République du Tadjikistan

Tadjikistan

Jumhurii Tojikiston

 
 
Capitale:  Douchanbé
Population: 6,8 millions (est. 2003)
Langue officielle: tadjik
Groupe majoritaire: tadjik (62 %)
Groupes minoritaires: ouzbek (21,4 %), russe (3,4 %), kirghiz (1,7 %), tatar (1,2 %), pamir (1,2 %), farsi (1 %), turkmène (0,3 %), pashtou (0,3 %), ukrainien (0,2 %), coréen (0,2 %), kazakh (0,2 %), ossète (0,1 %), turc de Crimée (0,1 %), bachkir (0,1 %), arménien (0,1 %), erzya (0,1 %), aïmak, judéo-tadjik, biélorusse, baloutchi, azéri, yiddish, tchouvache, allemand, lack, bulgare, parya, géorgien, arabe tadjiquien, turc, polonais, mari, oudmourte, lituanien, sanglechi, ouïgour et roumain.
Système politique: république présidentielle autoritaire à parti unique, 
Articles constitutionnels (langue): art. 2, 17, 65 et 88 de la Constitution du 6 novembre 1994 
Lois linguistiques:  Loi sur la langue de la RSS du Tadjikistan du 22 juillet 1989

1  Situation générale

La république du Tadjikistan est un pays d’Asie centrale limité à l’ouest et au nord par l’Ouzbékistan, au nord par le Kirghizistan, à l’est par la Chine et au sud par le Pakistan et l’Afghanistan. Sa superficie est de 143 100 km², soit à peu près l'équivalent du Bangladesh ou du Népal, ou une superficie 3,8 fois plus petite que la France; c'est aussi la plus petite des républiques de l'Asie centrale. Les montagnes occupent 93 % du territoire du Tadjikistan et presque la moitié du pays se situe à une altitude de 3000 mètres ou plus. Sa capitale et ville principale est Douchanbé (voir la carte), ce qui signifie «lundi» en tadjik; avant l'indépendance, la capitale s'appelait Stalinabad.

Le Tadjikistan compte trois provinces (plur.: viloyatho ; sing.: viloyat), dont une autonome (voir la carte détaillée). Les deux provinces administratives sont le Khujand et le Khatlon; la province autonome est la république du Haut-Badakhchan, appelée aussi Gorno-Badakhshan à partir du sigle anglais: GBAO), située dans la partie sud-est du pays, dont elle occupe environ 44 % du territoire (63 700 km²), pour une population de seulement 3 %. Durant le régime soviétique, la province existait sous le nom d'oblast autonome du Haut-Badakhchan. Quant au Karotegin, il n'est pas considéré comme une province, car il est administré directement par l'État tadjik. Le Tadjikistan est indépendant depuis 1991 et avait auparavant pour nom, dans le cadre de l'URSS, la République socialiste soviétique des Tadjiks (RSS).

2 Données démolinguistiques

Le Tadjikistan, qui comptait 6,5 millions d'habitants en 2001, est la république la moins urbanisée de l’ex-URSS, plus des deux tiers de sa population vivant en zone rurale. Le Khatlon au sud-ouest représente 35 % de la population du pays; le Karotegin (sous administration directe de l'État) au centre, 21,8 % mais 30,9 % avec la capitale; le Khujan (ou Sughd) au nord-ouest, 30 %; la province autonome de Gorno-Badakhchan, seulement 3,3 %.

Province Population
(1989)
Population
(est. 2004)
Pourcentage Superficie
Douchanbé (ville)   604 000    599 900  9,1 %      300 km2
Gorno-Badakhchan   161 000    219 900  3,3 %   63 700 km2
Karotegin 1 085 000 1 428 200 21,8 %   28 400 km2
Khatlon 1 703 000 2 296 100 35,1 %   24 600 km2
Khujand (Sughd) 1 559 000 1 996 100 30,5 %   26 100 km2
Tadjikistan 5 112 000 6 540 200 100 %  143 100 km2

Depuis la fin des années cinquante, on a pourtant assisté à une forte croissance urbaine, nourrie par l’immigration en provenance des autres républiques de l'Asie centrale.

2.1 Les ethnies

Le Tadjikistan est un pays multiethnique comptant près d'une quarantaine de peuples aux origines très variées. Les Tadjiks constituent la majorité ethnique du pays et représentent près de 62 % de la population totale. Les Tadjiks sont un peuple d'origine iranienne, persanophone et de confession musulmane sunnite (environ 80 %) ou chiite (environ 5 %). Avec l'Afghanistan, le Tadjikistan est le seul État de l'Asie centrale possédant une civilisation de type indo-iranien, contrairement aux pays voisins (Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Turkménistan) qui sont de tradition turcophone; le Tadjikistan est aussi, outre le Kirghizistan, le plus russophile des cinq États de la région; sur chaque place publique importante s’élève encore une statue de Lénine.

Peuple Langue
maternelle
Appartenance
linguistique
Appartenance
religieuse
Population
(2003)
%
Tadjiks tadjik groupe indo-iranien musulman sunnite 4 200 000 61,7 %
Ouzbeks ouzbek du Nord

famille altaïque

musulman sunnite 1 455 000 21,4 %
Russes russe groupe slave chrétien orthodoxe    237 000 3,4 %
Kirghiz kirghiz famille altaïque musulman sunnite    120 000 1,7 %
Tatars tatar famille altaïque musulman sunnite      87 000 1,2 %
Pamiri (ou Pomirs) pamir groupe indo-iranien musulman ismaélien     82 800 1,2 %
Persans farsi de l'Ouest groupe indo-iranien musulman chiite     74 200 1,0 %
Turkmènes turkmène famille altaïque musulman sunnite     24 800 0,3 %
Pashtouns pashtou groupe indo-iranien musulman sunnite     24 700 0,3 %
Ukrainiens ukrainien groupe slave chrétien orthodoxe     18 500 0,2 %
Coréens coréen famille coréenne aucune religion     16 300 0,2 %
Kazakhs kazakh famille altaïque musulman sunnite     13 800 0,2 %
Ossètes ossète groupe indo-iranien musulman sunnite       9 500 0,1 %
Tatars de Crimée turc de Crimée famille altaïque musulman sunnite       8 700 0,1 %
Bachkirs bachkir famille altaïque musulman sunnite       8 200 0,1 %
Arméniens arménien isolat indo-européen chrétien arménien       6 800 0,1 %
Mordves erzya famille ouralienne chrétien orthodoxe       6 700 0,1 %
Aïmaks aïmak groupe indo-iranien musulman       6 000 -
Boukhariques (Juifs) boukharique
(judéo-tadjik)
groupe indo-iranien judaïsme       5 900 -
Biélorusses biélorusse groupe slave chrétien orthodoxe       4 900 -
Baloutches baloutchi de l'Ouest groupe indo-iranien musulman sunnite       4 842 -
Azéris azéri du Nord famille altaïque musulman chiite       4 300 -
Juifs yiddish de l'Est groupe germanique judaïsme       3 300 -
Tchouvaches tchouvache famille altaïque chrétien orthodoxe       3 000 -
Allemands allemand groupe germanique chrétien luthérien       2 400 -
Lacks lack famille caucasienne musulman sunnite       1 600 -
Bulgares bulgare groupe slave chrétien orthodoxe       1 300 -
Parya parya groupe indo-iranien musulman sunnite       1 200 -
Géorgiens géorgien famille caucasienne aucune religion       1 100 -
Arabes arabe tadjikien famille chamito-sémitique musulman       1 000 -
Turcs turc famille altaïque musulman sunnite          900 -
Polonais polonais groupe slave chrétien catholique romain          800 -
Mari mari famille ouralienne chrétien orthodoxe          700 -
Oudmourtes oudmourte famille ouralienne chrétien orthodoxe          700 -
Lituaniens lituanien groupe balte chrétien catholique         600 -
Sanglechi sanglechi-ishkashimi groupe indo-iranien musulman chiite         600 -
Ouïgours ouïgour famille altaïque musulman sunnite         600 -
Roumains roumain langue romane chrétien orthodoxe         580 -
 

Source: Peoplegroups.org, http://www.peoplegroups.org/MapSearch.aspx?country=Tajikistan

Il existe des minorités numériquement importantes: d'abord les Ouzbeks (21,4 %), puis les Russes (3,4 %). Suivent les Kirghiz, les Tatars, les Pamiri (ou Pomirs) et les Persans.

Les Ouzbeks forment la principale minorité du Tadjikistan.  La plupart vivent dans la vallée de Fergana et dans tout le nord-ouest du pays (province du Khujand), le long de la frontière avec l'Ouzbékistan, le puissant voisin du Tadjikistan. Cependant, beaucoup d'Ouzbeks vivent aussi dans la région de Kourgan-Tioubé et d'autres secteurs associés à l'opposition avec le gouvernement tadjik. Mais d'autres Ouzbeks vivant à l'extérieur du Khujand se sont impliqués du côté gouvernemental dans le conflit armé avec les groupes d'opposition. Néanmoins, les Tadjiks se méfient des Ouzbeks et ont tendance à les discriminer dans les emplois de la fonction publique, ainsi que dans les médias écrits et électroniques.

Les Russes résident surtout dans la capitale, Douchanbé, ainsi que dans la deuxième ville, Khoudjend ou Khujand (autrefois Leninabad). Lors du recensement de 1989, les Tadjiks ne constituaient que 39,1 % de la capitale, les Russes 32,4 %, les Ouzbeks 10 %, les Tatars 4,1 %, les Ukrainiens 3,5 %; La population de la capitale était alors de 602 000 habitants. Au contraire, à Kourgan-Tioubé, fief des islamistes, on parlait rarement russe. Par ailleurs, la proportion des Tadjiks s’est accrue depuis l’indépendance (aujourd'hui 62 %) et le début de la guerre civile qui l’a suivie en 1992, les Ouzbeks et les Russes ayant alors massivement quitté le pays. De plus, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées en raison de la guerre qui a causé des dizaines de milliers de victimes. Aujourd'hui, les Russes se disent victimes de discrimination de la part de la majorité tadjike. Pour eux, seul le statut du russe comme langue co-officielle pourrait être perçu comme non discriminatoire. Beaucoup de Russes estiment, aujourd'hui, qu'ils doivent choisir entre deux maux : d'une part, le gouvernement actuel qui les discriminerait et les persécuterait, d'autre part, les fondamentalistes islamiques qui les abattraient s'ils parvenaient au pouvoir. Les Russes se croient oubliés par leur mère patrie, car le régime tadjik actuel existe en grande partie grâce à l'appui du gouvernement russe qui se soucie davantage de la surveillance de ses frontières du Sud (en raison du passage de la drogue et des armes provenant de l'Afghanistan) que de la protection des droits de la communauté russe.

La plupart des peuples d'origine turcophone (Ouzbeks, Kirghiz, Turkmènes, Tatars, etc.) du Tadjikistan sont des musulmans sunnites. L'islam ismaélien est surtout répandu dans la province autonome de Gorno-Badakhchan. Les habitants d'origine européenne sont en général des chrétiens (env. 250 000), soit des orthodoxes (russes ou slaves), des baptistes, des catholiques romains, des adventistes du septième jour, des luthériens ou des témoins de Jéhovah. Il existe aussi d'autres très petites minorités religieuses telles que les hari krishna, les bahaï, les zoroastriens et les juifs.

Les autres minorités nationales sont numériquement très petites: Turkmènes (0,3 %), Pashtounes (0,3 %), Ukrainiens (0,2 %), Coréens (0,2 %), Kazakhs (0,2 %), Ossètes (0,1 %), Tatars de Crimée (0,1 %), Bachkirs (0,1 %), Arméniens (0,1 %), Mordves (0,1 %), Aïmaks, Boukhariques (Juifs), Biélorusses, Baloutches, Azéris, Juifs, Tchouvaches, Allemands, Lacks, Bulgares, Parya, Géorgiens, Arabes, Turcs, Polonais, Mari, Oudmourtes, Lituaniens, Sanglechi, Ouïgours et Roumains.

2.2 Les langues

Comme on le constate, les nombreuses langues des peuples du Tadjikistan proviennent d'origines diverses: on y trouve des langues indo-iraniennes, altaïques (turciques), slaves, germaniques, caucasiennes, etc. Cependant, la carte linguistique ci-dessous ne nous montre que les langues les plus importantes comme le tadjik, l'ouzbek, le kirghiz et certaines langues du Pamir dans le Sud-Est. On constate aussi que plusieurs langues du Tadjikistan sont également parlée dans les pays voisins (Kirghizistan, Ouzbékistan et Afghanistan).

- Les langues indo-iraniennes (branche orientale)

Les langues indo-iraniennes se divisent en deux segments distincts: la branche orientale (ou iraniennes) et la branche occidentale (ou indienne). La branche iranienne se divise elle-même en iranien de l'Ouest et en iranien de l'Est dont fait justement partie le tadjik, la langue officielle du Tadjikistan. C'est aussi la langue numériquement la plus importante (62 % de la population).

Les Tadjiks

Le tadjik, qui fait donc partie de la famille indo-européenne, est appelé farsi (ou persan) en Iran et dari en Afghanistan; le mot Tadjik signifierait «Arabe» en farsi. En fait, les Tadjiks se distinguent des Persans moins par la langue que par la religion: les premiers sont sunnites, les seconds, chiites.

Groupe Langues
Indien sanskrit* (éteint): hindi, bengali, marathi, bihari, goudjarati, pendjabi, oriya, radjashatni, népali, assamais, bundeli, sindhi, konkani, pahari, singhalais, ourdou, tsigane (romani), etc.
Iranien avestique* (éteint): persan (ou farsi), tadjik et dari, pashtou, pamir, kurde, baloutchi, aïmak, hazara, nuristani, ossète, talysh, tat, etc.

Évidemment, le tadjik reste très apparenté au farsi d'Iran et au dari d'Afghanistan. Il s'agit de trois variétés très régionalisées d'une même langue. Le tadjik est si étroitement rapproché du farsi parlé en Iran et au dari d'Afghanistan qu'il est parfois considéré comme un dialecte du farsi. En raison des contacts fréquents avec les locuteurs des langues turques ainsi qu'aux contacts fréquents avec l'ouzbek et le kirghiz, le tadjik a subi davantage l'influence des langues turques que le farsi. Le vocabulaire du farsi et du tadjik a divergé parce que, d'une part, le tadjik a beaucoup emprunté au russe des termes dans les domaines de la politique, de la culture et des techniques et, d'autre part, parce que le farsi a emprunté surtout aux langues de l'Europe occidentale.

Comme toutes les langues iraniennes, le tadjik est issu de l'avestique ancien (aujourd'hui éteint); les langues indiennes, pour leur part, dérivent du sanskrit (également éteint).  En fait, Fârs et Pars (= Perse) proviennent du même mot, le [f] de Fârs et le [p] de Pars étant phonétiquement très proches. Mais comme le [p] existe en farsi et pas en arabe, il paraît probable que la prononciation Fars soit une altération arabe de Pars; c'est le la prononciation du [f] qui a fini par s'imposer aux iranophones. Les Parthes, peuples de l'Antiquité, et les Parsis, disciples de Zoroastre émigrés en Inde, tirent leur nom de la même racine. L'adjectif persan a toujours été utilisé pour qualifier ce qui a trait au territoire iranien et, de ce fait, les mots iranien et persan conservent la même signification. D'ailleurs, la plupart des Tadjiks ne peuvent pas distinguer si le tadjik et le farsi sont deux langues différentes; peur eux, il s'agit de variantes d'une même langue.

Le farsi d'Iran et le dari de l'Afghanistan s'écrivent aujourd'hui au moyen de l'alphabet arabe augmenté de caractères spéciaux (pour les sons [ j] dans jambe, [tch] et [p]); le tadjik du Tadjikistan s'écrit généralement avec l'alphabet cyrillique, mais il peut s'écrire aussi avec l'alphabet latin ou arabe.
Alphabet cyrillique Alphabet latin Français
Тамоми одамон озод ба дунё меоянд ва аз лиҳози манзилату ҳуқуқ бо ҳам баробаранд. Ҳама соҳиби ақлу виҷдонанд, бояд нисбат ба якдигар бародарвор муносабат намоянд. Tamomi odamon ozod ba dunë meojand va az lix̦ozi manzilatu xuķuķ bo xam barobarand. Xama sox̦ibi aķlu vičdonand, bojad nisbat ba jakdigar barodarvor munosabat namojand. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Le tadjik se divise en quatre aires dialectales (ou variétés linguistiques), mais on peut distinguer surtout les dialectes du Nord de ceux du Sud:

1) Les variétés du Nord : les dialectes du nord du Tadjikistan, et du sud de l'Ouzbékistan ainsi que du Kirghizistan.
2) Les variétés centrales : les dialectes de Matcha, Aini, Gissar et Varzob (en partie).
3) Les variétés du Sud : les dialectes de Karategin, Kuliab et ceux du Badakhshan.
4) Les variétés du Sud-Est : les dialectes de Pianj et Darvaz.

Les variétés linguistiques utilisées dans le nord du pays sont généralement turquifiées (surtout par l'ouzbek) qu'au sud où elles demeurent plus iranisées, surtout par rapport au dari d'Afghanistan demeuré beaucoup plus proche du tadjik que le farsi d'Iran. Ce sont les variétés du Sud qui ont servi de base au tadjik standard. Mais toutes ces variétés de tadjik ne sont pas très différentes et l'intercompréhension est normalement aisée. Le tadjik a été écrit avec l'alphabet arabe jusqu'au début du XXe siècle; en 1928, l'alphabet latin a remplacé l'alphabet arabe qui fut lui-même remplacé par l'alphabet cyrillique en 1940. Ce dernier fut à son tour modifié en 1994 et, récemment, le gouvernement a tenté de retourner à l'alphabet latin.  Beaucoup de locuteurs du tadjik vivent à l'extérieur du Tadjikistan: au Kazakhstan, au Kirghizistan, en Russie (Asie), au Turkménistan, en Ukraine, en Ouzbékistan, en Chine et en Iran.

Les Pamiri

Le tadjik conserve également des liens étroits avec quelques petites langues du Pamir telles que le sanglechi-ishkashimi (500 locuteurs), le shughni (40 000 locuteurs), le wakhi (7000 locuteurs), le yagnobi (2000 locuteurs) et le yazgulyam (4000 locuteurs). Ces langues connaissent aussi de nombreux dialectes et sous-dialectes. La plupart des locuteurs de ces langues habitent la région autonome du Haut-Badakhchan située dans le sud-est du Tadjikistan, plus précisément dans la chaîne des montagnes Pamir. Ses habitants se considèrent comme des Pomirs ou Pamiri (terme avec lequel ils se désignent eux-mêmes), non comme des Tadjiks. Les langues du Pamir n'ont jamais été écrites; c'est pourquoi les Pamiri utilisent le tadjik comme langue écrite. Ils sont massivement bilingues (langue locale du Pamir et tadjik). Bref, le tadjik sert de langue officielle dans la région autonome.

Les autres peuples indo-iraniens

Les autres langues iraniennes sont le pashtou (24 700 locuteurs), l'ossète (9500 locuteurs), l'aïmak (6000 locuteurs), le judéo-tadjik ou judéo-persan (5900 locuteurs), le baloutchi (4800 locuteurs) et le parya (1200 locuteurs). Ces langues (ainsi que le kurde) ont moins conservé d'éléments communs avec le tadjik.

- Les langues turques

Le Tadjikistan compte plusieurs langues turques de la famille altaïque: l'ouzbek du Nord (21,4 % de la population), le kirghiz (1,7 %0, le tatar (1,2 %), le turkmène (0,3 %), le kazakh (0,2 %), le tatar de Crimée (0,1 %), le bachkir (0,1 %), l'azéri, le locuteurs et l'ouïgour. Ces langues sont toutes parlées dans les États voisins. Au total, plus de 70 millions de locuteurs parlent l'une des langues turques dans les républiques du Caucase et au nord-ouest de la Chine. La minorité la plus importante du pays, les Ouzbeks, habitent surtout la région du nord du pays, le Khujand, près de la frontière avec l'Ouzbékistan.

- Les langues européennes

Les langues européennes parlées au Tadjikistan sont d'abord le russe (groupe slave), puis l'ukrainien (groupe slave), l'arménien (isolat indo-européen), le biélorusse (groupe slave), le yiddish (groupe germanique), l'allemand (groupe germanique, le bulgare (groupe slave), le polonais (groupe slave), le lituanien (groupe balte) et le roumain (langue romane). La plupart de ces langues sont parlées dans la capitale, Douchanbé, et dans quelques autres grandes villes du pays. Tous les Européens ont immigré à l'époque du régime soviétique et ont utilisé le russe comme langue des communications inter-ethniques. Ce sont eux qui ont assuré la promotion du russe au Tadjikistan, surtout dans les villes où le russe a longtemps dominé. À ce moment-là, la vie était plus facile pour les russophones, ce qui inclut tous les Européens.

- Les autres minorités linguistiques

Le Tadjikistan compte aussi deux langues caucasiennes, le lack (1600 locuteurs) et le géorgien (1100 locuteurs), une langue coréenne (16 300 locuteurs), le coréen (16 300 locuteurs), trois langues ouraliennes, l'erzya parlé par les Mordves (6700 locuteurs), le mari (700 locuteurs) et l'oudmourte (700 locuteurs), puis une langue chamito-sémitique, l'arabe tadjikien (1000 locuteurs).

3 Données historiques

AVIS: Certaines parties historiques de cette section sont tirées presque intégralement de l'Encyclopédie Microsoft Encarta 2004, art. «Tadjikistan».

La région habitée par les Tadjiks a subi le passage de nombreux conquérants dont Alexandre le Grand, les Arabes (VIIIe siècle), les Samanides (IXe-Xe siècles), les Mongols (XIIIe siècle) et les Russes.

Les Tadjiks firent partie de l’Empire perse sassanide jusqu'à la conquête arabe entreprise durant le califat d’Omar (634-644), ce qui explique leur origine iranienne. L’ancienne religion zoroastre ne put résister à la force de l’islam et devint de moins en moins pratiquée. Depuis ce temps-là, l'islam fait partie intégrante de la culture tadjike. Après l’invasion arabe, les mots Fars et Farsi remplacèrent les mots «Perse» et «Persan», l'alphabet arabe ne contenant pas de lettre [P]. La Perse fut transcrite en fars («fârse»), mais les appellations telles que le farsi, le dari ou le tadjik pour désigner le persan ( et ses variétés), en se référant à des ethnies, est un phénomène récent. Après la conquête arabe, le tadjik s'est écrit en alphabet arabe (jusqu'au début des années 1900).

Au Xe siècle, les Turcs occupèrent toute la région de l'Asie centrale avec comme résultat qu'ils turquifièrent toutes les populations, sauf les Tadjiks et les Pamiri, qui conservèrent leurs langues iraniennes. Au début du XIIIe siècle, les Mongols de Gengis Khan déferlèrent sur la Perse, et la région du Tadjikistan se trouva aux mains des successeurs de Gengis Khan, les Ilkhans. Affaiblis par leurs dissensions internes, les Ilkhans furent à leur tour balayés par les hordes du conquérant turco-mongole Tamerlan (1336-1405) qui, de 1360 à 1405, réussit à bâtir un immense empire ayant pour centre Samarkand. Au XVIe siècle, les Tadjiks passèrent sous la souveraineté du khanat de Boukhara. Au cours du XIXe siècle, la région du Tadjikistan fut partagée entre l'émirat de Boukhara et le khanat de Kokand.

3.1 La domination russe

En 1868, la région passa sous le contrôle de la Russie dans le cadre de la politique de conquête de l’Asie centrale menée par les tsars. Comme dans toute la région, de nombreuses révoltes éclatèrent contre le pouvoir central, notamment en 1916 et en 1917 après la révolution d'Octobre. Des guérilleros musulmans résistèrent au régime bolchevique pendant quatre années au cours desquels des villages tadjiks furent rasés et des mosquées détruites. Puis le nord de la région fut intégré à la RASS de Tadjikistan à l'intérieur de la RASS d'Ouzbékistan. Après la séparation de l'Ouzbékistan en 1929, la République socialiste soviétique du Tadjikistan devint l'une des 11 républiques fédérées de l'URSS.

En 1921, le territoire fut rattaché à la République socialiste soviétique autonome du Turkestan (RSSA), qui comprenait également des portions du Kazakhstan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan actuels. Transformé en République autonome à l’intérieur de la République socialiste soviétique des Ouzbeks en 1924, l’actuel Tadjikistan devint une république socialiste soviétique, membre à part entière de l’URSS, en 1929, quand lui fut adjoint le territoire de Khojand, situé dans la vallée de Fergana, qui appartenait à l’Ouzbékistan.

Entre-temps, c'est-à-dire dès le début des années trente, la culture des Tadjiks, comme celle des autres peuples de l'Asie centrale, fut redéfinie et soviétisée afin de convenir aux exigences politiques du gouvernement central (Moscou). En raison d'un afflux des Russes et d'autres Européens en provenance des pays satellites de l'URSS, la plupart des écoles sont passées de l'enseignement du tadjik à celui du russe comme langue d'enseignement; les enfants tadjiks pouvaient être instruits en tadjik à la maison à la discrétion des parents. De la même façon les mosquées et écoles coraniques ont été fermées et le clergé fut spolié de ses biens, ce qui mit fin aux vestiges apparents de l'islam. Des ateliers, conférences, séminaires et classes ont été fondés dans les centres urbains, et même dans les campagnes, afin de faciliter l'apprentissage de la langue russe. Beaucoup de Tadjiks participèrent à ces efforts et acceptèrent le changement. Néanmoins, au cours des années vingt, peu de Tadjiks reçurent une éducation formelle. Selon le premier recensement soviétique de 1926, le taux d'alphabétisation était de 4 % pour les hommes et seulement de 0,1 % pour les femmes. En 1928, l'alphabet arabe servant à transcrire le persan avait été remplacé par l'alphabet latin; la langue des Tadjiks, appelée traditionnellement persan ou farsi, fut rebaptisée du nom de tadjik afin de distinguer les Tadjiks des Persans. Certains Tadjiks protestèrent en vain; ils virent dans cette transformation une perte de leur identité collective par rapport à l'islam et un rapprochement de la sphère soviétique. Cela fut d'autant plus apparent que les linguistes russes firent tout pour «épurer» le tadjik de ses archaïsmes et de ses emprunts à l'arabe.

Pendant la fin des années 1930, le gouvernement Soviétique a commencé à étendre son réseau d'écoles publiques, malgré certaines oppositions sporadiques, surtout de la part des chefs islamiques. En conséquence, quelques nouvelles écoles russes furent incendiées et quelques enseignants assassinés. Au cours de la même période, le Tadjikistan connut des vagues de répression politique et culturelle très importantes; les Russes s’y installèrent massivement et l’industrialisation se développa à grande échelle. Près de la moitié de la main-d'oeuvre industrielle du Tadjikistan était aux mains des nationalités étrangères; la plupart des nouveaux immigrants étaient soit des Russes soit des réfugiés des républiques voisines (Ouzbékistan, Kirghizistan, etc.). Quoi qu'il en soit, tous ces gens étaient russophones ou russophiles. Entre 1926 et 1959, la proportion des Russes parmi la population du Tadjikistan était passée de moins de 1 % à 13 %; au cours de la même période, la proportion des Tadjiks avait diminué de 80 % à près de 50 %.

[Flag of Tajikian SSR in 1953]
Drapeau du Tadjikistan soviétique

Puis, dans les années quarante, Joseph Staline imposa l'alphabet cyrillique au tadjik, ainsi que, dans les autres républiques voisines, pour le kirghiz, le kazakh, l'ouzbek, le turkmène, le gagaouze et le tatar. Durant plus de cinquante ans, l'alphabet cyrillique est resté l'écriture des Tadjiks. Les élites au pouvoir ainsi que la population furent scolarisées au moyen de cet alphabet, conjointement à un apprentissage intensif du russe. À cela s'ajoutèrent des campagnes antireligieuses (comprendre «anti-islamiques»), qui provoquèrent la destruction ou la fermeture de nombreux lieux saints. Les relations avec le pouvoir central de Moscou demeurèrent tendues, les Tadjiks essayant malgré tout de préserver leur culture et leurs traditions.

L'utilisation obligatoire de l'alphabet cyrillique fut jugée nécessaire par les autorités soviétisées: de cette façon, le Tadjikistan aurait l'avantage de recevoir l'aide du «Grand Frère» russe et pourrait communiquer avec lui dans sa langue. Pour beaucoup de Tadjiks, le changement de l'alphabet latin au cyrillique symbolisait l'abandon de la langue tadjike pour le russe.

Au début des années soixante, la politique officielle du Parti communiste du Tadjikistan s'est orientée vers une plus grande russification du tadjik. C'est alors que le tadjik fut progressivement retiré du programme d'études des écoles et dans presque toutes les universités. À la fin des années quatre-vingt, il n'existait plus d'écoles tadjikes dans la capitale avec comme résultat que non seulement les Russes et les autres communautés ethniques ignoraient la langue nationale, mais même les Tadjiks avaient perdu contact avec leur langue ancestrale. Le russe était devenu totalement dominant dans toutes les sphères de la vie sociale, des affaires de l'État et jusqu'à la recherche universitaire. Le tadjik resta l'affaire des autochtones habitant les zones rurales. En raison de la prédominance des Russes et d'autres non-Tadjiks dans les activités urbaines comme le gouvernement, l'industrie et le grand commerce, la capitale Douchanbé devint une ville cosmopolite où l'élément tadjik devint minoritaire. Selon le recensement 1989, les Tadjiks constituaient 39,1 % de la population de Douchanbé, les Russes 32,4 %, les Ouzbeks 10 %, les Tatars 4,1 % et les Ukrainiens 3,5 %; la population de la capitale était alors d'environ 602 000 habitants. Tous les Tadjiks instruits des villes parlaient davantage le russe que leur langue maternelle; cette situation causa un profond ressentiment parmi les Tadjiks.

Vers la fin de l'ère Soviétique, beaucoup de Tadjiks remirent en cause le privilège des Russes au sein de leur société. Même après des décennies d'éducation et d'endoctrinement des jeunes générations de Tadjiks, les Russes et autres nations non autochtones occupaient toujours un nombre disproportionné de postes supérieurs au Parti communiste de la République. Les Tadjiks étaient représentés généralement par une bien petite minorité dans l'administration des entreprises. De plus, le gouvernement favorisait les besoins culturels des diverses nationalités résidant dans la république du Tadjikistan. La radio de l'État diffusait non seulement en russe, mais aussi en allemand, en ouzbek, en kirghiz, en tatar, etc. La capitale comptait de nombreux centres culturels pour les Russes, les Ukrainiens, les Ouzbeks, les Coréens, etc., sans oublier les nombreux «commerces ethniques» destinés à desservir les diverses nationalités. Cette situation catastrophique pour la langue tadjike donna naissance à une nouvelle élite intellectuelle qui prônait la revalorisation de la culture et de la langue tadjike. 

Au cours de la décennie soixante-dix, un grand nombre de philologues, c'est-à-dire des spécialistes des langues tadjikes et des langues persanes, retournèrent aux sources en étudiant les langues parlées en Iran (particulièrement le farsi) et en Afghanistan (notamment le dari) et constatèrent que ces langues s'étaient modernisées, contrairement au tadjik resté à la remorque du russe. Ces études contribuèrent à donner une impulsion au développement du tadjik vers la modernité. Pendant cette période,  le tadjik fut enrichi en puisant abondamment dans la terminologie du farsi d'Iran et du dari d'Afghanistan. Les intellectuels et les représentants de la nouvelle élite politique influencèrent la population du Tadjikistan dans l'usage de la langue nationale majoritaire, le tadjik. Le mouvement commença dans le Sud (Qurghonteppa, Kulob et Qarateghin) pour se propager lentement dans le Nord. Après 1986, des tensions politiques entre le pouvoir et l'opposition, mais aussi entre les Tadjiks et les Ouzbeks, se firent sentir.

Le 22 juillet 1989, soit vers la fin de la perestroïka, la Loi sur la langue de la RSS du Tadjikistan fut adoptée par le Parlement tadjik, malgré l'opposition des députés russophones. La loi contenait 37 articles traitant des droits des citoyens dans l'emploi des langues. Si l'article 1 proclamait que le tadjik était «la langue officielle», l'article 2 accordait au russe le statut de «langue des communication inter-ethniques», ce qui impliquait qu'il pouvait être employé dans tous les secteurs de la vie administrative et sociale. La loi reconnaissait aussi l'égalité de toutes les langues et leur accordait des garanties juridiques pour leur protection et leur développement. À l'époque, la Loi sur la langue a été publiée en trois versions: en tadjik, en russe et en ouzbek.

Le gouvernement a aussi entrepris de sauvegarder les langues de la région de Gorno-Badakhchan et a permis à l'ouzbek et au kirghiz du Tadjikistan de développer leurs propres établissements culturels. La décision de proposer une loi linguistique provenait de la frustration des Tadjiks (réformistes) qui, pendant soixante-dix ans, avaient été privés de l'usage libre de leur langue maternelle dans l'expression de leurs pensées et sentiments. L'alphabet arabe remplaça l'alphabet cyrillique dans l'écriture du tadjik. Le Tadjikistan accéda à l'indépendance le 9 septembre 1991, après l’effondrement de l’URSS.

3.2 Le Tadjikistan indépendant

Après la chute du régime soviétique, le pays connut une résurgence de l’islamisme qui avait été longtemps muselé. Des milliers de mosquées furent construites et, à partir de 1992, des combats entre procommunistes et démocrates islamistes déchirèrent le Tadjikistan, conduisant finalement à la démission du président Rakhman Nabiyev (1991-1992), le chef du Parti communiste de la RSS tadjike au début des années quatre-vingt. Les conflits ont dégénéré en guerre civile lorsque des factions régionales prirent les armes au nom du communisme, de la démocratie ou de l'islam. Les affrontements ont opposé les deux régions du Sud, Kouliab, la procommuniste et Kourgan-Tioubé, favorable aux islamistes. Approvisionnés en armes à partir de l’Afghanistan, les démocrates islamistes prirent le contrôle de la capitale. Aidés par les forces russes et ouzbeks, les procommunistes reprirent ensuite la ville, puis le contrôle du pays, rétablirent le gouvernement et lancèrent une campagne d’élimination de l’opposition, interdisant le Parti de la renaissance islamique en 1992 (ou le Lali Badakhchan), qui réclamait une plus grande autonomie pour la région du Gorno-Badakhchan (1993), et limitant la liberté de la presse. Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres anciennes républiques soviétiques, la guerre n’a pas eu au Tadjikistan une dimension ethnique significative, car les Tadjiks ont fourni les gros bataillons des combattants des deux camps. Pour pouvoir contrôler les autorités religieuses musulmanes, le gouvernement établit une séparation des pouvoirs de l’État et du clergé. Pendant ce temps, suite à l'aggravation de la situation politique, l'armée russe a pris le contrôle de la frontière du Tadjikistan, afin notamment d'éviter les infiltrations depuis l'Afghanistan. Évidemment, la guerre civile entre communistes et islamistes, avec plus de 500 000 victimes et l'exode d'au moins 100 000 russophones, sans compter des dizaines de milliers de réfugiés, ravagea la société et l'économie du Tadjikistan. De son côté, la presse russe annonçait qu'environ 200 000 Russes résidant dans la capitale avaient quitté le Tadjikistan, que 150 000 autres désirant émigrer étaient «pris au piège» par la guerre civile et que «toute la population non tadjike sans exagération étaient assis sur leurs valises attendant de partir».

- La Constitution

Un premier projet de Constitution du Tadjikistan fut élaboré et publié au printemps de 1992. Son préambule commençait par les mots «Nous, Tadjiks [...]», tandis que l'article 2 déclarait: «La langue officielle de la république du Tadjikistan est la langue tadjike (farsi).»  Cette disposition, qui devait renforcer la Loi sur la langue de 1989, suscita immédiatement des protestations de la part des membres des communautés nationales du Tadjikistan, c'est-à-dire les Russes, les Ukrainiens, les Arméniens, les Géorgiens, les Juifs, les Allemands, les Coréens, les Ossètes, les Tatars, les Bachkirs, les Ouzbeks et les Ouïgours, tous représentées par le Conseil de coordination de l'Association nationale de la république du Tadjikistan. Selon ce conseil, plus de 40 % de la population du pays n'était pas reconnue par les auteurs du projet constitutionnel; de plus, les fonctions les plus élevées de l'État, comme le président et le vice-président, ne pouvaient être occupées que par des Tadjiks.  La même année, une version modifiée de la Loi sur la langue visait à éliminer tout statut au russe dans la conduite des affaires officielles, mais cette version n'a jamais été adoptée par l'Assemblée nationale. Néanmoins, les fonctionnaires du gouvernement durent s'organiser pour que toute l'Administration puisse se tadjikiser complètement, tant à l'oral qu'à l'écrit, pour 1994. Par ailleurs, le système scolaire continua à offrir des écoles en tadjik, en russe, en ouzbek et en turkmène.


Emomali Rakhmonov

En novembre 1994 se tinrent simultanément une élection et un référendum constitutionnel, qui permirent à Emomali Rakhmonov d’être élu à la présidence du Parlement et d’assumer ainsi les fonctions de chef de l’État (la présidence de la République, instaurée lors de l’indépendance du pays, ayant été abolie en novembre 1992, juste après le début de la guerre civile). Élu en novembre 1994, le président Rakhmonov prônait la «réconciliation nationale» et plusieurs rencontres se sont déroulées, à partir d’avril 1994, entre les autorités et les rebelles, sous l’égide des Nations unies.

Quant à la Constitution, son préambule commence maintenant par  «Nous, peuple du Tadjikistan [...]», alors que l'article 2 proclame que «la langue officielle du Tadjikistan est le tadjik», que «le russe est une langue des communication inter-ethniques» et que «toutes les nations et tous les peuples résidant sur le territoire de la République ont le droit d'employer librement leur langue maternelle». À l'instar de la Loi sur la langue, la Constitution fut en tadjik, en russe et en ouzbek. En juillet 1994, le Parlement tadjik rejetait une proposition pour faire du russe une langue co-officielle à côté du farsi (tadjik). 

- Les crises politiques

Les pourparlers engagés en 1994 entre le régime communiste et l'opposition islamiste en exil aboutirent, le 27 juin 1997, à la signature d'un accord de paix qui prévoyait un partage des portefeuilles et des élections législatives sous contrôle international. L'accord de paix devait mettre un terme à quatre années d’une guerre civile alors responsable de la mort de 30 000 personnes. Le processus de réconciliation connut par la suite des vicissitudes, et la tension persista. Dans les mois qui ont suivi le départ des citoyens russophones, les établissements d'enseignement, ainsi que les services médicaux et militaires du pays se sont écroulés. Sans cadres experts pour les gérer les usines, l'économie du Tadjikistan s'est aussi effondré. De nouveaux départs ont affecté les secteurs des communications, du transport, de l'approvisionnement en alimentation et de l'assainissement. Une tentative avortée de coup d’État contre le président Emomali Rakhmonov (août 1997), la reprise des affrontements entre forces de l’ordre et opposants islamistes, qui accompagna le retour d’exil du deuxième chef de l’opposition, Akbor Touradjanzadé (mars 1998), fragilisèrent les accords de Moscou. En janvier 1998, l'opposition islamique conduite par Saïd Abdollah Nouri, qui reprochait au gouvernement de Iakhio Nouriddinovitch Azimov de ne pas tenir ses engagements, se retira de la Commission de réconciliation nationale, créée à la suite de la signature de l'accord de paix. Des tentatives de rapprochement sont alors mises en œuvre par le président Emomali Charipovitch Rakhmonov qui s'engageait à confier, dans le futur gouvernement d'union nationale, la place de numéro deux, au chef spirituel de l'opposition islamique, Akbar Touradjonzoda.

À l'aube de l'année 1999, le pouvoir était encore confronté à une crise politique aggravée par la reprise des affrontements (dans la région de Léninabad) entre les troupes anti-islamistes conduites par le colonel Mahmoud Khoudoberdiev et les forces gouvernementales, mais aussi à une corruption qui s'étendait à l'ensemble des institutions, à une croissance économique stagnante à l'image du taux d'inflation qui n'était pas descendu en dessous de la barre des 40 % en 1998.

En novembre 1999, le président sortant, Emomali Rakhmonov, fut réélu pour sept ans avec 96,99 % des voix, à l’issue d’un scrutin controversé. Le 27 mars 2000, le processus de paix prit fin officiellement lorsque le Parlement bicaméral, élu en février et mars 2000 — et consacrant la victoire du Parti démocratique populaire, progouvernemental, arrivé en tête devant le Parti communiste et le parti de la Renaissance islamique — tint sa première session. En août 2000, le directeur de l’Agence du Programme alimentaire mondial au Tadjikistan lança un appel d’urgence. La sécheresse, la plus grave depuis dix ans en Asie centrale, menaçait de famine la moitié de la population du pays. Bref, le Tadjikistan est resté en proie à de nombreux problèmes, alors que la paix est demeurée précaire. Certains groupes armés n’ont pas souhaité s’associer à l’accord de paix. Comme le désarmement n’a pas été total, le gouvernement central n'a pas encore le contrôle sur toutes les zones du pays et a dû forger des alliances et des compromis avec certaines des factions.

En juin 2003, un référendum controversé permet au président Rakhmonov de briguer deux mandats supplémentaires, et de supprimer l’âge limite de 65 ans. Ces modifications à la Constitution permettent virtuellement à Emomali Rakhmonov de conserver son poste jusqu’en 2020. Le Tadjikistan ne connaît donc qu'une démocratie de façade à la merci d'un cacique incrusté dans son pouvoir.

4 La politique linguistique à l'époque soviétique

Sous le régime soviétique, le russe était la langue officielle de l'Union, alors que chacune des langues dites «titulaires» l'était dans chacune des républiques. Même si le russe n'a jamais été déclaré formellement langue officielle, ni par l'Union ni par aucune république, pas même pas en Russie (1978), il a toujours joui dans les faits du statut de langue officielle jusqu'en 1991.

4.1    L'égalité des langues titulaires et du russe

Quand on lit la Constitution du 14 avril 1978 du Tadjikistan, on constate que l'accent était mis sur l'égalité de toutes les langues de l'ex-URSS. En réalité, la politique linguistique du Kirghizistan soviétique était axée sur l’égalité des droits linguistiques de tous les citoyens, surtout ceux des russophones, et sur le développement harmonieux de toutes les nations et ethnies de l’URSS. C'était une façon de banaliser toutes les langues nationales (ou tutélaires) et d'accorder un statut privilégié au russe. C’est ainsi qu’on pouvait lire aux articles 32 et 34:

Article 32

1) Les citoyens de la République socialiste soviétique (R.S.S.) du Tadjikistan sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.

2) L'égalité en droit des citoyens de la R.S.S. du Tadjikistan est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

1) Les citoyens de la RSS du Tadjikistan de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.

2) L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.

3) Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Cela dit, le tadjik, pas plus que le russe, ne bénéficiait du statut de langue officielle. Cette absence de statut pour le russe n'empêchait pas les russophones de jouir de tous les droits et privilèges de la langue officielle de l'Union. À cette époque bénie, la vie était facile pour les russophones vivant dans les républiques de l'Union, au Tadjikistan comme ailleurs. En effet, ces derniers bénéficiaient de tous les avantages d’une majorité fonctionnelle qui n’avait pas besoin d’être bilingue; ils détenaient les clés de la domination économique, sociale, culturelle, etc. Mais les temps ont changé pour la minorité dominante!

4.2 L'éducation et la justice

En éducation, les Russes pouvaient exiger que leurs enfants reçoivent leur instruction uniquement en langue russe (art. 43 de la Constitution de 1978):

Article 43

1)
Les citoyens de la RSS du Tadjikistan ont droit à l'instruction.

2) Ce droit est garanti par la gratuité de tous les types de formation, par la réalisation de l'enseignement secondaire obligatoire universel de la jeunesse, par le vaste développement de l'enseignement secondaire spécialisé, de l'enseignement professionnel et technique et de l'enseignement supérieur sur la base du rapport de l'enseignement avec la vie et avec la production; par le développement des cours par correspondance et des cours du soir; par l'octroi de bourses du gouvernement et d'avantages aux élèves et aux étudiants; par la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle; par la création de conditions pour l'autodidaxie.
 

 En matière de justice, il en était ainsi dans la procédure judiciaire (art. 160): 

Article 160

1)
La procédure judiciaire dans la RSS du Tadjikistan est conduite dans la langue tadjike ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée.

2) Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

Malgré tout, les Tadjiks n'ont pas nécessairement fréquenté les écoles russes. Ces dernières étaient surtout réservées aux Russes et à la plupart des minorités nationales telles que les Ouzbeks, les Kazakhs, les Ukrainiens, Ouïgours, les Tadjiks, les Tatars, etc. Par contre, dans la capitale, beaucoup de Tadjiks fréquentèrent les écoles russes; la capitale était particulièrement russifiée, alors que le russe était la langue des communications interethniques. C'est pourquoi cette langue avait un prestige bien supérieur au tadjik. Beaucoup de fonctionnaires non tadjikophones avaient de la difficulté, dans les centres urbains, à s'exprimer en une autre langue que le russe. Ajoutons aussi que le tadjik était relégué au second plan comme langue de travail, sauf dans les régions rurales. On comprendra que, dans ces conditions, les milieux nationalistes aient trouvé un terrain propice à leurs revendications, bien que la russification n'ait jamais été aussi avancée que, par exemple, en Biélorussie.

La situation changea vers la fin du régime soviétique, notamment avec l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir et la perestroïka, puis la chute du mur de Berlin, l'effondrement des régimes communistes, la fin du monopole politique des partis communistes, etc. 

5 La politique linguistique actuelle

La politique linguistique du Tadjikistan porte à la fois sur la langue officielle, le tadjik, et les autres langues des minorités nationales. La Constitution du 6 novembre 1994, dont l'entrée en vigueur était prévue pour décembre 1994, précisait ce qui suit à l'article 2:

Article 2

1) La langue officielle du Tadjikistan est le tadjik. Le russe est une langue de communication inter-ethnique.

2) Toutes les nations et tous les peuples résidant sur le territoire de la République ont le droit d'employer librement leur langue maternelle.

Quant à l'article 17, il établit que «le gouvernement garantit les droits et les libertés de tous, indépendamment de l'appartenance ethnique, la race, le sexe, la langue, la religion, les croyances politiques, l'éducation, le statut social ou la propriété.»

Article 17

1) Tous sont égaux devant la loi et les tribunaux.

2) Le gouvernement garantit les droits et les libertés de tous, indépendamment de l'appartenance ethnique, la race, le sexe, la langue, la religion, les croyances politiques, l'éducation, le statut social ou la propriété.

3) Les hommes et des femmes ont des droits égaux.

Il ne faudrait pas oublier l'article 1 de la Loi sur la langue qui déclare que la langue officielle du Tadjikistan est le tadjik; notons que le nom farsi  a été placé entre parenthèses après «langue tadjike»:

Article 1

La langue officielle de la RSS du Tadjikistan est la langue tadjike (farsi).

Article 2

La langue russe est librement employée sur le territoire de la RSS du Tadjikistan en tant que moyen de communication entre les nations de l'URSS.

Par ailleurs, l'article 2 précisait que «la langue russe est librement employée sur le territoire de la RSS du Tadjikistan en tant que moyen de communication entre les nations de l'URSS». On pourra consulter une version française de la Loi sur la langue.

5.1 Les langues de la législation

La législature du Tadjikistan comprend une Chambre basse, le Majlisi Namoyandagon (la Chambre des représentants) et une Chambre haute, le Majlisi Milliy (l'Assemblée nationale). Les langues de la législation sont définies dans la Loi sur la langue de la RSS du Tadjikistan du 22 juillet 1989. L'article 8 de cette loi prescrit que les lois sont adoptées dans la langue officielle, le tadjik, et publiées ensuite dans trois langues, soit en tadjik, en russe et en ouzbek:

Article 8

1) Les lois des organismes suprêmes de la RSS du Tadjikistan sont adoptées dans la langue officielle et publiés en tadjik, en russe et en ouzbek.

2) Les lois des organismes
suprêmes de la RSS du Tadjikistan et les documents des organismes publics de la République sont adoptées dans la langue officielle et publiées en tadjik et en russe.

3) Les règlements des autorités locales, de l'Administration et les documents des organismes publics sont adoptées dans la langue officielle et publiées en tadjik et, si nécessaire, en d'autres langues.

4) Les
règlements des autorités locales et de l'Administration et les documents des organismes publics dans les régions peuplée par une majorité d'une autre nationalité sont adoptées et publiées dans la langue officielle et dans les langues nationales.

Les minorités ne sont guère représentées dans les deux chambres du Parlement; en général, lorsque les Ouzbeks réussissent tout au plus à faire élire quatre ou cinq députés, ce qui est peu.

Quant aux règlements des autorités locales, ils peuvent être publiés en tadjik et dans l'une ou l'autre des langues nationales, généralement en ouzbek et/ou en russe, parfois également en kirghiz.

L'article 65 de la Constitution du 6 novembre 1994 précise, en son paragraphe 2, que «tout citoyen, âgé de 35 à 65 ans, connaissant la langue officielle et qui a été résidant sur le territoire du Tadjikistan depuis au moins les dix années précédentes, peut être désigné candidat au bureau présidentiel de la République»:

Article 65

1) Le président est élu pour un mandat de cinq ans par les citoyens du Tadjikistan sur la base de droits de vote égaux et directs au moyen d'un bulletin secret.

2) Tout citoyen, âgé de 35 à 65 ans, connaissant la langue officielle et qui a été résidant sur le territoire du Tadjikistan depuis au moins les dix années précédentes, peut être désigné candidat au bureau présidentiel de la République.

3) Un candidat au bureau présidentiel de la République est toute personne qui a enregistré et rassemblé les signatures de nomination d'au moins cinq pour cent des électeurs.

4) Nul ne peut être président pour plus de deux mandats consécutifs.

5.2 Les langues de la justice

Les langues de la justice sont définies dans la Constitution et la Loi sur la langue. En effet, le paragraphe 4 de l'article 88 de la présente Constitution stipule que «les poursuites judiciaires sont effectuées dans la langue officielle ou dans la langue de la majorité des habitants d'une localité donnée». Le paragraphe suivant prévoit que les personnes qui ne parlent pas la langue de la procédure judiciaires peuvent recourir aux services d'un interprète.

Article 88

4) Les poursuites judiciaires sont effectuées dans la langue officielle ou dans la langue de la majorité des habitants d'une localité donnée.

5) Il est prévu pour les personnes qui ne parlent pas la langue de la procédure judiciaires peuvent recourir aux services d'un interprète.

L'article 16 de la Loi sur la langue précise que les activités judiciaires sont conduites soit en tadjik soit dans «la langue employée par la majorité de la population»:

Article 16

Conformément à l'article 160 de la Constitution de la RSS du Tadjikistan, les activités judiciaires dans la RSS du Tadjikistran sont conduites en langue tadjike ou dans la langue employée par la majorité de la population.

Dans un tribunal, toute personne qui ne parlerait pas la langue a le plein droit d'étudier la documentation de la cour, de participer à la procédure au moyen d'un interprète et a le droit d'utiliser sa langue maternelle.

L'article 160 dont il est fait mention dans cette disposition concerne la Constitution de 1978. Les langues systématiquement employées dans les tribunaux sont le tadjik et le russe. Dans les tribunaux régionaux, en plus du tadjik, une langue minoritaire peut être légalement employée, mais le russe sert souvent de langue passe-partout, surtout lorsque les parties en cause connaissent cette langue. Voici ce que prévoient les articles 17 et 18 de la Loi sur la langue:

Article 17

1) L'acte de délit est rédigé dans la langue officielle ou dans la langue employée par la majorité de la population.

2) Les individus inculpés pour une infraction administrative et autres participants ont le droit de parler leur langue maternelle et, s'ils ne comprennent pas la langue du tribunal, un interprète leur sera assigné.

3) Le procès-verbal d'une infraction administrative est rédigé dans la langue officielle. Si une personne accusée d'une infraction administrative ne parle pas la langue officielle, le procès-verbal est publié en russe ou traduit dans une autre langue admise.

Article 18

Les tribunaux d'arbitrage dans la RSS du Tadjikistan règlent les conflits commerciaux entre les entreprises, les établissements et les organismes dans la langue officielle ou en russe.

 5.2 Les langues de l'Administration

La langue de l'État est le tadjik, la langue officielle, mais le russe est également employé. C'est donc le bilinguisme russo-tadjik qui s'applique à toute l'Administration du pays. N'oublions pas que le tadjik n'est la langue maternelle que de 62 % de la population, ce qui signifie que près de 40 % des habitants du pays parlent une autre langue. C'est pourquoi le russe sert traditionnellement dans les communications inter-ethniques et qu'il est très largement répandu dans toute l'administration gouvernementale. L'article 10 de la Loi sur la langue fait bien état des deux langues:

Article 10

1) Les communications entre les fonctionnaires des autorités de l'État, l'Administration et les organismes publics sont est tenues dans la langue officielle, ou en langue russe ou dans une traduction fournie.

2) Les fonctionnaires des autorités de l'État, l'Administration de la RSS du Tadjikistan et les organismes publics répondent aux demandes et plaintes des citoyens dans la langue officielle ou en langue russe ou une autre langue admise.

L'article 11 de la même loi précise que la langue des entreprises, établissements et organismes se déroule dans la langue officielle, mais que le russe peut également être employé, de même que tout autre langue, lorsque les gens concernés ne parlent pas la langue officielle:

Article 11

1) Les entreprises, établissements et organisations (incluant les organismes publics) maintiennent leur ordre du jour dans la langue officielle.

2) Les entreprises, établissements et organisations où la plupart des employés ne parlent pas la langue tadjike maintiennent leur ordre du jour en russe ou dans la langue employée par la majorité des employés, tandis que ces entreprises, établissements et organisations créeront des conditions, incluant un budget nécessaire, pour permettre que leurs employés utilisent la langue tadjike et traduisent leur ordre du jour dans la langue officielle.

Les article 13, 14 et 15 de la Loi sur la langue sont très clairs quant à l'exigence du bilinguisme russo-tadjik dans les services publics:

Article 13

Les employés des entreprises, établissements et organisations, incluant les organismes publics, répondent aux demandes et plaintes des citoyens dans la langue officielle, dans la langue russe ou en une autre langue admise.

Article 14

Les documents publiés aux citoyens par les autorités de l'État, l'Administration, les entreprises, les établissements et les organisations, incluant les organismes publics, sont rédigés en tadjik ou en russe ou en tadjik et en russe, selon la demande du citoyen.

Article 15

Le courrier et le service de télégraphe dans la RSS du Tadjikistan sont conduits dans la langue officielle ou en russe.  

Il en est ainsi à l'article 30 de la Loi sur la langue relativement aux dénominations des ministères et autres organismes de l'État:

Article 30

Les dénominations des ministères, comités de l'État, bureaux centraux, entreprises, établissements et organisations, incluant les organismes publics, ainsi que leurs départements et subdivisions, seront dans la langue officielle et accompagnés par une traduction en russe ou en d'autres langues.

L'usage du tadjik et du russe n'exclut nullement une autre langue, généralement l'ouzbek et parfois le kirghiz. Cependant, les minorités se plaignent de n'être pas suffisamment représentées dans la fonction publique. En effet, les Ouzbeks, Russes, Kirghiz, Turkmènes, etc., ne sont que rarement embauchés par les organismes gouvernementaux. Il semble que les Tadjiks se méfient de leurs minorités, surtout les Ouzbeks et les Russes.

Par contre, le russe reprend ses prérogatives dans les communications avec les États étrangers de l'ex-URSS; on peut présumer aussi que l'anglais n'est pas exclus dans le cas d'autres pays (cf. «une langue acceptée par toutes les parties»). Tel est l'atricle 9 de la Loi sur la langue:

Article 9

1) Les communications entre les autorités de l'État, l'Administration et les organismes publics de la RSS du Tadjikistan avec les autorités de l'État et l'Administration de l'URSS, les organismes d'union des corps publics et avec d'autres républiques de l'Union sont tenues en langue russe.

2) Les communications avec d'autres pays sont tenues dans une langue acceptée par toutes les parties.

À l'article 12 de la Loi sur la langue, les langues de travail semblent également être le tadjik et le russe au sein des entreprises, établissements et organismes situés dans la RSS du Tadjikistan:

Article 12

1) Les entreprises, établissements et organismes situés dans la RSS du Tadjikistan communiquent entre eux dans la langue officielle avec les autorités de l'État, l'Administration et les organismes publics de la RSS du Tadjikistan ; avec les entreprises étrangères, établissements et organisations, en russe ou en une autre langue acceptable pour toutes les parties.

2) Les entreprises, organismes et établissements qui ont tenu leur ordre du jour en une langue minoritaire peuvent communiquer avec les autorités de l'État, l'Administration et les organismes publics de la RSS du Tadjikistan, aussi bien qu'entre eux, et dans les langues minoritaires et dans la langue officielle.

Il ne faut quand même pas croire que tous les services gouvernementaux sont offerts dans une multitude de langues. C'est d'abord le tadjik, puis le russe. Dans des zones d'établissement où sont concentrées certains minorités, l'ouzbek, le kirghiz ou une autre langue (cas rarissimes) peut être admise.

5.3 Les langues dans l'éducation

La régime soviétique a créé un système d'éducation moderne au Tadjikistan où rien de comparable n'avait existé auparavant. Dans les années qui ont suivi l'indépendance, le système d'éducation soviétique a prévalu, même s'il est resté sous le contrôle du ministère tadjik de l'Éducation. Avant 1991, le niveau d'instruction de la population adulte des Tadjiks se situait en dessous de la moyenne des anciennes républiques de l'URSS. Selon les statistiques de 1989, seulement 16 % des Tadjiks avaient terminé leurs études primaires, 21 % n'avaient pas complété leur secondaire, contre 55 % qui l'avaient achevé. Seuls quelque 7,5 % des Tadjiks avaient terminé des études dans un établissement d'enseignement supérieur. Les langues d'enseignement étaient le russe, le tadjik, l'ouzbek et le kirghiz. Cependant, à l'exception du russe, peu de manuels étaient disponibles, même en tadjik.

Il existe au Tadjikistan des établissements préscolaires, des écoles primaires et fondamentales (scolarité de neuf ans), des écoles secondaires, des internats spécialisés pour enfants ayant des capacités limitées, ainsi que des établissements d'enseignement supérieur. Au 1er janvier 1997, on recensait 774 établissements préscolaires, qui accueillaient 109 143 enfants âgés de 3 à 7 ans.

L'article 21 de la Loi sur la langue garantit la liberté à tous les citoyens de choisir leur langue d'instruction pour la réalisation de l'éducation générale dans les langues tadjike, russe, ouzbek et, dans les territoires où est concentrée une population d'une autre nationalité, dans sa langue maternelle:

Article 21

La RSS du Tadjikistan garantit la liberté à tous les citoyens de choisir une langue d'instruction pour la réalisation de l'éducation secondaire générale dans les langues tadjike, russe, ouzbek et, dans les territoires où est concentrée une population d'une autre nationalité, dans sa langue maternelle.

Les données du tableau (ministère de l'Éducation nationale) qui suit montrent que, sur un total de 1 308 748 élèves en 1995-1996, quelque 71,3 % avaient reçu leur instruction primaire en tadjik, 24,9 % en ouzbek, 2,6 % en russe, 1 % en kirghiz et 0,2 % en turkmène.

    1991-1992   1995-1996
Source:
ministère de l'Éducation
Nombre % Nombre %
Tadjik 881 262 67,5 % 932 367 71,3 %
Ouzbek 315 913 24,2 % 325 559 24,9 %
Russe 89 115   6,8 % 34 282   2,6 %
Kirghiz 14 657   1,1 % 13 300   1,0 %
Turkmène 4 122   0,3 % 3 240   0,2 %
Kazakh 50   0,01 % - -
Total 1 305 119   1 308 748  

Pour les écoles primaires, un enseignement en langue maternelle est assuré dans les établissements nationaux et mixtes du Tadjikistan. Dans les districts de Jirgatal et de Murgab, l'enseignement est généralement dispensé en kirghiz : au total, quelque 51 établissements d'enseignement primaires ont comme langue d'enseignement le kirghiz. Le nombre d'établissements ayant l'ouzbek comme langue d'enseignement a été porté à 501; dans ces établissements, l'enseignement respecte le programme de base de la république d'Ouzbékistan, telle qu'établie par le ministère de l'Éducation du Tadjikistan. À Douchanbé, Khojand et dans d'autres villes, il existe des établissements d'enseignement général ayant le russe comme langue d'enseignement et respectant le programme de la fédération de Russie. On compte également 12 écoles dans les districts de Jilikul et Kabodiyen, dans la région de Khatlon, qui assurent un enseignement en langue turkmène. À l'issue d'un accord conclu entre le ministère de l'Éducation de la république du Tadjikistan et une entreprise privée turque Ozal Shalola, des lycées turco-tadjiks ont été ouverts dans les villes de Douchanbé, Tursunzadé, Kouliab et Kourgan-Tioubé, qui regroupent au total 842 élèves. Pour les nombreuses autres langues, il n'existe pas d'écoles où l'on enseigne dans la langue maternelle.

En réalité, les articles 22 à 25 de la Loi sur la langue sont plus importants, car ils précisent que l'instruction est assurée en deux langues, le tadjik et le russe, auxquelles on ajoute parfois l'ouzbek: 

Article 22

1) À tous les citoyens vivant sur son territoire, la RSS du Tadjikistan assure l'éducation du tadjik et du russe dans les écoles générales, les écoles secondaires modernes, les écoles secondaires techniques, les universités et autres établissements éducatifs.

2) Les cadres principaux dans les établissements préscolaires et scolaires, de même que les éducateurs et les professeurs, sont tenus de parler la langue employée dans leur établissement.

Article 23

1) Pour toute école secondaire moderne et toute école technique et toute université dans la RSS du Tadjikistan, indépendamment  de leur spécialisation, le processus d'éducation est effectuée dans la langue officielle.

2) Pour toute école secondaire moderne, toute école technique et toute université, les groupes sont établis en employant la langue ouzbek et le russe.

Article 24

1) L'État assure que la langue tadjike est apprise dans toutes les écoles et dans tous les groupes d'étude, indépendamment de leur spécialisation qui emploierait une autre langue d'instruction. .

2) Il est exigé des diplômés des écoles secondaires modernes, des écoles techniques et des universités de connaître la langue officielle afin qu'ils puissent remplir leurs activités professionnelles dans le respect de l'examen final.

Article 25

Dans la RSS du Tadjikistan, les études du troisième cycle sont effectuées dans la langue officielle, en langue russe ou en ouzbek.

Dans la recherche universitaire, le tadjik et le russe sont à égalité en droit (art. 26 de la Loi sur la langue):

Article 26

1) Dans le secteur de la recherche scientifique, deux langues, le tadjik et le russe, partagent des droits égaux quant à leur emploi.

2) Les études scientifiques et les travaux pour atteindre un diplôme universitaire sont rédigés et présentés en tadjik ou en russe, et/ou en d'autres langues pour ce qui concerne les membres des comité et des ressources institutionnelles.

Dans la capitale, une université slave et un lycée russe dispensent leur enseignement en russe, même si ces établissements acceptent des étudiants d'origine tadjike et ouzbèke.

Il est également prévu que le Tadjikistan crée des conditions favorables pour les recherches de l'écriture tadjike basée sur l'alphabet arabe:

Article 27

La RSS du Tadjikistan crée des conditions favorables pour les recherches de l'écriture tadjike basée sur l'alphabet arabe et pour la publication de la littérature dans l'alphabet mentionné ci-dessus.

Enfin, il faut déplorer la pauvreté de l'infrastructure scolaire en matière de manuel. Jusqu'en 1991, tout le matériel didactique utilisé au Tadjikistan provenait d'une centaine de fournisseurs situés tous en dehors du pays. Depuis, il est impossible d'effectuer des transferts de crédits entre le Tadjikistan et d'autres républiques de la Communauté des États indépendants. C'est pourquoi les commandes de manuels scolaires ne sont pas satisfaites et que les écoles souffrent d'une grave pénurie de manuels scolaires, non seulement en tadjik, mais dans toutes les langues. De plus, les imprimeries du Tadjikistan n'arrivent pas à publier des manuels parce qu'elles manquent de papier et d'autres ressources nécessaires à l'impression. Il faut aussi souligner que les vieux manuels existants sont devenus inutilisables, car ils ont beaucoup servi et ne peuvent être réparés faute de moyens, ce qui ne fait qu'aggraver le problème de pénurie. Bref, dans ces conditions, les établissements d'enseignement du Tadjikistan se retrouveront très bientôt sans aucun manuel dans les écoles avec le résultat que la qualité de l'enseignement pourrait se détériorer de façon catastrophique.

Comme si ce n'était pas suffisant, l'État connaît beaucoup de difficulté dans le recrutement du personnel enseignant qualifié. Pour les disciplines de base, il manquerait quelque 13 300 enseignants en supposant que les professeurs toucheraient une fois et demie, sinon plus, le salaire habituel. La pénurie des enseignants s'explique surtout par la médiocrité des salaires (environ 100 $ US par mois) et l'absence de protection sociale.

Autrement dit, la qualité de l'enseignement au Tadjikistan ne tient que pour peu aux relations inter-ethniques, car elle relève d'un manque d'infrastructures et de budget. Pour maintenir une certaine qualité dans l'enseignement fondamental, il faudrait garantir des crédits annuels pour l'éducation, mettre en place l'infrastructure économique, matérielle et technique pour l'éducation, résoudre le problème de l'absence des ressources dans la publication de manuels et de textes pédagogiques. 

5.4 Les langues dans les médias

Bien que la Constitution prévoit la liberté de presse, celle-ci n'est pas bien respectée. L'organisation Sans Frontières affirme que beaucoup de journalistes indépendants subissent des pressions de la part des autorités, qui contrôlent plusieurs journaux, stations de radio et de télévision, de nombreuses imprimeries et dictent souvent la ligne de rédaction des médias tant écrits qu'électroniques.

- Les médias écrits

Il existe plus de 200 journaux au Tadjikistan. Plusieurs d'entre eux appartiennent au gouvernement; d'autres sont liés aux partis politiques et différentes organisations. Jusqu'en 1992, on comptait neuf quotidiens pour une diffusion totale de quelque 361 370 exemplaires. Par la suite, les quotidiens ont considérablement baissé pour disparaître complètement au cours des années suivantes, l'approvisionnement en papier étant devenu trop difficile et trop prohibitif. Aujourd'hui, il n'y a plus aucun quotidien.

Parmi les journaux, mentionnons d'abord ceux publiés en tadjik: le Jumhuriyat (gouvernement), le Minbar-i Khalq (Partie populaire démocratique), le Nido-i Ranjbar (gouvernement), le Tojikiston  (privé), le Najot (Parti de la renaissance islamique), le Neru-i Sukhan (privé), le Nido-i Ranjbar (Parti communiste). Par ailleurs, le Khalq Ovozi (gouvernement) est publié en ouzbek, le Narodnaya Gazeta (gouvernement) en russe, le Golos Tajikistana Parti communiste) en russe. Ces journaux sont publiés généralement trois fois par semaine, parfois une seule fois (ce sont des hebdomadaires). Deux fois par mois, le Tojikiston de Douchanbé publie des articles en tadjik, en russe et normalement une page ou deux en anglais. Depuis 1996, le ministère de la Culture et de l'Information publie un journal hebdomadaire appelé Panorama de la presse, qui est publié en cinq langues: tadjik, russe, ouzbek, farsi et anglais. Il n'existe pas de journaux pour les autres minorités nationales.

- Les médias électroniques

Bien que le gouvernement permette des émissions radiophoniques quotidiennes en ouzbek ou en d'autres langues, la programmation est massivement en tadjik et en russe. Les stations radiophoniques suivantes sont en tadjik: Tajik Radio (avec deux réseaux nationaux), Radio Tadjikistan, Radio Sado-i Duchanbé, Asia-Plus, Radio Vatan, Radio Tiroz, etc. Le Tadjikistan compte plusieurs dizaines de stations privées.

Plus de 70 % des habitants des différentes régions peuvent capter des émissions de télévision, soit en tadjik, soit en russe. Sur plus d'une trentaine, citons pour le tadjik le canal Tajik TV (Télévision Tadjikistan), Soghd TV (station régionale du Nord) et Khatlon TV (station régionale du Sud). Toutes les matinées de la semaine, Tajik TV diffuse des nouvelles en anglais. Les stations russes ORT 1 et RTR sont retransmises dans l'ensemble du pays, sauf pour les régions sans récepteurs. Il n'existe pas de programmation à l'intention des minorités nationales.

En avril 1999, un accord sur la procédure et les conditions de radiodiffusion des programmes en provenance des sociétés de radio-télévision russes a été signé entre la Russie et le Tadjikistan; la diffusion de la langue russe faisait partie intégralement de l'accord.

6 La Région autonome du Haut-Badakhchan

La Région autonome du Haut-Badakhchan est située dans la partie sud-est du pays, à la frontière de la Chine et de l'Afghanistan. Le territoire occupe environ 44 % du territoire (63 700 km²), mais sa population, qui vit dans les hautes montagnes, ne compte que 219 900 habitants, soit 3,3 % du Tadjikistan. La ville de Khorog (32 600 habitants) est la capitale de la région autonome. Le territoire comprend les hautes montagnes du Pamir, dont font font partie le massif Trans-Alaï, le massif Pierre-le-Grand et le massif Akademii Nauk. L'altitude moyenne du Pamir est d'environ 4000 mètres. Cette région aride est peuplée de nomades qui l'appellent «le toit du monde». Dans le passé, la région du Haut-Badakhchan a été sous le contrôle des Mongols, puis des Arabes, avant de passer sous celui de la Russie tsariste en 1895. La région obtint, en janvier 1925, le statut de région autonome lors du régime soviétique.

6.1 Les ethnies et les langues

La Région autonome du Haut-Badakhchan est bien connue pour sa grande diversité linguistique. Les habitants du Haut-Badakhchan parlent quatre types de langues: le tadjik, le russe, le kirghiz et les langues dites du Pamir. Ces dernières sont parlées dans les vallées par quelque 64 % de la population, soit 140 000 locuteurs sur un total de 219 000 personnes. Les quelques villes abritent surtout des Tadjiks, des Russes et des Kirghiz. Pour désigner l'ensemble de la population, on utilise le terme de Badakhchanis, mais pour représenter de façon spécifique les peuples du Pamir, on emploie le terme Pamiri (au pluriel).

Contrairement aux Tadjiks qui pratiquent généralement l'islam sunnite, les Parmiri sont de confession musulmane ismaélienne, alors que les Iraniens sont de confession musulmane chiite. Les musulmans ismaéliens ont été considérés comme des hérétiques par les autres communautés musulmanes.

Il existe presque autant de langues différentes que de vallées : le shughni, le rushani, le khufi, le bartangi, le roshorvi, le sariqoli, le yazghulami, le wakhi et l'ishkashimi. Ces langues n'ont aucune écriture et c'est le tadjik qui sert de langue écrite. 

Les langues du Pamir se sont considérablement fragmentées au cours de leur histoire et elles se sont forcément dialectalisées, alors qu'elles étaient relativement isolées dans cette région montagneuse. Au nord de la région du Badakhchan, ce sont les variétés wanj et darwazi qui dominent. Au sud, une partie de la population parle des dialectes tadjiks du Badakhchan. Ces dialectes peuvent être divisés en quatre sous-dialectres: le ghoron (de Khas-Kharagh à Barshor), l'ishkashim (villages de Sist, Muwoj, Awj, Nud et Dasht), le wakhan (villages de Drizh, Chiltok, Yamg et Udit) et le munji en usage dans la vallée de Shahdara (village de Corj). Il semble que le sous-dialecte munji ait été pratiquement remplacé par la langue shughni : dans plusieurs familles, la génération plus âgée a préservé quelques expressions particulières et emploie des mots distincts des plus jeunes.

La population parlant le ghoron est composée des descendants des immigrants tadjiks arrivés de l'Afghanistan aux XIIIe et XIVe siècles. Il semble que la population des villages voisins de Khas-Kharagh à Barshor parle le tadjik en raison de la diffusion des dialectes tadjiks du Badakhchan. Cependant, aujourd'hui, à la suite des mariages mixtes, la population des village de Khas-Kharagh (le plus proche de Khorogh, le centre administratif du Badakhchan) parle surtout le shughni.

Selon la classification des dialectes, on distingue deux groupes différents dans le Badakhchan: les dialectes du Sud (environ 9000 locuteurs) et les dialectes du Sud-Est (le wanj, environ 19 900 locuteurs; le darwaz, 25 000 locuteurs). Dans tout le Badakhchan, ces dialectes sont relativement proches des langues tadjikes non seulement celles du Tadjikistan, mais aussi celles de l'Afghanistan. La population locale appelle l'ensemble de ses dialectes du nom de porsi ou forsi, ce qui semble significatif par rapport au farsi.

Presque toute la population du Badakhchan est bilingue, sinon multilingue, la seconde langue étant habituellement le tadjik, la langue officielle du pays. La plupart de ces langues sont menacées d'extinction, d'autant plus que plusieurs de celles-ci sont déjà disparues au cours des dernières décennies. La proximité génétique du tadjik et de ces langues contribue certainement à leur disparition graduelle.

Traditionnellement, la langue farsi fut la langue de la religion pour les habitants du Badakhchan. Vers le XIe siècle, la population locale fut convertie à l'islam ismaélien. Malgré une interruption d'environ 70 ans au cours du régime soviétique, la religion eut un impact important sur les particularités linguistiques des Pamiri. Beaucoup de mots sont d'origine arabe et sont apparus dans la région avec l'enseignement de l'islam ismaélien. En même temps, l'influence des Persans d'Iran est devenue plus forte. Avant l'avènement du communisme soviétique, le farsi d'Iran était enseigné comme langue écrite dans les écoles au moyen de l'alphabet arabe. C'est grâce au farsi que les Parmiri eurent accès à une culture de prestige, celle de l'Iran.

La situation présente des communautés pamiri est celle du bilinguisme étendu à toute la population, ce qui entraîne forcément une diglossie langue locale/tadjik où la première sert dans les communications informelles, la seconde, dans les relations formelles. Cependant, le tadjik parlé par les Pamiri est légèrement différent du tadjik standard. On l'appelle le tadjik du Badakhchan. Cette variété de tadjik local sert de langue véhiculaire pour les différentes communautés du Badakhchan, non seulement entre Pamiri et Tadjiks, mais entre les Pamiri eux-mêmes. C'est la langue utilisée partout, même à la radio, mais pas à l'Université d'État de Khorogh où le tadjik standard est employé. Ce dernier est un signe d'instruction et de prestige, il est employé dans toute communication officielle orale. Avec son style presque ampoulé, il marque traditionnellement un haut niveau de culture qui correspond à un statut social équivalent.

6.2 La politique linguistique

La Constitution du Tadjikistan de 1994 prévoit une autonomie élargie pour le Haut-Badakhchan:

Région autonome du Haut-Badakhchan

Article 81

La Région autonome du Haut-Badakhchan est une partie composante et indivisible de la république du Tadjikistan. Sans l'autorisation du Parlement local des députés du peuple, il n'est pas permis de modifier les frontières du territoire de la Région autonome du Haut-Badakhchan.

Article 82

Les députés du peuple du Tadjikistan de la Région autonome du Haut-Badakhchan sont élus conformément aux règles légales établies, indépendamment de la taille de la population.

Article 83

Les pouvoirs de la Région autonome du Haut-Badakhchan dans les domaines social, économique et culturel, ainsi que que les autres pouvoirs de la région, sont déterminés par la Loi constitutionnelle.

Lors de l'adoption de la Loi sur la langue, l'État tadjik a donné au gouvernement autonome de la région du Haut-Badakhchan le droit de créer des conditions favorables pour le développement libre et l'usage des langues pamiri du Badakhchan. En effet, l'article 3 de la loi linguistique déclare:

Article 3

1)
La RSS du Tadjikistan fixe des conditions favorables pour un développement libre et l'usage des langues (pamir) du Haut-Badakhchan et la préservation de la langue du Jagnob (le yaghnobi).

2) La Région autonome du Haut-Badakhchan établit indépendamment des règlements pour l'usage des langues locales.

Le gouvernement local n'a pas de politique linguistique. Il ne fait pas grand-chose pour la sauvegarde des langues locales du Pamir. En réalité, il ne fait absolument rien, toute la vie sociale se déroulant en tadjik du Badakhchan (ou en tadjik standard), que ce soit le Parlement local, les cours de justice, les médias, les écoles, etc.

La particularité spécifique de cette politique repose essentiellement sur l'absence de tout cours spécifique préalable pour les enfants parlant des langues pamiri. Dans les écoles primaires, les enfants qui ignorent le tadjik standard sont désavantagés dans leur apprentissage, car ils n'ont aucune préparation. Il serait préférable de les alphabétiser dans leur langue maternelle, quitte ensuite à passer au tadjik.

C'est le tadjik, resté très proche génétiquement de ces langues, qui est employé partout comme véhicule de l'éducation, de la culture et des médias tant écrits qu'électroniques. Les écoles, les réunions publiques, les journaux et la radio sont tous en tadjik ou en russe. Dans les vallées supérieures du Vakhan, soit le Shokhodar, le Gunda et le Bartang, les Pamiri ont développé un parallélisme linguistique particulier basé sur le farsi et des noms de lieu d'origine turque.

Le Tadjikistan pratique une politique linguistique globale pour le tadjik et le russe, mais strictement sectorielle pour les langues des minorités nationales. La politique de tadjikisation semble être un succès et n'a pas eu pour effet de discriminer systématiquement la langue russe. Cette politique était certes nécessaire, car il n'était pas normal que la langue nationale des Tadjiks soit reléguée à un rôle fonctionnel minoritaire. Contrairement à certaines autres républiques de l'Asie centrale, le russe n'a pas été évacué, mais il dû retrouver un rôle moins flamboyant, celui des communications inter-ethniques. Dans un pays comme le Tadjikistan, le rôle du russe demeure non négligeable. D'ailleurs, du point de vue administratif, le russe est resté presque aussi important qu'auparavant. 

C'est au sujet des langues minoritaires nationales que la politique est le moins réussie. Malgré les dispositions constitutionnelles et la législation linguistique, les petites langues nationales ne sont guères protégées. Si l'on fait exception de l'ouzbek, du kirghiz et du turkmène pour les écoles primaires, ces langues semblent pratiquement oubliées. Il s'agit bien d'une politique sectorielle, puisqu'elle est pratiquement limitée à l'accès aux écoles dans quelques langues seulement (russe, ouzbek, kirghiz, turkmène et kazakh). Ce n'est pas pour rien que certaines minorités, surtout les Ouzbeks, se plaignent d'être sous-représentées dans les services administratifs. Il est vrai que les langues minoritaires ne sont pas systématiquement pourchassées ni discriminées, mais elles ne reçoivent que fort peu de protection de la part de l'État. Quant aux langues du Pamir, elles continueront de régresser et de disparaître en raison de l'inertie des gouvernements; le gouvernement local du Haut-Badakhchan aurait pu agir et prévoir des mesures, ,ais l'inertie a gagné l'administration locale. En ce sens, les dispositions constitutionnelles ne sont pas appliquées ou bien les dirigeants de l'époque (1994) ont vu trop grand. Pour résumer, la politique linguistique du Tadjikistan en est une de bilinguisme administratif, de valorisation de la langue officielle et elle demeure strictement sectorielle pour les petites minorités minorités. 

Dernière mise à jour: 27 déc. 2015

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Loi sur la langue de la RSS du Tadjikistan

L'Asie