République du Turkménistan

Turkménistan

 Türkmenistan Respublikasi

 
Capitale: Achgabat
Population: 5,4 millions (est. 2002)
Langue officielle: turkmène (77 %)
Groupe majoritaire: turkmène (77 %)
Groupes minoritaires: ouzbek (7,3 %), russe (6,4 %), kazakh (2 %), tatar (0,8 %), azéri (0,7 %), arménien (0,6 %), baloutchi (0,6 %), ukrainien (0,4 %), lesghien (0,2 %), biélorusse, bachkir, kurde, tadjik, karakalpak, coréen, yiddish, erzya, etc.
Système politique: république présidentielle autoritaire à parti unique, divisée en cinq «régions»
Articles constitutionnels (langue): art. 13, 17, 36, 55 et 106 de la Constitution du 18 mai 1992
Lois linguistiques: Loi sur la langue de la République socialiste soviétique du Turkménistan (05/20/90); loi no 1146 du 21 janvier 1993 portant sur l'alphabet latin; Accord de coopération entre la France et le Turkménistan sur l'enseignement des langues (1996).

1    Situation générale

Le Turkménistan, officiellement appelé république du Turkménistan, est un pays d’Asie centrale bordé au nord-ouest par le Kazakhstan, au nord par l’Ouzbékistan, à l’est et au sud-est par l’Afghanistan, au sud par l’Iran, à l’ouest par la mer Caspienne. La superficie totale du pays est de 488 100 km², soit un peu moins que l'équivalent de l'Espagne (504 782 km²) ou de la France (547 030 km²). La ville principale du Turkménistan, Achgabat située dans le Sud, est également la capitale (voir la carte) du pays depuis 1924. Le Turkménistan est une ancienne république socialiste soviétique appartenant à l’URSS, mais la république du Turkménistan est indépendante depuis 1991. Près de 75 % de la superficie du pays est constitué par le désert de Karakoum.

Le Turkménistan est divisé en cinq «régions» ou «provinces» ou welayatlar (singulier: welayat): Balkan (capitale: Balkanabat), Daşoğuz (capitale: Daşoğuz), Ahal (capitale: Änew), Lebap (capitale: Türkmenabat) et Mari (capitale: Mari).

La ville d'Achgabat, en tant que capitale du pays, bénéficie d'un statut particulier et est régie différemment de l'Ahal dans lequel elle fait géographiquement partie.

Ces régions ou provinces sont administrées par un gouverneur. Chacune est subdivisée en plusieurs districts. Situé au nord de la chaîne de montagnes Kopet-Dag, le Turkménistan est un pays composé de plaines et de vallées désertiques à 80 %.

2 Données démolinguistiques

La population du Turkménistan était estimée à 5,4 millions en 2002. Elle était répartie comme suit dans les «régions» (provinces): 8,5 % dans la région de Balkan, 12,9 % à Achgabat (capitale), 13,7 % dans la région d'Ahal, 20,6 % dans la région de Lebap, 21,2 % dans la région de Daşoğuz et 22,8 % dans la région de Mari.

2.1 Les groupes ethniques et leur langue

Le pays compte plusieurs groupes ethniques: les Turkmènes (77 %), les Ouzbeks (7,3 %), les Russes (6,4 %), les Kazakhs (2 %), les Tatars (0,8 %), les Azerbaïdjanais ou Azéris (0,7 %), les Arméniens (0,6 %), les Baloutches (0,6 %), les Ukrainiens (0,4 %) et les Lesghiens (0,2 %). Les Kazaks, Ouzbeks et Baloutches sont les seules minorités concentrées au pays: les Kazakhs résident au nord près du Kazakhstan, les Ouzbeks près de l'Ouzbékistan et les Baloutches au sud-est dans la région de Mari (la plupart des Baloutches résidant au Pakistan, en Iran et en Afghanistan). Il existe d'autres petites communautés généralement disséminées dans les centres urbains: Biélorusses, Allemands, Mordves (de langue erzya), Lituaniens, Kurdes, Tabassarans, Juifs, Géorgiens, Ouïgours, Tadjiks, Lacks, Oudines, Bachkirs, Coréens, etc. Les populations du Turkménistan sont installées le long des frontières, laissant le centre du pays à peu près inhabité. C'est que la plus grande partie du Turkménistan est couverte par le désert de Karakoum, une terre stérile limitée par le fleuve Amou-Daria et l'Ouzbékistan au nord et bordée au sud par quelques oasis alimentées par le ruissellement des montagnes qui marquent la frontière avec l'Iran et l'Afghanistan.

Peuple Langue Appartenance linguistique Population %
Turkmènes turkmène famille altaïque 4 200 000 77,0 %
Ouzbeks ouzbek du Nord famille altaïque

401 700

7,3 %
Russes russe groupe slave 349 000 6,4 %
Kazakhs kazakh famille altaïque 112 000 2,0 %
Tatars tatar famille altaïque 49 600 0,9 %
Azéris (Azerbaïdjanais) azéri du Nord famille altaïque 42 200 0,7 %
Arméniens arménien isolat indo-européen 35 800 0,6 %
Baloutches baloutchi de l'Ouest groupe indo-iranien 35 700 0,6 %
Ukrainiens ukrainien groupe slave 22 200 0,4 %
Lesghiens lesghien famille caucasienne 13 100 0,2 %
Biélorusses biélorusse groupe slave 7 200 0,1 %
Bachkirs bachkir famille altaïque 5 900 0,1 %
Kurdes kurde groupe indo-iranien 5 500 0,1 %
Tadjiks tadjik groupe indo-iranien 3 900 0,0 %
Karakalpaks karakalpak famille altaïque 3 800 0,0 %
Coréens coréen famille coréenne 3 600 0,0 %
Juifs yiddish de l'Est groupe germanique 3 100 0,0 %
Mordves erzya famille ouralienne 3 200 0,0 %
Lacks lack famille caucasienne 3 000 0,0 %
Ossètes ossète groupe indo-iranien 3 000 0,0 %
Tchouvaches tchouvache famille altaïque 2 800 0,0 %
Darguines (Darguiniens) darguine (dargwa) famille caucasienne 2 000 0,0 %
Brahui brahui famille dravidienne 1 600 0,0 %
Ouïgours ouïgour famille altaïque 1 600 0,0 %
Roumains roumain langue romane 1 561 0,0 %
Pashtouns (Afghans) pashtou du Sud groupe indo-iranien 1 500 0,0 %
Géorgiens géorgien famille caucasienne 1 200 0,0 %
Bulgares bulgare groupe slave 1 100 0,0 %
Kirghiz kirghiz famille altaïque 800 -
Lettons letton famille ouralienne 700 -
Polonais polonais groupe slave 700 -
Tchétchènes tchétchène famille caucasienne 600 -
Avars avar famille caucasienne 600 -
Mari mari famille ouralienne 600 -
Lituaniens lituanien groupe balte 400 -
Tabassarans tabassaran famille caucasienne 177 -
Oudi oudi famille caucasienne 20 -
Esari turkmène famille altaïque - -
Goklen turkmène famille altaïque - -
Yomouds turkmène famille altaïque -
Chagataï chagataï famille altaïque - (éteint)  

Chacun des groupes ethniques parle sa langue maternelle. La langue la plus importante du Turkménistan est le turkmène parlé par 77 % de la population. Les autres langues sont l'ouzbek, le russe, le kazakh, l'arménien, l'ukrainien, le tatar, l'azéri (ou azerbaïdjanais), le baloutchi, l'ossète, ainsi que d'autres très petites communautés linguistiques (biélorusse, allemand, moldave, lituanien, géorgien, ouïgour, bachkir, tadjik, kurde, tabassaran, lack, oudine, coréen, etc.).

Le turkmène, l'ouzbek, l'azéri, le kazakh, le tatar sont des langues appartenant à la famille altaïque (groupe turcique), alors que le russe, l'ukrainien, l'arménien et le baloutchi relèvent de la famille indo-européenne; le russe et l'ukrainien font partie du groupe slave, tandis que le baloutchi et l'ossète sont issus du groupe indo-iranien.

Parmi toutes les langues minoritaires, c'est le russe qui demeure le grand gagnant : il est utilisé principalement au gouvernement, au Parlement, dans le monde du travail et dans les affaires. Au contraire, l'anglais, en tant que langue étrangère, n'est pas encore très répandu; il n'est parlé que dans les hôtels et lieux touristiques les plus fréquentés. Cela dit, comme dans la plupart des pays qui ont connu un changement rapide de tutelle, la langue anglaise est encouragée avec détermination par les Américains. Ceux-ci ont été parmi les premiers à tisser un réseau diplomatique dans les nouveaux États de l'Asie centrale. Il faut aussi compter sur le turc qui, depuis l'indépendance, a pris du poil de la bête. C'est que la Turquie investit beaucoup au Turkménistan, notamment dans l'immobilier, les infrastructures et l'éducation.

2.2 La langue turkmène

Le turkmène, appelé parfois turcoman, est parlé surtout dans le Sud, mais avec des aires dans le Nord-Est, le baloutchi est parlé dans le Sud-Est et l'ouzbek ainsi que le kazakh au nord. Le russe, l'ukrainien, l'arménien et le tatar sont parlés dans les centres urbains. Le turkmène est également parlé en Iran; il est très étroitement apparenté au karakalpak parlé en Ouzbékistan. La langue turkmène du Turkménistan est fragmentée en plusieurs variétés dialectales: le nokhurli, l'anauli, le khasarli, le nerezim, le yomud, le teke (tekke), le goklen, le salyr, le saryq, l'esari et le cawdur. Il existe une multitude d'autres variété dialectales qui proviennent des subdivisions tribales, comme l'abdal, l'agar, l'aleli, l'anau, l'arabadçi, l'änew, le bayat, le burkaz, le çeges, le düyeji, le hamdir, le hatar, le hazar, l'igdir, le kÿaç, le maniþ, le merkit, etc. Tous ces dialectes demeurent proches les uns des autres, les différences résidant dans le degré d'iranisation du vocabulaire (variétés méridionales), de russification (variétés septentrionales) ou de turquification. Les trois plus grandes tribus turkmènes sont les Tekke dans la partie centrale du pays, les Ersary dans le Sud-Est et les Ϋomud dans l'Ouest. 

La langue turkmène standard correspond à une variété littéraire élaborée par les Soviétiques sur la base des dialectes des tribus ÿomud et tekke, ces deux tribus s'étant partagé à l'époque les postes importants dans la République socialiste du Turkménistan. Généralement , les Tekke se sont accaparé le pouvoir politique, alors que les Ϋomud ont pris le contrôle de l'Administration. Parce que le turkmène a longtemps reposé sur la langue orale, il est demeuré une langue relativement pauvre au plan du vocabulaire. S'il a su conserver ses structures turciques dans sa grammaire et sa syntaxe, il a dû emprunter beaucoup de mots aux langues étrangères, surtout au russe, mais aussi à l'iranien (farsi) et à l'anglais. Néanmoins,  le turkmène est demeuré une langue proche du turc dans ses structures fondamentales, surtout depuis que le turkmène a adopté son nouvel alphabet dont les signes diacritiques se rapprochent sensiblement des deux langues.

2.3 Religion et alphabet

Les Turkmènes sont de religion musulmane sunnite. Lors de l'adoption de l'islam aux VIIe et VIIIe siècles, l'alphabet arabe s'implanta dans la région. Quand la population fut turquifiée après le Xe siècle, c'est naturellement dans cet alphabet que fut écrit le turkmène, et ce, jusqu'en 1920. Après le congrès de Bakou en 1926, alors que le Turkménistan entrait dans la sphère soviétique, le turkmène a été latinisé dans son écriture par des intervenants «étrangers», notamment des Turcs. Après 1940, l'alphabet cyrillique russe remplaça l'alphabet latin. Mais la loi no 1146 du 21 janvier 1993, votée par le parlement turkmène, a imposé un changement d'alphabet à la langue turkmène. Depuis le 1er janvier 1996, le turkmène est officiellement écrit dans un alphabet latin qui compte 30 lettres (neuf voyelles et 21 consonnes). Cet alphabet est différent de celui qui avait été adopté au début du siècle. En réalité, il s'agit moins d'un nouvel alphabet traduisant les réalités phonétiques et phonologiques du turkmène que d'une adaptation de l'alphabet cyrillique appliqué à la langue jusqu'en 1993.

Pour ce qui est de la liberté de religion, les autorités du Turkménistan semble manifester une grande intolérance vis-à-vis la dissidence religieuse. Depuis 1997, la Loi sur la liberté de conscience et d'organisation religieuse oblige les communautés religieuses à s'enregistrer auprès du gouvernement. Pour être reconnue, une religion doit prouver qu'elle compte au moins 500 croyants habitant un même district. Seuls deux groupes, l'Église orthodoxe russe et les musulmans sunnites, ont obtenu cet enregistrement officiel. Les individus appartenant à des groupes religieux non reconnus officiellement, par exemple l'Église arménienne apostolique, les baha'i, les bouddhistes, les hara krishna, les témoins de Jéhovah et les juifs, se sont vu refuser le droit d'exercer des activités religieuses publiques. Selon Amnesty International, il est très fréquent que des membres de minorités religieuses soient torturés ou maltraités par la police. De nombreux personnes d'ethnie turkmène ayant exprimé une croyance religieuse différente de celles officiellement reconnues ont été forcées à l'exil ou réinstallées de force dans une autre région du pays.

Les autorités turkmènes justifient leur loi pour des raisons de sécurité et de lutte anti-terroriste, mais il s'agit en fait d'un moyen pour le président Niazov  — le Turkmènebashi, c'est-à-dire «le père des Turkmènes» — d'exercer un contrôle accru sur sa population, notamment dans le domaine religieux.

3 Données historiques

Les Perses, les Macédoniens et les Grecs ont occupé le territoire actuel du Turkménistan durant l'Antiquité. On sait aussi qu'Alexandre le Grand conquit l'Asie centrale au IVe siècle, dont faisait partie l'actuel Turkménistan. C'est au VIe siècle que l'Empire perse s'empara du territoire. Puis, aux VIIe et VIIIe siècles, les Arabes prirent la région et commencèrent à islamiser les populations locales.

3.1 Les Turcs islamisés

Après les Arabes, ce fut le tour des Turcs ogoudes (ou oghuz), les ancêtres des Turkmènes actuels. Rappelons que les Turcs étaient originaires de l'Asie centrale et qu'ils avaient fondé un premier empire, celui des Seljoukides, lequel fut détruit en 1292 par les Mongols de Gengis Khan. L'une des tribus turques fut les Ottomans issus d'une tribu d'Asie centrale appartenant à la branche des Oghuz. Durant le XIVe, ils se rendront progressivement maîtres d'une grande partie de l'Asie mineure (l'Anatolie) et de plusieurs îles grecques, avant de s'emparer des Balkans et de l'Empire byzantin. Les Turcs entrèrent en contact avec l’islam par intermédiaire de la dynastie iranienne des Samanides, installés au Xe siècle en Transoxiane (l'actuel Ouzbékistan). Les Turcs s'islamisèrent au contact de l'armée samanide et l'islam cessa d’être seulement la religion des Arabes. L'alphabet arabe s'implanta dès lors dans l'écriture turque. À partir du Xe siècle, les Sassanides (une dynastie perse originaire du Fars, fondée par Ardachêr Ier, vers 224 de notre ère) et leurs alliés, les Turcs occidentaux, prirent la région de l'actuel Turkménistan qui devint la patrie des Turcs ogoudes (ou oghuz).

Le terme Turkmène semble avoir été employé dès cette époque (au Xe siècle) pour distinguer, d'une part, les Turcs ogoudes (ou oghuz) islamisés ayant immigré vers le sud dans les territoires de Seljuk, d'autre part, les Turcs non islamisés restés dans la steppe. Graduellement, le terme finit par être employé exclusivement pour désigner les musulmans ogoudes puisqu'au XIIIe siècle le terme Turkmène avait définitivement supplanté la désignation Oghuz. Néanmoins, l'origine du mot Turkmène reste obscur. Selon un étymologie populaire datant du XIe siècle, le mot proviendrait du Turc auquel s'est ajouté l'élément persan (iranien) -manand signifiant «ressemblant à un Turc». Pour leur part, les linguistes contemporains croient que l'élément -man (ou -men) joue le rôle d'une particule intensive et serait traduit par «Turc pur» ou «le plus Turc des Turcs».

Au XIIIe siècle, le pays fut incorporé à l’Empire mongol de Gengis Khan, puis au XIVe siècle à celui de Tamerlan. Lors de la conquête mongole, les populations de la région du Turkménistan s'identifiaient déjà comme un peuple distinct des Turcs de l'Empire ottoman : il s'appelaient Turkmènes. Ils furent repoussés plus loin dans le désert de Karakoum et le long de la mer Caspienne. Jusqu'à la première moitié du XVIe siècle, les Turkmènes demeurèrent concentrés dans quatre régions principales : le long de la côte du sud-est de la mer Caspienne, dans la péninsule de Mangyshlak (sur la côte nord-est de la Caspienne), autour des montagnes du Balkan et le long de la rivière Uzboy. C'est à cette époque que les Turkmène se formèrent en groupe tribaux très puissants. La plupart des tribus turkmènes furent divisées entre deux principautés ouzbek : le khanat de Khiva et le khanat de Boukhara (Bukhoro).  Les khans et les princes ouzbeks enrôlaient habituellement les Turkmènes dans leurs armées, surtout pour combattre les Perses. C'est pourquoi beaucoup de Turkmènes immigrèrent dans les centres urbains des khanats ouzbeks. Plus tard, entre les XVIIe et XIXe siècles, le chah de Perse, les khans de Khiva et les seigneurs féodaux d’Afghanistan luttèrent pour le contrôle du Turkménistan. La langue turkmène subit alors l'influence de la langue iranienne (le persan).

3.2 La domination russe

Durant les années 1870, le tsar de Russie s’intéressa à la région turkmène. Les Russes débarquèrent sur la côte orientale de la mer Caspienne et furent à l’origine de la création du port de Krasnovodsk (aujourd’hui Saparmurat-Türkmenbaşy, du nom du président Saparmourad Niazov et de son «livre saint»). En 1881, les Russes signèrent un accord avec les Perses et fixèrent la frontière actuelle entre le Turkménistan et l'Iran. En 1897 un accord semblable fut conclu entre les Russes et les Afghans. En l'espace de quelques années, les Russes construisirent un chemin de fer depuis Krasnovodsk (Saparmurat-Türkmenbaşy) sur la mer Caspienne jusqu'à Tchardjoou sur l'Amou-Daria en passant par les oasis sur la bordure sud du désert de Karakoum et par Achgabat et Merv.  Ce fut la première artère de chemin de fer de toute l'Asie Centrale, qui relia le port de Türkmenbaşy à la capitale Achgabat pour continuer vers Mari et Türkme-nabat, vers la frontière avec l'Ouzbékistan. Les zones urbaines ont commencé à se développer le long du chemin de fer. Les Russes prirent ainsi le contrôle de ce qu'ils appelèrent la Trans-Caspia (ou «province transcaspienne») avec le reste de l'Asie centrale. Mais, de tous les peuples de l'Asie centrale, les Turkmènes furent ceux qui présentèrent la résistance la plus forte contre l'expansionnisme russe.

Après la révolution russe d’Octobre (1917), les Turkmènes obtinrent une brève indépendance de la part de la Russie en établissant un gouvernement social-révolutionnaire. Cependant, l’Armée rouge reprit le contrôle de la région et, dès 1920, le Turkménistan fut divisé entre la République socialiste soviétique autonome du Turkestan et les républiques populaires soviétiques de Boukhara et de Khorezm. En 1924, la République socialiste soviétique fédérée du Turkménistan fut créée dans le cadre du redécoupage administratif de l’Asie centrale. Bien que les Soviétiques aient tenté d'en minimiser l'importance, beaucoup de Turkmènes trouvèrent la mort dans les mouvements de résistance contre les forces armées de Moscou. Dans les années trente, les Soviétiques réussirent à tenir fermement la république turkmène sous leur contrôle. La politique des nationalités du Parti communiste de l'Union soviétique favorisa le développement d'une élite turkmène pro-russe. Après 1926, l'alphabet latin des Turcs remplaça l'alphabet arabe dans la transcription du turkmène; cet alphabet était alors très proche de celui adopté par la Turquie de Mustapha Kemal Atatürk.


La RSS du Turménistan

Puis, dans les années quarante, Joseph Staline imposa l'alphabet cyrillique à la langue turkmène, ainsi d'ailleurs que, dans les autres républiques voisines, pour le kazakh, l'ouzbek, le kirghiz, le tadjik, le gagaouze et le tatar. Afin de faire correspondre l'alphabet cyrillique aux  phonèmes du turkmène, des signes diacritiques furent ajoutés... avec plus ou moins de succès. Durant plus de cinquante ans, l'alphabet cyrillique est resté l'écriture des Turkmènes. Les élites au pouvoir ainsi que la population furent scolarisées au moyen de cet alphabet, conjointement à un apprentissage intensif du russe.

3.3 Le Turkménistan indépendant: le règne de Niazov

Saparmourad Niazov, ex-premier secrétaire du Parti communiste turkmène, a accédé à la présidence du Turkménistan en 1985, à l'époque où la pays faisait partie de l'Union soviétique. En 1990, la langue turkmène fut déclarée langue officielle de la République. Ce fut la Loi sur la langue de la République socialiste soviétique du Turkménistan, adoptée le 20 mai de la même année. À la suite de l'effondrement de l'URSS, le Turkménistan proclama son indépendance le 27 octobre 1991. Le résultat officiel du référendum révéla que  94 % de la population était en faveur de l'indépendance. Après l'adoption de la Constitution, le 21 juin 1992, lors d'un nouveau scrutin présidentiel, Saparmourad Niazov avait recueilli 99,5 % des suffrages, alors qu'il était le seul candidat à briguer la magistrature suprême. Dès lors, les mouvements nationalistes favorisèrent la turkménisation de la société. Dès 1990, le turkmène était devenu la langue officielle de la République. C'est en adoptant l'idéologie nationaliste que Niazov a réussi à survivre à la dislocation de l'URSS. Il allait peu à peu construire un royaume ubuesque, coupé du monde.

- La turkménisation

Le gouvernement de Saparmourad Niazov commença à prendre des mesures pour faire apprendre la langue turkmène aux fonctionnaires, aux enseignants, aux médecins, etc. Dans la plupart des entreprises, établissements d'enseignement et hôpitaux, des cours obligatoires de turkmène furent dispensés aux employés.  Une résolution fut adoptée en 1992 afin de rebaptiser les noms de lieu russes par des dénominations turkmènes. C'est alors que les noms de nombreuses rues et de plusieurs bâtiments ont été remplacés par des héros turkmènes. Les tribus turkmènes furent «incitées» à redevenir nomades, une sorte de retour en arrière, à la situation avant l’arrivée des Russes. Les centres sanitaires et médicaux du pays furent fermés afin de revenir à une médecine traditionnelle.

L'objectif  était de donner un «visage turkmène» au pays, mais le bilinguisme turkmène-russe est demeuré fréquent, surtout dans les villes.  Niazov fut réélu en 1992 avec 99,5 % des votes; on lui décerna la palme de l'Ordre du héros du peuple turkmène. Le Parlement turkmène lui a donné le titre de Turkmenbachi, ce qui signifie «le père des Turkmènes», qui s'est ensuite autoproclamé «prophète». Depuis, les portraits du Turkmenbachi sont présents dans la plupart des rues et sur la façade de tout bâtiment public. 


Billet de banque de 1000 manats
à l'effigie du président Niazov

En 1993, l'anglais a reçu le statut de «seconde langue officielle», mais le russe est demeuré une langue bien plus importante au sein de l'État et de l'Administration. La même année, le président Niazov a publié un décret pour remplacer l'alphabet cyrillique par l'alphabet latin, qui devait devenir l'écriture officielle en 1996. Le Turkménistan a également opté pour une monnaie propre, le manat, en remplacement du rouble russe.

Le 15 janvier 1994, le président Saparmourad Niazov (écrit aussi Saparmyrat Niyazov) fit plébisciter le prolongement de son mandat jusqu’en 2002. En décembre 1999, le Parlement turkmène a aboli toutes les restrictions constitutionnelles concernant la durée du mandat présidentiel, faisant ainsi de lui le «président à vie» de la République. La loi précise que «le premier président élu par le peuple entier bénéficie du droit exclusif à une présidence à vie».

Le 1er janvier 1996, le nouvel alphabet latin entrait officiellement en vigueur pour écrire la langue turkmène. Rappelons que cet alphabet est différent de celui qui avait été adopté au début du siècle. En réalité, il s'agit d'une adaptation de l'alphabet cyrillique appliqué auparavant au turkmène.

- La Turquie

Depuis l'indépendance, la Turquie a toujours occupé une place de choix dans la coopération économique et culturelle avec le Turkménistan. Cette nouvelle situation s'explique en raison des origines communes des deux pays et des courants nationalistes très orientés vers le monde turcophone. Les nombreux voyages des présidents du Turkménistan et de la Turquie n'ont fait qu'intensifier et améliorer les rapports entre les deux États. Ces visites ont donné l'occasion de rappeler les origines communes des deux peuples, mais également de souligner la communauté linguistique et religieuse. Les Turcs ont su occuper les créneaux vacants de l'économie turkmène et sont devenus aujourd'hui les nouveaux bâtisseurs du pays, que ce soit pour les hôtels, les restaurants, la réfection des édifices publics, les aéroports, etc. Bref, la plupart des travaux réalisés dans la capitale d'Achgabat sont du «made in Turkey». Cette mainmise de l'économie turque a nécessairement des répercussions sur la langue turkmène.  Il n'est pas surprenant que le gouvernement d'Ankara ait réussi à influencer le gouvernement turkmène dans l'adoption du nouvel alphabet latin. Aujourd'hui, les différences diacritiques entre l'écriture turque et l'écriture turkmène sont minimes, ce qui a entraîné l'emprise des imprimeurs et éditeurs turcs pour l'impression des nouveaux manuels scolaires.

Afin de promouvoir la paix et la compréhension dans le monde, le président Saparmourad Niazov a décidé de lancer ses précieux chevaux de race dans un rallye équestre à travers les cinq continents. Niazov a déjà attelé ses chevaux de race akhal-teke (ou akhaltekin), célèbres pour leur rapidité et leur endurance, au service de la diplomatie de son pays désertique, en offrant quelques exemplaires aux grands dirigeants du monde, dont le Chinois Jiang Zemin, le Britannique John Major, le Français François Mitterrand et les deux présidents russes, Boris Eltsine et Vladimir Poutine.

- Les droits humains

Pendant ce temps, la situation des droits humains au Turkménistan est devenue extrêmement préoccupante. Elle s'est encore aggravée après la tentative d'assassinat présumée du président Saparmourad Niazov en novembre 2000. En effet, depuis, de nombreux Turkmènes (dont des femmes et des enfants) ont subi des mises en détention, du harcèlement, des expulsions et des spoliations. Des informations dignes de foi font état de torture et de mauvais traitements en détention, car de nombreuses personnes ont été condamnées à de lourdes peines de prison, allant jusqu'à l'emprisonnement à vie, après des procès manifestement inéquitables, au cours desquels ces personnes ont été reconnues coupables d'avoir participé à l'attentat présumé.

Puis la Déclaration des différents actes illégaux de haute trahison et les mesures de sanction contre les traîtres a été adoptée par l'Assemblée du peuple. Ce texte précise que sont considérés comme des crimes de haute trahison «tous les efforts de semer le doute au sein du peuple quant à la politique intérieure ou extérieure du premier président et président permanent du Turkménistan, Saparmourad Turkmenbachi le Grand». Ce serait aussi une façon de mettre au pas certaines minorités comme les Russes et les Ouzbeks. Ce fut une réussite, car plus de 200 000 Russes ont fini par quitter le pays. En général, il s'agissait de professionnels fortement qualifiés, tels que des médecins, des enseignants, des ingénieurs, des ouvriers spécialisés, etc. Le départ des Russes du Turkménistan a grandement affecté l'économie du pays qui a versé dans le totalitarisme.  

- Le culte de la personnalité

Le président Niazov, le Turkmenbachi («le père des Turkmènes»), qui se considérait comme le «refondateur» du pays, le «redécouvreur» de l'identité turkmène, utilisa les deniers de l'État pour célébrer son culte de la personnalité; il fut souvent comparé à Saddam Hussein (Irak), à Kim Jong-il (Corée du Nord) et à Enver Hoxha (Albanie). Niazov s'est fait construire de nombreuses statues aux quatre coins d'Achgabat, généralement en or, dont certaines ont coûté plusieurs dizaines de millions de dollars/pièce. Son portrait figure aussi sur un grand nombre d'emballages alimentaires, que ce soit de la bière, du savon, des sacs de voyage ou des produits en conserve. En fait, Niazov, qui monopolisait le pouvoir en cumulant les fonctions de chef de l'État et de chef du gouvernement, se comparait à Mustapha Kemal Atatürk, «le père des Turcs». Niazov a exigé d'être déclaré «prophète» par le Conseil populaire (un conseil des aînés qui remplace le Parlement quand c'est jugé nécessaire).

Le président à vie a également rebaptisé de nombreux noms de lieu destinés à être plus conformes à l'idéologie du «père des Turkmènes». Si la capitale, Achgabat, a conservé son nom («ville de l'amour»), le grand port de la mer Caspienne, Krasnovodsk, s'appelle maintenant Turkmenbachi. En 2002, le président Niazov a décidé que l'année civile devait «avoir un calendrier avec des mois évoquant des personnalités nationales»:

Janvier = Turkmènebashi («le père des Turkmènes») Juillet = Gorkou (héros turkmène d'une saga épique)
Février = Baidar (drapeau) Août = Arp Arslan (guerrier turkmène médiéval dans l'empire Seldzhuk)
Mars = Novrouz (arrivée du printemps) Septembre = Rukhnama (le livre saint du président)
Avril = Gourbansoltan Edjé (non de la mère du président) Octobre = Garaschsizlik (l'Indépendance)
Mai = Makhtoum Kouli (poète turkmène) Novembre = Sandjar (nom d'un sultan du XIIe siècle durant l'empire Seldzhuk)
Juin = Ogouz Khan (nom du commandant fondateur du pays) Décembre = bitaraplik (neutre, qualificatif du pays)

Le président Niazov aurait aimé que le mois d'avril porte le nom intégral de sa mère (décédée en 1948 lors d'un tremblement de terre), Gourbansoltan Niazova, consacrée «héroïne nationale», mais les députés ont plutôt choisi le nom de «maman Gourbansoltan», qui devient ainsi «la tante de tous les Turkmènes». Les jours de la semaine ont également été renommés. Le lundi est devenu le «jour principal» (Bash Gyun), mardi, le «jour jeune» (Yash Gyun), mercredi, le «jour favorable» (Khosh Gyun), jeudi, le «jour juste» (Sogap Gyun), vendredi n'a pas changé (Anna Gyun), samedi, le «jour de l'esprit» (Rukh Gyun) et dimanche le «jour du repos» (Dynch Gyun). Cela dit, les calendriers turkmène et chrétien sont tous deux employés dans le pays.  Le président a aussi déclaré qu'un «jeune homme» est âgé de plus de 25 ans mais n'a pas encore célébré son 37e anniversaire. Il a interdit l'utilisation des termes tels que «vieux/vieille» et «vieillesse». Conformément au décret du Turkmenbachi, un homme âgé entre 61 et 73 ans a atteint l'«âge prophétique»; quand il a plus de 73 ans, il est dans l'«âge inspiré». Pour sa part, Niazov est récemment entré dans l'«âge prophétique» (il est né en 1940).

En 2003, le président Niazo a révoqué l'accord avec la Russie permettant la double citoyenneté aux russophones du Turkménistan. Beaucoup de Russes ayant la double nationalité russo-turkmène ont dû choisir, en date du 22 juin, d'opter pour la nationalité russe ou la nationalité turkmène. Ce décret, qui stipulait que les Russes perdraient du même coup leur propriété au Turkménistan, a provoqué une vague de départs pour la Russie. Certains observateurs laissent entendre que ce mouvement d'évincer la minorité russe a été sanctionné par Moscou en guise de récompense à Niazov pour une lucrative affaire de gaz signée le 10 avril 2003; le président Poutine de Russie aurait «vendu» les Russes du Turkménistan pour du gaz. De toute façon, le président Poutine ne devait pas savoir quoi faire de ces Russes!

Dans toute l'Asie centrale, le président Niazov a été perçu comme la figure la plus caricaturale des régimes autoritaires qui, délivrés du totalitarisme soviétique, ont sombré dans l'autocratie. Le gouvernement turkmène ne tolérait aucune opposition, limitant les libertés politiques et civiles et contrôlant sévèrement les médias. L'organisme Amnesty International a demandé aux autorités du Turkménistan d'introduire rapidement des réformes fondamentales du droit et des institutions du pays, afin de respecter les obligations du Turkménistan envers le droit international relatif aux droits humains, et d'apporter des améliorations significatives en cette matière. Il semble que la communauté internationale ait oublié le Turkménistan depuis longtemps. Le régime est rongé par la corruption et reprend les travers les moins nobles des anciennes républiques soviétiques. Au mois d'août 2002, le Conseil du peuple avait rendu perpétuel le mandat présidentiel de Niazov, mais le «Turkmenbachi» avait déclaré officiellement qu'une présidentielle aurait quand même lieu après 2008. Soucieux de redorer son image en Occident, Niazov a, en 2004, interdit ses portraits dans les rues au nom de la «lutte contre le culte de la personnalité», mais les statues et les dénominations publiques en son honneur sont restées intactes.

Évidemment, dans les conversations privées, certains Turkmènes critiquaient la mégalomanie de leur «président-à-vie» à qui on prêtait le désir de se faire bientôt reconnaître comme...  Dieu. D'autres n'appréciaient guère sa politique concernant l'éducation qui provoquerait «de grands dégâts», car Niazov a supprimé l’enseignement des langues étrangères, ramené la durée de la scolarisation obligatoire de douze à dix ans et invalidé tous les diplômes supérieurs obtenus hors du pays après 1993. Sous sa présidence, le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur, de 40 000 lors de la dernière décennie soviétique, est tombé à 6500. Dans sa logique totalitaire, Niazov avait interdit les cirques, l'opéra et les bibliothèques. Certains le traitaient de fou, mais au moins il n'embêtait pas ses voisins, dont quelques-uns sont, comme lui, des despotes et des caciques.

Enfin, de plus en plus de Turkmènes rêvaient d'un avenir sans leur «grand leader», c'est-à-dire leur Grand Guide. Depuis son accession à l'indépendance en 1991, le Turkménistan n'a entrepris aucune réforme importante si ce n'est l'introduction dans tous les établissements d'enseignement du Rukhnama, le livre saint du président, publié en turkmène en 2001 et en russe en 2002. Dans sa mégalomanie, le président Niazov en a fait presque le seul ouvrage disponible dans le pays. Depuis les dernières années, Niazov cumulait tous les pouvoirs: à la fois président, premier ministre, chef des armées et leader du Parti démocratique, l'unique formation politique existant officiellement au Turkménistan.

- La mort du mégalomane

Puis, le 21 décembre 2006, le président Niazov est subitement décédé à 66 ans d'un arrêt cardiaque, mais il aurait déjà été affecté par des problèmes de santé depuis quelques années. En 1997, le président turkmène avait subi en Allemagne un pontage coronarien et, depuis, des chirurgiens du cœur allemands se rendaient régulièrement à Achgabat. On croit aussi que l'ex-dictateur aurait pu être empoisonné trois jours avant son décès officiel.

Comme d'autres dictateurs avant lui, Niazov n'a pas prévu de successeur. Sa mort crée nécessairement un vide ouvrant la voie à toutes les convoitises. Ce pays tombera-t-il désormais dans le giron des États-Unis, qui voudraient déménager leurs bases militaires au Turkménistan (après avoir été chassés de l'Oubékistan), ou basculera-t-il dans celui de la Russie? Quoi qu'il en soit, la période de transition créera une certaine instabilité dans une région déjà explosive, mais une chose est certaine: le Turkménistan ne deviendra pas soudainement, comme par enchantement, une terre de libertés et il y a fort à parier que la continuité politique et idéologique sera assurée pendant un certain temps, pendant que le Roukhnama servira encore de guide politico-spirituel dans le pays.

- La nouvelle présidence

Le 11 février 2007, le Turkménistan avait un nouveau président: Gourbangouly Berdymoukhammedov, élu avec près de 90 % des suffrages, à l'issue d'un scrutin auquel participaient pour la première fois plusieurs candidats, mais ces élections ont été considérées comme ni libres ni équitables par les nations occidentales. Cependant, tous ces prétendants étaient membres du seul parti politique autorisé, le Parti démocratique.  Quant à Berdymoukhammedov, il était vice-premier ministre et très proche de Niazov; on dit même qu’il serait son fils illégitime. Le nouveau président a promis «à tous l'accès à l'Internet» et a déclaré que chaque Turkmène devait «parler au moins trois langues», alors que le Turkménistan gouverné par Niazov était devenu l'un des pays les plus fermés au monde. Berdymoukhammedov a aussi procédé à quelques réformes modestes, comme la suppression du serment de loyauté quotidien au chef de l'État, question de modérer les excès de Niazov qui, en vingt-et-un ans de pouvoir, a fondé l'un des régimes les plus répressifs et opaques, qui puisse exister. Selon Mme Nicola Duckworth, directrice du programme Europe et Asie centrale d'Amnesty International, ces mesures paraissent bien modestes:

Faire devenir réalité la promesse pré-électorale d'accorder à tous l'accès à Internet serait une avancée appréciable. Toutefois, il faut faire beaucoup plus – les médias sont toujours tous sous contrôle de l'État, l'accès à Internet est étroitement surveillé par le ministère de la Sécurité nationale et des militants des droits humains sont emprisonnés ou risquent des représailles. La liberté d'expression et d'association est un préalable crucial à l'engagement actif de la société civile. Le nouveau président et son gouvernement doivent rapidement engager des réformes pour mettre le droit et la pratique au Turkménistan en conformité avec les obligations du pays au regard du droit international relatif aux droits humains.

Quoi qu'il en soit, il subsiste encore d'énormes difficultés pour que la population du Turkménistan ait un réel accès au monde par l'Internet, dont notamment le coût excessivement élevé du service (l’équivalent d’environ 10 $ US l’heure ou 6,7 €), le manque de fiabilité des connexions, les filtres bloquant l’accès à de nombreux sites Web et la surveillance étroite exercée sur les courriers électroniques. En outre, il est toujours impossible pour un individu d’obtenir une connexion Internet à son domicile.

Mais le nouveau président va fort probablement suivre les traces de son mégalomane prédécesseur : en juillet 2007, il fêtait son cinquantième anniversaire en s'autodécorant de l'ordre de la Mère patrie, une breloque d'or et de diamant pesant près d'un kilo, afin de reconnaître son «oeuvre immense», le tout complété d'une augmentation de 30 % de son salaire. Quant aux réformes, la plupart des observateurs n'y voient encore aucun changement important et soulignent le peu d’avancées dans la liberté civique et les droits de l’homme. En réalité, le Turkménistan est resté le même que sous Niazov. Dans ces conditions, on ne voit pas comment les minorités linguistiques pourraient bénéficier d'une place honorable dans ce pays, et ce, d'autant plus que les fonctionnaires locaux et les forces de police ne cessent de les maintenir sous leur menace.

Entre-temps, le nouveau président a signé un décret de réintroduction de la langue russe dans toutes les écoles. De plus, alors que l'État se prétend laïc, les autorités annoncent vouloir réhabiliter l’islam et les traditions islamiques, mais dans une religion très encadrée par l’État.

4 La politique linguistique sous le régime soviétique

Sous le régime soviétique, le russe était la langue officielle la langue officielle de l'Union, alors que chacune des langues dites «titulaires» l'était dans chacune des républiques. Même si le russe n'a jamais été déclaré formellement langue officielle, ni par l'Union ni par aucune république, pas même pas en Russie (1978), il a toujours joui dans les faits du statut de langue officielle jusqu'en 1991.

4.1 L'égalité des langues titulaires et du russe

Quand on lit la Constitution du 13 avril 1978 du Turkménistan, on constate que l'accent est mis sur l'égalité de toutes les langues de l'ex-URSS. En réalité, la politique linguistique du Turkménistan soviétique était tout axée sur l’égalité des droits linguistiques de tous les citoyens, surtout ceux des russophones, et sur le développement harmonieux de toutes les nations et ethnies de l’URSS. C'était une façon de banaliser toutes les langues nationales (ou tutélaires) et d'accorder un statut privilégié au russe. C’est ainsi qu’on pouvait lire aux articles 32 et 34:

Article 32

1) Les citoyens de la République socialiste soviétique du Turkménistan sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.

2) L'égalité en droit des citoyens de la RSS du Turkménistan est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

1)
Les citoyens de la RSS du Turkménistan de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.

2) L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.

3) Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Cela dit, le turkmène, pas plus que le russe, ne bénéficiait du statut de langue officielle. Cette absence de statut pour le russe n'empêchait pas les russophones de jouir de tous les droits et privilèges de la langue officielle de l'Union. À cette époque bénie, la vie était facile pour les russophones vivant dans les républiques de l'Union, au Turkménistan comme ailleurs. En effet, ces derniers bénéficiaient de tous les avantages d’une majorité fonctionnelle qui n’avait pas besoin d’être bilingue; ils détenaient les clés de la domination économique, sociale, culturelle, etc. Mais les temps ont changé pour la minorité dominante!

4.2 L'éducation et la justice

En éducation, les Russes pouvaient exiger que leurs enfants reçoivent leur instruction uniquement en langue russe (art. 43 de la Constitution de 1978):

Article 43

1)
Les citoyens de la RSS du Turkménistan ont droit à l'instruction.

2) Ce droit est garanti par la gratuité de tous les types de formation, par la réalisation de l'enseignement secondaire obligatoire universel de la jeunesse, par le vaste développement de l'enseignement secondaire spécialisé, de l'enseignement professionnel et technique et de l'enseignement supérieur sur la base du rapport de l'enseignement avec la vie et avec la production; par le développement des cours par correspondance et des cours du soir; par l'octroi de bourses du gouvernement et d'avantages aux élèves et aux étudiants; par la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle; par la création de conditions pour l'autodidaxie.

 En matière de justice, il en était ainsi dans la procédure judiciaire (art. 159): 

Article 159

1)
La procédure judiciaire dans la RSS du Turkménistan est conduite dans la langue turkmène ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée.

2) Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

Malgré tout, les Turkmènes n'ont jamais beaucoup fréquenté les écoles russes. Ces dernières étaient, dans les faits, réservées aux Russes et à la plupart des minorités nationales telles que les Ouzbeks, les Kazakhs, les Arméniens, les Ukrainiens, les Tatars, les Azéris ou les Baloutches. Le russe était la langue des communications interethniques. C'est pourquoi cette langue avait un prestige supérieur au turkmène. Beaucoup de fonctionnaires non turkmènes avaient de la difficulté, dans les centres urbains, à s'exprimer en une autre langue que le russe. Ajoutons aussi que le turkmène était relégué au second plan comme langue de travail, sauf dans les régions rurales. On comprendra que, dans ces conditions, les milieux nationalistes aient trouvé un terrain propice à leurs revendications, bien que la russification n'ait jamais été aussi avancée que, par exemple, en Biélorussie.

La situation commença à changer vers la fin du régime soviétique, notamment avec l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir et la perestroïka, puis la chute du mur de Berlin, l'effondrement des régimes communistes, la fin du monopole politique des partis communistes, etc. 

5 La politique linguistique actuelle

Le gouvernement turkmène a adopté une politique linguistique à deux volets: l'une concerne la langue turkmène, l'autre, les langues étrangères. Le premier volet — la turkménisation — est orienté de telle sorte que le nationalisme de l'État puisse satisfaire la vaste majorité de la population; le second volet est destiné à assurer une certaine ouverture culturelle et économique sur le monde, d'où le recours aux langues telles que le russe, l'anglais, le turc, voire le français. L'article 13 de la Constitution du 18 mai 1992 proclame que le turkmène est la langue officielle du Turkménistan. En même temps, l'article 17 garantit l'égalité des droits et des libertés de tous les citoyens, indépendamment de la nationalité, de l'origine ethnique et... de la langue:

Article 13

Le turkmène est la langue officielle du Turkménistan.

Article 17

Le Turkménistan garantit l'égalité des droits et des libertés de ses citoyens et aussi l'égalité des citoyens devant la loi indépendamment de la nationalité, de l'origine ethnique, des titres de propriété, du statut officiel, du domicile, de la langue, des convictions religieuses ou politiques privilégiées, ou de l'adhésion à un parti politique.

Article 36

Les citoyens du Turkménistan ont le droit à la liberté dans la création artistique, scientifique et technique. Les droits de propriété intellectuelle et les intérêts juridiques des citoyens dans les domaines de la création technique et l'activité artistique, littéraire et culturelle sont protégés conformément à la loi. Le gouvernement facilite le développement de la science, la culture, l'art, l'art populaire, le sport et le tourisme.

Effectivement, la Constitution prévoit bel et bien que les locuteurs parlant d'autres langues (p. ex., l'ouzbek, le kazakh, l'arménien, l'ukrainien, le tatars, l'azéri, le baloutchi et l'ossète) ont le droit d'employer leur langue maternelle. Selon l'article 3 (par. 1) de la Loi sur la langue , le gouvernement du Turkménistan doit créer des conditions à l'usage et au développement libre des langues des peuples vivant sur le territoire de la République: «La RSS de Turkménistan crée des conditions à l'usage et au développement libre des langues des peuples vivant sur le territoire de la République.» En même temps, la République assure l'étude de la langue officielle à ses citoyens et manifeste le souci dans le développement du bilinguisme de la nation et du sentiment national russe.

Toutefois, la priorité politique au moment de l'indépendance a consisté à construire une nouvelle nation. C'est pourquoi le gouvernement a tenté de favoriser d'abord la fierté nationale turkmène, notamment dans sa politique linguistique. On peut cependant se demander comment peut-on accorder le statut de «langue officielle» à une langue (le turkmène) et donner en même temps des droits similaires à tous les locuteurs des autres langues! Cela peut sembler inconciliable, mais apparemment pas pour les Turkmènes pour qui il s'agit d'un «compromis acceptable» ou d'un «accommodement raisonnable». Il reste à vérifier dans la pratique jusqu'à quel point le respect des autres langues a été tenu en compte.

La politique linguistique est décrite dans la Loi sur la langue adoptée le 20 mai 1990, à la veille de l'indépendance. Cette loi, qui proclame le turkmène comme langue officielle, compte 36 articles traitant des droits linguistiques des citoyens. La loi garantit l'emploi de la langue turkmène par l'État dans l'Administration, la justice, les entreprises, le système d'éducation ainsi que dans les domaines de la culture et de la science. Elle réglemente également l'usage des toponymes et l'emploi des langues dans les médias. Toutefois, la loi sur la langue accorde au russe le statut de langue des communications interethniques. En effet, l'article 2 de la Loi sur la langue précise que «les langues des relations internationales dans la RSS du Turkménistan sont la langue officielle et le russe». Voici le libellé des articles 1 et 2 de la Loi sur la langue :

Article 1er

1) La langue officielle de la RSS du Turkménistan est turkmène.

2) La RSS du Turkménistan assure la protection de l’État sur le turkmène et manifeste le souci de son développement général et son application active dans les pouvoirs et organismes publics, dans l’économie, l'éducation publique, la culture, l’équipement technique, le secteur des services, l'information massive et d'autres domaines de la vie publique.

3) Le statut du turkmène en tant que langue officielle ne doit pas léser les droits constitutionnels des citoyens des autres nationalités résidant dans la RSS du Turkménistan à se servir de la langue de leur nationalité.
 
Article 2

Les langues des relations internationales dans la RSS du Turkménistan sont la langue officielle et le russe.

La loi linguistique ne concerne pas l'application des langues dans la vie privée, les contacts interpersonnels, les établissements et les organismes privés ainsi que les activités religieuses.

5.1 Les langues de la législation

Dans le domaine de la législation, le turkmène est la langue officielle, mais les lois sont adoptées en deux versions, l'une en turkmène, l'autre en russe. Cette pratique semble conforme aux dispositions de l'article 6 de la Loi sur la langue:

Article 6

1) Dans les pouvoirs publics et l’administration, les organismes de la RSS du Turkménistan, le travail de bureau est effectué dans la langue officielle. Les actes des pouvoirs publics et de l’administration sont adoptés dans la langue officielle et ils sont publiés dans la langue officielle et en russe.
 
2) Les congrès, sessions, conférences, plénums, séances, réunions et discussions sont faites dans la langue officielle. Pour les personnes ne possédant pas la langue officielle, la traduction est assurée pour la langue russe ou en autant que possible pour une autre langue. Les participants ont le droit de choisir la langue de leur intervention. Les documents et les décisions de leurs activités sont rédigés dans la langue officielle.

3) Dans la RSS du Turkménistan, la langue de travail des activités internationales, dans toute l'Union et entre les républiques, ainsi que les problèmes de traduction, est définie par leur comité d'organisation.

4) Les pouvoirs publics, l’administration et les organismes des collectivités locales avec une majorité formées d'une autre nationalité peuvent utiliser, à côté de la langue officielle, la langue maternelle.

Cet article imposant une sorte de bilinguisme turkmène-russe devait rester en vigueur jusqu'au 1er juillet 1999. Durant une grande partie de la décennie quatre-vingt-dix, la plupart des lois du Parlement (le Mejlis) étaient encore rédigées en russe, puis traduites en turkmène. Les pratiques réelles des dirigeants politiques révèlent que le turkmène était utilisé surtout dans les communications publiques, et que le russe était systématiquement employé dans les réunions de travail.

Puis, au milieu de la décennie, le président Saparmourad Niazov a rendu obligatoire l'usage du turkmène lors des réunions du cabinet et pour tous les représentants officiels du gouvernement. Certains représentants de haut rang ont été publiquement critiqués par le président pour leur méconnaissance de la langue turkmène. Les députés parlent maintenant presque exclusivement en turkmène lorsqu'ils sont turkmènes, mais en russe pour ceux qui ne maîtrisent pas bien la langue officielle. Il n'y a pas de traduction du turkmène vers le russe.

5.2 Les langues de la justice

L'article 106 de la Constitution précise bien que, dans un tribunal, la procédure judiciaire est conduite dans la langue officielle et que les personnes qui ne parlent pas cette langue ont le droit de recourir aux soins d'un interprète afin de pouvoir s'exprimer dans leur langue maternelle.

Article 106

La procédure judiciaire est conduite dans la langue officielle. Les personnes qui ne parlent pas la langue de la procédure judiciaire lorsqu'elles participent à une cause sont assurées de leurs droits d'être mis au courant du sujet de l'affaire, de participer à la cause par le moyen d'un interprète et de pouvoir s'exprimer au tribunal dans leur langue maternelle.

L'article 35 de la Loi sur la langue rappelait déjà cette interdiction de discriminer des citoyens pour des motifs linguistiques dans les tribunaux.

Article 35

L'infraction aux droits des citoyens dans le choix de la langue d’enseignement et de la formation, l’appel aux organismes publics de l’État, aux tribunaux et autres agences de protection de la loi, la discrimination des citoyens pour des motifs linguistiques, l'établissement des privilèges illégaux par des attributs linguistiques, ainsi que d'autres dérogations à la Loi sur la langue de la RSS du Turkménistan sont interdits.

Mais, avec les années, ces dispositions ont été de moins en moins appliquées, sauf pour les locuteurs russophones. En fait, toutes les minorités qui ne connaissent pas ou s'expriment mal dans la langue officielle ont recours au russe, jamais à leur langue maternelle. Faire appliquer leurs droits équivaudrait à être reconnu automatiquement coupable. D'ailleurs, le système judiciaire turkmène souffre de graves problèmes, car la plupart des juges sont inféodés au régime au pouvoir. La justice n'est pas indépendante du pouvoir politique au Turkménistan. Selon Amnesty International, il est fréquent que les autorités turkmènes aient recours aux accusations et condamnations sans preuves, sinon à la détention arbitraire, voire à la menace et à la torture. Des détenus se sont vu refuser leur libération parce qu'ils n'avaient pas voulu jurer allégeance au président Niazov sur le Rukhnama. Le public n'est pas admis dans les tribunaux, tout se déroulant à huis clos. Bref, les droits de la personne ne sont pas assurés dans les tribunaux du Turkménistan. De là à assurer les droits linguistiques, ce serait grandement exagéré.

5.3 Les langues de l'Administration publique

Au moment de l'adoption de  la Loi sur la langue en 1990, le bilinguisme était de rigueur dans l'Administration publique. Les articles 10 et 11 de cette loi sont très clairs à ce sujet: il est obligatoire pour un employé de l'État d'avoir une connaissance suffisante du turkmène pour remplir adéquatement ses fonctions, et de parler le russe.

Article 10

Les employés des entreprises,  institutions et organismes de la RSS du Turkménistan sont dans l’obligation de connaître la langue officielle à un degré suffisant pour remplir leurs fonctions officielles. Ces personnes répondent aux demandes et plaintes des citoyens de l’État en russe ou dans une autre langue acceptée par les parties.

Article 11

1) Les documents officiels sont distribués aux citoyens par les pouvoirs publics et l’administration, les institutions, entreprises et organismes de la RSS du Turkménistan dans la langue officielle ou en russe, ou dans les deux langues.
 
2) Les documents officiels distribués aux citoyens à leur résidence, les travaux confirmant leur adhésion dans les organisations publique, les actes juridiques portant sur l’état civil, etc., sont rédigés dans la langue officielle et en russe.  

D'ailleurs, tous les documents officiels doivent être publiés dans les deux langues. Ces articles devaient rester en vigueur jusqu'au 1er juillet 1995, mais le gouvernement a étendu ce délai jusqu'en décembre 1999. Depuis lors, beaucoup de fonctionnaires ont été destitués; ce sont surtout des Russes et des représentants d'autres minorités. Aujourd'hui, seule une poignée de non-turcophones occupe des emplois d'importance dans les ministères et la plupart des postes vacants sont maintenant interdits à ceux qui ne parlent pas le turkmène. Suite à ces restrictions, beaucoup de Russes ont considéré leur situation comme se détériorant et ont demandé la citoyenneté russe afin de quitter le pays. Qui plus est, on ne permet plus aux représentants des minorités ethniques de tenir des postes dans des domaines tels que la justice, l'armée, la police, la finance, etc. La plupart des Ouzbek, des Kazakh et des Arméniens ont été démis de leurs fonctions. 

Dans la pratique, l'Administration a été turkménisée, même si le russe a conservé ses prérogatives. Toutefois, ce sont les fonctionnaires russophones ou appartenant aux minorités qui ont été soumis à la discrimination, pas les citoyens. Ces derniers peuvent recourir au turkmène ou au russe sans inconvénient. Les faits révèlent que presque tous les membres des minorités nationales ont recours au russe plutôt qu'au turkmène qu'ils connaissent généralement mal. Il demeure indispensable de connaître soit le turkmène soit le russe pour obtenir des services gouvernementaux. Pour obtenir un emploi dans la fonction publique, la connaissance de la langue officielle est maintenant obligatoire. La turkménisation des dirigeants et des cadres est devenue une donnée indéniable, et on ne compte plus les hauts fonctionnaires ministériels et les instances médicales qui ont été remplacés par des Turkmènes. Pourtant, la Loi sur la langue de la République soviétique socialiste du Turkménistan reconnaît encore aux minorités linguistiques le droit de recourir à leur langue maternelle. Manifestement, ces dispositions ne sont plus appliquées.

Selon la Loi sur la langue, les toponymes doivent avoir une dénomination turkmène (art. 28), de même que les raisons sociales (art. 30), les affiches, la signalisation routière, la publicité (art. 31) et l'étiquetage des produits (art. 32).

Article 28

1) Dans la RSS du Turkménistan, les noms des régions, districts, villes, villages et bourgs, les territoires historiques, les rues, les places, les monuments et autres toponymes géographiques ont des noms désignés dans la langue officielle. L'orthographe de leurs noms en russe et en d'autres langues est indiquée sans traduction avec la conservation de la transcription et de la prononciation nationale.

2) Le nom des rues ou autres lieux nommés en russe ou en d’autres langues est inscrit en général sans traduction pour le turkmène et rédigé dans la langue dans laquelle ces lieux sont nommés en appliquant les règles d'orthographe du turkmène.
 
3) La RSS du Turkménistan assure la conservation historique traditionnelle du nom géographique des toponymes, met sous le contrôle de l'opinion publique l'appropriation des nouveaux noms, interdit sans raisons sérieuses de tout changement de nom des villes et villages constituant un héritage historique et naturel.

Article 30

Les noms des institutions, entreprises, organismes et leurs subdivisions structurales sont donnés dans la langue officielle et dupliqués en russe, mais si cela est nécessaire aussi en d’autres langues.
 
Article 31

1) Les textes des sceaux officiels et des tampons des entreprises, institutions et organismes sont rédigés dans la langue officielle et sont dupliqués en russe.

2) Les textes des formulaires, des enseignes, des annonces, de la publicité officielle, des tarifs et des listes de prix ainsi que de toute information visuelle sont rédigés dans la langue officielle et sont dupliqués en russe et, dans les territoires de résidence compacte des autres groupes nationaux, dans leur langue maternelle.
 
Article 32

1) Les produits manufacturés fabriqués par les entreprises de la République sont fournis avec des étiquettes, labels, modes d’emploi dans la langue officielle avec une traduction en russe ou dans une autre langue.

2) Les labels et l'étiquetage industriel et les denrées alimentaires et les modes d’emploi dans la RSS du Turkménistan doivent contenir l'information dans la langue officielle et en russe et, en cas de besoin, dans la langue du destinataire.

Soulignons l'article 33 de la Loi sur la langue qui porte sur la disposition des textes d'information visuelle:

Article 33

Les textes d'information visuelle sont présentés comme suit : à gauche ou au-dessus, le texte dans la langue officielle, à droite ou en dessous le texte en russe, et ils sont formés par des lettres de taille identique. L'information orale, les annonces et la publicité sont présentées en premier lieu dans la langue officielle, puis en russe ou en une autre langue.

Après la vague de turkménisation de 1996, la politique linguistique s'est assouplie, du moins à Achgabat qui est redevenue bilingue. Alors qu'il réunissait l'élite du pays, le président Niazov déclarait en mai 1996 que les futures générations devraient être trilingues: turkmène, russe et anglais. Le problème, c'est qu'il a loin de la coupe aux lèvres!

Par ailleurs, il n'y a pas que la langue turkmène qui constitue une obligation, mais également la connaissance du fameux Rukhnama, le livre saint du Président. Les ministères doivent organiser régulièrement des journées consacrées à l'Ouvrage, le permis de conduire comprend, depuis 2004, une épreuve de connaissance du Rukhnama, etc.

5.4 Les langues de l'éducation

Bien que le système éducatif turkmène conserve la structure centralisée du système soviétique, des modifications significatives sont en cours. depuis plusieurs années. Il fallait d'abord redéfinir la nation dans son idéologie turkmène, puis satisfaire aux besoins du marché qui exigeait une main-d'oeuvre habilitée à promouvoir la participation du Turkménistan au seins des activités économiques internationales. C'est pourquoi certaines réformes éducatives ont été mises en oeuvre, dont la réintroduction de l'alphabet latin pour la langue turkmène et la révision de l'histoire du Turkménistan dans les écoles, puis la formation de cadres multilingues capables de fonctionner en turkmène, en russe et en anglais. Les articles 19 à 27 de la Loi sur la langue sont consacrés à l'éducation. Les plus importants sont les suivants:

Article 19

1) La RSS du Turkménistan assure à tous les citoyens le droit à l’éducation préscolaire, primaire, secondaire et aux études supérieures dans la langue officielle ou en russe. Dans les territoires de résidence compacte des groupes nationaux, l'éducation préscolaire, primaire et secondaire est assurée dans langue maternelle ou, au choix, dans la langue officielle ou en russe.

2) Le souci concernant la maîtrise par les enfants de la langue officielle ou de toute autre langue maternelle relève de la responsabilité parents.

Article 20

1) La RSS du Turkménistan assure l'éducation des citoyens résidant sur le territoire de la République aux langues turkmène et russe dans les écoles secondaires, les écoles professionnelles techniques, les études secondaires spéciales et établissements supérieurs ainsi que dans les formes d'enseignement.
 
2) Les directeurs des établissements préscolaires, écoles, les professeurs et les éducateurs sont embauchés s’ils possèdent la langue d’enseignement et d'éducation adoptée par l’établissement concerné.

Article 25

La RSS du Turkménistan manifeste son intérêt pour la conservation, le développement et l'usage des œuvres écrites de l'histoire et de la culture du peuple turkmène, ainsi que d'autres peuples résidant sur le territoire de la République.
 
Article 26

La RSS du Turkménistan contribue à la promotion de l'écriture turkmène traditionnelle sur la base de l’alphabet arabe, organise son étude dans les établissements d’enseignement, effectue la préparation du personnel pédagogique et scientifique correspondant et crée les bases matérielles nécessaires.

Puisque la Constitution désigne le turkmène comme la langue officielle, celui-ci est une matière d'enseignement obligatoire à l'école, bien que ce ne soit pas nécessairement la seule langue d'enseignement. En effet, l'article 19 de la Loi sur la langue prévoit que l'enseignement primaire peut se faire dans la langue officielle, en russe ou dans toute autre langue maternelle des enfants appartenant à un groupe national.

Cependant, l'article 19 de la même loi précisait aussi que l'enseignement d'une langue maternelle autre que le turkmène était aux frais des parents.  Au moment de l'indépendance, le pays possédait deux réseaux linguistiques complets: l'un en langue turkmène, l'autre en russe. Aujourd'hui, l'éducation est donnée en turkmène dans environ 80 % des écoles primaires et en russe dans 16 %. Comme les Russes forment moins de 7 % de la population, cela signifie que d'autres communautés ethniques fréquentent ces écoles. Le prestige des écoles russes, reconnues pour offrir une meilleure éducation, attire non seulement les enfants des autres minorités ethniques (Ouzbeks, Kazakhs, Arméniens, Ukrainiens, Tatars, Azéris, etc.), mais aussi certains enfants turkmènes. En général, on enseigne trois langues dans les écoles turkmènes: le turkmène comme langue d'enseignement, le russe et l'anglais comme langues secondes. L'anglais est facultatif, le russe, obligatoire. Le turc est également enseigné dans les grandes villes.

Puis, en octobre 2002, alors que l'année scolaire était commencée, des classes de langue russe furent supprimées dans tout le pays, notamment dans les districts de Garrygala, Baherden, Dasoguz et Mari, car le nombre d'élèves s'est soudainement révélé «insuffisant».  Pour le régime de Niazov, une classe de russe doit compter au moins 30 élèves. Dans la pratique, les fonctionnaires exigent plutôt que les classes regroupent pas moins de 45 élèves, dont 30 Russes. La fermeture de classes de langue russe a commencé dans les régions où la population d'origine russe était plus faible. Mais beaucoup de groupes d'autres nationalités (Ouzbeks, Kazakhs, Arméniens, Azéris, Tatars, etc.), qui voulaient donner une éducation scolaire en russe à leurs enfants, ont été touchés. Les écoles secondaires russes ont vu leur nombre diminué grandement ces dernières années: il n'existe plus qu'une seule école secondaire russe-turkmène dans la capitale (Achgabat). 

Les universités ont été entièrement turkménisées depuis le mois de février 2001. La Russie s'en est inquiétée, car tous les départements de langue et de littérature russes ont été fermés et les professeurs, congédiés. Les universités doivent dorénavant utiliser exclusivement le turkmène: les professeurs qui n'avaient pas de connaissance approfondie de la langue officielle ont été, eux aussi, congédiés. Quant aux étudiants russes unilingues, ils ont été mis à la porte. En 2003, le président Niazov a annoncé que l'enseignement supérieur ne serait plus gratuit. Comme les professeurs ne sont pas bien payés, la corruption s'est vite installée. Ainsi, la réussite d'un étudiant dépendrait moins des connaissances acquises pendant ses années d'étude que de sa capacité à payer le diplôme désiré aux professeurs. Les universités acceptent seulement environ 3000 étudiants par année, soit 10 % du nombre admis avant l'indépendance.

Un événement mérite d'être souligné dans le domaine de l'enseignement des langues: un accord de coopération a été signé entre la France et le Turkménistan en 1994. Il s'agit du décret no 96-917 du 11 octobre 1996 portant publication de l'accord de coopération entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Turkménistan dans le domaine de l'enseignement des langues, signé à Achgabat, le 28 avril 1994. En vertu de cet accord, le Turkménistan s'engage, à partir de l'année scolaire 1994-1995, d'ouvrir des sections de langue française dans ses établissements d'enseignement supérieur, en particulier l'Institut pédagogique d'État turkmène de langues et de littérature azadi; à transformer l'une de ses écoles secondaires en école à enseignement renforcé de langue française; à créer un centre de langue française au sein de l'Institut pédagogique d'État turkmène de langues et de littérature azadi; et à apporter un soutien à la diffusion de la langue et de la civilisation française à la radio et à la télévision du Turkménistan. 

Auparavant, l'ancien président Niazov avait fait fermer les universités et les bibliothèques, interdit le théâtre, le ballet et l'opéra jugés «contraires à l'esprit du peuple turkmène». Les études supérieures, de deux ans au maximum, tout comme l'examen du permis de conduire, s'articulent autour des pensées de son livre, le Rukhnama, par ailleurs l'unique manuel scolaire disponible.

- La Turquie et les États-Unis

Soulignons aussi que deux pays jouent un rôle non négligeable en Turkménistan: la Turquie et les États-Unis. Ces dernières années, la Turquie a entrepris d'occuper une place importante dans l'éducation en créant de nombreuses écoles mixtes turco-turkmènes et en fondant des universités spécialisées dans les domaines économiques et agronomiques. Tous les ans, de nombreux étudiants turkmènes, mais également des étudiants provenant des autres républiques d'Asie centrale, viennent faire leurs études universitaires à Ankara, alors que des étudiants turcs sont inscrits en grand nombre dans les facultés turkmènes de médecine et de pharmacie. De nombreux cours de langue turque sont maintenant dispensés dans la capitale turkmène où il existe au moins 14 écoles turques.

Les États-Unis sont aussi présents à tous les niveaux du système éducatif turkmène. Les Américains ont eu recours à une organisation non gouvernementale: les Peace Corps (ou Corps de la paix). Cet organisme regroupe des bénévoles qui, sous contrat d'un an ou de deux ans, sont envoyés à Achgabat, ainsi que dans la plupart des villes du pays, pour promouvoir la langue anglaise. Afin de stimuler les étudiants turkmènes, l'Ambassade américaine organise annuellement un concours où les meilleurs étudiants se voient offrir une année universitaire aux États-Unis. On compte au Turkménistan des milliers de candidats. Les Américains ont aussi mis sur pied un programme de cours d'anglais à la télévision (deux fois par semaine) et ils ont équipé des bibliothèques de livres et de manuels de langue anglaise.

Ces dernières années, le système d'éducation a subi de profondes modifications, d'une part, par l'introduction du fameux Rukhnama (ou Ruhnama) dans toutes les écoles, d'autre part, par la réduction du nombre des écoles non turkmènes. 

- Le Rukhnama (Ruhnama)

Dans sa réorganisation de l'éducation, le président Saparmourad  Niazov a imposé son livre «saint», le Rukhnama (signifiant «livre de l'esprit»); il croit que ce livre «est né dans son cœur par la volonté du Tout-Puissant et que le peuple turkmène doit vivre en suivant ses préceptes». Les imams turkmènes l'auraient reconnu comme l'égal du Coran, de la Bible et de la Torah.  Le livre saint a été publié en turkmène, en russe, en turc et en anglais pour un total d'un million d'exemplaires.

Tous les élèves et les étudiants des collèges et universités doivent connaître des passages du Rukhnama par cœur. Tous sont tenus de réciter régulièrement des paragraphes du livre saint du Turkmenbachi. Pour réussir leur examen d'entrée à l'université, les étudiants doivent répondre à des questions portant sur le Rukhnama. Des détenus se sont vu refuser leur libération parce qu’ils n’avaient pas voulu jurer allégeance au président sur le Rukhnama. Ce livre est devenu la pièce centrale du système d'éducation du pays. Selon l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), de nombreuses disciplines ont été simplement éliminées du programme d'études scolaires au profit du Rukhnama, de l'écriture et de quelques mathématiques. Ce livre est devenu le seul livre d'étude des écoliers et des étudiants, qui doivent passer au moins une heure par jour à discuter des écrits du Turkmenbachi. La parfaite maîtrise du guide devrait permettre aux Turkmènes, d'après les sources officielles, d'entrer dans le «siècle d'or du Turkménistan». Maintenant, c'est l'«histoire enseignée par le Rukhnama», la «géographie enseignée par le Rukhnama», même l'«anglais enseigné par le Rukhnama». L'histoire est enseignée selon les préceptes édictées dans le Rukhnama, lesquels exaltent la nation turkmène à la pointe du progrès mondial depuis les temps bibliques!  L'histoire contemporaine est quasi inexistante, sauf pour parler des actes patriotiques du peuple turkmène lors de la Seconde Guerre mondiale! Les écoles apprennent aux jeunes Turkmènes que la roue et l’écriture ont été inventées au Turkménistan même, et que leur pays, appelé la «Suisse de l'Asie centrale», demeure le «troisième pays le plus important au monde» (après les États-Unis et la Russie).

Dans les universités, les étudiants doivent, eux aussi, consacrer une heure par jour à la lecture du Rukhnama. C'est que la question de l'éducation des jeunes préoccupait beaucoup le «président à vie». Il avait déclaré à la Radio Free Europe: «Nous devons éduquer notre jeunesse. Ibn Sînâ [= médecin philosophe et poète appelé Avicenne par les Occidentaux] disait que celui qui veut donner une bonne éducation à son enfant doit le battre. C'est comme l'utilisation de l'engrais en agriculture.» (SAPARMYRAT).

Le système d'éducation a tellement été transformé depuis qu'il est fondé sur l'apprentissage du Rukhnama que les experts craignent grandement pour la qualité de l'enseignement et pour l'avenir de la nation turkmène elle-même, car le système en cours est en train de créer une génération dont les connaissances seront limitées à la biographie du président Niazov. Le système d'éducation semblait uniquement conçu pour «chanter les louanges» du président Niazov. Cette situation aggrave un système déjà miné par le départ ou le congédiement des enseignants qualifiés (Russes, Ukrainiens, Arméniens, etc.). Le Turkmenbachi a aussi entrepris une vaste réorganisation de l'enseignement en le révisant à la baisse: moins d'années d'études (la durée de la scolarisation obligatoire est passée de douze à dix ans) et moins de professeurs, donc une économie considérable pour l'État. Environ 12 000 professeurs à travers le pays ont été congédiés; l'Académie des sciences a été supprimée et plusieurs instituts de recherche ont été fermés. Il y avait 40 000 étudiants dans les universités en 1996; dix ans plus tard, il en restait 3500.

Les professeurs qui sont restés en poste ont vu leur charge d'enseignement alourdie et doivent maintenant enseigner le samedi tout en manquant dramatiquement de manuels scolaires et de matériel pédagogique, sans compter les bas salaires. En effet, la plupart des enseignants attendent des mois avant de recevoir leur salaire mensuel d'environ 60 $ US et doivent payer de leurs poches pour certaines nécessités (papier et crayons), voire pour faire effectuer des rénovations urgentes dans les salles de classe. Les manuels russes sont maintenant interdits dans les écoles turkmènes, mais il n'en existe pas d'autres pour les remplacer. Devant la pénurie des manuels en turkmène, la réponse du gouvernement a été de faire compléter l'enseignement au moyen du Rukhnama. Enfin, le président Saparmourad Niazov a signé un décret interdisant aux jeunes hommes du pays de porter les cheveux longs ou la barbe; dans un pays musulman, une telle mesure paraît difficilement acceptable! 

- La part incongrue des minorités ethniques

Pour ce qui est des écoles des minorités nationales autres que russophones, elles demeurent peu fréquentes (autour de 4 %), même si cette population devrait atteindre les 16 %. Seules quelques écoles dans le nord du pays enseignent dans les langues des minorités, notamment en ouzbek et en kazakh. Dans les écoles turkmènes, la langue seconde est le russe, parfois l'anglais ou les deux. Dans toutes les écoles des minorités (y compris russophones), le turkmène est une matière obligatoire comme langue seconde. Les écoles secondaires dispensent leur instruction soit en turkmène (la plupart) soit en russe (la minorité).

Puis le président Niazov a décidé de déplacer tous les Ouzbek du Turkménistan dans le désert de Karakoum au centre du pays afin d'éviter toute dérive séparatiste. Son estimation personnelle de la population ouzbek lui permettait de ne pas ouvrir d'écoles dans lesquelles l'ouzbek serait enseigné, car le seuil fatidique des 4 % de la population nécessaires n'était pas atteint.  Le faible niveau d'instruction des membres des minorités et leur manque de maîtrise de la langue officielle au profit du russe diminuent grandement leur chance d'entrer dans les établissements post-secondaires et, par la suite, ils se trouvent nécessairement exclus du marché du travail.

Toutes les minorités ethniques, y compris russophones, connaissent un déclin social et économique progressif. De nombreuses communautés ethniques ont été transférées contre leur gré, d'autres ont été expulsées et des individus tentant de quitter le pays ont fait l'objet d'extorsions et se sont butés à des obstacles administratifs et à la perte de leur passeport. Les membres appartenant aux minorités ethniques sont aujourd'hui considérés comme des citoyens de seconde zone par l'élite turkmène. Aujourd'hui, les écoles en langue minoritaire n'existent plus, sauf un lycée russe à Achkabad.

5.5 Les langues des médias

Au Turkménistan, la liberté de presse n'existe pas. Les publications étrangères sont interdites, les signaux satellites sont bloqués et Internet est assujetti à des restrictions et à des prix élevés fixés par le seul fournisseur de service, c'est-à-dire le gouvernement. Le Turkménistan est le pays le plus répressif des anciennes républiques soviétiques en matière de liberté de la presse. La censure y est totale. Tous les journaux sont strictement contrôlés par les autorités et ont tous pour fondateur l'ex-président Niazov. Ainsi, à la Une de tous les grands journaux apparaît le dicton suivant :

Que ma langue se fige à la moindre déloyauté envers Toi
Que mon souffle me quitte si je trahis Ma Patrie, Mon Président, Ton Drapeau sacré

La diffamation ou l'insulte sur la personne du président sont passibles de peines allant jusqu'à 25 ans de prison. Non content de posséder un monopole absolu sur la presse écrite et l'audiovisuel, l'État tente par tous les moyens de filtrer les informations venant de l'extérieur, bloquant la distribution de journaux étrangers. La classement mondial de ''Reporters sans frontières'' pour la liberté de la presse place le Turkménistan à la 167e place (sur 168), juste après la Corée du Nord.

- La presse écrite

Les journaux publiés au Turkménistan sont relativement nombreux et ils jouent un rôle important pour le gouvernement dans la diffusion de l'information. La plupart des journaux sont publiés en turkmène, en russe et en turc. L'agence de presse officielle du pays est la Türkmendöwlethabarlargullugy, qui publie le bulletin d'information hebdomadaire Turk-menistan News.

Les quotidiens les plus répandus dans le pays sont Turkmenistan, Watan, Achkhabad et Nesil, tous en langue turkmène. En général, ils ne comptent que huit pages, sont peu diffusés et diffusent la litanie des propagandes du pouvoir en place. Le Neytralnyy Turkmenistan est un peu plus  influent auprès de la population russophone qui se méfie des autorités. Des quotidiens régionaux sont aussi répandus tels que Turkmen Gundo-gary de Türkmenabat, Balkan de Balkanabat, Maru-Şahu-Jahan de Mari et Dasoguz Habarlary de Daşoguz. Les hebdomadaires tels que Galkynyş, Habarlar et Biznes Reklama ont une certaine diffusion, tandis que parmi les publications mensuelles Diyar et Altyn Asyryng Ykdysadiyeti (un magazine d'économie publié en turkmène, en russe et en anglais) sont assez répandues. Il n'existe pas de journaux destinés spécifiquement aux minorités ethniques.

- La presse électronique

Les émissions radiophoniques au Turkménistan sont diffusées par la NTRC National Television and Radio Company, l'organisme de l'État préposé à la gestion des services de radiodiffusion et de télévision. Les émissions sont réalisées essentiellement en langue turkmène. Les stations nationales TMT1 et TMT2 diffusent en turkmène, mais aussi en russe (quinze minutes par jour) et en anglais. Pour la population russophone, il existe la station russe Mayak. Les principales stations de télévision sont Altyn Asyr, Yaşlyk et Mi-ras, qui transmettent en turkmène. La population russophone dispose seulement de la station ORT, car le gouvernement a retiré l'autorisation d'émettre à la chaîne RTR de Moscou; la station ORT est très écoutée par les Turkmènes qui apprécient sa programmation plus attrayante. Pour les autres minorités, le gouvernement ne mène aucune politique culturelle et s'en remet à la langue russe pour les quelques échanges autorisés. Un programme quotidien, retransmis par le satellite Türksat et diffusé par ondes hertziennes, offre à la population turkmène quatre heures quotidiennes de télévision turque.

Le Turkménistan a développé une politique linguistique nationaliste toute orientée vers la valorisation de la langue officielle, le turkmène. En soi, cette orientation est légitime, mais elle a engendré d'énormes effets pervers qui nuisent à la cause première. Certes, il fallait que le pays sorte de sa soviétisation linguistique et permette à sa langue nationale de devenir la langue de remplacement du russe. Il n'était pas normal que les russophones fassent la pluie et le beau temps et s'affichent comme une majorité fonctionnelle. Le turkmène devait prendre la place qui lui revenait.

Cependant, la politique de turkménisation a pulvérisé les droits linguistiques de toutes les minorités, y compris ceux des russophones. Du moment où le russe devenait une langue minoritaire, il aurait dû conserver des droits, moins étendus que ceux de la majorité, mais certainement pas supprimés ou carrément abolis. En ce sens, les États baltes (Lituanie et Estonie, moins la Lettonie) ont beaucoup mieux réussi l'équilibre entre la valorisation de leur langue nationale et la place du russe et des autres langues dans leur société. Dans le cas du Turkménistan, il n'en a pas été ainsi, car la politique de valorisation de la langue officielle a fini par se transformer en chasse aux sorcières. La politique linguistique fut totalement contrôlée par un président mégalomane, paranoïaque et totalitaire. En réalité, l'ex-président Niazov faisait davantage penser à Joseph Staline (URSS) en moins brutal plutôt qu'à Saddam Hussein (Irak), Musata Kemal Atatürk (Turquie) ou à Kim Jong il (Corée du Nord). Ce qui est encore plus dangereux, c'est que la politique narcissique du «président à vie» a fini par être centrée entièrement sur son fameux Rukhnama au mépris des droits humains les plus élémentaires. Si la politique de valorisation de la langue officielle provient à l'origine d'une intention fort légitime, elle a dégénéré en politique répressive menant à la liquidation des autres langues. C'est là un danger courant lorsque la politique est entièrement guidée par une seule personne! La mort de Niazov ne semble pas avoir entraîné une autre politique, sauf que le Turkménistan risque de basculer dans le giron de la Russie. Ce n'est pas pour rien que le nouveau président Berdymoukhammedov a autorisé le retour du russe dans toutes les écoles du pays. Le niazovisme n'est peut-être pas mort, puisque le régime actuel ne tolère pas plus la dissidence et restreint sévèrement l'exercice des libertés civiles et politiques.

Dernière mise à jour: 28 déc. 2015

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