République fédérale socialiste de Yougoslavie

La République fédérale socialiste de Yougoslavie

1945 - 1992

 

On distingue trois Yougoslavies. La première, qui prit le nom de Royaume de Yougoslavie en 1929 dans l'entre-deux-guerres, fut dominée par la monarchie serbe. La seconde, la République fédérale socialiste de Yougoslavie, sur laquelle régna Tito jusqu'à sa mort en 1980, prit fin en 1991 avec la sécession de la Slovénie et de la Croatie, suivies des déclarations d'indépendance de la Macédoine et de la Bosnie-Herzégovine. La Serbie et le Monténégro proclamèrent alors la troisième Yougoslavie: la République fédérale de Yougoslavie (RFY), qui correspond essentiellement au règne de Slobodan Milosevic (1992-2000). Le14 février 2003, la RFY porta le nom officiel de Communauté d'États de Serbie-et-Monténégro (2003–2006). Mais, après cette période probatoire, le 21 mai 2006, un référendum sur l'indépendance du Monténégro fut organisé dans cette république, où le camp indépendantiste l'a emporté, ce qui eut comme conséquence de rendre indépendants les États du Monténégro et de la Serbie.

1 La République fédérale de Yougoslavie (1945-1992)


Tito (1892-1980)

Au moment de sa création en novembre 1945 par le chef communiste croate Josip Broz dit Tito, la République fédérale socialiste de Yougoslavie était une fédération formée de six républiques et de deux régions autonomes. La composition ethnique de ce pays, alors de de 23 millions d’habitants, était relativement complexe, car on y comptait plus d'une vingtaine de communautés linguistiques. Dans l’ancienne Yougoslavie, on ne trouvait jamais le mot minorité dans les textes juridiques, mais plutôt les termes nation et nationalité

Au nombre de six, les nations correspondaient aux ethnies d'origine slave: les Serbes, les Croates, les Macédoniens, les Slovènes, les Monténégrins et ceux qu'on appelait les «Musulmans», ces Slaves de religion musulmane parlant un croate fortement turquisé. À eux seuls, les Serbes et les Croates formaient 66 % de la population. Le serbo-croate de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine s’écrivaient en alphabet latin, celui de la Serbie et du Monténégro, en cyrillique.

1.1 Une fédération de six républiques

D'après la Constitution de l'époque, chacune des nations — slaves — disposait, du moins en principe, d'une république :
 
- la Serbie pour les Serbes, et deux régions autonomes (la Voïvodine pour les Hongrois et le Kosovo pour les Albanais);

- la Croatie pour les Croates;

- la Macédoine pour les Macédoniens;

- la Slovénie pour les Slovènes;

- le Monténégro pour les Monténégrins;

- la Bosnie-Herzégovine pour les Musulmans bosniaques.
Aujourd'hui, toutes ces républiques sont devenues des États indépendants: la Serbie, la Croatie, la Macédoine, la Slovénie, le Monténégro et la Bosnie-Herzégovine. Quant au Kosovo, il ne fait plus partie de la Serbie, étant devenu un État indépendant de facto en 2008.

1.2 Les nationalités

Quant aux nationalités, elles correspondaient aux communautés qui ne disposaient pas d'une république assignée: les Albanais du Kosovo, les Hongrois de Voïvodine, les Bulgares, les Tchèques, les Roumains, les Italiens, les Allemands, les Ruthènes, les Turcs, les Ukrainiens, les Valaques, les Roms/Tsiganes, etc. Historiquement, les Bulgares, les Tchèques, les Ruthènes et les Ukrainiens étaient tout de même des peuples slaves, mais ils ne disposaient pas d'une république! La Yougoslavie titiste était un pays très multilingue et les républiques «ethniques» reconnues formellement ne correspondaient pas toujours à la réalité. Sauf en Slovénie et un peu au Kosovo, les populations dans chacune des républiques yougoslaves demeuraient très diversifiées à peu près partout, notamment en Bosnie-Herzégovine et en Voïvodine, mais aussi en Croatie et en Serbie, au point où de nombreux citoyens ont préféré se déclarer «yougoslaves» lors des recensements fédéraux. 

2 La question linguistique

Du fait que la Yougoslavie titiste était une fédération, il faut distinguer la situation concernant le régime linguistique fédéral et celui des républiques.

2.1 La Constitution et les langues

Sous le régime de Tito, la Yougoslavie connut trois constitutions, en 1946, en 1963 et en 1974.

- La Constitution de 1946

La Constitution (1946) de la République populaire fédérale de Yougoslavie ne mentionnait aucune langue officielle. L'article 13 déclare que «les minorités nationales de la République populaire fédérale de Yougoslavie jouissent du droit et de la protection de leur développement culturel et du libre usage de leur langue». L'article 65 énonce que «les lois et autres règlements généraux de la République populaire fédérale de Yougoslavie sont publiés dans les langues des républiques populaires». Bref, il n'existait pas de langue officielle pour la fédération.

- La Constitution de 1963

Sous la République fédérative socialiste de Yougoslavie, la Constitution de 1963 était plus explicite en matière de langue avec cinq articles. Cependant, seuls deux articles mentionnent nommément les langues:
 

Article 42

1)
Les langues des peuples de Yougoslavie et leurs écritures sont égales.

2) Les membres du peuple yougoslave ont, conformément à la loi de la République, le droit de recevoir leur instruction dans leur propre langue sur le territoire d'une autre république.

3) Exceptionnellement, dans l'armée populaire yougoslave, le commandement, la formation militaire et l'administration sont donnés
en serbo-croate
.

Article 131

1)
Les lois fédérales et autres actes généraux des organismes fédéraux sont publiés au Journal officiel de la fédération comme des textes authentiques dans les langues des peuples de Yougoslavie, c'est-à-dire en serbo-croate ou en croato-serbe, en slovène et en macédonien.

2) Les organismes de la fédération dans leurs communications officielles adhèrent aux principes de l'égalité
de la langue des peuples yougoslaves.

Il faut retenir à l'article 42 que le serbo-croate devait servir de façon exceptionnelle comme langue de commandement dans l'armée yougoslave, mais ce n'était pas la langue officielle de la fédération. De fait, l'article 131 énonce que les lois fédérales devaient être publiées «dans les langues des peuples de Yougoslavie», c'est-à-dire en serbo-croate ("srpsko hrvatskom") ou en croato-serbe ("hrvatsko srpskom"), en slovène ("slovenačkom") et en macédonien ("makedonskom"). Bref, il y a trois langues plus égales que les autres parmi «les langues des peuples de Yougoslavie» : le serbo-croate, le slovène et le macédonien. Les autres langues étaient considérées comme les «langues des nationalités».

- La Constitution de 1974

La Constitution yougoslave de 1974 compte sept articles portant sur «les  langues des peuples de la Yougoslavie», mais c'est l'article 243 qui diffère le plus par rapport à la Constitution de 1963:
 

Article 243

1) Conformément à la Constitution de la RFSY, l'égalité
des langues et des alphabets des peuples et des nationalités de la Yougoslavie est assurée dans les forces armées de la République fédérative socialiste de Yougoslavie.

2) Conformément à la loi fédérale,
l'une des langues des peuples de la Yougoslavie peut être utilisée dans le commandement et l'entraînement militaire de l'armée populaire yougoslave, et en partie dans les langues des peuples et des nationalités.

Aucune langue n'est mentionnée dans cette constitution, alors que pour l'armée il est déclaré que «l'une des langues des peuples de la Yougoslavie peut être utilisée dans le commandement et l'entraînement militaire».

Dans les faits, l'État fédéral devait employer le serbo-croate pour les Serbes (en cyrillique) et le croato-serbe pour les Croates (en alphabet latin), ainsi que, selon le cas, le slovène et le macédonien, pour communiquer avec les peuples de la Yougoslavie. Toutefois, la pratique a révélé que l'État fédéral communiquait parfois en albanais et en hongrois dans les zones où étaient concentrées ces nationalités. Les faits ont aussi démontré que l'État fédéral ne respectait pas toujours les prescriptions constitutionnelles.

2.2 Les républiques et le langues

Les républiques et les régions autonomes, la Voïvodine et le Kosovo, avaient leur propre constitution et légiféraient en matière de langue; elles pouvaient reconnaître des langues sans statut au niveau fédéral. Il s'agissait donc de législations autonomes de celles du gouvernement fédéral, mais les unes et les autres demeuraient généralement compatibles et relativement harmonisées. À part la région autonome de la Voïvodine, tous les autres États ne comptaient qu'une langue officielle sur l'ensemble du territoire, ce qui n'empêchait pas certaines langues des «nationalités» d'obtenir localement un statut de co-officialité, notamment dans les collectivités autonomes. Ce statut n'impliquait ni l'État fédéral ni une république, mais une ville ou une municipalité.

Afin de mieux comprendre le fonctionnement linguistique de la fédération yougoslave de l’époque, il suffit de consulter le tableau ci-dessous.  
 


République
 

Population
 

Langue(s) officielle(s)
 

Langues parlées
 
 

SERBIE 
 
 

Voïvodine 
 
 
 
Kosovo
 

 

5,6 millions 


serbe
(90 %)
 
[alphabet cyrillique] 


serbe, albanais, hongrois, croate, roumain, bulgare, etc. 


2,03 millions
 


serbe
(54,4 %), hongrois (18,9 %), croate, slovaque, ruthène, ukrainien
 

hongrois, serbe, croate, slovaque, ruthène, ukrainien, etc.

1,5 million

albanais
(77,5 %) 
[alphabet latin]

albanais, serbe, romani, turc, etc.

CROATIE

4,5 millions

croate
(80 %)
 
[alphabet latin]

croate, hongrois, italien, tchèque, etc.

BOSNIE-
HERZÉGOVINE

 

4,1 millions

croate
(32 %)
 
[alphabet latin]

croate, serbe, etc.

MACÉDOINE

1,9 million

macédonien
(95 %)
 
[alphabet latin]

macédonien, albanais, turc, serbe, romani, etc.

SLOVÉNIE

1,8 million

slovène
(97 %)
 
[alphabet latin]

slovène, croate, serbe, hongrois, italien, etc.

MONTÉNÉGRO

584 310

serbe
(75 %) 
[alphabet cyrillique]

serbe, croate, albanais, etc.
 

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