République d'Ouzbékistan

Ouzbékistan

(Uzbekiston Republikasi)

 

 
Capitale: Tachkent
Population: 25,9 millions (2003)
Langue officielle: ouzbek
Groupe majoritaire: ouzbek (65,6 %)
Groupes minoritaires: tadjik (7,7 %), russe (5,7 %), kazakh (3,8 %), tatar (2,2 %), karakalpak (1,9 %), kirghiz (1,6 %), coréen, turkmène, arménien, azéri, ukrainien, yiddish, ouïgour, bachkir, farsi, etc.
Système politique: régime présidentiel de type parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 4, 18, 90 et 115 de la Constitution de 1992
Lois linguistiques: Loi sur la langue officielle de la république d'Ouzbékistan (1989), Loi sur les partis politiques (1997).

1 Situation géographique

La république d’Ouzbékistan (en ouzbek: Uzbekiston Republikasi) est un État d’Asie centrale bordé au nord par le Kazakhstan, à l’est par le Kirghizistan, au sud-ouest par le Tadjikistan, au sud par l’Afghanistan et au sud-est par le Turkménistan (voir la carte de l'Ouzbékistan).

En réalité, les grands voisins sont surtout le Kazakhstan qui ceinture le pays d’est en ouest, puis le Turkménistan qui occupe toute la frontière ouest. La superficie totale de l’Ouzbékistan est de 447 400 km² (France: 543 965 km²), soit l’équivalent du Maroc (446 550 km²) ou de la Suède (449 964 km²).

La capitale du pays est Tachkent, située à l’extrémité est du pays, presque à la frontière du Kazakhstan, du Kirghizistan et du Tadjikistan. Sur le plan administratif, le pays est divisé en douze régions, mais l’Ouzbékistan abrite, au nord-ouest, la Région autonome de Karakalpakie, qui occupe à l’ouest de la mer d’Aral quelque 164 900 km² (équivalent à la Tunisie), soit près de 37 % du territoire national.

L'Ouzbékistan est un pays très désertique, dont seulement 10 % des terres sont exploités par l'homme. Le pays compte l'un des déserts les plus étendus de toute l'Asie centrale, le Kizil-Koum. De plus, une partie du désert du Karakoum, présent surtout au Turkménistan, traverse également le pays au sud-ouest.

2 Données démolinguistiques

En 2003, l’Ouzbékistan comptait quelque 25,9 millions d’habitants. C’est le pays d’Asie centrale le plus peuplé. Les statistiques gouvernementales concernant la répartition ethnique et linguistique datent de 1992. 

2.1 La majorité ouzbek

La majorité des habitants du pays (17 millions représentant 65,6 % de la population) parlent l’ouzbek, une langue turcique) de la famille altaïque. L’ouzbek est parlé par au moins 18 millions de locuteurs dans le monde, dont 873 000 au Tadjikistan, 550 000 au Kirghizistan, 400 000 au Turkménistan et 393 000 dans d’autres régions dont l’Afghanistan et la Chine. On peut affirmer que la moitié de la population d'Asie centrale est ouzbek, si l’on tient compte des populations ouzbeks du Turkménistan, du Kazakhstan, du Kirghizstan et du Tadjikistan. En Ouzbékistan, la langue ouzbek officielle est l’ouzbek du Nord, lequel se subdivise en quelques variétés dialectales (karluk, kipchak et oghuz). Les Ouzbeks pratiquent la religion musulmane sunnite.

2.2 Les minorités nationales

Les langues minoritaires sont très nombreuses en Ouzbékistan, plus d'une cinquantaine. Suite au départ de nombreux russophones, ceux-ci ne constituent plus la minorité linguistique la plus importante. Elle a été remplacée par les Tadjiks 7,7 %), lesquels parlent une langue indo-iranienne. Les russophones suivent avec une population de 1,5 million de personnes, soit 3,8 % de la population.

Peuple Langue Appartenance linguistique Population %

Ouzbeks

ouzbek du Nord famille altaïque (turcique) 17 000 000 65,6 %
Tadjiks Tadjik groupe indo-iranien 2 000 000 7,7 %
Russes russe groupe slave 1 500 000 5,7 %
Kazakhs kazakh famille altaïque (turcique) 992 000 3,8 %
Tatars tatar famille altaïque (turcique) 574 200 2,2 %
Karakalpaks karakalpak famille altaïque (turcique) 505 600 1,9 %
Kirghiz kirghiz famille altaïque (turcique) 420 000 1,6 %
Coréens coréen famille coréenne 250 000 0,9 %
Tatars de Crimée turc de Crimée famille altaïque (turcique) 232 100 0,9 %
Turkmènes turkmène famille altaïque (turcique) 149 200 0,5 %
Turcs (Géorgiens musulmans) turc famille altaïque (turcique) 130 400 0,5 %
Arméniens arménien isolat indo-européen 59 600 0,2 %
Azéris azéri du Nord famille altaïque (turcique) 54 500 0,2 %
Ukrainiens ukrainien groupe slave 48 600 0,1 %

Juifs

yiddish de l'Est groupe germanique 44 900 0,1 %
Ouïgours (Kashgar-Turki ) ouïgour famille altaïque (turcique) 43 800 0,1 %
Bachkirs bachkir famille altaïque (turcique) 42 600 0,1 %
Persans farsi de l'Ouest groupe indo-iranien 30 400 0,1 %
Biélorusses biélorusse groupe slave 19 100 0,0 %
Mordves erzya famille ouralienne 14 600 0,0 %
Tchouvaches tchouvache famille altaïque (turcique) 12 300 0,0 %
Boukhariques (Juifs) boukharique
(judéo-persan)
groupe indo-iranien 10 600 0,0 %
Luli (Tsiganes) domari groupe indo-iranien 9 700 -
Moldaves roumain langue romane 7 300 -
Ossètes ossète groupe indo-iranien 7 100 -
Géorgiens géorgien famille caucasienne 5 700 -
Lesghiens lesghien famille caucasienne 3 700 -
Mari (Cheremis) mari famille ouralienne 3 600 -
Polonais polonais groupe slave 3 600 -
Lacks lack famille caucasienne 3 400 -
Oudmourts oudmourt famille ouralienne 3 000 -
Bulgares bulgare groupe slave 2 600 -
Darguines darguine (dargwa) famille caucasienne 2 400 -
Kurdes kurde groupe indo-iranien 2 200 -
Pashtounes (Afghans) pashtou groupe indo-iranien 2 000 -
Lituaniens lituanien groupe balte 2 000 -
Dunganes (Hui/Huizui) doungane famille sino-tibétaine 1 600 -
Lettons letton groupe balte 1 300 -
Tchétchènes tchétchène famille caucasienne 1 200 -
Circassiens (Kabardes) kabarde famille caucasienne 1 100 -
Estoniens estonien famille ouralienne 1 000 -
Chinois han mandarin famille sino-tibétaine 1 000 -
Avars avar famille caucasienne 900 -
Koumiks koumik famille altaïque (turcique) 800 -
Bouriats bouriat famille altaïque (mongol) 700 -
Komi komi-zyrian famille ouralienne 700 -
Kalmiks kalmik-oirat famille altaïque (mongol) 600 -
Karachaï karachaï-balkar famille altaïque (turcique) 500 -
Tabassarans tabassaran famille caucasienne 500 -
Shoriens shor famille altaïque (turcique) 300 -
Hongrois hongrois famille ouralienne 200 -
Vietnamiens vietnamien famille austro-asiatique 200 -
 

Les Tadjiks (7,7 %) et les Kazakhs (3,8 %) représentent des minorités non négligeables (voir la carte linguistique). Les Tadjiks sont concentrés à Bukhara (au centre-ouest) et à Samarkand (au sud), alors que les Kazakhs résident essentiellement dans des secteurs près de Tachkent et Bukhara. Quant aux Karakalpaks (2,5 %), ils vivent dans le nord-ouest du pays, soit dans la république autonome de Karakalpakie.

Les Russes constituaient la minorité la plus importante avec 8,3 % de la population totale au moment de l'indépendance. Cependant, à l’instar des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, la minorité russe a diminué ces dernières années, en raison du retour des Russes en Russie; leur nombre ne représente plus maintenant que 5,7 %; on estime que la colonie russe aurait perdu environ le quart de ses ressortissants. La plupart des russophones (de même que les Ukrainiens) vivent dans la capitale, Tachkent, et dans d’autres centres industriels du pays. 

Viennent ensuite les Tatars (2,2 %), les Karakalpaks (1,9 %) dans la région autonome de Karakalpakie , les Kirghiz (1,6 %), les Coréens (0,9 %), les Tatars de Crimée ou Turcs meskhètes (0,9 %), les Turkmènes, les Arméniens, etc. À l’exception du tadjik (une langue indo-iranienne), du russe et de l’ukrainien (langues slaves), toutes les langues minoritaires appartiennent au groupe turc (ou turcique) de la famille altaïque. Il est probable que les statistiques sous-estiment notamment le nombre réel de certaines communautés, comme les Tadjiks, car ces chiffres ne tiennent pas compte de ceux dont la langue maternelle est maintenant l’ouzbek; de plus, de nombreux Tadjiks ont, pour toutes sortes de raisons, déclaré lors du dernier recensement de 1992 être des Ouzbeks. Lorsqu'on consulte le tableau ci-dessus, on constate que l'Ouzbékistan compte une grand nombre de petites minorités provenant de diverses origines. Non seulement les langues européennes (slaves, romanes, germaniques, baltes), indo-iraniennes, altaïques, ouraliennes et caucasiennes sont-elles bien représentées, mais le pays compte aussi quelques langues austro-asiatiques (vietnamien), sino-tibétaines (chinois) et coréennes (coréen).

Depuis l'indépendance, un nombre significatif de non-Ouzbeks, incluant des Russes, des Juifs, des Ukrainiens et d'autres ont quitté le pays. Ainsi, entre 1985 et 1992, on estime que 800 000 personnes, surtout des Russes, ont quitté l’Ouzbékistan.

3 Données historiques

L’Ouzbékistan actuel correspond à l’ancienne province perse de Sogdiane formée par Cyrus au VIe siècle avant notre ère, puis conquise par Alexandre le Grand deux siècles plus tard, ensuite par les Turcs (VIe siècle de notre ère) et par les Arabes (VIIe-VIIIe siècles). À l’origine, les langues parlées sur l’actuel territoire de l’Ouzbékistan étaient d'origine iranienne, tels que le bactrien, le soghdien, le khorezmien, etc.

3.1 Turquification et islamisation

Mais les populations iraniennes furent soumises, probablement dès le VIe siècle, à la turquification, pour ensuite être islamisées. C’est ainsi que les habitants passèrent des langues iraniennes aux langues turques, dont l’ouzbek, et adoptèrent l’islam comme religion. Tout en appartenant à la famille altaïque, la langue ouzbek demeura toujours influencée par les langues d’origine persane (persan ou farsi, tadjik, etc.). Cela dit, certaines langues iraniennes résistèrent, comme en témoignent les langues tadjikes parlées encore en Ouzbékistan. D’ailleurs, au XIe siècle, le persan était demeurée la langue de la littérature, de la cour et de l’Administration. Cette tradition s’est même perpétuée dans certaines régions du pays (khanat de Khiva, khanat de Kokand et émirat de Boukhara) jusqu’à la révolution soviétique (révolution d’Octobre de 1917).

Après une autre période de domination turque (Xe-XIIe siècles), la région, qui avait pris le nom de Turkestan. Elle fut incorporée à l’Empire mongol de Gengis Khan (XIIIe siècle) et ensuite à celui de Tamerlan (XIVe siècle). Les khanats ouzbeks de Boukhara et de Khiva (Khorezm) apparurent au XVIe siècle, tandis que le khanat de Kokand fut formé au XVIIIe siècle. Au cours de cette longue période, les langues turques (turc, ouzbek, turkmène, kazakh, kirghiz, tatar, etc.) se sont peu à peu répandues dans la région aux dépens des langues iraniennes, aujourd’hui toutes minoritaires.

Au XIXe siècle, soit entre 1865 et 1873, le contrôle russe sur l’Asie centrale s’accentua et, en 1868, les khanats ouzbeks devinrent des vassaux de la Russie tsariste. Celle-ci favorisa la culture du coton en lieu et place des cultures extensives traditionnelles; la production du coton fut contrôlée par les Russes, ce qui entraîna d’importants conflits entre la population locale et les Russes. Dans le domaine linguistique, la Russie adopta diverses mesures visant à propager le russe dans les territoires conquis en Asie centrale. C’est ainsi que l'Administration tsariste n'utilisa que le russe, alors que des écoles furent ouvertes à la fois pour les enfants russes et les «autochtones» dans le but de faire utiliser par ces derniers la langue russe. En 1916, les Ouzbeks se révoltèrent contre les autorités russes, mais la rébellion fut sévèrement réprimée par le tsar.

3.2 L’influence soviétique

En 1917, eut lieu la Révolution russe de 1917. En Ouzbékistan, les bolcheviks furent grandement mis à mal par la révolte des Basmatchis, un mouvement de résistance qui ne cessa de combattre les forces soviétiques qu’en 1922.

Sous la domination soviétique, une nouvelle série d’entités politiques furent instaurées. En avril 1918, la République socialiste soviétique autonome (RSSA) du Turkestan, rattachée à la République socialiste fédérative soviétique (RSFS) de Russie, fut créée. Les États vassaux de Khiva et de Boukhara conservèrent leurs anciens territoires et devinrent des républiques officiellement indépendantes en 1920. Néanmoins, la langue russe acquit le rôle de langue officielle au même titre que l’ouzbek. Au moment de la révolution d’Octobre, l’ouzbek était écrit en alphabet arabe.

C’est en 1924 que la République socialiste soviétique d’Ouzbékistan (RSS) vit le jour, réunissant les territoires de l’ancienne RSSA du Turkestan et des républiques soviétiques de Khiva et de Boukhara. C’était la première fois que le mot Ouzbékistan était utilisé pour désigner une entité politique aux frontières bien délimitées. Quelques années plus tard, c’est-à-dire en 1927, les autorités soviétiques remplacèrent l’alphabet arabe utilisé dans la langue ouzbek par l’alphabet romain (latin). Les populations locales furent obligées d’apprendre le russe, alors que les Russes, de leur côté, n’apprirent jamais un seul mot de la langue ouzbek. Jusqu’en 1929, la RSSA du Tadjikistan continua de faire partie de la RSS d’Ouzbékistan, alors que l’ancienne RSSA de Karakalpakie ne la rejoignit qu’en 1936. Puis l’alphabet latin qui avait remplacé l’alphabet arabe fut à son tour substitué par l’alphabet cyrillique en 1940.

L’Ouzbékistan fut marqué par une explosion démographique à partir des années cinquante. En 1970, les Ouzbeks devinrent la troisième nation de l’URSS par sa population (après les Russes et les Ukrainiens). Au cours de la perestroïka, apparut un mouvement nationaliste ouzbek, dont les revendications allaient conduire à l'élaboration d'une Loi sur la langue adoptée le 21 octobre 1989 par le Soviet suprême de la RSS d’Ouzbékistan. La Constitution du 19 avril 1978 fut modifiée en 1989, ce qui entraîna la disposition suivante à l’article 75:

Article 75

1) L'ouzbek est la langue officielle de la RSS d'Ouzbékistan.

2) La RSS d'Ouzbékistan accorde tout le soin possible de l'État au développement de l'ouzbek et garantit son utilisation dans les organismes gouvernementaux et sociaux, dans les institutions culturelles, dans les institutions d'enseignement et autres.

3) En RSS d'Ouzbékistan, sur la base de l'égalité en droit, la libre utilisation de la langue russe en tant que langue des relations interethniques est garantie dans les organismes gouvernementaux et sociaux, dans les institutions culturelles, de même que les langues des autres peuples de l'URSS habitant dans la RSS d'Ouzbékistan.

4) Aucun privilège ou restriction dans l'utilisation de ces langues ou d'autres langues n'est autorisé.

Évidemment, les Russes n’apprécièrent guère cette «émancipation» de la langue ouzbek, mais de toute façon le démantèlement de l’URSS approchait, de même que l’indépendance de l’Ouzbékistan.

3.3 L’indépendance de l'Ouzbékistan

L’Ouzbékistan acquis son indépendance le 1er septembre 1991. Le premier secrétaire du Parti communiste de la république soviétique d’Ouzbékistan, Islam Karimov, devint président et instaura un régime autoritaire et répressif. Détenant l’essentiel du pouvoir, le président nommait les hâkim (gouverneurs) des provinces, décidait de l'organisation administrative, pouvait annuler et modifier les décisions de l'administration centrale ou locale. L’année suivante (1992), le pays devint membre de l’Organisation des Nations unies (ONU). Tout en conservant des liens naturels avec la Russie, l’Ouzbékistan s’ouvrit avec prudence aux pays islamiques d'Asie centrale et à l’Occident, mais chercha à se démarquer systématiquement de la Russie.

Au plan linguistique, la Constitution du 8 décembre 1992 spécifia que la langue officielle était l'ouzbek. Puis, le 21 décembre 1995, la loi de 1989 fut modifiée par le Parlement (appelé Aliy Majlis). Cette loi, qui faisait de l'ouzbek la langue officielle de la République depuis 1989 (art. 1), affirmait également le maintien du droit des peuples à employer leur langue maternelle. Elle définissait les domaines où s'imposait l'usage de l'ouzbek, mais garantissait aux citoyens l'apprentissage de cette langue et autorisait l'usage des langues minoritaires jusque dans le domaine de la vie publique. C’est ainsi que le russe réussit à se maintenir, mais les locuteurs de cette langue durent renoncer à afficher publiquement un comportement arrogant afin de s’attirer la bienveillance des Ouzbeks.

Dès l’arrivée du président Karimov au pouvoir, l’Ouzbékistan refusa de confier la protection des frontières à la Communauté des États indépendants (CEI) et à la Russie, qui ne possède d'ailleurs aucune base militaire en Ouzbékistan. Pour sa part, l’armée ouzbek modifia la nature de son encadrement qui est à 60 % autochtone; puis un accord fut signé avec les États-Unis en 1996 pour l’entraînement des sous-officiers. En janvier 2000, Karimov a été réélu à la présidence. Il renforça la répression au nom de la «menace islamique» qui s’accompagna sur le plan extérieur d’un isolement croissant de son pays.

En effet, les relations avec le Tadjikistan demeurent tendues et se dégradent considérablement avec le Kazakhstan et le Kirghizstan, tandis que l’autoritarisme du régime réduit l'ouverture vers les pays occidentaux. Le gouvernement de Tachkent se voit ainsi contraint de se rapprocher des États-Unis pour faire contrepoids à la Russie. La guerre en Afghanistan a même rapproché l’Ouzbékistan des États-Unis. Depuis quelques années, les Américains sont devenus les premiers investisseurs étrangers (66 % des investissements sont américains); ils sont présents dans plus d'une centaine de sociétés mixtes, dont la plus importante est Uznewmont (Newmont Mining) qui exploite des mines d'or, sans oublier la construction d'une usine automobile par Daewoo, de la modernisation de l'industrie du tabac par British & American Tobacco, l'arrivée de Philip Morris, Coca Cola, etc. En plus de cette forte présence économique, les États-Unis collaborent activement à la restructuration des forces armées ouzbeks et la reconversion des industries de défense tant en Ouzbékistan qu'au Kazakhstan. On compte plus de 3000 ressortissants américains dans le pays.

Mais l'emprise économique américaine entraîne aussi l'intrusion de la langue anglaise. En Ouzbékistan, la diffusion de l'anglais est devenue l'une des priorités des Américains qui s'implantent progressivement dans le système d'éducation.  La fascination de la population pour les États-Unis est telle que des centaines d'étudiants ouzbeks effectuent des stages ou sont inscrits dans des universités américaines. Bref, l'anglais est en train de prendre la place du russe en Ouzbékistan. 

4 La Constitution

La Constitution de l’Ouzbékistan a été adoptée le 8 décembre 1992. L’article 4 déclare que la langue officielle est l’ouzbek:

Article 4

La langue officielle de la république d'Ouzbékistan est l'ouzbek.

Mais le paragraphe 2 précise que «la république d'Ouzbékistan assure une attitude respectueuse à l’égard des langues, des coutumes et des traditions des nationalités et des peuples vivant sur son territoire, et garantit des conditions pour leur développement».

L’article 18 stipule ce qui suit: 

Article 18

1) Tous les citoyens de la république d'Ouzbékistan ont les mêmes droits et libertés, et sont égaux devant la loi, indépendamment des différences de sexe, de race, de nationalité, de langue, d’origine religieuse ou sociale, de croyance et de la situation personnelle ou sociale.

2) Les privilèges peuvent être établis seulement conformément à la loi et doivent être en accord avec les principes de justice sociale.

L’article 90 de cette Constitution oblige tout candidat à la présidence d’avoir au moins 35 ans et de parler couramment l’ouzbek. On rapporte que l’actuel président du pays a dû donner l’exemple — il avait été formé en russe et avait fait toute sa carrière dans cette langue — et suivre des cours en ouzbek; au début de sa présidence, son manque d’aisance et sa maladresse d’expression lui attiraient bien des plaisanteries, mais aujourd’hui il semble manier l’ouzbek avec habileté et prononce tous ses discours en ouzbek. Enfin, selon l’article 115, toute procédure judiciaire dans la république d'Ouzbékistan doit normalement être conduites en ouzbek, en karakalpak ou dans la langue de la majorité des gens d’une région donnée. Quiconque ignore la langue de procédures judiciaires est assuré d’obtenir les moyens d’avoir recours à un interprète et a le droit de s'adresser à la cour dans sa langue maternelle.

5 La politique linguistique

Outre les dispositions de la Constitution, la politique de l’Ouzbékistan est définie essentiellement dans la Loi de la république d'Ouzbékistan sur la langue officielle (1995), mais certaines autres lois peuvent avoir des incidences linguistiques, notamment la Loi sur les partis politiques (1997) et la Loi sur la citoyenneté (1992). Bien que cette dernière loi n’impose pas l’exigence de l’ouzbek pour l’obtention de la citoyenneté, les russophones considèrent qu’il s’agit d’une «loi sur l’émigration» du fait qu’elle considère comme «des étrangers» ceux qui n’ont pas adopté la nationalité ouzbek à partir du 1er juillet 1993 et qu’elle refuse aux «non-citoyens» l’accès aux services de santé et aux écoles.

La loi linguistique de 1995 reprend dans les grandes lignes la Loi de la république d’Ouzbékistan sur la langue officielle adoptée le 21 octobre 1989, soit avant l’indépendance. Mais la version de 1995 présente des différences importantes, surtout à l’égard du russe qui a perdu quelques plumes en cours de route. Par exemple, le russe n’est plus, dans la nouvelle loi, reconnu comme une «langue de communication internationale» ni comme la «langue des communications inter-ethniques». Alors que l’ouzbek devait, dans la loi de 1989, devenir l’unique langue de communication officielle en 1998, il n’existe plus de date spécifique dans la nouvelle loi. En ce qui a trait à l’adoption de l’alphabet latin, le gouvernement a décidé de prolonger la période de transition jusqu’en 2005. De façon générale, on peut affirmer que la politique linguistique du gouvernement correspond à une valorisation de la langue officielle, l’ouzbek, sans interdire d’autres langues, notamment les langues des minorités nationales, mais sans en assurer non plus une véritable promotion.

Lorsqu’on lit les 24 articles de la Loi sur la langue officielle de 1995, force est de constater que la législation ouzbek prône une politique d’affirmation de l’identité nationale, laquelle passe nécessairement par la langue ouzbek et sa valorisation dans la société. Répétons-le, la loi n’élimine pas les autres langues parlée en Ouzbékistan, que ce soit le russe, le tadjik, le kazakh, le karakalpak, le tatar, etc. D’abord, cette solution semblait au moment de l’indépendance simplement irréalisable, sans compter qu’elle n’était peut-être pas nécessaire dans la mesure où l’ouzbek n’est non seulement plus menacé, mais les autres langues perdent du terrain, ce qui inclut le russe.

Comme on pouvait s’y attendre, l’article 1er de la Loi sur la langue officielle (21 décembre 1995) proclame que l’ouzbek est la langue officielle de l’Ouzbékistan: «La langue officielle de la république d'Ouzbékistan est l'ouzbek.»  L’article 2 précise que «l'octroi du statut de langue officielle à l'ouzbek ne doit pas léser les droits constitutionnels des nations et peuples résidant sur le territoire de la République dans l'usage de leur langue maternelle». L’article 3 spécifie que «la présente loi ne réglemente pas l'usage des langues dans la vie privée, dans les relations interpersonnelles et la pratique des rites du culte et de la religion».

Article 1er

La langue officielle de la république d'Ouzbékistan est l'ouzbek.

Article 2

L'octroi du statut de langue officielle à l'ouzbek ne doit pas léser les droits constitutionnels des nations et peuples résidant sur le territoire de la République dans l'usage de leur langue maternelle.

Article 3


1) Les bases juridiques du fonctionnement de la langue ouzbek comme langue officielle sur le territoire de la république d'Ouzbékistan sont définies par la présente loi et d'autres actes législatifs.

2) Les questions liées au fonctionnement de la langue dans la république de Karakalpakie sont définies par la législation de la république de Karakalpakie.

3) La présente loi ne réglemente pas l'usage des langues dans la vie privée, dans les relations interpersonnelles et la pratique des rites du culte et de la religion. 

4) Les citoyens ont le droit de choisir seuls une langue des relations interethniques.

Les citoyens ont également le droit de choisir leur propre langue de communication inter-ethnique; il s’agit ici d’une différence importante par rapport à la loi de 1989, alors que le russe était expressément nommé dans ce rôle de communication entre les ethnies. La loi prévoit également des dispositions différentes en ce qui a trait aux questions liées au fonctionnement de la langue dans la république autonome de Karakalpak (langues officielles: ouzbek et karakalpak).

Pour sa part, l’article 4 de la Loi sur la langue officielle prévoit que «la république d'Ouzbékistan assure les conditions à tous les citoyens d'apprendre la langue officielle et le respect pour les langues des nations et des peuples résidant sur son territoire, et crée les conditions pour le développement de ces langues».

Article 4

1) La république d'Ouzbékistan assure les conditions à tous les citoyens d'apprendre la langue officielle et le respect pour les langues des nations et des peuples résidant sur son territoire, et crée les conditions pour le développement de ces langues.

2) L'enseignement de la langue officielle pour les citoyens est gratuit.

Un petit détail non négligeable: l’enseignement de la langue officielle pour les citoyens ouzbeks doit être gratuit.

4.1 L’ouzbek comme langue de l’État

Le domaine de la vie politique et administrative semble la première cible concernée par la législation sur la langue officielle, parce qu’il constitue un élément essentiel de l'affirmation d'une identité nationale. En tant que langue officielle, l’ouzbek reste en principe la seule langue employée au Parlement, alors que les lois sont rédigées et promulguées dans cette langue.

En fait, la plupart des lois et règlements sont encore rédigés en russe, mais ces documents n’ont aujourd’hui aucune valeur juridique, car ils ne considérés que comme des traductions. C'est la version ouzbek des textes législatifs qui prévaut et constitue la seule référence légale.

Quant à l’article 23 de la Loi sur la langue officielle, il énonce que «les textes des traités internationaux de la république d'Ouzbékistan sont rédigés dans la langue officielle et dans la langue de la partie contractante, à moins que le traité ne le prévoie autrement».

Article 23

Les textes des traités internationaux de la république d'Ouzbékistan sont rédigés dans la langue officielle et dans la langue de la partie contractante, à moins que le traité ne le prévoie autrement.

De plus, la Loi sur les partis politiques (1997) interdit la formation de partis politiques fondés sur l’appartenance ethnique ou religieuse. Plusieurs représentants des minorités nationales, dont les russophones, affirment que cette loi constitue pour le gouvernement un moyen de contrôler les groupes ethniques et de les empêcher d’exprimer publiquement leurs intérêts. D’ailleurs, les partis d’opposition sont presque inexistants dans le pays, le gouvernement se permettant des abus sérieux en matière de liberté d’expression.

Dans la législation, c’est l'article 8 de la Loi sur la langue officielle qui impose l'usage de l'ouzbek dans les textes et documents publiés par les organismes de l'État et de l'Administration: 

Article 8

1) Les actes législatifs de la république d'Ouzbékistan, d'autres documents des pouvoirs publics et l'administration sont adoptés et publiés dans la langue officielle. La traduction de ces documents est aussi publiée dans d'autres langues.

2) Les documents des collectivités locales de l'État et de l'administration sont adoptés et promulgués dans la langue officielle. Dans les lieux de résidence compacts des représentants de nationalités particulières, les documents des collectivités locales de l'État et de l'administration sont adoptés et promulgués dans la langue officielle de la République et dans la langue de la nationalité donnée.

La traduction et la publication des documents administratifs sont prévues dans d'autres langues, mais la loi ne précise pas lesquelles. Dans les faits, il semble s'agir essentiellement du russe et, par ce moyen, il est possible de s’adresser également ceux dont la langue n’est ni l’ouzbek ni le russe. La version de la loi de 1995 évite de mentionner explicitement la langue russe, alors que l’ancienne loi de 1989 lui attribuait le rôle de «langue de communication entre les peuples». Les autorités ouzbeks ne veulent plus accorder au russe un statut particulier et refusent dorénavant de légaliser cet état de fait considéré par plusieurs comme relevant d’une époque coloniale révolue et appelée à disparaître.

En réalité, ce refus symbolique d’une reconnaissance juridique n'empêche pas la traduction régulière de tous les textes officiels et leur publication en russe. Cependant, les documents originaux doivent obligatoirement être rédigés et publiés en ouzbek. De même, l’article 22 de la loi sur la langue officielle stipule que «les noms de secteurs administratifs et territoriaux, des places, des rues et des entités géographiques de la République doivent être rédigés dans la langue officielle».

L’article 9 de la Loi sur la langue officielle apporte quelques précisions au sujet de la traduction des documents officiels: 

Article 9

1) Le travail de bureau dans les pouvoirs publics et l'administration est effectué dans la langue officielle et, en cas de force majeure, les dispositions sont prises pour la traduction en d'autres langues.

2) Les langues de travail des forums internationaux tenus en Ouzbékistan sont la langue officielle, ainsi que dans les langues choisies par leurs participants eux-mêmes.

Le paragraphe 1 de cet article semble encore difficile à appliquer, car les actuels dirigeants ainsi que les fonctionnaires proviennent généralement de la classe politique formée par le régime soviétique; ils ont d’abord fait leurs études en russe, puis toute leur carrière dans cette langue (jusqu'à l’indépendance). Même si l'ouzbek était, du moins pour les Ouzbeks eux-mêmes, une langue connue, mais ils n'en avaient qu'un usage privé, surtout oral, et ne le possédaient pas suffisamment pour l'utiliser dans leur cadre de leurs activités professionnelles. Dans les bureaux de l’Administration, la plupart des employés sont dans cette situation et nombreux sont ceux qui ont continué à se servir du russe dans leur travail, au détriment de l'ouzbek; l’utilisation du russe comme langue de travail s'est donc maintenu en Ouzbékistan pour des raisons essentiellement pratiques. Il semble même que rares sont les Ouzbeks qui s’en seraient offusqué, même plusieurs années après l'indépendance. En vertu de la loi, ceux qui n’ont pas une connaissance minimale de la langue officielle auraient dû normalement être congédiés, mais cette exigence aura au moins permis de justifier l'élimination des Russes au sein des organismes politiques et administratifs.

En fait, les divers organismes publics avaient à l’origine un délai de huit ans pour imposer l'ouzbek comme langue officielle, une commission dépendant du gouvernement devant veiller au bon déroulement de la réforme. Toutefois, une décennie après l'indépendance, la mise en pratique de celle-ci paraît se faire avec beaucoup de lenteur, et ce, jusque dans les plus hautes instances gouvernementales. Il est vrai que le délai de huit ans prévu par la loi pour introduire l’ouzbek comme langue officielle semblait plutôt court pour ceux qui ne connaissaient pas l'ouzbek, voire pour ceux et celles qui avaient suivi des cours d'ouzbek élémentaire pendant leur scolarité dans les écoles russes. Bien que l'enseignement de l’ouzbek ait été renforcé, nombre de diplômés russophones n'en ont encore aujourd'hui qu'une connaissance assez rudimentaire.

Dans ces conditions, les services offerts par l’Administration de l’État dans une langue minoritaire autre que le russe sont rarissimes, sauf dans la République autonome de Karakalpakie et, dans certaines villes, pour les Tadjiks. Le gouvernement ouzbek accorde également aux Tadjiks un certain nombre d'avantages; par exemple, là où ils sont majoritaires, ces derniers contrôlent l'administration locale et la gestion des kolkhozes, tout en employant leur langue maternelle. Pour les autres minorités, les services laissent grandement à désirer.

4.2 L’éducation en Ouzbékistan

Lorsque l’Ouzbékistan faisait partie de l’Union soviétique, le système scolaire prévoyait des établissements où l'enseignement était dispensé dans plusieurs langues, afin que tout individu puisse recevoir son instruction dans sa langue maternelle. La législation soviétique garantissait ce droit aux populations dont la concentration en une même région permettait l'ouverture d'une ou de plusieurs écoles, mais les enfants des minorités dispersées recevaient généralement leur instruction en russe.

Aujourd'hui, en Ouzbékistan, la plupart des écoles primaires et secondaires dispensent leur instruction en ouzbek, bien qu’il existe des établissements où sont enseignées d'autres langues d'Asie centrale, dont le russe, mais l'ouzbek demeure toujours une matière obligatoire. Pour ce qui est du russe, il est parfois considéré comme une langue «étrangère», mais son enseignement comme langue étrangère reste obligatoire dans toutes les écoles du pays. Dans les zones urbaines, des parents ouzbèks préfèrent même inscrire leurs enfants dans des écoles russes en raison du prestige encore associé à une bonne maîtrise de cette langue. Néanmoins, le gouvernement de l’Ouzbékistan cherche à modifier cette tendance: il a ainsi recommandé d'ouvrir des classes en ouzbek dans les écoles à enseignement exclusivement russophone et situées dans des quartiers à forte population ouzbek.

Il ne faut pas oublier que l’article 6 (paragr. 1) de la Loi sur la langue officielle n’impose pas l’ouzbek comme unique langue d’enseignement, bien au contraire, puisque les citoyens ont le libre droit de choisir leur langue d’enseignement :

Article 6

1) Les citoyens résidant dans la république d'Ouzbékistan ont le libre droit de choisir leur langue d’enseignement.

2) La république d'Ouzbékistan assure la formation générale, professionnelle, spécialisée et l'enseignement supérieur dans la langue officielle ainsi que dans d'autres langues.

C’est pourquoi les autorités ouzbeks semblent perpétuer le principe du libre choix de la langue d'enseignement, lequel est intégré dans les mentalités depuis fort longtemps. D’ailleurs, personne ne semble considérer que ce principe entre en contradiction avec l'affirmation de la primauté de la langue officielle.

L’article 4 de la Loi sur la langue officielle prévoit que la république d'Ouzbékistan assure les conditions à tous les citoyens d'apprendre la langue officielle et le respect pour les langues des nations et des peuples résidant sur son territoire, et crée les conditions pour le développement de ces langues. Il est bien précisé également que «l’enseignement de la langue officielle pour les citoyens est gratuit».

Article 4

1) La république d'Ouzbékistan assure les conditions à tous les citoyens d'apprendre la langue officielle et le respect pour les langues des nations et des peuples résidant sur son territoire, et crée les conditions pour le développement de ces langues.

2) L'enseignement de la langue officielle pour les citoyens est gratuit.

Cela dit, le système scolaire en ouzbek accuse quelque retard en raison du manque de manuels et d'enseignants formés dans cette langue.

Le paragraphe 2 de l’article 6 de la Loi sur la langue officielle stipule par ailleurs que la république d'Ouzbékistan assure  la formation générale, professionnelle, spécialisée et l'enseignement supérieur dans la langue officielle ainsi que dans d'autres langues:

Article 6

1) Les citoyens résidant dans la république d'Ouzbékistan ont le libre droit de choisir leur langue d’enseignement.

2) La république d'Ouzbékistan assure la formation générale, professionnelle, spécialisée et l'enseignement supérieur dans la langue officielle ainsi que dans d'autres langues.

Pour accéder à l'enseignement supérieur et obtenir certains emplois, la connaissance de l'ouzbek demeure aujourd’hui obligatoire. Il est possible que certains citoyens non ouzbècophones aient souffert d’une certaine discrimination, mais dans les faits il semble celle-ci ait touché uniquement les russophones qui ignorent encore la langue officielle. En général, on estime que quiconque ignore l’ouzbek ou n'a pas été scolarisé dans cette langue aura quelques difficultés à postuler un emploi. Dans les établissements universitaires, la pensée du président Karimov, appelée «karimologie», constitue aujourd'hui une discipline obligatoire sanctionnée par des examens oraux. Cet enseignement est complété par une autre discipline dite de «spiritualité nationale», censée exalter le sentiment national et la fierté pour la culture ouzbèque.

En ce qui a trait aux minorités, il est possible pour les enfants appartenant à ces communautés de faire leurs études dans leur langue maternelle. Si l’on fait exception des Russes, la minorité la plus apte à recevoir un enseignement au primaire et au secondaire dans sa langue est la communauté tadkike, mais l’offre d’enseignement dans cette langue varie beaucoup d’une municipalité à l’autre; dans certains cas, le nombre des élèves demeure si peu important qu'il est question de supprimer ces écoles. Soulignons que les élèves tadjiks ont l'obligation de poursuivre les études supérieures en ouzbek ou en russe depuis que le gouvernement de Tachkent a décidé de ne plus reconnaître les diplômes délivrés par l'Université de Douchambe au Tadjikistan. Pour les autres minorités, il vaut mieux ne pas en parler. Il faut dire que la plupart des membres des minorités nationales sont au moins bilingues et connaissent tous l’ouzbek, voire le russe, et que beaucoup d’entre eux ne manifestent pas d’empressement considérable à l’égard de leur langue.

4.3 La justice

En matière de justice, rappelons que l’article 115 de la Constitution énonce que les procédures judiciaires dans la république d'Ouzbékistan doivent être conduites en ouzbek, en karakalpak ou dans la langue de la majorité des gens d’une région donnée. Quiconque ignore la langue de la procédure judiciaire est assuré d’obtenir les moyens d’avoir recours à un interprète et a le droit de s'adresser à la cour dans sa langue maternelle.

Article 115

Toutes les procédures judiciaires dans la république d'Ouzbékistan doivent se dérouler en ouzbek, en karakalpak ou dans la langue parlée par la majorité des citoyens dans la localité. Toute personne participant à un procès qui ne connaît pas la langue dans laquelle se déroule la procédure a le droit qui suit d'être pleinement en connaissance des matières de la cause, de bénéficier des services d'un interprète lors du procès et de répondre aux tribunaux dans sa langue.

Par ailleurs, l’article 11 de la Loi sur la langue officielle précise également que la procédure judiciaire sera effectuée dans la langue officielle ou dans la langue de la majorité de la population d’une localité donnée. Les citoyens qui ignorent la langue dans laquelle est instruite la procédure sont assurés d’obtenir les services d’un interprète et ont le droit de faire des déclarations devant la cour dans leur langue maternelle.

Article 11

1) La procédure judiciaire est conduite dans la langue officielle ou dans la langue de la majorité de la population dans une localité donnée. Les participants à une cause ne possédant pas la langue dans laquelle la procédure se déroule sont assurés d'avoir le droit de consulter leur dossier, de participer au litige par le moyen d'un interprète, ainsi que le droit de faire des déclarations au tribunal dans leur langue maternelle.

2) La langue officielle est employée pour l'analyse et la résolution des discussions économiques entre les entreprises, les organisations et les établissements. Avec le consentement des parties, les discussions économiques peuvent aussi être examinées en d'autres langues.

Dans les faits, la langue généralement employée dans les tribunaux demeure l’ouzbek. Les membres des minorités nationales, à l’exception des russophones et des Karakalpaks de la république autonome de Karakalpakie, demeurent peu utilisées, les gens préférant recourir à l’ouzbek qu’ils connaissent déjà. En raison de leur ignorance de la langue ouzbek, seuls les Russes, les Ukrainiens et les Karakalpaks choisissent leur langue maternelle ou le russe devant les tribunaux.

4.4 Les médias

En vertu de l’article 16 de la Loi sur la langue officielle, l’ouzbek et d’autres langues peuvent être utilisées:

Article 16

La transmission de la télévision et des émissions radiophoniques est produite dans la langue officielle ainsi que dans d'autres langues.

Bien que la Constitution de l’Ouzbékistan et la Loi sur les médias interdisent la censure, celle-ci demeure relativement présente dans le pays. Le Comité pour la protection des secrets d’État, dirigé par de vieux bureaucrates soviétisés, agit comme censeur officieux et a autorité pour approuver les projets de journaux avant qu'ils ne soient diffusés. En fait, le pays n'a jamais connu la liberté de presse depuis l'accession à l'indépendance.  Tous les journaux qui ont tenté de critiquer les autorités ont été réprimés et leur personnel emprisonné.

- Les journaux

Avant l’indépendance, les journaux en russe et en ouzbek étaient nombreux. Beaucoup d’organismes de presse avaient une version russe et une version ouzbek et ce système s'est maintenu pour les principaux journaux dits «officiels». Depuis, la presse a subi un effondrement général des tirages, quelle que soit la langue utilisée.

On compterait plus de 400 journaux en Ouzbékistan et environ une vingtaine sont lus à travers tout le pays. La plupart sont en ouzbek ou en russe, mais peu de journaux diffusent à plus de 20 00 exemplaires. Le gouvernement, les sociétés d'État, les partis politiques et quelques organisations possèdent des journaux. Les journaux les plus largement diffusés (plus de 20 000  exemplaires) sont bilingues tels que Narodnoe Slovo / Halq Suzi (du cabinet des ministres) et Soliqlar va Bojhona Habarlari / Nalogovie i Tamojennie Vesti (comité des taxes de l'État). Il existe quelques journaux privés, surtout dans le domaine des affaires. Dans l’ensemble, presque tous les journaux sont publiés d’une façon ou d’une autre par l’État ou l’une de ses entreprises, surtout en ouzbek, mais également en russe relativement omniprésent. Il n'y a pratiquement aucun journal régional. De façon générale, les revenus engendrés par la publicité demeurent peu importants.

Les journaux des minorités ethniques importantes, telles que le Avaz-i Tadjik, un tri-hebdomadaire en tadjik, et le Nurli Djol en kazakh, sont entièrement financés par l'État, sans considération de rentabilité. Le gouvernement espère ainsi assurer la cohésion du pays et respecter la diversité ethnique et linguistique. Bref, les journaux en langue minoritaire sont peu nombreux, et plusieurs publications russes ont cessé, surtout depuis 1996 et 1997.

- La radio

Il existe des stations de radio est privées et des stations appartenant à l’État. On compte sept stations de radio à Tachkent et une station indépendante dans la vallée de Ferghana, qui émet dans trois régions (Andijan, Ferghana et Namanghan). Cinq stations de Tachkent sont indépendantes; elles diffusent en ouzbek, mais des bulletins de nouvelles sont transmis à toutes les heures en russe et en anglais. La radio d’État diffuse sur ondes courtes des émissions en une douzaine de langues. La radio Dostlik (Canal 3) émet en diverses langues parlées par les nationalités résidant en Ouzbékistan. Il arrive que le gouvernement ouzbek brouille les ondes lorsque les stations en provenance de la Russie critiquent trop les politiques ouzbek.

Certains médias étrangers sont représentés en Ouzbékistan: Reuters, la BBC, la VOA, l'Associated Press, l’Agence France-Presse, l’United Press International, ainsi que des agences de nouvelles russes, chinoises, et le bureau des nouvelles de l’ORT.

- La télévision

De façon générale, la télévision sert d'instrument d'information et de propagande pour le gouvernement, et joue un rôle fondamental dans la diffusion de la langue et de la culture ouzbeks. Sous l’Union soviétique, la télévision diffusait déjà des émissions en ouzbek, mais la majorité d'entre elles étaient en russe. Aujourd'hui, les quatre chaînes nationales émettent presque exclusivement en ouzbek, à l'exception d'un journal d'informations en russe en raison d'une demi-heure par jour. Ces stations copient beaucoup de films occidentaux (américains) et russes pour les doubler en ouzbek avant de les rediffuser sur leurs réseaux. Il existe aussi dans le pays environ 35 stations de télévision indépendantes, qui diffusent presque toutes en ouzbek, mais plusieurs retransmettent également des émissions russes. Certaines stations de télévision ont cessé d’émettre en russe depuis que le gouvernement de la Russie a cessé de subventionner un certain nombre d’entre elles.

Les russophones d'Ouzbékistan préfèrent généralement regarder les émissions en provenance de la Russie. Quelques rares chaînes bénéficient d'une retransmission hertzienne, sous contrôle des autorités ouzbeks, qui interrompent la diffusion lorsque le point de vue donné sur l'actualité ne correspond pas au discours officiel. La rediffusion est limitée à quelques heures quotidiennes et la menace de nouvelles restrictions demeure toujours présente. C’est pourquoi beaucoup de russophones tentent de s'équiper d'une antenne parabolique pour capter les chaînes russes retransmises par satellite.

5 La vie économique

De façon générale, la vie économique se déroule en ouzbek, mais le russe est encore très largement utilisé et constitue un moyen de communication incontournable dans un grand nombre de situations. L’article 11 (paragr. 2) de la Loi sur la langue officielle précise ce qui suit: 

Article 11

1) [...]

2) La langue officielle est employée pour l'analyse et la résolution des questions d'ordre économique entre les entreprises, les organisations et les établissements. Avec le consentement des parties, les questions d'ordre économique peuvent aussi être examinées en d'autres langues.

De plus, dans les informations visuelles, c’est-à-dire les textes des enseignes, des annonces, des tarifs, etc., doivent être rédigés dans la langue officielle, mais ils peuvent également être bilingues et écrits dans une autre langue (article 20). Il en est ainsi des étiquettes et des modes d’emploi (article 21).

Article 20

Les textes des enseignes, annonces, tarifs et d'autres informations visuelles aussi bien qu'orales sont rédigés et annoncés dans la langue officielle, mais peuvent être faits un double en d'autres langues.

Article 21

Les marchandises produites par les entreprises sont pourvues d'étiquettes, de modes d'emploi et de labels dans la langue officielle et en d'autres langues.

Il faut quand même dire que l’ouzbékisation du secteur économique se fait avec une extrême lenteur. La langue russe jouit encore d’un prestige qui risque de durer de nombreuses années, à moins que l’anglais n’assure la relève, ce qui n’est pas du tout impossible.

6 La purification linguistique ou l’ouzbékisation de la langue

La langue ouzbek est devenue depuis une décennie le symbole le plus apparent de l’indépendance nationale et sert également de point de rupture avec le passé soviétique. Cette valorisation n’aurait pu se faire sans agir sur le code linguistique lui-même, car il allait de soi que le gouvernement ouzbek devait non seulement réglementer le statut de l’ouzbek, mais également la langue elle-même. Ainsi, en plus de la forme standard fixée pour l'ouzbek, l'article 7 de la Loi de la république d'Ouzbékistan sur la langue officielle précise que «dans la vie publique les règles scientifiques existantes et les normes de la langue ouzbek littéraire seront respectées». L’article 7 énonce également que «l'État assurera l'enrichissement et le développement de la langue ouzbek» en introduisant la terminologie généralement reconnue au point de vue scientifique, technique, social et politique. Les nouveaux termes créés ne seront acceptés dans la langue ouzbek qu’après discussion publique et l’approbation d’un comité chargé des questions linguistiques et soumis à la juridiction du Parlement.

6.1 Le retour aux sources linguistiques

En fait, l’objectif du gouvernement est de parvenir à une nécessaire «purification» de la langue ouzbek. Pour ce faire, deux moyens furent privilégiés: l’élimination ou la réduction des emprunts au russe et le retour à l’alphabet latin.

Dans le cas des emprunts au russe, il fallait remplacer les mots d’origine russe par de nouveaux mots formés ceux-là à partir des racines ouzbek ou d’éléments perçus comme culturellement proches, par exemple, les termes turcs (ou turciques) ou indo-iraniens. Cependant, plusieurs années après l'indépendance, la plupart des Ouzbeks se sont désintéressés de cette question, l'engouement pour les nouveaux mots turciques ou indo-iraniens s'étant rapidement estompé. Les emprunts au russe sont demeurés encore très nombreux dans la langue parlée.

6.2 La romanisation de l’alphabet

Un autre moyen de «purification» consistait à remplacer l’alphabet cyrillique par une autre: l’alphabet latin ou l’alphabet arabo-persan. On sait que sous le régime soviétique l’alphabet cyrillique avait été imposé et avait remplacé l’alphabet latin qui avait lui-même remplacé l’alphabet arabe. La décision de retourner à l’alphabet latin fut prise en 1993 par le gouvernement ouzbek. Au moment de l’indépendance, la population de l’Ouzbékistan était presque totalement alphabétisée et il était prévisible que la population puisse éventuellement mal réagir à un changement aussi important dans l’utilisation de sa langue. De son côté, la Turquie invitait les républiques turcophones (Ouzbékistan, Turkmémnistan, Tadjikistan, etc.) à suivre son modèle et reprendre sa graphie latine, ce qui aurait été interprété comme un signe important de l’influence de la Turquie dans la région. Mais cette prétention de la Turquie à exercer un tel leadership fut mal perçu en Ouzbékistan.

Le gouvernement de l’ouzbékistan décida plutôt de remanier l’alphabet à graphie latine, tandis que la durée de la transition fut reportée jusqu’en 2005. Durant l’année scolaire 1993-1994, seuls les enseignants furent touchés par l’apprentissage du nouvel alphabet qui devait remplacer le cyrillique. Finalement, l’arrivée d’une nouvelle version de l’alphabet en juin 1995 est venue compliquer le processus d’implantation. L’alphabétisation des enfants ne commença qu’avec la rentrée de 1996-1997 pour se poursuivre avec les enfants scolarisés lors des années ultérieures, de telle sorte que chaque enfant puisse poursuivre ses études en utilisant l’alphabet avec lequel il avait appris à lire et à écrire.

Le choix du nouvel alphabet latin révèle l’intention du gouvernement de se démarquer pour passer dans la sphère européenne et américaine afin de contrer l'influence russe où l’alphabet cyrillique reste toujours en vigueur. Ce choix semble également montrer une certaine distanciation vis-à-vis de la la Turquie dont l’alphabet diffère sensiblement et de l’Iran (très actif en Ouzbékistan), ainsi que des pays musulmans qui ont souvent incité l’Ouzbékistan à réutiliser l’alphabet arabe. Depuis, plusieurs maisons d’édition ont commencé à publier des livres dans le nouvel alphabet latin destinés aux enfants des classes primaires. Mais les adultes se trouvent confrontés avec un nouvel usage qui risque d’ériger des barrières culturelles considérables entre eux et les nouvelles générations.

La politique d’ouzbékisation entreprise dans le pays était probablement nécessaire. La langue ouzbek avait en effet toujours été reléguée à l’arrière-plan derrière le russe. Aujourd’hui, les russophones s'estiment victimes d'un «favoritisme tribal» au profit des Ouzbeks et s'interrogent sur leur avenir dans un pays qu’ils croyaient le leur. Beaucoup sont partis (environ le quart de l’effectif), mais la majorité est restée. La communauté russe, à laquelle sont assimilés les Ukrainiens ainsi que les Tatars de Kazan et ceux de Crimée, de même que les individus issus de mariages mixtes, échappe difficilement à un certain sentiment de «supériorité» qu’elle a acquis au sein de l’empire soviétique. Dans ces conditions, les russophones et ceux qui leur sont associés éprouvent beaucoup de difficulté à apprendre une langue qu’ils méprisaient jadis — on ne compterait parmi eux qu’environ 5 % de bilingues. C’est pourquoi les citoyens ouzbeks de «nationalité russe» n’ont le choix qu'entre deux solutions: soit le retour en Russie où ils devront affronter les difficultés d'une réinsertion problématique, soit l'adaptation à une ouzbékisation sûrement peu enthousiasmante, mais probablement incontournable.

Il n’en demeure pas moins que la politique d’ouzbékisation se fait en partie au détriment des langues minoritaires. Celles-ci sont plus ou moins discriminées — non ouvertement il est vrai —, car la politique linguistique ne favorise pas leur promotion et leur valorisation. Bien que l’article 24 de la Loi de la république d'Ouzbékistan sur la langue officielle déclare solennellement que «dans la république d'Ouzbékistan une attitude méprisante et hostile vers la langue officielle ou d'autres langues est interdite», toutes les langues minoritaires sont en train de reculer. Ce n’est pas un hasard si le Comité international de la Croix-Rouge a recommandé au gouvernement de l’Ouzbékistan de prendre des mesures appropriées en ce qui concerne le droit des minorités et la formation (en matière des droits de l’homme) du personnel chargé de l’application des lois. Heureusement, le gouvernement a quand même évité de développer des frictions entre les ethnies, ce qui est déjà beaucoup.

En général, le sentiment qui semble prévaloir en est davantage un d’impuissance à résister à l’ouzbékisation qu’à l'injustice de l'histoire, les principaux intéressés n'utilisant pas toujours les facilités, notamment d’ordre scolaire, qui leur sont offertes. Surtout, la plupart des membres des minorités non russophones ne conçoivent pas leur avenir séparé des Ouzbeks, d’autant plus que ces groupes accusent une faiblesse numérique considérable. On peut donc affirmer que, malgré tout, les minorités nationales de l’Ouzbékistan ne semblent pas poser, à court ou à moyen terme, un grave problème de coexistence.

On peut consulter la Loi sur la langue officielle de 1995 en cliquant ICI, s.v.p.

 Dernière mise à jour: 27 déc. 2015

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