants qui, de village en village, propagèrent une certaine forme de soufisme en détournant, assez superficiellement, les peuplades kazakh du chamanisme qu'ils pratiquaient. C'est pourquoi les Kazakhs n'ont pas la réputation d'être de fervents musulmans.

Plus d’un million de paysans slaves (russes et ukrainiens) et des Allemands de la Volga s’implantèrent au nord des steppes entre 1889 et 1914. Les tensions suscitées par la question agraire et la réquisition des musulmans pour le service militaire déclenchèrent la grande révolte de 1916. Les Kazakhs attaquèrent et tuèrent plusieurs milliers de colons européens. Le gouvernement du tsar répliqua par une sévère répression en expulsant près de 300 000 Kazakh vers l’actuelle province chinoise du Xinjiang.

3.3 La période soviétique 

En novembre 1917, le chef des Kazakh, Ali Khan Boukeï, demanda l’autonomie pour son pays et forma un éphémère gouvernement nationaliste. L’Armée rouge vainquit en 1919-1920 les troupes russes contre-révolutionnaires réfugiées dans les steppes et occupa le Kazakhstan qui fut proclamé en 1920 République socialiste soviétique autonome des Kirghizes (RSSA)

Celle-ci fut transformée en République socialiste soviétique autonome kazakhe en 1925 puis, en 1936, en République socialiste soviétique du Kazakhstan fédérée de l’URSS, avant de devenir plus simplement la République socialiste soviétique du Kazakhstan. Une politique de sédentarisation forcée des nomades et de collectivisation des terres eut pour résultat de détruire la culture et le mode de vie kazakh. Des centaines de milliers d’habitants furent tués ou s’enfuirent vers la Chine. Le Kazakhstan devint un lieu de relégation des peuples «punis» par Staline en 1943 et 1944, ce qui allait accentuer son caractère pluriethnique. 

Durant la période soviétique, la poursuite de l’immigration russe et l’industrialisation dans le cadre de l’économie planifiée de l’URSS ont eu pour effet de rendre la population kazakh minoritaire sur son territoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la république du Kazakhstan, éloignée du front de l’Ouest, accueillit de nombreuses usines russes. En 1954, le gouvernement soviétique de Khrouchtchev lança le programme «Terres vierges et inoccupées» afin d’accroître rapidement la superficie de terres ensemencées en Sibérie occidentale et au Kazakhstan, ce qui eut pour effet de faire arriver près de deux millions de Russes au Kazakhstan. En six ans, ceux-ci défrichèrent 25 millions de terres agricoles au Kazakhstan. L'immigration russe réduisit la proportion de Kazakh à 29 % de la population de la région en 1962; ce taux avait presque doublé pour atteindre 53 % en 2001. Pivot géostratégique entre la Russie et l’Asie, le Kazakhstan devint une place forte militaire et nucléaire (quatrième puissance atomique de l’ex-URSS). C’est au Kazakhstan que se déroulèrent la majeure partie des essais nucléaires soviétiques, notamment dans les environs de Semeï.

Sur le plan linguistique, entre 2 % et 5 % des Russes parlaient le kazakh, bien que la majorité des Kazakh pouvaient parler le russe. Par ailleurs, selon les évaluations démolinguistiques de l'époque, quelque 40 % de la population kazakh ne parlait pas couramment le kazakh. Les écoles reflétaient aussi la domination de la langue russe. On comptait deux fois plus d'écoles primaires russes que d'écoles kazakh.  Avant l'indépendance, tout l'enseignement supérieur se donnait massivement en russe et le kazakh n'était la langue de l'instruction que pour seulement 17,6 % des étudiants. La langue des affaires demeurait le russe et, pour bien des Kazakh, leur langue maternelle était reléguée au rang de «langue seconde». 

Comme en Ukraine et en Biélorussie, les soixante-dix ans du régime soviétique ont fait reculer considérablement la langue kazakh. Encore aujourd'hui, tout le monde parle russe au Kazakhstan. Dans les villes, les citoyens parlent plus volontiers le russe, alors que dans plusieurs villages seules certaines personnes des générations précédentes pratiquent encore le kazakh. Bref, les Kazakhs ont subi l'assimilation et la russification de leur langue nationale. 

3.4 Le Kazakhstan indépendant 

Le Kazakhstan proclama sa souveraineté en octobre 1990 et le Soviet suprême fut dissous en août 1991.


Noursoultan Nazarbaïev

Élu président par le Parlement en 1990, puis confirmé à ce poste au suffrage universel avec 95 % des suffrages (le 1er décembre 1991), Noursoultan Nazarbaïev — ancien premier secrétaire du Parti communiste et possédant la septième fortune mondiale — engagea son pays sur la voie de l’indépendance. Le Kazakhstan fut la dernière république d’Asie centrale à proclamer son indépendance, soit le 16 décembre 1991. 

Mais le pays se situa parmi les premiers à signer les accords de la constitution de la Communauté des États indépendants (CEI) et du commandement unique des forces stratégiques et conventionnelles. En 1992, le président Nazarbaïev redonna à la capitale, Alma-Alta, l'ancien nom turc qu'elle portait avant la conquête russe: Almaty. Le nouvel État du Kazakhstan adopta sa Constitution en janvier 1993. 

Le Kazakhstan mit en place une équipe gouvernementale nationaliste et s’engagea avec pragmatisme dans une transition en douce vers l’économie de marché et la recherche de la stabilité politique. La liberté de parole et de réunion fut accordée à tous les citoyens, sauf aux «extrémistes nationalistes», tant russes que kazakh. Toutes les activités susceptibles de fomenter des troubles ethniques furent interdites. Des relations étroites furent maintenues avec la Russie dans les domaines économiques, militaires et politiques. En mars 1992, les deux pays signèrent un accord octroyant à la Russie le contrôle du cosmodrome de Baïkonour (d'où sont partis le Spoutnik en 1957 et la fusée de Youri Gagarine en 1961), situé à proximité de la mer d’Aral, pour une durée de 99 ans, au prix de 115 millions de dollars US par an. 

Depuis l’indépendance, plus aucun essai nucléaire n’a été effectué. Selon les termes du traité de 1992, le Kazakhstan devait détruire toutes ses armes nucléaires ou les transférer sous contrôle russe dans les sept années à venir.

Les premières élections parlementaires qui se tinrent en mars 1994, quoique contestées, accordèrent la majorité au parti du président Nazarbaïev. La détérioration de la situation économique provoqua la démission du premier ministre. La crise politique s’aggrava encore au début de l’année 1995 avec la décision de la Cour constitutionnelle d’invalider le scrutin de mars 1994 pour «vice de procédure». Le Parlement fut dissous par le président Nazarbaïev. Lors du référendum d’avril 1995, ce dernier obtint le prolongement de son mandat présidentiel jusqu’en 2001. La Constitution du 30 août 1995, adoptée par référendum se caractérise par un renforcement des pouvoirs du chef de l’État et par l’introduction du bicamérisme. Inspirée de la Constitution de la Ve République française, la Constitution kazakh fixe les grandes lignes de la politique linguistique de l'État, ce qui orientera la rédaction de plusieurs lois à caractère linguistique.

En 1998, Nazarbaïev transféra les pouvoirs publics de Almaty, appelée auparavant Alma-Ata, à Tselinograd, appelée la «Cité des Terres vierges», une ville située à la fois beaucoup plus au nord et beaucoup plus au centre. Il lui rendit, à elle aussi, son ancien nom kazakh, Akmola, signifiant «Mausolée blanc». Au bout d'un an, le président rebaptisa la capitale Astana, ce qui veut simplement dire «capitale». Le transfert de l'Administration centrale à Astana semble être un signe de règlement de compte avec le passé soviétique dans la mesure où Almaty était la capitale désignée par le Parti communiste soviétique de Moscou.

Le pays connut ensuite un grand malaise social, malgré un bilan positif de la politique d’austérité menée par le gouvernement depuis 1997. Les salaires n’ont pas été payés pendant des mois, les manifestations et les grèves se sont répétées. Ainsi, entre 1992 et 1997, quelque 1,6 million de personnes ont quitté le pays pour des raisons économiques, entraînant ainsi une baisse de la population de presque 200 000 personnes juste en 1997. Toujours en 1998, un accord a été signé entre la Russie, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan sur les conditions de partage des immenses réserves pétrolières de la mer Caspienne. Un autre accord avec la Chine a fixé la démarcation de leur frontière commune. Lors de l’élection présidentielle anticipée du 10 janvier 1999, le président Noursoultan Nazarbaïev a obtenu plus de 80 % des voix; la validité du scrutin a cependant été remise en cause par les instances internationales. En décembre de la même année, réunis à Istanbul au sommet de l’OSCE, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie ont signé un accord pour la construction d’un oléoduc stratégique reliant Bakou (Azerbaïdjan) à Ceyhan (Turquie). Son ouverture était prévue pour 2004.

Ainsi, l'avenir du Kazakhstan semble être lié au pétrole et au gaz naturel, puisque le pays compte l'une des plus importantes réserves mondiales de gaz et de pétrole. Le Kazakhstan en regorge, notamment autour de la mer Caspienne. La technologie soviétique ne permettait pas d'exploiter adéquatement ces gisements, mais les technologies américaines et européennes, quant à elles, devraient assurer une production importante pendant les premières décennies du XXIe siècle. Des oléoducs et des gazoducs, dont le tracé fait actuellement l'objet d'âpres négociations, devraient acheminer ces hydrocarbures vers les marchés occidentaux. 

Malheureusement, les problèmes concernant les droits de l’Homme sont nombreux au Kazakhstan; ils sont d’ailleurs décrits dans les rapports de Human Rights Watch, d’Amnesty International, de l’OSCE ou encore du Département d’État américain. De plus, le pouvoir politique, l’Administration, la police et le monde des affaires semblent intimement liés au Kazakhstan. Ces secteurs sont caractérisés par une corruption généralisée, d'autant plus que le président Nazerbaïev et son clan règnent en maîtres absolus. Par ailleurs, la famille du président contrôle de larges parts de l’industrie, du commerce et même des médias. On ne se surprendra pas que, dans ces conditions, l'omniprésence de l'État dans la vie sociale et politique du Kazakhstan soit incontestée et incontestable. Aux yeux de nombreux observateurs, l'appareil de l'État et son fonctionnement semblent être pratiquement les mêmes qu'à l'époque du régime soviétique.

En 1997, le président Nazerbaïev a publié un ouvrage intitulé Kazakhstan - 2030, qui décrit au peuple l'avenir merveilleux qu'il connaîtra dans une trentaine d'années, à la condition de soutenir les choix du président actuel. Ce texte est devenu l'ouvrage de référence dans tous les milieux officiels. Des affiches ornent les rues des villes, notamment la nouvelle capitale Astana. Un Kazakh sur trois demanderait l'organisation d'un référendum pour que le «leader de la nation» soit réélu sans opposition jusqu'en 2020. Paradoxalement, le dictateur s'y opposerait sous prétexte que ce serait antidémocratique, le monde à l'envers pour cet homme qui muselle l'opposition et monopolise les médias, mais qui craint qu'un mandat de dix ans sans élection nuise à son image sur la scène internationale. 

4 La politique linguistique de kazakhisation

La politique linguistique du Kazakhstan est liée à l'histoire du pays, notamment en matière de démographie et d'économie. Ainsi, le problème de la distorsion sociologique entre le Nord — en majorité peuplé de groupes de souche européenne (des Russes et des Ukrainiens), plus industrialisé et plus riche — et le Sud — majoritairement kazakh, plus rural et économiquement moins développé — reste fondamental. Dans cette conjoncture où se présente une telle hétérogénéité (démographique, économique et régionale), l'une des priorités du gouvernement du Kazakhstan a consisté à assurer la prééminence du groupe ethnique kazakh dans la nouvelle structure politique issue de l'indépendance. 

On parle depuis d'une kazakhisation qui a pris racine peu de temps après l'indépendance et qui vise à développer la langue kazakh en lieu et place de la langue russe, et à réduire au maximum la présence des Russes, notamment au sein de l'Administration publique. C'est pourquoi les premiers effets du processus de kazakhisation engagé par le gouvernement nationaliste d'Astana se sont manifestés uniquement dans le domaine public, car la loi ne réglemente pas l'usage des langues dans les relations personnelles et les organismes religieux. Priorité est accordée aux kazahophones dans les fonctions de l’État et également dans les entreprises, le tout dans un contexte de «retour au pays», avec comme fond idéologique «les Russes en Russie» et «les Kazakhs au Kazakhstan».  Dans cette perspective, il n’est guère étonnant que le pays ait perdu près de deux millions d’habitants (sur 16 millions) depuis l’indépendance, les Russes étant particulièrement visés. 

Le Kazakhstan a défini sa politique linguistique dans la Constitution du 30 août 1995, ainsi que dans plusieurs lois à caractère linguistique, notamment la Décision no 51 sur la mise en oeuvre du Programme d’État pour le développement du kazakh et des autres langues ethniques jusqu'à l'an 2000 (21 janvier 1992), la Loi sur la procédure d'arrangement des discussions économiques par les cours d'arbitrage (17 février 1992), la Loi sur l’éducation (18 janvier 1992), la Loi sur les Forces internes militaires du ministère de l'Intérieur (23 juin 1992), le décret no 2368 sur les douanes (20 juillet 1995), le Décret constitutionnel no 2694 sur les tribunaux et le statut des juges (20 décembre 1995), la Loi sur les langues du 11 juillet 1997 et l'instruction no 343 sur la mise en oeuvre de la Loi sur les langues de la république du Kazakhstan (4 mai 1998). On retiendra que c'est la Loi sur les langues de 1997, qui constitue le fer de lance juridique de la politique linguistique. 

De plus, le ministère de la Culture, de l'Information et de l'Entente civique a reçu des «pouvoirs supplémentaires» afin de faire appliquer la politique linguistique. Les fonctionnaires peuvent inspecter le travail de n'importe quel organisme de l'État en ce qui a trait à la politique linguistique, ce qui inclut les réprimandes disciplinaires, les congédiements, voire les accusations criminelles. Par ailleurs, un Bureau public du procureur général de la république du Kazakhstan a été créé au sein du Ministère public (Justice) pour veiller aux vérifications d'ordre juridique dans l'imposition de la langue officielle. Après l'adoption de la Loi sur des langues, le président du Kazakhstan a publié, le 5 octobre 1998, un décret portant sur l'adoption d'un «Programme d'État pour la mise en oeuvre et le développement des langues»; le texte intégral de ce document n'a cependant été publié qu'en mars 1999. Finalement, il est quelque peu surprenant que la loi linguistique du Kazakhstan ne prévoit aucun financement pour mettre en œuvre la politique linguistique.

4.1    Les règles constitutionnelles

Le paragraphe 1 de l'article 7 de la Constitution proclame que le kazakh est la langue officielle, mais en même temps le russe est officiellement employée à égalité avec la langue kazakh dans les établissements d’État et les organismes d’autonomie administrative (ou collectivités territoriales):

 Article 7

1) La langue officielle de la république du Kazakhstan est la langue kazakh.

2) Dans les établissements d’État et les organismes d’autonomie administrative, la langue russe est officiellement employée à égalité avec la langue kazakh.

3) L'État doit promouvoir les conditions pour l'étude et le développement des langues des citoyens du Kazakhstan.

Selon l’article 7.2 de la Constitution, le russe est officiellement utilisé, sur un pied d‘égalité avec le kazakh dans les institutions de l’État et dans les collectivités territoriales. En fait, le russe reste la langue de communication inter-ethnique, largement utilisée dans les villes aux dépens du kazakh. 

L'article 19 fait état des principes de non-discrimination quant à l'appartenance ethnique ou religieuse ou l'emploi de sa langue maternelle: 

Article 19

1) Chacun a le droit de déterminer et d' indiquer ou non son appartenance nationale et son affiliation religieuse.

2) Chacun a le droit d’employer sa langue maternelle et de culture, de choisir librement sa langue de communication, d'éducation, d'instruction et celle des activités créatrices.

Cela dit, il ne semble pas y avoir de contradiction avec le fait que l'État accorde maintenant la priorité d'emploi aux kazakhophones, ce qui élimine graduellement les non-kazakhophones aux postes-clés de l'Administration et des entreprises. 

Le paragraphe 2 de l'article 41 fait de la connaissance du kazakh une condition nécessaire pour être éligible au poste de président de la république du Kazakhstan:

Article 41

2) Tout citoyen de la République est éligible au poste de président de la république du Kazakhstan s'il est par la naissance âgé d'au moins 35 ans mais pas plus de 65 ans, a une connaissance parfaite de la langue officielle et s’il a vécu au Kazakhstan depuis au moins quinze ans.

Enfin, l'article 58 (paragraphe 1) déclare que les députés, tant au Sénat qu'au Majilis (Chambre basse), doivent avoir une connaissance de la langue officielle:

Article 58

1) Les Chambres sont dirigées par leurs présidents élus par le Sénat et le Majilis parmi les députés ayant une connaissance de la langue officielle, par bulletin secret, au moyen d’une majorité des voix du nombre total des députés des Chambres.

Autrement dit, pour siéger comme sénateur ou député, il faut au préalable connaître la langue kazakh.

4.2 Le kazakh comme langue officielle de l'État

Le domaine de la vie politique et administrative semble la première cible privilégiée par la législation sur la langue officielle, parce qu’il constitue un élément essentiel de l'affirmation de l'identité nationale. 

- La première loi linguistique de 1989

Déjà, selon les termes de la Loi sur les langues de la République socialiste soviétique du Kazakhstan de 1989, tout le travail de gestion administrative devait se faire en kazakh et en russe, et la connaissance des deux langues était une condition essentielle pour obtenir un emploi dans l'Administration publique et dans les services de santé. L'objectif était de revaloriser le kazakh au même rang que le russe et lui donner un prestige qu'il avait perdu. De plus, la connaissance du kazakh devenait une exigence pour tout poste de cadre au sein de l'appareil de l'État. La Loi sur des langues établissait aussi que les diplômés des lycées spéciaux ou des établissements d'enseignement supérieurs devaient former les étudiants dans la connaissance du kazakh à un niveau suffisant pour assumer plus tard leurs responsabilités professionnelles. Quelques moyens ont été prévus pour transposer la loi dans la réalité, mais dans les faits la loi est restée sans effet et ne fut à peu près pas appliquée. 

Dès 1994, le président Nazarbaïev intervint pour dénoncer les «fausses espérances» de la Loi sur les langues et qu'une nouvelle loi s'imposait. Il donna l'assurance à ses concitoyens que l'adoption d'une nouvelle politique entraînerait l'élimination de la discrimination basée sur la langue et la pleine égalité des deux langues, le kazakh et le russe, dans les questions d'emploi du domaine public. Deux seuls critères devaient compter dorénavant: «la compétence et la fidélité à la patrie». La première loi linguistique de 1989 avait été adoptée avant l'indépendance effective dans une atmosphère de frénésie et d'improvisation. D'ailleurs, le président du Kazakhstan, N. Nazarbaïev, a déclaré lui-même que la Loi sur les langues était «irréfléchie et hâtive».

Depuis lors, dans l’attribution des emplois dans les services publics ou l’Administration, de même que dans l’allocation de crédits dans les secteurs de l’éducation et l’attribution de logements, les Kazakhs bénéficient d’un «traitement préférentiel» qui fait en sorte que les autres nationalités sont nécessairement désavantagées. Ces mesures semblent conformes à la politique de kazakhisation dont l'une des conditions de recrutement dans toute l'Administration publique consiste à parler la langue kazakh. 

- La loi de 1997

Le 11 juillet 1997, la Chambre basse du parlement du Kazakhstan a adopté la nouvelle Loi sur les langues. Le kazakh y est à nouveau déclaré langue officielle et, fait à retenir, tout citoyen kazakh a le devoir de le connaître: «Tout citoyen de la république du Kazakhstan devra maîtriser la langue officielle en tant que facteur principal de l’unité des citoyens du Kazakhstan.» Rappelons que la législation kazakh ne réglemente pas l'usage des langues dans la vie privée et les organismes religieux. Les autorités ont pris des dispositions afin de favoriser l’immigration de Kazakh vivant à l'extérieur du territoire de la République. Cette mesure s'inscrit dans une idéologie dite «de rapatriement» des minorités dans «leur» pays, c'est-à-dire, en l'occurrence, correspond à quelque 180 000 immigrés venant de Turquie, de Chine, de Mongolie, d’Iran et d’Afghanistan. Comme 90 % d’entre eux n’ont pas reçu la nationalité kazakh, ils doivent vivre l'inconvénient de ne pouvoir acheter de biens immobiliers au Kazakhstan ou d’y ouvrir un commerce.  Comme ces immigrants ne connaissent généralement pas la langue russe, leur intégration demeure un peu plus difficile. Néanmoins, les Kazakhs en provenance des autres pays reçoivent automatiquement le statut des réfugiés.

- Le statut du kazakh et du russe

L'article 4 de la Loi sur les langues dans la république du Kazakhstan est important parce qu'il donne en quelque sorte un résumé de toute la politique linguistique:

Article 4
Langue officielle de la république du Kazakhstan

1) La langue officielle (d'État) de la république du Kazakhstan est la langue kazakh. 

2) La langue officielle est la langue de la gestion de l’État, de la législation, de la justice et du travail de bureau, et doit fonctionner dans tous les domaines des relations sociales sur la totalité du territoire de l'État.

3) Tout citoyen de la république du Kazakhstan doit maîtriser la langue officielle en tant que facteur principal de l’unité des citoyens du Kazakhstan. 

4) Le gouvernement, les autres organismes de l’État, les organismes représentatifs et exécutifs locaux, sont dans l’obligation:

- de développer au maximum la langue officielle de la république du Kazakhstan, en consolidant ainsi son pouvoir international;

- de créer toutes les conditions organisationnelles nécessaires, matérielles et techniques, pour l'étude non restreinte et libre de la langue officielle par tous les citoyens de la république du Kazakhstan;

- de prêter assistance à la diaspora kazakh dans le maintien et le développement de la langue maternelle.

De façon symbolique, le kazakh est défini comme LA langue officielle, mais le russe peut être employée à égalité avec le kazakh. Dans la pratique, le russe est aussi officiel que le kazakh, mais symboliquement seul le kazakh a le statut de «langue officielle».

Le paragraphe 3 de cet article de la Loi sur les langues fait penser à des dispositions similaires qu'on trouve à l'article 3 de la Constitution espagnole:

Article 3 (Constitution espagnole)

1) Le castillan est la langue espagnole officielle de l'État. Tous les Espagnols ont le devoir de le connaître et le droit de l'utiliser.

2) Les autres langues espagnoles seront également officielles dans les différentes Communautés autonomes en accord avec leurs Statuts. 

On trouve ce genre de mesure à l'égard du russe, qui jouit d'un statut de co-officialité dans les administrations gouvernementales. Voici ce que déclare l'article 5 de la Loi sur les langues à propos du russe:

Article 5
Utilisation de la langue russe

Dans les administrations gouvernementales et dans les collectivités territoriales, le russe est utilisé comme langue officielle à côté du kazakh.

L'article 8 de la Loi sur les langues est de la même eau:

Article 8
Usage des langues

Les langues de travail et les langues de bureau dans les organismes de l’État et ceux des collectivités territoriales de la république du Kazakhstan sont la langue kazakh et la langue russe comme étant officiellement employée à côté de la langue kazakh. [...]

L'article 9 de la Loi sur les langues précise que les lois et actes des organismes de l'État doivent être rédigés et adoptés dans la langue officielle, mais si cela s’avère nécessaire, ils peuvent être en langue russe, tout en fournissant autant que possible la traduction de ces documents en d'autres langues:

Article 9
Langue des actes des organismes d'État

Les actes des organismes de l’État sont rédigés et adoptés dans la langue officielle et, si cela s’avère nécessaire, ils peuvent être en langue russe et en fournissant autant que possible la traduction de ceux-ci en d'autres langues.

On peut supposer que, comme en Ouzbékistan, la plupart des lois et règlements des deux Chambres (Sénat et Majlis, la Chambre basse) sont encore rédigés en russe, mais ces documents n’ont maintenant aucune valeur juridique. Ils ne sont considérés que comme des «traductions». C'est la version kazakh des textes législatifs qui prévaut et constitue la seule référence légale. 

À l'article 10 de la Loi sur les langues, il est précisé que la gestion des documents statistiques, financiers et techniques en usage dans les organismes de l’État, sera effectuée dans la langue officielle et la langue russe, ce qui accorde au russe un statut de «seconde langue officielle». La loi prévoit aussi dresser une liste des professions, spécialisations et fonctions qui exigeront la connaissance de la langue officielle en fonction de certains barèmes (ou critères). On peut supposer que l'ignorance de la langue officielle interdit l'accès aux professions; conséquemment, comme plusieurs le pensent, cela lèse les droits des citoyens. 

Quant aux Forces armées, l'article 12 de la Loi sur les langues prévoit que le fonctionnement de la langue officielle et de la langue russe y sera assuré, de même dans toutes les unités militaires soumises à l'État. Mais la Loi sur les Forces internes militaires du ministère de l'Intérieur (du 23 juin 1992) précise ce qui suit: 

Les directives et la documentation destinées aux militaires, comme la correspondance officielle, doivent être transmises dans la langue officielle, aussi bien que dans la langue des communications internationales.

Le décret no 2368 sur les douanes du 20 juillet 1995 ordonne que «le kazakh ou le russe peut être employé dans la documentation de la douane».

De façon générale, la «terminologie administrative soviétique» a été remplacée par des mots issus de la tradition arabo-persane, voire turque: par exemple, la Chambre basse du Parlement est appelée désormais Majilis, les gouverneurs des oblasts, des akim (gouverneur provincial), le Soviet suprême, le Kenges, etc. Par un décret du 6 avril 1996, le président N. Nazarbaïev, a autorisé et encouragé les Kazakhs à supprimer le suffixe russe de leur nom de famille et à rétablir l'équivalent patronymique kazakh. 

Depuis 2000, le pouvoir politique a fini par imposer de manière plus insistante le kazakh dans l'Administration, même si la mauvaise maîtrise du kazakh a ralenti le processus dans certaines régions qui fonctionnent provisoirement en russe. L'entrée ans la fonction publique est dorénavant soumise à un examen du kazakh, très difficile à réussir pour les russophones. Par contre, un non-russophone peut quand même avoir accès à la fonction publique, même s'il ignore le kazakh, à la condition de l'apprendre dans le cadre de son travail.

- Les services aux citoyens

L'article 11 de la Loi sur les langues énonce que les réponses des organisations gouvernementales et non gouvernementales aux demandes des citoyens, ainsi que d'autres documents, seront publiées dans la langue officielle ou dans la langue de la demande:

Article 11
Langues des réponses aux demandes des citoyens

Les réponses des organisations gouvernementales et non gouvernementales aux demandes des citoyens, ainsi que d'autres documents, sont publiées dans la langue officielle ou dans la langue de la demande.

Par exemple, les certificats d'enregistrement et des licences publiées par des administrations publiques au Kazakhstan sont publiés en kazakh et en russe sur le côté verso. Si une demande d'information est faite en russe, une réponse en langue russe paraît acceptable, mais si un organisme reçoit une demande en langue kazakh il est obligatoire de répondre en kazakh. Depuis quelques années, le recrutement des fonctionnaires s'effectue en tenant compte de la connaissance obligatoire de la langue kazakh. Une législation linguistique adoptée en novembre 1996 prévoyait l'usage obligatoire du kazakh dans les établissements publics à partir de 2001 pour les Kazakhs, et à partir de 2006 pour les autres nationalités (incluant les Russes). C'est donc dire que l'ignorance de la langue officielle de la part des fonctionnaires pourrait constituer une violation massive des droits des citoyens appartenant à la nationalité kazakh. Il semble que l'éviction, en octobre 1994, du premier ministre Sergueï Térechtchenko, un Ukrainien, ait étendu le phénomène de la kazakhisation aux intérêts privés, avec la faillite du puissant groupe Krams, dont aucun responsable n'était... kazakh. 

Par ailleurs, l'instruction no 343 du 4 mai 1998 portant sur la mise en oeuvre de la Loi sur les langues précise ce qui suit : 

1) Tous les actes du Ministère doivent être transmis dans la langue officielle (avec la traduction en russe). 

2) La documentation doit être rédigée dans les langues kazakh et russe. 

3) Les réponses aux demandes des citoyens et des organisations doivent être faites en kazakh ou dans la langue de la communication inter-ethnique. 

4) Les cachets et les timbres doivent porter des titres seulement en kazakh. 

5) L’apprentissage de la langue officielle doit être libre de la part des employés du Ministère et du pouvoir judiciaire. 

6) Les messages postaux télégraphiques dans les frontières de la République peuvent être en kazakh et en russe.

Lors d'une déclaration publique, le président Noursoultan Nazarbaïev a fait cette mise au point, qui résume d'une autre façon la politique linguistique du gouvernement: 

En ce qui concerne le statut de la langue, nous avons déclaré le kazakh langue officielle pour sauver cette langue. Le russe a un statut de langue internationale de communication. Personne n'est sanctionné pour la méconnaissance d'une de ces langues. Tout le reste n'est que de la manipulation de certains politiciens russes comme Jirinovski, qui veulent agiter les Russes de la diaspora au Kazakhstan, en Ukraine ou dans les pays baltes.

Mentionnons que Vladimir Jirinovski (cité par Nazarbaïev) est un politicien ultranationaliste russe (militariste et pro-serbe), le chef du Parti libéral-démocrate et un ancien vice-président de la Douma russe (Chambre basse du Parlement) sous Boris Eltsine. 

Jirinovski est réputé pour ses propos extravagants et souvent xénophobes. Il s'est rendu particulièrement célèbre en juin 2001 lorsqu'il s'est lancé à la Douma dans une diatribe tonitruante contre les femmes pour demander qu'elles soient bannies des postes de juge, d'économiste, de médecin et même cuisinière! Il s'était fait répondre par Mme Tatiana Koryagina, une économiste renommée, par ces mots: «Peut-être serait-il effectivement préférable pour nos femmes de rester dans leur cuisine, si nos concitoyens n'étaient pas obligés de voir tant d'hommes idiots se produire sur leur écran de télévision et si la brillante présentation de Vladimir Jirinowski n'avait pas été aussi incohérente que d'habitude.» En novembre de l'année précédente, le député Jirinovski avait fait rire de lui en soumettant à la Douma une proposition visant à légaliser la polygamie, qui aurait autorisé les hommes à avoir jusqu'à quatre épouses. Selon lui: «Il s'agit de légaliser les relations déjà existantes». Dans son esprit, une telle loi aurait permis de résoudre les problèmes démographiques et sociaux du pays, puisque «20 millions de femmes russe ne peuvent pas se marier actuellement». Jirinovski est considéré comme un opposant politique au président kazakh. Il n'en demeure pas moins que la politique kazakh a eu pour effet de réduire les services offerts en russe. 

- La toponymie

En ce qui a trait aux toponymes, l'article 19 de la Loi sur les langues prévoit que les dénominations kazakh doivent être reproduites en d'autres langues, et ce, en conformité avec les règles de translittération de ces langues: 

Article 19

Les noms traditionnel kazakh et historiquement formés des localités habitées, des rues, des places, aussi bien que d'autres lieux géographiques, doivent être reproduites en d'autres langues en conformité avec les règles de translittération. Les noms des organisation étatiques et des subdivisions administratives seront rédigés dans la langue officielle et la langue russe. [...]

Depuis l'indépendance, des noms ou dénominations telles que Marx, Engels, Lénine, Gorki, Komsomol, Révolution d'Octobre, Amitié entre les peuples, etc., sont disparus pour faire place aux noms locaux, par exemple, au profit de Rachidov, un ancien premier secrétaire communiste (corrompu). Les russophones ne voient pas d'un bon oeil ce retournement de situation qui les défavorise au plan de la visibilité linguistique

Cependant, en général, les personnages historiques choisis pour représenter le Kazakhstan — soit ceux qui donnent leur nom aux rues, qui sont imprimés sur les billets de banque et qui font l'objet de célébrations nationales — sont plutôt des figures littéraires ou, de toute façon, de l'histoire culturelle avec, entre autres des musiciens, des ethnographes ou des écrivains. Parmi ceux-ci, il faut mentionner le cas abondamment exploité du poète et philosophe Abaï (1845-1904), qui symbolise à la fois le patrimoine littéraire kazakh moderne et le prestige de la tradition nomade. En revanche, à Achkabad, l'avenue Karl-Marx continue de longer les édifices ministériels; pour ses 60 ans, le 6 juillet, le président du Kazakhstan s'est offert un mont Nazarbaïev. De façon générale, les réformes toponymiques ont rendu aux localités leur nom kazakh d'origine ainsi que favoriser le passage de la transcription russe à la transcription kazakh.

4.3 Les langues de la justice

L'administration de la justice n'est pas en reste, car les tribunaux doivent utiliser la langue officielle, mais l'emploi du russe et d'autres langue sont possibles, selon les besoins.  Ainsi, l'article 13 de la Loi sur les langues dans la république du Kazakhstan stipule:

Article 13

La procédure judiciaire dans la république du Kazakhstan sera conduite dans la langue officielle, l'emploi du russe et d'autres langues étant, en cas de besoin, également applicable dans la procédure.

Quant à l'article 14 de la Loi sur les langues, qui porte sur la langue des mesures dans les infractions administratives de la loi, il décrit: «La procédure dans les infractions administratives à la loi seront conduites dans la langue officielle et, si cela s’avère nécessaire, également en d'autres.» Enfin, le Décret constitutionnel no 2694 sur les tribunaux et le statut des juges du 20 décembre 1995 déclare ce qui suit: 

Le kazakh et le russe sont tous les deux officiels dans les tribunaux de la République; la langue de la majorité résidant dans la localité donnée peut également être employée.

Rappelons l'article 159 de la Constitution du 20 avril 1978, alors que le Kazakhstan s'appelait la République socialiste soviétique du Kazakhstan:

Article 159

1) La procédure judiciaire dans la RSS du Kazakhstan est conduite dans les langues kazakh ou russe ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée. 

2) Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

Les dispositions de la Constitution de 1995 et celles de 1978 se ressemblent en plus d'un point, mais la dernière version apparaît moins précise. Dans les faits, la plupart des procès continuent, par habitude, de se dérouler en russe, car presque tout le monde parle le russe. Progressivement, le kazakh fait son nid de la part des employés du Ministère, mais les citoyens continuent généralement de recourir au russe. Il est à prévoir que, dans le futur, l'usage du kazakh est appelé à augmenter sensiblement.   

4.4 Les langues de l'éducation

La législation concernant l'éducation est précisée dans la Constitution, la Loi sur les langues et la Loi sur l'éducation. L’article 30 de la Constitution de la République énonce:

Article 30

1) L’éducation secondaire gratuite dans les établissements nationaux d’enseignement est garantie aux citoyens. L’éducation secondaire est obligatoire.

2) Le citoyen a le droit de recevoir, sur la base de concours, l’éducation supérieure gratuite dans un établissement national d’enseignement supérieur. La réception de l’éducation payante dans les établissements d’enseignement privés s’effectue sur ces bases et dans l’ordre établi par la loi.

3) L’État établit les standards généraux d’éducation. Les activités de tout établissement d’enseignement doivent correspondre à ces standards.

Le système de l’éducation de la République du Kazakhstan comprends les ordres suivants: l’enseignement préscolaire, l'enseignement primaire, l’éducation secondaire générale, l’enseignement et l’éducation extrascolaire, l’éducation familiale, l’enseignement professionnel et technique, l’enseignement supérieur, l’enseignement après la terminaison des études supérieures, la perfection de qualification et la formation des cadres et l’enseignement «supplémentaire».

L'article 16 de la Loi sur les langues précise ce qui suit au sujet des établissements d'enseignement: 

Article 16

1) Le fonctionnement des établissements scolaires à l’intention des enfant préscolaires est assuré dans la langue officielle en république du Kazakhstan et, dans les zones d'habitation réservées aux groupes nationaux, dans leur langue maternelle. 

2) La langue d'enseignement dans les jardins d'enfant et les organismes similaires est reconnue par les organismes locaux exécutifs en ce qui a trait à la composition ethnique du contingent scolaire.

3) L'enseignement supérieur secondaire et secondaire spécial est assuré en république du Kazakhstan dans la langue officielle, en russe et, si cela est nécessaire et possible, en d'autres langues. 

4) La langue officielle et la langue russe seront des matières obligatoires, et les établissements scolaires publics et privés doivent enseigner ces matières dans les programmes éducatifs.

Par ailleurs, selon Loi sur l’éducation du 18 janvier 1992 :

1) Les établissements d'enseignement doivent participer à l'étude active, à l'utilisation et au développement du kazakh comme une langue officielle partout sur le territoire de la République, aussi bien que dispenser librement l'apprentissage du russe.

2) Les minorités nombreuses et concentrées sur une base ethnique doivent bénéficier des conditions pour créer ou recevoir le soutien de l’État pour des établissements éducatifs et recevoir leur instruction dans leur langue maternelle.

3) Pour les groupes ethniques peu nombreux et dispersés, des activités parascolaires et des écoles du dimanche peuvent être créées.

Il demeure quand même curieux que la Loi sur les langues ne mentionne jamais que deux langues: le kazakh et le russe. Dans aucun article, on fait mention d'une seule des nombreuses langues minoritaires. Le texte parle des «autres langues» ou de «langue maternelle», mais n'en nomme aucune. Il s'agit là d'une omission qui en dit long sur le faible intérêt que portent les dirigeants kazakh aux langues minoritaires des nationalités. 

- Les établissements d'enseignement

D'après des sources gouvernementales, on compterait au Kazakhstan plus de 1900 établissements d’enseignement préscolaire (crèches et écoles maternelles) fréquentés par 184 000 enfants. Le système de l’enseignement primaire/secondaire comprend 8027 écoles (pour trois millions d'élèves), 131 gymnases, 85 lycées, 62 écoles de soir, 31 écoles d’études du jour et par correspondance, 21 centres d’enseignement secondaire pour les adultes, 40 maisons d’enfant du type général (pour 5066 élèves), 43 maisons d’enfant du type familial (pour 266 élèves), 48 écoles-internats du type général (pour 15 647 élèves), 22 écoles-internats pour les orphelins (pour 3881 élèves), 249 internats auprès des écoles (pour 8250 élèves), 32 écoles-internats pour les handicapés (pour 4853 élèves). La population étant très dispersée, le Kazakhstan offre plusieurs programmes d’enseignement à distance pour permettre aux étudiants des régions éloignées de poursuivre leurs études.

Compte tenu des besoins des communautés ethniques, l’enseignement primaire/secondaire est effectué en sept langues dans 3291 écoles en kazakh, 2406 en russe, 2138 en kazakh et russe, 77 en ouzbek, 13 en ouïgour, 6 en tadjik, en ukrainien et en allemand. Dans les zones d’habitation concentrée des ethnies peu nombreuses, l'enseignement de la langue maternelle est dispensé dans la langue maternelle, surtout dans les «écoles du dimanche». Dans la plupart des écoles minoritaires, l'enseignement se déroule dans la langue maternelle, mais des cours de kazakh, de russe, d'arabe et d'anglais peuvent aussi être dispensés.

Dans le système de l’enseignement supérieur, on compte quelque 126 établissements, dont 53 établissements publics et  73 établissements privés. Le Kazakhstan accueille aussi les étudiants étrangers. Dans 47 établissements d’enseignement supérieur, quelque 3598 étudiants en provenance de 43 pays du monde, y compris ceux des États de la CEI et des pays baltes, font leurs études.

- La prédominance du russe

Cela dit, les écoles reflètent la domination effective de la langue russe. Il faut savoir que les parents peuvent choisir le kazakh ou le russe comme langue d’enseignement pour leurs enfants. Le gouvernement ouvre de plus en plus d’écoles en kazakh au fur et à mesure que cette langue se substitue au russe. De plus, certaines familles envoient aussi leurs enfants dans des écoles islamiques appelées madressah où l'on enseigne aussi l'arabe coranique.  

Malgré des efforts visant à augmenter le nombre d'écoles où le kazakh est la langue première de l'éducation, le russe continue d'assurer sa prééminence, et ce, même après le milieu des années quatre-vingt-dix. Par exemple, toute proportion gardée, on compte deux fois plus d'écoles en russe qu'en kazakh. L'enseignement se donnerait dans la langue officielle dans à peine 23 % des établissements préscolaires et dans 40 % des écoles d'enseignement général dont le nombre diminue constamment, car les parents transfèrent leurs enfants des écoles kazakh vers les écoles russes où le niveau de l'enseignement est traditionnellement plus élevé. 

Un projet de développement de l'enseignement secondaire élaboré en 1997, de même que le programme-cadre des établissements d'enseignement général prévoyaient une diminution du temps consacré à l'enseignement du russe dans les écoles primaires. Dans les écoles secondaires, le russe est maintenant considéré comme une «langue étrangère», car les élèves ont le choix entre le russe et une autre langue étrangère (souvent l'anglais, l'allemand, l'arabe ou le français). Au Kazakhstan, il semble exister un courant d'opinion voulant que, compte tenu des déficiences terminologiques dans les domaines de la science et de la technique, le passage au kazakh comme langue d'enseignement diminuerait la qualité de l'enseignement, notamment dans l’enseignement supérieur.

Bien que les établissements d'enseignement supérieur montrent maintenant un augmentation du choix en faveur de l'enseignement en kazakh, le russe est employé comme une langue d'instruction pour la majorité des étudiants. Toutefois, la part des étudiants russes dans les établissements d`enseignement supérieur continue de diminuer, tandis que celle des Kazakh a tendance à s'accroître. 

- Les enseignants

Depuis la politique de kazakhisation, les enseignants qui s'expriment en kazakh sont payés de 15 % à 20 % de plus que ceux qui utilisent le russe. Par ailleurs, les enseignants doivent faire face à de nouveaux défis, car la plupart d’entre eux ont étudié en russe, alors que les écoles ont besoin de professeurs pouvant enseigner le kazakh. 

Quant aux manuels de classe datant de l’époque russe, ils sont devenus aujourd'hui désuets. Ces manuels diffusaient l'idéologie soviétique! Le gouvernement a décidé de réécrire l'histoire du pays. Il s'agit en effet pour le Kazakhstan de «mettre en valeur sa spécificité historique», de «rétablir une mémoire collective tronquée» et de «créer une image du passé national susceptible d'inspirer aux Kazakh confiance dans l'avenir». Ça, c'est la propagande officielle. Mais d'autres diront que la réécriture de l'histoire revêt l'«allure d'un procès sans appel de la Russie et de l'URSS», un procès dont la kazakhisation s'incarne dans la «réhabilitation des personnages kazakh» et des «événements occultés par l'historiographie soviétique». En somme, les historiens kazakh doivent s'efforcer de reconstruire une histoire qui légitime l'État indépendant du Kazakhstan actuel. Pour le moment, comme l’impression de nouveaux manuels coûte cher, les nouveaux manuels «revisités» écrits en kazakh font cruellement défaut.

4.5 Les médias

En principe, la presse est libre au Kazakhstan, même si les médias sont sous la surveillance étroite du pouvoir. La situation semble s'être sensiblement dégradée au cours des dernières années. Soulignons que la propre fille du président Nazerbaïev est à la tête d’un important groupe de presse, lequel a racheté un grand nombre de périodiques et journaux. D’une manière générale, l’ensemble des médias est soumis à des pressions continuelles, au moyen d’amendes ou de tracasseries administratives, voire en empêchant l’impression et la diffusion de tout matériel suspect aux yeux des autorités. 

En vertu de l'article 18 de la Loi sur les langues, le comité audiovisuel national Gosteleradio a imposé à la télévision un quota horaire de transmission en langue kazakh afin de limiter la part des transmissions en russe et de faire en sorte que celles-ci n'excèdent pas en temps les diffusions en kazakh. C'est pourquoi 50 % des émissions de toute la radiodiffusion doivent être en kazakh: 

Article 18

1) Le fonctionnement de la langue officielle et des autres langues sera assuré en ce qui a trait aux imprimés et aux médias dans la république du Kazakhstan.

2) Afin de favoriser le médium nécessaire et le fonctionnement de la langue officielle à son maximum, le volume des émissions de télévision et des canaux de radio en kazakh, sans tenir compte de leurs formes de propriété, ne doit pas être moidre en durée que le volume total des émissions en d'autres langues.

Dans la presse écrite, en août 1999, on comptait au Kazakhstan 689 journaux, 161 magasines, 157 médias électroniques et 9 agences d'information. La moitié de tous les journaux et magazines sont aujourd'hui en russe; sur 1000 publications, quelque 350 se font en deux langues (kazakh-russe) et une centaine en d'autres langues. La production nationale est très «encouragée» au moyen d'incitations fiscales et de ristournes sur la production locale. L'autorisation d’utiliser des programmes étrangers, notamment russes, a été limitée à 50 % du temps d’émission depuis le 1er janvier 2002, et elle doit passer à 20 % à partir du 1er janvier 2003. 

Comme on peut s'y attendre, les journaux publiés en russe sont lus non seulement par la communauté russe, mais aussi massivement par les Kazakhs.  Parmi les journaux en langue russe, citons le Caravan (240 000 lecteurs), la Kazakhstanskaya Pravda (55 000), le Caravan-Blitz (45 000), l'Argumenty i Fakty - Kazakhstan, le Panorama (12 000), la Delovaya Nedelya (8000) et le Novoye Pokolenie (7000). La Kazakhstanskaya Pravda et le Novoye Pokolenie expriment plus ou moins officiellement le point de vue de la présidence et du gouvernement. Quant aux journaux en kazakh, mentionnons, entre autres, le Yeghemen Kazakhstan (62 000), l’édition de la Société républicaine pour l’avancement de la langue kazakh Ana Tili («Langue maternelle») (42 000), les journaux pour les jeunes Zhas Alash (22 000) et Ulan (16 000).  Le gouvernement encourage la diversité des expressions culturelles et linguistiques: de nombreux journaux et publications paraissent, outre en kazakh et en russe, en ukrainien, en coréen, en allemand (les médias dans ces langues ont été privatisés, mais continuent de recevoir des subventions publiques), en ouïgour (également subventionné), en doungane, en turc, en anglais, en arabe et en polonais. Les journaux en kazakh expriment habituellement le point de vue du gouvernement.  Le gouvernement a subventionné quelque 472 périodiques en kazakh, mais seulement 60 périodiques bilingues russe/kazakh, tout en s'assurant un certain contrôle sur les contenus véhiculés. 

Du côté des médias électroniques, on compte à Almaty huit chaînes de télévision; certaines d'entre elles sont russes et diffusées à partir de Moscou. Les chaînes locales sont aussi en langue russe, car le russe demeure encore le plus grand moyen de communication dans le pays. Sur 200 studios de télévision et sociétés de radio-télévision, quelle que soit leur forme de propriété, seulement trois émettent en kazakh. Ces dernières années, certains programmes de télévision sont diffusés en kazakh. Beaucoup d'émissions sont diffusées en anglais, surtout des films américains de mauvaise qualité. Certains films européens et surtout français sont également diffusés. Les émissions de 44 studios de télévision utilisent 12 langues différentes et celles de 18 stations de radio, 6 langues. La télévision d’État diffuse des séries et des émissions en kazakh et en russe. 

4.6 La vie économique

La Loi sur les langues établit des règles particulières pour l'emplacement de divers textes où la langue kazakh est employée. La version en kazakh doit toujours apparaître dans la partie supérieure ou à gauche, alors que la version en langue russe doit apparaître en-dessous ou à droite; les textes bilingues doivent être de taille égale. D'autres versions étrangères peuvent être employées, mais elles doivent être en-dessous ou à droite (à la place du russe). Notons que ces règles s'appliquent à la conception de la publicité, à l'«information visuelle» et aux cachets des entreprises. À ce sujet, citons les huit paragraphes de ce long article 21 de la Loi sur les langues:

Article 21

1) Le texte des cachets et des timbres des organismes de l’État doivent contenir des dénominations dans la langue officielle. 

2) Le texte des cachets et des timbres des entreprises, indépendamment de leurs formes de propriété, seront rédigés dans la langue officielle et la langue russe. 

3) Les documents, les enseignes, la publicité, les avis, les tarifs et autres informations visuelles seront rédigées dans la langue officielle et la langue russe et, si cela s’avère nécessaire, également en d'autres langues. 

4) Les étiquettes avec des renseignements particuliers, les inscriptions, les modes d’emploi des produits fabriqués au Kazakhstan doivent contenir toute information nécessaire dans la langue officielle et la langue russe. 

5) Les étiquettes avec des renseignements particuliers, les inscriptions et les modes d’emploi des produits fabriqués à l’étranger seront accompagnés, aux frais des organisations d'importation, de la traduction dans la langue officielle et de la langue russe. 

6) Tous les documents d'information visuelle seront placés dans l'ordre suivant : à gauche ou au-dessus, dans la langue officielle; à droite ou en-dessous, en langue russe, et l’égalité dans la taille des lettres sera exigé. 

7) Si cela est nécessaire, il est possible, dans les documents d’information visuelle, de fournir de manière additionnelle des textes en d'autres langues. Dans ce cas, la taille de ce type de texte ne doit pas excéder les exigences indiquées par les lois normatives légales. 

8) Dans l'information orale, de même que dans la publicité et les avis de même nature, la langue officielle et le russe sont employés et, si cela est nécessaire, également d'autres langues.

Les étiquettes commerciales contenant l'information et des instructions concernant des marchandises fabriquées au Kazakhstan doivent contenir l'information appropriée en langues kazakh et russe. Dans le cas de marchandises fabriquées à l'extérieur du Kazakhstan et importées, la Loi sur les langues engage la responsabilité de l'importateur à fournir et payer pour les traductions d'étiquettes en kazakh et en russe. Il est possible aussi d'enregistrer des marques déposées dans des langues autres que le kazakh ou le russe. Le Code civil du Kazakhstan accorde le droit au détenteur l'usage exclusif d'une marque déposée dans une langue donnée, ce qui inclut la publicité. Selon la Loi sur les langues, il n'existe pas d'exception pour des marques déposées, mais n'importe quel visiteur dans les grandes villes remarquera des panneaux d'affichage et des publicités en russe, en anglais, en allemand ou en d'autres langues. Néanmoins, l'obligation de rédiger des enseignes commerciales en kazakh a contribué à modifier le paysage linguistique et visuel du Kazakhstan. 

Enfin, la Loi sur les langues touche aussi la langue des transactions commerciales. L’article 15 de cette loi oblige tout individu ayant une résidence permanente au Kazakhstan et toute personne morale ou toute succursale fonctionnant légalement sur le territoire de la République à employer le kazakh et/ou le russe dans toutes les transactions commerciales. Cela signifie que les offres, annonces, listes de prix, modes d’emploi, manuels d’entretien, certificats de garantie, factures, reçus, accusés de réception et informations doivent être rédigés en kazakh et/ou en russe; on peut penser qu'il en est ainsi — en remplaçant  le russe par la langue étrangère — des descriptions des marchandises étrangères, des services, des offres et de la publicité employés dans ces transactions. Voici le libellé de cet article 15 de la loi : 

Article 15

1) Toutes les transactions des personnes physiques et morales dans la république du Kazakhstan effectuées par écrit seront rédigées dans la langue officielle et en russe, la traduction dans d'autres langues étant jointe dans les cas jugés nécessaires. 

2) Les transactions avec des personnes morales étrangères sont rédigées par écrit, puis présentées dans la langue officielle et une langue acceptable pour les parties.

Notons que la loi n'a rien prévu en ce qui a trait aux sociétés utilisant Internet, même s'il s'agit parfois d'informations dites visuelles. Le fait qu'on ne trouve aucune disposition à ce sujet ne supprimerait aucunement le fait que l'usage de la langue kazakh demeure obligatoire. 

Il n'est pas facile de résumer la politique linguistique du Kazakhstan dans la mesure où elle présente des ambiguïtés et accuse de graves limites. C'est une politique de valorisation de la langue officielle, celle de l'ethnie titulaire, les Kazakhs. Le problème, c'est que la langue kazakh avait subi les affres de la politique soviétique d'assimilation durant un bon demi-siècle. Le kazakh était devenu une langue reléguée aux conversations informelles à la maison ou entre amis. Le russe prenait toute la place au point où, dans les lieux publics des villes, on n'entendait pratiquement plus parler le kazakh. 

Or, la politique de kazakhisation n'a pas rempli toutes ses promesses, le russe étant demeuré une langue incontournable dans l'Administration publique, la santé, l'éducation et les médias. Si le kazakh est devenu la langue officielle, le russe est resté la langue du travail et des affaires.

De plus, cette politique de kazakhisation ne semble pas faire l'unanimité dans le pays. D'une part, elle ne fait pas l'objet d'une revendication consensuelle au sein de la société kazakh ni d'une pratique généralisée, car de nombreux Kazakh croient qu'il faut conserver le russe et l'utiliser même en priorité; d'autre part, la kazakhisation entreprise par le gouvernement s'inscrit en même temps dans une certaine valorisation du caractère multiethnique du pays, ce qui impliquerait une identité multiculturelle kazakh dépassant les différences ethniques. Ce n'est guère le cas! Il est difficile de valoriser en même temps l'idéologie de l'homogénéité ethnique et celle de la pureté culturelle dans un pays très multiethnique.

Comme il fallait s'y attendre, la politique linguistique suscite la désapprobation de la communauté russe. Dès août 1997, les leaders de la communauté russe du pays ont durement critiqué la nouvelle politique linguistique du Kazakhstan. Ils ont vivement demandé au Parlement de prendre «des mesures concrètes» pour protéger les droits des locuteurs russes du Kazakhstan qui, soulignaient-ils, comptent plus de la moitié de la population. Selon Mme Alexandra Dokutchaeva, présidente du mouvement nationaliste LAD de défense des minorités slaves, la situation paraissait inacceptable pour les russophones: «Nos droits doivent être respectés. La langue russe doit redevenir la langue officielle puisqu'elle est majoritairement parlée dans le pays. Nous devons aussi obtenir la double nationalité russe et kazakhe.» Il semble bien que la communauté russe n'ait pas été clairement entendue.

Bien que la politique de kazahisation paraisse légitime à plus d'un titre, elle ne favorise guère le respect des groupes minoritaires dans le pays. Forcément, une telle politique se fait au détriment des communautés minoritaires faibles, c'est-à-dire tous les groupes à l'exception des russophones. Pour les tenants du bilinguisme, la politique linguistique de kazakhisation est trop restrictive à l'égard du russe. Selon certains, elle ne compromettrait pas uniquement la situation des russophones, mais elle nuirait au niveau général de l’éducation — tout l’enseignement, y compris l’enseignement supérieur, serait passé d’urgence au kazakh, sans préparation de programmes, sans formation adéquate des maîtres, sans normalisation des terminologies, etc. —  et aussi à l’économie du Kazakhstan, puisque la difficulté d’avoir accès à l’enseignement en russe serait l’une des principales causes de l’émigration de la population russophone, en particulier de la part des spécialistes. La vision monolithique du gouvernement est rejetée par la communauté russe.

Cette situation a également entraîné une certaine détérioration des relations inter-ethniques. C'est d'ailleurs ce que révélait une enquête publiée en août 2000 dans le périodique Kontinent (Almaty): seuls 4,2 % des personnes interrogées estimaient que l’harmonie inter-ethnique existe au Kazakhstan, alors que 30,7 % en doutaient et que 23,1 % affirmaient qu’elle n’existe pas. L’enquête montre par ailleurs qu’il existe une perception différente de la situation entre les Kazakhs dits «de souche» et les autres groupes nationaux: 66 % des Kazakh estiment que le kazakh devrait devenir la seule langue officielle du pays, alors que 73,9 % des non-Kazakh pensent qu’il devrait y avoir au moins deux langues officielles (le kazakh et le russe). 

Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, le gouvernement kazakh a même modifié son attitude vis-à-vis des minorités en devenant plus répressif, notamment à l'égard des Ouïgours. En 1995, un accord de coopération a été signé entre la Chine et le Kazakhstan; cet accord comportait une clause dans laquelle le gouvernement kazakh s’engageait à lutter contre les séparatistes — il s’agit en l'occurrence du séparatisme ouïghour — sur son territoire. Rappelons qu'on compte 210 000 Ouïgours au Kazakhstan, tandis qu'environ un million de Kazakh sont installés dans la région autonome chinoise du Xianjiang. C’est à la suite de cet accord que la répression contre le «séparatisme» s’est accélérée, le gouvernement chinois continuant de faire pression auprès du Kazakhstan. Bref, pour les nationalités du Kazakhstan, leur pays est perçu avant tout comme «un État pour les Kazakhs» et l'officialisation de la langue kazakh n'a pas entraîné un sentiment d'identité collective. Étant donné que la politique actuelle ne semble pas devoir être pour le moment remise en question, on peut s’attendre à ce que les relations inter-ethniques au Kazakhstan se détériorent dans les années à venir. 

En fait, la politique de kazahisation se justifie en raison de la relative faiblesse numérique de l’ethnie kazakh (53 %), de la grande superficie du pays (difficile à contrôler) et de l’importance socio-économique des Russes concentrés dans le Nord, ce qui fait craindre une guerre civile ou une sécession d’une partie du pays, la grande hantise du gouvernement. Mais la question linguistique a dérapé —  il n'y a jamais eu de participation de la part des citoyens ni discussion publique — et elle est devenue extrêmement politisée. Plusieurs y voient surtout un instrument de discrimination basée sur la langue et un moyen de se débarrasser de l'encombrante communauté russe. 

Quoi qu'il en soit, c'est l'évolution démographique, pour l'instant en faveur des Kazakh, qui sera le facteur décisif le plus important dans la réussite du processus de kazakhisation linguistique. Le démographe national kazakh, M. Tatimov, déclarait: «Le XXIe siècle appartiendra aux kazakhophones.» Il n'en demeure pas moins que le Kazakhstan a encore beaucoup de chemin à faire pour parvenir à un juste équilibre entre les aspirations légitimes de l'ethnie titulaire et les droits des nationalités.   

Dernière révision: 13 janvier, 2016

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