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République turque
de Chypre du Nord

(Kuzey Kibris Türk Cumhuriyeti)

État non reconnu par l'ONU

 

Capitale:  Nicosie-Nord
Population:  313 626 (2015) 
Langue officielle:  turc
Groupe majoritaire: turc (97,7 %)  
Groupes minoritaires:  grec (2,1%), arménien, arabe maronite
Système politique:   régime présidentiel militaire
Articles constitutionnels (langue):  art. 2, 16, 17, et 18 de la Constitution de 1983
Lois linguistiques: sans objet

1 Situation géographique

Depuis 1975, le territoire de la République turque de Chypre du Nord en turc: Kuzey Kibris Türk Cumhuriyeti) couvre la partie nord de l’île, c’est-à-dire le tiers de sa superficie totale. La carte de gauche illustre la partition de l’île et montre le territoire de la république turque autoproclamée, celui-ci étant appelé «zone turque».

Cette partie du pays comptait, en 1996, quelque 198 000 habitants dont 97,7 % des habitants sont d’origine turque, 2,1 % d’origine grecque et 0,2 % d’origine arabe maronite ou arménienne. Les plus grandes villes sont Nicosie-Nord (côté turc), Famagusta, Lefka et Kyrenia.

La capitale, Nicosie, est appelée en grec Lefkosia d’après le nom de son fondateur Lefkon, fils de Ptolémée I. Nicosie est devenue la seule capitale européenne à être partagée militairement. Malgré les efforts répétés des Nations unies et les condamnations de la communauté internationale, cette partition dure depuis 1974.

La République turque de Chypre du Nord désigne présentement l'État autoproclamé le 15 novembre 1983 par les dirigeants turcs de l'île de Chypre, une fois que l'armée turque d'Anatolie eût envahi le territoire en réaction à un coup d'État des nationalistes grecs désirant rattacher l'île à la Grèce, alors sous la dictature des colonels. Cet État turc de Chypre du Nord n'est reconnu que par la seule Turquie.

Dans une lettre datée du 15 février 2001, adressée au Secrétaire général des nations unies par le représentant permanent de la Turquie, les Turcs estiment encore que l'intervention militaire turque était fondée et que l'île «n‘a jamais été grecque» et «n‘a jamais été gouvernée par la Grèce à quelque moment que ce soit de l‘histoire». Mais elle a été «gouvernée par les Turcs pendant des siècles». Pour les Turcs, les prétentions de la république de Chypre sont des allégations mensongères ainsi que des déformations de la vérité concernant la situation dans l‘île. Il n'en demeure pas moins que la communauté internationale ne reconnaît aucun autre État que la «République de Chypre», celle du Sud, qui fait partie de l'Union européenne depuis 2004.

Cela étant dit, il fallait mentionner et décrire cet «État non officiel» afin que l'information sur l'île Chypre apparaisse complète.

2 La politique d’épuration ethnique

Le 20 juillet 1974, l'aviation turque bombarda le nord de l’île de Chypre pendant que l’infanterie l’envahissait dans le but officiel de rétablir le statu quo qui aurait été menacé lors du coup d’État fomenté par la junte militaire grecque contre le président chypriote de l’époque, Mgr Makarios III. Un communiqué du gouvernement turc du 20 juillet 1974 déclarait: «Le but de la Turquie est de rétablir la sécurité et les droits de l’homme sans discrimination entre les communautés.» Cependant, une fois sur le territoire chypriote, l’armée turque, forte de 30 000 soldats appuyés par l’aviation, commença à appliquer une sévère politique d’épuration ethnique. L’objectif réel était de faire de la partie nord de l’île un État exclusivement turc et de religion musulmane. Pour cela, il fallait se débarrasser des 180 000 Chypriotes grecs qui habitaient la zone nord de l’île et tenter de récupérer les 45 000 Chypriotes turcs qui vivaient dans le Sud.

Pourtant, en tant qu’État succédant à l’Empire ottoman, la Turquie avait renoncé par le traité de Lausanne de 1923 à toutes ses revendications sur l’île de Chypre. Malgré ce traité, les différents gouvernements turcs qui se sont succédé ont commencé dans les années cinquante à revendiquer la portion nord de l’île de Chypre. Dans les années 1960, ces revendications sont devenues des menaces et des actes d’agression contre Chypre.

2.1 L’expulsion des Chypriotes grecs

L’armée turque n’a pas hésité à expulser par la force quelque 180 000 Chypriotes grecs (plus du tiers de la population insulaire). Les expulsions ont été violentes et menées par une campagne systématique de terreur (mitraillettes, gaz et bombes au napalm) engendrant la fuite des Chypriotes grecs vers le sud. Des milliers de Chypriotes grecs, particulièrement des hommes, ont été séparés de leur famille et internés dans des camps de concentration «en tant que prisonniers de guerre» et transportés ensuite en Turquie, puis détenus sans procès dans des prisons à Adana, Amasia et Atiama. Durant leur transport, ces prisonniers ont été maltraités et torturés. Dans certains villages, toutes les femmes et les jeunes filles ont été arrêtées et placées dans des pièces séparées où elles étaient violées à plusieurs reprises, souvent devant leurs propres enfants, parfois en public pour servir d’exemple; certains viols ont été suivis d’agression à coups de couteau ou du meurtre des victimes.

De plus, l’armée turque a systématiquement pillé les maisons et les bâtiments commerciaux appartenant aux Chypriotes grecs. Ensuite, après avoir expulsé les Chypriotes grecs et s’être approprié illégalement leurs terres et leurs maisons, les soldats turcs les ont distribuées aux Chypriotes turcs mais surtout aux nouveaux colons qui venaient d’arriver de Turquie. Cette politique d’épuration ethnique s’est poursuivie de façon intensive de 1975 à 1977. Quelque 43 000 Chypriotes turcs vivant dans le sud du pays ont ensuite été "incités" à se rendre dans le territoire sous occupation militaire, cela afin de compléter la création de deux secteurs homogènes du point de vue ethnique. Seul un petit nombre de Chypriotes turcs (de 2000 à 3000 en 1974) a résisté à la pression et habite encore dans la zone sud (environ 600 aujourd’hui).

L’accès à la région occupée est demeuré interdit par les Forces armées turques qui ne permettent pas aux 180 000 Chypriotes grecs de retourner dans leur demeure ou leur propriété. La Turquie refuse encore aujourd’hui de donner des informations sur le sort de plus de 1600 personnes portées disparues et vues pour la dernière fois dans les prisons turques.

2.2 Un régime de terreur pour les populations enclavées

Après avoir expulsé la quasi-totalité de la population chypriote grecque, la Turquie a cessé de terroriser les quelques milliers de Chypriotes grecs qui y sont restés, essentiellement des personnes âgées. Malgré la politique de terreur pratiquée par les troupes turques, malgré les épreuves, les oppressions, les intimidations et les meurtres perpétrés à grande échelle, près de 12 300 Chypriotes grecs et maronites ont refusé de quitter leurs logements dans la zone occupée par les envahisseurs et ont essayé de conserver leur propriété, leur terre et leur maison. Cependant, aucun enfant grec ne peut hériter de la propriété de ses parents. Depuis lors, les Chypriotes grecs sont reconnus officiellement comme des «enclavés». Et les violations des droits de l’homme ont continué.

Depuis 1975, les Chypriotes grecs habitant le Nord ont vécu jusqu’en 1983 sous le régime de l’État fédéré turc de Chypre. L’article 3 de la Constitution de 1975 proclamait que «la langue officielle de l'État fédéré turc de Chypre est le turc». Pour le gouvernement turc, il fallait que la zone occupée soit entièrement turquifiée. Il existait bien un article 26 qui permettait à toute personne arrêtée d’être informée, au moment de son arrestation et dans une langue qu'elle comprend, des raisons de son arrestation; cette disposition permettait aussi d’avoir recours gratuitement aux services d’un interprète si une personne ne pouvait comprendre ou parler la langue utilisée par le tribunal. Ces dispositions n’ont cependant jamais été appliquées. La Turquie maintient toujours, dans cette partie de l’île, une force militaire de plus de 35 000 hommes et un équipement militaire sophistiqué.

En toute impunité, la politique d’épuration ethnique a été une réussite. En 1973, un an avant l’invasion, la population de la partie nord était estimée à 237 000 dont 163 000 Chypriotes grecs et 72 000 Chypriotes turcs. Après l’invasion de 1974, il ne restait plus que 12 300 «enclavés», c’est-à-dire des Chypriotes grecs et un certain nombre de maronites, essentiellement concentrés dans les villages de Rizokarpaso (355 enclavés), Kormakitis (159 enclavés) et Agia Trias (134 enclavés), puis Leonarisso, Agios Andronikos, Agios Therissos, Trikomo, Karpaseia et Asomatos. Rappelons que 43 000 Chypriotes turcs habitant la zone sud ont été incités à déménager au nord.

En 1975, la zone nord ne comptait plus que 115 000 habitants (92 % de Chypriotes turcs) dont seulement 9600 Chypriotes grecs et maronites. En 1993, on ne dénombrait que 742 «enclavés»; en 1994, ce nombre était passé à 715 (dont 520 Chypriotes grecs et 195 Chypriotes maronites), puis à 685 en 1996 et à 631 en 1998. L'immense majorité des enclavés est âgée de plus de 60 ans. Le secteur nord est donc devenu homogène du point de vue ethnique et linguistique.

2.3 La destruction des monuments grecs

Après l’invasion, les Turcs ont détruit tous les monuments d’inspiration chrétienne et hellénique. Même des musées et des sites archéologiques n’ont pas échappé au vandalisme et au pillage. La plupart des églises orthodoxes grecques qui n’ont pas été transformées en mosquées ont été détruites. Les sites religieux ont été des cibles privilégiées puisque cela permettait de détruire l’identité culturelle de la région occupée. Les antiquités estimées comme «vendables» sont passées des mains turques à des marchands internationaux.

Évidemment, les Turcs en ont profité pour débaptiser les toponymes grecs et les remplacer par des dénominations turques: Nicosie (>Lefkosha), Kyrenia (> Girne), Famagusta (> Gazimagusa), Morphou (> Guzelyurt), etc.

3 Le non-respect des accords de Vienne

En 1975, un accord fut conclu entre les négociateurs internationaux et le dirigeant chypriote-turc Rauf Denktash au sujet des Chypriotes grecs vivant en zone d’occupation. Les dispositions importantes de cet accord, connu sous le nom de IIIe accord de Vienne (4 août 1975), sont les suivantes:

1) Les Chypriotes turcs présents dans le sud de l'île seront autorisés, s'ils le désirent, à s’établir dans le Nord en apportant leurs biens, le tout sous la supervision des soldats de l’UNFICYP.

2) Les Chypriotes grecs habitant dans le Nord seront libres de rester dans la zone occupée et il sera donné à chacun la possibilité de mener une vie normale, y compris les facilités concernant l’instruction, la pratique de la religion, les soins médicaux assurés par leurs propres médecins et la liberté de mouvement dans la partie nord.  

3) Les Chypriotes grecs habitant le Nord auront la liberté, selon leur propre requête et sans aucune pression, de s’installer dans la partie sud. 

4) Les soldats de l’UNFICYP pourront accéder normalement et librement dans les villages du Nord où habitent les Chypriotes grecs. 

5) Conformément aux dispositions de l’accord, la priorité sera donnée à la réunification des familles, ce qui peut aussi impliquer le transfert vers le nord d'un certain nombre de Chypriotes grecs habitant dans le Sud.

Le gouvernement chypriote-grec respecta toutes les dispositions de l'accord concernant les 45 000 Chypriotes turcs; en conséquence, entre le 4 août et la fin de décembre 1975, tous les Chypriotes turcs résidant encore dans le Sud furent transférés dans la zone occupée, à l’exception de deux ou trois mille qui ont refusé. Cependant, l'immense majorité des Chypriotes turcs n’ont pas quitté librement le Sud, ils y ont été forcés en raison des menaces, des tactiques d’intimidation et des actes de brutalité perpétrés par le TMT, une organisation terroriste payée par le régime de Denktash, car beaucoup de Chypriotes turcs ne voulaient pas partir. Bref, toutes les dispositions de l'accord de Vienne ont été systématiquement violées par le régime de Rauf Denktash.

4 La politique de colonisation

Tout de suite après l’invasion turque du 20 juillet 1974, soit durant le mois d’août, le gouvernement d’Ankara a commencé à envoyer des colons anatoliens en tant que «main-d’oeuvre saisonnière». Les vagues d’immigrants ont été assez importantes entre 1975 et 1977, et ont représenté au moins 10 % de la population chypriote-turque de l’époque. Depuis lors, le transfert de colons turcs de Turquie s’est poursuivi à un rythme toujours soutenu. En 1983, le nombre des colons s’élevait déjà à plus de 47 000 et à 60 000 en 1986 et à 100 000 en 1993. Et c’est loin d’être terminé...

- La modification des structures démographiques

En 1993, la population de la République turque de Chypre du Nord était estimée à 190 000 habitants. Exception faite des 742 «enclavés», tous les habitants étaient turcophones. Toutefois, les Chypriotes turcs de souche ne représentaient plus que 47 % de la population contre 53 % pour les Turcs anatoliens. En effet, dès 1993, le nombre de ces derniers était estimé à plus de 100 000, contre 90 000 pour les Chypriotes turcs. On doit également considérer que de 30 000 à 40 000 Chypriotes turcs, déçus de la situation politique et économique, ont quitté Chypre entre 1974 et 1995, et qu’ils ont émigré en Turquie, au Royaume-Uni, au Canada et en Australie.

Ainsi, c’est non seulement la composition démolinguistique qui a été considérablement modifiée depuis 1974 au profit des turcophones, mais également la composition sociale des turcophones. Les Chypriotes turcs de souche sont devenus minoritaires dans leur propre pays, mais il faut ajouter aussi que l’armée turque compte 35 000 hommes accompagnés des membres de leur famille et qu’environ 100 000 «touristes» turcs visitent chaque année la zone occupée; or, un nombre important de ceux-ci reste dans l’île comme résidents «illégaux» de façon permanente. La présence anatolienne est donc devenue écrasante et minorise fortement les Chypriotes turcs de souche.

- Les catégories de colons anatoliens

Dans un article du quotidien Yeni Düzen (20 janvier 1986), un journaliste chypriote-turc distinguait trois catégories de colons anatoliens. Selon cette information, d’ailleurs corroborée par plusieurs autres dont des leaders chypriotes-turcs, la majorité des «nouveaux arrivés» serait composée de «Turcs complètement illettrés», notamment des «hommes sans instruction» et des "repris de justice". Nombreux sont les articles de presse qui s’élèvent contre ces colons qu’on déverse massivement à Chypre. Originaires principalement d'Anatolie, l'une des provinces les moins développées de la Turquie, ils fournissent une main-d'oeuvre bon marché. C'est un fait aussi que le taux de natalité parmi les colons est plus élevé que parmi les Chypriotes turcs.

La seconde catégorie concerne les «touristes» ou «visiteurs» turcs dont plusieurs, une fois à Chypre, demeurent sur l’île pour toujours. En réalité, ce sont de «faux touristes», c’est-à-dire des Turcs dont l’intention est, avant même de partir de Turquie, d’immigrer définitivement à Chypre.

Enfin, la troisième catégorie est constituée de militaires qui, démobilisés à la fin de leur service s’ils ne retournent pas en Turquie, décident de rester à Chypre et de s’y installer. Il conviendrait d’ajouter une quatrième catégorie d’immigrants turcs: l’élite de cadres turcs qui occupent des positions importantes dans le système administratif et économique de la partie nord de Chypre.

- La réaction des Chypriotes turcs

Il ne faudrait pas croire que les Chypriotes turcs sont satisfaits de la politique de colonisation adoptée par leurs dirigeants, laquelle est dictée par Ankara. En réalité, beaucoup de Chypriotes turcs croient que la politique de leurs chefs ne sert ni leurs propres intérêts ni ceux de l’île de Chypre. Nombreux sont les Chypriotes turcs qui sont maintenant convaincus que la politique de colonisation menace l’existence même de leur communauté.

C’est pourquoi l’arrivée des colons anatoliens attise maintenant l'animosité des Chypriotes turcs de souche. Ces derniers acceptent difficilement que les terres des Chypriotes grecs soient données aux nouveaux colons dès leur arrivée, qu’on ferme les yeux sur leur conduite, notamment en matière de viols, de vols et de drogue, et que la «nationalité chypriote» leur soit automatiquement accordée pour qu’ils votent tous aux élections en faveur du régime de Denktash. Par ailleurs, le gouvernement turc accorde à tous les colons des «permis de travail à bas salaire», ce qui provoque ainsi le chômage et l’émigration continue des Chypriotes turcs, surtout chez les intellectuels et les ouvriers qualifiés.

En fait, ces nouveaux colons se révèlent incapables de participer au redressement de l’économie déjà mal en point, surtout lorsqu’on la compare au boom économique de la république de Chypre. D’ailleurs, le revenu par habitant est l’équivalent de 12 000 $US à 13 000 $US dans le sud de l'île, alors qu'il n'est l’équivalent que de 4000 $US au nord. Enfin, de nombreux cadres et militaires turcs retraités occupent des postes importants dans l'appareil administratif aux dépens des Chypriotes de souche. Selon le journal local Ortam (26 juin 1995), 90 % des Chypriotes turcs seraient hostiles à l'intégration de la zone occupée à la Turquie.

Les Chypriotes turcs s’élèvent aussi contre le fait qu’ils sont maintenant minorisés dans leur pays et qu’ils ne peuvent plus décider librement de leur propre avenir. Ils sont donc devenus les premières victimes des politiques turques, puisqu’ils sont considérés maintenant comme des «étrangers» par les Turcs anatoliens. D’ailleurs, la majorité des colons turcs adoptent, d’après les Chypriotes turcs, des attitudes politiques réactionnaires, chauvines et extrêmement conservatrices. Ce sont eux qui, par leur importance numérique, maintiennent Rauf Denktash et son Parti d’unité nationale au pouvoir. Bref, les Chypriotes turcs commencent à croire que la Turquie promeut bien plus ses propres intérêts que ceux des citoyens du pays.

Pour cette raison, aux yeux de nombreux observateurs internationaux, le problème de Chypre n’est pas un conflit entre deux groupes ethniques (les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs) dans leur propre pays. S’il en était ainsi, ce serait un problème que les Chypriotes grecs et turcs auraient pu résoudre entre eux. Mais voilà qu’un pays voisin, la Turquie, appliquant une politique particulièrement expansionniste, s’est servi des Chypriotes turcs et les a utilisés dans son propre intérêt en aggravant soigneusement les sources de friction entre eux et les Chypriotes grecs. C’est une situation qui, à long terme, créera un obstacle supplémentaire à la solution du problème de Chypre.

- La violation du droit international

La politique de colonisation de la Turquie est considérée selon le droit international comme un crime contre l’humanité. L’article 49 de la convention de Genève de 1949, signée par la Turquie, interdit toute déportation et tout transfert de population, sauf en cas de force majeure, et ce, de façon strictement provisoire:

Les transferts forcés, en masse ou individuels, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé dans le territoire de la Puissance occupante ou dans celui de tout autre État, occupé ou non, sont interdits, quel qu'en soit le motif.

Toutefois, la Puissance occupante pourra procéder à l'évacuation totale ou partielle d'une région occupée déterminée si la sécurité de la population ou d'impérieuses raisons militaires l'exigent. Les évacuations ne pourront entraîner le déplacement de personnes protégées qu'à l'intérieur du territoire occupé, sauf en cas d'impossibilité matérielle. La population ainsi évacuée sera ramenée dans ses foyers aussitôt que les hostilités dans ce secteur auront pris fin.

La Puissance occupante, en procédant à ces transferts ou à ces évacuations, devra faire en sorte, dans toute la mesure du possible, que les personnes protégées soient accueillies dans des installations convenables, que les déplacements soient effectués dans des conditions satisfaisantes de salubrité, d'hygiène, de sécurité et d'alimentation et que les membres d'une même famille ne soient pas séparés les uns des autres.

La Puissance protectrice sera informée des transferts et évacuations dès qu'ils auront eu lieu.

La Puissance occupante ne pourra retenir les personnes protégées dans une région particulièrement exposée aux dangers de la guerre, sauf si la sécurité de la population ou d'impérieuses raisons militaires l'exigent.

La Puissance occupante ne pourra procéder à la déportation ou au transfert d'une partie de sa propre population civile dans le territoire occupé par elle.

De plus, les crimes perpétrés à l'encontre des populations civiles sur les territoires destinés à être "nettoyés" de leur présence ont été définis par la Commission des droits de l'homme de l'ONU en mai 1994 comme relevant de la définition juridique du génocide: par exemple, la destruction des villes et villages ainsi que des monuments faisant partie du patrimoine, les déportations massives, les législations discriminatoires sur le plan ethnique, l'installation de camps de concentration, les massacres de masse et l'usage des viols systématiques ainsi que la cruauté à l'encontre des personnes civiles.

Dans le cas de Chypre, l’objectif de la politique d’épuration ethnique était d’en arriver à deux secteurs homogènes au point de vue ethnique et linguistique. Cependant, cette politique ne pouvait pas modifier substantiellement le poids démographique sur l’île entre turcophones et Chypriotes grecs. Au moment de la partition, les Chypriotes turcs ne représentaient que 18 % de la population de l’île alors que la zone occupée par les Turcs représentait 38 % du territoire. C’est pourquoi il fallait que les mesures d’épuration ethnique soient complétées par une politique de colonisation de façon à gonfler la population turcophone de l’île. Dans le journal Yeni Düzen du 1er décembre 1994, le journaliste chypriote-turc Kutlu Adali, célèbre pour ses critiques sur l'installation des colons turcs et le régime de Rauf Denktash, prévoyait que l’affluence des colons continuerait jusqu’à ce que leur nombre atteigne les 600 000, «c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il soit égal à la population chypriote grecque». Adali proposait en même temps le départ des troupes turques, souhaitait la coopération pacifique entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs, et était un ardent défenseur des droits de l'homme et de la liberté de pensée. Le journaliste Kutlu Adali a été assassiné par balles, le 6 juillet 1996 à Nicosie-Nord, par des membres d'un groupe d'extrême droite, les «Brigades de la vengeance turque», une organisation fasciste de Turquie associée au groupe des «Loups gris». Cette organisation terroriste secrète, connue aussi sous le sigle de TMT, avait été fondée par M. Denktash en 1958 dans le but de promouvoir la partition de l’île et d’empêcher ainsi toute coopération entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs. Cependant, la direction et le contrôle de l’organisation furent bientôt pris en mains par des officiers de l’armée turque.

Lorsque la population des turcophones (Chypriotes turcs et Anatoliens) aura atteint ou dépassé celle des Chypriotes grecs, la Turquie aura beau jeu pour justifier l’égalité politique dans une éventuelle république fédérale territorialisée, une sorte de «Chypre bizonale». Les Chypriotes turcs auront alors été spoliés de leurs droits politiques puisque ce seront les Turcs anatoliens qui assureront dorénavant leur domination sur la partie nord de l’île de Chypre.

5 L’attitude des Turcs anatoliens envers les «autochtones»

Les Turcs de Turquie, que ce soit les colons, les touristes ou les visiteurs, les fonctionnaires ou les militaires, semblent manifester une attitude condescendante et paternaliste à l’égard des Chypriotes turcs. Déjà, en mars 1984, un journaliste turc, Ali Birand, écrivait dans le journal Milliyet un article désapprouvant l’attitude des immigrants turcs et leur conseillait fortement de se montrer plus respectueux envers la communauté chypriote-turque. Le journaliste rappelait, par exemple, que de nombreux Turcs exigeaient souvent une réduction sur leurs achats auprès des commerçants chypriotes et que, devant le refus de ces derniers, ils répondaient: «Nous vous avons sauvés et vous refusez de nous faire une réduction de 500 livres turques!»

Le journaliste mentionnait aussi avoir souvent vu des touristes turcs rudoyer des serveurs et des chauffeurs de taxis chypriotes en leur disant: «Vous n’avez pas honte, nous qui vous avons sauvés!» De plus, les Turcs anatoliens accusent ouvertement les Chypriotes turcs d’être des «bâtards» et les menacent régulièrement de «les envoyer chez les Grecs».

On comprendra pourquoi les relations entre les deux communautés turcophones, les Chypriotes turcs et les Turcs anatoliens, sont devenues tendues et peu harmonieuses. En fait, les deux groupes vivent isolés l’un de l’autre, et on a même enregistré des incidents à caractère intercommunautaire. Dans un grand nombre de villages et de petites villes, les cafés fréquentés par les Turcs anatoliens, par exemple, font l'objet d’une ségrégation; s’il y a deux cafés, l’un est fréquenté par les Anatoliens et l'autre par les Chypriotes. De tels faits rapportés par plusieurs journalistes turcs révèlent certainement une attitude paternaliste et arrogante de la part des «sauveurs» turcs à l’égard des «autochtones», les Chypriotes turcs. Quant aux Chypriotes grecs restés dans la zone occupée, les colons turcs les volent et les maltraitent systématiquement en espérant leur créer ainsi des conditions de vie insupportables.

Il n’est pas surprenant de lire, dans un article d’Ali Birand rapporté dans le journal turc Milliyet du 13 mars 1984, les propos suivants:

Il est un point que nous ne devons jamais oublier, c'est que l'intervention de la Turquie à Chypre n’a pas eu lieu uniquement pour les beaux yeux de la communauté chypriote-turque. Si la Turquie est intervenue, c’est aussi qu’elle était poussée par la considération de ses propres intérêts stratégiques.

Le 14 février 1980, le ministre des Affaires étrangères de Turquie, M. Ihsan Sabri Caglayangil, avait déclaré:

Les Forces armées turques n'ont jamais été repoussées par la plume alors qu'elles sont entrées par la force des baïonnettes. Nous n'avons pas à faire ici à un simple devoir mais à une mission. Notre mission est de faire de Chypre notre patrie.

L’ex-premier ministre de la Turquie, M. Turgut Ozal, a également affirmé dans une entrevue au quotidien Milliyet

Chypre est une île qui transperce la Turquie comme une dague. Elle est extrêmement vitale du point de vue de notre sécurité. Cette île ne devrait pas se trouver dans les mains d'un ennemi. L'existence des Turcs dans le nord de Chypre est une garantie vers cette direction.

D'après ces propos et bien d’autres formulés par des officiels turcs, il est bien évident que l'invasion turque de 1974, qui a été perpétrée sous prétexte du coup d'État fomenté par la Grèce des colonels, ne visait ni le rétablissement de l'ordre constitutionnel ni la protection des Chypriotes turcs, laquelle n'était pas réellement en danger, mais la partition de l’île et l’annexion pure et simple de la partie nord de Chypre. Le but était bel et bien de supprimer la population grecque du territoire occupé et de la remplacer par des Turcs. Bref, la Turquie a cherché à transformer la région dont elle a changé le caractère démographique en un territoire placé sous son autorité absolue. Les violations flagrantes des droits de l'homme ont confirmé ensuite cette hypothèse.

6 La politique linguistique du régime

On devine bien qu’une telle politique de colonisation laisse peu de place à une politique linguistique destinée aux minorités. Dans ces circonstances, la seule politique qui tienne est celle de l’unilinguisme territorial et de l’assimilation des populations non turcophones.

Neuf ans après l’invasion turque, soit le 15 novembre 1983, la République turque de Chypre du Nord était autoproclamée. Une nouvelle Constitution a également été promulguée. L’article 2 de cette constitution turque de 1983 précise ce qui suit:

Article 2

1) L'État de la République turque de Chypre du Nord est un ensemble indivisible avec son territoire et son peuple.

2) La langue officielle est le turc.

Ainsi, la République turque de Chypre du Nord est devenue un État unilingue turc. Les dispositions de la Constitution de 1960 de la république de Chypre ne s’appliquent plus ici. L’État turc ne reconnaît pas une quelconque minorité sur son territoire.

6.1 La langue des tribunaux

Dans la Constitution de 1983, les seules autres dispositions concernant la langue sont les articles 16, 17 et 18 relatifs aux arrestations et aux tribunaux. L’article 16.5 précise que «les personnes arrêtées ou détenues [...] doivent être informées en une langue qu'elles comprennent des motifs de leur arrestation ou de leur détention, et elles sont assistées d'un juriste choisi par elles ou par leurs proches». À l’article 17.4, le texte ajoute que «toute personne a le droit de [...] se servir gratuitement d'un interprète au cas où elle ne peut pas comprendre ou parler la langue utilisée par le tribunal». Enfin, l’article 18.5 prévoit que «toute personne prévenue d'un délit a au moins le droit [...] d'être informée en une langue qu'elle comprend, et de la nature et des raisons de l'accusation» et «au cas où elle ne peut pas comprendre ou ne peut pas parler la langue utilisée par le tribunal, de se servir gratuitement d'un interprète».

Dans les faits, il n’y a plus de procès en grec, mais en cas de force majeure la présence d’un interprète peut être accordée. Il ne s’agit pas d’un droit mais d’une simple procédure administrative destinée à faciliter la tenue d’un procès.

6.2 Les écoles dans la zone occupée

Presque toutes les écoles grecques et maronites ont été fermées et sont devenues des établissements d’enseignement pour les colons anatoliens. Les écoles de la zone occupée sont toutes unilingues turques. L’absence d’écoles pour les enfants grecs ou maronites constitue une autre forme de pression indirecte mais efficace exercée sur les enclavés pour leur faire quitter leur propriété.

Toutefois, quatre écoles primaires ont été autorisées, trois dans les villages de la péninsule de Karpasia à l’est (Rizokarpaso, Kormakitis et Agia Trias) et une dans la région de Kyrenia (près du littoral au nord de Nicosie). Dans deux écoles primaires destinées aux Chypriotes grecs, l’enseignement de l’histoire, de la religion et de la géographie de l’île est interdit. Ces écoles fonctionnent d’ailleurs dans des conditions qualifiées par les Chypriotes grecs "de terrorisme et de vandalisme" pratiquées par les colons anatoliens, les cours étant régulièrement perturbés ou suspendus. Malgré le fait que le ministère chypriote-grec de l’Éducation envoie gratuitement, dès juillet, des manuels de classe pour la nouvelle année scolaire, ces livres sont "vérifiés" ou plutôt censurés par les fonctionnaires turcs et ils sont parfois distribués seulement à la fin de novembre ou de décembre, à moins qu’ils ne soient simplement confisqués.

Le régime de Rauf Denktash n'a jamais permis l'ouverture d'écoles secondaires en grec. Tous les jeunes de la zone nord sont obligés de quitter leur famille s’ils veulent poursuivre leur instruction dans une école secondaire en grec. En effet, ces élèves doivent résider temporairement dans la zone sud et ne peuvent visiter leur famille que durant les vacances estivales ainsi que lors des jours fériés de Noël et de Pâques. Il arrive souvent que, une fois arrivés à la frontière alors que les jeunes attendent dans l’autobus que les formalités soient terminées, ils doivent retourner à leur point de départ, la frontière devant subitement demeurer fermée. Il s’agit là d’un forme d’intimidation destinée à décourager les jeunes de poursuivre leurs études en grec. Enfin, certains jeunes n’ont jamais pu retourner chez leurs parents, leur carte d’identité étant déclaré invalide.

Une autre forme de pression consiste à refuser tout remplacement de professeurs, ce qui à long terme menace la qualité de l’enseignement et fait vieillir le cops professoral. Néanmoins, après de longues procédures administratives, il est maintenant possible de remplacer des professeurs à la retraite. Les professeurs qui travaillent dans le Nord sont obligés d’affronter quotidiennement les menaces du régime militaire turc et doivent faire d’énormes efforts pour conserver les quatre écoles primaires en service. Enfin, la République turque de Chypre du Nord dispose de trois universités dont deux en turc et une en anglais.

6.3  Les médias

Le territoire compte six quotidiens en turc (Kibris, Halkin Sesi, Yeni Düzen, Birlik, Yeni Demokrat, Ortam) ainsi que deux hebdomadaires dont un en turc et un autre en anglais (Cyprus_Today). Les émissions radio-télévisées (Bayrak Radio-Television Corporation (BRT), AKIS-BRT, Radio Bayrak FM, Radio EMU) sont généralement en turc, mais Bayrak BRT, propriété du gouvernement, diffuse aussi en grec, en anglais, en allemand et en arabe des informations dites "de propagande".

6.4 Les restrictions à la liberté de mouvement

Les Chypriotes grecs habitant la zone occupée n’ont pas la liberté de se déplacer librement sur le territoire. Ils sont confinés aux limites strictes de leur village et à des couvre-feu dès la nuit tombée. Les Chypriotes enclavés n’ont pas le droit d’aller dans d’autres villages sans autorisation policière. Tous les hommes âgés de 18 à 50 ans doivent «se rapporter à la police» une fois par semaine. Encore aujourd’hui, les «enclavés» n’ont pas le droit de visiter leur parenté dans la zone sud, même pour des cas de mortalité ou d’enterrement d'un membre de leur famille. De très rares exceptions sont parfois accordées à la condition de se soumettre à des procédures administratives longues et tatillonnes, et d’accepter que l’autorisation soit accordée pour une durée extrêmement limitée. De plus, les communications téléphoniques entre les enclavés du Nord et leurs parents dans la zone sud sont impossibles parce qu’il n’existe pas de téléphone dans les villages désignés comme des enclaves. Seule la correspondance écrite avec des parents est permise par l’intermédiaire des Nations unies, et le courrier doit être vérifié par la police du régime de Rauf Denktash.

Il est aussi interdit aux Chypriotes grecs enclavés d’entrer en contact avec tout visiteur ou tout soldat de l’Onu à moins que des policiers turcs soient présents. Lorsque des provisions alimentaires sont distribuées par les Nations unies, les policiers turcs doivent être présents avec l’ordre d’empêcher toute conversation entre les enclavés et les soldats de l’Onu. Au plan des libertés publiques, précisons que la Constitution place la police sous juridiction militaire (turque) et non civile.

Par ailleurs, les dispositions de l’accord de Vienne (1975) sur les soins médicaux n’ont jamais été respectées. Aucun médecin chypriote-grec n’a le droit de pratiquer sa profession dans la zone turque. Le régime de Rauf Denktash refuse même d’accorder l’autorisation aux enclavés de se rendre dans la zone grecque pour recevoir des soins médicaux. Il arrive que des malades soient obligés de quitter définitivement leur demeure et de déménager dans la zone grecque en raison de leurs problèmes de santé et du manque de soins médicaux adéquats dans la zone turque.

Il faut toujours se rappeler que, dans le passé, la Turquie n'a jamais cessé de recourir à des méthodes répressives. À ce sujet, on se souviendra notamment du génocide des 500 000 Arméniens en 1915-1916. L'assimilation systématique dont furent victimes ensuite Grecs, Bulgares, Arméniens et Kurdes a laissé des traces indélébiles chez ces peuples. Elle a suscité la révolte et la haine, et a abouti à un échec; l'éternelle rébellion kurde en est la preuve aujourd'hui. Il faudra bien, un jour, que la Turquie remette en question ses mauvaises relations avec ses minorités et son passé sanguinaire.

On comprendra que, à Chypre comme sur son propre sol, il n’est pas question pour la Turquie de pratiquer une politique linguistique autre que l’assimilation des Chypriotes grecs et maronites enclavés. Plusieurs parlent d’ailleurs de génocide, bien qu’en réalité la plupart des Chypriotes enclavés n’aient pas été "éliminés", mais les conditions dans lesquelles ils vivent visent à les décourager de s’accrocher à leur identité culturelle. Quoi qu’il en soit, la politique linguistique actuelle du gouvernement fantoche de la République turque de Chypre du Nord, essentiellement téléguidée par Ankara, en est une d’assimilation pure et simple.

Selon toutes les apparences, elle est en train de réussir, malgré les condamnations et les interventions de la communauté internationale. De plus, il est fort probable que la Turquie, après s’être comportée en «épurateur ethnique», reçoive l’impunité absolue parce que ce pays reste une puissance stratégique importante dans le monde et un précieux allié des États-Unis. Peu d’États semblent prêts à rompre leurs relations diplomatiques ou commerciales avec la Turquie en contestant trop violemment ses politiques. Qui plus est, pour les puissances occidentales, la Turquie sert d’État-tampon face au fondamentalisme musulman. C’est vraiment fâcheux pour la cause des droits de l’homme, car le Tribunal pénal international de La Haye a encore beaucoup de pain sur la planche!

Dernière mise à jour: 08 juil. 2017

Au choix:


L'île de Chypre: considérations générales

La politique linguistique de la république de Chypre (Sud)

Bibliographie

L'Europe

Accueil: aménagement linguistique dans le monde