Histoire de l'anglais
Section 3

Le Middle English

(Moyen anglais)

De 1100 à 1500

1 La conquête de Guillaume II de Normandie

Bataille de Hastings
Bataille de Hastings, fragment de la Tapisserie de Bayeux

C'est au cours du XIe siècle que débuta la «seconde période» de l'anglais, le Middle English ou moyen anglais, avec la conquête du pays par Guillaume II de Normandie. À la mort d'Édouard d'Angleterre en 1066, son cousin, le duc de Normandie, appelé alors «Guillaume le Bâtard» il était le fils illégitime du duc de Normandie Robert le Magnifique et d'Arlette, fille d'un artisan préparant des peaux , fit valoir ses droits sur le trône d'Angleterre. Avec une armée de 6000 à 7000 hommes (des Normands, mais aussi des Bretons, des Flamands, des Français, etc.), quelque 1400 navires (400 pour les hommes et 1000 pour les chevaux), ainsi que la bénédiction du pape, Guillaume de Normandie débarqua dans le Sussex, le 29 septembre, puis se déplaça autour de Hastings où devait avoir lieu la confrontation avec le roi Harold II. Mais les soldats de Harold, épuisés, venaient de parcourir 350 km à pied en moins de trois semaines, après avoir défait la dernière invasion viking à Stamford Bridge, au centre de l'Angleterre, le 25 septembre 1066. 

Le 14 octobre, lors de la bataille de Hastings, qui ne dura qu'une journée, Guillaume battit Harold II, lequel fut même tué. Le duc Guillaume II de Normandie, appelé en Angleterre «William the Bastard» (Guillaume le Bâtard), devint ainsi «William the Conqueror» (Guillaume le Conquérant). Le jour de Noël, il fut couronné roi en l'abbaye de Westminster sous le nom de Guillaume Ier d'Angleterre.

Le nouveau roi s'imposa progressivement comme maître de l'Angleterre durant les années qui suivirent. Il évinça la noblesse anglo-saxonne qui ne l'avait pas appuyé et favorisa ses barons normands. Il s'appropria d'abord les terres de l'aristocratie anglo-saxonne par la saisie des terres des morts de Hastings, puis par la confiscation des terres appartenant aux aristocrates rebelles. Un seul des douze comtes (earls) d'Angleterre était un Anglais. Plus de 1000 «thegns» (thegn: propriétaire foncier ou riche marchand, membre de l'aristocratie anglo-saxonne) perdirent leurs terres au profit de quelque 600 barons (surtout normands, mais aussi lorrains, flamands et bretons). Guillaume Ier élimina aussi les prélats et les dignitaires ecclésiastiques anglo-saxons en confiant les archevêchés à des dignitaires normands. Seuls deux Anglo-Saxons ont pu demeurer évêques. Par la suite, Guillaume Ier (1066-1087) exerça sur ses féodaux une forte autorité et devint le roi le plus riche et le plus puissant d'Occident. Il restait le principal propriétaire du Royaume, en conservant les trois cinquièmes des terres sous son contrôle direct. Après vingt ans de règne, l'aristocratie anglo-saxonne était complètement disparue pour laisser la place à une élite normande.

Toutefois, en tant que duc de Normandie (jusqu'en 1204), le roi d'Angleterre restait vassal du roi de France, ce qui ne pouvait que susciter des rivalités en raison des possessions anglaises sur le territoire français. Après la mort de Guillaume Ier en 1087, ses héritiers se disputèrent le trône d'Angleterre et les rivalités avec la Normandie s'accentuèrent. L'accession au trône d'Angleterre de Guillaume II (Guillaume le Roux) mécontenta son frère (Robert Courteheurse), le fils aîné de Guillaume Ier, et héritier du duché de Normandie. Pendant une vingtaine d'années, ce ne fut que tensions et conflits entre les deux frères, chacun cherchant à s'emparer des terres de l'autre, favorisant ainsi les prétentions du roi de France et plongeant le royaume dans une guerre civile dont l’issue verra l’avènement de la dynastie des Plantagenêt.

2 Les langues en usage en Angleterre

Lorsque les Normands prirent le pouvoir en Angleterre, la population du pays se situait à environ un million et demi d'habitants, lesquels parlaient pour la plupart l'une des variétés d'anglo-saxon: le northumbrien, le kentois, l'anglien de l'Ouest et l'anglien de l'Est. Avec le temps, ces langues, totalement exclues des sphères administrative et politique, s'imprégnèrent de mots normands, français et latins.

2.1 Le franco-normand

Guillaume le Conquérant (ou Guillaume Ier d'Angleterre) et les membres de sa cour parlaient le «dialecte français de Normandie» ou, selon le point de vue, le franco-normand ou l'anglo-normand. Comme le mentionne le médiéviste et angliciste André Crépin, le terme «anglo-normand ne convient que fort peu, car la langue de Guillaume le Conquérant n'était ni l'anglais ni véritablement le normand. En réalité, les compagnons de Guillaume, selon leur origine, parlaient diverses langues: s'ils étaient nobles, ils parlaient le «normand de Normandie» et le «françois», alors deux langues très proches l'une de l'autre, suffisamment pour ne pas avoir besoin d'interprète. Quant aux immigrants roturiers, c'est-à-dire les marins, soldats, manoeuvres, etc., ils s'exprimaient en normand, en picard, en wallon ou en l'une ou l'autre des variétés de français en usage au XIe siècle, voire en «françois» ou en flamand. Ce qu'on appelle le «franco-normand» correspond en fait à un français régional teinté de mots nordiques (le vieux norrois) apportés par les Vikings qui avaient, un siècle auparavant, conquis le nord de la France. En réalité, cet anglo-normand n’est pas très normand, car les contemporains de Guillaume le Conquérant parlaient non seulement le normand, mais également d’autres variétés de français qui se mélangent à cet ensemble. Dès lors, le mot «Normand» avait perdu son sens étymologique d'«homme du Nord» pour désigner un «habitant du duché de Normandie». 

2.2 Le français

On estime à environ 65 000 le nombre de Français qui se fixèrent en Angleterre à la suite du Conquérant. Les Normands imposèrent de nouvelles règles dans leur langue, le «dialecte français de Normandie» ou franco-normand, avec comme conséquence que la langue anglaise recula en Angleterre.  Mais parmi les quelque 60 000 «immigrants» venus de France, environ 5000 seigneurs normands furent recensés. En principe, seuls les Normands, c'est-à-dire les nobles et leur suite immédiate, parlaient le franco-normand. Cette variété de français fut employée dans l'administration locale, dans les écoles primaires destinées aux Normands, notamment dans les ''business schools'' associées à l'Université d'Oxford ; l’Église utilisa même le franco-normand dans la prédication auprès des fidèles d'origine normande, bien qu’elle se servît du latin comme langue principale dans son administration interne.     

Le français (ou «françois») demeurait la langue des immigrants lettrés, c'est-à-dire les juristes, les magistrats, les copistes, les traducteurs, les fonctionnaires de tout acabit, ainsi que les hommes d'Église. C'est pourquoi le français devint rapidement la langue de l'administration, de la loi et de la justice, et ce, d'autant plus que les juristes et magistrats étaient tous recrutés en France. De nombreuses familles riches et/ou nobles envoyaient leurs enfants étudier dans les villes de France ou dans les écoles spécialisées d'Angleterre. La connaissance du français demeurait nécessaire dans les palais épiscopaux.

La première conséquence linguistique de Guillaume le Conquérant fut d’imposer le français comme langue officielle, plus précisément le «français d'Angleterre» (ou «français insulaire»), ce qui correspondrait au «franco-normand». Mais la situation n'était pas si simple, car des milliers de fonctionnaires, agents, juristes, copistes, traducteurs, érudits, ecclésiastiques, etc., suivirent Guillaume en Angleterre, et tous ces lettrés ne parlaient que le «françois de France» et écrivaient en latin.  Plus prestigieux que le «franco-normand», le français du roi de France a fini par être adopté par les aristocrates et les hauts dignitaires de l'Église d'Angleterre. Cette langue s'est largement imposée dans les secteurs de la vie culturelle et artistique.

Dans Gesta regum Angliæ (rédigé en latin en 1125), Guillaume de Malmesbury (v.1090–v.1143), un moine historien de l'abbaye de Malmesbury dans le Wiltshire (Angleterre) connu pour sa célèbre chronique d'histoire anglaise de 449 à 1127, nous donne ce témoignage sur le mépris des conquérants normands à l'égard de la langue anglaise parlée par les habitants saxons :

Voici donc comment Ingulphe décrivit la morgue des Normands aux premiers temps du roi Guillaume: «Ils détestaient tant cet idiome des Anglais [idioma Anglorum] qu'ils traitèrent en langue française [lingua gallica] des lois sur les terres et des statuts des rois d'Angleterre; l'habitude même d'écrire l'anglais se perdit et le français fut admis dans toutes les chartes et dans tous les livres». Il aurait donc été vain de présenter des chartes en saxon à des Normands qui ignoraient et haïssaient la langue des Anglais.

Guillaume le Conquérant tenta bien d'apprendre l'anglais, mais il abandonna, faute de temps. Dans sa Chronique, Robert de Gloucester (v. 1260-1300), l'un des grands du royaume d'Angleterre et décrit comme un «lettré», pouvait écrire en 1298 (en vieil anglais):

Þus com, lo, Engelond in-to Normandies hond: And Þe Normans ne couÞe speke Þo bote hor owe speche, And speke French as hii dude atom, and hor children dude also teche, So Þat heiemen of Þis lond, Þat of ho blod come, HoldeÞ alle Þulke speche Þat hii of hom nom: Vor bote a man conne Frenss me telÞ of him lute. Ac lowe men holdeÞ to Engliss, and to hor owe speche-ute. Ich wene Þer ne beÞ in al the world contreyes none Þat ne holdeÞ to hor owe speche, bote Engelond one.

[Alors, l'Angleterre tomba entre les mains normandes. Et les Normands alors ne savaient parler que leur propre langue et parlaient français comme ils le faisaient chez eux, et l'enseignaient aussi à leurs enfants; si bien que les hommes nobles de ce pays, leurs descendants, s'en tenaient à cette même langue qu'ils avaient reçue d'eux, parce que de celui qui ne connaissait pas le français, on ne tenait pas grand compte, mais le bas peuple conserva l'anglais et sa propre langue. Je pense que, dans le monde entier, il n'y a aucun pays qui ne conserve pas sa propre langue, si ce n'est la seule Angleterre.]

Bref, les gens du peuple et des campagnes ne furent guère influencés par le français; ils ont toujours continué à utiliser leurs dialectes anglo-saxons, tout en empruntant (à leur insu) des mots au «français d'Angleterre».

Henri II (qui régna du 5 mars 1133 au 6 juillet 1189) fut le premier roi de la dynastie des Plantagenêt (famille princière de France) et, en raison de son mariage avec Aliénor d'Aquitaine en 1152, ses possessions englobaient plus de la moitié de la France (voir la carte de la France en 1154) en plus de l'Irlande et de l'Écosse. Bref, Henri II gouvernait un royaume allant de l'Écosse aux Pyrénées; c'était la plus grande puissance potentielle de l'Europe. À long terme, le conflit entre l'Angleterre et la France devenait inévitable .

À ce moment, toute la monarchie anglaise parlait français, et ce, d'autant plus que les rois anglais épousaient uniquement des princesses françaises (toutes venues de France entre 1152 et 1445). Il faut dire aussi que certains rois anglais passaient plus de temps sur le continent qu'en Grande-Bretagne. Ainsi, Henri II Plantagenêt passa 21 ans sur le continent en 34 ans de règne, soit 61 % de son temps. La langue anglaise recula encore!

Mais ce recul de la langue anglaise entraîna un soulèvement des barons ce fut l'épisode de la «guerre des Barons», de 1258 à 1265 qui, appuyés par les Communes, obtinrent du roi d'Angleterre la Grande Charte (1215). Rédigée en latin, la Grande Charte (du nom de Magna Carta) constitue le premier texte incarnant la volonté de protection des sujets du roi d'Angleterre (alors Jean sans Terre) contre l'arbitraire de la couronne et de ses agents.

La Grande Charte énumérait les privilèges accordés à l'Église d'Angleterre, à la Ville (City) de Londres, aux marchands et aux dignitaires féodaux du régime. C'est également le premier document dans le monde prévoyant des mesures de protection précises de la liberté individuelle. Ce mouvement de la «guerre des Barons» traduisait aussi, à travers ses revendications, un sentiment nationaliste pro-anglais et anti-français. Bien que ne prévoyant aucune disposition linguistique, le texte de la Grande Charte est disponible ICI en version française.

Puis le roi de France Philippe II (1165-1223) reprit aux fils d'Henri II, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre, la majeure partie des possessions françaises des Plantagenêt, c'est-à-dire la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, le Limousin et la Bretagne, même l'Aquitaine. Finalement, en 1259, Henri III d’Angleterre renonça officiellement à la possession de la Normandie (hormis les îles Anglo-Normandes), qui conserva cependant une certaine autonomie dans le royaume de France.  La perte de la Normandie et des autres provinces françaises obligea la noblesse anglaise à choisir entre l'Angleterre et le continent, ce qui contribua à marginaliser le «français d'Angleterre». À partir de ce moment, la langue française d'Angleterre évoluera différemment de celle du continent. Les linguistes contemporains considéreront le français d'Angleterre comme un «dialecte du français».

3 Les conséquences de la guerre de Cent Ans

En 1328, le dernier des Capétiens français (Charles IV) mourut sans héritier. Le roi d'Angleterre, Édouard III (ou Edward III), petit-fils de Philippe le Bel (1268-1314), fit valoir ses droits à la succession du royaume de France, mais Philippe VI de Valois (roi de France de 1328 à 1350), fils de Charles de Valois, frère cadet de Philippe le Bel, fut préféré par les princes français (1337). Le connaissant davantage parce qu'il était «né du royaume», ils refusèrent de donner la couronne de France à un roi étranger.

3.1 Un roi anglais francophone

De plus, le soutien accordé par les Français à l'Écosse que l'Angleterre voulait soumettre exacerba le conflit. Le 7 octobre 1337, Édouard III d'Angleterre se déclara héritier légitime du trône de France, déclenchant ainsi la guerre de Cent Ans. Dès lors, deux rois de langue française se disputèrent le royaume de France (jusqu'en 1453). Vainqueur à la bataille de Crécy (1346), Édouard III fut incapable de s'adresser à ses troupes en un anglais compréhensible pour eux.

En en 1348, Édouard III créa «le Très Noble Ordre de la Jarretière» (The Most Noble Order of the Garter ), avec comme devise Honi Soit Qui Mal Y Pense (en français seulement), ce qui signifie «la honte sur celui qui pense mal». Le 3 juin 1368, Édouard III d'Angleterre se proclama de nouveau «roi de France», ce qui entraîna la confiscation de l'Aquitaine par le roi de France et la reprise des hostilités.  Mais cette longue guerre fit naître un fort sentiment nationaliste, tant en France qu'en Angleterre, ce qui eut des conséquences sur la langue française de la monarchie anglaise. La bourgeoisie anglaise s’insurgea contre l’utilisation de plus en plus grande du français et réclama l’usage de l’anglais dans les actes de justice. Le francophile Édouard III d'Angleterre dut s'incliner.

Durant son long règne de 50 ans (1317-1377), Édouard III transforma son royaume et enclencha la transformation de l'Angleterre en une grande puissance industrielle. Son règne entraîna des progrès importants dans la législature et le gouvernement, en particulier l’évolution du Parlement anglais.

En 1362, le Statute of Pleading du Parlement anglais reconnut l’anglais comme langue unique des tribunaux, mais dans les faits le français restera une langue employée jusqu'en 1731, malgré la déclaration du Parlement de 1362, qui décidait en français de faire de l'anglais la langue juridique du pays. Voici un extrait de la déclaration de 1362 rédigée en «français d'Angleterre» (et en traduction française contemporaine):

Item, pur ce qe monstré est soventfois au Roi [...] les grantz meschiefs qe sont advenuz as plusours du realme de qe les leyes, custumes et estatuz du dit realme ne sont pas conuz comonement [...] par cause q'ils sont  pledez, monstrez et juggez en la lange Franceis, q'est trop desconue en dit realme [...] les dites leyes et custumes seront le plus tost apris et conuz et mieultz entenduz en la lange usee en dit realme [...]. Le roi [...] ad [...] ordeigné et establi [...] qe toutes plees [...] soient pledez, monstrez, defenduz [...] et juggez en la lange engleise, et q'ils soient entrez et enroullez en latin. [De même, parce qu'il a été souvent montré au roi les grands dommages qui sont arrivés à plusieurs personnes du royaume parce que les lois, coutumes et statuts dudit royaume ne sont pas communément connus, parce qu'ils sont plaidés, exposés et jugés en langue française, qui est très méconnue dans le royaume, lesdits lois et coutumes seont plus vite apprises et sues et mieux comprises dans la langue utilisées dans ledit royaume. Le roi a ordonné et établi que toute plaidoirie soit plaidée, exposée, défendue et jugée en langue anglaise, et qu'elle soit enregistrée et transcrite en latin.]

La même année, c'est en anglais que le chancelier ouvrit les séances du Parlement, mais le changement de langue ne se fit pas instantanément et les résultats parurent décevants. Ce ne fut en effet qu'à partir de 1386 que les registres et débats du Parlement furent rédigés en anglais; le français continua même d'être utilisé avec l'anglais jusque vers 1430. Par la suite, le français perdit graduellement la place privilégiée qu’il avait dans l’enseignement. À partir de 1349, l'université d'Oxford dispensa son enseignement en anglais, alors qu'auparavant c'est en français que se faisait l'enseignement universitaire. On commença à enseigner l'anglais dans quelques «grammar schools», puis toutes les écoles finirent par suivre le mouvement. Néanmoins, les manuels utilisés pour le commerce, par exemple à l'université d'Oxford, furent rédigés en français jusqu'au milieu du XVe siècle. 

3.2 Un premier roi anglophone

Pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453), Henry IV d'Angleterre, petit-fils d'Édouard III, qui régna de 1399 à 1413, fut le premier roi à parler l'anglais comme langue maternelle, mais il connaissait bien le français comme langue seconde. Son fils, Henry V (1387-1422), sera le premier roi d'Angleterre à utiliser l'anglais dans les documents officiels.

Le français demeura néanmoins la langue de culture; il est la langue seconde des gens cultivés. De plus, la connaissance du français facilite les contacts avec le continent. Toutefois, la langue maternelle employée au foyer est désormais l'anglais, une langue fortement imprégnée du français et du normand, aussi bien dans la prononciation, l'orthographe que dans la grammaire et le vocabulaire.

En 1428, décidés à reconquérir le sud de la France (la «France anglaise»), les Anglais mirent le siège devant la dernière forteresse d'Orléans. La victoire des forces françaises, le 8 mai 1429, commandées par Jeanne d'Arc ans marqua un tournant dans la guerre de Cent Ans. En 1450, les Français reprirent le duché de Normandie, puis l'Aquitaine au sud en 1453. En 1475, les Anglais abandonnèrent leurs prétentions sur la couronne et les territoires français, à l’exception de Calais au nord, qui demeura sous domination anglaise jusqu’en 1558.  La prédiction de Jeanne d'Arc était réalisée, les Anglais étaient définitivement «boutés hors de France». En 1459, Charles VII décida de faire de Bordeaux, restée très anglophile, une «ville royale» et interdit le commerce du vin bordelais avec l'Angleterre. La ville perdit alors sa prospérité, ce qui ne fit guère apprécier la tutelle du roi de France par les habitants de Bordeaux.

On peut résumer la guerre de Cent Ans par une première phase pendant laquelle la France, bien que subissant de graves revers, réussit à bien rétablir la situation (entre 1337 et 1380). La seconde phase fut marquée par les guerres civiles déchirant les deux pays, mais qui s’acheva par le quasi-écrasement de la France, puis par le redressement de la France couronné par la bataille de Castillon (à quelque 45 km à l'est de Bordeaux), le 17 juillet 1453, entre les armées de Henri VI d'Angleterre et celles de Charles VII de France. Cette bataille scella le retrait des Anglais et permit d'asseoir l'autorité du roi de France. Cette victoire décisive entraîna la fin à la guerre de Cent Ans, même si d’autres conflits devaient suivre.

3.3 Les conséquences linguistiques

La guerre de Cent Ans eut d’importantes répercussions au point de vue politique et social, mais aussi au point de vue linguistique. Le sentiment national ayant été exacerbé dans les deux pays, les Français devinrent anti-anglais; les Anglais, anti-français. De francophones et de francophiles, les Anglais devinrent profondément anglophiles. Dès lors, les jours du français en Angleterre étaient comptés.

On peut dire que, «en boutant les Anglais (alliés aux Bourguignons) hors de France», Jeanne d'Arc (1412-1431) a aussi contribué à faire reculer le français outre-Manche. On peut se demander ce qui serait devenu du destin du français et de l'anglais si l'intervention de Jeanne d'Arc n'avait pas eu lieu, car le roi d'Angleterre, Henry V, qui était déjà comte du Maine, duc de Normandie et de Guyenne, aurait été couronné à Reims et serait ainsi devenu à la fois roi de France et d'Angleterre. Le français serait certainement devenu la langue des deux pays réunis en un seul royaume. En somme, si Jeanne d'Arc a sauvé la France des Anglais, elle a également, par voie de conséquence, et bien malgré elle, rendu un bien mauvais service à la langue française, car son intervention a sûrement contribué à assurer la pérennité de l'anglais. Quoi qu'il en soit, Jeanne est morte en 1431, alors que les Anglais n’ont été définitivement chassés hors de France qu’en 1458, soit un quart de siècle plus tard! Jeanne d'Arc avait peut-être réveillé la conscience nationale contre l'occupant anglais et aidé ainsi la réconciliation des Français entre eux. 

De toute façon, l'anglais avait toujours continué à être parlé en Angleterre par le peuple. De plus, les mariages mixtes parmi les membres de l'aristocratie avaient altéré l'unilinguisme français, surtout que le recrutement des nourrices originaires de l'Angleterre avait contribué à inculquer l'anglais aux files et filles de nobles. Dans beaucoup de familles d'origine normande vivant loin de Londres, l'anglais était devenu la langue d'usage. Par ailleurs, les membres du bas clergé étaient passés à l'anglais depuis longtemps, car ils désiraient communiquer avec leurs ouailles dans leur langue. C'est pourquoi, à fur et à mesure des années, les Anglais finirent par revendiquer un usage officiel de leur langue.

4 L'influence du français sur l'anglais

Certains phénomènes historiques contribuèrent au déclin du «français d'Angleterre», surtout à partir du XIVe siècle:

- Ce fut d'abord l'apparition de la classe moyenne en Angleterre. Or, cette classe moyenne se distinguait de l'aristocratie en employant l'anglais plutôt que le français. Si beaucoup d'auteurs écrivaient en latin ou en français, d'autres préféraient le faire en anglais.

- Il y eut ensuite les vagues d’épidémies, qui déferlèrent sur l’Europe la Peste noire et atteignirent l'Angleterre en 1348, ce qui eut pour effet d'éliminer le tiers de la population, surtout dans les monastères et les campagnes, là où les conditions hygiéniques laissaient à désirer. La diminution soudaine de la population agricole modifia le marché du travail à un point tel que les paysans exigèrent en anglais de meilleures conditions auprès de leurs maîtres qui parlaient français, ce qui eut pour effet de discréditer le français.

- La guerre de Cent Ans, rappelons-le, avait rendu les Anglais conscients de leur anglicité et ils n'avaient plus honte de leur langue anglaise.

Cela étant dit, l'influence du français sur le destin de la langue anglaise fut considérable et la marqua de façon indélébile, notamment dans le vocabulaire. Voici quelques exemples de mots venus du normand et passés ensuite à l'anglais (anglo-saxon):

Mots anglais d'aujourd'hui Mots franco-normands
1. accustom
2. afraid
3. atorney
4. auburn
5. broil
6. bullet
7. butler
8. candle
1. acostumer (accoutumer)
2. afrayé (effrayé)
3. atorné (atourné: «nommé»)
4. auborne (blanchâtre)
5. bruler
6. boulette
7. buteler (bouteiller)
8. candeile
9. crown
10. dispatcher
11. eagle
12. engineer
13. fair
14. flour
15. furnace
16. garden
9. corone (couronne)
10. depescheur (de dépêcher: «expéditeur»)
11. egle (aigle)
12. engigneor (ingénieur)
13. feire/foire
14. flour
15. fornais
16. gardin (jardin)
17. gentleman
18. gin
19. jacket
20. jewel
21. labour
22. launch
23. laundry
24. mayor
25. money
17. gentilhomme
18. geneivre (genièvre)
19. jacquet
20. juel/joel (joyau)
21. labour (de labourer)
22. launcher (lancer)
23. lavandier
24. maire
25. moneie
26. mushroom
27. noise
28. nurse
29. oil
30. oyster
31. powder
32. quarter
33. random
26. mousseron (champignon)
27. nose/noise (bruit)
28. nourice
29. oile (huile)
30. oistre/uistre (huître)
31. poudre
32. quarte (quart)
33. random (hasard) < randir/randonner
34. rescue
35. rock
36. school
37. screen
38. slave
39. soldier
40. story
41. tailor
42. van
43. wafer
44. war
34. rescoure (rescousse)
35. roque (roc)
36. escole (école)
37. escren/escran
38. esclave
39. soudier (soldat)
40. estorie
41. taillour (tailleur)
42. caravane
43. wafre / waufre (gaufre)
44. werre (guerre)

Relevons par exemple to catch à côté de to chase, tous deux de même origine, mais le premier (to catch) venant du normand cachier («chasser»), le second (to chase), du français chasser ; au mot real du franco-normand s'ajoute royal, du français. Ainsi, viennent du franco-normand des mots comme catch («chasser»), wage («salaire»), warden («surveillant»), reward («récompense») et warrant («garantie»), alors que le français parisien a donné des mots comme chase («chasser»), guarantee («garantie»), regard («respect», «égard»), guardian («gardien») et gage («gage»).

Le vieux norrois (scandinave) a donné au moyen anglais le mot important de law («loi»). La noblesse anglaise a emprunté des titres de fonction au français (prince, duke < duc, peer < pair, marquis, viscount < vicomte et baron), mais en a développé d'autres en moyen anglais: king («roi»), queen («reine»), lord, lady et earl («comte»). Dans le vocabulaire administratif d'origine française, citons county, city, village, justice, palace, mansion (< manoir), residence, government, parliament. Il existe aussi des mots dans le domaine de la religion (sermon, prayer, clergy, abbey, piety, etc.), du droit (justice, jury, verdict, prison, pardon, etc.), de la mode (fashion, collar, button, satin, ornament, etc.), de la cuisine (dinner, supper, sole, salmon, beef, veal, mutton, pork, sausage, pigeon, biscuit, orange, oil, vinegar, mustard, etc.) et de l'art (art, music, image, cathedral, column, etc.).

Du côté des mots anglo-saxons, certains mots ont été créés: town, home, house et hall. C'est ainsi que l'anglais a acquis une multitude de nombreux doublets dans le domaine lexical, l'un d'origine germanique, l'autre d'origine romane: house / home, bookstore / library, kitchen / cuisine, sheep / mutton, tream / river, coming / arrival, tank / reservoir, tongue / language, town / city, mansion / manor, etc.

5 Le moyen anglais

Si l'on résume cette période du Middle English, on peut dire que l'anglais acquit une grande simplification par rapport au Old English. En effet, à partir du XIIIe siècle, les trois ou quatre cas des noms au singulier avaient été ramenés à deux et la terminaison en -es pour indiquer le pluriel du nom avait été adoptée. Les distinctions de genre grammatical «arbitraire» ont été remplacées par des distinctions de genre «naturel», contrairement au français qui pratiqua la façon arbitraire d'attribuer le genre des noms. Le nombre duel était tombé en désuétude, tandis que le datif et l'accusatif des pronoms avaient été ramenés à une forme commune. La conjugaison des verbes fut également simplifiée par l'omission de terminaisons et par l'emploi d'une forme commune pour le singulier et le pluriel des temps passés des «verbes forts». Quant à l'écriture, elle était passée de l'alphabet runique à l'alphabet latin, depuis que toute l'Angleterre était devenue chrétienne. Le système graphique du moyen anglais conserva un certain nombre de traits hérités du vieil anglais, mais en l'adaptant à partir du système graphique hérité des Normands.

Le vocabulaire se transforma radicalement, surtout en raison de ses emprunts au franco-normand et surtout au français de Paris. La noblesse et le clergé anglais, qui connaissaient généralement le français et l'anglais, y introduisirent des mots français relatifs au gouvernement, à l'Église, à l'armée, à la vie à la cour ainsi qu'aux arts, à l'éducation et à la médecine. Un siècle après l'arrivée de Guillaume le Conquérant, plus de 1000 mots normands avaient été introduits en moyen anglais. Par la suite, ce fut des mots français, de l'ordre de plusieurs milliers de mots (environ 10 000).

Mots empruntés Formes françaises Mots empruntés Formes françaises
slate
pastry
crust
custom
grief
to conceal
aunt
bargain
debt
money
curtain
pork
to toast
challenge
choice
esclat (ardoise)
paste (pâtisserie)
cruste (croûte)
custume (coutume)
grief (chagrin)
conceler (cacher)
ante (tante)
bargaignier (barguigner)
det (dette)
monnaie
cortine (rideau de lit)
porc
toster (rôtir)
chalenge (défi)
chois (choix)
pattern
cost 
bastard
foreign 
squire
rental
scorn
summon
merchant
chain
to dress
mutton
stew
chapel
mischief
patron (modèle)
coste (coût)
bastard (bâtard)
forain (étranger)
escuier (écuyer)
rental (loyer/redevance)
escorner (insulter)
semondre (convoquer)
marchant
chaine (chaîne)
dresser (mettre droit)
mouton
estuver (bain chaud)
chapelle
meschef (méchanceté)

En réalité, l'anglais et le franco-normand se fondirent à un point tel qu'ils formèrent un ensemble lexical se caractérisant par une grande souplesse et une abondance de termes. 

Le réseau synonymique du Middle English s'enrichit aussi de nombreux éléments français. On invoque parfois le nombre impressionnant de 10 000 termes entre 1150 et 1400, mais la plupart de ces mots, soit 90 %, ont été introduits après 1250, alors que l'influence française avait commencé à décliner. Beaucoup de nouveaux mots acquis dans le moyen anglais pendant cette période sont venus du franco-normand, du français parisien et des langues scandinaves. Or, il n'est pas toujours aisé de distinguer ce qui vient du franco-normand et du français.

Mais ce n'est pas tout, l'anglais a aussi emprunté massivement au latin du Moyen Âge (une autre latinisation massive), parfois sous une forme d'inspiration française: attencioun (> attention), diffusioun (> diffusion), pastour (> pastor), rectour (> rector), actualyte (> actuality), captivite (> captivity). Parmi les nombreux termes d'origine latine qui ont survécu, mentionnons allegory, conspiracy, contempt, homicide, incarnate, infinite, intellect, lapidary, lunatic, moderate, nervous, promote, quiet (< quietus), rational, solidary, submit, suppress, temporal, tributary, zenith, etc. Signalons rapidement les préfixes et suffixes latins, dont certains furent empruntés par l'intermédiaire du français, et contribuèrent jusqu'à nos jours à l'enrichissement de l'anglais. Pour les préfixes, citons de- (deduce), dis- (distract), ex- (except), inter- (interval), per- (pervert), pre- (predestine), pro- (prosecute), sub- (subscribe). Pour les suffixes, mentionnons -able (admirable) -ible (credible), -al (capital), -ant/-ent (important, different), -ment (argument, segment), etc. Comme nous le savons, c'est dans le latin que l'anglais puisera par la suite pour ajuster sons système tant verbal qu'adjectival à son système substantival.  De plus, l'anglais a «importé» des termes aux anciennes langues régionales parlées dans la France du Moyen Âge, surtout l'angevin et le provençal.

C'est aussi par l'intermédiaire du latin (ou du français) qu'un assez grand nombre de mots sont venus du grec. Parmi ceux du XIVe siècle, figurent agony, artery, basis, centre, character, climate, comedy, cycle, echo, fantasy, harmony, horizon, idiot, logic, magic, mystery, pomp, prune, schism, spasm, theatre, tragedy, etc.

Enfin, avec le néerlandais, les Pays-Bas apportèrent également leur contingent d'emprunts lexicaux, car les relations économiques entre l'Angleterre et la Flandre étaient très florissantes à cette époque. Citons des mots comme poll avec le sens de «tête d'homme», clock («horloge»), pickle, («marinade», cornichons»), firkin («petit tonneau»), hop («houblon»), skiper («capitaine»), deck («pont», «étage»), hose («tuyau», «tube»), groat («gruau»), wainscot («lambris», «boiseries»), bulwark («rempart», «bastingage»), luck («chance», «destin»), groove («rainure», «sillon»), snap («rupture», «fissure»), etc.

Afin de se donner une idée de l'anglais standard de cette époque, on peut jeter un coup d'oeil sur cet extrait des Canterbury Tales (Contes de Cantorbéry) du grand poète anglais Geoffroy Chaucer (1340-1400):

He knew the cause of everich maladye
Were it of hoot or cold, or moyste or drye,
And where they engendred and of what humour;
He was a verray parfit praktisour.
Il connaissait la cause de toutes les maladies;
Qu'elles soient dues au chaud, au froid, au temps humide ou sec;
Il savait où elles se développaient et de quelles humeurs elles provenaient;
C'était un praticien vraiment parfait.

On remarquera que ces vers du moyen anglais comptent au moins huit mots d'origine française: cause (cause), maladye (maladie), moyste (du français moite), engendred (du verbe engendrer), humour (humeur), verray (vrai), parfit (parfait) et praktisour (ancienne forme de médecin). Il ne s'agit que d'un petit exemple, mais il illustre l'importance de l'apport français dans le vocabulaire anglais au cours de cette période.

Pour sa part, le peuple anglais des régions ne parlait que le Middle English dialectal. On peut consulter (à droite) cette carte linguistique des variétés dialectales du moyen anglais de l'époque.

On distinguait le dialecte du Nord (correspondant au northumbrien), celui du Sud-Ouest (saxon occidental), celui du Sud-Est (kentois), celui des Middlands de l'Ouest (anglien de l'Ouest) et celui des Middlands de l'Est (anglien de l'Est).  Comparativement à la période précédente du vieil anglais, les zones des parlers celtiques se sont rétrécies au profit du moyen anglais, tant en Écosse qu'au pays de Galles et dans les Cornouailles.

Map of Anglo-Saxon England

Dès la fin du XIVe siècle, l'anglais standard était formé. Il s'était développé dans la région de Londres pour diverses raisons d'ordre politique, économique et démographique. On peut affirmer que l'anglais de cette époque, en raison des emprunts massifs au latin et au français, s'était tout à fait démarqué des autres langues germaniques comme l'allemand, le néerlandais, le danois, etc. C'était également une langue complètement transformée par rapport au vieil anglais. Cet anglais était utilisé par le peuple dans la mesure où il correspondait au parler de la région de Londres, car c'est cette forme d'anglais qui s'imposera à la fois comme langue de la vie publique, du commerce et du savoir. Fait à noter : l'anglais avait évolué sans freins, car il n'avait pas été «dirigé» par des règles imposée généralement aux langues utilisée dans des fonctions formelles. C'est que, jusqu'ici, le latin et le français avaient servi de langues véhiculaires. Nous verrons que la langue latine continuera, dans les siècles à venir, à influencer massivement l'anglais, ce qui demeure tout de même exceptionnel pour une langue germanique!

Dernière mise à jour: 31 déc. 2015

Histoire de la langue anglaise

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Bibliographie

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