Les langues grecques

 

1    Les origines indo-européennes

À l'exemple de l'arménien et de l'albanais, le grec demeure un isolat linguistique parmi les langues indo-européennes. Cet isolement est le résultat du fait qu'on a perdu la trace de leurs liens avec les plus anciennes langues indo-européennes. Il en résulte que la branche grecque ne compte qu'une langue: le grec ancien, qui a donné naissance à de nombreux dialectes et notamment au grec moderne.

Le grec (et ses variantes) demeure l'une des langues vivantes les plus anciennement attestées en Europe (avec le basque). Son histoire remonte au IIe millénaire avant notre ère. Les premiers documents datent de l’époque mycénienne et ont été écrits dans un syllabaire inventé pour une langue préhellénique (non indo-européenne); le principe correspondait au système d'écriture japonais des kana actuels. Au début du millénaire suivant, les locuteurs du mycénien empruntèrent aux Phéniciens leur alphabet qu’ils adaptèrent à leur langue devenue du grec (ancien). Le fait de s'être doté très tôt d'une écriture alphabétique distinguant voyelles et consonnes, et capable de s'adapter à tous les dialectes du grec, a contribué au rayonnement du grec. 

2    Les dialectes grecs

Le grec ancien était fragmenté en plusieurs variétés dialectales réparties en quatre groupes correspondant aux vagues successives des invasions indo-européennes: l’éolien (parlé en Thessalie, en Béotie et en Asie mineure), l’ionien avec son sous-dialecte l'attique (Attique, Eubée, Cyclades et Asie mineure), le dorien (Laconie, Crète, Rhodes, Thêra, Achaïe, Étolie, Épire, Sicile) et l'arcado-cypriote (ou arcado-chypriote) appelé aussi l’achéen (Mycènes et Cnossos, Arcadie, Chypre). On peut aussi ajouter le mycénien et le phrygien (en parlant du helléno-phrygien au ioeu du grec).

C’est l’attique des Athéniens, qui devint progressivement la langue commune des Grecs et qui s’est substitué à tous les autres dialectes à partir du IVe siècle avant notre ère. Déjà, au cours de cette époque, l'attique exerçait une grande influence dans tout le monde grec et servait de langue de référence pour écrire la prose. Néanmoins, il ne supplanta pas les autres langues grecques. Au cours du IVe siècle, en raison de la multiplication des contacts et des conquêtes macédoniennes d'Alexandre le Grand (-356 à -323), il se développa, parallèlement aux langues existantes, une seule langue parlée et écrite un peu partout dans le monde grec. Il s'agit de la koinè, une langue grandement influencée par l'attique mais aussi par les autres dialectes ioniens. Toutefois, la langue littéraire continua de se distinguer énormément de la langue parlée.

C'est de cette koinè que s'est développé le grec médiéval ou «grec byzantin». Cette langue grecque est devenue la langue officielle de l’Empire byzantin (Empire romain d'Orient), du IVe au XVe siècle, alors que sous l'Empire romain d'avant 395 c'était le latin. D'ailleurs, les habitants de l'Empire romain d'Occident appelaient ceux de l'Empire byzantin «Grecs» parce qu'ils habitaient l'«Imperium Graecorum» (l'empire des Grec), la «Græcia» (Grèce) ou encore la «Terra Græcorum» (la terre des Grecs), leur religion, leur langue véhiculaire et leur culture étant essentiellement grecques. L'Empire romain d'Occident disparut en 476, alors que l'Empire romain d'Orient subsista jusqu'à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Néanmoins, les Byzantins désignaient eux-mêmes leur État en grec comme "Anatolikè Basileía Rhômaíôn" (Aνατολική Βασιλεία Pωμαίων), c'est-à-dire l'Empire romain d'Orient.

3    Le démotique et la katharavousa

Sous l’occupation ottomane, qui a duré quelques siècles (1453-1821), le grec byzantin prit lentement une autre forme: le démotique ou dêmotikê, c’est-à-dire la «langue parlée par le peuple (<demos)», une langue grecque influencée par des emprunts au latin, au turc et aux langues slaves. 

Avec la création de l’État grec en 1830, le gouvernement, désireux de s’affranchir de la domination ottomane, adopta comme langue officielle la katharevousa, c’est-à-dire la «langue épurée», une variété savante, puriste, archaïsante et défendue par des idéologues réformateurs, dont Adamantios Coraïs (1748-1833) demeura le plus ardent purificateur linguistique. La katharevousa fut utilisée dans tous les domaines de la vie publique, notamment dans la vie politique, le droit, l’administration, la religion et l’enseignement.

Le peuple, pour sa part, a toujours continué à parler le démotique dans la vie quotidienne. Au début du XXe siècle, des écrivains, notamment des poètes, s'élevèrent contre l'usage de la katharevousa qu'ils considéraient comme une langue «artificielle» et  «momifiée». Certains adoptèrent même le démotique comme langue littéraire, mais ne purent éliminer pour autant la katharevousa. 

On compta même plusieurs variétés de katharevousa, car selon les écoles de pensée de nombreux linguistes et écrivains propagèrent différentes formes de cette langue. Le phénomène se répéta avec le démotique. D'autres introduisirent la grammaire du démotique tout en supprimant tous les mots d'origine étrangère. Durant une bonne partie du XXe siècle, la Grèce vécut une véritable «guerre linguistique». Lentement, une langue mixte prit forme, car les deux variétés s’influencèrent l’une l’autre. Néanmoins la katharevousa n'influença que fort peu le démotique, mais certaines expressions katharevousa  se sont introduites en démotique. Dans la réalité, la katharevousa resta une langue morte, utilisée surtout pour la rédaction des documents officiels ou pour prononcer des discours solennels, mais jamais pour la conversation quotidienne. Malgré tout, la plupart des gouvernements grecs ont bien tenté de faire triompher la «langue pure», la katharevousa, mais le retour de la Grèce à la démocratie en 1975 entraîna l’échec définitif de la réforme des puristes. 

En effet, l’État grec adopta en 1976 le démotique comme langue officielle de la Grèce et lui accorda une place privilégiée dans l’éducation. Pendant ce temps, la presse, tant écrite qu’électronique, contribua à sa façon au processus de la disparition de la «langue pure». L'Administration utilisa encore la variété katharevousa dans les documents officiels et juridiques, mais le démotique finit par supplanter complètement la «langue morte». En 1981, le gouvernement de Papandreou introduisit une réforme de l’orthographe en supprimant le système désuet des accents (trois sur quatre), seul l’accent tonique étant maintenant conservé. Bien que les trois accents supprimés ne correspondaient plus à aucune réalité phonétique, beaucoup de Grecs réagirent négativement à voir disparaître ce qu’ils estimaient être l’un des aspects importants du patrimoine linguistique grec. Les milieux conservateurs, notamment parmi les ecclésiastiques, continuent d'écrire et d'imprimer les accents traditionnels.

Aujourd'hui, il est même interdit en Grèce de rédiger un document officiel en katharevousa. Il peut arriver que certains cercles conservateurs, en particulier dans l'Église orthodoxe grecque, utilisent parfois un style emprunté à la katharevousa; par exemple, les documents patriarcats et synodaux sont rédigés dans ce style. Pour le reste, la katharevousa est vraiment disparue en Grèce, mais pas à l'île de Chypre (au sein de la communauté grecque). Généralement, quiconque parlerait ou écrirait en Grèce la katharevousa ferait aussitôt l'objet de moqueries.  

Enfin, étant donné que la langue grecque s’écrit avec un alphabet différent de l’alphabet latin plus familier aux étrangers, l'État a prévu deux versions pour transcrire la langue dans les endroits publics : l'une, en alphabet grec traditionnel, l'autre, en alphabet latin surtout pour l’anglais (mais aussi le français et l’allemand). Dans les grandes villes, de même que dans les lieux touristiques, les panneaux des rues portent généralement un double alphabet : l’un en alphabet grec, l’autre en alphabet latin. Bien que cette pratique semble plutôt systématique, les touristes prudents sont mieux d'apprendre les rudiments de l'alphabet.

4   L'influence du grec ancien

Enfin, rappelons le rôle du grec ancien dans la formation du vocabulaire scientifique moderne pour un grand nombre de langues européennes (français, espagnol, italien, anglais, etc.), notamment en physique, en chimie, en médecine, en botanique, etc. 

Le mouvement d'emprunts au grec a commencé à être productif à la Renaissance (XVIe siècle). Le grec a alors fait une vive concurrence au latin comme langue d'appoint. Toutefois, la langue grecque n'a donné que très peu de vocables entiers au français, puisque les mots grecs ont fourni surtout des racines plutôt que de véritables mots, ce qui a eu pour effet d'enrichir les procédés de construction des mots savants. 

Certains termes simples proviennent directement du grec avec une adaptation graphique au français (p. ex., gramme, mythe, phrase, thèse, politique, etc.), mais la plupart des nouveaux mots d'origine grecque ont été construits à partir de racines de cette langue pour donner des composés savants: bibliothèque, polygone, philosophie, anthropophage, démocratie, géographie, carnivore, hémicycle, monochrome, polymorphe, etc. On constatera que cet apport grec concerne surtout les mots de la science.

Le recours à l’étymologie grecque a connu une nouvelle et grande expansion au XVIIIe siècle. Celle-ci semble se perpétuer aujourd'hui non seulement en français, mais également dans d'autres langues indo-européennes telles que l’italien, l’espagnol, l’anglais, l’allemand, etc. Signalons que la langue anglaise a particulièrement puisé abondamment dans le grec ancien à partir du XVIe siècle, une coutume qu'elle avait prise du français, et qu'elle a perpétuée jusqu'à qujourd'hui. Depuis, le vocabulaire scientifique est devenu quasi universel: fr. polytechnique, angl. polytechnic, all. polytechnik, fr. démocrate, angl. democrat, all. demokrate, esp. democrata, fr. polygamie, angl. polygamous, etc. On peut même se demander aujourd’hui comment on pourrait remplacer les milliers de mots provenant du grec, qui font partie du vocabulaire technique et scientifique. En voici une courte liste:

achromatique
acoustique
adiaphorèse
aérogastrie
agoraphobie
archéologie
architecte
arithmographe
astrologie
cybernétique
diaphragme
didactique
diphtongue
docimologie
dystrophie
graphie
hégémonie
kinétoscope
kleptomane
laryngotomie
lépidodendron
macrocéphale
manomètre
mastectomie
mathématique
mégalopole
ménopause
œsophage
oligarchie
oncologue
onychophagie
ophtalmie
orchestre
orthographe
ostéoporose
paramètre
paranoïa
parthénogenèse
pathologie
pédéraste
pentagone
pharmacie
pharynx
pléonasme
polygame
protagoniste
rhododendron
scaphandre
scénographie
schizophrénie
somatique
sperme
squelette
symbole
sympathie
syndrome
technologie
télescope
tétanos
thalassothérapie
théâtre
trapézoïda
tyrannosaure
zoomorphe

On sait que la terminologie médicale française (et anglaise par le fait même) conserve une très large base grecque; ce phénomène s’explique par le fait que les premiers traités de médecine en Europe avaient été des traductions du grec.

Comprenons bien que le français ne provient pas du grec à l’instar du latin. La langue française, à l'exemple de bien d'autres langues indo-européennes (anglais, allemand, italien, espagnol, portugais, etc.), a simplement emprunté au grec, même s’il s’agit massivement de racines plutôt que de mots complets. En somme, le latin classique et le grec ont fourni au français les éléments dont il avait besoin pour se doter d'un lexique technique et scientifique. Évidemment, un grand nombre de mots modernes n'ont jamais existé ni en latin ni en grec. Les Romains et les Grecs de l'Antiquité ont toujours ignoré, par exemple, les mots téléphone et hydrofuge; ce sont cependant des éléments de ces langues qui ont permis de créer ces mots au XXe siècle.

Enfin, bien que le français se soit alimenté aux fonds latin et grec, il a également puisé dans un grand nombre de langues étrangères (arabe, néerlandais, allemand, italien, espagnol, anglais, etc.) les mots dont il avait besoin pour désigner de nouvelles réalités, et ce, aussi bien dans la langue commune que dans la langue savante.

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