[Armenia]
République d'Arménie

Arménie

Hayastani Hanrapetut'yun

Capitale: Erevan
Population: 3,0 millions (2004)
Langue officielle: arménien
Groupe majoritaire: arménien (97,8 %)
Groupes minoritaires: azéri (0,6 %), kurde (0,4 %), russe (0,3 %), ukrainien (0,2 %), assyrien (0,1 %), grec, (0,1 %), etc.
Système politique: république unitaire divisée en 10 provinces
Articles constitutionnels (langue): art. 12 et 37 de la Constitution du 5 juillet 1995
Lois linguistiques: la Loi sur la langue de la république d’Arménie (17 avril 1993); le Code de procédure pénale, la Loi sur les médias, la Loi sur la radio et la télévision, la Loi sur la publicité (1996), Loi sur l'audiovisuel (octobre 2000); la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales; la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

1    Situation générale

Carte : Arménie La république d'Arménie est un pays de 29 800 km² d'Asie occidentale (équivalant à la Belgique), plus particulièrement en Transcaucasie, une région de l'extrême sud-est de l'Europe et de l'Asie occidentale, située entre la mer Noire et la mer Caspienne, et divisée en deux parties par les monts du Caucase. L’Arménie est limitée au nord par la Géorgie, à l'est par l'Azerbaïdjan, au sud par l'Iran et la région autonome du Nakhitchevan (Azerbaïdjan), à l'ouest par la Turquie (voir la carte du pays). 

Administrativement, l’Arménie est divisée en 10 provinces ou marzer (sing. marz) et une kaghak (plur. kaghakner): Aragatsotn, Ararat, Armavir, Geghark'unik, Kotayk, Lorri, Shirak, Syunik, Tavush, Vayots Dzor, Erevan (voir la carte détaillée avec les provinces). La république d'Arménie s'étend sur une superficie de 29 800 km² et sa capitale est Erevan, avec plus de 1,3 million d’habitants. C'est un pays très montagneux.


Arménie et Haut-Karabagh /Azerbaïdjan

Une petite particularité mérite d'être soulignée. En consultant la carte de l'Arménie actuelle, on constate que le pays sépare une partie de l'Azerbaïdjan au sud. En effet, le sud-ouest de l'Azerbaïdjan, c'est-à-dire le Nakhitchevan (une région autonome), est situé à l'ouest des provinces arméniennes de Vayots Dzor et de Syunik

Par ailleurs, le Haut-Karabagh, qui appartient à l'Azerbaïdjan et dans lequel habitent des Arméniens dans une proportion de 80 %, n'a pas de frontière commune avec l'Arménie. Il comprend sept régions ou provinces: Chahoumian, Martakert, Askeran, Martouni, Hadrout, Chouchi et Kashatagh

On voit d'ici le problème. Des Azerbaïdjanais peuplent le Nakhitchevan, alors que des Arméniens habitent le Haut-Karabagh, chacune des deux populations n'ayant en principe pas de contact avec ses «frères» de l'autre côté de la frontière.  Entre 1988 et 1992, quelque 300 000 Arméniens et 350 000 Azéris ont quitté le territoire des deux États. Le Haut-Karabagh a proclamé son indépendance de l'Azerbaïdjan en 1991, mais celle-ci n'a été reconnue que par l'Arménie. 

Enfin, la situation de l'Arménie entre l'Europe et l'Asie demeure controversée. Au point de vue strictement géographique, l'Arménie fait partie de l'Asie, mais elle fait partie culturellement de l'Europe orientale en raison de son histoire, de sa langue et de sa religion.  

2    Données démolinguistiques

En 1995, la population de l'Arménie était estimée à 3,4 millions d'habitants. La république d'Arménie regroupe des représentants de plus de 20 nationalités dont des Allemands, des Biélorusses, des Géorgiens, des Grecs, des Juifs, des Kurdes, des Polonais, des Russes, des Syriens (ou Assyriens), des Ukrainiens, des Yézides, des Tsiganes, etc. Selon les résultats du dernier recensement officiel de 1989, la répartition ethnique de la population en Arménie se présentait comme suit:

Ethnie (1989)

Population

Pourcentage

Langue

Religion

Arméniens

 3 083 616

93,3 % arménien apostolique
Azéris 84 860 2,6 % azéri islam chiite
Kurdes/Yézides 56 127 1,7 % kurde islam sunnite et islam chiite
Russes 51 555 1,6 % russe orthodoxe
Ukrainiens 8 341  0,2 % ukrainien orthodoxe
Assyriens 5 963  0,2 % néo-araméen nestorien
Grecs 4 664 0,1 grec orthodoxe
Autres 9 664   0,3 % divers divers
Total 3 304 776 100 % - -

Le problème, c'est que, depuis 1989, la répartition de la population a été quelque peu modifiée. En effet, l’Arménie a vécu depuis des changements politiques (l’indépendance de l’URSS), économiques et sociaux très importants. Pensons aussi à la cessation des activité de certaines grandes usines et entreprises pour des raisons écologiques, la crise du pétrole, le conflit du Haut-Karabakh, le blocus économique le long des frontières entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, puis entre l'Arménie et la Turquie, le tremblement de terre de 1998, etc.

Les changements démographiques se sont accrus depuis le début du conflit armé avec l'Azerbaïdjan en 1993. La plupart des Azéris, un peuple d'origine turque, qui représentaient 2,6 % de la population, ont fui vers l'Azerbaïdjan (fin de 1994). Inversement, l'Arménie a accueilli des vagues de réfugiés arméniens fuyant les combats dans le Haut-Karabagh dont 80 % de la population est arménienne. Le gouvernement arménien affirme que les minorités nationales constitueraient aujourd’hui quelque 3 % de la population de la République.

Parmi ces minorités, celle des Kurdes yésidis resterait numériquement la plus importante, mais les Molokans, les Juifs, les Assyro-Chaldéens, les Russes vivent aussi dans le même territoire.

Quoi qu'il en soit, la population avait baissé à 3,0 millions en 2004. Elle devrait se présenter de la façon suivante:

Ethnie

Population

Pourcentage

Langue maternelle

Affiliation linguistique

Religion

Arméniens 2 951 000 97,8 % arménien Isolat indo-européen christianisme
Azerbaïdjanais du Nord     20 000 0,6 % azéri du Nord famille altaïque islam
Kurdes du Nord     12 000 0,4 % kurde du Nord groupe indo-iranien islam
Russes       8 900 0,3 % russe groupe slave christianisme
Ukrainiens       6 900 0,2 % ukrainien groupe slave christianisme
Assyriens       4 900 0,1 % assyrien néo-araméen famille chamito-sémitique christianisme
Grecs       4 600 0,1 % grec groupe grec christianisme
Géorgiens       1 300 0,0 % géorgien famille caucasienne ???
Biélorusses       1 100 0,0 % biélorusse groupe slave christianisme
Balkars         800 0,0 % karachaï-balkar famille altaïque islam
Juifs         800 0,0 % yiddish groupe germanique judaïsme
Moldaves         600 0,0 % moldave groupe roman christianisme
Roumains         600 0,0 % roumain groupe roman christianisme
Mordves         500 0,0 % mordve (erzya) famille ouralienne christianisme
Tatars        500 0,0 % tatar famille altaïque islam
Kazakhs        400 0,0 % kazakh famille altaïque islam
Ossètes        400 0,0 % ossète groupe indo-iranien islam
Darguines        300 0,0 % darguine (darguinien) famille caucasienne islam
Allemands        300 0,0 % allemand groupe germanique christianisme
Polonais        300 0,0 % polonais groupe slave christianisme
Ouzbeks du Sud        300 0,0 % ouzbek famille altaïque islam
Lituaniens        200 0,0 % lituanien groupe balte christianisme
Tchétchènes        200 0,0 % tchétchène famille caucasienne islam
Tsiganes (Bosha)          50 0,0 % lomavren groupe indo-iranien christianisme
Total (2004)

3 016 000

100 %

     

Par ailleurs, les aléas de l'histoire ont conduit à un éclatement de la population d’origine arménienne, car moins de la moitié des Arméniens vivent sur leur territoire historique. En effet, la diaspora arménienne compte environ cinq millions de personnes, dont 1,5 million dans les anciens États de l'URSS, un million aux États-Unis et plus de 400 000 en France, 250 000 au Liban, 150 000 en Iran, 110 000 en Syrie, et dans beaucoup d’autres pays (Chypre, Égypte, Turquie, Irak, Jordanie, Israël, Canada, Bulgarie, Honduras, etc.).

2.1 La langue arménienne

L'arménien est une langue indo-européenne isolée; on parle dans ce cas d'un isolat linguistique. Comme l'albanais et le grec, l'arménien ne peut être formellement rattaché à aucune autre langue de cette famille, bien qu'il ait subi, au cours de son histoire, certaines influences lexicales, notamment de la part du persan (iranien), du grec et du russe, ainsi qu'à d'autres langues (indo-européennes ou non). L'arménien une langue caractérisée par une longue tradition, puisqu'elle âgée de quelque 2500 ans, soit trois fois plus que le français ou l'anglais.


D'après Romaric Thomas, http://www.eglise-armenienne.com/Articles/Langue/Alphabet.htm

En 301 le roi d'Arménie se convertit, faisant de son pays le premier royaume chrétien. L'Arménie a proclamé, dès 327, le christianisme comme religion de l'État, ce qui a entraîné des conséquences sur le développement de la langue arménienne. En effet, dans le but de défendre le christianisme contre le mazdéisme (du mot mazda, «sage» en avestique, le mot mazdéisme désigne la religion des anciens Perses attestée dès le IIe millénaire avant notre ère, appelée aussi zoroastrisme, du nom du réformateur Zoroastre dans la tradition grecque), un moine du nom de Mesrop Mashhtots inventa en 401 l'alphabet arménien comprenant alors 36 lettres (38 aujourd’hui), dont 31 consonnes et 7 voyelles.

Auparavant, les Arméniens instruits écrivaient en grec ou en araméen. Durant une bonne dizaine de siècles, l’arménien a surtout subi l’influence persane. C’est ce qui explique pourquoi l'arménien classique compte près d'un millier d'emprunts à l'ancien iranien, et ce, dans de nombreux domaines (droit, administration, armée, commerce, métiers, habillement, nourriture, parties du corps, religion, etc.). L’arménien a également emprunté des mots au grec, à l’arabe, au géorgien, au turc, etc.; une bonne partie du vocabulaire demeure mystérieuse, ce qui témoignerait d'emprunts à des langues antérieures aujourd’hui disparues (hittite, louvite, assyrien, akkadien). Au XXe siècle, l'arménien subit une soviétisation qui exerça une influence importante dans la russification de la langue.

Au cours des siècles, la langue arménienne s’est fragmentée en un grand nombre de variétés dialectales. On a longtemps distingué l'«arménien classique» qu'on devait plus tard appeler grabar, c’est-à-dire la «langue des livres», par opposition à l'achkharabar, la «langue du pays», soit le grand nombre de variétés dialectales parlées, lesquelles s'écartent sensiblement de la langue littéraire, surtout à partir du IXe siècle. Jusqu'à une époque récente, ces variétés dialectales étaient divisés en deux groupes: les dialectes occidentaux (ou arménien de Turquie) et les dialectes orientaux (ou arménien de Russie). 

Mais cette division ne correspond plus aujourd’hui à une division territoriale entre l'empire turc et l'empire russe: arménien oriental, erevan, tbilisi, karabagh, shamakhi, astrakhan, dzhulfa, agulis, khvoy-salmst, urmia-maragheh, artvin, karin, mus, van, tigranakert, kharberd (charberd, erzincan, erzenka), shabin-karahissar, trabzon, hamshen, malatya, kilikien, syrien, arabkir, akn, sebaste, ewdokia (tokat), smyrna (izmir), komedia du Nord, constantinople (konstantinopel, istanbul), rodosto, crimea (krim), ashkharik. 

Les Arméniens appartiennent à l'Église apostolique arménienne, soit la Haïasdaniaytz Yegueghetzi, ce qui signifie: l'Église des Arméniens.

Les recherches linguistiques récentes permettent de distinguer trois groupes de variétés dialectales arméniennes (dont deux sont représentés dans le tableau ci-dessous):

Arménien de l'Ouest

Arménien de l'Est

Français

inchu
inch bes
t'kal
chur
otanav
angoghin
khent
tram
oto
loknal
vargian
noren
votk
payd
dun
yeghpayr
bagh
inchu / khi
vonts
g'tal
jur
inknatir
cravat
gijh
pogh
mekena
loghanal
rope
eli
vod
ped
dan
aghper
tsurd
«pourquoi»
«comment»
«cuillère»
«eau»
«avion»
«lit»
«fou»
«argent»
«voiture»
«se baigner»
«minute»
«encore»
«pied»
«bois»
«
maison»
«frère»
«froid»
1) Le groupe arménien de l’Ouest (occidental) est parlé au centre, au sud et à l'ouest de l'Arménie historique. La majorité des dialectes se trouvent dans l’ancien Empire ottoman. Il faut y ajouter les dialectes de Syrie, du Liban et de Smyrne.

2) Le groupe arménien du Nord est utilisé au nord et au nord-est de l'Arménie; ce sont aujourd'hui les variétés dialectales de l'Ararat et d'Erevan, le dialecte de Tbilissi en Géorgie, d'Astrakan au bord de la Caspienne, les dialectes de Chamakhi, du Karabagh, d'Akoulis en Azerbaïdjan, et le dialecte de Djoulfa en Iran.

3) Le groupe arménien de l’Est (oriental) était parlé auparavant dans les régions de l'Est; ce groupe comprend présentement neuf variétés dialectales: celles de Maragha, de Khoy et d'Ourmia en Iran, d'Artvin en Turquie, de Chaghakhi, de Hadrouti et de Havariki en Azerbaïdjan, de Meghri et de Kartchevan en Arménie soviétique. Actuellement, c’est cette variété d'arménien oriental, maintenant normalisée, qui est devenue la langue officielle de l’Arménie contemporaine.

L’usage de l’arménien est resté bien vivace chez les locuteurs de cette langue. Ces derniers se désignent par le nom de Hay; leur pays est l’Hayasdan, leur langue, l’hayeren.

2.2 Les langues des minorités nationales

L’Arménie est située au carrefour des mondes turc, slave, caucasien, iranien et arabe. Les minorités nationales parlent donc des langues indo-européennes (allemand, grec, biélorusse, russe, polonais, ukrainien, kurde, etc.), chamito-sémitiques (assyrien) et caucasiennes (géorgien). Cependant, beaucoup de minorités ethniques sont avant tout des minorités religieuses et parlent l’arménien ou le russe comme langue maternelle. C’est le cas des juifs, des molokans, des assyro-chaldéens et de certains Kurdes. Les véritables minorités linguistiques d'Arménie parlent avant tout le kurde, le russe et l'araméen, puis le grec, le géorgien, le polonais, l'allemand, le tsigane, etc. On trouve également en petit nombre des Ossètes, des Bashkirs, des Estoniens, des Italiens, des Lituaniens, des Lettons, des Moldaves, des Mordves, des Kabardes, des Komis, des Tatars, des Ouzbeks et quelques autres.

Rappelons que près de 500 000 personnes (soit 12 % à 13 % de la population totale), dont un bon nombre appartenant aux minorités nationales, ont quitté l'Arménie depuis 1993. Comme il n’y a pas eu de recensement depuis, il faut se fier à des estimations.

La communauté assyrienne (ou assyro-chaldéenne) comptait en 1989 environ 15 000 membres, mais seulement 3000 d’entre eux parlaient l’araméen (ou néo-araméen), une langue chamito-sémitique très ancienne; les autres utilisent soit le russe (majoritairement) soit l’arménien. Ceux qui parlent l’araméen emploient l’alphabet syriaque, mais ceux qui parlent le russe ont l’alphabet cyrillique, alors que ceux qui parlent l’arménien ont recours à l’alphabet arménien. Il est possible qu'en 2002 les Assyriens ne soient plus, d'après les estimations disponibles, que 6000 ou 7000 en raison du mouvement migratoire durant la période de 1992-1995; ils vivent maintenant à Erevan (capitale), dans la province d'Ararat (village de Dimitrov surtout), et dans les provinces de Kotayk et d'Armavir

Les juifs forment une petite communauté religieuse d’environ 700 membres; ils parlent généralement le russe comme langue maternelle. Ils habitent généralement Erevan, ou les villes de Gumri (province de Shirak), Vanadzor (province de Lorri) et Dilidjan (province de Tavush).

En 1989, l’Arménie comptait au moins 84 000 Azéris (ou Azerbaïdjanais du Nord) dont la langue maternelle était l’azéri, une langue turque de la famille altaïque (avec l’alphabet cyrillique). On sait qu’ils ont presque tous quitté l’Arménie depuis 1993-1994 pour s’établir dans la république de l’Azerbaïdjan (Haut-Karabagh).

Selon les estimations les plus fiables, les Kurdes compteraient actuellement près de 30 000 individus en Arménie. D'après les deux derniers recensements officiels effectués en 1979 et 1989, on dénombrait respectivement 51 000 et 57 000 personnes, dont 55 000 étaient des adeptes de la religion yézidie. À l'origine, le yézidisme remonterait à de très anciens cultes orientaux: il s'agit d’une «religion syncrétiste» englobant des éléments juifs, chrétiens, musulmans et zoroastriens. La diminution de l’effectif kurde serait due au départ de la presque totalité des Kurdes musulmans lors de la crise qui a secoué le pays en 1988 et en 1989, et également à l'émigration de milliers de Kurdes yézidis pour des raisons socio-économiques lors de la décennie quatre-vingt-dix. La plupart ont choisi la Russie comme destination, mais d’autres ont préféré s’établir en Allemagne. La plupart des Kurdes (env. 85 %) parlent leur langue indo-européenne appartenant au groupe indo-iranien, le kurde du Nord appelé kurmanji, et emploient l’alphabet cyrillique. On compterait quelque 25 villages kurdes-yézidis dans les régions administratives d'Aragatz, d'Abaran, de Taline et d'Achtarak (marz d'Aragatsotn), ainsi que dans les régions de Hoktemberian et d'Etch-miadzine (marz d'Ararat). Un petit nombre vit à Erevan, la capitale.

Les Russes constituaient une minorité non négligeable de quelque 50 000 personnes en 1989. D'après des statistiques gouvernementales de 2001, il est probable que les russophones ne soient plus maintenant que de 12 000 à 13 000. Ils forment encore une minorité relativement puissante, d’autant plus que la plupart des autres minorités préfèrent employer le russe pour les communications interethniques. Il en est ainsi des quelque 8000 Ukrainiens, ainsi que des Polonais et autres ethnies slaves.

Lors du recensement de 1989, on comptait 8341 Ukrainiens en Arménie. La plupart (5341) vivaient dans diverses régions (Abovyan, Vayk, Stepanavan, Kapan, Hoktemberyan, Hrazdan, Charentsavan, Echmiadzin, Sevan, Akhuryan, Ararat, Masis, Meghti, Vardenis, etc.) mais environ 3000 à Erevan. Soulignons que ces données du recensement officiel ne reflètent guère la situation réelle. On estime que moins que la moitié des Ukrainiens, soit environ 3500, sont demeurés en Arménie après 1992-1995. La majorité des Ukrainiens (environ 70 % à 80 %), et presque touts les jeunes, ne parle plus l'ukrainien. Les Ukrainiens sont en voie d'être tous linguistiquement assimilés, mais cette assimilation passe par le russe, pas par l'arménien. Durant le régime soviétique, il suffisait de connaître le russe (pas l'arménien ni l'ukrainien) pour accéder à un régime économique plus élevé. 

On compte plus de 4000 Grecs dans le pays; ils résident surtout dans la ville de Erevan (capitale), ainsi que dans la province de Lorri (villes d'Alaverdi et de Stepanavan). Les Géorgiens comptent à peine plus d'une centaine de personnes; ils vivent surtout à Erevan, mais certains aussi (environ 20 personnes ) à Vanadzor (province de Lorri). Les Allemands sont encore moins nombreux: 56 des 97 familles allemandes (en 1998), soit environ 430 personnes, habitent Erevan, 13 Vanadzor, 2 à 3 Gumri, Hoktemberyan, Abovian, Garni, Burakan et Airum. Les autres minorités sont encore plus petites. Certaines d'entre elles n'atteignent qu'un tout petit nombre de personnes (parfois moins de 10); il semble évident que ces minuscules communautés ne peuvent disposer de leurs propres organisations nationales.

2.3    La diaspora arménienne

En 1998, on estimait à quelque huit millions le nombre des Arméniens dans le monde. Plus de 3,5 millions d'entre eux vivaient dans la république d’Arménie et 1,5 million étaient répartis entre la Géorgie, l’Azerbaïdjan, l’Ukraine, la Russie et d'autres ex-républiques soviétiques de l’Asie centrale. Ainsi, quelque 2,2 millions d'Arméniens constitueraient la «grande diaspora». Ce sont les États-Unis et la France qui comptent le plus grand nombre d’Arméniens depuis que ces derniers ont quitté massivement le Liban. Bien que la «grande diaspora» ne tienne généralement pas compte des communautés d'Europe orientale, cette communauté est estimée à près de 800 000 personnes réparties en Turquie, Bulgarie, Roumanie, Moldavie, Grèce et Chypre. Quant à la communauté arménienne de Turquie, elle a fortement diminué, comme celle du Proche-Orient. On croit qu'elle atteint environ 400 000 membres, avec une forte concentration a Istamboul (120 000 personnes). En somme, il y a plus d'Arméniens hors de l'Arménie que qu'à l'intérieur. 

3    Données historiques

L’Arménie historique était une grande région couvrant quelque 300 000 km² en Asie occidentale,  comparativement à 29 800 km² aujourd'hui. Elle comprenait (voir la carte historique), d'est en ouest, une partie de la Turquie (la Turquie orientale), la république d’Arménie actuelle, le Nakhitchevan et une partie de l'Azerbaïdjan (le Haut-Karabagh alors appelé l'Artsakh), en plus de portions de territoires de la Géorgie (au nord), de l'Irak (au sud) et de l'Iran (au sud). Plus tard, est venue s'ajouter une partie de la Turquie occidentale (la Cicilie). 

C'est en Arménie historique que se trouve le mont Ararat (actuellement en territoire turc). C'est là que, d'après la Bible, «le dix-septième jour du dix-septième mois, l'arche de Noé s'échoua dans le massif de l'Ararat». Le mont Ararat est le plus haut sommet de l'Arménie historique avec 5158 mètres d'altitude. Les sommets du mont Ararat sont couverts de neiges éternelles.

Les aléas de l'histoire ont fait en sorte que l'Arménie a graduellement perdu 90 % de son territoire initial en raison des occupations étrangères successives. L'Arménie a eu le destin d'être située au carrefour de plusieurs grandes civilisations. En effet, l’Arménie fut successivement contrôlée ou occupée par les Assyriens, les Grecs, les Perses, les Mongols, les Turcs ottomans et les Russes. De tous ces peuples, trois langues étrangères ont exercé une influence plus grande que les autres: le grec, le persan (ou iranien) et, plus tard, le russe. Bien que l'apport des langues slaves, surtout le russe, n'a pas été négligeable, la langue arménienne a su intégrer phonétiquement et morphologiquement tous ces apports provenant des langues étrangères.

3.1 Les conquêtes

L'Arménie primitive, appelée royaume d'Ourartou, fut attaquée vers le XIIIe siècle (avant notre ère) par les Assyriens jusqu'à l'invasion, au VIIe siècle, d'un peuple indo-européen qui, fondu avec la population autochtone, constituera le peuple arménien. Il s'agit d'une tribu thraco-illyrienne originaire des Balkans, qui a envahi le royaume de l'Ourartou en se mélangeant à la population autochtone et qui a, de ce fait, imposé sa langue et sa culture en fondant la nation arménienne. Les Arméniens d'aujourd'hui sont pour la plupart des descendants de cette tribu. Le nouvel État, tour à tour vassal des Mèdes et des Perses, fut incorporé dans l'empire d'Alexandre le Grand, puis passa sous la domination des Séleucides, une dynastie de rois macédoniens qui régnèrent au Proche-Orient du IVe au Ier siècle avant notre ère. C'est au cours de cette période que l'Arménie subit l'influence de la langue grecque. En 190,  le roi Antiochos III, l’un des successeurs d’Alexandre, annexa le pays, mais il fut battu à son tour par les Romains. Deux de ses généraux, Artaxias et Zareh, se partagèrent l'Arménie en la divisant: la Grande-Arménie à l'est et la Petite-Arménie (-189) à l'ouest (en Turquie). À la mort de Zareh, Artaxias unifia l’Arménie (alors appelée Artaxa) et en agrandit les frontières. 


Tigrane II
Ardachès I déclara l'indépendance avec l'assentiment des Romains et créa le royaume de la Grande-Arménie. En -95, Tigrane II, son successeur, monta sur le trône et devint rapidement Tigrane le Grand (95-55), le fondateur de l’empire d’Arménie, dont le territoire s'étendit de la mer Caspienne à la Palestine et du Pont jusqu'à la Mésopotamie. Mais, en -66, Tigrane fut battu par les légions romaines du général Pompée. Après sa retraite de la Palestine, Tigrane le Grand installa environ 10 000 juifs en Arménien. 

L'Arménie devint un protectorat romain, alors que Tiridate était reconnu comme roi d'Arménie par l'empereur Néron. Tiridate fonda la seconde dynastie des rois arméniens, les Arsacides. Ceux ci régnèrent de 66 à 428 dans une relative indépendance par rapport à Rome. Cependant,  en 106, l'empereur Trajan réduisit à nouveau l'Arménie au rang de «province romaine».  

La guerre qui opposa Rome et la Perse (l'actuel Iran) fut une catastrophe pour l'Arménie, alors transformée en champs de bataille des deux grands. Sous Tiridate III (294-324), l'Arménie se christianisa avec saint Grégoire, dit «l'Illuminateur», comme premier évêque (d’ou le nom de l’Église «grégorienne» donné a l’Église arménienne). Lorsque la paix fut signée entre Rome et la Perse (387), l'Arménie fut partagée entre les deux empires, mais la plus grande partie — appelée dorénavant la Persarménie — tomba alors sous domination perse. Ce fut la fin de l'Arménie historique. En 451, l'Église arménienne se rallia à l'interprétation «monophysite» de la nature du Christ et rejeta le concile qui se tint sans elle à Chalcédoine, puis en 551, lors du concile de Dwin, elle devint «autocéphale» et se sépara tant de Byzance que de Rome.

À la fin du IVe siècle, l'Arménie était complètement soumise aux Perses. Les Arméniens tentèrent de se libérer de ce joug, mais le pays finit par perdre son indépendance. Une partie du peuple arménien émigra alors vers le nord, tandis que d'autres partirent vers  vers l'ouest. Au Ve siècle,  l'Arménie se vit interdire l’usage du grec dans l'écriture ainsi que dans le culte. Afin de contrer l'influence persane, un alphabet particulier fut inventé par le moine Mesrop Machtots, avec le soutien du catholicos Sahak (chef suprême de l'Église arménienne) et du roi Vramchapouh; cet alphabet fut inspiré de l’alphabet grec, pour la graphie comme pour l’ordre des phonèmes. La langue arménienne fut alors employée dans tout le pays et remplaça le grec et le syriaque (apporté par les Assyriens), mais l'arménien subit fortement les marques de l'influence persane dont il emprunta un bon millier de mots (ou de racines). Cependant, l'arménien a tellement réussi à absorber cet apport que ces emprunts font maintenant partie intégrante de la langue. C'est un peu comme les emprunts arabes (alcool, algèbre, amiral, etc.) et italiens (aquarelle, arsenal, banquet, bombe, etc.) en français: ils sont tellement intégrés dans la langue que plus personne ne peut percevoir leur origine étrangère. 

À partir de 640 (jusqu'en 885), la Perse fut conquise par les Arabes, ce qui renvoya l'Arménie dans l'orbite arabe. L'Arménie ne redevint indépendante qu'en 885 et Achot Bagratouni fonda la dynastie des Bagratides qui reconstituèrent ensuite l'unité nationale et régnèrent durant deux siècles. Cette période peut expliquer la présence de plusieurs emprunts arabes en arménien. L'Arménie fut conquise de nouveau à l'occasion des invasions mongoles du XIe siècle.  

Aussitôt après, entre 1045 et 1071, l'Arménie passa sous la coupe de l'Empire byzantin. Elle conserva pendant quelque temps une certaine autonomie, jusqu'à ce que les luttes incessantes entre Byzantins et Turcs contraignirent une partie de la population arménienne à se réfugier en Crimée et en Galicie (une région de l'Europe de l'Est, le long des Carpates, située aujourd'hui au sud-est de la Pologne et à l'ouest de l'Ukraine). En 1080, le prince Rouben Ier, un Bagratide, créa un nouvel État arménien au bord de la Méditerranée: ce fut la principauté de Cilicie, qui devint la «Petite-Arménie» (aujourd'hui en Turquie).

Cette Petite-Arménie fut florissante comme centre de commerce à la croisée de routes commerciales et comme base avancée pour les croisades. En 1342, faute d'héritier mâle, c'est une dynastie française — celle des Lusignan — qui régna sur cette principauté (ainsi que sur l'île voisine de Chypre), laquelle disparut en 1375 en raison des invasions des Mameluks égyptiens et des Turcomans; Léon V de Lusignan perdit alors son fief de la Petite-Arménie. En tant que français et dernier roi d'Arménie, le cénotaphe de Léon V de Lusignan côtoie aujourd'hui les tombeaux des rois de France dans la basilique Saint-Denis (au nord de Paris). 

3.2    Les Ottomans et le génocide

Au XVe siècle, l’Arménie fut occupée par les Ottomans qui lui laissèrent un certain degré d’autonomie entérinée par le pacte de l’Aman en 1461. Mais le territoire arménien s'amenuisa au cours de l'occupation turque, notamment en 1555, 1620 et 1639. En 1746, l'Arménie fut partagée entre les Turcs ottomans et les Perses: l’ouest alla à la Sublime Porte (les Ottomans), l’est aux Perses. C'est à cette époque que l'Artsakh (Haut-Karabah) reçu son nom perse de Karabagh («Jardin noir»).

En 1801, les Russes firent leur apparition dans le Caucase. La Géorgie fut occupée, puis le Nakhitchevan en 1808, le Karabagh et le Kantzak en 1813. En 1828, la Russie s’empara de la région d’Erevan (Arménie orientale) qui devint une province russe sous le nom d’Armianskaia Oblast. Cependant, la région d'Erzurum (ville de l'est de la Turquie actuelle, chef-lieu de la province d'Erzurum dans l'ancienne Arménie) demeura à la Turquie. La communauté arménienne commença alors à s’organiser politiquement, tant en territoire russe qu'ottoman; on assista à la création des premiers partis politiques arméniens. En représailles, la Russie ferma en février 1885 quelque 600 écoles arméniennes dans le Caucase. Le nom Karabagh fut complété par l'épithète russe Nagorny («Nagorny Karabagh») signifiant «montagneux», (d'où le «Haut-Karabagh»).

Quant aux Turcs, ils réagirent à la résistance arménienne par de terribles répressions et des massacres, notamment en 1884 et en 1896, alors que plus de 150 000 Arméniens auraient péri. Puis le mouvement Jeunes-Turcs fit instaurer une politique de «turquisation intransigeante» à mesure que l’Empire ottoman se désagrégeait (indépendance de la Bulgarie, pertes de la Bosnie, de la Tripolitaine, de la Macédoine et de l'Albanie). Il faut dire que la présence des Arméniens et leur réussite économique étaient de plus en plus ressenties comme un danger par les dirigeants turcs. Les Arméniens autonomistes réclamaient rien de moins que la reconstitution de l’Arménie historique, avec à sa tête un gouvernement reconnu par les grandes puissances. Pour répondre à ce courant indépendantiste, le gouvernement turc envoya des émissaires dans les provinces afin d'inciter la population musulmane à se méfier des Arméniens, les accusant de conspiration avec l’ennemi historique, la Russie. Puis des campagnes de fanatisation furent organisées afin d'attiser la haine du peuple turc (musulman) contre les Arméniens «infidèles» (chrétiens). Les manifestations des Arméniens réclamant, par exemple, une baisse des impôts, la liberté de culte ou d’enseignement, finirent par être réprimées dans le sang. En 1894-1895, les Arméniens furent massacrés de façon systématique par les Turcs. Le 25 décembre 1895, quelque 3000 Arméniens furent brûlés vifs dans le cathédrale d'Ourfa. Dans les années qui suivirent (jusqu'en 1898), par ordre du sultan Abdul Hamid II, près de 300 000 Arméniens de la Cilicie furent exterminés. 

Lors de Première Guerre mondiale, les atrocités commises par les Turcs ottomans à l'encontre des Arméniens s'accrurent, même si les Arméniens de Turquie avaient été mobilisés dans l'armée turque pour combattre la Russie. Soupçonnant les militaires arméniens de traîtrise, environ 200 000 militaires arméniens furent fusillés par les Turcs au mois de janvier 1915. En avril de la même année, des Arméniens de la ville de Van s'insurgèrent et instaurèrent un gouvernement provisoire arménien. Tous les intellectuels arméniens furent arrêtés puis exécutés. Les dirigeants «Jeunes-Turcs», c'est-à-dire Enver, Talaat et Djemal, décidèrent de déporter l’ensemble de la population arménienne dans les déserts de la Mésopotamie. En août 1915, les Arméniens de la Cilicie et de l’Anatolie occidentale furent à leur tour déportés. À la fin de l'été 1915, tout l'est de la Turquie (l'ancienne Arménie historique) était vidée de sa population arménienne. 

Le 15 septembre 1915, Talaat Pacha, l'influent ministre turc de l'Intérieur, envoya ce télégramme officiel à la direction du Parti Jeunes-Turcs (préfecture d'Alep): «Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici. » Talaat Pacha fit parvenir un second télégramme au Parti Jeunes-Turcs: «Il a été précédemment communiqué que le gouvernement a décidé d’exterminer entièrement les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeront à cet ordre ne pourront plus faire partie de l’Administration. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelques tragiques que puissent être les moyens d’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence.» Enfin, pour résumer la situation, le ministre de l'Intérieur déclara: «J'ai accompli plus pour la résolution du problème arménien en trois mois qu'Abdul Hamid ne l'a accompli en trente ans!».

Évidemment, les gouvernements européens n'ignoraient pas ce qui se passait alors dans l'Empire ottoman. La Grande-Bretagne, la France et la Russie déclaraient conjointement, le 23 mai 1915, à Londres: 

Depuis un mois environ, la population kurde et turque d'Arménie procède, de connivence et souvent avec l'appui des autorités ottomanes aux massacres des Arméniens. De tels massacres ont lieu vers la mi-avril à Erzerum, Tertchan, Eguine, Bitlis, Mouch, Sassoun, Zeïtoun et dans toute la Cilicie. Les habitants d'une centaine de villages des environs de Van ont été assassinés et le quartier arménien est assiégé par des populations kurdes. En même temps, à Constantinople, le gouvernement ottoman a sévi contre la population inoffensive. En présence de ces nouveaux crimes de la Turquie contre l'humanité et la civilisation, les gouvernements alliés font savoir publiquement à la Sublime Porte qu'ils tiendront personnellement responsables desdits crimes tous les membres du gouvernement ottoman, ainsi que ceux des agents qui se trouveraient impliqués dans de pareils massacres.

En un peu plus d’un an, près d’un million (entre 800 000 et 1,2 million) d’Arméniens périrent par les armes, soit presque la moitié de la population arménienne ottomane. Les victimes des massacres et des famines se chiffrèrent à environ deux millions. Les Turcs s’accordent à reconnaître un maximum de 300 000 victimes, mais refusent encore aujourd'hui d’y voir une extermination planifiée, c'est-à-dire un génocide Par la suite, de nombreux Arméniens quittèrent la région et trouvèrent refuge dans d'autres pays, dont environ 200 000 en Russie. 

L'Arménie dite orientale (russe) accéda à une éphémère indépendance en 1918. Le 10 août 1920, le traité de Sèvres reconnut officiellement l’indépendance de l’Arménie, qui devient un État s’étendant sur quelque 70 000 km². De plus, le traité de Sèvres prévoyait un foyer national arménien en Cilicie, sous protectorat français. Mais, le 22 septembre 1920, les troupes du général Mustafa Kemal pénètrent en république d’Arménie, aidées par les Azéris et les bolcheviks. Le 20 octobre 1921, les Turcs chassèrent les Français de Cilicie, massacrant par la même occasion les Arméniens. Le 2 décembre 1920, le gouvernement arménien dut renoncer à l’application du traité de Sèvres et rétrocéda plusieurs territoires, dont Kars, Ardahan et le Nakhitchevan

Rappelons qu'à la suite d'un nouveau mouvement nationaliste en Anatolie sous la direction de Mustafa Kemal (Atatürk) et la naissance de la république de Turquie (1923), le traité de Sèvres ne fut jamais appliqué et fut remplacé par le traité de Lausanne (1923). Par ce nouveau traité, les régions turques de la Thrace et de l'Anatolie orientales furent autorisées à former leur propre État, mais l'Arménie resta soviétique. Quant à la république de Turquie, elle devait être dirigée de main de fer durant quinze ans par Mustafa Kemal dit Atatürk, (le «père des Turcs»). Cette fois-ci, la répression s'abattit sur les Kurdes, les anciens alliés des Turcs contre les Arméniens. Au cours de cette longue période, les Turcs laissèrent aux Arméniens un petit nombre de leurs mots, seulement une cinquantaine. On comprendra que, dans ces conditions, beaucoup d'Arméniens ne portent pas les Turcs en haute estime. Encore aujourd'hui, les mots empruntés au turc (une centaine) sont souvent mal perçus et condamnés par les Arméniens, notamment dans les écoles.  On ne refait pas l'histoire!

3.3  L'Arménie soviétique

Le lendemain, l’Arménie orientale fut proclamée République socialiste soviétique (RSS) sur l’initiative d’Anastas Mikoïan, un des leaders du mouvement révolutionnaire dans le Caucase. La plus petite des 15 républiques fédérées de l’URSS, l’Arménie, ne s’étendait plus que sur 29 800 km². Les région de Kars et d'Ardahan furent rendues à la Turquie, tandis que, sur l'ordre de Staline, le Nakhitchevan et le Karabagh passèrent en 1923 sous la tutelle de l’Azerbaïdjan soviétique, et que la Géorgie reprenait les provinces d’Akhaltskha et d'Alkhalkalak. La RSS d’Arménie se retrouvait unie à l’Azebaïdjan et à la Géorgie au sein de la «République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie» (RSFS).

Créée en 1923 en tant que «République autonome du Haut-Karabagh», celle-ci accéda en 1936 au rang de «République fédérée de l’URSS».  L'année suivante, Staline fit emprisonner et exécuter un grand nombre d'intellectuels arméniens; plusieurs autres durent s'exiler. Puis, progressivement, le Nakhitchévan, peuplé à l'origine à plus 50 % d'Arméniens fut vidé de sa population arménienne. Quant au Karabagh, le pourcentage d'Arméniens passa de 95 % en 1914 à 75% en 1980. Les méthodes utilisées par les Azéris furent l'inégalité sociale, la répression politique et économique, les exactions et spoliations et la discrimination religieuse. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l'Arménie participa à la guerre comme l'ensemble de l'Union soviétique, mais plus de 280 000 Arméniens périrent aux cotés des Russes. 

Au point de vue linguistique, le travail de soviétisation commença dès le début de l'Arménie soviétique. On créa un Comité terminologique d'Arménie auprès du Conseil des ministres de la République socialiste soviétique d'Arménie, chargé de «prendre toutes les mesures appropriées concernant la langue arménienne». Le discours officiel de l'époque se plaisait à souligner que, n'ayant jamais bénéficié des structures d'un État, l'arménien moderne connaissait «des carences de vocabulaire». La solution fut parfois d'encourager l'emprunt au russe, mais aussi d'encourager l'emploi du terme arménien lorsqu'il existait, ou simplement sa création s'il n'existait pas. Le Comité terminologique écrivait en 1939:

Pour la création de termes scientifiques et techniques arméniens, les principes à suivre sont les directives du Parti qui conduit une politique nationale par la forme et socialiste par essence. La langue est le moyen des peuples d'accéder à la culture, il faut tenir compte de la pratique des peuples d'URSS et lutter contre le fétichisme national.

Pendant tous ces siècles, le mouvement nationaliste arménien ne s’est jamais résigné. Au contraire, il resurgit périodiquement avec vigueur. Les demandes d’émigration peuvent en témoigner. Entre 1956 et 1972, plus de 28 000 Arméniens ont quitté l’URSS; il y en eut 12 000 pour les seules années 1979-1980 et 5000 en 1987. Après les Juifs, c’est le plus important contingent national à fuir l’URSS, surtout pour les États-Unis. Le manque de liberté, le refus de prendre en compte les revendications nationales, les difficultés économiques et même la pollution (depuis le début des années quatre-vingt) n’ont fait qu’accroître ce mouvement migratoire, que ce soit à l’extérieur des frontières de l’URSS ou vers d’autres républiques soviétiques.  

Tout au cours de la domination soviétique, la langue arménienne n'avait d'importance que pour les seuls Arméniens. Les autorités soviétiques, de même que toutes les minorités nationales, ce qui inclut les Russes, n'utilisaient que le russe pour les communications interethniques. Il paraissait plus rentable d'apprendre le russe plutôt qu l'arménien. Le système scolaire fit l'objet de nombreux remaniements, notamment en 1958 et en 1977.  Déjà en 1956, le nombre d'heures dans l'enseignement du russe au secondaire (de la 7e année à la 10e année) avait augmenté pour dépasser celui des heures consacrées à l'arménien. En 1958, suite à une réforme de l'enseignement, les écoles russes se multiplièrent. Si le nombre des élèves des écoles arméniennes était estimé à 98,5 % en 1927, il avait baissé à 91 % en 1955-1956, puis à 86,2 % en 1975-1976) (voir Donabédian dans la bibliographie). La diminution des heures d'arménien s'inscrivait dans une politique destinée à diminuer l'enseignement des «matières littéraires» au profit des «matières scientifiques et techniques». Évidemment, l'enseignement du russe n'a jamais été affecté par la réforme.

Puis, en 1988, après un demi-siècle de domination soviétique, les Arméniens manifestèrent leur volonté d’indépendance. Le 20 février 1988, l’enclave arménienne du Haut-Karabagh, en Azerbaïdjan, profitant du climat de réformes instauré par le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, réclama son rattachement à l’Arménie. Ce fut l’un des détonateurs de la «flambée nationale» en URSS. De gigantesques manifestations populaires et des grèves, à Erevan et à Stepanakert (la capitale du Haut-Karabagh), marquèrent le «réveil national» du peuple arménien. La question du Haut-Karabagh déboucha sur un conflit sanglant avec l’Azerbaïdjan. En Arménie, le «Comité Karabagh», formé par un groupe d’intellectuels, se fit rapidement le porte-parole des aspirations à la démocratisation, à la liberté et à la souveraineté nationale. La même année, en décembre 1988, tout le pays fut profondément touché par un tremblement de terre qui fit plus de 50 000 morts. Officieusement, il y aurait 100 000 victimes. Les autorités soviétiques profitent alors de ce «génocide naturel» pour contrer le mouvement nationaliste arménien qui s’organise autour du «Comité Karabagh». Le 12 janvier 1989, Moscou mit en place une commission spéciale chargée d’administrer directement le Karabagh.

3.4 L’indépendance arménienne

En 1989, le Soviet suprême arménien proclama la souveraineté de la république d'Arménie. Le Mouvement national arménien, issu du Comité, remporta les premières élections législatives libres au cours de l’été 1990. On peut lire la «Proclamation d'indépendance» en français en cliquant ICI. Le Parlement arménien adopta des lois sur les libertés de parole, de presse et d’association, sur le multipartisme et sur la privatisation des terres. Il proclama l’indépendance de l’Arménie en septembre 1991. En octobre, Levon Ter-Petrossian fut élu, au suffrage universel, à la présidence de la République, avec 84 % des votes. En 1992, l’Arménie devint membre de l’Organisation des nations unies (ONU).

À la fin de 1991, les autorités azerbaïdjanaises avaient répondu aux revendications nationalistes du Haut-Karabagh par l’abolition du statut d’autonomie de cette enclave où vivent une majorité d'Arméniens. Les Arméniens d'Azerbaïdjan répliquèrent en proclamant unilatéralement, le 2 septembre 1991, l’indépendance du Haut-Karabagh. Les combats s’intensifièrent (bombardements, blocus et vagues de réfugiés). Le conflit fut marqué, en 1993, par une vaste offensive arménienne qui aboutit à l’occupation de la partie occidentale de l’Azerbaïdjan (séparant l’Arménie du Haut-Karabagh) et provoqua le déplacement de centaines de milliers de réfugiés et le départ de presque tous les Azéris d’Arménie. Un cessez-le-feu entra en vigueur au printemps 1994. Des négociations sur la république autoproclamée du Haut-Karabagh s’ouvrirent en novembre 1995, mais butèrent assez vite sur le problème du fameux «couloir de Latchin» qui sépare au sud-est le Haut-Karabagh de l’Arménie. Depuis le début des combats en 1988, 15 000 personnes environ ont été tuées et un million d’autres ont été déplacées. Pour sa part, l'Azerbaïdjan a accusé l'Arménie d'avoir pratiqué «un véritable nettoyage ethnique» tant en Arménie que dans les «territoires occupés» de l'Azerbaïdjan. Pour l'Azerbaïdjan, l'Arménie est considérée comme un «pays agresseur», qui occupe militairement 20 % du territoire de l'Azerbaïdjan et qui a forcé plus d'un million d'Azerbaïdjanais à quitter leurs villes ou leurs villages. En attendant, l'indépendance du Haut-Karabagh n'a été reconnue que par l'Arménie et l'enclave ne reçoit aucune aide internationale; son budget est alimenté à 40 % par les subventions d'Erevan, alors que la plupart des investisseurs étrangers se tiennent à l'écart.

Par ailleurs, l'année 1993 fut celle de l'adoption de la Loi sur la langue de la république d'Arménie (17 avril 1993). Le texte de cette loi met l'accent sur quatre points principaux, énoncés dans ses quatre premiers articles (en résumé):

Article 1

La langue nationale est l'arménien standard dans tous les secteurs de la vie publique.

Article 2

La république d'Arménie assure le développement de la langue arménienne dans les populations arméniennes vivant hors de la république d'Arménie.

Article 3

La république d'Arménie favorise la réunification des orthographes.

Article 4

La république d'Arménie garantit le libre usage des langues des minorités nationales sur son territoire.

Remarquons que l'article 4 de la Loi sur la langue ne fait aucunement allusion au russe. On parle seulement des «langues des minorités». Certains y ont vu là une nouvelle «clause de protection du russe», mais la loi ne mentionne aucune langue, pas même le russe. La loi n'affirme pas non plus que les écoles russes seraient interdites, même si elles disparaîtront pour un temps et revenir ensuite.

Mais l'adoption de cette loi linguistique, pourtant jugée nécessaire, a été suivie par un autre flot de migration, en particulier de la part de l'élite intellectuelle (des enseignants, des professeurs d'université et des scientifiques), vers d'autres pays; les Azéris et les Russes ont quitté l'Arménie par milliers. On estime qu'environ un demi-million de personnes, soit de 12 % à 13 % de la population, auraient quitté le pays entre 1993 et 1995.  La plupart des émigrants se sont dirigés vers les régions centrales et méridionales de la Fédération russe, ainsi que vers divers États de la Communauté des États indépendants; au moins 40 000 Arméniens sont parties pour les États-Unis et d'autres pays industrialisés (France, Canada). Néanmoins, on aurait tort de considérer que la Loi sur la langue serait la cause première de la fuite de beaucoup de minorités. Dans l'histoire de l'Arménie, les minorités n'ont jamais eu à souffrir de répression; en général, elles ont toujours bénéficié de l'égalité des droits et d'une pleine liberté. En réalité, le blocus économique imposé par la Turquie et l'Azerbaïdjan semble avoir été plus important comme cause du départ de grand nombre de non-Arméniens: en général, ceux-ci en ont eu assez des longues coupures d'électricité et d'eau courante, de la pénurie des emplois (plus de 60 % de chômage) et des pertes industrielles. Les salaires sont restés très bas (inférieurs à 30 $ US/mois) et le PIB annuel par habitant est de 500 US $. Malgré les nombreux facteurs de fragilisation entravant son décollage économique, l’Arménie commença à récolter les premiers fruits de sa politique de réformes. Les élections législatives de 1995 donnèrent une large majorité au parti présidentiel, le Mouvement national arménien. Le même jour fut adoptée la nouvelle Constitution renforçant les pouvoirs du président et déclarant l'arménien comme «langue officielle de la République». 

Exerçant un pouvoir de plus en plus autoritaire — il fit interdire le Dachnakt, la principale formation d’opposition —, le président Ter-Petrossian fut réélu en 1996, dès le premier tour. Le déroulement et les résultats du scrutin furent cependant violemment contestés par l’opposition. Isolé au sein même de son gouvernement, surtout après ses prises de position en faveur d’un compromis avec l’Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabagh, Ter-Petrossian fut contraint de démissionner en 1998. Vainqueur de l'élection présidentielle de mars 1998, grâce au soutien d'anciens membres du gouvernement et de l'opposition, son premier ministre (Robert Kotcharian) lui succéda à la tête de l’État.  

Robert Kotcharian avait fait campagne sur son opposition résolue au traité de paix favorable à l'Azerbaïdjan et proposé par le «groupe de Minsk» (Russie, États-Unis et France); les positions arméniennes sur la question du Haut-Karabagh se durcirent par la suite. En 1999, l’alliance «Miasnoutioun», créée par le ministre de la Défense Vazken Sarksian et l’ancien dirigeant communiste Karen Demirtchian, remporta les élections législatives. Dans les mois qui suivirent, l’instabilité politique s’accrut : Vazken Sarksian et Karen Demirtchian furent assassinés en octobre 1999 par un commando armé, au cours d’une session parlementaire. Cette action, à laquelle l’entourage du président fut soupçonné d’avoir participé, serait liée aux négociations menées actuellement avec l'Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabagh: le premier ministre et le président du Parlement reprochaient au président Kotcharian de faire trop de concessions à l’Azerbaïdjan. Le successeur de Vazken Sarksian, Aram Sarksian, son frère, a été limogé et remplacé en mai 2000 par Andranik Markarian, chef du parti d’opposition Unité et ancien dissident soviétique.

En 1994, à Moscou, les chefs d'État de la Communauté des États indépendants ont signé la Convention sur La protection des droits des personnes appartenant aux minorités nationales. L'Assemblée nationale de la république d'Arménie a ratifié cette Convention, le 11 octobre 1995. Même si le pays est situé en Asie (comme l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie), l'Arménie est devenue, le 25 janvier 2001, le 42e membre du Conseil de l'Europe, après avoir ratifié la Convention des droits de l'Homme. La république d’Arménie avait déposé, le 7 mars 1996, une demande d’adhésion au Conseil de l’Europe. L’examen de cette demande avait été lié à l’adoption de la recommandation 1247 (1994) relative à l’élargissement du Conseil de l’Europe, dans laquelle l’Assemblée avait alors déclaré: 

En raison de leurs liens culturels avec l’Europe, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie auraient la possibilité de demander leur adhésion à condition qu’ils indiquent clairement leur volonté d’être considérés comme faisant partie de l’Europe.

Dans le cadre de ses engagements résultant de cette adhésion, la république d'Arménie a signé, le 25 juillet 1997, la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, celle-ci étant entrée en vigueur en Arménie depuis le 1er novembre 1998. L'Arménie a également signé, le 11 mai 2001, la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, laquelle a été ratifiée le 25 janvier 2002 pour entrer en vigueur le 1er mai 2002. Par ailleurs, l'Arménie est partie aux instruments juridiques internationaux suivants:

· Pacte international relatif aux droits civils et politiques, du 16 décembre 1966, et Protocole;
· Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, du 16 décembre 1966;
· Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, du 21 décembre 1965;
· Convention internationale sur l'élimination et la répression du crime d'apartheid, du 30 novembre 1973;
· Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, du 9 décembre 1949;
· Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, du 31 mars 1953;
· Convention UN contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, du 10 décembre 1984;
· Convention relative au statut des réfugiés, du 28 juillet 1951, et Protocoles;
· Convention relative aux droits de l'enfant, du 20 novembre 1959. 

Enfin, la république d'Arménie s'est portée candidate pour devenir membre de la Francophonie en tant qu'«observateur». Dans l'histoire récente de l'Arménie, bien plus que la langue, la guerre de territoire avec l’Azerbaïdjan et les conséquences dues au tremblement de terre de 1988 sont restées au centre des préoccupations nationales. 

4    La politique linguistique avant l'indépendance

Alors qu’elle constituait une république socialiste soviétique, l'Arménie avait adopté, le 14 avril 1978, une constitution qui avait ensuite été modifiée en 1989. La politique linguistique de l'Arménie soviétique était tout axée sur l’égalité des droits linguistiques de tous les citoyens (y compris les russophones) et sur le développement harmonieux de toutes les nations et ethnies de l’URSS. C’est ainsi qu’on pouvait lire à aux articles 32 et 34:

Article 32

1) Les citoyens de la République socialiste soviétique (RSS) d'Arménie sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.
2) L'égalité en droit des citoyens de la RSS d'Arménie est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

1) Les citoyens de la RSS d'Arménie de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.
2) L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.
3) Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Il est vrai que le paragraphe 1 de l'article 72 proclamait l'arménien comme langue officielle, mais le paragraphe 3 venait éliminer toute restriction dans l'utilisation des autres langues: 

Article 72

1) L'arménien est la langue officielle de la RSS d'Arménie.

2) La RSS d'Arménie accorde tout le soin possible de l'État au développement de la langue arménienne et garantit son utilisation dans les organismes gouvernementaux et sociaux, dans les institutions culturelles, dans les institutions d'enseignement et autres. En RSS d'Arménie est garantie, dans les organismes et institutions susmentionnés, la libre utilisation du russe et des autres langues qu'emploie la population.

3) Aucun privilège ou restriction dans l'utilisation de ces langues ou d'autres langues n'est autorisé.

D'ailleurs, même les lois de la RSS d'Arménie et les autres documents du Soviet suprême de la RSS d'Arménie devaient être publiés dans trois langues: l'arménien, le russe et l'azéri. Voici le libellé de l'article 104 de la Constitution de 1978:

Article 104

Les lois de la RSS d'Arménie, les décrets et les autres documents du Soviet suprême de la RSS d'Arménie sont publiés dans les langues arménienne, russe et azérie, et portent les signatures du président et du secrétaire du Soviet suprême de la RSS d'Arménie.

L'article 157 traitait de la procédure judiciaire. Celle-ci devait être conduite en arménien ou dans «la langue de la république autonome» ou «de la région autonome» ou «dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée». Il était également précisé que «les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle».

Enfin, l'article 43 garantissait non seulement la gratuité de la formation scolaire, mais aussi «la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle», ce qui favorisait, bien sûr, les minorités russes et azéries.

À cette époque révolue, la vie était plus facile pour les russophones d'Arménie. En effet, ceux-ci bénéficiaient de tous les avantages d’un groupe à statut majoritaire qui n’a pas besoin d’être bilingue, car en tant que représentant d'une force occupante ils étaient avantagés au point de vue économique, social, culturel, etc. Comme il fallait s'y attendre, la Constitution de l'«Arménie soviétique» a volé en éclats au moment de l’indépendance, et ce, d’autant plus que ce même texte avait été adopté dans des termes presque identiques par toutes les anciennes républiques de l’URSS. Il s’agissait d’une «égalité forcée» destinée à avantager les Russes de toutes les républiques soviétiques. Parallèlement, le discours officiel ne se privait pas de préciser que les langues nationales étaient destinées à catalyser les «excès nationalistes», alors que le russe pouvait favoriser l’objectif de «fusion des peuples», qui était celui de la société communiste. Pour favoriser cette idéologie, une langue véhiculaire était nécessaire: le russe. Le professeur Anaid Donabédian a su résumer la situation en disant que, si toutes les langues étaient égales, le russe était néanmoins supérieur. C'était la «langue nationale de la majorité de la population de l'URSS»; il est «proche de l'ukrainien et du biélorusse»; il était «étendu en URSS»; il «des particularités internes (dialectes peu différenciés entre eux, prononciation proche de l'écriture) qui le rendent accessible»; il est «riche et expressif» et parlé dans le monde entier.

Les linguistes russes ont bien tenté de convaincre les Arméniens du bien-fondé de leur idéologie en proposant de recourir massivement aux emprunts russes. En URSS, on comptait «127 langues égales» et il ne pouvait y avoir de rapprochement entre toutes ces langues. C'est pourquoi le russe devait être perçu comme la «langue fondamentale» où devaient puiser toutes les autres langues. Le linguiste K. X. Xanazarov pouvait affirmer en 1977 que la perte de la langue maternelle (autre que le russe) laissait la liberté d'appartenir à une nationalité (la russe) et contribuait à l'accélération du processus de rapprochement des peuples:

On rencontre des cas de plus en plus fréquents où la langue et la nationalité diffèrent. Ce phénomène existe déjà dans la société capitaliste qui provoque des migrations de personnes en quête de travail, ce qui conduit souvent à la perte de la langue d'origine. La science et la statistique bourgeoise préfèrent déterminer l'appartenance nationale en fonction de la langue maternelle. Donc, en même temps que sa langue, l'homme perd sa nationalité. La société fait pression sur des millions de travailleurs et met en place leur assimilation forcée. Dans la société socialiste, on perd sa langue, mais volontairement, sur le principe de la démocratie socialiste. Tous les peuples tendent à la même chose, ont la même idéologie, le sentiment d'appartenir à un ensemble plus grand. Tout le monde, toutes les nations sont partie intégrante du peuple soviétique. La perte de la langue maternelle laisse la liberté d'appartenir à une nationalité et contribue à l'accélération du processus de rapprochement des peuples. Changer de langue maternelle est un des moyens principaux pour développer le bilinguisme puisqu'il ne signifie pas renoncer à la langue précédente.

Ce genre de propagande idéologique était véhiculée non seulement en Arménie dans dans toute l'URSS.

5    La politique linguistique actuelle de l'arménien

Évidemment, la politique linguistique élaborée après l'indépendance a été radicalement modifiée, surtout en ce qui a trait au premier volet : la primauté de la langue arménienne. Cela dit, les autorités ont prévu des droits linguistiques à leurs minorités nationales; ils feront l'objet de la section suivante). 

Les textes juridiques concernant l'emploi des langues sont peu nombreux. Outre la Constitution, mentionnons d'abord la Loi sur la langue de la république d'Arménie (17 avril 1993), le Code de procédure pénale, la Loi sur les médias, la Loi sur la radio et la télévision, la Loi sur la publicité, etc.

L'article 12 de la Constitution du 5 juillet 1995 proclame que «la langue officielle de la république de l'Arménie est l’arménien»:

Article 12

La langue officielle de la république de l'Arménie est l’arménien.

Bien que plusieurs États se contentent d'une telle disposition constitutionnelle pour justifier leur politique linguistique, l'Arménie a adopté une loi linguistique: la Loi sur la langue de la république d’Arménie du 17 avril 1993. L'article 1 de cette loi proclame ce qui suit:

Article 1
La politique linguistique de la république d'Arménie

1) La langue arménienne qui sert pour tous les domaines de la vie dans la République sera la langue officielle de la république de l'Arménie. La langue littéraire arménienne sera la langue officielle de la république de l'Arménie.

2) La république de l'Arménie devra promouvoir la conservation et la diffusion de la langue arménienne parmi les Arméniens résidant à l'extérieur de ses frontières. La république d'Arménie promouvoir l'unification de l'orthographe de la langue arménienne.

5.1 Les obligations linguistiques de citoyens et des institutions

L'article 3 de la Loi sur la langue de la république d’Arménie traite des «obligations linguistiques des citoyens». Non seulement les fonctionnaires et les représentants de la République doivent connaître l'arménien, mais les citoyens sont «obligés de garantir la pureté de la langue»:

Article 3
Les obligations linguistiques des citoyens

1) Les fonctionnaires et les citoyens de la république d’Arménie oeuvrant dans certaines sphères de service devront connaître la langue arménienne.

2) La langue arménienne sera la langue des déclarations officielles des représentants de la république d'Arménie, dans la mesure où cela ne contredit pas l'ordre accepté dans les organismes internationaux.

3) Dans les communications officielles de la république d'Arménie, les citoyens seront obligés de garantir la pureté de la langue.

Quant à l'article 4 de la Loi sur la langue de la république d’Arménie, il énumère les droits et devoirs des institutions, organismes et entreprises établis en Arménie. En tout temps, il est obligatoire de recourir à l'arménien pour tout ce qui concerne les institutions, organismes et entreprises, ce qui n'a rien à voir en principe avec les communications individuelles:

Article 4
Les droits linguistiques et les obligations des institutions

1) Les entreprises, les institutions et les organisations situées sur le territoire de la république d'Arménie communiqueront en arménien avec les organismes de l’État, les entreprises, les établissements, les organisations et les citoyens des autres pays, en une langue mutuellement acceptable.

2) Les organismes de l’État, les entreprises, les établissements et les organisations de la république d'Arménie seront obligés:

- de conduire leurs affaires de bureau en langue arménienne;
- d’assurer la traduction simultanée en arménien des déclarations données en d'autres langues lors des colloques, sessions, réunions, symposiums, durant les déclarations officielles des fonctionnaires et d'autres événements publics;
- de concevoir des enseignes, en-têtes, étiquettes, timbres, sceaux, enveloppes de courrier international en langue arménienne accompagnée, si c’est nécessaire, de la traduction en d'autres langues.

3) Les organismes étrangers d'État, les entreprises, les établissements et les organisations situées sur le territoire de la république d'Arménie fourniront les documents qui sont soumis au contrôle de l'État accompagnés d’une traduction en arménien.

En somme, un peu comme en Pologne avec le polonais, l’utilisation exclusive des langues étrangères est interdite, sauf pour la désignation des marques de commerce (déposées). Cela implique que tous les contrats conclus avec les pouvoirs publics arméniens et les entreprises publiques arméniennes doivent être également rédigés en arménien. Lorsque des contrats avec des partenaires commerciaux étrangers sont conclus en Arménie, ils doivent aussi être rédigés en arménien. Ainsi, des versions multilingues sont autorisées, mais toute version autre que l'arménienne constitue une traduction. 

5.2 L'éducation

Le système d'éducation n'est pas en reste (article 2 de la Loi sur la langue de la république d’Arménie). Si l'on fait abstraction des dispositions concernant les minorités nationales (paragraphe 2), la «langue littéraire arménienne» doit être «la langue d'enseignement» sur le territoire de la république de l'Arménie.  Le paragraphe 4 prévoit un «examen d'entrée» dans dans les établissements d'enseignement secondaires spécialisés, professionnels et supérieurs de la république d'Arménie, ainsi que pour les rapatriés, les réfugiés, les non-Arméniens et les étrangers résidant sur le territoire de la république d'Arménie:

Article 2
La langue de l'éducation

1) La langue littéraire arménienne sera la langue d'enseignement et de l'éducation dans le système éducatif et l'enseignement sur le territoire de la république de l'Arménie.

2) [...]

3) Sur le territoire de la république d'Arménie, un établissement éducatif spécialisé en langue étrangère peut être fixé seulement par le gouvernement de la république d'Arménie moyennant l'accord du Comité permanent de l'éducation, de la science, de la langue et de la culture du Soviet suprême de la république d'Arménie.

4) L'examen d'entrée sur la langue arménienne et l'enseignement de la langue arménienne seront obligatoires pour tous les établissements d'enseignement secondaires spécialisés, professionnels et supérieurs de la république d'Arménie.

5) Les examens d'entrée et l'éducation pour les rapatriés, les réfugiés, les non-Arméniens et les étrangers résidant sur le territoire de la république d'Arménie seront organisés selon la façon établie par le gouvernement de la république d'Arménie.

Dans 98,1% des cas, l'arménien était la langue d'enseignement en 1999; il y avait 1,7 % d'élèves qui suivaient des cours en russe et 0,2 % dans une autre langue.

D'après les données fournies par le ministère de l'Éducation et des Sciences, un certain nombre de langues étrangères sont enseignées dans les écoles d'Erevan: allemand, anglais, russe dans les écoles nos 62 et 88; russe, anglais et français dans les écoles nos 106, 133, 134, 141, 163, 186, 90, 91, 105, 116 et 152 et autres. Dans l'école no 89 d'Erevan, outre l'anglais, le français et le russe, on enseigne également le géorgien. Dans l'école no 74 d'Erevan, à côté de l'anglais, du français et du russe, on enseigne le grec et dans les écoles no 173 et 129, l'arabe. Dans les écoles nos 78 et 59 d'Erevan, on enseigne l'anglais, le français, le persan et le russe et, dans l'école no 83, l'anglais, l'italien et le russe.

5.3 La responsabilité de l'État

Enfin, l'article 5 de la Loi sur la langue de la république d’Arménie énonce la responsabilité de l'État dans la mise en oeuvre de la politique linguistique:

Article 5
La mise en oeuvre de la politique linguistique de l’État

1) Le gouvernement de la république d'Arménie, les organismes locaux des autorité de l’État et l’Administration ainsi que tout autre organisme dûment compétent de l’État mettra en oeuvre la politique linguistique officielle, conformément à la législation de la république d'Arménie.

2) La république d'Arménie encouragera les publications en langue arménienne, la presse aussi bien que la préparation de manuels, les modes d’emploi, les textes scientifiques ou méthodologiques, les références et la vulgarisation scientifique.

3) La législation de la république d'Arménie établira la responsabilité de la violation des exigences de la présente loi.

L'État et ses organismes ont donc l'obligation de respecter et de faire respecter la politique prévue dans cette législation. Il est vrai que l'Arménie avait du «rattrapage» à faire en la matière. Les décennies de domination soviétique n'avaient pas contribué à l'expansion et au développement de la langue arménienne. 

5.4 Les médias et la publicité

Le 9 octobre 2000, la république d'Arménie a adopté la Loi sur les médias et la Loi sur la radio et la télévision. Cette dernière loi précise le statut des compagnies de radio et de télévision, leurs conditions de création et de gestion, etc. L'article 5 de la Loi sur la radio et la télévision énonce que la langue de diffusion des programmes est l'arménien, sauf dans les cas où la loi en dispose autrement. Les programmes télévisés, films ou documentaires, dessins animés ou feuilletons en langue étrangère doivent être diffusés avec une traduction ou une interprétation simultanée en arménien. Toutefois, les minorités nationales disposent d'une heure d'antenne hebdomadaire à la télévision publique et d'une heure quotidienne à la radio. 

Quant à l'article 8 de la controversée Loi sur l’audiovisuel, il prévoit que, sur le territoire arménien, les textes écrits diffusés à l'antenne sont rédigés en arménien et dans toute autre langue en fonction des possibilités techniques. L'article 10 de cette loi précise les principes commandant les activités de diffusion:

a) égalité de droits des usagers des services de diffusion;
b) assurer, à travers les moyens techniques et les réseaux de diffusion, la confidentialité et la liberté de la diffusion des programmes;
c) protection, par l'État, a travers les moyens techniques et les réseaux de diffusion, du positionnement des satellites de diffusion et des fréquences.

L'Arménie compte actuellement plus de 1100 publications, 190 compagnies de télévision et quelque 55 stations de radio.  

La Loi sur la publicité est entrée en vigueur le 30 avril 1996. La langue utilisée pour la publicité en Arménie doit être l'arménien. Si cela est nécessaire, le message publicitaire peut s'accompagner d'un texte rédigé dans d'autres langues, en petits caractères. Cette disposition ne s'applique pas aux journaux, aux publications spéciales, aux marques commerciales ou aux marques de fabrique. Dans ce cas, le texte publicitaire ne sera pas rédigé en caractères plus petits que la variante dans l’autre langue. L'article 8 interdit la publicité pour non-respect des règles de convenance dans les cas suivants:

1) atteinte portée aux règles d'éthique générales et nationales;
2) recours à des expressions, comparaisons, photos, etc. insultantes, se rapportant à la race, la nationalité, la profession ou l'origine sociale, l'âge ou le sexe, la langue, la religion ou autre conviction.

La publicité devrait être diffusée dans des endroits habités par le moyen d’enseignes, annonces, posters et autres moyens techniques. Les bureaux des autorités autonomes décideront de l’ampleur, de la qualité et de l’ordre de diffusion de cette publicité.

5    La politique linguistique des langues minoritaires

Rappelons que les minorités nationales constituent quelque 3 % de la population de la république d'Arménie, laquelle regroupe des représentants de plus d'une vingtaine de 20 nationalités (Allemands, Biélorusses, Géorgiens, Grecs, Juifs, Kurdes, Polonais, Russes, Assyriens, Ukrainiens, etc.). Outre les Kurdes, les Russes et les Grecs, il ne reste que de toutes petites minorités comptant moins d'une centaine de membres. 

La Constitution arménienne adoptée en 1995 a recours à l'expression «minorités nationales» pour désigner les minorités. La Loi sur la langue utilise également l'expression «minorité nationale», sans définir clairement cette notion. Cette conception coïncide avec la définition retenue dans la Convention de la Communauté des États indépendants (CEI) sur La protection des droits des personnes appartenant aux minorités nationales, selon laquelle les personnes appartenant aux minorités nationales sont des habitants vivant en permanence sur le territoire de l'une des Parties contractantes et qui possèdent la nationalité de celle-ci tout en se distinguant de sa population principale par leur origine ethnique, leur langue, leur culture, leur religion et leurs traditions.

En Arménie, les citoyens ont le droit de choisir librement d'être traités ou non comme des personnes appartenant à une «minorité nationale» et d'insister pour que cette appartenance soit mentionnée sur leur passeport. Ce dernier point a fait l'objet de dispositions dans le sixième paragraphe du règlement pris en vertu de la décision no 821 du gouvernement de la république d'Arménie, le 25 décembre 1998, dont le titre est Détermination de la forme du passeport et réglementation en matière de passeports dans la République d'Arménie. Aux termes de cette décision, les autorités compétentes pour les affaires intérieures et les services consulaires, ou les missions diplomatiques de la république d'Arménie à l'étranger, peuvent indiquer l'origine ethnique dans le passeport, si les citoyens arméniens en ont fait la demande au préalable. 

L'Arménie ne dispose pas encore de loi spécifique sur les minorités nationales, ce qui, reconnaît le gouvernement arménien,  représente une «insuffisance» dans la législation arménienne; un projet de loi est présentement à l'étude. Malgré cette absence d’une loi sur les minorités nationales, un certain nombre de lois garantissent directement les droits de ces minorités. Outre la Constitution, on peut mentionner la Loi sur la langue de la république d'Arménie, qui constitue le texte de base de la politique linguistique de l'Arménie et définit le statut de la langue et règle les relations linguistiques entre l'État et les autorités administratives, les entreprises, les services et les organisations. Cette loi sur la langue, adoptée en 1993, garantit aussi aux minorités ethniques le droit de recevoir une instruction dans leur langue et d'utiliser cette langue dans certaines administrations locales. Quelques autres lois (Code de procédure pénale, Loi sur les médias, Loi sur la radio et la télévision, Loi sur la publicité, etc.) garantissent des droits politiques, civils, sociaux et économiques aux minorités nationales, sans oublier la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales et la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Enfin, la république d'Arménie a signé des accords bilatéraux et multilatéraux (d'amitié et de coopération) avec d'autres États, surtout avec les États voisins afin d'améliorer des membres appartenant aux minorités nationales. Ces accords bilatéraux contiennent certaines dispositions touchant directement à la protection des droits des minorités nationales. C'est ainsi que l'article 8 de l'Accord avec la fédération de Russie, l'article 20 de l'Accord avec la Grèce, l'article 14 de l'Accord avec la Roumanie, l'article 9 de l'Accord avec la Bulgarie, l'article 5 de l'Accord avec le Kazakhstan, l'article 8 de l'Accord avec le Liban, les articles 5 et 6 de l'Accord avec l'Ukraine comportent des dispositions quant à la création des conditions nécessaires au maintien et au développement de l'identité ethnique, culturelle et religieuse des minorités nationales habitant sur le territoire de chacun des deux États respectifs ainsi qu'à la mise en oeuvre de mesures plus adéquates.

5.1 Les dispositions de la Loi sur les langues

L'article 12 de la Constitution du 5 juillet 1995 proclame que «la langue officielle de la république de l'Arménie est l’arménien». Mais cet article est contrebalancé par l'article 37 de ladite Constitution:

Article 37

Les citoyens appartenant aux minorités nationales ont le droit de préserver leurs traditions et de promouvoir leur langue et leur culture.

Aux termes de la Loi sur la langue de la république d’Arménie, l'article 1 déclare que la langue arménienne est la langue officielle de l'Arménie dans tous les domaines, mais cette même loi garantit la liberté d'usage des langues des minorités nationales sur son territoire (paragraphe 3): 

Article 1

3) Sur son territoire, la république d'Arménie garantit le libre usage des langues de ses minorités nationales.

L'article 2 de la Loi sur la langue garantit l'éducation dans la langue maternelle des membres des minorités nationales de la république d'Arménie:

Article 2

2) Au sein des communautés des minorités nationales de la république d'Arménie, l'éducation générale peut être dispensée dans leur langue maternelle, dans le cadre des programmes scolaires publics, et avec le soutien de l’État, l'enseignement de la langue arménienne étant obligatoire.

Cependant, cette disposition n'est appliquée que pour les Assyriens, les Kurdes, les Grecs et les Russes, les autres minorités ne comptant que trop peu d'effectif. Lorsque, le 25 janvier 2002, l'Arménie a ratifié la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, elle a expressément mentionné ces minorités au Conseil de l'Europe. 

En vertu de la législation en vigueur et des engagements pris au Conseil de l'Europe, notamment la partie III de la Charte européenne, le gouvernement arménien accorde des droits à ces mêmes minorités en matière d'enseignement, de justice, de services publics et de médias. 

- Les services gouvernementaux

De fait, l'usage de la langue minoritaire dans les rapports avec les autorités administratives est autorisé dans les régions peuplées d'un nombre suffisant de personnes appartenant à des minorités nationales. Mais le gouvernement a admis que, jusqu'ici, «il n'y a pas eu de problème à cet égard», car la plupart des minorités nationales connaissent l'arménien et le russe.

Présentement, une quinzaine de représentants des minorités nationales détiennent des postes de responsabilité dans les villages, au sein des instances de l'administration locale. Il est prévu d'intégrer prochainement dans l'administration régionale et locale des commissions et des structures mieux adaptées. Les représentants des minorités nationales peuvent mettre sur pied des organes consultatifs publics dont la composition et la procédure de fonctionnement seront précisées par les organes compétents.

- La justice

L'article 15 du Code de procédure pénale prévoit que la procédure pénale se déroule en arménien. Toutefois, au cours de la procédure, quiconque peut s'exprimer dans la langue qu'il connaît, l'autorité judiciaire étant tenue de s'exprimer en arménien. Sur décision de l'autorité judiciaire, les personnes qui participent à la procédure et ne connaissent pas la langue dans laquelle elle se tient ont le droit de se faire assister gratuitement par un interprète. Les documents officiels de la procédure visés par le Code, sont communiqués dans la langue maternelle des personnes qui en font l'objet si elles ignorent la langue de la procédure. Les documents rédigés dans une autre langue sont joints au dossier pénal, accompagnés d'une traduction en arménien.

- Les écoles primaires

L'Arménie compte trois écoles russes et une université russo-arménienne (slave). Dans la plupart de ces écoles, on enseigne le russe. Il existe également des «classes de russe» dans 12 autres écoles. D'après des sources gouvernementales, la langue kurde est enseignée dans certaines classes dans les provinces comptant un nombre suffisant de Kurdes. Le grec est enseigné dans l'établissement secondaire no 74 d'Erevan et l'assyrien dans l'école no 8. L'allemand, l'anglais, l'arabe, l'espagnol et le français font partie des langues enseignées à l'école. Il y a des chaires d'arabe, de persan et de turc à la Faculté des langues orientales de l'Université publique d'Erevan. Le gouvernement a conclu des ententes avec d'autres pays dans le but de favoriser l'éducation des petites minorités, c'est le cas avec la Grèce, la Géorgie, la Russie, l'Ukraine, la Roumanie, la Bulgarie, le Kazakhstan et le Liban.  

Il est vrai que la Loi sur la langue de 1993 accorde la possibilité aux minorités linguistiques d'étudier dans leur langue maternelle. Toutefois, le gouvernement arménien n'a consacré que des ressources financières minimales au maintien des écoles des minorités. Même le grand réseau des écoles russes a été considérablement réduit depuis quelques années. En pratique, la très majorité des élèves des minorités nationales reçoivent leur instruction dans des écoles de langue arméniennes avec des classes disponibles en nombre limité dans leur langue maternelle. Beaucoup de minorités, surtout les Kurdes, les Grecs, les Juifs et les Polonais, reçoivent des cours dans leur langue dans des écoles primaires «du dimanche» dans le cadre d'activités communautaires. Chez les Kurdes yézidis, la majorité des élèves ne fréquentent pas l'école, notamment pour des raisons économiques, mais aussi parce qu'ils se sentent discriminés par les enfants et les enseignants arméniens. 

- Les médias

En ce qui concerne la presse écrite, il existe 10 revues et journaux publiés en langue russe. D'après les données fournies par le ministère de la Justice de la république d'Arménie (1999), les publications suivantes (quotidiens et revues) des minorités nationales étaient déclarées auprès de ce ministère:

- Russkiy dom (communauté russe);
- Dnipro-Slavutich (revue hebdomadaire du fonds de bienveillance ukrainien);
- Ria Taza («Nouvelle Voix», communauté kurde);Ria Taza
- Voix des Yézides (Union nationale):,
- Barekamutyun (amitié kurdo-arménienne);
- Botan (comité Kurdistan);
- Shangal (communauté nationale des Yézides);
- Lalsh (revue de l'organisation non gouvernementale de la Communauté nationale Yézide);
- Sinchar (communauté de l'amitié kurdo-yézide);
- Kohelet (revue officielle de la communauté juive);
- Panagia (revue mensuelle).

Du côté des médias électroniques, les minorités nationales disposent, ensembles, d'une heure d'antenne hebdomadaire à la télévision publique et d'une heure quotidienne à la radio. Il existe des programmes radiophoniques en géorgien, en kurde, en russe et en kurde yézide. La minorité russe a un plus grand accès à la radio et la télévision (quotidiennement à la radio et hebdomadairement à la télévision). Les autres minorités ont seulement la radiodiffusion d'émissions hebdomadaires dans leur langue. La communauté juive émet seulement en russe. Le gouvernement compte augmenter la durée des programmes de radio en persan. Les familles dont les membres sont de langue différente ont la possibilité d'écouter des émissions de radio en anglais, arabe, azéri, français, persan et turc. 

À l'Instar d'autres États de l'ex-URSS, l'Arménie se devait de restaurer sa langue nationale reléguée au second plan sous le régime soviétique. La Loi sur la langue se voulait un instrument destiné à assurer cette suprématie de l'arménien. De ce point de vue, on ne peut reprocher aux Arméniens leur politique linguistique. 

Pour ce qui est de la politique linguistique à l'égard des minorités nationales, la situation semble différente. En tant qu'État dont les membres de la diaspora sont en nombre plus important, l'Arménie est bien placée pour comprendre la situation de minoritaire. D'ailleurs, le conseiller aux affaires minoritaires du palais présidentiel, Rasmig Davoyan, avait raison de faire remarquer lui-même: «Nous mêmes, Arméniens, sommes une minorité nationale dans bien des pays. Il nous faut traiter en Arménie nos minorités comme nous souhaitons que notre minorité arménienne soit traitée de par le monde.»

L'Arménie a fait des efforts pour traiter ses minorités nationales. La guerre territoriale au sujet du Haut-Karabagh en Azerbaïdjan n'a certainement pas aidé la cause des minorités nationales, puisque au moins la moitié de leurs membres ont préféré quitté le pays. Il en résulte que l'Arménie s'est retrouvée avec une foule de petites minorités dont le sort ne saurait être viable à long terme. 

À l'initiative de la fraction ARF («Armenian Revolutionary Federation» ou en arménien Hai Heghapokhagan Dashnaktsutiune) de l'Assemblée nationale et du bureau du président de la république d'Arménie, des travaux préparatoires au sujet d'un projet de loi portant sur les «Minorités nationales» ont été engagés et comprennent des spécialistes de la Société scientifique d'ethnographie d'Arménie. Le projet de loi sur les minorités nationales prévoit le libre exercice des droits politiques, économiques, sociaux, juridictionnels, ethniques, linguistiques, culturels et religieux de ces minorités, reconnaît le droit à l'éducation, la justice, les services gouvernementaux locaux, et contiendrait des dispositions qui garantiraient le droit des minorités à la participation politique. À cette fin, un service compétent pour les questions relatives aux minorités nationales devrait être mis en place. Jusqu'à l'adoption de cette loi, les questions relatives aux minorités nationales obéissent aux principes généraux et aux procédures prévus par la Constitution et par la législation en vigueur.

Pour le moment, force est de constater que l'Arménie pratique une politique linguistique de valorisation de la langue officielle (nationale) et une politique très sectorielle dans le domaine de l'éducation (accès limité). La nouvelle loi concrétisera davantage les droits des minorités nationales, mais elle ne pourra jamais rendre ces droits viables pour les membres des communautés trop petites. 

Dernière révision: 02 mars, 2012

Bibliographie

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GUEYRAS, Jean. «Un "coup" pour rien en Arménie» dans Le Monde diplomatique, Paris, décembre 1998, p.  

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RADVANYI, Jean et Philippe REKACEWICZ. «Conflits caucasiens et bras de fer russo-américain» dans Le Monde diplomatique, Paris, octobre 2000, p. 18-19.

YACOUB, Joseph. «L’Asie et les minorités» dans Les minorités dans le monde, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, p. 547-591.

 

 
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