Serbie-et-Monténégro

(2003-2006)

Données historiques

C’est aux VIe et VIIe siècles qu’arrivèrent les premiers Slaves du Sud dans les Balkans. Se présentèrent d’abord ceux qu’on appelle aujourd’hui les Macédoniens et les Slovènes, qui furent suivis par d’autres groupes qui se différencieront plus tard comme des Croates et des Serbes ( à cette époque, ils étaient indifféremment appelés «Croates» ou «Serbes»). À partir du IXe siècle, plusieurs petits États slaves (Raska, Duklja, Zeta, etc.) virent le jour. Au cours de cette période, les frères Cyrille dit le Philosophe (saint Cyrille) et Méthode (saint Méthode), envoyés par l’Église de Byzance, introduisirent le christianisme dans la région et fondèrent la liturgie slavonne. Traditionnellement, on leur attribue l’invention de l’alphabet dit cyrillique.

1 La Grande Serbie

De 1170 à 1196, Étienne Nemanja régna sur la Raska (la future Serbie) et fonda la dynastie des Nemanjides et unit la Zeta (le futur Monténégro) à la Raska. En 1219, l’évêque Sava fonda l'Église autocéphale orthodoxe serbe à l’époque de l’installation de la première grande dynastie serbe qui connut son apogée lors du règne du tsar Étienne IX Duchan (1331-1355). Les Serbes réussirent à unir leur royaume au XIIe siècle. La Serbie englobait alors la Bosnie-Herzégovine, la Slavonie (partie est de la Croatie), le Kosovo et la Voïvodine. Compte tenu de l'état de l'Empire byzantin, Duchan avait créé un nouvel empire chrétien orthodoxe afin de résister aux Turcs musulmans. Les grecs le considéraient comme le défenseur de l'orthodoxie religieuse. En 1354, à la mort de Stefan Uroš V, l'empire serbe allait être partagé par des généraux serbes, ce qui favorisera l'Empire ottoman. 

Depuis cette époque glorieuse — du moins dans la mémoire serbe —, l’État serbe et l’Église orthodoxe ont toujours été historiquement et politiquement liés.

Cette période de l’histoire médiévale serbe est une époque de référence culturelle extrêmement importante pour les Serbes, car elle a servi à forger une grande partie de leur identité culturelle. De nombreux monastères orthodoxes, témoins historiques de l’héritage serbe, furent construits en Serbie, principalement dans l’actuel Kosovo. Aux yeux des Serbes d’aujourd’hui, l’abandon du Kosovo, considéré comme le foyer religieux du peuple serbe, équivaudrait à un acte hérétique, ce qui constitue pour les Serbes, on le comprendra, un argument de poids pour légitimer leur contrôle sur cette région. Toutefois, ils semblent oublier que des milliers d’Albanais habitaient déjà le Kosovo avant que les Serbes de l’époque se l’approprient et soumettent durement la population albanaise.

2 L’occupation ottomane

L’Empire serbe s’effrita lorsque l’Empire ottoman commença à conquérir, dès la fin du XIVe siècle, les Balkans dont la Macédoine et la Bulgarie en 1396. En 1389, après la défaite de Kosovo Polje (près de Pristina), la Serbie passa sous la juridiction des Ottomans. La victoire des forces ottomanes allait permettre l’occupation complète du territoire serbe jusqu’au XIXe siècle (voir la carte de l’Empire ottoman). À cette époque, les Albanais du Kosovo, alors minoritaires, étaient catholiques ou orthodoxes et ils se sont battus aux côtés des Serbes contre l’ennemi turc. Les dernières villes serbes, Smederevo et Belgrade, tombèrent aux mains des Ottomans en 1459. Puis les Serbes fuirent le Kosovo, ce qui permit à l’administration turque d’islamiser les Albanais. Les vaincus, qu’il s’agisse des Albanais ou des Serbes, pouvaient accéder à des postes élevés à la condition de se convertir à l’islam. Tout au long des cinq siècles d’occupation, des milliers d’Albanais (aujourd’hui les Kosovars) et un certain nombre de Serbes (aujourd’hui les Bosniaques et/ou Musulmans ou Serbes islamisés), particulièrement dans la région du Sandjak, sont ainsi passés à l’islam. Le Sandjak a fait partie de l’Empire ottoman jusqu'à la guerre des Balkans de 1912.

À la fin du XVe siècle, le Monténégro passa également sous administration ottomane. Toutefois, contrairement à la Serbie, le Monténégro jouira d’une autonomie de fait jusqu’à son indépendance en 1878. Les Serbes tentèrent à deux reprises de s’opposer aux Turcs lors d’une première insurrection en 1804, d’une seconde en 1815. Mais ce n’est qu’en 1912-1913, lors des guerres balkaniques, que les Ottomans furent définitivement chassés de la région. La plupart des colons turcs retournèrent en Turquie, mais il subsiste encore aujourd’hui une petite communauté de quelque 12 000 à 15 000 personnes. Les Turcs vivent au Kosovo dans les environs de Prizren, de Mamusa, de Gnjilane et de Pristina (capitale). Les Turcs, les Bosniaques et les Albanais pratiquent la même religion, l’islam, et il y a eu entre eux de nombreux mariages mixtes.

Évidemment, l’occupation ottomane est considérée par les Serbes comme une période de terreur pendant laquelle la souffrance serbe a été à son comble. Non seulement les Ottomans contrôlèrent la région pendant cinq siècles, mais ils «ramassèrent» les autochtones, c’est-à-dire les Serbes et les Albanais, qui devaient ensuite servir sur les champs de bataille du sultan. Par contre, ceux qui acceptaient d’être islamisés échappaient au «ramassage» des terribles janissaires turcs, mais aussi à certains impôts et pouvaient même accéder à des postes administratifs. Si la plupart des Serbes, à l’exception de ceux qui sont devenus des Bosniaques, se sont opposés à cette islamisation «volontaire», les Albanais du Kosovo, quant à eux, l’ont presque tous subie.

On comprendra aussi que l’occupation ottomane été déterminante non seulement pour l’histoire du peuple serbe, mais aussi pour sa langue. En effet, le serbe — de même que le croate — a emprunté au turc des milliers de mots qui font maintenant partie du vocabulaire courant des Serbes. On comprendra aussi que, pour les Serbes orthodoxes d’aujourd’hui, les Albanais du Kosovo et les Bosniaques du Sandjak sont considérés comme des renégats et des traîtres qui ont renié leur foi. Vu de Belgrade, le musulman est l’Ennemi qui ravive le souvenir de plusieurs siècles d’occupation ottomane. Ce sentiment qui anime beaucoup de Serbes explique pourquoi la guerre de 1992 en Bosnie-Herzégovine (contre les Bosniaques) a été si violente.

3 Le royaume de Serbie (1882)

L'autonomie de la Serbie fut officiellement reconnue en 1830, mais deux dynasties (les Karadjordjevic et les Obrenovic) se disputèrent le trône de Serbie jusqu’en 1903. Pendant ce temps, la personnalité de Vuk Stefanović Karadžié (1787-1864) marqua profondément l'histoire des Serbes. Ce fut le père fondateur de la langue littéraire serbe moderne. Karadžié  a épuré la langue serbe du vieux-slavon et a fait adopter une langue littéraire moderne, dont il a codifié la grammaire et rassemblé le lexique. La langue que Karadžié définit comme serbe était en réalité le parler des paysans de l'Herzégovine. Le serbe est devenu la langue officielle en 1868, mais Vuk («le Loup») avait trouvé le moyen de serbiser les Croates de Bosnie-Herzégovine et de la côte adriatique. 

En 1875, la Serbie et le Monténégro soutinrent les Serbes de Bosnie-Herzégovine contre l’Autriche qui lorgnait alors la Bosnie. Puis, en 1878, le congrès de Berlin proclama l'indépendance de la Serbie et du Monténégro. Mais les Serbes restèrent dispersés dans plusieurs États, notamment dans l’Empire ottoman, dans l’Empire austro-hongrois, en Bosnie-Herzégovine et au royaume de Serbie.

La principauté de Serbie avait retrouvé son indépendance en 1878, mais sans le Kosovo, ni la Bosnie-Herzégovine, qui étaient restés sous la tutelle ottomane. La principauté devint le «Royaume de Serbie» en 1882 jusqu'à la Première Guerre mondiale. Plusieurs années avant l'indépendance de la Serbie, avait eu lieu l'accord de Vienne en 1850. C'est à cette époque qu'était apparue la langue serbo-croate prônée par les linguistes, en particulier le Serbe Vuk Karadžić et le Croato-Slovaque Ljudevit Gaj. Cette réunion de plusieurs linguistes et écrivains portait sur la décision d'unifier les langues serbe et croate, et notamment leurs écritures. Il s'agissait sans nul doute d'une réaction contre l'autoritarisme des Habsbourg, qui dirigeait alors l'empire multilingue d'Autriche-Hongrie. Cependant, ce ne sont pas tous les Serbes ni tous les Croates qui souscrivirent à cette idéologie, et ce, d'autant plus que la Serbie se vit renforcée comme place forte du nationaliste slave dans les Balkans. Pourtant, Non seulement les Serbes voulaient quitter l'Empire austro-hongrois, mais aussi les Croates, les Musulmans (nationalité) et les Slovènes.

Évidemment, les Albanais furent totalement laissés pour compte, y compris les Bosniaques, car ils faisaient encore partie de l'Empire ottoman. Ils étaient islamisés, mais ils avaient conservé leur langue, soit l'albanais, soit le bosniaque, soit le serbe ou le croate. Seuls les Bulgares et les Macédoniens demeurèrent orthodoxes et bulgarophones.

Le 28 juin 1914, l'héritier du trône d'Autriche, l'archiduc François-Ferdinand, et son épouse furent assassinés par un nationaliste serbe-bosniaque (un musulman serbe de Bosnie) à Sarajevo en Bosnie-Herzégovine. Le gouvernement autrichien, qui tenait la Serbie pour responsable, lui déclara la guerre et l'envahit en août, précipitant la Première Guerre mondiale. Après avoir repoussé pendant plusieurs mois l’envahisseur, la Serbie dut s’avouer vaincue. Elle ne retrouvera son autonomie qu’à la fin de la guerre. Là encore, la mémoire nationale serbe s’est souvenu des «sacrifices d’un peuple défendant héroïquement son petit pays» face à l’agression étrangère: l’Empire austro-hongrois et ses alliés bulgares.

À la fin du XIXe siècle, la décadence de l'Empire ottoman, conjuguée au renouveau national serbe, croate et bulgare fit fréquemment du Kosovo un véritable champ de bataille. Au moment de la création de l’État albanais en 1912, l’Albanie revendiqua le Kosovo, mais c’est la Serbie qui, grâce à la pression de la Russie, obtint gain de cause auprès des grandes puissances européennes. Le Kosovo et la Macédoine firent ainsi partie de la Serbie aux dépens  de l'Albanie et de la Grèce.

Le Royaume de Serbie faillait bien disparaître au cours de la Première Guerre mondiale. En 1918, la Serbie obtint finalement la formation d'un vaste royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Ce royaume réunissait, sous la dynastie serbe des Karageorgevitch, des contrées jusque-là séparées par l'histoire, c'est-à-dire, outre la Serbie elle-même, le royaume de Monténégro, le royaume de Croatie-Slavonie, la Bosnie-Herzégovine, la Dalmatie, ainsi qu'une partie de la Carniole et de la Styrie à l'ouest  et quelques autres fragments.

La déclaration de Corfou du 1er juillet 1917 avait lancé le projet de l'union des Slaves du Sud. Cette union fut proclamée le 1er décembre 1918 par le régent, le prince Alexandre. Les Croates et les Slovènes et Croates avaient consenti à se fondre dans le nouveau royaume, de même que les Monténégrins, afin d'échapper aux prétentions impérialistes de l'Italie. Ce fut donc sans enthousiasme que les Croates, les Slovènes, les macédoniens et les Monténégrins acceptèrent le leadership serbe. Avec trois religions, deux alphabets, quatre langues et encore plus de nationalités, le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes apparut plutôt fragile, car jamais ses peuples n'avaient cohabité auparavant.

Le nouveau royaume engloba les anciennes provinces de Croatie, de Dalmatie, de Bosnie, de Herzégovine, de Slovénie, de Voïvodine et le Monténégro indépendant. Mais la vie politique resta dominée par l'antagonisme des élites serbes (orthodoxes) et croates (catholiques): les premières, considérant le nouvel État comme une extension de la Serbie, imposèrent un régime centralisé; les secondes, attachées à la défense de l'identité croate déjà menacée dans le cadre austro-hongrois, réclamèrent une large autonomie. Quant aux minorités parfois importantes, telles que les Albanais et les Hongrois, elles n’avaient aucun droit de cité.

De plus, le nouvel État regroupait des populations de traditions religieuses, politiques et culturelles diverses. Sur un total de 12 millions d'habitants, les Serbes représentaient 38,8 %; les Croates, 23,7 %; les Slovènes, 8,5 %, sans oublier les minorités non slaves, tels les Albanais, les Allemands, les Hongrois, les Roumains, les Turcs, les Italiens, les Macédoniens, etc., qui comptaient pour 16,5 %. Le discours officiel présentait les Macédoniens comme des «Serbes du Sud». En même temps, les Serbes et les Croates se disputaient l’allégeance des Musulmans (nationalité) de la Bosnie-Herzégovine. Le royaume prit fin en 1929 lors d’un coup d’État militaire réussi par Alexandre 1er. Ce dernier suspendit alors la Constitution du «royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes» et proclama la première Yougoslavie.

4 La première Yougoslavie monarchiste de 1929

Le terme «Yougoslavie» signifie signifie en serbo-croate le «pays des Slaves du Sud». Il y eut trois Yougoslavies:  la Yougoslavie monarchiste (1929-1941), la Yougoslavie titiste (1945-1992) appelée République fédérative socialiste de Yougoslavie et la Yougoslavie de 1992 à 2003, nommée République fédérale de Yougoslavie.

Le roi Alexandre Ier supprima toutes les instances politiques du royaume pour laisser la place à un régime centralisé et policier appuyé par l'armée, ce qui fut perçu comme le triomphe de l'hégémonie serbe sur le pays. Le 3 octobre 1929, le pays fut renommée «royaume de Yougoslavie» et redécoupé de façon à occulter les anciennes frontières historiques. Le royaume fut divisé en neuf nouvelles provinces appelées banovines (ou banat): la Drave (ou Drava), la Save (ou Sava), le Vrbas, le Littoral (ou Primorska), la Drina, le Danube (ou Dunavska), la Morava (ou Moravska), la Zeta et le Vardar. Ces territoires furent découpés selon des critères strictement géographiques de façon à supprimer les frontières ethniques.

Bien que le roi ait voulu imposer l’idéologie d’une nation yougoslave unifiée, il n'a pu supprimer la grande diversité nationale. Dépourvu d’une base solide, le roi tenta d’améliorer ses appuis en dotant le royaume d’une constitution en septembre 1931. Cette dernière confiait au souverain l’essentiel du pouvoir législatif, en interdisant les anciens partis politiques et en restreignant les libertés publiques.

Toutefois, le nationalisme des Croates, des Albanais et des Macédoniens se radicalisa. Le royaume de Yougoslavie fut confronté à la résistance armée dans la banovine du Vardar, essentiellement les Albanais du Kosovo et les Macédoniens favorables au rattachement à la Bulgarie. Les insurrections furent durement réprimées; les familles des insurgés, déportées dans des camps d’internement; leurs propriétés, confisquées. Les représentants politiques albanais déploraient des milliers de victimes, probablement près de 100 000 (mais moins de 5000 de la part des autorités).

Alexandre Ier entreprit alors de «désalbaniser» la province (banovine du Vardar) en encourageant les Albanais à partir et en favorisant l'installation de familles serbes et monténégrines. Face au durcissement du roi, les Croates préparèrent son assassinat avec l'aide de l'organisation nationaliste et terroriste croate, l'Oustacha, fondée en 1929 par Ante Pavelić. Voici une note rédigée en 1934 par Robert Schumann, alors simple député français (qui deviendra ministre des Affaires étrangères en 1947):

Sans être officiellement avoué, la censure des lettres et de la presse fonctionne avec une rigueur extrême.

L'usage des mots «slovène» et «croate» est, d'une façon générale, interdit; il faut dire «yougoslave». Les circonscriptions administratives ont été complètement bouleversées, afin d'effacer le souvenir des frontières historiques et ethniques.

Toutes les fonctions quelque peu importantes sont réservées aux Serbes. Sur 200 généraux, il y a deux Croates, dont l'un est en mission en Albanie. Un seul diplomate en vue est croate. En Bosnie, ont été mis d'office à la retraite, sous prétexte d'économies, 30 magistrats, dont 29 Croates. Parmi les jeunes candidats, la préférence est toujours donnée aux Serbes. Les instituteurs et les institutrices croates sont en grand nombre envoyés en Vieille Serbie [Kosovo] et en Macédoine, dans une région de religion et de culture absolument différentes.

Les quelques Croates et les plus nombreux Slovènes qui sont au service du régime ont été gagnés par l'appât d'avantages personnels.

La police est entièrement serbe; copiée sur la police tsariste, elle est redoutable par l'organisation de la délation [...]; par les tortures infligées aux prisonniers qui refusent de dénoncer leurs amis, par l'arbitraire et la sévérité, sans recours possible devant les tribunaux judiciaires.

Lors d'un voyage officiel en France en 1934, Alexandre Ier fut effectivement assassiné à Marseille par un nationaliste bulgare, membre de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne. L’héritier au trône, Pierre II de Yougoslavie, étant mineur, une régence fut instituée et dirigée par le prince Paul Karadjordjević. En 1937, un historien serbe, Vasa Čubrilović (1897-1990) fit parler de lui dans un rapport dans lequel il préconisait des solutions «radicales» pour les minorités ethniques, dont les Albanais du Kosovo. En 1941, le régent Paul signa une alliance avec l'Allemagne nazie, ce qui occasionna un coup d'État de la part des officiers favorables aux Alliés. En représailles, Hitler fit alors envahir la Yougoslavie qui capitula le 17 avril 1941. Le roi Pierre II s'exila à Londres avec sa famille. Le IIIe Reich démantela aussitôt la Yougoslavie qui fut partagée entre les vainqueurs de la guerre en fonction de leurs intérêts stratégiques ou de leurs prétentions nationales.

Les Allemands occupèrent la Serbie réduite à ses frontières de 1912 et annexèrent la Slovénie du Nord; ils créèrent une Croatie indépendante alliée, incluant la Bosnie-Herzégovine. Les Italiens occupèrent la Slovénie du Sud, la Dalmatie, le Monténégro, l'Albanie, le Kosovo et une partie de la Macédoine qu'ils annexèrent en une Grande Albanie (voir la carte albanophone). Ce fut là une courte période pendant laquelle le Kosovo fut rattaché à l'Albanie, elle-même gouvernée par l'Italie fasciste de Mussolini. L’Allemagne nazie mit même sur pied une division SS albanaise employée à «nettoyer» les Serbes du territoire. Beaucoup de groupes kosovars en profitèrent pour massacrer les Serbes qui quittèrent progressivement la région pour remonter vers le nord. On comprendra un peu pourquoi, pour les Albanais du Kosovo, leur province fait théoriquement partie de la «nation albanaise» et non de la Serbie. La Hongrie annexa à son territoire la Voïvodine, ainsi que d'autres régions limitrophes. Enfin, la Bulgarie annexa la partie orientale de la Macédoine.

L'«État croate indépendant» fut l'Oustacha, alors que Ante Pavelić y instaurait un régime fasciste d'une extrême brutalité, déclenchant une spirale de violence. En Serbie, le gouvernement serbe fut confié par les Allemands à un collaborateur, le général Milan Nedić. L’Allemagne nazie eut à faire face à deux mouvements de résistance importants: les tchetniks (nationalistes serbes) du colonel royaliste Draza Mihajlović et les partisans du chef communiste croate Josip Broz, dit Tito. En 1943, les Alliés décidèrent de ne plus aider les tchetniks (nationalistes serbes) au profit des partisans communistes de Tito. Aidés par l’Armée rouge, les titistes finirent par l'emporter sur les divisions allemandes, libérant Belgrade en 1944 et Zagreb en 1945, ensuite la majeure partie du pays.

La Seconde Guerre mondiale, qui fit de très nombreuses victimes serbes, contribua à alimenter l’image d’un «petit peuple martyr de l’histoire». Durant la guerre, plus de 167 000 personnes trouvèrent la mort en Serbie, dont plus de 67 000 «partisans», 69 000 «tchetniks» et plus de 20 000 Juifs.

5 La seconde Yougoslavie socialiste de 1945

Pendant ce temps, Josip Broz dit Tito, un Croate, organisait un mouvement de résistance. Désignées sous le nom de partisans, ses troupes devinrent les protagonistes d'une vigoureuse campagne de guérilla. Progressivement, les partisans commencèrent à libérer le territoire yougoslave. Le 29 novembre 1943, Tito proclamait unilatéralement la Fédération démocratique de Yougoslavie, un État d'allégeance communiste.  En mai 1945, les Partisans communistes étaient devenus les seuls maîtres de la Yougoslavie réunifiée.

Rompant avec le centralisme d'avant-guerre, la Yougoslavie devint en janvier 1946 une République populaire fédérative (puis la République socialiste fédérative à partir de 1963) composée de six républiques: la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Slovénie et la Serbie (voir la carte 2 de l’ex-Yougoslavie). Seul au pouvoir, Tito commença alors un long règne qui dura trente-cinq ans.

5.1 La main de fer de Tito

En raison de l’indépendance d’esprit de Tito, Staline et le Kominform (Parti communiste) finirent par condamner la Yougoslavie en 1948, mais ne purent évincer Tito du pouvoir. Tout en conservant le principe du parti unique, la Yougoslavie s'éloigna alors du modèle soviétique et développa un système d'autogestion en accordant aux républiques une autonomie considérable. Se méfiant des nationalismes ethniques, Tito opéra une série de réformes dans les années soixante et soixante-dix pour accorder plus d’autonomie aux six républiques fédérées ainsi qu’aux deux provinces de la Serbie.

Sous la main de fer du maréchal Tito, qui était d’origine croate, le nationalisme serbe fut habilement neutralisé. En effet, le découpage des frontières yougoslaves ne permettait pas le regroupement du peuple serbe dispersé dans les républiques de Serbie, de Croatie et de Bosnie-Herzégovine. La frustration des Serbes grandit encore plus lorsqu’ils constatèrent que la Constitution yougoslave de 1974 accordait un statut d’autonomie à deux «provinces serbes», le Kosovo et la Voïvodine, lesquelles bénéficiaient de presque autant de droits que leur république, d’une représentation égalitaire dans les organismes fédéraux et d’un droit de veto sur les lois de la Serbie. Ces mesures furent perçues par les Serbes comme une politique délibérée visant à les sous-représenter au sein de la fédération: ils ne comptaient que pour une partie sur huit entités fédérées alors qu’ils représentaient de 36 % à 42 % (selon les époques) de la population du pays. D’ailleurs, Tito aurait maintes fois affirmé qu’il préconisait «une Yougoslavie forte avec une Serbie faible». Les nationalistes serbes expliquent aujourd’hui les politiques de Tito par ses origines croates. Toutefois, Tito dut constamment s'appuyer sur les Serbes (de Bosnie-Herzégovine et du Monténégro) pour exercer sa politique yougoslave et, de peur d'être accusé de favoritisme, il écarta délibérément les Croates aux principaux postes de pouvoir.  À la veille de la «seconde Yougoslavie», l'historien Vasa Čubrilović (1897-1990) fit encore parler de lui en écrivant en 1944 ces propos sur les minorités :

Ce n'est pas tant par leur nombre que nos minorités sont dangereuses que par leur position géopolitique, et par les liens avec leurs peuples de rattachement, qui sont nos voisins... Seule la pureté ethnique peut assurer la paix et le progrès de la Yougoslavie démocratique et fédérée. [...] La solution de la question des minorités par expatriation est facile à réaliser en temps de guerre, comme maintenant. Les peuples qui qui seront brimés sont en effet, dans la guerre actuelle, nos adversaires [...] et nous n'avons pas de prétentions territoriales à leur égard, à l'exception de l'Italie; c'est pourquoi nous pouvons, en tant que vainqueurs, exiger qu'ils reprennent leur minorités que nous allons expatrier de notre État.

Les Allemands, les Hongrois, les Albanais, les Italiens et les tsiganes méritent tous, par principe, de perdre tous leurs droits civiques... Il en va de même pour les Albanais en Vieille Serbie [Kosovo] et en Macédoine. Cependant, dans la solution du problème des minorités, nous devons à tout prix conquérir ethniquement la Batchaka, le Kosovo et la Metohija; c'est pourquoi il faut chasser quelques centaines de milliers de Hongrois et d'Albanais [...]

J'ai déjà souligné l'importance de l'«élimination» des minorités au cours des opérations de guerre. Pour chasser les minorités de notre État, le rôle le plus important est celui de l'armée; elle doit y faire usage de ses armes. [...]

Nous n'aurons peut-être plus jamais une telle occasion pour rendre notre État ethniquement tout à fait nôtre [...] et si mon rapport contribue si peu que ce soit à cet objectif, il aura rempli sa tâche.

Cependant, les propositions de Čubrilović ne furent jamais entièrement acceptées par le gouvernement de Tito, ce qui n'a pas empêché certaines exactions et expulsions à l'encontre des Allemands et des Italiens, puis des Albanais et des Turcs.  On a souvent affirmé aussi que la Yougoslavie titiste était caractérisée par la «dictature des minorités». C'était une façon pour Tito de neutraliser les Serbes, surtout ceux de la Serbie!

La Yougoslavie connut sous la présidence de Tito plus de trois décennies de croissance économique rapide, accompagnée d’une pressante industrialisation et d’une nécessaire urbanisation. En raison de son poids historique considérable, Tito fut même nommé président à vie. Cependant, l'euphorie prit fin après sa mort en 1980 et céda la place à une crise liée au surendettement extérieur, qui allait provoquer des milliers de grèves et de fortes tensions entre les régions riches (Slovénie, Croatie) et les autres, et à l'ingouvernabilité d'une fédération privée d'une instance d'arbitrage suffisamment forte. Cependant, l’échec majeur du régime titiste provient avant tout de l’inégalité socio-économique des républiques. Bien que toutes les régions se soient développées, l’écart de revenu national par habitant s’est constamment creusé entre des républiques dotées d’une démographie et de structures économiques très différentes. Cela a suscité une réaction du «chacun-pour-soi» alors que les républiques plus riches ont refusé de payer pour les plus pauvres. Il s’agissait ainsi de se débarrasser d’un «boulet» pour favoriser une éventuelle insertion dans l’Union européenne.

Ces discordes entre républiques riches et républiques pauvres favorisèrent le retour des nationalismes ethniques, attisés par les médias. Dans ses Mémoires, un ancien ambassadeur à Belgrade rappelle ceci: «Le virus de la télévision répandit, à travers toute la Yougoslavie, la haine interethnique comme une épidémie. Une génération entière de Serbes, de Bosniaques et de Musulmans fut encouragée, par les images de la télévision, à détester leurs voisins.» Dès lors, le communisme et le socialisme titiste avaient fait leur temps. Place aux nationalismes, sinon à l’ultranationalisme!

5.2 Le Mémorandum de 1986

Les années quatre-vingt furent marquées à la fois par la stagnation économique, par l'affirmation chez les Albanais du Kosovo d'un nationalisme réclamant la transformation de cette province en république et par la résurgence du nationalisme serbe. En 1986, l’Académie des sciences et des arts (SANU) de Belgrade publia un important texte appelé Mémorandum ou plus précisément Memorandum SANU. C'est  un texte d’une vingtaine de pages et il est structuré en deux grandes parties, la première étant consacrée à la crise de l’économie et de la société yougoslaves; la seconde, au statut de la Serbie et du peuple serbe. Ce document, rédigé par une dizaine d’intellectuels serbes, se révéla par la suite d’une importance marquante parce qu’il se faisait l’écho des frustrations serbes en critiquant de façon virulente la politique exercée par le régime titiste jugé anti-serbe.

Le Mémorandum ne parlait ni de la «Grande Serbie» ni de «purification ethnique», mais il analysait la crise du système fédéral socialiste et faisait l'inventaire des griefs spécifiques à la nation serbe. Il invitait les Serbes à reconquérir leur souveraineté nationale perdue. Il dénonçait les injustices et les sacrifices du peuple serbe qui «n'a pu obtenir d'être l'égal en droits des autres peuples de Yougoslavie» et «qui n'a pas eu le droit d'avoir son propre État». Mettant en évidence les intérêts du peuple serbe, les auteurs appelaient à la reconquête des territoires perdus et à la reprise du contrôle serbe sur les provinces autonomes.

Dressant un bilan de la situation discriminatoire des Serbes vivant au Kosovo, les auteurs du texte n'hésitaient pas à parler de «génocide physique, politique, juridique et culturel». Et ils affirmaient que la situation n'était guère meilleure pour les Serbes de Croatie et ceux de Bosnie-Herzégovine. Finalement, le texte estimait que, ne contrôlant pas leur propre développement économique au sein de la fédération, les Serbes n'avaient pas résolu leur question nationale et qu’ils devaient dorénavant posséder et diriger entièrement leur propre État. Certains chercheurs ont qualifié ce document de «programme national», ayant pour objectif l'unification de tous les Serbes au sein d’un même État au moyen d’une «politique de purification ethnique».

5.3 Le nationalisme serbe de Slobodan Milosevic

En 1987, Slobodan Milosevic prit la direction du Parti communiste serbe et, ayant compris avant tout le monde que l’idéologie communiste ne susciterait plus d’enthousiasme, il reprit à son compte le nationalisme serbe. En 1989, il organisa sa première grande assemblée politique au champ des Merles (près de Pristina) pour commémorer la défaite de Kosovo Polje de 1389 contre les Ottomans et il y rassembla un million de Serbes pour y annoncer sa «révolution culturelle». En démarquant les Serbes des Croates, cet habile tribun du ressentiment serbe parvint à se présenter comme le «père protecteur de tous les Serbes», qu’ils soient de Serbie, du Monténégro, de la Croatie ou de la Bosnie-Herzégovine. Dans son célèbre discours du 28 juin 1989, Slobodan Milosevic déclarait ce qui suit:

Voilà déjà six siècles que l'héroïsme de nos ancêtres inspire notre créativité, alimentant notre orgueil et nous interdisant d'oublier que nous fûmes jadis une grande armée, courageuse et fière, une des rares qui soient restées invaincues dans la défaite. Aujourd'hui, six siècles plus tard, nous sommes de nouveau plongés dans des batailles, et confrontés à des luttes à venir. Ce ne sont plus des batailles armées, bien que celles-ci ne soient pas encore exclues. Mais de quelque nature qu'elles soient, ces batailles ne sauraient être gagnées sans détermination, courage ni esprit de sacrifice, sans ces vertus qui furent jadis présentes sur le champ du Kosovo.

Dans le même discours, Milosevic revendiquait le caractère plurinational de la Yougoslavie:

 La Yougoslavie est une communauté plurinationale et elle ne peut subsister que moyennant une égalité totale de toutes les nations qui y cohabitent. Cela, nos ennemis, qu'ils soient intérieurs ou extérieurs, le savent bien, et ils axent en général toute leur activité subversive sur l'approfondissement des conflits interethniques.

Le 28 mars 1989, devenu président de la Serbie, Slobodan Milosevic, réussit à faire adopter une révision de la Constitution de la république de Serbie. Cette modification constitutionnelle privait les provinces du Kosovo et de la Voïvodine de l’autonomie dont elles jouissaient depuis 1974. Le gouvernement et le parlement du Kosovo furent suspendus par la Serbie en juin 1990 au nom de l’histoire serbe. Quelques mois plus tard (mars), réunis clandestinement, les députés kosovars proclamèrent la souveraineté du Kosovo... qui ne fut évidemment jamais reconnue par Belgrade.

Au moment de l'effondrement du pouvoir communiste en URSS et en Europe de l'Est, les communistes de Yougoslavie comprirent qu’ils ne pouvaient conserver le pouvoir sans admettre le pluralisme politique. Ils perdirent les élections libres de 1990 en Slovénie et en Croatie, mais les gagnèrent en Serbie (sous leur nouveau nom de Parti socialiste serbe) et au Monténégro. Fort de son pouvoir, le Parti socialiste serbe de Slobodan Milosevic se radicalisa et mit en place une dynamique dictatoriale et répressive, qui finit par exercer un effet de repoussoir chez les autres "nations" slaves, particulièrement les Croates de la Croatie, les Slovènes de la Slovénie et les Bosniaques (Serbes islamisés) de la Bosnie-Herzégovine. En janvier 1991, le président Milosevic avertit ainsi les peuples de Yougoslavie:

En ce qui concerne le peuple serbe, il désire vivre dans un seul État. C’est pourquoi toute division en plusieurs États, qui séparerait les différentes parties du peuple serbe en le plaçant dans le cadre d’États souverains différents, ne peut de notre point de vue être acceptée, c’est-à-dire, et je serai encore plus précis, ne peut même pas être envisagée.

Devant la réaction violente des Albanais du Kosovo, Belgrade dut ensuite décréter l’état d’urgence. Pendant que les attentats meurtriers de l’Armée de libération du Kosovo (ALK) se multipliaient dans la province sécessionniste, l’armée fédérale intervint en Slovénie (juin 1991), puis en Croatie (novembre 1991) où la guerre avait pris de l’ampleur. En 1992, les républiques de Slovénie, de Croatie, de Bosnie-Herzégovine et de Macédoine firent sécession. Ces républiques avaient préféré devenir indépendantes plutôt que de se retrouver dans une Yougoslavie dominée par le nationalisme serbe devenu un effet de repoussoir. La Yougoslavie de Tito était officiellement dissoute en janvier 1992.

6 La troisième Yougoslavie nationaliste de 1992

La nouvelle République fédérale de Yougoslavie a été formée en avril 1992, lorsque la sécession de la Slovénie, de la Croatie, de la Bosnie-Herzégovine et de la Macédoine, ainsi que la reconnaissance internationale et l'admission à l'ONU des trois premières (juin 1991- avril 1992) eurent consacré le démantèlement de l’ex-République fédérative de Yougoslavie. La nouvelle Yougoslavie déclara être le seul successeur légal de l'ancienne RSF de Yougoslavie, mais devant l’importance de la dette extérieure — 20 milliards de dollars US — elle se ravisa et accepta que d’autres anciennes républiques réclament aussi ce titre afin de l’aider à financer cette dette, ce qui supposait également le partage des avoirs. Encore aujourd’hui, cette question des responsabilités financières n’a pas encore été régularisée.

La troisième Yougoslavie nationaliste de Milosevic fut composée de deux républiques: la république de Serbie et la république du Monténégro. En tant que fédération, la Yougoslavie connaissait deux niveaux de pouvoir partagé par les républiques et le gouvernement fédéral. Chacune des républiques fédérées, soit la Serbie et le Monténégro, disposait de son président (élu au suffrage universel), de son gouvernement et de son parlement. L’article 6 de la Constitution de 1992 précisait même qu’«une république membre est souveraine dans les matières qui ne sont pas sous la juridiction de la présente Constitution de la République fédérale de Yougoslavie».

Pour ce qui est de la fédération, elle comprenait une assemblée bicamérale composée de la Chambre des républiques (108 sièges pour la Serbie et 30 pour le Monténégro), le plus important organe législatif, et de la Chambre des citoyens (20 députés par république). Ses membres élisaient le président de la fédération.

La Yougoslavie des années quatre-vingt-dix a été dominée par un habile politicien, Slobodan Milosevic. Cet ancien banquier de Belgrade fut élu chef du Parti communiste de Serbie en 1986, puis président de la république de Serbie de 1989 et enfin président de la fédération yougoslave en 1997. La forte personnalité de Milosevic fit en sorte que celui-ci domina entièrement la politique yougoslave, alors qu’il était président de la Serbie et reléguait tous les présidents de la fédération au rang de simple figurant. Or, la présidence serbe de Milosevic dut faire face à trois crises majeures: la violence institutionnalisée au Kosovo depuis 1989 (alors que Milosevic avait aboli le statut d’autonomie de la province), la guerre civile de 1992 en Bosnie-Herzégovine entre Croates, Serbes et Bosniaques, et la guerre du Kosovo en mars 1999.

C’est Milosevic qui, en tant que président de la Serbie, appuya ses «frères» serbes de Bosnie-Herzégovine et voulut proposer en 1994 un plan de partage du pays avec la Croatie, mais c’est lui qui, en raison de l’intervention des États-Unis et de l’Union européenne, signa les accords de paix de Dayton en 1995. On sait que les accords de Dayton prévoyaient le retrait des forces serbes de la Bosnie-Herzégovine, l’indépendance politique du pays et la levée des sanctions internationales contre la République fédérale de Yougoslavie (qui s’était un peu trop impliquée dans le conflit bosniaque).

Jusqu’en 1997, la fédération était, dans les faits, dominée par le président de la Serbie, Slobodan Milosevic, lequel faisait élire l’un de ses proches à la présidence de la fédération et n’hésitait pas à provoquer sa chute en cas de désaccord. L’effacement du président fédéral devint tel que Slobodan Milosevic, en tant que président de la république de Serbie, fut le seul signataire des accords de Dayton (sur la Bosnie-Herzégovine), alors que la politique étrangère est, de par la Constitution, du ressort du président fédéral.

En juillet 1997, ne pouvant constitutionnellement pas briguer un troisième mandat présidentiel en Serbie, Slobodan Milosevic se fit élire président de la Yougoslavie par le Parlement fédéral. Toutefois, les pouvoirs du président fédéral étant singulièrement réduits, plusieurs observateurs voyaient mal le dirigeant serbe se contenter d'inaugurer les chrysanthèmes... C'est pourquoi Slobodan Milosevic aurait souhaité obtenir un accroissement des compétences présidentielles et être élu non par les deux Chambres du Parlement fédéral, mais au suffrage universel. Or, le Monténégro s’est toujours opposé à modifier la Constitution fédérale de peur d’être de plus en plus dominé par la Serbie et, pendant dix ans, par le président Slobodan Milosevic. 

Pendant tout ce temps, diverses mesures furent prises par la Serbie à l'encontre des nationalistes albanais du Kosovo: vagues d'arrestations de nationalistes présumés, répression à l’égard des civils, persécutions similaires perpétrées à l'encontre d'autres minorités, en particulier les Hongrois de Voïvodine et les Bosniaques de la région du Sandjak (près de la frontière du Monténégro). Des milliers de Bosniaques serbes se sont réfugiés en Serbie pendant que des milliers d’Albanais, de Hongrois et de Bosniaques ont fui le Kosovo, la Voïvodine et le Sandjak. En 1998, la guerre commençait au Kosovo entre Kosovars et Serbes. La communauté internationale voulut imposer un plan de paix à Rambouillet (février 1999) et à Paris (mars), mais le président yougoslave (Slobodan Milosevic) le refusa, car il ne pouvait accepter une force d’interposition internationale au Kosovo. Ce fut la guerre avec les forces de l’OTAN, suivie des représailles serbes contre les Kosovars qui subirent l’expulsion et l’épuration ethnique (du 24 mars au 9 juin 1999).

Ce qu’on a appelé la «crise yougoslave» a permis aux Serbes de «sataniser» les Croates, les Albanais et les Musulmans/Bosniaques, qui rompaient l’homogénéité de la Grande Serbie, au profit de la résurgence du nationalisme serbe, tant en Serbie qu’en Bosnie-Herzégovine. Pour la communauté internationale, Slobodan Milosevic était devenu un véritable Saddam Hussein, voire le nouvel Hitler des Balkans. Quant aux Serbes, ils semblaient en vouloir à tout le monde et se croyaient victimes d’une coalition rassemblant l’Italie et l’Autriche catholiques, l’Allemagne protestante, la Hongrie catholico-protestante et la Turquie musulmane, toutes soutenues par les États-Unis. C’est la politique du complot international: un contre tous, tous contre la Serbie. C’est ce qui a fait dire à de nombreux observateurs que la Servie vivait dans «la paranoïa du complot» dans laquelle l’Étranger est toujours responsable. 

La guerre du Kosovo de 1999 a encore exacerbé les antagonismes ethniques et le complexe du complot international (l’OTAN) contre la Serbie. D’un côté, les Serbes en ont profité pour tenter de recoloniser le Kosovo en expulsant et en massacrant les Albanais au nom de l’intérêt national. De l’autre côté, les massacres du Kosovo ont convaincu les Albanais qu’ils ne pouvaient plus faire partie de la Yougoslavie depuis que le Kosovo est devenu le pays de la serbitude. Enfin, on peut croire que la communauté internationale, par la voix des États-Unis, a tout fait pour déclencher la guerre contre la Yougoslavie afin de bâtir le nouvel ordre mondial dont rêvent les Américains, ce qui laisserait croire que la protection des populations civiles kosovares n’a jamais constitué le véritable objectif de cette guerre.

Finalement, l’ancien président Milosevic aura souvent entraîné le peuple serbe dans des combats perdus — comme l’abandon des Serbes de Croatie en juillet 1995 et le lâchage des Serbes de Bosnie en décembre 1995 —, provoquant des crises de plus en plus graves pour resserrer les rangs derrière lui et assurer ainsi son pouvoir. En moins de 10 ans, Slobodan Milosevic a mené quatre guerres meurtrières en ex-Yougoslavie, entraîné environ 200 000 morts et fait déplacer plus de cinq millions de personnes. Exception faite de la Russie demeurée une fidèle alliée, la Yougoslavie s’est mis à dos la communauté internationale, incarnée surtout par les États-Unis. Après une décennie de conflits incessants, la Yougoslavie s’est retrouvée épuisée, moralement et économiquement, et asphyxiée par des années de sanctions punitives. Et la guerre du Kosovo a fait reculer l’économie de la Yougoslavie au stade où elle était au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Les Serbes ont fait les frais de la politique de la Grande Serbie, car elle a réduit la fédération yougoslave à sa plus simple expression: la Serbie menacée d'être amputée du Kosovo et le Monténégro marchant vers l'indépendance. Les dégâts matériels sont à ce point considérables que cinquante ans de reconstruction, fruit de l'effort de deux générations, risquent ainsi d’être effacés en quelques semaines de bombardements.

- La chute de Milosevic

Puis, le 24 septembre 2000, l’histoire tourmentée de la Yougoslavie changea du tout au tout lors des élections présidentielles. Le trucage de cette élection n'avait trompé personne: la commission électorale aux ordres du pouvoir avait même reconnu au parti de l’opposition près de 49 % des voix, contre 38 % au président sortant (Milosevic). Par la suite, le rapport de forces s'est inversé — la peur a changé de camp — et le mouvement de contestation s'est installé partout en Serbie. La riposte du peuple yougoslave fut sans équivoque: le 5 octobre 2000, l'histoire s'est accélérée au moment où l'opposition (une coalition de 18 partis), soutenue par 300 000 manifestants, a pris le contrôle du Parlement fédéral et de la télévision d'État. Pour Slobodan Milosevic, c'était la fin, malgré ses manoeuvres pour rester au pouvoir jusqu'à l'été 2001.

Le nouveau président de la Fédération yougoslave (Vojislav Kostunica) avait du pain sur la planche: n'était-ce que le Kosovo, c'était déjà beaucoup, mais il y avait aussi le Monténégro, un pays en ruines, une économie anéantie, etc., sans compter le rétablissement des droits des minorités.

En mai 1999, celui que certains ont surnommé «le boucher des Balkans» (Slobodan Milosevic) avait été inculpé par le Tribunal pénal international (TPI) de La Haye pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Dans son pays, ce sont plutôt des accusations d'abus de pouvoir et de malversations qui avaient mené à son arrestation, le 1er avril 2001, les autorités yougoslaves ayant indiqué n'avoir aucune intention de l'extrader vers La Haye. Toutefois, devant les pressions des bailleurs de fonds internationaux, le gouvernement yougoslave a fini par céder. Le 28 juin 2001, l'ancien président de la Yougoslavie a été remis au Tribunal de La Haye. Le lendemain, le gouvernement démissionnait, ce qui pourrait non seulement entraîner la tenue d'élections fédérales anticipées, mais peut-être même accélérer la séparation entre la Serbie et le Monténégro, car il n’est pas sûr que le changement de régime à Belgrade permettra d'enrayer la dislocation de la Yougoslavie.

Quoi qu'il en soit, l'ancien président yougoslave, Slobodan Milosevic, est décédé d'un «infarctus du myocarde», alors qu'il était en détention au Tribunal pénal international de La Haye où son procès pour génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre, venait d'entrer dans sa cinquième année. Avec son décès s'est éteinte également l'action judiciaire entamée contre Milosevic le 12 février 2002. Premier chef d'État inculpé de génocide, l'ancien homme fort de Belgrade ne connaîtra jamais le verdict du Tribunal pénal international. Techniquement, il est mort «innocent». Le ministre des Affaires étrangères de la Serbie-et-Monténégro (Vuk Draskovic) a même jugé «dommage» que l'ex-président yougoslave disparaisse à 64 ans, avant d'avoir répondu de ses actes. Les autorités serbes ont refusé tout hommage officiel à l'ancien chef de l'État. Pendant dix ans, les médias occidentaux ont réussi à faire passer le régime de Slobodan Milosevic pour une monstrueuse dictature nationaliste qui aurait entrepris de démembrer la Yougoslavie, alors que le régime a été jusqu'à un certain point probablement le plus démocratique que la Serbie ait connu au cours de son histoire.

7 La Communauté des États de Serbie-et-Monténégro

À partir du 14 février 2003, la Yougoslavie porta le nom officiel de Communauté d'États de Serbie-et-Monténégro (Drzavna zajednica Srbija i Crna). On peut consulter le texte préalable de l'accord d'Union du 14 mars 2002 en cliquant ICI.

La Serbie-et-Monténégro était reconnue comme un État avec deux républiques constitutives au plan international. Le nouveau pays conservait son statut d'État unique. Il assumait tous les droits et responsabilités hérités des traités et des accords conclus dans le passé par la Yougoslavie. Les deux républiques de Serbie et du Monténégro furent représentées à égalité selon un système de rotation dans les institutions internationales (Nations unies, OSCE, Union européenne et Conseil de l'Europe). Dans les institutions financières, des modalités spécifiques furent définies. Outre les symboles propres à la Serbie et au Monténégro, la nouvelle union possédait son propre drapeau, son hymne et son blason. La capitale de la république de Serbie, Belgrade, était la capitale administrative de l'Union. Cette nouvelle Union eut une durée de vie limitée, car l’accord permettait à chacune des deux républiques d’organiser un référendum sur l’indépendance trois ans après la conclusion de l’Union. Une république qui quitterait la Communauté d'États perdrait ses droits sur les biens communs et devrait se faire reconnaître comme nouvel État auprès des organisations internationales.

L'État de Serbie-et-Monténégro constituait une «confédération» très relâchée. Ainsi, cet État n’avait pas de budget commun, lequel était financé par les budgets des deux républiques, l’essentiel de l’addition étant pris en charge par la Serbie. En fait, la Serbie était seize fois plus grande que le Monténégro, mais assurait 90 % du budget de l’Union. Les lois économiques et le système de douane ne furent pas harmonisés, de telle sorte que les deux États pouvaient avoir des monnaies et des douanes distinctes, ainsi que deux marchés intérieurs séparés. Quant aux propriétés des Forces armées yougoslaves, elles furent divisées entre les deux républiques, mais la force militaire commune était gérée par un conseil de défense et un ministère commun.

8 La nouvelle Serbie démantelée

Toutefois, la Serbie n'était pas au bout de ses peines. Elle devait perdre le Monténégro et le Kosovo allait proclamer son indépendance (17 février 2007). En effet, le 21 mai 2006, lors d'un référendum, les électeurs du Monténégro ont privilégié le OUI dans une proportion de 55 %, ce qui a marqué la dernière étape du démantèlement de la Yougoslavie. Depuis, la Serbie et le Monténégro sont alors devenus deux États souverains indépendants.

Peu de temps après, le Kosovo entamait des négociations avec la Serbie afin de trouver une solution à la situation de son statut de «province» de la Serbie. Le Kosovo ne pouvait être maintenu éternellement sous occupation militaire, même s’il s’agit d’une force internationale. Avec le recul, il est plus facile d'affirmer maintenant qu’il aurait été préférable que l'ex-président Slobodan Milosevic n’eût jamais aboli, en mars 1989, le statut d’autonomie du Kosovo. Dix ans de répression et d’abolition des droits pour obtenir une autonomie que les Kosovars avaient déjà en 1989, et ce, au prix de souffrances et d’un nettoyage ethnique sans précédent! Le coût est dramatique quand on sait qu’il a fallu repartir à zéro!

Les négociations qui ont eu lieu le Kosovo et la Serbie en 2007 ne sont jamais parvenues à une solution. C'était l'impasse totale: la Serbie n'accordait qu'une grande autonomie, le Kosovo voulait l'indépendance. L'histoire récente de cette région, qui baigne dans le sang, a fait en sorte qu'il est devenu impossible que les deux peuples, les Serbes et les Albanais, puissent vivre ensemble.

Le Kosovo a déclaré unilatéralement son indépendance le 17 février 2007. Au lendemain de la déclaration de l'indépendance, le Conseil de sécurité de l'ONU a de nouveau constaté son désaccord sur le Kosovo, les pays occidentaux reconnaissant le proclamation d»'indépendance, alors que la Russie demandait à l'ONU de la déclarer «nulle et non avenue». Cependant, aucun pays n'a soutenu la demande de la Russie d'annuler la proclamation d'indépendance du Kosovo. Sept pays (Allemagne, Belgique, Croatie, États-Unis, France, Grande-Bretagne et Italie) ont rédigé une déclaration commune dans laquelle ils réaffirment que «l'indépendance internationalement supervisée (du Kosovo) est la seule solution viable pour apporter stabilité et sécurité». Comme on pouvait s'y attendre, six autres pays aux prises avec des minorités importantes (Chypre, Slovaquie, Espagne, Bulgarie, Grèce, Chine et Roumanie), ont exprimé leur opposition à l'indépendance du Kosovo: ils craignent de créer un précédent pour les «séparatismes» à travers le monde.

Évidemment, la Serbie ne reconnaîtra jamais le Kosovo, alors que les Serbes du Kosovo sont tentés de déclarer leur autonomie au sein du Kosovo, sans proclamer déclarer leur indépendance de peur de devoir reconnaître celle du Kosovo. La situation risque d'être explosive, car le Kosovo pourrait rester encore longtemps un baril de poudre! Déjà, l'Union européenne a donné son feu vert à l'envoi d'une mission civile de quelque 2000 policiers et juristes chargés d'encadrer le nouvel État indépendant. On peut s'attendre à ce que la Russie, grâce à son droit de veto, empêche encore longtemps le Kosovo de devenir membre de l'ONU.

Quant aux Serbes de Serbie, ils ont l'impression qu'on vient de leur donner un coup de marteau sur la tête. Ils croyaient que la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo et l'intégrité territoriale étaient garanties par la Constitution serbe, la Charte des Nations unies, la résolution 1244 du Conseil de sécurité et la législation internationale. Les Serbes semblent avoir oublié que ce sont bien eux qui ont exercé durant dix ans une sanglante répression sur le Kosovo. Ils ont oublié la campagne de nettoyage ethnique sous le président Milosevic.

Le premier ministre serbe, Vojislav Kostunica, a affirmé que la Serbie désirait intégrer l'Union européenne, mais uniquement avec le Kosovo en tant que sa partie intégrante: «Seule une Serbie avec le Kosovo comme province peut devenir membre de l'UE. Nous voulons intégrer l'UE, mais l'UE doit également dire si elle veut avoir en son sein une Serbie entière et non mutilée.»

Parallèlement, la Serbie a lancé une offensive diplomatique pour empêcher la reconnaissance du nouvel  État kosovar par les organisations internationales. Cependant, en menant une campagne de nettoyage ethnique contre la majorité albanaise du Kosovo, la Serbie a sacrifié sa souveraineté sur ce territoire. Cette politique fut si brutale qu'elle a rendu illusoire tout retour du Kosovo sous souveraineté serbe. C'est ce qu'avait constaté en 2007 l'envoyé spécial de l'ONU pour le Kosovo, Martii Ahtisaari: «Belgrade ne pourrait rétablir son pouvoir sans provoquer une violente opposition. L'autonomie du Kosovo à l'intérieur des frontières de la Serbie est tout simplement intenable.» M. Ahtisaari s'est empressé de souligner que la situation du Kosovo ne saurait faire jurisprudence: «Le Kosovo est un cas inédit qui appelle une solution inédite.» Aujourd'hui, la Serbie a perdu le Kosovo et 10 887 km² de territoire, ce qui correspond maintenant à une superficie de 77 474 km².

Dernière mise à jour: 14 déc. 2015

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