République autonome de Crimée

Crimée

(Fédération de Russie, depuis 2014)

 

Capitale: Simferopol (Ak Mesjid)
Population: 2,2 million (2014)
Langues officielles: russe et ukrainien
Groupe majoritaire: russe (58,3 %)
Groupes minoritaires: ukrainien (24,3 %), tatar de Crimée (12,1 %), biélorusse (1,4 %), arménien, bulgare, allemand, grec et caraïte
Système politique: république autonome au sein de la république d’Ukraine, puis de la fédération de Russie
Articles constitutionnels (langue): art. 10, 11, 12 et 24 de la Constitution ukrainienne de 1996 (jusqu'au 16 mars 2014)
Lois linguistiques ukrainiennes (jusqu'au 16 mars 2014): la Loi sur les langues (1989); la Déclaration des droits des nationalités d'Ukraine (1991); la Loi sur la citoyenneté (1991); la Loi sur les minorités nationales en Ukraine (1992).

1 Situation géographique

La République autonome de Crimée couvre une superficie de 26 100 km² (Belgique: 30 527 km²). C’est une presqu’île qui se détache de l'Ukraine (au sud) en s’enfonçant dans la mer Noire qui borde toutes ses côtes, sauf pour la côte nord-est baignée par la mer d’Azov. 

La Crimée faisait juridiquement partie de l’Ukraine depuis 1954 en raison d'un décret de Nikita Khrouchtchev à l'occasion du 300e anniversaire de la réunification russo-ukrainienne. Elle constituait une république autonome, malgré l'opposition d'une partie de ses habitants (Russes et Tatars). À la suite d'un référendum suspect tenu le 16 mars 2014, les autorités locales ont «demandé» que la Crimée soit «rattachée à la fédération de Russie». Après avoir envoyé plus de 30 000 soldats et après un référendum à la soviétique (un OUI à 95,5 %), le président russe, Vladimir Poutine, a signé le décret rattachant la Crimée à la Russie. Malgré l'opposition de la communauté internationale qui peut difficilement s'y interposer par la force, la Crimée est devenue, de facto, une république russe. Il n'y aura pas de rétrocession.

La capitale est Simferopol (Ak Mesjid), une ville de 343 700 habitants. Les autres villes importantes sont Sebastopol (Akyar), Kerch, Feodosiya, Yalta et Yevpatoriya (Gözleve). 

La République autonome de Crimée est divisée au point de vue administratif en 25 régions réparties en 14 raïons et 11 municipalités (villes), mais la ville de Sébastopol bénéficiait d'un statut particulier au sein de l'État Ukrainien.

Les 14 raïons
1. Bakhchisaray
2. Bilohirsk
3. Dzhankoy
4. Kirovske
5. Krasnohvardiyske
6. Krasnoperekopsk
7. Lenine
8. Nizhnyohirskyi
9. Pervomayske
10. Rozdolne
11. Saky
12. Simferopol
13. Sovetskyi
14. Chornomorske

Les 11 municipalités
15. Alushta
16. Armyansk
17. Dzhankoy
18. Yevpatoria
19. Kerch
20. Krasnoperekopsk
21. Saki
22. Simferopol
23. Sudak
24. Feodosiya
25. Yalta

 

 

Le terme «raïon» provient du mot français rayon, mais il désigne en russe (район) une subdivision administrative territoriale particulière. En français, le raïon est souvent traduit par des mots tels «district», «arrondissement», voire «comté» (de l'anglais county) ou «cercle» (de l'allemand Kreis). Toutefois, aucun de ces termes ne renvoie à la notion administrative de raïon.  En Russie, le район correspond soit à un arrondissement d'une grande ville comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, soit un territoire autour d'une ville-centre.  

Quant à la ville de Sébastopol (340 297 hab. en 2001), son statut particulier lui reconnait qu'elle ne faisait même pas partie de la République autonome de Crimée. Elle dépendait directement de l'État ukrainien, de telle sorte que le maire était désigné par le président de l’Ukraine. La ville abrite la base navale de la flotte russe de la mer Noire, partagée depuis un traité (Traité d'amitié, de coopération et de partenariat entre la fédération de Russie et l'Ukraine) signé le 31 mai 1997 entre la Russie et l'Ukraine, traité qui devait prendre fin en 2022.

2 Données démolinguistiques

Lors du recensement de 2001, la population de la Crimée comptait deux millions d'habitants. Mais il s'agit d'une population qui décroît de 0,3% par année: elle est passée de 2,2 millions en 1993 à 2,1 millions en 2001. Selon les estimations, la population comptait 1,9 million d'habitants en 2008, pour se réduire encore davantage dans les années ultérieures:
 
1959 (recens.) 1989 (recens.) 2001 (recens.) 2008 (est.) 2009 (est.) 2010 (est.) 2011 (est.) 2012 (est.) 2014 (recens.)
1 246 197 2 065 829 2 033 736 1 971 072 1 967 260 1 965 305 1 963 514 1 963 008 2,284 400

Le nombre annuel des naissances, qui était de 32 000 en 1990, avait baissé à quelque 15 000 en 2000.

2.1 La composition ethnique

En 2001, la composition ethnique de la Crimée se répartissait de la façon suivante (Wikipedia): 58,5 % de Russes, 24,4 % d'Ukrainiens, 12,1 % de Tatars de Crimée, 1,5 % de Biélorusses, 0,5 % de Tatars, 0,4 % d'Arméniens, 0,2 % de Juifs, 0,1 % de Grecs, etc. Les trois communautés linguistiques importantes sont les russophones, les ukrainophones et les tartarophones. Le russe et l'ukrainiens sont des langues slaves, mais le tatar de Crimée fait partie de la famille altaïque.

Il reste 3 % pour les petites minorités polonaises, moldaves, azéries, ouzbeks, coréennes, allemandes, mordves, tchouvaches, roms, bulgares, géorgiennes, etc.

Le tableau qui suit présente la répartition ethnique de la populations criméenne:

 

 

Groupe ethnique (2001) Nombre 2001 (en milliers) Pourcentage
Russes 1180,4 58,5 %
Ukrainiens 492,2 24,4 %
Tatars de Crimée 243,4 12,1 %
Bélarusses 29,2 1,5 %
Tatars 11,0 0,5 %
Arméniens 8,7 0,4 %
Juifs 4,5 0,2 %
Polonais 3,8 0,2 %
Moldaves 3,7 0,2 %
Azéris 3,7 0,2 %
Ouzbeks 2,9 0,1 %
Coréens 2,9 0,1 %
Grecs 2,8 0,1 %
Allemands 2,5 0,1 %
Mordves 2,2 0,1 %
Tchouvaches 2,1 0,1 %
Roms 1,9 0,1 %
Bulgares 1,9 0,1 %
Géorgiens 1,8 0,1 %
Autres 1,1 0,1 %
Total 2024,0 0,1 %

Comptant pour 58,5 % de la population, les russophones constituent donc le groupe majoritaire en Crimée.

De plus, ils sont dispersés un peu partout sur le territoire (voir la carte 1 ci-dessous) avec des zones massivement russophones dans le Sud, notamment dans les municipalités de Kerch (78%), de Feodosiya (72%), de Sudak (59), d'Alushta (67%), de Yalta (65%) et de Sébastopol (71%). Les russophones sont également majoritaires dans les raïons de Lenine (54%), Kirovske (50%), Sovetskyi (48%), Nizhnyohirskyi (50 %), Dzhankoy (59%), Krasnoperekopsk (51%), Armyansk (55%), Yevpatoria (65%), Saki (65%) et Simferopol (66%), ainsi que dans les raïons de Chornomorske (52%) et de Bakhchisaray (54%). Partout ailleurs, les russophones sont minoritaires, tout en étant présents dans les autres raïons.

Les Ukrainophones occupent également une grande partie de la péninsule (voir la carte 2), notamment la partie plus septentrionale (en vert) où ils sont souvent en nombre égal aux russophones, sinon en nombre supérieur (raïons de Pervomayske et de Krasnoperekopsk).

Quant aux Tatars (voir la carte 3), ils sont souvent regroupés près des centres urbains, mais ils constituent une importante minorité (plus de 20%) dans les raïons de Lenine (29%), Kirovske (25%), Sovetskyi (22%), Nizhnyohirskyi (28%), Dzhankoy (21%), Pervomayske (21%), Simferopol (22%), Bilohirsk (29%) et Bakhchisaray (21%).  Durant toute l’époque soviétique, les Tatars de Crimée, qui sont aujourd'hui considérés comme une population «autochtone», étaient appelés les «Turcs tatars». Ils parlent en effet une langue turque de la famille altaïque appelée parfois le crimo-tatar ou turc criméen.

Dans la ville à statut spécial de Sébastopol, le recensement de 2001 présentait la répartition de la population de la façon suivante: 71,6 % de russophones, 22,4 % d'ukrainophones, 1,6 % de Biélorusses, 0,7 % de Tatars, 0,5 % de Tatars de Crimée, 0,3 % d'Arméniens, 0,3 % de Juifs, 0,2 % de Moldaves ou de Roumains et 0,2 % d'Adzerbaïdjanais.

2.2 Les Tatars de Crimée

On compte au moins 6,6 millions de Tatars dans le monde, dont 300 000 en Crimée (2001). Le plus gros contingent de Tatars se trouve dans la fédération de Russie avec 86 % de tous les locuteurs du tatar: Azerbaïdjan (31 787), Géorgie (3102), Kazakhstan (328 000), Kirghizie (env. 70 000), Tadjikistan (80 000), Turkménistan (40 434), Ukraine (90 542), Ouzbékistan (468 000). Les autres habitent la Lettonie (5000), l’Estonie (4000), la Lituanie (5100), la Finlande (1000), l’Afghanistan (350), la Chine (1000) et les États-Unis (de 7000 à 10 000).

On compterait peut-être de deux à quatre millions de Tatars de Crimée en Turquie, qui descendent dans l'ensemble d'immigrés du XIXe siècle, mais ils ont perdu depuis longtemps leur langue et sont aujourd'hui bien assimilés à la majorité turque. Dans la république de Crimée, la plupart des Tatars habitent dans des établissements concentrés à la périphérie des centres urbains, ce qui contribue à leur isolement. Les représentants de cette communauté parlent ghettoïsation!

Le tartare n’est pas une langue uniforme: on distingue, par exemple, le «moyen tatar» (ou tatar kazan), le «tatar occidental», le «tatar oriental» (ou tatar sibérien), le «tatar de Crimée,» etc. La variété dialectale du tatar de Crimée correspond essentiellement à une langue parlée, très influencée par d’autres langues, notamment le turc de Turquie, mais aussi l’arabe, le persan et le russe. Même si le tatar de Crimée demeure une langue de communication au sein de la communauté, sa connaissance reste en grande partie limitée à l’oral et aux communications informelles. D’ailleurs, le tatar de Crimée ne dispose pas de vocabulaire technique ni scientifique nécessaire à toute langue moderne.

En ce qui a trait à la religion, la plupart des Russes et des Ukrainiens sont de confession orthodoxe, mais les Tatars de Crimée appartiennent à la religion islamique ou caraïte (une toute petite minorité d’environ 500 personnes).

2.3 Les religions

Les russophones et les ukrainophones sont de religion orthodoxe, alors que les Tatars sont pour la plupart des musulmans sunnites. L'islam n'est présent en Ukraine que dans la République autonome de Crimée.

3 Données historiques

La Crimée était connue dans l'Antiquité sous le nom de Chersonèse taurique. Elle fut habitée par les Cimmériens, puis par les Scythes avant d’être colonisée par les Grecs (au VIe siècle avant notre ère) qui y établirent des comptoirs commerciaux. Les Grecs fondèrent vers -480 le royaume du Bosphore cimmérien, qui passa sous le protectorat romain en -47.

Par la suite, la Crimée fut successivement occupée par les Goths, les Huns, les Khazars, les Bulgares, les Russes, les Vénitiens et les Coumans. Les Génois y avaient fondé, à partir de 1275, de nombreux comptoirs sur la côte, qu'ils durent abandonner en 1475, lorsque les Tatars y organisèrent un khanat indépendant tout en reconnaissant la suzeraineté ottomane. Les plus vieux textes en tatar de Crimée datent du XIIIe siècle; ils étaient écrits en alphabet arabe. Les Tatars s’intégrèrent complètement à l’Empire ottoman à partir au XVIe siècle et devinrent tous des turcophones musulmans.

3.1 La Crimée russo-soviétique

Après la première guerre russo-turque (1768-1774), la Crimée, rendue indépendante par le traité de Kutchuk Kaïnardji, fut annexée par la Russie de Catherine II en 1783; le feld-maréchal Potemkine y aménagea la puissante forteresse et base navale de Sébastopol. Au moment de l'annexion russe (1783), les Tatars étaient environ 500 000 à vivre dans cette péninsule. De 1853 à 1856, la Crimée fut le théâtre d'une guerre meurtrière de trois ans, la guerre de Crimée, entre la Russie et une coalition comprenant l'Empire ottoman, le Royaume-Uni, la France de Napoléon III et le royaume de Sardaigne. La défaite de la Russie n'empêcha pas la Crimée de rester sous le contrôle de Moscou.

Après la révolution russe d'Octobre 1917, la Crimée fut érigée en république autonome (1921) sous le nom de République socialiste soviétique autonome de Crimée, et ce, dans le but explicite de réparer les mauvais traitements que les Tatars avaient subis pendant la période tsariste. Bien que les Tatars fussent minoritaires (25 %), ils occupaient une place politique prépondérante au sein de la république autonome. À partir de cette époque, les Tatars de Crimée passèrent de l’alphabet arabe à alphabet latin (jusqu'en 1938), à l’instar de la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk qui, en 1924, avait délaissé l’alphabet arabe pour l’alphabet latin.

Cependant, la tolérance du pouvoir soviétique à l’égard des minorités nationales (polonaise, ukrainienne, allemande, tarare, etc.) ne dura guère, et la libéralisation de la Crimée prit fin en 1928. Les persécutions reprirent de plus belle avec des campagnes intensives de russification et de soviétisation. Entre 1928 et 1939, près de 35 000 à 40 000 Tatars furent emprisonnés ou déportés. La classe intellectuelle fut complètement exterminée. L'étude et l’enseignement de la langue et de la littérature tartares furent systématiquement interdits, de même que les publications et la presse en tatar. Tous les mots d'origine persane, turque ou arabe furent remplacés par des emprunts russes, tandis que l’alphabet cyrillique fut imposé par Staline en lieu et place de l’alphabet latin. Ainsi, en moins de vingt ans, les Tatars ont changé trois fois d’alphabet (arabe, latin et cyrillique). Après la défaite des Soviétiques en octobre 1941, on comprendra que les Allemands furent accueillis presque comme des libérateurs. Néanmoins, vers la fin de l'occupation, soit en décembre 1943 et en janvier 1944, les Allemands détruisirent complètement 128 villages dans les montagnes de la Crimée.

Puis la Crimée fut reconquise par les Soviétiques en 1944, tandis que les Tatars, au nombre de quelque 200 000 à l’époque, furent accusés collectivement de collaboration avec les nazis. Beaucoup de Tatars de Crimée auraient trahi «la Patrie» en abandonnant les unités de l'Armée rouge qui ont défendu la Crimée et en se rangeant du côté des Allemands, puis en exerçant des «représailles sauvages contre des partisans soviétiques» et en infiltrant l’Armée rouge d’espions et de saboteurs. Le 11 mai 1944, le Comité de défense de l’État, dirigé par Joseph Staline, émit le décret no 5859 qui ordonnait, pour le 1er juin suivant, le bannissement de tous les Tatars du territoire de la Crimée. En réalité, Staline devait déporter 90 % de la population tatare «de manière permanente» en tant que «colons spéciaux» dans des régions de la République socialiste soviétique de l'Ouzbek.

Les Tatars furent transportés en Sibérie dans des wagons à bestiaux insalubres, sans équipement sanitaire, avec les portes verrouillées de l’extérieur; le coût du transport devait être le même que celui des prisonniers et des forçats. Durant les deux premières années, 46 % des déportés succombèrent à la malnutrition et à la maladie ou moururent dans les camps de concentration de Sverdlovsk. La vie en exil de ces «colons spéciaux» se révéla très difficile, car le but des autorités soviétiques était la complète russification de la nation tatare. En tant que «peuple puni», les Tatars de Crimée vécurent sous haute surveillance militaire; ils n’eurent pas le droit, sous peine de mort, de s’éloigner de plus de cinq kilomètres de leur lieu d’habitation. Évidemment, leur langue fut interdite dans les écoles, la littérature et la recherche. En 1946, la République autonome de Crimée fut abolie et la Crimée fut repeuplée par des Russes; tous les toponymes furent rebaptisés par des noms russes. Juridiquement parlant, les Tatars déportés cessèrent d’exister. On les oublia, mais les décennies de répression et d’assimilation forcée n’avaient pas détruit l’identité nationale des Tatars.

Après la mort de Staline (1953), le nouveau président de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, dénonça la politique «injustifiée» de déportation appliquée par son prédécesseur (Staline). Les Tatars, comme les autres peuples déportés (Polonais, Lituaniens, Allemands, etc.), retrouvèrent quelques-uns de leurs droits, mais ne furent pas autorisés à rentrer dans leur pays. En 1954, la Crimée fut cédée par Nikita Khrouchtchev à l'Ukraine, dans l'indifférence générale. Celui-ci, pour fêter le tricentenaire du traité de Pereïaslav par lequel les Cosaques d’Ukraine avaient fait allégeance à Moscou, donna la Crimée à l'Ukraine pour commémorer la réunification de la Russie et de l’Ukraine.

Le 5 septembre 1967, le Décret du présidium du Soviet suprême de l'URSS portant sur les citoyens de nationalité tatare autrefois résidant en Crimée innocenta les Tatars, parce que les accusations passées s’étaient révélé «sans fondement». Toutefois, aucune mesure ne fut prise pour faciliter leur retour en Crimée, ni pour les indemniser pour perte de vie ou de biens. En 1987, les Tatars manifestèrent à Moscou pour réclamer leur droit de retourner en Crimée, mais jusqu'aux derniers jours de l'URSS (1988-1989) ils ne furent pas autorisés à rentrer en Crimée. 

À la faveur de la perestroïka, les minorités déportées de l’URSS acquirent une marge de manœuvre dont elles tirèrent rapidement parti; les sentiments nationaux identitaires refirent surface, ce qui suscita le désir chez ces minorités de retourner sur la terre de leurs ancêtres. Vers le milieu de l’année 1990, environ 90 000 Tatars de Crimée étaient déjà retournés de leur propre initiative dans leur patrie d’origine; à l’automne de 1991, leur nombre avait atteint les 150 000. En avril 1991, le Soviet suprême de l'URSS déclarait «illégales et criminelles» toutes les lois concernant les déportations. Les peuples déportés étaient enfin réhabilités (sans indemnisation).

3.2 La Crimée ukrainienne

En décembre 1991, lors du référendum sur l'indépendance en Ukraine, quelque 54 % des électeurs de Crimée se prononcèrent en faveur de l'indépendance, le plus faible pourcentage dans l'ensemble du pays. Un mouvement sécessionniste dirigé par des Russes se forma en Crimée qui proclama elle-même son indépendance (sous réserve d’un référendum), mais l’indépendance fut finalement abrogée en 1992. Pour tenir compte de la faible majorité de 54 %, la Crimée obtint un statut particulier de «république autonome», avec son propre parlement et son propre gouvernement. Mais du côté de la Russie, plusieurs voix importantes, dont Gorbatchev et Alexandre Soljenitsyne (auteur de L’archipel du goulag), ont appelé au rattachement de la Crimée à la Russie. Au final, si le Parlement régional de la Crimée n'obtint pas le pouvoir d'adopter des lois, il pouvait possédait son propre budget et sa propre constitution au sein de l'Ukraine. De plus, la Ville Sébastopol bénéficia d'un statut spécial de «ville autonome», mais son maire n'était pas élu; il était désigné par les autorités de Kiev. Bref, en 1991, les Russes ukrainiens de Crimée ont bel et bien accepté, à la majorité, de demeurer en Ukraine plutôt que de faire partie de la Russie. Qu'ils aient, depuis, changé d’avis, c'est leur droit, mais ils n'ont jamais demandé l'avis des Ukrainiens ukrainophones et encore moins aux Tatares.

En janvier 1994, les premières élections à la présidence de la Crimée eurent lieu. La plupart des candidats (cinq sur six) à la présidence soutinrent publiquement le rattachement de la Crimée à la Russie, dont le gagnant, Iouri Mechkov, un ancien garde-frontière soviétique et procureur juridique. Celui-ci promit un référendum sur l’indépendance de la Crimée, qui fut finalement remplacé par un «sondage» au cours duquel plus de 70 % des électeurs de Crimée — tous des Russes — votèrent en faveur d'une plus grande indépendance vis-à-vis de l'Ukraine et pour le droit à la double nationalité russe et ukrainienne.

Le 5 décembre 1994, l'Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni signèrent le Memorandum de Budapest  dans lequel l'Ukraine promettait de transférer ses missiles nucléaires en Russie pour leur démantèlement et de signer le Traité de non prolifération. En échange, la Russie et les deux pays occidentaux signataires s'engageaient à ne pas menacer ou utiliser la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de l'Ukraine. Finalement, la Russie se ravisa et finit par reconnaître la Crimée comme faisant partie de l’Ukraine.

Plusieurs dispositions de la Constitution ukrainienne de 1996 — les articles 134 à 139 — sont consacrées à la République autonome de Crimée qui, par ailleurs, est dotée de sa propre constitution (1998) selon laquelle elle exerce le pouvoir dans des domaines comme la préservation de la culture et de la langue. Les représentants de la minorité tatare projettent de revenir à l’alphabet latin, à l’exemple de plusieurs républiques turques de l’ex-URSS. Jusqu’ici, ce changement d'alphabet semble avoir été plus symbolique que réel; bien que les panneaux d’affichage et les enseignes apparaissent de plus en pus en alphabet latin, les journaux et les livres continuent d’être rédigés en alphabet cyrillique. Mais il est possible que les Tatars de Crimée, même s’ils sont pour le moment en retard en ce domaine, deviennent en réalité les premiers à transformer complètement l’orthographe de leur langue.

En mai 1997, la Russie et l'Ukraine signèrent un traité d'amitié, de coopération et de partenariat. En échange d'une aide financière et de tarifs avantageux sur le gaz, Kiev garantissait à Moscou le maintien de sa base navale sur la mer Noire à Sébastopol au moyen d'un bail de vingt ans. Des nouveaux accords, signés le 21 avril 2010 entre Moscou et Kiev, réglementèrent les conditions d'utilisation de la base de Sébastopol:  en plus des huit millions de dollars de loyer annuel payés à l'Ukraine depuis 1997, la Russie consentait à l'Ukraine un tarif préférentiel sur le gaz correspondant à une réduction de 30 % du prix normal de livraison. Le bail fut alors prolongé jusqu'à 2042 moyennant le versement par l'armée russe à la ville de Sébastopol d'une rente annuelle de 100 millions de dollars. La marine russe comptait alors 15 000 militaires stationnés dans la base.

3.3 Le retour des Tatars en Crimée

Au cours des dix années qui ont suivi la disparition de l’URSS (1991), environ 300 000 Tatars de Crimée, parmi une population totale estimée à 400 000 ou 550 000, sont rentrés dans leur pays d’origine dans des conditions matérielles difficiles, après avoir perdu tous leurs biens en Russie, en Ouzbékistan, au Tadjikistan et au Kazakhstan. Leurs problèmes ne furent pas résolus pour autant, car étant très minoritaires — seulement 10 % — ils doivent depuis se battre non seulement pour faire reconnaître leurs droits politiques, économiques et culturels, mais aussi pour assurer leur survie matérielle. En prenant la décision de rentrer en Crimée, de nombreux Tatars ont été guidés par des espoirs irréalistes et alimentés par certains de leurs dirigeants politiques.

Aujourd’hui, les membres de cette communauté souffrent de ghettoïsation, car la plupart des rapatriés vivent dans des établissements concentrés à la périphérie des villes, ce qui ajoute à leur isolement. Les problèmes des Tatars sont importants: ils portent d’abord sur la question de la citoyenneté (sans citoyenneté, pas d’emploi, pas d’instruction, pas de soins, etc.), puis l'emploi (un taux de 60 % de chômage), le logement (généralement des abris de fortune), la sécurité sociale (soins de santé prohibitifs), l’éducation, ainsi que la protection culturelle et linguistique. La pleine restauration de l'identité nationale des Tatars de Crimée exige également la disparition de tous les vestiges de xénophobie et de discrimination auxquels ils se sont heurtés dans le passé. Or, les Tatars de Crimée doivent encore affronter la discrimination et l’hostilité des Russes qui les associent toujours, après un demi-siècle, à la collaboration nazie. En somme, quand la population russophone ne fait pas preuve d’une regrettable xénophobie des musulmans, elle se contente de les ignorer et de les parquer dans des «réserves», sans eau courante ni électricité. Les Ukrainiens sont plus tolérants envers les Tatars, car c'est une façon pour eux de diminuer la force politique des Russes de Crimée.

À l’heure actuelle, la plupart des responsables tatars et ukrainiens estiment que la quasi-totalité de ceux qui vivent encore en Asie centrale (Ouzbékistan) et en Russie — environ 250 000 personnes — retourneront un jour en Crimée. À ces retours pourraient s'ajouter ceux des Grecs, des Bulgares et des Allemands qui ont des attaches en Crimée; ils sont estimés par les Ukrainiens à quelque 50 000 personnes. Au rythme d’un programme ukrainien autorisant le retour de 50 000 personnes par année, on peut s’attendre à quelques années de migration. Mais pour l'instant, ce sont des russophones qui ont immigré en Crimée. 

3.4 La crise ukrainienne de 2013-2014

Viktor Ianoukovitch, chef du Parti des régions et pro-russe, s'est proclamé président en 2010 à la suite d'élections compliquées tout en promettant d'être le président de tous les Ukrainiens. Le président ukrainien a décidé en octobre de la même année de changer la Constitution ukrainienne et de concentrer les pouvoirs entre ses mains, de réprimer les médias et de répartir les richesses ukrainiennes entre une poignée d’oligarques. En mai 2012, le Parti des région de Viktor Ianoukovitch présenta un projet de loi linguistique au Parlement afin de conférer une statut de «langue régionale» au russe et aux autres langues dans les régions où une langue est parlée par plus de 10 % de la population. Pour beaucoup de nationalistes ukrainiens, cela équivalait à faire du russe la seconde langue officielle du pays. L'adoption de la loi linguistique a entraîné, sous les fenêtres du Parlement, des affrontements entre les défenseurs de la langue ukrainienne et les partisans du renforcement du statut de la langue russe.

Dans les faits, l'adoption de la «loi russe» accordait au russe un statut de «langue régionale» dans 13 des 27 régions administratives de l'Ukraine, notamment dans les régions d'Odesa, de Donetsk, de Dnipropetrovsk, de Kharkiv, etc., y compris à Kiev et dans la région de Sébastopol en Crimée, où la Russie possède une importante base militaire.

Puis, après avoir promis à maintes reprises de diriger l’Ukraine vers l’Union européenne, Viktor Ianoukovitch a, le 21 novembre 2013, annoncé qu'il refusait de signer l'accord d'association avec l'Union européenne, à la suite des pressions de la Russie.  C'est pourquoi les Ukrainiens sont sortis de nouveau dans la rue : des milliers de personnes protestèrent contre la volte-face des autorités et occupèrent la place de l'Indépendance, où ils ont érigé des barricades et affronté à plusieurs reprises les forces de l'ordre. Ils demandèrent au président de tenir son engagement.

Beaucoup de russophones de l'est du pays, plus proches de la Russie, géographiquement, culturellement et linguistiquement, craignaient les représailles russes en cas de signature d'un accord avec l'Union européenne. En effet, le président russe, Vladimir Poutine, menaçait de suspendre les livraisons de gaz naturel vers l'Ukraine et de diminuer l'importation de produits ukrainiens.  Les manifestants exigèrent le départ du président ukrainien et menacèrent de prendre d'assaut le palais présidentiel.

Pour finir, le président Ianoukovitch fut destitué par le Parlement de Kiev, le 22 février 2014, après une dernière flambée de violence qui a fait plus de 80 morts. À partir du 25 février, la Crimée fut le théâtre de nombreuses manifestations entre pro-révolutionnaires et pro-russes, depuis le 25 février, faisant officiellement deux morts et 35 blessés. Le Parlement local, ainsi que les aéroports de Sebastopol et de Simferopol furent aussitôt occupés par des hommes armés qui se revendiquent de groupes d'autodéfense de la population russophone. Un gouvernement pro-russe, non reconnu, fut installé en Crimée. Le président russe, Vladimir Poutine, affirmait, de son côté, que l'intervention russe en Crimée était nécessaire à des fins humanitaires, alors que l'Ukraine et d'autres pays soutenaient, pour leur part, que cette intervention constituait une violation de la souveraineté de l'Ukraine.

3.5 Le référendum du 16 mars 2014

En dix jours seulement, le Parlement de Crimée a voté l'organisation d'un référendum pour le rattachement de l'ensemble de la péninsule, dont Sébastopol, à la Russie, référendum qui s'est tenu le 16 mars 2014. Auparavant, soit le 11 mars, le Parlement criméen avait proclamé l'indépendance de la péninsule par rapport à l'Ukraine. Malgré ces événements, le gouvernement ukrainien n'a pas envoyer de troupes en Crimée, officiellement par crainte de dégarnir les frontières orientales de l'Ukraine, alors que la Russie avait déployé en Crimée plus de 30 000 soldats lourdement armés. Peu importe ce que disaient les autorités ukrainiennes, elles ne pouvaient guère opposer une réelle résistance aux troupes russes.   

Lors du référendum de Crimée, la question posée le 16 mars était la suivante, en russe, en ukrainien et en tatar :

«Cochez la case correspondant à la variante pour laquelle vous votez :

1. Êtes-vous favorable à la réunification de la Crimée avec la Russie dans les droits de la fédération de Russie ?
2. Êtes-vous favorable au rétablissement de la Constitution de la république de Crimée de 1992 et pour le statut de la Crimée dans le cadre de l'Ukraine ?»

Le bulletin de vote se présentait avec des cases à cocher, mais si les deux cases étaient cochées, le bulletin devait être considéré comme nul. Selon l'interprétation des membres du Parlement de Crimée, Sébastopol était aussi comprise dans le référendum. Les organisateurs de la consultation ont fait imprimer 2,7 millions de bulletins de vote, alors que la population atteint à peine 1,9 million d'individus, incluant les enfants. Près d'un million de votes pouvaient donc être utilisés par des électeurs de l’extérieur de la Crimée.

- Un référendum truqué

En réalité, le référendum était truqué, car il ne concernait que les russophones de Crimée, alors qu'il aurait fallu demander à tous les Ukrainiens, russophones comme ukrainophones, de se prononcer s'ils voulaient que la Crimée reste ukrainienne ou non. Seuls tous les Ukrainiens et non une partie d'eux-mêmes auraient dû disposer de la Crimée, surtout pas Vladimir Poutine et ses agents sur place. En somme, on a demandé aux seuls indépendantistes pro-russes de se prononcer sur le sort de la Crimée. 

De plus, les options soumises aux électeurs ne prévoyaient pas le maintien éventuel du statu quo, résultat d’un important engagement international antérieur. Elles ne donnaient le choix qu’entre un «rattachement» de la péninsule de Crimée à la Russie et le retour à la Constitution de 1992, garantissant une plus grande autonomie au sein de l’Ukraine. Aucun média ukrainien n’était autorisé au sein de la République autonome ; les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ont été systématiquement stoppés à l’entrée du territoire, et les journalistes ont été victimes de nombreuses tentatives d’intimidation.

L'issue du référendum qui s'est déroulé sur fond de crise et sous occupation militaire ne faisait aucun doute. Les troupes russes et les milices pro-russes sont restées déployées sur le terrain, bien visiblement. Les pays occidentaux, dont l'Union européenne et les États-Unis, considéraient que ce référendum était illégal et revenait à une annexion pure et simple par Moscou. Le drapeau russe flottait déjà sur l'édifice du parlement de la Crimée le jour du référendum. Dans les villes, d’immenses panneaux référendaires vantaient l’unique option pro-Moscou. Rien pour les pro-Kiev, puisque la campagne référendaire ne portait véritablement que sur une seule option.

- Un résultat à la soviétique

Au soir du 16 mars 2014, dès la fermeture des bureaux de vote, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Simferopol et de Sébastopol en agitant des drapeaux russes pour fêter la victoire des pro-russes. Quelques heures plus tard, on apprenait que plus de 95 % des électeurs avaient choisi de se rattacher à la Russie et de couper les liens avec l'Ukraine, avec un taux «officiel» de participation de 80 %.

Ce résultat à la soviétique n'est guère surprenant, sauf au point de vue logique. En effet, comment 58,3 % de Russes peuvent-ils avoir le dessus sur les 24,3 % d'Ukrainiens et les 12,1 % de Tatars ? La majorité russophone de 58 % n’est pas suffisante pour justifier les 95 % de OUI. Ce n'est pas possible que les Ukrainiens et les Tatars aient voté à 95 % pour leur rattachement à la Russie, eux qui sont restés profondément attachés à l'Ukraine. Même si les opposants au rattachement à la Russie avaient tous boycotté le référendum, le résultat n'aurait pu être aussi élevé. Bref, un tel vote unanime, dont seule l'Union soviétique avait le secret, demeure pour le moins mystérieux, à moins qu'il ne soit truqué. Ce fut effectivement le cas, car la participation réelle au référendum aurait été de seulement 34 %, et non de 80 %.

Le Parlement criméen a déclaré que tous les avoirs de l'État ukrainien en Crimée devenaient la propriété de la République criméenne. Les parlementaires ont aussi demandé à l'ONU et aux autres nations de reconnaître leur indépendance et ont adopté le rouble russe comme monnaie nationale. 

- L'impuissance de Kiev

À Kiev, les autorités ukrainiennes ont juré qu'elles ne céderaient pas la Crimée. Mais comment l'Ukraine pourrait-elle s'opposer aux imposantes forces militaires russes, en sachant que les Occidentaux ne bougeraient pas le petit doigt ? Comme il fallait s'y attendre, les États-Unis, comme la plupart des pays européens, ont annoncé qu'ils ne reconnaîtraient pas les résultats d’un référendum qu'ils considèrent comme illégal et illégitime, non seulement au regard du droit international, mais également du droit national ukrainien.

Néanmoins, le référendum truqué a consacré une diplomatie «par la force», qui écorche sûrement l'ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale et risque de provoquer une situation de blocage diplomatique importante dans un futur proche, surtout entre les États-Unis et la Russie. Puis, le 18 mars 2014, le président russe, Vladimir Poutine, a signé le décret rattachant la Crimée à la Russie. L'Union européenne craint que cette expansion russe en Crimée s'étende bientôt en Moldavie où les Russes de Transnistrie pourraient organiser, eux aussi, aussi un référendum pour se rattacher à la Russie, ce qui contribuerait à redessiner la carte de l'Europe.  Mais pour ce qui est de la Crimée, la crise est terminée avec son annexion par la Russie et il n'y aura pas de marche arrière. Malgré les protestations des Occidentaux et les actes de «punition» à l'égard de la Russie, la réalité ne changera pas, car il est difficile de sanctionner une grande puissance. Le président Poutine le savait pertinemment. 

Dans les faits, le fragile gouvernement ukrainien a dû accepter l'annexion. La Russie devra prendre la relève, car l'annexion de la Crimée va entraîner des coûts substantiels pour la Russie. Cet événement aura appris au monde qu'une grande puissance perd rarement un affrontement avec un petit pays. Ainsi, rappelons que les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient envahi illégalement l’Irak et provoqué la mort de quelque 200 000 personnes, et ce, sans encourir la moindre sanction. Il en est ainsi avec la Crimée et l'Ukraine. La Russie gagne sur tous les plans, sans que personne ne puisse intervenir. Qui voudrait affronter la Russie?

- Les problèmes à venir

D'autres problèmes vont maintenant surgir en Crimée, chez les minorités ukrainiennes et tatares, qui doivent s'attendre à subir une réduction de leurs droits politiques et linguistiques. On peut donc prévoir des vagues d'immigration de la part des ukrainophones criméens qui vont se déplacer vers l'ouest de l'Ukraine, alimentant ainsi les sentiments anti-russes chez les Ukrainiens de l'Ouest. Autrement dit, l'histoire de l'Ukraine semble être à un tournant historique. Pour ce qui est de la Crimée, c'est déjà fait. L'Ukraine ait cessé ses paiements en Crimée, que ce soit pour les retraites, le salaire des fonctionnaires, des professeurs, etc. La semaine suivante, le gouvernement ukrainien ordonnait le retrait de ses troupes en Crimée, ce qui mettait fin à des jours d'incertitude, pendant que l'armée russe consolidait son emprise sur la péninsule en s'emparant systématiquement des bases et des navires ukrainiens.

Cependant, les Russes pourraient aussi se lasser des dépenses et des autres problèmes découlant de la récupération de la Crimée: versement des retraites, amélioration des infrastructures, paiement des services de l'Ukraine comme l'eau, l'électricité, le gaz naturel, etc. Les russophones de la Crimée, dans l'espoir d'une amélioration immédiate de leurs conditions de vie seront forcément déçus quand ils verrons que la situation ne s'améliorera pas pour eux. Ainsi, beaucoup pourraient considérer la Crimée comme un passif plutôt qu'un actif de la Russie. 

4 La politique linguistique

La politique linguistique a toujours été décidée d'abord par la majorité russophone de la République autonome de Crimée et ensuite seulement par les Ukrainiens qui gouvernement le pays. Avec la déclaration d'indépendance de mars 2014, ce sont les russophones vont faire la pluie et le beau temps. Pour l'instant, c'est encore une politique de bilinguisme russo-ukrainien déséquilibré à l'avantage du russe. Les Tatars réclament le statut de «peuple autochtone». En conséquence, ils désirent que leur langue soit reconnue au même titre que l’ukrainien et le russe. Les représentants tatars disent s’appuyer sur les paragraphes 3 et 4 de l’article 10 de la Constitution ukrainienne, qui énoncent les dispositions suivantes:

Article 10

3) En Ukraine, le libre développement, l’usage et la protection du russe et des autres langues des minorités nationales de l’Ukraine sont garantis.

4) L’usage des langues en Ukraine est garanti par la Constitution de l’Ukraine et est fixé par la loi.

Mais les Russes estiment que cette demande est tout simplement irréaliste, et ils contrôlent massivement le pouvoir local. Pour sa part, le gouvernement ukrainien affirme que la Loi sur les minorités nationales en Ukraine (1992) accorde la possibilité d’utiliser la langue d’une minorité là elle forme la majorité réelle de population. En Crimée, l’éparpillement des Tatars sur le territoire rend difficile l’application de la loi, sauf dans quelques petits villages où ils forment une majorité.

4.1 Les langues du Parlement autonome

Jusqu’en 1998, les Tatars ont été pratiquement absents de toute représentation au Parlement autonome de la Crimée. Étant donné que les élections se font au scrutin majoritaire et que les Tatars constituent une minorité de 10 % dispersée sur l’ensemble du territoire, ils n’avaient pu faire élire de candidat au Parlement. Les Tatars les plus radicaux réclamèrent le rétablissement des droits qu’ils avaient avant la déportation, soit un quota de 30 % et le statut de langue co-officielle en Crimée. En 1998, ils ont obtenu, sur la base d’un quota de sièges, un contingent de 14 sièges sur un total de 96, mais leur langue n’est toujours pas reconnue comme officielle. Les lois sont rédigées en russe, puis traduite en ukrainien, mais promulguées dans ces deux langues. Au Parlement ukrainien, la Verkhovna Rada, les Tatars sont représentés par deux parlementaires. Ainsi, seuls l'ukrainien et le russe sont admis au Parlement. 

4.2 Les langues de l'Administration

Au sein de l’Administration de la république autonome, c’est le russe qui domine partout, bien que l’ukrainien soit en principe obligatoire. Les Tatars demeurent pratiquement absents des postes de responsabilité (environ 1 %) dans les divers organismes administratifs et des services de santé; seulement 0,1 % des Tatars occupent des postes dans la police et les services de sécurité. Le russe demeure dans les faits la seule des deux langues officielles employée par le gouvernement local.

4.3 L'éducation

En éducation, les Tatars disposent de sept écoles primaires et d’un institut pédagogique pour les enseignants tatars de Crimée. Il existe aussi quatre écoles pour les enfants de langue ukrainienne. Les élèves tatars doivent apprendre le russe, l’ukrainien et le tatar; ils apprennent aussi l'arabe coranique en raison de leur appartenance à l'islam. Dans toutes les autres écoles de Crimée, l’enseignement est dispensé uniquement en russe. Ajoutons également que l'appui à l'enseignement en «tatar de Crimée» ne fait pas l'unanimité au sein de la population tatare de Crimée, surtout en raison des inconvénients que cet enseignement constituerait pour les élèves qui poursuivent leurs études et recherchent des emplois mieux rémunérés. Rappelons que les parents ont le droit de demander la création d'une classe, dans une langue particulière, s'il est possible de rassembler au moins huit enfants. Enfin, l'État a permis une faculté en tatar de Crimée à l'Université nationale de Simferopol.

(La Vérité de Crimée)

4.4 Les médias

Du côté des médias, la grande majorité des journaux sont publiés en russe (comme ici La Vérité de Crimée). On en compte aussi plusieurs en ukrainien ainsi que six journaux et magazines écrits en tatar. 

Cependant, il n'y a pas de journaux financés par l'État dans d'autres langues que le russe.

Il est possible de se procurer des journaux en «tatar de Russie», bien qu’ils ne soient guère adaptés à la réalité crimo-tatare. Les Tatars disposent de quelques stations de radio locales émettant en tatar.

La république de Crimée est toujours restée une péninsule à majorité russophone. Non pas seulement parce que les russophones y sont majoritaires dans une proportion de 58 %, mais surtout parce qu'ils ont toujours contrôlé la Crimée à tous les points de vue: politique, économique, social, culturel, etc. Ce sont eux qui, de tout temps, ont fait la pluie et le beau temps en Crimée. Et ils vont continuer à le faire encore davantage à la suite de la déclaration d'indépendance de mars 2014.

Les Ukrainiens et les Tatars vont constituer à être les principales minorités du territoire. Les Tatars sont tellement préoccupés par leur survie qu’ils n’ont guère les moyens de se battre pour leur langue. De plus, ils sont pris en étau entre un fort nationalisme ukrainien et un incontournable irrédentisme russe. Les Tatars désirent simplement retrouver la terre de leurs ancêtres, qui ne leur appartient plus. Mais la lutte des Tatars n’est malheureusement pas terminée, car après avoir vécu l’exclusion de la période tsariste et celle de la période soviétique, ils devront vraisemblablement vivre sous un régime criméen russophone plus autoritaire. Une majorité de Tatars opteraient sans doute pour l’indépendance de la Crimée s’ils le pouvaient, c'est-à-dire s'ils la contrôlaient. Évidemment, la majorité russophone de la péninsule est fermement opposée à la création d'un «État des Tatars de Crimée», craignant apparemment sans doute le «nationalisme radical» des Tatars. Pourtant, la plupart des Tatars déclarent parler le russe à la maison avec leurs enfants.

Les événements de mars 2014 vont sans doute accélérer le processus de russification de la Crimée, surtout chez les Tatars. Les autorités locales risquent à plus long terme de pratiquer une politique de bilinguisme symbolique (russe-tatar), sinon d'unilinguisme russe. Au mieux, les dirigeants russophones vont adopter la même politique linguistique qu'en Transnistrie, cette enclave russe de Moldavie, avec un trilinguisme (russe-ukrainien-tatar) strictement symbolique qui place les deux minorités dans une sujétion à la solde des russophones, sans pouvoir s'y opposer de quelque façon que ce soit. Comme en Transnistrie, ce serait à la fois une politique officielle de multilinguisme de façade et une politique d'assimilation et de répression dans les faits. Quoi qu'il en soit, les Tatars et les Ukrainiens n'ont rien à attendre de bon de la part de la majorité russophone. Et ils le savent.

 Dernière révision: 19 octobre, 2016

Bibliographie

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[http://www.unil.ch:8080/slav/section/Ukr.s8.html].

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