Grèce

Ellinikí Dimokratía

République hellénique

Capitale: Athènes  
Population: 11,1 millions (2006)
Langue officielle: grec (de facto
Groupe majoritaire: grec (87 %)  
Groupes minoritaires: albanais tosque et arvanite (1,9 %), turc de Thrace (1,2 %), macédonien (0,8 %), tsigane (0,4 %), bulgare ou pomaque (0,3 %), aroumain ou valaque (0,2%), etc. 
Système politique: république  parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 3 et 5 de la Constitution de 1975 
Lois linguistiques: traité de Sèvres (1920, obsolète)
; traité de Lausanne (1923, en vigueur); Code pénal (1962); Loi 694 sur les écoles minoritaires de la communauté musulmane de la Thrace occidentale (1977); Loi no 2414 sur l'éducation interculturelle (1996); Code la citoyenneté grecque (2004).

1 Situation géographique

La Grèce (Ellada ou Ελλάδa) est un État du sud-est de l’Europe occupant l’extrémité de la péninsule des Balkans qui s’avance dans la Méditerranée. Le pays est limité au nord par l’Albanie, la république de Macédoine et la Bulgarie, à l’est par la Turquie.

La Grèce, forme une vaste péninsule à la partie sud-est de l'Europe et couvre une superficie de 131 957 km², soit 25 % de la superficie de la France. Le pays compte plus de 2000 îles dispersées dans la mer Égée et la mer Ionienne, et ses côtes s'étendent sur 15 021 km de longueur. Ses îles couvrent approximativement le cinquième de sa superficie totale et commencent à l'ouest par l'île de Corfou près de l’Albanie et couvrent à l’est toutes les îles de la mer Égée (sauf Imbros et Ténédos) jusqu'à l'île de Rhodes (près de la Turquie) et au sud jusqu’à l'île de Crète (voir la carte des régions administratives). Cependant, parmi les quelque 2000 îles grecques, seulement 154 d'entre elles sont présentement habitées.

D'après la carte des régions historiques présentées ici (voir la carte), la Grèce est divisée en 13 régions: au nord, l’Épire, la Macédoine de l’Ouest, la Macédoine centrale, la Macédoine de l’Est et la Thrace (appelée souvent «Thrace occidentale» en Grèce par rapport à la «Thrace orientale» perdue en 1923 lors du traité de Lausanne et située en Turquie); au centre, la Thessalie, la Grèce centrale, l’Eubée et l’Attique; au sud, le Péloponnèse, les îles de la mer Égée (Égée septentrionale et Égée méridionale), les îles Ioniennes et la Crète.

On constate que les régions administratives (voir la carte) correspondent en fait aux régions antiques, coïncidence cultivée par le jeune État grec. Certaines seulement sont trop petites pour devenir une région administrative moderne et ne représentent qu'un nome (nomos ou «département»). Par exemple, la Béotie (Viotia en grec), la Phtiotide ou l'Elide. Seul le terme de Dodécanèse est un nom moderne. Dans l'Antiquité, il s'agissait des Sporades du Sud. De même pour l'Eptanèse  (îles de la Mer ioniennes). Les 13 régions administratives actuelles sont les suivantes:

1) L'Attique(Attiki)
2) La Grèce centrale (Sterea Ellada)
3) La Grèce occidentale (Dytiki Ellada)
4) Le Péloponnèse (Peloponnisos)
5) La Thessalie (Thessalia)
6) La Macédoine centrale (Kentriki Makedonia)
7) La Macédoine occidentale (Dytiki Makedonia)
8) La Macédoine orientale et Thrace (Anatoliki Makedonia)
9) L'Épire (Ipiros)
10) Les îles de la mer Égée méridionale (Notio Aigaio)
11) Les îles de la mer Égée septentrionale (Voreio Aigaio)
12) Les îles Ioniennes (Ionia Nisia)
13) L'île de Crète (Kriti)

Les régions  administratives sont elles-mêmes subdivisées en 51 nomes (ou nomoi: une sorte de «département» à l'exemple de la France, plus précisément une «préfecture») partagés en 147 éparchies (ou «arrondissements»), regroupant des dèmes (ou fusions de communes comptant plus de 10 000 habitants) et des communes. Ce sont les nomes qui forment la structure administrative de base de la Grèce d'aujourd'hui. Les «régions» créées par décret présidentiel en 1987 ne disposent que de très faibles pouvoirs se limitant à un rôle d'évaluation et de contrôle des nomoi


Mont-Athos

De plus, il existe en Grèce un État doté d'une certaine autonomie: le Mont-Athos (Agios Oros ou «Montagne sainte»), une sorte de république théocratique composée d'une vingtaine de monastères (1560 habitants, tous des moines orthodoxes) dont le sommet est située à 2033 mètres d'altitude au nord-est (dans le nome ou nomos de la Chalcidique en Macédoine), la péninsule, pour sa part, possédant une altitude moyenne beaucoup plus modeste. Cette petite république monacale de 389 km² s'étire dans la mer Égée sur 57 km de longueur et de 7 à 10 km de largeur. Le centre administratif est Karyès. Cet État dans l'État bénéficie d'un statut d'autonomie (police, justice, finances) garanti par la Constitution grecque depuis 1926. La «Sainte Communauté» (Hiera Koenotes) constitue le gouvernement d'Athos et comprend un représentant de chacun des monastères. L'accès au Mont-Athos en est strictement interdit aux femmes et aux animaux femelles depuis 1060.  

2 Données démolinguistiques

La grande majorité des habitants de la Grèce parlent le grec comme langue maternelle dans une proportion de près de 90 %. C’est donc un pays relativement homogène au plan linguistique, puisqu’il ne reste que 13 % de la population à parler des langues minoritaires, sans compter les 500 000 ou 700 000 immigrants dits «illégaux» (soit 7 %). Le grec est également parlé par la diaspora dans le monde de la part des Grecs (au moins six millions) qui ont émigré pour des raisons politiques ou, beaucoup plus communément, pour des raisons économiques, soit en Allemagne (400 000), aux États-Unis, en Australie, en Grande-Bretagne, au Canada ou ailleurs.

Mais la Grèce est aussi devenue un pays d'accueil. Le recensement de 2005 révélait que quelque 150 nationalités étaient présentes sur le territoire grec et se répartissaient de la manière suivante : les immigrés albanais sont les plus nombreux, suivis des immigrants d’origine russe, moldave, géorgienne, azare, uzbek, bulgare et roumaine (plus de 40 000 au total). Les Indiens et les Pakistanais sont plus de 180 000; les Polonais, plus de 80 000; les Égyptiens, plus de 55 000; les Philippins, plus de 15 000, surtout des femmes. On compte également des Africains et des Asiatiques.

2.1 La langue grecque: bref historique

Le grec d'aujourd'hui est une langue indo-européenne issue du grec ancien. Ce dernier est probablement la plus ancienne langue indo-européenne attestée en Europe. La formation du grec ancien a commencé vers le IIe millénaire avant notre ère. Les premiers documents de l’époque mycénienne datent de 35 siècles; les poèmes d’Homère (VIIIe avant notre ère) ont été transcrits à l’aide d’un alphabet emprunté aux Phéniciens qu’on appelle aujourd’hui l’alphabet grec  (voir la description détaillée de cet alphabet). On dit que la langue grecque trouverait ses racines dans la langue des peuples helléniques qui seraient venus par des vagues successives vers 1200 avant notre ère, mais ce n'est pas sûr. De plus, selon les théories vieillissantes, les premiers Grecs parlaient le dorien; or, c'est le dialecte attique qui l'a remporté, lequel appartient à la famille des dialectes ioniens. De même, on ne sait pas si les différents dialectes régionaux représentaient les différentes vagues d'envahisseurs. Ce sont des théories globalement anciennes et que l'on ne rappelle plus qu'entre parenthèses dans les universités grecques.

Le grec ancien était fragmenté en plusieurs variétés dialectales réparties en quatre groupes correspondant aux vagues successives des invasions indo-européennes: l’éolien (parlé en Thessalie, en Béotie et en Asie mineure), l’ionien avec son sous-dialecte l'attique (Attique, Eubée, Cyclades et Asie mineure), le dorien (Laconie, Crète, Rhodes, Thêra, Achaïe, Étolie, Épire, Sicile) et l'arcado-chypriote appelé aussi l’achéen (Mycènes et Cnossos, Arcadie, Chypre). 

C’est l’attique des Athéniens, qui devint progressivement la langue commune des Grecs et qui s’est substitué à tous les autres dialectes à partir du IVe siècle avant notre ère. Déjà, au cours de cette époque, l'attique exerçait une grande influence dans tout le monde grec et servait de langue de référence pour écrire la prose. Celui qu'on surnomma le «père de l'histoire», Hérodote (-484 à -425) rapporte ces propos: «Nous appartenons à la même race, et nous parlons la même langue, nous honorons les mêmes dieux avec les mêmes autels et les mêmes rituels, et nos coutumes se ressemblent.» L'attique a servi de base à la langue commune (koinè), et ce, dans un processus qui débuta au IVe siècle avant notre ère. Jusqu'en 700 avant notre ère, les Grecs écrivaient de droite à gauche à l'exemple des langues sémitiques (comme l'arabe). L'écriture s'écrivit de gauche à droite à partir de l'an -500. 

- La koinè grecque

Au cours du IVe siècle, en raison de la multiplication des contacts et des conquêtes macédoniennes d'Alexandre le Grand (-356 à -323), il se développa, parallèlement aux langues existantes et un peu partout dans le monde grec, une langue parlée et écrite réunifiée. Il s'agit de la koinè, une langue grandement influencée par l'attique mais aussi par d'autres dialectes (ionien, béotien, dorique, etc.).  La koinè devint la langue de la cour, de la littérature et du commerce dans tout l'empire hellénistique. Toutefois, cette langue se scinda en deux variantes: d'une part, la koinè littéraire, d'autre part, la koinè vernaculaire. La première resta l'apanage des classes instruites de la société, lesquelles véhiculèrent une vie intellectuelle et artistique intense, capable d'exprimer autant la philosophie que les sciences. Quant à la langue vernaculaire, elle fut moins influencée par les classiques et s'enrichit sur le plan lexical de nombreux emprunts aux langues étrangères du Proche-Orient. 

On peut croire que les Romains avaient imposé le latin lorsque la Grèce devint un protectorat romain en 146 avant notre ère, mais ce ne fut pas le cas. Au contraire, l’étude du grec classique devint obligatoire pour tout Romain instruit, tandis que cette langue continua d’être très répandue, parallèlement au latin, dans tous l’est de l’Empire romain. Néanmoins, l'expansion du latin arrêta définitivement la progression du grec dans le monde. C'est la koinè littéraire grecque qui s'est développée dans le monde médiéval et devint ce qu'on a appelé le «grec byzantin». Cette variété de  grec est devenue la langue officielle de l’Empire byzantin dès le VIe siècle, alors qu'auparavant c'était le latin. Aujourd'hui, de nombreux linguistes ont donné le nom de koinè à toute langue commune se superposant à un ensemble de dialectes ou de parlers sur une aire géographique donnée. Le déclin de l'Empire byzantin après 1400 fut marqué par la fragmentation de son territoire en petits États indépendants. La koinè littéraire resta figée, alors que la langue vernaculaire éclata en de nombreux dialectes locaux et fut soumise aux influences du bulgare, de l'albanais, du turc, du vénitien, etc. 

Sous l’occupation ottomane, qui a duré quelques siècles (1453-1821), le grec vernaculaire prit lentement une autre forme: le démotique ou dêmotikê (en grec dimotiki ou dhmotiki), c’est-à-dire la «langue parlée par le peuple» (<demos : «peuple»), une langue grecque influencée par des emprunts au latin, au turc et aux langues slaves, mais aussi au français et à l'italien. C'est surtout au XIXe siècle que le français exerça une grande influence sur le grec démotique. Mais c'est sur la langue écrite, la katharévousa, qu'on s'est appuyé pour redonner à la Grèce une langue nationale commune.  Les principales différences entre le grec ancien et le grec moderne (démotique) ont trait aux déclinaisons (abandon du datif et du duel), aux conjugaisons des verbes et au vocabulaire (emprunts massifs du démotique à l'italien, au turc et au français). 

- La «guerre linguistique»: démotique et katharévousa

Avec la création de l’État grec en 1830, le gouvernement, désireux de s’affranchir de la domination ottomane, adopta comme langue officielle la katharevousa, c’est-à-dire la «langue épurée», une variété savante, puriste, archaïsante et défendue par des idéologues réformateurs, dont Adamantios Koraïs (1748-1833) demeura le plus ardent purificateur linguistique. Les campagnes menées par les puristes furent tellement déterminantes que le gouvernement adopta la katharévousa  comme langue de l'État.  Elle fut utilisée dans tous les domaines de la vie publique, notamment dans la vie politique, le droit et la justice, l’administration, la religion et l’enseignement. Cette langue devint également l'un des facteurs d'unification de la «nouvelle nation purifiée» de ses ajouts turcs, slaves et albanais accumulés lors de l'occupation ottomane (voir la carte de l'empire ottoman). Le peuple, pour sa part, a toujours continué à parler le démotique dans la vie quotidienne. 

Au début du XXe siècle, des écrivains, notamment des poètes, s'élevèrent contre l'usage de la katharévousa qu'ils considéraient comme une langue «artificielle» et  «momifiée». Le combat fut féroce entre les deux tendances, car la langue devint un facteur idéologique opposant les tenants du démotique (les «démotiquistes») et ceux de la katharévousa (les «puristes»). Certains Grecs adoptèrent même le démotique comme langue littéraire, mais ne purent éliminer pour autant la katharévousa. On compta même plusieurs variétés de katharevousa, car, selon les écoles de pensée, de nombreux linguistes et écrivains propagèrent différentes variétés de cette langue. Le phénomène se répéta avec le démotique puisqu'on devait parfois choisir, par exemple, un mot parmi différentes formes dialectales possibles. Ainsi, le mot «père» se disait kurès, tsurès, patera, afentès, etc., mais ce fut finalement patera qui l'emporta (en katharévousa: patir). D'autres introduisirent la grammaire du démotique tout en supprimant tous les mots d'origine étrangère. Durant une bonne partie du XXe siècle, la Grèce vécut une véritable «guerre linguistique». Lentement, une langue mixte prit forme, car les deux variétés s’influencèrent l’une l’autre. Néanmoins la katharévousa n'influença que fort peu le démotique, mais certains mots et expressions katharévousa  se sont introduits en démotique. Dans la réalité, la katharévousa resta une langue morte, utilisée surtout pour la rédaction des documents officiels ou pour prononcer des discours solennels, mais jamais pour la conversation quotidienne. Malgré tout, la plupart des gouvernements grecs ont bien tenté de faire triompher la «langue pure», la katharévousa, mais le retour de la Grèce à la démocratie en 1975 entraîna l’échec définitif de la réforme des puristes, au grand dam de l'Église orthodoxe. Voici quelques exemples pour illustrer des différences entre le démotique et la katharévousa

Français

Démotique

Katharévousa

J'ai une maison.
Je n'avais pas de vin.
Le temps passe vite.
Echw ena spiti.
Den eicha krasi.
O kairos perna grègora.
Echw oikian.
Den eichon oinon.  
O chronos parerchetai tachewos.  

De façon générale, beaucoup de mots diffèrent entre le démotique et la katharévousa, mais il en est ainsi également de la grammaire. On peut dire que la katharévousa se rapproche davantage du grec ancien et qu'elle a tendance à supprimer tout emprunt aux langues étrangères. Enfin, la katharévousa présentait diverses variantes en fonction des écoles de pensée.

 En français: 
  À onze heures, mon père prenait son chapeau et sortait avec les enfants.

 En grec démotique:
  Stis enteka o pateras mou pire to kapello tou kai vgike me ta paidia.

 
En grec katharévousa:

- Un peu puriste:  
  Eis tas endeka o patir mou epire to kapellon tou kai exilthe me ta paidia.
- Plus puriste: 
  Eis tas endeka o patir mou elave ton pilon tou kai exilthe me twn paidiwn.
- Encore plus puriste:  
  Tèn endekatèn o patir mou elave ton pilon aftou kai exilthe me twn paidiwn.

Le conservatisme linguistique des milieux ecclésiastiques grecs est parfois délirant, mais ce n'est pas le cas partout. Par exemple, à Chypre, les politiciens parlent toujours la katharévousa. En Grèce même, il est toujours défendu (par décret synodale) de lire la Bible en grec moderne pendant les services liturgiques dans les églises. L'Ancien Testament doit être lu en grec ancien (le texte originel), et le Nouveau Testament en koinè littéraire, toujours sans traduction. Les textes en koinè grecque restent plus ou moins compréhensibles pour la population, alors que les autres formes du grec ancien demeurent très difficilement accessibles pour le commun des mortels. Ajoutons à tout cela que les autres textes de la liturgie étaient et sont écrits en grec byzantin littéraire (donc fortement alignés sur la langue classique attique). Même les nouveaux textes (par exemple, pour des saints récemment canonisés) sont écrits uniquement dans cet idiome, dont la compréhensibilité est presque nulle pour les Grecs qui n'ont pas étudié la langue ancienne. Évidemment, la Grèce n'a pas le monopole de la langue hermétique, puisque l'Église catholique, par exemple, a eu recours au latin durant des siècles, sans que personne du peuple ne comprenne cette langue. Dans la religion de l'islam, des millions de musulmans doivent employer l'arabe coranique dans les mosquées, alors qu'ils n'y comprennent rien. Il est facile d'allonger la liste de ces langues liturgiques hermétiques: l'anglais élisabéthain des anglicans, le copte des chrétiens d'Égypte, le syriaque des chrétiens d'Orient, le guèze des chrétiens orthodoxes d'Éthiopie, le vieux slave des orthodoxes slavophones, l'hébreu ancien des juifs orthodoxes, le sumérien des Assyriens, le sanskrit des hindouistes, etc. 

- Le démotique comme langue officielle

L'État grec s'est dissocié de ce «délire puriste» lorsqu'il adopta en 1976 le démotique comme langue officielle de la Grèce et lui accorda une place privilégiée dans l’éducation et l'Administration. Pendant ce temps, la presse, tant écrite qu’électronique, contribua à sa façon au processus de la disparition de la «langue pure». L'Administration utilisa durant un certain temps la variété katharévousa dans les documents officiels et juridiques, mais le démotique finit par supplanter complètement la «langue morte». 

En 1981, le gouvernement de Papandreou introduisit une réforme de l’orthographe en supprimant le système désuet des accents (trois sur quatre), seul l’accent tonique étant maintenant conservé. Bien que les trois accents supprimés ne correspondaient plus à aucune réalité phonétique, beaucoup de Grecs réagirent négativement à voir disparaître ce qu’ils estimaient être l’un des aspects importants du patrimoine linguistique grec. Les milieux conservateurs, notamment parmi les ecclésiastiques, continuent d'écrire et d'imprimer les accents traditionnels. Cela dit, certains disent regretter la disparition d’un idiome extrêmement flexible, nuancé, avec des formes participiales d’une richesse extraordinaire, sans commune mesure avec la «pauvreté analytique» de la plupart des langues européennes modernes.

Aujourd'hui, il est interdit en Grèce de rédiger un document officiel en katharévousa. Il peut arriver que certains groupes conservateurs, en particulier dans l'Église orthodoxe grecque, utilisent parfois un style emprunté à la katharevousa; par exemple, les documents patriarcats et synodaux sont rédigés dans ce style archaïsant. Pour le reste, la katharévousa est vraiment disparue en Grèce (ainsi qu'au sein de la communauté grecque de Chypre). Généralement, quiconque parlerait ou écrirait en Grèce la katharévousa ferait aussitôt l'objet de moqueries.  

Cela étant dit, la plupart des régions rurales de la Grèce, notamment dans les îles, ont conservé leur dialecte local (d'origine plus moderne que les dialectes de l'ancienne Grèce) dont certains sont encore très employés.  Cependant, ces variétés dialectales ne sont jamais employées dans la langue écrite, sauf parfois dans la littérature ou pour exprimer un effet particulier. Évidemment, le système scolaire très centralisé de la Grèce, de même que l'avènement de la télévision et de la diffusion du cinéma, ont eu pour effet de réduire considérablement l'emploi des variétés dialectales dans les zones rurales. Il subsiste quand même des différences d'accent et des mots locaux dans toutes les régions du pays

Enfin, étant donné que la langue grecque s’écrit avec un alphabet différent de l’alphabet latin plus familier aux étrangers, l'État a prévu deux versions pour transcrire la langue dans les endroits publics : l'une, en alphabet grec traditionnel, l'autre, en alphabet latin surtout pour l’anglais (mais aussi le français et l’allemand). Dans les grandes villes, de même que dans les lieux touristiques, les panneaux des rues portent généralement un double alphabet : l’un en alphabet grec, l’autre en alphabet latin. Bien que cette pratique semble plutôt systématique, les touristes prudents sont mieux d'apprendre les rudiments de l'alphabet.

- Les dialectes grecs

Le grec moderne présente encore aujourd'hui de nombreuses variétés dialectales. Ainsi, le grec démotique compte plusieurs nombreuses variantes régionales dont les différences linguistiques demeurent néanmoins mineures. En raison de leur haut degré d’intercompréhension, les linguistes grecs appellent ces variétés des «idiomes». Ces variétés du grec démotique sont divisées en deux groupes principaux: le groupe du Nord et le groupe du Sud.

Les dialectes du Nord sont les suivants: le roumélien, l’épirote, le thessalien, le macédonien et le thrace. Quant au groupe des dialectes du Sud, il compte trois sous-groupes:

- les dialectes de Mégare, d'Égine, d'Athènes, de Kymi (ancien athénien) et de la péninsule de Magne (maniote);
- les dialectes du Péloponnèse (sauf Magne), des Cyclades et de l'île de Crète, des îles Ioniennes, de l'Épire du Nord, de Smyrne et de Constantinople:
- les dialectes du Dodécanèse et de Chypre.

Le tsakonien (Τσακωνικά) est un dialecte utilisé dans quelques villages autour de la ville de Sparte dans la région de Laconie (d'où le laconien) dans le sud du Péloponnèse, et parfois au-delà de cette région.

Le dialecte pontique ou grec pontique (Ποντιακή διάλεκτος ou Ποντιακά, Ρωμαίικα) était parlé à l’origine dans la région du Pont-Euxin, sur les côtes sud de la mer Noire, mais il est aujourd'hui utilisé en Macédoine ainsi qu'en Bulgarie, en Roumanie, en Ukraine (Crimée), en Russie et en Géorgie.

Le dialecte cappadocien (Καππαδοκικά) est un dialecte proche du pontique, mais il est d'origine byzantine; il demeure très influencé par la langue turque. À la suite des échanges de population, beaucoup de locuteurs du cappadocien se sont installés en Grèce continentale.

Le dialecte kato-italiote ou katoitaliótika (Κατωιταλιώτικα: «italien du sud») compte deux variétés : le dialecte gréco-calabrais et le griko. Il est parlé dans une quinzaine de villages de l'Italie dans les régions de la Calabre et d’Apulie. Le kato-italiote semble être la dernière trace vivante de la langue grecque en Italie lors de l'époque de la Grande-Grèce.

Quant au yévanique ou judéo-grec, c'était la langue grecque des Juifs romaniotes, laquelle est disparue depuis peu; ils vivaient autour de la mer Noire et autour de la Méditerranée orientale. Aujourd'hui, les Juifs grecs parlent le ladino (langue maternelle), ainsi que le grec et l'hébreu (langues secondes). Le ladino est une langue composée essentiellement de mots espagnols du XVe siècle, de quelques mots d'hébreu et d'autres mots grecs.

2.2 Les langues minoritaires

Pour ce qui est des minorités (plus d'un million de personnes, soit environ plus de 10 % de la population), le problème devient relativement complexe en raison des implications que cette notion revêt en Grèce. D’une part, les faits démontrent qu’il existe au moins huit minorités linguistiques nationales (le turc, l’albanais, le macédonien, le bulgare, le pomaque, l’aroumain, le tsigane, l’arménien et le ladino), d’autre part, celles-ci n’existent pas au plan juridique, sauf pour la minorité turque de religion musulmane en Thrace (occidentale), qui bénéficie de certaines protections en vertu du traité de Lausanne de 1923.

Un autre problème provient de l’absence de tout recensement linguistique récent, car le dernier date de 1951. Cela signifie que tout dénombrement actuel d’ordre linguistique ne peut reposer que sur des approximations. Néanmoins, il est possible de dresser un tableau schématique présentant neuf minorités (huit au plan linguistique), comptant environ un million de locuteurs:

Minorité Nombre Région Langue parlée Statut linguistique Religion
Arméniens 20 000 - 35 000 Grèce centrale & Athènes arménien aucun catholicisme
Albanais 30 000 Épire & Macédoine occidentale albanais tosque aucun islam
Arvanites
(Gréco-Albanais)
140 000 - 200 000 Grèce centrale & Attique albanais arvanite aucun orthodoxe
Aroumains/Méglénites 20 000 Épire, Thessalie & Pinde aroumain (valaque) aucun orthodoxe
Gréco-Bulgares 30 000

Macédoine orientale

bulgare aucun orthodoxe
Gréco-Macédoniens 30 000 - 40 000 Macédoine centrale
et Macédoine occidentale
macédonien aucun orthodoxe
Juifs 2000 - 5000 Thessalie ladino aucun judaïsme
Pomaques 40 000 Thrace pomaque (bulgare) partiellement islam
Tsiganes (Roms) 250 000 - 300 000 indéterminée tsigane partiellement christianisme
& islam
Turcs orthodoxes 90 000 -120 000 Thrace turc aucun orthodoxe
Turcs musulmans 30 000 - 50 000 Thrace turc de Thrace partiellement islam

Quoi qu'il en soit, une estimation moyenne dénombrait au moins 700 000 personnes faisant partie de minorités ethniques en Grèce. Si l'on ajoute quelque 800 000 étrangers recensés en 2001, nous devons supposer qu'un million et demi d'habitants, sur un peu plus de 11,4 millions, ne font pas partie de l'ethnie grecque, soit plus de 13 %.

La carte de gauche présente l'emplacement des minorités linguistiques de la Grèce.

Au nord vivent des Slaves, soit des Macédoniens (région de Florina) et des Bulgares (région de Serres), ainsi que des Pomaques et des Turcs (en Thrace). En Épire et en Thessalie, on trouve des Arvanites et des Aroumains.

Dans la grande région d'Athènes, dans la Péloponnèse, les îles d'Eubée et d'Andros, coexistent avec les Grecs des Arvanites. Enfin, dans l'île de Kos et dans l'île de Rhodes, vivent de petites communautés turques.

Quant à la minorité tsigane, elle est éparpillée dans toute la Grèce, mais d'importantes communautés résident dans la Thrace occidentale. Près de Thessalonique, on peut encore y trouver une minuscule minorité juive de langue ladino. Il reste aussi de petites communautés arméniennes à Thessalonique, à Athènes et dans l'île de Crète.

- Les minorités «turques»

En Grèce, seule la minorité musulmane bénéficie de droits officiels sur la base des dispositions du traité de Lausanne (1923). Or, pour l'État grec, cette minorité est composée de trois groupes de population ethno-linguistiquement distincts:

- les musulmans turcophones d’origine turque (40 % à 50 %);
- les Pomaques, une population autochtone qui parle un dialecte slave et s'est islamisée durant le régime ottoman (35 % à 40 %);
- les Roms/Tsiganes musulmans (15 %à 20 %).

Ainsi, les Turcs, les Pomaques et les Tsiganes (Roms) appartiennent à la même communauté des musulmans turcophones. Au point de vue social, le turc se situe à l’échelon le plus élevé, suivi du pomaque et, en tout dernier, par le tsigane. En réalité, la situation socio-économique des Tsiganes en Grèce est simplement inacceptable et le gouvernement grec reconnaît qu’il y a «beaucoup de chemin à parcourir pour remédier à la situation». Les Pomaques sont considérés comme des «Turcs musulmans», bien qu'ils soient en fait des «Bulgares musulmans». Cette identification s'explique par les liens étroits entre les deux ethnies musulmanes. Quant aux tsiganes, souvent turcophones, ils ont été en grande partie catalogués comme des Turcs.

Les minorités turques comptent deux sous-communautés différenciées : les Turcs musulmans (env. 30 000), d’une part; les Turcs orthodoxes (env. 90 000), d’autre part. Les premiers, qui habitent la Thrace (dite occidentale) et bénéficient d’un statut reconnu par le traité de Lausanne (1923), ce qui leur permet de conserver leurs institutions religieuses. Les seconds résident à l’ouest, en Grèce du Nord, et ils ne bénéficient d’aucun statut. Parmi ceux qu’on identifie comme «musulmans reconnus», on doit distinguer les Turcs, les Tsiganes et les Pomaques. La langue turque parlée par les Turcs de Thrace est parfois appelé le «turc de Thrace» parce qu'il diffère un peu du turc officiel de Turquie. Les turcophones de Thrace s'expriment exclusivement en langue turque; ils regardent uniquement les chaînes de la télévision turque et, par conséquent, sont plutôt mal intégrés au sein de leur propre pays, la Grèce. Par ailleurs, les mariages mixtes entre les membres de la majorité et ceux de la minorité sont quasiment inexistants. Selon les représentants de minorité turque, seul quelque 20 % des enfants membres de cette minorité maîtriseraient à peu près le grec à leur sortie de l'école primaire, ce qui semble extrêmement faible et en dit long sur le degré d'intégration de cette minorité à la société grecque.

Les Pomaques (env. 40 000) constituent une minorité musulmane identifiée aux Turcs de Thrace; ils vivent dans les trois départements de la Thrace occidentale (Xanthi, Rhodope et Evros). Cette communauté parle une variété dialectale du bulgare méridional (langue slave) appelé pomaski ou pomatski (en grec: pomakika), et évoluant en dehors de tout contact avec le bulgare officiel, au point où l’on peut parler de deux langues distinctes; c’est une langue très influencée par le turc de Thrace. Bien qu'il n'y ait pas de tradition écrite, l'alphabet propre à écrire la langue pomaque est le cyrillique. Certains auteurs grecs considèrent les Pomaques comme les descendants des anciennes tribus thraces qui furent tour à tour hellénisées, latinisées, slavinisées, christianisées et islamisées. Ceux d'entre eux qui sont demeurés dans les montagnes ont réussi à rester de «purs» descendants de ces anciennes tribus, mais ils ont acquis au cours des siècles beaucoup de mots du grec ancien dans leur vocabulaire. Pour les historiens bulgares, le fait que les Pomaques parlent une langue bulgare démontre que les Pomaques sont des Bulgares qui, sans doute au XVIIe siècle, ont été forcés de s'islamiser, mais ils sont aussi restés crypto-chrétiens et ont de fait conservé leur culture bulgare. Pour les Turcs, parce que les Pomaques sont de religion musulmane, ils seraient les descendants de diverses tribus turques (les Petchenègues, les Avars et les Coumans) qui se sont établis dans le sud des Balkans avant la conquête de la région par les Ottomans. Ainsi, les Pomaques seraient les plus anciennes populations turques d'Europe. En 1951, l'État grec a décidé d'introduire l'enseignement du turc dans les écoles des Pomaques afin de les éloigner des Bulgares.

Auparavant, la plupart des Pomaques s’identifiaient eux-mêmes comme des Turcs avec lesquels ils partageaient le même territoire et la même religion. Aujourd'hui, beaucoup veulent être reconnus comme des Pomaques, une revendication contre laquelle le consulat de Turquie à Komotini essaie d'intervenir pour des raisons évidentes. Les Pomaques ne se définissent ni comme des Turcs ni comme des Bulgares, mais revendiquent une identité ethnique distincte. Jusqu'au milieu des années 1990, une bonne partie du territoire est restée interdite d’accès aux étrangers; pour se rendre dans cette zone frontalière, il fallait disposer d’une autorisation spéciale de l’armée.

Les Tsiganes forment probablement une communauté de quelque 300 000 personnes (entre 250 000 et 300 000). Il est difficile d'estimer avec un degré raisonnable d'exactitude le nombre de Tsiganes vivant en Grèce d'aujourd'hui. Même les sources officielles présentent des estimations différentes. En 2001, le Plan d'action global pour l'intégration sociale des Tsiganes grecs, par exemple, a estimé leur nombre entre 250 000 et 300 000. Lors d'une étude de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2001, la délégation grecque a présenté une autre estimation: les Tsiganes furent estimés entre 120 000 et 150 000. En 1997, le Minority Rights Group International (MRG), une organisation non gouvernementale basée à Londres, estimait qu'il y avait entre 160 000 et 200 000 Tsiganes en Grèce, alors que d'autres chercheurs ont suggéré un nombre aussi élevé que 500 000. Quant au Greek Helsinki Monitor (GHM), il évalue la population tsigane à environ 3 % de la population grecque, soit environ de 300 000 à 350 000. Quoi qu'il en soit, nous ignorons la proportion exacte de ceux qui parlent encore la langue tsigane (groupe indo-iranien). Selon toute probabilité, une grande partie d’entre eux parlent le turc comme langue maternelle — probablement 50 % —, et ce, depuis plusieurs générations. Les Tsiganes sont éparpillés dans toute la Grèce, mais ceux qui parlent encore le tsigane habitent surtout le département de Xanthi en Thrace, où leur nombre est estimé à environ 17 000 dans la région, soit 15 % de la population locale. Les Tsiganes sont chrétiens ou musulmans; ils constituent une population à part, à la fois en marge de la société grecque et de la minorité turcophone. Jusque vers 1975, les Tsiganes n'avaient même pas le droit à la citoyenneté grecque; ils étaient considérés comme des «étrangers d'origine tsigane», qui devaient être en possession de pièces d'identité spéciaux que les autorités les oblige à renouveler tous les deux ans. 

Selon des sources gouvernementales grecques, le recensement (non linguistique) de 1991 révèle que le nombre de musulmans habitant dans la Thrace occidentale serait de 97 700 personnes, dont 54 % d'origine turque, 34 % d'origine pomaque et 12 % de Tsiganes (Roms).

- Les minorités non turques

Les minorités qui ne sont pas turques n’ont jamais obtenu quelque statut que ce soit en Grèce. Ce sont les Arvanites et les Albanais, les Aroumains (Valaques), les Macédoniens, les Bulgares, les Juifs et les Arméniens. Ce n'est pas un hasard si les plus importantes minorités non turques ne portent pas le nom de leur nationalité. Les Albanais sont appelés des Arvanites ; les Aroumains, des Valaques ; les Bulgares, des Pomaques ; les Macédoniens, des Slaves. L'attribution de termes différents pour désigner ces ethnies et leur langue est une façon pour la Grèce de nier l'origine de ces populations étrangères aux Grecs en leur attribuant le statut de «langue autonome». En conséquence, la vulnérabilité de la langue  minoritaire augmente au fur et à mesure que les locuteurs perdent leur identité avec leur nation d'origine. Après de nombreuses décennies, ces minorités en viennent à parler une langue distincte de leur pays d'origine et sont d'autant plus vulnérables à l'assimilation. Les membres des minorités sont dans l'obligation d'être bilingues avant de devenir... unilingues grécophones. L'idéologie officielle de l'État grec a été construite presque exclusivement autour de la notion d'une seule nation, avec une seule religion et une seule langue.

Les albanophones

On distingue deux groupes d'albanophones : les Arvanites ou Gréco-Albanais, constituant une minorité orthodoxe parlant l’albanais arvanite, et les Albanoï originaires d'Albanie (les «Albanais» proprement dits), de confession musulmane et parlant l'albanais tosque (officiel en Albanie). 

Les Arvanites, appelés Arvanitika (en grec) ou Arberor (en arvanite), sont installés dans la plupart des départements des régions de la Grèce continentale et le Péloponnèse, y compris dans les îles avoisinantes, l'île Eubée et l'île d'Andros, un total de 200 villages. D'autres vivent près de la frontière albanaise, en Épire et dans les départements de Florina et de Kastoria (Macédoine occidentale). Depuis les années 1950, beaucoup d'Arvanites ont émigré de leurs villages vers les villes et surtout dans la capitale (Athènes) et sa banlieue. L'urbanisation a eu pour effet de rendre les Arvanites bilingues, alors que d'autres ont perdu leur langue ancestrale, l'arvanite, une variété d'albanais assez proche du tosque. Les locuteurs de l'arvanite détestent recourir au terme «albanais» pour désigner leur langue; ils emploient eux-mêmes le mot «arberor». En raison de la dispersion des Arvanites en Grèce, il existe trois variétés d'arvanite: l'arvanite de Thrace, l'arvanite du Nord-Ouest et l'arvanite central (région d'Athènes et Péloponnèse. Ces variétés locales de l'albanais sont caractérisés par d'importants emprunts à la langue grecque dans le vocabulaire, ainsi que par des adaptations de la grammaire albanaise à la grammaire grecque. Certains linguistes affirment que l'arvanite est de l'«albanais hellénisé». À long terme, l'arvanite est une langue menacée d'extinction. Les jeunes ne l'apprennent plus; seules les personnes âgées sont unilingues; tout le reste de la communauté est bilingue. Les Arvanites vivent en Grèce depuis le XIIe siècle, mais ce fut le XVe siècle qui vit arriver le plus grand nombre: ce sont des chrétiens orthodoxes qui quittèrent l'Albanie occupée par les Ottomans afin d'éviter l'islamisation forcée. Depuis les années 1980, certains efforts visant à préserver la culture des Arvanites ont été entrepris. Quatre associations culturelles ont été créées: l'Arvanitikos Syndesmos Hellados («Ligue arvanite de Grèce»), le Kentro Arvanitikou Politismou («Centre pour la culture arvanite»), l'Arvanitikos Syllogos Ano Liosion («Association arvanite d'Ano Liosia») et la Corinthias Syllogos Arvaniton («Association des Arvanites de Corinthe»).

Quant aux Albanoï, ce sont des Albanais issus de l'immigration récente. Ils utilisent le terme shqip (le même mot que les Albanais d'Albanie) pour désigner leur langue (Shqiptar pour le peuple). Lorsque les frontières furent fixées au début du XXe siècle, certains Albanais chrétiens et musulmans se sont retrouvés sur le territoire grec, tout comme certains Grecs se sont trouvés sur le territoire albanais. Une partie importante de ces Albanais, les Chams musulmans, ont fui la Grèce vers la fin de la Seconde Guerre mondiale; comme beaucoup l'avaient collaboré avec l'occupant, ils ont été persécutés par la résistance grecque. Aujourd'hui, les Albanais d'origine forment une communauté d'environ 30 000 personnes. Ces Albanais ne constituent pas une minorité nationale, mais font partie des immigrants.

Les Aroumains (Valaques)

Il existe aussi dans le pays une minorité de langue romane: les Aroumains que les Grecs appellent généralement Valaques (Vlachos) ou Méglénites. Le terme Valaques, qui est dépréciatif pour désigner les Aroumains de Grèce, provient du grec eisai vlakias et signifie «tu es stupide», mais en albanais le mot Vlahos est neutre et signifie «frère».

Linguistiquement, l'aroumain fait partie des dialectes roumains du Sud avec le mégléno-roumain (d'où Méglénitiques ou Méglénites) et le macédo-roumain, et l’intercompréhension avec le roumain officiel (un dialecte du Nord) est rendu difficile; c’est pourquoi on parle de langues distinctes (voir le texte particulier sur les Aroumains). Les Aroumains de Grèce habitent dans les régions montagneuses de la Thessalie, de l’Épire et du Pinde, ce qui leur a permis de conserver leur langue durant quelques siècles, malgré la présence du grec, du turc et des langues slaves. Après les guerres balkaniques de 1912-1913, la Grèce a reconnu les Valaques (ou Vlachos) comme une minorité à la suite de la signature du traité de Bucarest (1913); la Roumanie a même financé quelques écoles valaques. Mais après la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie communiste a cessé toute aide financière aux communautés valaques de Grèce, car celles-ci étaient perçues comme anti-grecques par le gouvernement grec.

Aujourd’hui, l'omniprésence du grec et la hellénisation de la culture aroumaine ont certainement été des facteurs déterminants dans l'affaiblissement de cette langue considérée par le Conseil de l’Europe comme en grand danger d’extinction, avec seulement quelque 50 000 locuteurs de l’aroumain. Par ailleurs, l’Institut sociolinguistique catalan de Barcelone estime que la Grèce compterait une communauté ethnique de quelque 200 000 Aroumains; pour sa part, l’Association des Aroumains français affirme dénombrer plus de 600 000 Aroumains en Grèce, ce qui semble peu probable.

Or, le recensement officiel de 1951 ne faisait mention que de 25 000 «Grecs valacophones», c’est-à-dire des Grecs parlant le valaque (aroumain). Bref, il est réaliste de croire à une communauté aroumaine de 200 000 membres dont 50 000 locuteurs de la langue. Les autorités grecques considèrent maintenant les Aroumains (toujours appelés Valaques par les Grecs) comme faisant partie intégrante de la population grecque. Ils parlent la langue nationale sans difficulté, ils ont adopté les mœurs grecques et ils s’identifient comme des Grecs. Comme le traité de Lausanne de 1923 engageait la Grèce à accorder des droits aux minorités religieuses autres qu’orthodoxes, les Aroumains n’ont pas bénéficié de tels droits puisqu’ils sont de religion orthodoxe grecque. Les Aroumains de Grèce sont généralement considérés comme une minorité assimilée, surtout les individus qui ont migré vers les villes. Des experts soutiennent que l'aroumain est menacé d'extinction davantage en Grèce que dans d'autres pays des Balkans qui ont eu tendance, après l'effondrement du communisme, à accorder une reconnaissance officielle aux Valaques. Les conditions sociales (isolement géographique, habitudes de travail, structure sociale, etc.) qui ont permis dans le passé aux Valaques de survivre sont aujourd'hui disparues, et ce, d'autant plus que l'État grec ne semble pas avoir l'intention de reconnaître le valaque comme langue minoritaire. De plus, les Valaques n'ont aucun contact avec la Roumanie, la patrie d'origine de cette communauté, ni avec les communautés valaques de l'Albanie, de la Macédoine ou de la Bulgarie. Quant à la Roumanie, elle évite soigneusement de soulever la moindre vague sur les Valaques, et ce, depuis le début des années 1990.

Les Bulgares et les Macédoniens

À la frontière de la Macédoine de l’ex-Yougoslavie et de la Bulgarie, c’est-à-dire dans la région administrative grecque de Macédoine occidentale (plus précisément dans la région de Florina), habitent des Macédoniens et des Bulgares, sans oublier les Pomaques qui parlent une variété de bulgare. Pour l’État grec, il n’existe pas de minorité dite macédonienne ou bulgare. On parle plutôt de Grecs slavophones, car les Grecs n’ont jamais admis qu’il puisse exister une langue macédonienne distincte de la langue bulgare.

Rappelons qu’au point de vue linguistique le macédonien actuel puise ses racines dans la langue liturgique de l’ancien slavon du Xe siècle, un idiome dont est également issu le bulgare. Le vieux slavon occupe la même place en bulgare que la katharevousa en Grèce. Cette langue est à l'origine du bulgare et a influencé le serbo-croate ainsi que le russe par l'entremise de l'Église orthodoxe. Le bulgare, tout comme le grec, n'existait qu'à l'état dialectal au XIXe siècle, parmi lequel on comptait le dialecte bulgare de Macédoine ou le dialecte de Roumélie (ou dit aussi «bulgare de l'Est», reconnaissable à son accent «mouillé » plus proche du russe). Cette filiation directe issue du dialecte macédonien avec le vieux slavon date des mouvements autonomistes de la fin du XIXe siècle dans cette région. Par la suite, cette lecture historique a été cultivée par le maréchal Tito de l'ancienne Yougoslavie, qui avait reconnu et standardisé le macédonien en 1944. Aujourd’hui, la langue macédonienne officielle de la république de Macédoine n'est pas très éloignée du bulgare, bien qu'elle ait conservé davantage de traits archaïsants par rapport au bulgare officiel.

Il est malaisé de savoir précisément combien de locuteurs parlent le macédonien et le bulgare en Grèce du Nord, car beaucoup de slavophones auraient délaissé leur langue pour le grec. On sait que les slavophones atteignent probablement les 250 000 ou 300 000.  Il est probable aussi que quelque 30 000 Gréco-Bulgares puissent parler le bulgare. En tant que membres d’une confession orthodoxe, les slavophones de Grèce ne sont pas considérés comme une minorité. Beaucoup d'observateurs ont remarqué une baisse importante du nombre des Macédoniens slavophones, qui sont passés au grec. Le nombre des Gréco-Macédoniens atteint possiblement les 10 000 ou les 30 000 locuteurs; et quelque 77 % de tous les Gréco-Macédoniens auraient une certaine connaissance du macédonien.

Par ailleurs, l'ère postcommuniste a amené en Grèce un nombre considérable d'immigrants qui parlent des langues slaves, surtout le russe, l'ukrainien et le polonais. La plupart de ces arrivants ont une origine ethnique grecque et, pour cette raison, ils sont implicitement encouragés à ne pas parler russe en public, si c'est la principale langue entendues dans certains marchés aux puces.

Les Juifs et le ladino

Mentionnons aussi une petite communauté juive qui, bien que décimée par les déportations allemandes de la Seconde Guerre mondiale, compte encore quelques milliers de membres à Thessalonique (encore 2000 et 3000 personnes sur un total de 5000). Avant 1944, la communauté juive comptait bien quelque 50 000 membres. Les Juifs parlent le ladino, une langue apparentée au castillan et parlée à l'origine par les Juifs espagnols depuis 1492. 

Les Arméniens

Les Arméniens en Grèce (en grec: Αρμένιοι, Arménioi) sont des citoyens grecs d'origine arménienne (famille indo-européenne). La présence arménienne en Grèce a commencé il y a plusieurs siècles lorsque les Arméniens, pour diverses raisons, ont quitté l'Arménie et se sont installés dans la grande région de Thessalie, en Macédoine orientale et en Thrace. De petites communautés arméniennes ont pu également être trouvées dans les îles grecques de Crète et de Corfou. Puis, après le génocide de 1915, quelque 70 000 à 80 000 Arméniens ont fui la Turquie pour se réfugier en Grèce, surtout en Thrace. Mais il n'en existe presque plus depuis les années 1950, sauf à Komotini, à Xanthi et à Alexandroupolis, car la plupart des Gréco-Arméniens ont émigré en Amérique du Nord ou se sont installés dans d'autres régions grecques, surtout à Athènes et sa banlieue. On trouve encore de petites collectivités isolées à Thessalonique et dans l'île de Crète. La majorité des Arméniens sont de confession chrétienne apostolique, mais certains sont catholiques ou évangéliques. Le nombre des Gréco-Arméniens est estimé entre 20 000 et 35 000.

- Les immigrants illégaux

Enfin, le gouvernement grec admet désormais qu'il y aurait dans le pays entre 600 000 à 800 000 immigrants dits illégaux, soit approximativement 7 % de la population. Autrement dit, il semble que la Grèce soit passée d’un pays d’émigration — au moins cinq millions de Grecs se sont expatriés — à un pays d’immigration. Ce changement subit n'est certainement pas étranger à la vague de xénophobie qui s'étend dans le pays, mais ce n'est pas le seul facteur à considérer.  

Il existe à l'heure actuelle une vingtaine d'associations ethniques, dont en voici quelques-unes: l'Union nationale des étudiants palestiniens, la Communauté égyptienne. la Communauté soudanaise, la Communauté tunisienne, l'Association Maghreb, l'Association des immigrants en provenance de Syrie, la Communauté éthiopienne, la Ligue des citoyens guanéens, la Communauté nigérienne, l'Union des immigrants philippins, le Forum des immigrants albanais, l'Association polonaise Solidaristnost, le Mouvement des minorités de Thrace, l'Association culturelle des Tsiganes grecs, etc.

3 La langue, la religion et l’hellénisme

En Grèce, la religion, la langue et la citoyenneté grecque ne font qu’un. Autrement dit, un citoyen grec pratique nécessairement la religion grecque orthodoxe et parle obligatoirement la langue grecque; il doit croire aussi à l’hellénisme, développé surtout à l’époque de l’empire d’Alexandre le Grand, mais qui est cinq fois millénaire en Grèce. Dans les années 1920, toute personne qui ne satisfaisait pas à ces trois conditions devait être assimilée ou expulsée. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

3.1 La religion orthodoxe

L’État grec moderne, officiellement reconnu depuis 1830, n’a jamais été un État laïc. Même l’actuelle Constitution de 1975 est promulguée «au nom de la Sainte, Consubstantielle et Indivisible Trinité». Conformément au paragraphe 1 de l’article 59 de la Constitution, un serment à la Sainte, Consubstantielle et Indivisible Trinité doit être prêté par les députés et par le président de la République avant leur prise en fonctions dans le palais de la Chambre des députés et en séance publique.

Άρθρο 59

1) Οι βουλευτές πριν αναλάβουν τα καθήκοντά τους δίνουν στο Βουλευτήριο και σε δημόσια συνεδρίαση τον ακόλουθο όρκο:

«Ορκίζομαι στο όνομα της Αγίας και Ομοούσιας και Αδιαίρετης Τριάδας να είμαι πιστός στην Πατρίδα και το δημοκρατικό πολίτευμα, να υπακούω στο Σύνταγμα και τους νόμους και να εκπληρώνω ευσυνείδητα τα καθήκοντά μου».

2) Αλλόθρησκοι ή ετερόδοξοι βουλευτές δίνουν τον ίδιο όρκο σύμφωνα με τον τύπο της δικής τους θρησκείας ή του δικού τους δόγματος.

3) Βουλευτές που ανακηρύσσονται όταν η Βουλή απουσιάζει δίνουν τον όρκο στο Τμήμα της που λειτουργεί.

Article 59 

Devoirs et droits des députés 

1) Avant de prendre leurs fonctions, les députés prêtent, dans le palais de la Chambre des députés et en séance publique, le serment suivant:

«Je jure au nom de la Sainte, Consubstantielle et Indivisible Trinité d'être fidèle à la Patrie et au régime démocratique, d'obéir à la Constitution et aux lois et de remplir consciencieusement mes fonctions.»

2) Les députés hétérodoxes ou appartenant à une autre religion prêtent le même serment selon la formule de leur propre dogme ou religion.

3) Ceux qui sont proclamés députés hors session de la Chambre des députés prêtent serment devant la Section de la Chambre en fonction.

À l’article 3, la Constitution grecque reconnaît comme «religion dominante la religion de l’Église orthodoxe orientale du Christ» marquant par là que l’orthodoxie fait partie de l’hellénisme. Elle accepte «l’inviolabilité de la liberté de la conscience religieuse», mais interdit le prosélytisme, c’est-à-dire les efforts déployés pour défendre sa foi, à l’exception de l’orthodoxie grecque. Selon le ministère grec de la Justice, cette interdiction concerne «le prosélytisme de mauvais aloi» et non pas la diffusion des convictions religieuses, ce qui permettrait par ailleurs de protéger le pays de «toute religion dangereuse».

N’oublions pas que la pratique du prosélytisme a souvent été sévèrement punie en Grèce: emprisonnement, amende élevée, surveillance policière et expulsion des étrangers.

Jusqu'à une époque récente, un non-orthodoxe n’était pas considéré comme un «véritable Grec». À l’époque d’Homère, on qualifiait alors de «Barbares» tous les non-Grecs. Ainsi, à leur façon, les Grecs ont pu donner en Europe l’image de ce que pouvait être l’«intégrisme islamique» dans d’autres régions du monde. En Grèce, on a jadis très mal toléré les exceptions. Mais, selon l’article 13 de la Constitution grecque, le liberté de religion est garantie comme «inviolable» pour tous les citoyens grecs.

Άρθρο 13

1) Η ελευθερία της θρησκευτικής συνείδησης είναι απαραβίαστη. Η απόλαυση των ατομικών και πολιτικών δικαιωμάτων δεν εξαρτάται από τις θρησκευτικές πεποιθήσεις καθενός.

2) Κάθε γνωστή θρησκεία είναι ελεύθερη και τα σχετικά με τη λατρεία της τελούνται ανεμπόδιστα υπό την προστασία των νόμων. Η άσκηση της λατρείας δεν επιτρέπεται να προσβάλλει τη δημόσια τάξη ή τα χρηστά ήθη. Ο προσηλυτισμός απαγορεύεται.

3) Οι λειτουργοί όλων των γνωστών θρησκειών υπόκεινται στην ίδια εποπτεία της Πολιτείας και στις ίδιες υποχρεώσεις απέναντί της, όπως και οι λειτουργοί της επικρατούσας θρησκείας.

4) Κανένας δεν μπορεί, εξαιτίας των θρησκευτικών του πεποιθήσεων, να απαλλαγεί από την εκπλήρωση των υποχρεώσεων προς το Κράτος ή να αρνηθεί να συμμορφωθεί προς τους νόμους.

5) Κανένας όρκος δεν επιβάλλεται χωρίς νόμο, που ορίζει και τον τύπο του.

Article 13

1)
La liberté de la conscience religieuse est inviolable. La jouissance des libertés publiques et des droits civiques ne dépend pas des convictions religieuses de chacun.

2) Toute religion connue est libre, et les pratiques de son culte s'exercent sans entrave sous la protection des lois. Il n'est pas permis que l'exercice du culte porte atteinte à l'ordre public ou aux bonnes mœurs. Le prosélytisme est interdit.

3) Les ministres de toutes les religions connues sont soumis à la même surveillance de la part de l'État et aux mêmes obligations envers lui que ceux de la religion dominante.

4) Nul ne peut, en raison de ses convictions religieuses, être dispensé de l'accomplissement de ses obligations envers l'État ou refuser de se conformer aux lois.

5) Aucun serment n'est imposé qu'en vertu d'une loi qui en détermine aussi la formule.

Selon un sondage paru le 13 février 2005 dans le quotidien Eleftherotypia, quelque 48 % des Grecs sont favorables à la séparation de l'Église et de l'État, et 35 % sont contre. L'attitude des Grecs vis-à-vis de la religion a tout de même beaucoup évolué. 

En 1993, le Parlement grec — soit tous les parlementaires grecs, qu’ils soient de gauche ou de droite — avait confirmé la loi rendant obligatoire la mention d'appartenance religieuse sur toutes les nouvelles cartes d'identité, malgré l'opposition des minorités juive et catholique, ainsi que de quelques députés et organisations non gouvernementales (ONG). La Grèce était alors le seul pays de l’Union européenne à imposer la mention de la religion sur les cartes d'identité. Les religions non orthodoxes reconnues étaient considérées par le gouvernement comme des «cultes étrangers», le Code pénal grec les désignant comme «tolérées». D’après le gouvernement grec (ministère de l’Intérieur, de l’Administration et de la Décentralisation), la mention de la religion sur la carte d’identité n’avait aucune valeur juridique. Cette mention correspondait simplement à l’expression d’une «tradition religieuse» et répondait aux «demandes faites par l’Église orthodoxe grecque». Puis le Parlement européen a demandé au gouvernement grec d’abolir toute mention de religion, même facultative, sur les nouvelles cartes d’identité grecques et de ne pas se laisser influencer par la hiérarchie orthodoxe. La résolution du Parlement européen affirmait que «la mention obligatoire de la religion sur les cartes d’identité viole les libertés fondamentales de l’individu, telles que celles-ci sont exposées dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et la Convention européenne des droits de l’homme». Le Parlement européen a même rappelé que la liberté d’opinion et de religion constitue l’un des fondements de l’État de droit et qu’une telle liberté est du ressort exclusif de la conscience humaine.

Quoi qu'il en soit, la mention religieuse sur les cartes d'identité a fini par être abolie par le gouvernement grec. N'oublions pas que la Grèce est passée d'un État théocratique à un État laïc moderne. Par exemple, l'état civil est une création récente dans un pays où seules les autorités religieuses tenaient les registres de chaque communauté. Dès lors, pour qu'un Grec du Dodécanèse puisse obtenir un passeport, il fallait parfois écrire à l'évêché pour obtenir l'acte de naissance des parents. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Dans ce pays, l’article 198 du Code pénal (Ποινικού Κώδικα) punit tout individu qui, en public et avec malveillance, offense Dieu de quelque manière que ce soit, et celui qui manifeste en public, en blasphémant, un manque de respect envers le sentiment religieux:

Aρθρο 198

Κακόβουλη βλασφημία.

1) Με φυλάκιση μέχρι δύο ετών τιμωρείται όποιος δημόσια και κακόβουλα βρίζει με οποιονδήποτε τρόπο το Θεό.

2) Όποιος, εκτός από την περίπτωση της παραγράφου 1, εκδηλώνει δημόσια με βλασφημία έλλειψη σεβασμού προς τα θεία, τιμωρείται με κράτηση έως έξι (6) μηνες ή με πρόστιμο έως τρεις χιλιάδες (3.000) ευρώ. Σχόλια:- Η παράγραφος. 2 του άρθρου 198 τίθεται όπως αντικαταστάθηκε από την παρ.

Article 198

Le blasphème malveillant

1) Quiconque, en public et avec malveillance, offense Dieu est passible de deux ans d'emprisonnement.

2) Quiconque, sauf dans ce qui est prévu au paragraphe 1, manifeste en public en blasphémant un manque de respect envers le sentiment religieux, est passible de six mois ou d'une amende de 3000 euros.

Cette loi a encore été utilisée en 2005 pour faire condamner à six mois de prison l'illustrateur autrichien Gerhard Haderer, et ce, pour une bande dessinée jugée blasphématoire, interdite de parution en 2003. Mais la Cour d'appel a, par la suite, levé cette interdiction, sous la pression de l’Union européenne. La Grèce demeure parmi les derniers pays européens, avec l’Allemagne, le Danemark, l’Italie et l’Irlande, à avoir conservé la criminalisation des paroles blasphématoires. Dans tous les autres pays, le délit de blasphème est irrecevable. Des citoyens irlandais demandent l'abrogation de la Defamation Act 2009 qu'ils jugent comme ayant un «caractère moyenâgeux».

3.2 La langue grecque

Dans les faits, le grec est la langue officielle de la Grèce sans qu’il ne soit nécessaire de le proclamer dans la Constitution. Citons néanmoins l’article 3 de la Constitution (Σύνταγμα της Ελλάδας) qui traite spécifiquement de la langue.

Aρθρο 3

1) Επικρατούσα θρησκεία στην Ελλάδα είναι η θρησκεία της Ανατολικής Ορθόδοξης Εκκλησίας του Χριστού. Η Ορθόδοξη Εκκλησία της Ελλάδας, που γνωρίζει κεφαλή της τον Κύριο ημών Ιησού Χριστό, υπάρχει αναπόσπαστα ενωμένη δογματικά με τη Μεγάλη Εκκλησία της Κωνσταντινούπολης και με κάθε άλλη ομόδοξη Εκκλησία του Χριστού· τηρεί απαρασάλευτα, όπως εκείνες, τους ιερούς αποστολικούς και συνοδικούς κανόνες και τις ιερές παραδόσεις. Είναι αυτοκέφαλη, διοικείται από την Ιερά Σύνοδο των εν ενεργεία Αρχιερέων και από τη Διαρκή Ιερά Σύνοδο που προέρχεται από αυτή και συγκροτείται όπως ορίζει ο Καταστατικός Χάρτης της Εκκλησίας, με τήρηση των διατάξεων του Πατριαρχικού Τόμου της κθ' (29) Ιουνίου 1850 και της Συνοδικής Πράξης της 4ης Σεπτεμβρίου 1928.

2) Το εκκλησιαστικό καθεστώς που υπάρχει σε ορισμένες περιοχές του Κράτους δεν αντίκειται στις διατάξεις της προηγούμενης παραγράφου.

3) Το κείμενο της Αγίας Γραφής τηρείται αναλλοίωτο. Η επίσημη μετάφρασή του σε άλλο γλωσσικό τύπο απαγορεύεται χωρίς την έγκριση της Αυτοκέφαλης Εκκλησίας της Ελλάδας και της Μεγάλης του Χριστού Εκκλησίας στην Κωνσταντινούπολη.

Article 3

1)
La religion dominante en Grèce est celle de l'Église orthodoxe orientale du Christ. L'Église orthodoxe de Grèce, reconnaissant pour chef Notre Seigneur Jésus-Christ, est indissolublement unie, quant au dogme, à la Grande Église de Constantinople et à toute autre Église chrétienne du même dogme, observant immuablement, comme celles-ci, les saints canons apostoliques et synodiques ainsi que les saintes traditions. Elle est autocéphale et administrée par le Saint-Synode, qui est composé des évêques en fonction, et par le Saint-Synode permanent qui, émanant de celui- ci, est constitué comme il est prescrit par la Charte statutaire de l'Église, les dispositions du Tome patriarcal du 29 juin 1850 et de l'Acte synodique du 4 septembre 1928 étant observées.

2) Le régime ecclésiastique existant dans certaines régions de l'État n'est pas contraire aux dispositions du paragraphe précédent.

3) Le texte des Saintes Écritures reste inaltérable. Sa traduction officielle en une autre forme de langage sans l'approbation de l'Église autocéphale de Grèce et de la Grande Église du Christ à Constantinople est interdite.

En Grèce, la langue et la religion sont intimement reliées. Cet article 3 ne définit pas le statut de la langue officielle en Grèce, mais celui de la langue officielle de l’Église autocéphale de Grèce, sans même nommer cette langue : «Le texte des Saintes Écritures ne sera pas modifié. La traduction officielle du texte dans une autre forme de langue, non sanctionnée par l'Église autocéphale de Grèce et la Grande Église du Christ de Constantinople, est prohibée.» Comme pour le judaïsme en Israël, la religion orthodoxe en Grèce revêt une dimension ethnique très forte que l’État se doit de défendre. C’est ce qu’on appelle une «démocratie ethnique», comme il en existe en Israël, en Croatie, en Serbie, etc.

De plus, la Constitution grecque définit l’éducation comme une «mission fondamentale de l’État ayant comme but [...] le développement de la conscience nationale et religieuse des Grecs». En vertu de ces principes, l’enseignement religieux, selon le rite de l’Église orthodoxe, est obligatoire dans toutes les écoles primaires et secondaires; il est, de plus, interdit d’embaucher des professeurs non orthodoxes; par ailleurs, l’autorisation d’un évêque orthodoxe est obligatoire pour la construction ou la réparation des lieux de culte des autres religions. Et il ne faudrait pas croire que ce sont là des détails sans importance!

Qu’on pense aux problèmes auxquels les membres des autres confessions religieuses doivent faire face lorsque, par exemple, ils veulent faire éduquer leurs enfants selon les préceptes de leur religion. Les enfants devront-ils, malgré tout, recevoir un enseignement conforme aux rites de l’Église orthodoxe grecque? Comment feront-ils pour embaucher des professeurs non orthodoxes? L’autorisation d’un évêque est-elle une simple formalité lorsqu’il s’agit, par exemple, de réparer une mosquée? Ce sont là d’énormes problèmes auxquels sont confrontées les minorités en Grèce, et il ne faut pas en minimiser l’importance pour une raison bien simple: les minorités linguistiques ne correspondent à aucune réalité juridique en Grèce, seules sont «tolérées» les minorités religieuses

D’ailleurs, dans ce pays, il est considéré comme «normal» que des personnalités politiques importantes nient l’existence des minorités ethniques, que ce soit les Turcs, les Macédoniens, les Bulgares, etc. Par exemple, le 24 juin 1996, la Commission européenne des droits de l'homme a jugé recevable l'appel du Foyer de la civilisation macédonienne, qui avait été refusé par les instances grecques du fait qu'«il n'existait pas de minorité macédonienne» et que cette association mettait en danger «l'intégrité territoriale du pays». Il ne s’agit là que d’un exemple (et il y en aurait bien d'autres!), mais il donne une idée de l’attitude des Grecs devant leurs minorités linguistiques.

3.3 L’hellénisme

On sait aussi que, de tout temps, les historiens ont souligné la notion d'hellénisme dans l’identité nationale grecque. L'hellénisme demeure une notion culturelle: est grec celui qui a reçu une éducation hellénique. Forte de plusieurs millénaires, cette identité continue d'influencer profondément la société grecque moderne. La situation géographique et l'histoire de la Grèce avec les pays voisins, notamment la Bulgarie et la Turquie (les ennemis historiques), constituent des facteurs qui expliquent cette importance si grande. Toutefois, ces mêmes facteurs peuvent aussi engendrer un ethnocentrisme excessif. D’ailleurs, la Grèce a fort à faire pour améliorer sa réputation plutôt médiocre en matière d’intolérance à l’égard de toute différence et de xénophobie envers les étrangers (ou les minorités).

À ce sujet, on peut rappeler quelques résultats d’un sondage européen effectué en 1993 sur la perception des Grecs à l’égard de leurs minorités nationales: 89 % des Grecs trouveraient les Turcs antipathiques, 76 % auraient un préjugé défavorable envers les Arvanitès (Albanais), 57 % envers les Juifs et 55 % envers les Tsiganes. De plus, 84 % de la population considère que «beaucoup d'étrangers vivant en Grèce constituent un danger public» et 90 % croient qu'ils «usurpent le travail des Grecs». Ce n’est pas pour rien que tous les groupes minoritaires en Grèce, tant chez les ressortissants grecs que chez les immigrants, disent éprouver une impression d'aliénation, car ils ont tous été confrontés à la xénophobie des grécophones et à la violence de la part de la police, tandis que les tribunaux ont souvent violé ou supprimé leurs droits.

Or, la Grèce connaît, depuis quelques années, une hausse sensible de l'immigration, régulière mais aussi et surtout clandestine; il semble évident qu'elle n'a pas toujours disposé de structures et de procédures efficaces pour y faire face. C'est ainsi que l’hellénisme, si cher aux Grecs, est en train de creuser un fossé de plus en plus grand entre les orthodoxes et les minorités nationales.

4 Les minorités reconnues: les musulmans

En Grèce, le gouvernement maintient que seules les minorités reconnues par des traités internationaux encore en vigueur sont reconnues officiellement. Or, il n’existe qu’une minorité en Grèce, reconnue par des traités internationaux: la minorité musulmane. Le traité de Sèvres de 1920, qui n’a jamais été en vigueur parce que la Turquie ne l’a pas appliqué, contient cette disposition (art. 85) qui référait à la langue et à la religion:

Article 85

La Grèce accepte, en agréant l'insertion dans un traité particulier, les dispositions qui seront jugées nécessaires, notamment en ce qui concerne Andrinople, pour protéger en Grèce, les intérêts des habitants qui diffèrent de la majorité de la population par la race, la langue ou la religion.

Dans le traité de Lausanne de 1923 (encore en vigueur) qui engageait la Turquie et la Grèce, les deux États convenaient d’un principe de réciprocité en vertu duquel les Grecs de Turquie obtiendraient les mêmes droits que les Turcs de Grèce (Thrace). C’est pourquoi l’article 45 contient cette disposition:

Article 45

Les droits reconnus par les stipulations de la présente disposition aux minorités non musulmanes de la Turquie sont également reconnus par la Grèce à la minorité musulmane se trouvant sur son territoire.

Cet article accorde à la minorité musulmane de la Grèce les mêmes droits qu’aux minorités non musulmanes de Turquie, ce qui a permis à chacune des parties de remettre en cause plusieurs des droits aux citoyens membres de ces minorités. Alors que le traité de Lausanne instituait la notion de réciprocité en des termes «positifs», son application s’est étendue, tant en Grèce qu'en Turquie, de façon «négative». En effet, ca Cour constitutionnelle turque a interprété ces dispositions selon le principe du «donnant-donnant»: la Turquie s'engageait à respecter les droits des minorités conférés par le traité aussi longtemps que la Grèce les respectait. Or, une telle interprétation apparaît contraire à l’article 45 du traité, qui prévoyait des responsabilités parallèles, et non interdépendantes, pour chaque partie. Quant au Conseil de l'Europe, il estime que la reconnaissance de droits fondés sur la stricte réciprocité est «inacceptable eu égard au droit international des droits de l’homme», «anachronique» et «nuisible à la cohésion nationale en ce que chaque État punit ses propres citoyens». D'ailleurs, l’article 60.5 de la Convention de Vienne sur le droit des traités interdit le principe de réciprocité dans le domaine des droits de l’Homme.

Article 60

5) Les paragraphes 1 à 3 ne s’appliquent pas aux dispositions relatives à la protection de la personne humaine contenues dans des traités de caractère humanitaire, notamment aux dispositions excluant toute forme de représailles à l’égard des personnes protégées par lesdits traités.

Au lieu de respecter les clauses du traité, les parties (Grèce et Turquie) en sont venues à exercer des représailles auprès de leurs propres citoyens afin de les punir pour le non-respect pratiqué par l'autre État. L’interprétation faite par la Grèce de certaines dispositions du traité de Lausanne s'est avérée restrictive, comme en Turquie. Heureusement, depuis les années 1990, l'idéologie de la réciprocité aurait cessé d'être considérée par les autorités politiques comme une façon adéquate de traiter une partie de sa population.

Le traité de Lausanne reconnaît une minorité religieuse musulmane en Thrace et non une minorité nationale turque. Sur cette base, les autorités grecques ont refusé l'utilisation du terme «turc» dans les noms des associations. Saisie de ce refus, la Cour européenne des droits de l’homme a déjà condamné la Grèce à plusieurs reprises. La position officielle de l’État grec sur la «minorité musulmane se trouvant sur son territoire» d’après le traité de Lausanne) est qu’il s’agit d’une minorité essentiellement religieuse. Selon l’interprétation de l’Administration grecque, cette minorité religieuse serait constituée de citoyens d’origine turque, pomaque et tsigane, ce qui exclut les Albanais musulmans, les Turcs chrétiens, les Aroumains orthodoxes, les Arméniens catholiques, les juifs, etc. Dans toute la législation grecque, seul le traité de Lausanne de 1923 consacre la notion de minorité religieuse, non pas celle de minorité linguistique.

Cette interprétation juridique n’est pas sans causer de multiples confusions puisque l’État n’accorde pas les mêmes droits à des communautés parlant la même langue mais pratiquement une religion différente (Turcs musulmans et Turcs chrétiens) et des groupes professant une même religion mais parlant une langue différente (musulmans turcophones de Thrace et musulmans albanophones). Autrement dit, la Grèce interprète de façon très restrictive l’article 45 du traité de Lausanne en ne protégeant partiellement que les Turcs musulmans de la Thrace occidentale, ce qui inclut les Pomaques et les Tsiganes considérés officiellement comme des Turcs. Il en résulte que, sur le plan linguistique, seul le turc est reconnu juridiquement comme langue minoritaire en Grèce.

Au final, que ce soit pour la minorité musulmane de Thrace ou de la minorité orthodoxe grecque de Turquie, les deux États ont adopté une perception «extérieure» à l'égard de leur minorité reconnue. En effet, tandis que la Grèce tente de protéger sa minorité religieuse orthodoxe de Turquie au moyen d'un bureau des Affaires politiques relevant du ministère des Affaires étrangères, la Turquie surveille la minorité musulmane de Thrace par un consulat général situé à Komotini.

4.1 La représentation turque

En Thrace, lors des élections, des interprètes sont présents pour assister les électeurs turcophones. Mais la loi électorale grecque fixe le seuil d’éligibilité à 3 % des voix exprimées au plan national. Or, il est extrêmement difficile pour les membres de la communauté musulmane d’être élus au Parlement grec à partir de leurs propres listes; il leur faudrait un quota minimum de deux députés, par exemple, car l’élection d’un candidat turc relève presque du miracle. D’ailleurs, les candidats turcs aux élections nationales seraient régulièrement éliminés et quelques rarissimes élus auraient même fait l’objet d’une contestation électorale, sinon de destitution, voire d’emprisonnement. Néanmoins, le Parlement compte régulièrement deux à trois élus turcs (souvent du PASOK, le Parti socialiste). De même, il existe des maires turcs en Thrace, mais uniquement dans les petites municipalités. Si Komotini ou Xanthi élisait effectivement un maire non grec, ce serait un véritable séisme local. Malgré tout, la plupart des élus des municipalités peuplées de turcophones sont des Grecs.

4.2 Les tribunaux

En principe, les Turcs (incluant les Pomaques et les Tsiganes) ont le droit d’utiliser leur langue dans un tribunal de la Thrace, mais il est interdit au juge d’utiliser le turc au lieu de la langue officielle. Ceux qui désirent s’exprimer en turc ou qui ne connaissent pas le grec (ce n’est pas rare chez les plus de 50 ans en Thrace) doivent recourir à un interprète. Il existe à cet effet un certain nombre d’interprètes agréés par l’État. Cependant, seul le traducteur de Xanthi reçoit une rétribution pour son travail. De façon générale, la cour fait plutôt appel à un volontaire parmi le personnel judiciaire lorsqu’elle a besoin d’un interprète. Cette procédure fréquemment utilisée n’apparaît pas très conforme à la loi, car certains points importants peuvent être jugés non pertinents par l’interprète improvisé et omis dans sa traduction.

Cela dit, il existe un autre type de tribunal: les müftülüks. Dans chacune des trois préfectures de la Thrace occidentale, on compte un müftülük, une sorte de tribunal musulman habilité à juger les questions de droit familial et successoral. L’autorité musulmane suprême est représentée par un müfti qui dispose d’un pouvoir judiciaire qu’il délègue à un cadi (juge religieux). Celui-ci applique le Code civil grec dans les mariages, les divorces, les décès, l’émancipation des jeunes, les testaments, etc. Quant au müfti, il choisit en plus les candidats à l’Université coranique musulmane. Généralement, toutes ces affaires se déroulent en turc, tant à l’oral qu’à l’écrit.

Cependant, depuis l’adoption de la loi no 1920 du 4 février 1991, les décisions des müftis ne sont plus forcément exécutoires, car elles n’ont plus aucune valeur légale. Un tribunal de première instance a même refusé de reconnaître les effets de la loi islamique sur le Code civil grec. Depuis ce temps, les müftis sont harcelés par les autorités grecques, surtout les müftis élus par les associations minoritaires — il y a aussi des müftis nommés par l’État. Certains müftis élus, par exemple dans les villes de Xanthi et de Komotini, ont été condamnés à des peines de prison pour «manifestation d’autorité», alors qu’ils avaient seulement utilisé leur titre de müfti dans des documents écrits.

Le problème des muftis est le même que celui des imams en France. L'islam ne connaît pas de clergé institué, donc peut se déclarer imam ou müfti toute personne élue par une communauté donnée. Le problème est grand quand le jeu devient politique entre consulat de Turquie et l'autorité régionale grecque. Pour éviter que se multiplient des muftis professant des idées nationalistes, les autorités grecques ont décidé d'obliger les müftis à être agréés par les autorités régionales, un peu comme ce qui se fait en France avec les imams pour limiter les mosquées islamistes. Évidemment, une telle initiative est source inévitable de conflits au plan local.

4.3 L’Administration publique

Le turc est absent de tout usage officiel dans l’Administration grecque, puisqu’en vertu du traité de Lausanne la langue de la minorité doit concerner les affaires religieuses (celles de l’islam). Ainsi, tous les services gouvernementaux, incluant les hôpitaux et les soins de santé, ne sont assurés qu’en grec.

Depuis 1977, tous les noms de lieux et noms de rues de trois préfectures où les Turcs étaient concentrés ont été changés: les noms turcs ont été supprimés et remplacés par des noms grecs. De plus, un décret interdisait l’emploi des anciens noms à des fins officiels sous peine d’amende ou d’emprisonnement. La mention du toponyme ou de l’odonyme turc entre parenthèses après ou en-dessous de celui en grec a été également interdite par les autorités. Cette pratique a été étendue à tout le pays et il n’existe à l’heure actuelle aucune affiche en une autre langue que le grec ou... l’anglais. En effet, l'affichage en langue anglaise est accepté dans les lieux touristiques pour des raisons pratiques. En fait, cette tolérance ne change en rien la règle de l'unilinguisme grec aux dépens des langues minoritaires du pays (macédonien, bulgare, turc, albanais ou arménien).

Le gouvernement grec a lui-même reconnu il y a quelques années qu’il existait un régime de discrimination administrative au détriment des minorités. Depuis, l’Administration grecque en Thrace semble plus tolérante. Des fonctionnaires turcs prennent l’initiative de diffuser des communiqués et autres publications pratiques en turc, sans trop encourir de tracasseries administratives.

4.4 Les droits scolaires

Le système d'éducation en Grèce possède une structure plutôt conservatrice et demeure sous contrôle strict du gouvernement. En raison de l'accent mis sur le christianisme présenté à partir d'un point de vue orthodoxe, les élèves non orthodoxes et non chrétiens sont dispensés des cours de religion. Les programmes sont uniformes pour toutes les écoles publiques et privées, et ils sont déterminés par le ministère de l'Éducation et du Culte.

Il existe des écoles maternelles (ou préscolaires) facultatives, le Nipiagogio, qui accueillent les enfants dès l’âge de trois ans et demi. L’école est obligatoire en Grèce durant les neufs premières années, soit de de 6 à 15 ans. Les élèves doivent d'abord fréquenter une école primaire, le Dimotiko, pendant six ans, au cours de laquelle ils doivent apprendre à maîtriser le grec oral et écrit, puis passer à l'école secondaire, le Gymnasio (ou collège), pendant trois ans. Il existe aussi en Grèce des collèges d'éducation musicale, des collèges d'enseignement interculturel et des collèges dotés d'une section sport. À la sortie du Gymnasio, les élèves peuvent s’inscrire dans un lycée, le Lykeio, c'est-à-dire un établissement d’enseignement général, technique ou polyvalent. Pour les élèves de ce niveau d’études, le système d'éducation propose aussi des écoles professionnelles et techniques. À partir de la 2e année, il faut choisir entre la filière dite «théorique» et la filière dite «sciences et technologie». À la fin de la 3e année du lycée, les élèves subissent des examens dans le cadre de leur établissement pour obtenir le diplôme de fin d'études du lycée.

Pour s’inscrire dans une université ou un institut supérieur de technologie, tout étudiant doit passer un examen d'admission. Dans tous les établissements d'enseignement, le grec constitue la langue d'enseignement. L'un des objectifs de l’éducation grecque est de «développer la conscience nationale et religieuse». Quant aux écoles privées, elles dispensent leurs cours dans des établissements distincts pour le primaire et le secondaire, et elles sont tenues de respecter les mêmes programmes scolaires que les écoles publiques.

- Les écoles interculturelles

Compte tenu de la présence de plus en plus nombreuses de communautés issues de l'immigration, la Grèce a entrepris de créer en 1996 des «écoles interculturelles» destinées aux enfants provenant surtout des mariages mixtes, des enfants d'immigrants, des enfants turcs et tsiganes ou juifs, ou aux expatriés dont les parents travaillent pour les délégations de leur pays. Ces écoles sont publiques et gratuites pour tous, et offertes dans tous les départements du pays (les 51 nomes). Il en existe une trentaine qui sont publiques, et une douzaine, qui sont privées. La pédagogie est axée sous forme de jeux (jeux de sociétés, cuisine et danse traditionnelle, folklore, etc.). Les écoles interculturelles sont présentes dans les maternelles, au primaire et au secondaire.

Cette éducation dite «interculturelle» (Διαπολιτισμική Εκπαίδευση) consiste, entre autres, à sensibiliser les élèves à leurs cultures et leurs valeurs propres. Ces écoles intègrent donc le folklore, la langue, la littérature, les arts propres à diverses communautés ethniques. On espère ainsi faire mieux connaître la contribution de chacun des groupes ethnoculturels dans l’édification de la société grecque. Pour résumer la problématique, l'éducation interculturelle consiste en principe, d’une part, en un accueil d’intégration, dont l'objectif est de rendre la culture d'accueil et ses valeurs accessibles aux autres; d'autre part, en un accueil d'acceptation des autres cultures pour la société dominante au lieu de chercher uniquement à les transformer. Normalement, cet enseignement interculturel suppose que les enseignants maîtrisent la langue maternelle des élèves, que ce soit le turc, l'arménien, le bulgare, etc. L'objectif principal des écoles interculturelles consiste à mieux intégrer les enfants d'immigrants dans leur pays d’accueil, tout en souhaitant préserver la langue et la culture du pays d’origine de leurs parents. Ce sont là les principes de bases qui devraient guider les établissements d'enseignement qui ont opté pour l'éducation interculturelle.

Or, en Grèce, cet enseignement apparaît plutôt contestable au point de vue pédagogique, car les enseignants ne sont pas tenus de maîtriser la langue maternelle (étrangère) de l’élève; cette langue n’est pas enseignée comme deuxième langue (après le grec) dans les établissements concernés. Le seconde langue enseignée après le grec est l'anglais; la troisième, le français. Dans les faits, au lieu de se familiariser avec leur langue maternelle, les élèves doivent apprendre les éléments de deux nouvelles langues, la grammaire grecque et la grammaire anglaise, sinon la grammaire française. En raison des problèmes de communication et de la diversité des populations réunies, le niveau de ces classes demeure relativement reste bas. Dans les faits, la mission des écoles interculturelles est d'enseigner la langue et la culture grecques.

Bref, la présence accrue d'élèves étrangers dans les écoles primaires et secondaires, ce qui représente au moins 10 % des élèves, n'a pas eu pour effet de modifier ni le contenu ni la vision ethnocentrique du système d'éducation grec. Les immigrants ne peuvent pas apprendre leur langue maternelle; les langues étrangères (anglais et français) demeurent peu enseignées. Ce sont des cours plus ou moins intensifs de langue et de culture grecques. Ainsi, ces écoles ne sont interculturelles que de nom, car ce sont en réalité des classes d'accueil destinées à immerger les enfants d'immigrants dans la société grecque. À ce stade, nous devons affirmer que «l'éducation interculturelle» n'est pas encore une réalité dans le système scolaire grec. Rappelons que le nombre d’élèves dans ces écoles est estimée en Grèce à environ 1,2 million de personnes. C'est la loi 2413/96 sur l'organisation des écoles d'éducation interculturelle qui régit ce type d'école.

- Les langues étrangères 

L’anglais est une matière obligatoire pour tous les élèves à partir de la troisième année du primaire en raison de trois heures par semaine.  Au secondaire (Gymnasio), les élèves doivent choisir entre le français et l’allemand en tant que deuxième langue étrangère obligatoire. L’anglais est enseigné à raison de trois heures par semaine en première année, et de deux heures par semaine en deuxième et troisième année. Le français et l’allemand sont dispensés pendant les trois années en raison de deux heures par semaine. En fait, le français tient le statut de seconde langue étrangère après l’anglais. Un enseignement de rattrapage est offert l’après-midi aux élèves qui en ont besoin, sous forme de cours spéciaux de langues vivantes.

Dans l'enseignement secondaire supérieur, le lycée ou Lykeio, l'anglais demeure l'une des matières enseignées dans le cadre de l'enseignement général. Lors de la première année, l'anglais est enseigné trois heures par semaine et dans les 2e et 3e année, l'anglais est enseigné durent deux heures par semaine. Le français ou l'allemand reste une matière facultative dans le programme. Dans les écoles professionnelles techniques (TEE), dans les première et deuxièmes classes du premier cycle de l'enseignement technique et professionnel, l'anglais est enseigné pendant deux heures par semaine dans toutes les spécialités, sauf pour les spécialisations des arts appliqués, où le français est enseigné pendant deux heures par semaine.

Dans l'enseignement supérieur, l'anglais est la langue étrangère obligatoire dans toutes les universités et instituts d'enseignement technologique, suivie par un enseignement facultatif des langues étrangères, comme le français, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le russe, l'arabe, etc., selon le curriculum de chaque établissement d'enseignement technologique ou universitaire. Sauf pour les langues étrangères incluses dans les programmes, il existe aussi des cours de langues issues des pays voisins comme le bulgare, le roumain, le serbe et le turc, en fonction de l'offre de la part des établissements d'enseignement.

- Les minorités turques

Pour les minorités, c’est encore le traité de Lausanne qui fixe le cadre de l’enseignement en langue turque pour la Thrace. Mais cet enseignement ne s’est réellement concrétisé qu’à partir de 1951. Depuis, le gouvernement a adopté une série de lois scolaires réglementant l’accès et les droits à l’enseignement en turc: la loi 694 du 16 septembre 1977 sur les écoles minoritaires de la communauté musulmane de la Thrace occidentale; la loi 682/1977 sur l'instruction privée; la loi 695 du 16 septembre 1977 sur le règlement des problèmes concernant l'enseignement et le personnel de surveillance dans les écoles minoritaires et à l’École normale spéciale; le décret ministériel no 55369 du 16 mai 1978 sur les problèmes d'inscription, de transport, des études, des examens, des diplômes et autres sujets scolaires relatifs aux écoles minoritaires de la minorité musulmane en Thrace occidentale. Les autorités grecques n'ont jamais permis aux Pomaques de recevoir leur instruction dans leur langue, le pomaque, de peur de les rapprocher culturellement de la Bulgarie. Tout au plus, le pomaque est toléré dans les écoles maternelles comme langue véhiculaire entre enseignants et parents. Comme ils sont de religion musulmane, les Pomaques ont aussi accès à un enseignement en arabe, comme les turcophones. Généralement, les Pomaques sont trilingues: ils parlent le pomaque, le grec et le turc, l'arabe demeurant une langue liturgique. 

Conformément à la législation en vigueur, la parents turcophones ou considérés comme tels (par exemple, les Tsiganes et les Pomaques) ont le droit d’exiger, sur demande expresse, que leurs enfants fréquentent une école primaire — il n’y a pas d’écoles maternelles turques — où l’on garantit un enseignement en turc dès la première année. Cet enseignement est assuré durant les six années du primaire et il est cofinancé par l’État grec. Toutes les écoles turques — de confession musulmane — sont ouvertes aux Pomaques et aux Tsiganes, mais aussi aux slavophones (orthodoxes) habitant en Thrace occidentale.

On dénombre environ 250 écoles primaires turques regroupant quelque 12 000 élèves. Toutes ces écoles sont tenues d’offrir un enseignement bilingue: la moitié des disciplines est enseignée en turc, l’autre, en grec. Depuis la nouvelle loi scolaire de 1995, l’enseignement de l’anglais et devenu obligatoire. Il faut ajouter aussi que l'instruction, telle qu'elle est pratiquée chez les turcophones de Grèce, apparaît comme totalement inadaptée au monde moderne: les enfants sont scolarisés dans la langue turque, alors qu'ils parlent le «turc de Thrace», le bulgare (pomaque) ou le tsigane (Roms). De plus, ils sont placés sous l’autorité de l’État grec et des autorités musulmanes qui emploient l'arabe coranique.

Au secondaire, l’enseignement en turc n’est plus garanti; on ne compte que deux écoles secondaires turques, qui doivent demeurer bilingues et exiger à l’admission la réussite d’un examen en langue grecque. C’est pourquoi une majorité d’élèves (de 60 % à 70 %) préfère poursuivre ses études en Turquie; les autres fréquentent les établissements grecs.

Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, jusqu’en 1991, tous les turcophones (et les autres minorités) étaient exclus de l'enseignement supérieur sous prétexte qu'ils ne connaissaient «pas suffisamment le grec». Ceux qui désiraient fréquenter l’université devaient s’expatrier en Turquie. Depuis 1995, la loi scolaire oblige les universités de Thrace à pratiquer un programme de discrimination positive à l’intention des élèves turco-musulmans désirant accéder aux études supérieures. La loi prévoit que 200 places (soit 2 %) doivent obligatoirement être occupées par des étudiants musulmans. Jusqu’ici, environ 50 élèves ont soumis chaque année une demande d’admission dans ces universités.

Cela dit, les écoles turques vivent de graves problèmes. Le plus préoccupant semble concerner la formation insuffisante des enseignants. Avant 1968, la plupart des professeurs embauchés provenaient du monde arabe en raison de leur familiarité avec l’islam. Depuis, seuls les musulmans diplômés de l’École normale spéciale de Thessalonique et ceux des universités grecques ont le droit d’enseignement dans les écoles turques de Grèce. Or, les futurs professeurs grécophones orthodoxes, même après quatre années d’études, ne reçoivent aucune formation pour enseignement le grec comme langue seconde, alors que les candidats turcophones ne bénéficient que d’une formation sommaire de deux ans.

Un autre problème provient de la mauvaise qualité des manuels scolaires de langue turque. La plupart des élèves disposent encore de vieux manuels datant des années cinquante. La cause est complexe : la Turquie ne veut pas que soient imprimés en Grèce des manuels en turc, car elle estime qu'elle seule peut fournir de tels manuels. Mais la Grèce bloque l'importation de manuels turcs en rétorsion à la non-application des accords de Lausanne par la Turquie. Lorsque le gouvernement grec a déjà, dans le passé, fait imprimer certains livres modernes en turc, il s’est heurté à une vivre opposition non seulement de la part de la Turquie, mais aussi de la part de la minorité. Pourtant, un ministre de l'Éducation, M. Georges Papandréou, le fils de l'ancien premier ministre, a admis en juin 1995 que le système scolaire grec véhiculait des stéréotypes racistes et antisémites, et que les manuels scolaires alimentaient non seulement l'antisémitisme, mais aussi les sentiments de xénophobie. Pour les manuels scolaires grecs, plusieurs commissions bilatérales de révision des manuels ont été instituées entre la Grèce et la Turquie et, récemment, entre la Grèce et l'Albanie. Le but est de nettoyer les mentions hostiles et xénophobes vis-à-vis des voisins dans chacun de ces pays. Pour la vétusté des manuels turcs, c'est une situation indéniable. Par ailleurs, l'état de l'enseignement aux Grecs de Turquie est encore plus lamentable (nomination des enseignants systématiquement reportés au second trimestre empêchant la tenue des enseignements durant l'automne, manuels datant des années cinquante, écoles confisquées régulièrement par l'État). Dans ce jeu de chassé-croisé diplomatique, les minorités de Thrace s'avèrent être les éternels otages.

Enfin, les faits démontrent qu’un nombre important d’élèves habitant les régions rurales et les villages ne complètent pas leur cours secondaire. Conséquemment, beaucoup d’entre eux sortent de l’école primaire avec une connaissance plus ou moins limitée de la langue grecque.

Les inspecteurs du Conseil de l'Europe ont constaté de grandes disparités de niveau entre les écoles minoritaires et les écoles de la majorité grecque en Thrace. Les écoles minoritaires ne sont pas du même niveau que les écoles de la majorité. C'est pourquoi beaucoup de membres de la minorité choisissent d'envoyer leurs enfants dans les écoles de la majorité afin de leur garantir une instruction de qualité. Il n'existe que deux établissements secondaires supérieurs pour les minorités en Thrace et deux écoles religieuses (medrese) à Komotini et Echinos. De plus, l'accès à une instruction de qualité semble particulièrement difficile dans les villages de montagnes, là où habitent essentiellement les Pomaques.

- Les enfants tsiganes

En ce qui a trait particulièrement aux enfants tsiganes, ils sont totalement exclus du système d'éducation dans la mesure où ils sont victimes de discrimination raciale et, en raison de leur extrême pauvreté, ils n'ont pas la possibilité de compléter leur instruction primaire de base, que ce soit en turc ou en grec. En effet, de nombreux enfants tsiganes (roms) en Grèce sont soumis à la ségrégation dans des écoles ghettos ou des classes réservées, dispensant un enseignement de qualité inférieure. Certaines autorités municipales et scolaires entravent volontairement l'accès des enfants tsiganes à l'éducation en refusant d'inscrire les élèves dans les écoles locales ou en les dispersant loin de leur lieu de résidence, sans parler le refus de leur fournir un transport scolaire adapté. En conséquence de cette pratique, les enfants tsiganes placés dans des écoles éloignées de leur foyer ne sont pas scolarisés, faute de transport. Cette pratique est fondée sur une notion raciste laissant supposer que les enfants tsiganes sont moins aptes que les autres enfants et que leur présence à l'école aura pour effet d'empêcher les enfants non tsiganes d'atteindre de bons résultats. Dans d'autres cas, les autorités scolaires «oublient» simplement qu'il existe des enfants tsiganes d'âge scolaire dans leur région, lesquels doivent être inscrits à l'école. Évidemment, cette attitude anti-tsigane entretenue par les responsables locaux et la communauté majoritaire constituent un sérieux obstacle pour l'intégration des Tsiganes dans la société grecque. Dans son rapport de février 1999 au Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination raciale, le gouvernement grec a rédigé ce commentaire:

Unfortunately, the attitudes of local communities, as expressed through the attitude of local government bodies, constitutes, in a number of cases, a basic obstacle in every attempt at reform and efforts to improve conditions. It is obvious that, in relation to the perceptions and attitudes of the majority of the population towards this particular social group, invisible but powerful mechanisms leading to a way of thinking or mentality that runs counter to the aims of the programme still exist. [Malheureusement, les attitudes des communautés locales, tel qu'elles sont exprimées à travers l'attitude des collectivités locales, constituent, dans un certain nombre de cas, un obstacle fondamental à toute tentative de réforme et d'efforts pour améliorer les conditions scolaires. Il est évident que, en ce qui concerne les perceptions et les attitudes de la majorité de la population envers ce groupe social particulier, il existe toujours des mécanismes invisibles mais puissants conduisant à un mode de pensée ou de mentalité allant à l'encontre des objectifs du programme.]

Même pour les enfants tsiganes qui terminent de façon plus ou moins sporadique leur école primaire, il existe une forte tendance à l'abandon scolaire lorsque les enfants atteignent l'âge de 12 ans. Selon les propres estimations du gouvernement grec, soixante pour cent des Tsiganes dans le groupe d'âge des 18-50 ans n'ont jamais fréquenté l'école et sont en fait des analphabètes; une autre tranche de 22 % est considérée comme fonctionnellement analphabète, car les individus n'auraient fréquenté l'école primaire que de façon épisodique. Il ne reste que 18 % des Tsiganes qui ont terminé avec succès leurs études primaires et ont obtenu un diplôme d'études, ce qui comprend ceux qui n'ont obtenu qu'un diplôme primaire seulement sans jamais avoir commencé ou terminé leur secondaire.

Le quasi-refus de reconnaître le droit à l'instruction à la minorité tsigane touche particulièrement la communauté musulmane de la Thrace occidentale. Or, comme les Tsiganes musulmans de Thrace forment une partie de la minorité musulmane, ils ont le droit, en vertu du traité de Lausanne de 1923, de recevoir leur instruction en turc (non en tsigane), la seule langue officiellement reconnue chez une minorité en Grèce. Ce droit est nié dans les faits.

4.5 Les médias

Les turcophones se sont dotés de plusieurs journaux (une dizaine de périodiques) dans leur langue. Il y a peu de temps, les journalistes turcs étaient souvent harcelés par la police qui les empêchait de faire leur travail. Il en était ainsi pour les journalistes étrangers qui voulaient faire des reportages, par exemple, sur les Turcs, les Macédoniens ou les Bulgares. Cependant, cette situation n'a plus cours. Pour qui lit régulièrement la presse grecque, un effort semble être fait depuis quelques années en faveur d'une meilleure perception des étrangers, tandis que les dérives xénophobes sont régulièrement l'objet de critiques. De même, la presse turque en Thrace est en principe libre, même s'il y a une volonté des autorités locales de maintenir le statu quo, la peur principale est un «dérapage à la bosniaque».

La radio d’État diffuse quotidiennement en turc de courts bulletins de nouvelles et quelques rares émissions d’information. La mairie de Komotini en Thrace retransmet depuis quelques années une chaîne privée en langue turque. Comme les ondes ne sont plus brouillées entre la Grèce et la Turquie, les turcophones de Grèce peuvent capter, grâce à des antennes paraboliques, la plupart des émissions de radio et de télé en provenance de la Turquie.

La presse est libre en Grèce, mais un certain nombre de sujets peuvent entraîner l’emprisonnement de journalistes pour «diffamation» et «insulte», notamment les critiques à l’égard de la religion, les relations avec les pays voisins, surtout la Macédoine, la Bulgarie et la Turquie, et... la question des minorités. À ce propos, la presse grecque est reconnue en Europe comme étant l’un des plus grands générateurs de haine raciale dans ce pays. Les minorités nationales sont plus souvent qu’à leur tour prises à partie par les médias.

5 Les minorités non reconnues

Les minorités qui ne bénéficient d’aucun statut juridique sont, rappelons-le, les Turcs chrétiens, les Macédoniennes et les Bulgares, les Aroumains et les Albanais. Toutes ces minorités linguistiques n’habitent pas la Thrace et ne bénéficient pas des dispositions du traité de Lausanne. Il ne reste d’autre texte juridique que l’article 5 de la Constitution grecque de 1975:

Article 5

Toute personne vivant sur le territoire grec verra sa vie, son honneur et sa liberté entièrement protégés sans que sa nationalité, sa race ou sa langue et ses croyances religieuses ou politiques soient prises en compte. Les seules exceptions acceptées sont celles prévues par le droit international.

Il s’agit de dispositions relatives au principe de la non-discrimination. Or, on sait ce que valent de telles dispositions. Pour simplifier, on peut dire que ces textes ont constitué un formidable écran de fumée destiné à endormir les puissances alliées de l’époque... et les minorités. Le traité de Lausanne en 1923 était peut-être révolutionnaire pour l’époque, mais les mentalités ont bien changé aujourd’hui en ce qui a trait aux minorités nationales... sauf en Grèce.

La situation actuelle est très simple. Aucune des minorités mentionnées ici — Turcs chrétiens, les Macédoniens et les Bulgares, les Aroumains et les Albanais — n’ont obtenu aucun droit linguistique quelconque. En effet, ils ne bénéficient d’aucun service public ni d’aucune présence dans l’enseignement. Un exception: les slavophones de la Thrace peuvent fréquenter les écoles de langue turque si cela leur convient. Dans les médias, les Albanais et les Aroumains n’ont pas de journaux et encore moins d’émissions radiophoniques ou télévisées. Dans certaines régions slavophones, il est possible de capter des émissions en provenance de radios ou de stations de télévision de la Bulgarie et de la république de Macédoine. Par ailleurs, un mensuel bilingue (grec-macédonien) est publié à Florina.

6 La propagande anti-minoritaire

En Grèce, il est considéré comme normal que des personnalités politiques importantes prennent ouvertement position pour nier l’existence des minorités ethniques, que ce soi les Turcs, les Macédoniens, les Albanais, etc. D’ailleurs, en décembre 1998, le ministre grec des Affaires étrangères, M. Thedoros Pangalos, déclarait au sujet de la question des minorités à des journalistes occidentaux: «C’est une invention d’intellectuels et de journalistes pervers.» On peut trouver d’autres cas similaires. Ainsi, en août 1998, le président du Parlement grec, Apostolos Kaklamanis, a nié l'existence d'une minorité nationale turque et appelé à «l'homogénéisation» de la «population grecque orthodoxe et musulmane de la Thrace». En décembre de la même année, de savants nationalistes grecs ont été honorés par l’Académie de Grèce et décorés par le président de la République, alors qu’ils avaient ouvertement contribué à la propagande anti-minoritaire. L’État grec reste le seul État balkanique qui refuse encore de reconnaître l'existence de minorités nationales sur son territoire. D'ailleurs, dans son troisième rapport sur la Grèce (5 décembre 2003), la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) notait qu’en Grèce les personnes qui souhaitent exprimer leur identité macédonienne, turque ou autre, ont à faire face à des préjugés et des stéréotypes, et sont parfois victimes de discrimination et d’atteintes à leur liberté d’association.

6.1 Les Turcs

La Turquie constitue l’un des sujets les plus litigieux qui soient dans le pays et la langue turque apparaît comme le symbole de l'ennemi héréditaire de la Grèce. Les conflits incessants entre la Grèce et la Turquie à propos de l’île de Chypre revendiquée par les deux États n’ont certes pas aidé la cause des «Turcs de Grèce».

Depuis de nombreuses années, la Grèce a même développé une véritable politique répressive à l’égard de «ses» Turcs. Plusieurs faits peuvent illustrer cette réalité. Il y a plusieurs dizaines d’années, en France, on punissait les enfants bretons qui parlaient breton à l’école. En Grèce, on punissait encore, il y a quelques années seulement, les petits enfants qui parlaient bulgare, albanais ou turc en les confiant à des crèches hellénophones d’État pour leur faire apprendre le grec. On ne procède plus ainsi aujourd’hui, mais il est curieux de constater que les autorités aient interdit l’emploi de l’adjectif turc dans les titres identifiant les associations et autres formes de corporation publique. C’est ainsi qu’en 1986 l’Association des enseignants turcs de la Thrace occidentale était dissoute par un tribunal de la ville de Komotini. En 1996, un professeur d’une école minoritaire de la ville de Xanthi a été suspendu pour une année parce qu’il avait qualifié son école d’école turque plutôt que d’école de la minorité. De façon générale, il est illégal de nommer turc / turque un établissement public ou une association quelconque. C’est pourquoi toutes les associations dites «turques» ont été dissoutes. D’après de nombreux journalistes, les «musulmans turcs» font régulièrement l’objet de répression de la part des forces policières et de l’administration grecque. Il est illégal d'employer le terme turc, car il transgresse les accords de Lausanne, et c'est aussi pour les Grecs une mesure d'équivalence à l'interdiction du terme grec en Turquie. Pensons que le patriarcat grec orthodoxe d'Istanbul doit d'appeler officiellement «patriarcat turc orthodoxe» ("Türk rumi patriarcanesi").

En octobre 1998, un tribunal de Komotini a refusé à des musulmans l'inscription de l'«Association d'ecclésiastiques des Saintes Mosquées de Thrace occidentale», parce que les mots «Thrace occidentale» «pouvaient être interprétés comme un défi malveillant et intentionnel lancé au caractère grec de la Thrace». Le tribunal en a décidé ainsi, bien qu’aucune autre association ne comportait dans sa dénomination ce nom par ailleurs encore employé comme terme géographique en Grèce. Mais il n’y a pas que les Turcs de Grèce qui se plaignent de l’attitude répressive de l’État à leur égard. Si le terme de Thrace occidentale est refusé, il en va de même en Turquie où le terme de Thrace orientale est tabou: il rappelle en effet que cette région appartenait à la Grèce jusqu'en 1923.

De plus, depuis les années 1990, le gouvernement grec a installé dans la région de la Thrace un grand nombre de «Pontiques», ces Grecs des rivages de la mer Noire, qui ont quitté l’ancienne Union soviétique, dans le but de modifier les rapports de force ethniques.

6.2 Les Macédoniens

On connaît l'antipathie grecque pour le symbole même de la république de Macédoine, ce petit pays qui a dû changer jusqu'à son nom et son drapeau parce que la Grèce considérait que ceux-ci faisaient partie de son héritage historique. La Grèce continue de contester le nom de la «république de Macédoine» parce qu’elle considère qu'aucun autre pays n'a le droit de porter le même nom que la province de Macédoine du nord de la Grèce. Quant à la langue macédonienne, officiellement «elle n’existe pas», car c’est un «pseudo-langage» purement inventé par des idéologues. En mai 2010, le président de la Grèce, M. Karolos Papoulias, déclara à la presse: «Les Macédoniens n'existent pas comme nation séparée, ce sont des Bulgares qui ont usurpé l'histoire, et le nom de la Macédoine.» Ces propos témoignent de l'idéologie xénophobe des dirigeants grecs. Il est vrai que, au moment de l'indépendance, la Macédoine avait rappelé à l'article 1 de la Constitution sa «vocation» à «réunifier» tous les territoires «macédoniens», soit en fait la Macédoine grecque, d'où proviennent les insignes et le premier drapeau en question de ce jeune pays. Certains croient aussi que la république de Macédoine n'a pas à s'attribuer exclusivement une appellation régionale («Macédoniens») que les Albanais, les Grecs et les Bulgares partagent aussi.

Le fond du problème est que la «Macédoine» a failli faire renaître le «conflit macédonien», si sanglant, du début du XXe siècle, ce qui explique le caractère enflammé des réactions de part et d'autres (en Bulgarie aussi). N'oublions, pour la petite histoire, que c'est précisément en Macédoine, alors ottomane, qu'a été créé le premier mandat international avec gendarmerie étrangère, à l'image ce qui existe de nos jours en Bosnie, ce qui permet de mieux saisir la dimension du problème, moins insignifiant qu'il n'y paraît de prime abord. Les autorités de Skopje, à la recherche compréhensible d'une doctrine historique assurant la cohésion du pays, cultivent depuis volontairement la confusion entre le terme géographique de Macédoine et le terme historique, poursuivant cette exploitation systématique de l'histoire antique si caractéristique des Balkans. Ainsi, dans les écoles de «Macédoine», il est actuellement enseigné qu'Alexandre le Grand était «macédonien» (soit «slave macédonien» dans ce contexte) et qu'il parlait déjà le «slave», et ce, neuf siècles avant l'arrivée des populations slaves dans la région!

La minorité macédonienne de Grèce se plaint d’être harcelée et maltraitée par la police en plus d’être privée de sa liberté d’expression. L’organisation Amnistie International a souvent protesté contre le fait que des Macédoniens seraient même physiquement torturés par la police. De plus, les Slaves macédoniens affirment qu’il ne leur est pas permis d'ouvrir des écoles publiques pour instruire leurs enfants dans leur langue maternelle. D'ailleurs, la Grèce a déjà été condamnée par le Tribunal européen pour les Droits de l'homme pour la violation de la liberté d'association parce que les tribunaux grecs n'ont pas permis en 1990 la création de la Maison de la civilisation macédonienne. Le Tribunal européen a mentionné qu’il était nécessaire pour le gouvernement grec de respecter les documents de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coordination en Europe) qu'il avait signés, mais qu'il avait considérés comme étant simplement déclaratifs et sans valeur juridique.

6.3 Les Bulgares

Quant aux Bulgares, il n’en est jamais fait mention dans le pays. Les minorités bulgares sont ignorées parce qu’ils font partie, avec la Grèce, des ennemis historiques de la Grèce. La Bulgarie ne reconnaît pas plus de minorités (contrairement à la Roumanie) et la situation des Grecs de Bulgarie n'est pas reluisante. Toutefois, les Bulgares ne représentent plus depuis les années soixante-dix des «grands ennemis», date à laquelle Grecs et Bulgares ont cessé leur revendication territoriale croisés et ont allégé leur dispositif militaire.

6.4 Les Arvanites

Les Arvanites (Gréco-Albanais), pour leur part, sont devenus la cible d’une politique radicale d'assimilation; le gouvernement grecs a interdit l’emploi public de la langue maternelle et les noms de lieu albanais ont été hellénisés. Quant à la minorité tsigane, elle est systématiquement soumise à la discrimination dans les domaines de l’éducation, de l’emploi et du logement, et est régulièrement expulsée et violentée par la police grecque.

7 Le droit international et les minorités

La législation grecque interdit la discrimination fondée sur l'origine ethnique, mais l'article 19 du Code de la nationalité prévoit que les citoyens grecs qui n'appartiennent pas à la communauté de souche grecque peuvent être déchus de la nationalité lorsqu'ils quittent le pays; les autorités grecques considèrent que ces citoyens partent sans esprit de retour. En 1994 et en 1995, un certain nombre de personnes ont été touchées par de telles mesures: quelque 60 000 citoyens grecs, principalement d’origine turque, ont été ainsi privés de leur nationalité. L'abrogation de cet article a déjà fait l'objet d'un vaste débat public et le Conseil de l’Europe considère que l'ajustement du Code de la nationalité sur la législation européenne commune devrait se faire sans plus tarder. Après de multiples pressions internationales, la Grèce a finalement consenti à abolir en 1998 cette disposition de son article 19 du Code de la nationalité, mais sans effet rétroactif..

Il n’est pas dû au hasard que la Grèce n'ait pas encore signé ou ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Convention de l'UNESCO concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine de l'enseignement. Il serait urgent qu'elle le fasse au plus tôt. Heureusement, en 1997, le gouvernement grec a signé mais non ratifié la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales. Bien sûr, le gouvernement a déclaré que la Convention ne s'appliquerait qu'à la minorité musulmane, puisque c'est la seule reconnue. En outre, le Conseil de l’Europe recommande à la Grèce d’accepter l'article 14 de la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale et d’envisager la signature et l'adoption de l'Accord européen concernant les personnes participant aux procédures devant la Commission et la Cour européennes des droits de l'Homme. Enfin, on espère que la ratification du Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, actuellement en cours d'examen au Parlement grec, interviendra dans les plus brefs délais. À l'heure actuelle, il n'existe pas en Grèce d'organisme spécialisé chargé des questions de racisme et d'intolérance.

Pourtant, le pays est encore aux prises avec un évident climat de xénophobie, bien encré non seulement dans les mentalités, mais surtout dans les médias et l’Administration publique. Selon le Greek Helsinki Monitor, les décisions gouvernementales destinées à instaurer le respect des normes internationales en matière des droits de l’homme ou des droits des minorités linguistiques se heurtent trop souvent à la résistance de la part de fonctionnaires qui agiraient comme un «État fantôme» et saperaient systématiquement les quelques rares politiques d’ouverture du gouvernement. Par ailleurs, celui-ci semble se montrer réticent quand il s’agit de s’opposer à cette résistance bureaucratique. 

Terminons en relevant un fait datant du 2 février 2001, qui illustre la perception qu'on a des langues minoritaires en Grèce. Le 1er juillet 1995, lors de la Rencontre panhellénique annuelle des Aroumains (Société de culture aroumaine) à Naoussa, M. Sotiris Bletsas, un architecte grec, a remis au président de ladite association une publication en langue anglaise du Bureau européen pour les langues moins répandues, dans laquelle il était mentionné que, dans certaines régions de Grèce, on parle, outre le grec, «cinq autres langues». L’architecte fut poursuivi pour «diffusion de fausse information » et déféré devant la 10e cour d’Athènes, le 2 février 2001. Lors du procès, la cour a décidé que la mention des «langues autres que le grec» parlées en Grèce constituait «un délit criminel». Et le tribunal a condamné l’accusé Sotiris Bletsas à 15 mois de prison et à 500 000 drachmes (environ 1300 $US), l'accusé  ayant même aggravé son cas en faisant référence à son «idiome» maternel, le turc. Des députés du Parlement européen ont dénoncé l’article 191 du Code pénal grec, qui permet de telles accusations se référant au concept de «dissémination de fausses information». Selon la 10e cour d’Athènes: «Nulle part en Grèce on ne parle d'autre langue que le grec.» Le procureur du gouvernement grec a déclaré ce qui suit à l’issue du procès:

Nous avons traité d’un problème important qui peut être résumé par les vers du poète: «Ma langue est le grec!» La question de la langue est fondamentale. Nous sommes en train de parler d’un facteur décisif dans la formation de la conscience nationale, d’un critère racial. L’accusé aurait dû faire davantage attention en distribuant ce feuillet.

Il a été également question du Bureau pour les langues moins répandues, l’organisme responsable du texte incriminé. Le président de la cour a conclu ainsi: «Peut-être que les Européens n’ont pas été bien informés. La personne qui a rédigé le texte devrait être identifiée et en subir les conséquences.» Comme quoi, encore une fois, le ridicule ne tue point en Grèce, surtout lorsqu'il est question de langue!

En fait, les Grecs mènent la vie dure aux Turcs de leur pays, mais les Turcs de Turquie font de même à «leurs» Grecs. Il semble que la Grèce redoute une éventuelle balkanisation de son territoire et qu’elle chercherait ainsi à se protéger de ses puissants voisins turcs. Les causes d’une telle attitude d’hostilité et de fermeture de la part de la Grèce envers ses minorités sont nombreuses. Elles reposent en partie sur l'homogénéisation ethnique du pays, qui compte près de 90 % de Grecs. Mais le rôle de l'Église orthodoxe grecque n'y est certainement pas étranger, car depuis des siècles celle-ci n'a jamais cessé de fournir à l'État grec ses ressources idéologiques et spirituelles, lesquelles ont permis de façonner la cohésion nationale et la continuité de la souveraineté de l’État. De plus, l'armée et le système d'éducation ont toujours été des mécanismes de reproduction de l'idéologie nationaliste. Il faut ajouter à ces causes une compréhension restrictive des engagements internationaux de la Grèce au sujet de ses minorités, ainsi qu'une conception juridique étroite et déphasée des droits civils chez les groupes minoritaires, sans parler du niveau de culture politique très médiocre à cet égard de la part des dirigeants grecs. Ces faits ont contribué à considérer avec restriction les droits civils et communautaires légitimes des membres des minorités en Grèce.

De toute façon, la politique linguistique de la Grèce n’est pas excusable. Lorsqu’un État ne peut même pas accepter la présence d’une faible minorité turque représentant 3 % de la population dont il n’a rien à craindre, il ne s'agit même plus d’intolérance, mais de sectarisme et de fanatisme. Pourtant, la Grèce, qui prétend offrir au monde l’image d’un régime démocratique, ne reconnaît aucunement ses minorités linguistiques, mais seulement une minorité religieuse, et ne lui accorde que des droits fort limités (quand elle les lui accorde). En Grèce, il n'existe guère de protection juridique d'une quelconque langue minoritaire, sauf pour les Turcs dans la région de la Thrace, en conformité avec le cadre juridique des dispositions du traité de Lausanne, qui garantissait les droits linguistiques scolaires pour les musulmans, mais avec les mêmes droits pour les Grecs de Turquie. Sans cette «compensation» de la part de la Turquie, jamais la Grèce n'aurait accepté de tels droits à «ses» Turcs.  En 1997, le président de la République, M. Kostis Stephanopoulos, faisait la déclaration suivante au Conseil de l'Europe:

La Grèce attache une importance particulière à la lutte contre le racisme et la xénophobie, sujet qu'elle considère comme une des grandes priorités. [...] Par ailleurs, la mise en vigueur imminente de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, convention que mon pays vient de signer, constitue un pas très important pour la protection des groupes minoritaires en Europe et contribuera à la stabilité et à la paix dans notre continent.

Il terminait en citant cette phrase célèbre de Périclès (-495 à -429): «Nous avons un régime politique qui n'a rien à envier à celui des autres». Malheureusement, les politiciens d'aujourd'hui ont l'honneur d'être perçus comme les plus mauvais gouvernants de toute l'Europe. Ils ont trafiqué les livres de l'état et fermé les yeux sur une économie au noir qui dépasse les 20 % du PIB. Ils ont laissé enfler un appareil administratif dont l'obésité n'a d'égale que son inefficacité. Les mégaprogrammes sociaux ont été impuissants à soulager la pauvreté. Et une culture politique fondée essentiellement sur des pots-de-vin qui auraient atteint, selon Transparency International, les 88 milliards d'euros, soit 120 milliards de dollars US. Comme quoi la naïveté n’a jamais fait mourir personne, parce que, sur la question des minorités nationales, la Grèce en est encore au siècle de Périclès! En effet, parmi les États d'Europe, la Grèce traîne nettement la patte en la matière. L'enseignement des minorités constitue un enjeu de taille pour tous les pays d'Europe. S'il est vrai que le droit à l'instruction est un droit fondamental reconnu, il n’en va pas de même pour l'enseignement dans les langues minoritaires en Grèce. D'ailleurs, les instruments contraignants du Conseil de l’Europe allant en ce sens n’ont jamais été ratifiés par la Grèce... ni par la Turquie.

Sans un changement fondamental de sa politique, la Grèce risque d’être pointée du doigt par les organisations gouvernementales européennes et les organisations non gouvernementales, qui surveillent le respect des droits de l’homme et des droits des minorités dans l’ensemble de l’Europe. La Grèce demeure l’un des rares à ne pas avoir ratifié les traités internationaux de l’Union européenne reconnaissant des droits réels aux minorités. L’attitude de ce pays prétendument démocratique est actuellement non seulement indéfendable mais proprement scandaleuse. La Grèce en est restée à la mentalité qui a prévalu au traité de Lausanne de 1923. Si celui-ci a paru révolutionnaire pour l’époque, les mentalités ont bien changé depuis en ce qui concerne les minorités nationales... sauf en Grèce. Ce n'est pas pour rien que la Grèce n'a jamais ratifié la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales. La Grèce semble bien mériter sa réputation de «plus mauvais gestionnaire d'Europe». 

Dernière mise à jour: 20 sept. 2013

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