[Armenia]
République d'Arménie

Arménie

(2) Données historiques

1 L'Arménie historique

L'histoire de l'Arménie s'est étendue sur plusieurs millénaires, et ce, depuis la Préhistoire. Les Arméniens ont pris du temps à se fixer, mais ils développèrent une civilisation particulière en dépit de leur situation au carrefour de grands empires qui vont se disputer le territoire: les Perses, les Séleucides, les Parthes, les Romains, les Sassanides, les Byzantins, les Arabe, les Turcs seldjoukides, les Turcs ottomans, les Turcs de Moustafa Kemal, les Russes. De tous ces peuples, trois langues étrangères ont exercé une influence plus grande que les autres: le grec, le persan (ou iranien) et, plus tard, le russe. Bien que l'apport des langues slaves, surtout le russe, fut important, la langue arménienne a su intégrer phonétiquement et morphologiquement tous ces éléments provenant des langues étrangères.

1.1 Le début des conquêtes

L'Arménie primitive, appelée royaume d'Ourartou, fut attaquée vers le XIIIe siècle (avant notre ère) par les Assyriens jusqu'à l'invasion, au VIIe siècle, d'un peuple indo-européen qui, fondu avec la population autochtone, constituera le peuple arménien. Il s'agit d'une tribu thraco-illyrienne originaire des Balkans, qui a envahi le royaume de l'Ourartou en se mélangeant à la population autochtone et qui a, de ce fait, imposé sa langue et sa culture en fondant la nation arménienne. Les Arméniens d'aujourd'hui sont pour la plupart des descendants de cette tribu. Au cours du VIe siècle avant notre ère, les Arméniens ont donc cohabité avec les Ourartéens, un peuple non indo-européen; leur langue, l'ourartéen, a fortement influencé l’arménien, en laissant des traces phonétiques, morphologiques et lexicales. L'ourartéen constitue ainsi la première source d’influence linguistique externe.

- L'Empire perse

Ensuite, l’Arménie devint tour à tour une province conquise par les Mèdes, puis une satrapie de l’Empire perse. Dès lors, les Arméniens se sont trouvés en contact avec la langue iranienne; ces contacts concernaient essentiellement les domaines administratif, juridique et religieux. Les emprunts à l'iranien ont débuté avec l’iranien ancien (entre 560 et 330 avant notre ère), puis ils sont passés par le pehlevi de l’époque parthe (entre 256 avant notre ère et 224 de notre ère) et par le pehlevi de l’époque sassanide (jusqu’en 642) et finalement par l’iranien moderne. En ce qui concerne les emprunts à la langue iranienne, nous pouvons signaler qu’ils sont nombreux dans la mesure où les Perses et les Arméniens ont cohabité pendant plus de 1600 ans, sur des relations établies de maîtres à vassaux. De nombreux mots iraniens relatifs à la structure de l’État et de son administration, ainsi que dans le domaine juridique, sont entrés dans la langue arménienne.

À la fin du IVe siècle, l'Arménie se trouvait complètement soumise aux Perses. Les Arméniens tentèrent de se libérer de ce joug, mais le pays finit par perdre son indépendance. Une partie du peuple arménien émigra alors vers le nord, tandis que d'autres partirent vers  vers l'ouest. Au Ve siècle,  l'Arménie se vit interdire l’usage du grec dans l'écriture ainsi que dans le culte. Afin de contrer l'influence persane, un alphabet particulier fut inventé par le moine Mesrop Machtots, avec le soutien du catholicos Sahak (chef suprême de l'Église arménienne) et du roi Vramchapouh; cet alphabet fut inspiré de l’alphabet grec, pour la graphie comme pour l’ordre des phonèmes.

La langue arménienne fut alors employée dans tout le pays et remplaça le grec et le syriaque (apporté par les Assyriens), mais l'arménien subit fortement les marques de l'influence persane dont il emprunta un bon millier de mots ou de racines. Cependant, l'arménien a tellement réussi à absorber cet apport que ces emprunts font maintenant partie intégrante de la langue.

C'est un peu comme les emprunts arabes (alcool, algèbre, amiral, etc.) et italiens (aquarelle, arsenal, banquet, bombe, etc.) en français: ils sont tellement intégrés dans la langue que plus personne ne peut percevoir leur origine étrangère. 

Après la conquête de l'Empire perse par Alexandre le Grand (356-323), les Arméniens adoptèrent la culture hellénistique, mais réussirent à conserver une certaine indépendance face aux successeurs d'Alexandre dans la région, les Séleucides, une dynastie hellénistique issue de Séleucos Ier, l'un des généraux d'Alexandre. Vers 190 avant notre ère, les Parthes devinrent la nouvelle puissance en Perse.

- La Grande Arménie

L'Arménie dut céder des territoires aux Parthes. En 189 avant notre ère, Ardachès Ier déclara l'indépendance de l'Arménie avec l'assentiment des Romains et créa le royaume de la Grande-Arménie. Sous Tigrane II le Grand (vers 140-55), le royaume d'Arménie atteignit son expansion maximale, tant aux dépens des Parthes que des Séleucides. Son empire s'étendit de la mer Caspienne jusqu'à la Méditerranée, ce qui correspond à l'extension maximale de l'Arménie; il conquit également le nord-ouest de l'Iran actuel, la Palestine, la Syrie et le Liban. Après sa retraite de la Palestine, Tigrane le Grand installa environ 10 000 juifs en Arménie. L'expansion territoriale de Tigrane correspond à ce qu'on appelle la Grande Arménie historique.

Il s'agit d'une grande région couvrant quelque 300 000 km² en Asie occidentale, comparativement à 29 800 km² qui est la superficie de l'Arménie d'aujourd'hui. Elle comprenait (voir la carte historique), d'est en ouest, une partie de la Turquie (la Turquie orientale), la république d’Arménie actuelle, le Nakhitchevan et une partie de l'Azerbaïdjan (le Haut-Karabagh alors appelé l'Artsakh), en plus de portions de territoires de la Géorgie (au nord), de l'Irak (au sud) et de l'Iran (au sud). Plus tard est venue s'ajouter une partie de la Turquie occidentale (la Cicilie). 

C'est en Arménie historique que se trouve le mont Ararat (actuellement en territoire turc). C'est là que, d'après la Bible, «le dix-septième jour du dix-septième mois, l'arche de Noé s'échoua dans le massif de l'Ararat». Le mont Ararat est le plus haut sommet de l'Arménie historique avec 5158 mètres d'altitude. Les sommets du mont Ararat sont couverts de neiges éternelles.

Les aléas de l'histoire ont fait en sorte que l'Arménie a graduellement perdu 90 % de son territoire initial en raison des occupations étrangères successives. L'Arménie a eu le destin d'être située au carrefour de plusieurs grandes civilisations.

À l'époque de Tigrane II, l'expansion de l'Arménie vers la Méditerranée inquiéta grandement les Romains qui lui déclarèrent la guerre. En -66, Tigrane fut battu par les légions romaines du général Pompée; il dut renoncer à la plupart de ses conquêtes et s'allier avec Rome tout en continuant de régner jusqu’à sa mort en 55 avant notre ère.

1.2 La domination romaine

Après plusieurs règnes de courtes durées, le royaume de l’Arménie tomba totalement en l'an I sous le contrôle total des Romains, ce qui n'empêcha pas l'empereur romain Néron (37-68) de couronner en 66 Tiridate Ier comme roi d'Arménie. Celui-ci  fonda la seconde dynastie des rois arméniens, les Arsacides qui régnèrent de 66 à 428 dans une relative indépendance par rapport à Rome. Cependant, en 115, l'empereur Trajan (53-117) annexa purement et simplement l'Arménie et la réduisit à nouveau au rang de «province romaine». Étant donné que la «province de l'Arménie» était fort éloignée de Rome, il n'était pas facile pour les Romains d'y maintenir leur domination, avec le résultat que les rébellions se succédaient les unes aux autres.

La guerre qui opposa Rome et la Perse (l'actuel Iran) fut une catastrophe pour l'Arménie, alors transformée en champs de bataille des deux grands empires. Sous Tiridate III (294-324), l'Arménie se christianisa avec saint Grégoire, dit «l'Illuminateur», comme premier évêque (d’ou le nom de l’Église «grégorienne» donné a l’Église arménienne). En 301, le pays devint le premier État à adopter le christianisme comme religion officielle.

Lorsque la paix fut signée entre Rome et la Perse (en 387), l'Arménie fut partagée entre les deux empires, mais la plus grande partie — appelée dorénavant la Persarménie — tomba alors sous la domination perse. Ce fut la fin de l'Arménie historique. Selon une tradition bien établie, le moine Mesrop (360-440) inventa l'alphabet arménien en 406, ce qui rendit possible la traduction de la Bible dans cette langue. En 451, l'Église arménienne se rallia à l'interprétation «monophysite» de la nature du Christ et rejeta le concile qui se tint sans elle à Chalcédoine, puis en 551, lors du concile de Dvin, elle devint «autocéphale» et se sépara tant de Byzance que de Rome.

2 Les dominations arabe et byzantine

Les Arméniens durent subir la domination arabe et la domination byzantine.

2.1 La domination arabe (653-885)

Les conquêtes arabes, lancées à partir du milieu du VIIe siècle, parvinrent rapidement en Arménie (alors soumise à la Perse), qui fut envahie dès 640 (jusqu'en 885). Par voie de conséquence, l'Arménie se trouva dans l'orbite arabe, qui devint tributaire du califat omeyyade en 653. L'Arménie conserva une certaine autonomie politique et religieuse tout en étant dirigée par un ichkhan, c'est -à-dire un «prince d'Arménie» issu de l’une ou l’autre des deux familles qui dominaient la vie politique arménienne depuis plusieurs siècles, les Bagratouni et les Mamikonian. À la fin du VIIe siècle, les Arabes mirent en place une administration directe, la région étant dirigée par un gouverneur arabe installé dans la ville de Dvin. Mais les impôts exigés rendirent le califat arabe et ses agents largement impopulaires auprès de la population arménienne. De nombreuses révoltes éclatèrent en Arménie au cours du VIIIe siècle, ce qui entraîna de sévères répressions dont le point culminant apparut en 772 avec la bataille de Bagrévand, la famille princière des Mamikonian s'effaçant au profit des Bagratouni et des Arçrouni, qui profitèrent de l'indiscipline des émirs arabes pour obtenir des faveurs du calife et revenir au système des ichkhan.

Mais la domination arabe ne couvrait pas l’intégralité ni du territoire, ni de la population arménienne. En effet, en raison des déplacements de populations, de nombreux Arméniens se trouvaient dans le territoire byzantin. L'Arménie demeurait donc sous la domination de deux influences antagonistes: celle de l’islam en Arménie arabe et celle de Byzance sur sa frontière occidentale, où se trouvait une grande partie de sa population. Cette période peut expliquer la présence de plusieurs emprunts à la langue arabe par l'arménien.

Il est probable que l'arménien ait aussi emprunté environ 200 mots provenant du syriaque, une langue sémitique apparentée à l'araméen. Ce phénomène semble essentiellement dû à la proximité et au mélange des deux peuples arméniens et syriens. Cette proximité tenait à la proximité théologique des deux églises, puisqu’ils furent les deux premiers peuples à se convertir au christianisme. Les Syriens ont tout simplement laissé des traces de leur langue dans l’arménien En même temps, les Arméniens demeuraient culturellement plus proche de Byzance que du califat abbasside, notamment en ce qui concerne la religion chrétienne.

L'Arménie ne redevint indépendante qu'en 885 et Achot Bagratouni fonda la dynastie des Bagratides qui reconstituèrent ensuite l'unité nationale et régnèrent durant deux siècles. Mais l'Arménie allait être conquise de nouveau à l'occasion des invasions mongoles du XIe siècle de 1237 à 1259 (voir la carte de l'Empire mongol).  

2.2 L'Arménie byzantine (1045-1453)

Traditionnellement située à l'extrémité est de l'Anatolie et à la frontière entre les mondes arabe et perse, l'Arménie byzantine constitua une zone tampon entre l'islam et la chrétienté. La pression militaire exercée par les Byzantins, les Arabes et les Perses sassanides a souvent menacé la stabilité de la région, ce qui n'a pas empêché ce peuple de conserver sa langue, sa culture et sa religion unique.

Entre 1045 et 1071, l'Arménie passa sous la coupe de l'Empire byzantin. Elle conserva pendant quelque temps une certaine autonomie, jusqu'à ce que les luttes incessantes entre Byzantins et Turcs contraignirent une partie de la population arménienne à se réfugier en Crimée et en Galicie (une région de l'Europe de l'Est, le long des Carpates, située aujourd'hui au sud-est de la Pologne et à l'ouest de l'Ukraine).

En 1080, le prince Rouben Ier, un Bagratide, créa un nouvel État arménien au bord de la Méditerranée: ce fut la principauté de Cilicie, qui devint la «Petite-Arménie» (aujourd'hui en Turquie). Cette Petite-Arménie fut florissante comme centre de commerce à la croisée de routes commerciales et comme base avancée pour les croisades.

En 1342, faute d'héritier mâle, c'est une dynastie française — celle des Lusignan — qui régna sur cette principauté (ainsi que sur l'île voisine de Chypre), laquelle disparut en 1375 en raison des invasions des Mameluks égyptiens et des Turcomans; Léon V de Lusignan perdit alors son fief de la Petite-Arménie. En tant que français et dernier roi d'Arménie, le cénotaphe de Léon V de Lusignan côtoie aujourd'hui les tombeaux des rois de France dans la basilique Saint-Denis (au nord de Paris). 

La fin du royaume de la Petite-Arménie, au tournant du XVe siècle, eut comme conséquence de recréer un destin commun pour l’ensemble des territoires arméniens — celui de l'islam et celui de Byzance — par l'entremise de la religion. Chez les Arméniens, l'identité nationale se forma en effet autour de la religion nationale, ce qui permettait de marquer la différence à la fois par rapport au califat musulman et par rapport à l’Empire byzantin dont l’Église arménienne s’était séparée au plan dogmatique. Le christianisme de l'Arménie n'est ni catholique romain ni orthodoxe, c'est une Église particulière.

Dès le Ve siècle, l'Empire romain d'Orient ou byzantin constituait un État multi-ethnique intégré culturellement au monde grec. Non seulement la Grèce était le plus proche voisin européen, mais la péninsule anatolienne abritait un grand nombre de locuteurs hellénophones, tandis que la culture et la langue grecques représentaient alors le monde moderne. L'élite byzantine parlait le grec, ainsi que les Grecs et certains Romains. Des villes telles que Constantinople, Alexandrie, Antioche, Éphèse, Nicée, Thessalonique, Trébizonde, etc., étaient des pôles majeurs de l'hellénisme et de la forme orthodoxe du christianisme.

La langue grecque touchait particulièrement les classes sociales les plus instruites de la population qui comptait aussi des Arméniens (arménien), des Caucasiens (langues caucasiennes), des Illyriens (illyrien dans les Balkans), des Araméens (araméen), des Égyptiens (copte), des Arabes (arabe), des Slaves (bulgare, serbe, macédonien), des Romaniotes (judéo-grec et yévanique), etc. La langue arménienne présente des ressemblances nombreuses avec le grec ancien, une influence qu'elle doit à la domination byzantine qui avait adopté le grec.

Durant la période byzantine, il y a eu de nombreux emprunts grecs, car la cour royale de Byzance utilisait le grec comme langue officielle. L'influence hellénistique au sein de la cour royale pénétra dans la langue et la culture arméniennes. Si peu de mots grecs sont entrés dans la langue arménienne au début, il en fut autrement lorsque les Arméniens adoptèrent le christianisme. On parle alors d'une forte influence du grec sur la langue arménienne

3 Les Ottomans et la Turquie génocidaire

Au XVe siècle, l’Arménie fut occupée par les Ottomans qui lui laissèrent un certain degré d’autonomie entérinée par le pacte de l’Aman en 1461. Sous l'Empire ottoman, les Arméniens bénéficiaient du statut de dhimmis («protégés») et constituaient une nation reconnue par le sultan. Mais le territoire arménien s'amenuisa au cours de l'occupation turque, notamment en 1555, 1620 et 1639. En 1746, l'Arménie fut partagée entre les Turcs ottomans et les Perses: l’ouest alla à la Sublime Porte (les Ottomans), l’est aux Perses. C'est à cette époque que l'Artsakh (Haut-Karabah) reçu son nom perse de Karabagh («Jardin noir»). Après quelques siècles de domination turque, les territoires initialement peuplés d'Arméniens virent progressivement grossir le nombre des musulmans, entre autres, des Kurdes et des Turcs. Forcément, le peuplement arménien perdt sa continuité géographique, notamment en Cilicie et dans les vilayets de l'est de l'Anatolie.

En 1801, les Russes firent leur apparition dans le Caucase. La Géorgie fut occupée, puis le Nakhitchevan en 1808, le Karabagh et le Kantzak en 1813. En 1828, la Russie s’empara de la région d’Erevan (Arménie orientale) qui devint une province russe sous le nom d’Armianskaia Oblast. Cependant, la région d'Erzurum (ville de l'est de la Turquie actuelle, chef-lieu de la province d'Erzurum dans l'ancienne Arménie) demeura à la Turquie. La communauté arménienne commença alors à s’organiser politiquement, tant en territoire russe qu'ottoman; on assista à la création des premiers partis politiques arméniens. En représailles, la Russie ferma en février 1885 quelque 600 écoles arméniennes dans le Caucase. Le nom Karabagh fut complété par l'épithète russe Nagorny («Nagorny Karabagh») signifiant «montagneux», (d'où le «Haut-Karabagh»).

3.1 La création des deux langues arméniennes

C'est au cours du XIXe siècle que sont nés les deux langues arméniennes. En effet, l'arménien de cette époque, appelé depuis l'arménien classique, se scinda en deux variantes, l’une occidentale, se rapprochant naturellement du parler citadin de Constantinople et de sa région, ignorant par la même les variantes linguistiques trop régionales; l’autre, dite orientale, se rapprocha du parler de Tiflis (aujourd'hui Tbilissi en Géorgie) en puisant largement dans les variantes régionales. Ainsi, chacune des deux grandes langues arméniennes a subi des influences différentes, ce qui a provoqué deux variantes d'une même langue, notamment dans la phonétique et le vocabulaire. 

Il se produisit diverses transformations. La variante orientale fut plus conservatrice en gardant le mot d’origine classique, alors que la variante occidentale opta pour davantage de variantes dialectales et régionales. De plus, beaucoup de mots arméniens ayant une origine commune ont évolué vers des significations distinctes en arménien occidental et en arménien oriental. Au point de vue phonétique, si l'arménien oriental a conservé un alphabet quasi phonétique, l’arménien occidental s'en est davantage écarté.

 3.2 La politique de turquisation

Les Turcs réagirent à la résistance arménienne par de terribles répressions et des massacres, notamment en 1884 et en 1896, alors que plus de 150 000 Arméniens auraient péri. Puis le mouvement Jeunes-Turcs fit instaurer une politique de «turquisation intransigeante» à mesure que l’Empire ottoman se désagrégeait (indépendance de la Bulgarie, pertes de la Bosnie, de la Tripolitaine, de la Macédoine et de l'Albanie). Il faut dire que la présence des Arméniens et leur réussite économique étaient de plus en plus ressenties comme un danger par les dirigeants turcs. Les Arméniens autonomistes réclamaient rien de moins que la reconstitution de l’Arménie historique, avec à sa tête un gouvernement reconnu par les grandes puissances.

Pour répondre à ce courant indépendantiste, le gouvernement ottoman envoya des émissaires dans les provinces afin d'inciter la population musulmane à se méfier des Arméniens, les accusant de conspiration avec l’ennemi historique, la Russie. Puis des campagnes de fanatisation furent organisées afin d'attiser la haine du peuple turc (musulman) contre les Arméniens «infidèles» (chrétiens). Les manifestations des Arméniens réclamant, par exemple, une baisse des impôts, la liberté de culte ou d’enseignement, finirent par être réprimées dans le sang. En 1894-1895, les Arméniens furent massacrés de façon systématique par les Turcs. Le 25 décembre 1895, quelque 3000 Arméniens furent brûlés vifs dans le cathédrale d'Ourfa. Dans les années qui suivirent (jusqu'en 1898), par ordre du sultan Abdul Hamid II, près de 300 000 Arméniens de la Cilicie furent exterminés. 

3.3 Le génocide arménien

Les Arméniens habitaient la plus grande partie de l'est de l'Anatolie, ce qu'on appelait jadis l'ancienne Arménie historique. Durant la Première Guerre mondiale, les atrocités commises par les Turcs ottomans à l'encontre des Arméniens s'accrurent, même si les Arméniens de Turquie avaient été mobilisés dans l'armée turque pour combattre la Russie. Soupçonnant les militaires arméniens de traîtrise, environ 200 000 militaires arméniens furent fusillés par les Turcs au mois de janvier 1915. En avril de la même année, des Arméniens de la ville de Van s'insurgèrent et instaurèrent un gouvernement provisoire arménien. Tous les intellectuels arméniens furent arrêtés, puis exécutés.

Les dirigeants «Jeunes-Turcs», c'est-à-dire Enver, Talaat et Djemal, décidèrent de déporter l’ensemble de la population arménienne dans les déserts de la Mésopotamie. En août 1915, les Arméniens de la Cilicie et de l’Anatolie occidentale furent à leur tour déportés. À la fin de l'été 1915, tout l'est de la Turquie (l'ancienne Arménie historique) était vidée de sa population arménienne. 

Le 15 septembre 1915, Talaat Pacha, l'influent ministre turc de l'Intérieur, envoya ce télégramme officiel à la direction du Parti Jeunes-Turcs (préfecture d'Alep): «Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici.» Talaat Pacha fit parvenir un second télégramme au Parti Jeunes-Turcs: 
 
Il a été précédemment communiqué que le gouvernement a décidé d’exterminer entièrement les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeront à cet ordre ne pourront plus faire partie de l’Administration. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelques tragiques que puissent être les moyens d’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence.

Enfin, pour résumer la situation, le ministre de l'Intérieur déclara: «J'ai accompli plus pour la résolution du problème arménien en trois mois qu'Abdul Hamid ne l'a accompli en trente ans!».

Évidemment, les gouvernements européens n'ignoraient pas ce qui se passait alors dans l'Empire ottoman. La Grande-Bretagne, la France et la Russie déclaraient conjointement, le 23 mai 1915, à Londres: 

Depuis un mois environ, la population kurde et turque d'Arménie procède, de connivence et souvent avec l'appui des autorités ottomanes aux massacres des Arméniens. De tels massacres ont lieu vers la mi-avril à Erzerum, Tertchan, Eguine, Bitlis, Mouch, Sassoun, Zeïtoun et dans toute la Cilicie. Les habitants d'une centaine de villages des environs de Van ont été assassinés et le quartier arménien est assiégé par des populations kurdes. En même temps, à Constantinople, le gouvernement ottoman a sévi contre la population inoffensive. En présence de ces nouveaux crimes de la Turquie contre l'humanité et la civilisation, les gouvernements alliés font savoir publiquement à la Sublime Porte qu'ils tiendront personnellement responsables desdits crimes tous les membres du gouvernement ottoman, ainsi que ceux des agents qui se trouveraient impliqués dans de pareils massacres. (source : agence Havas)

En un peu plus d’un an, près d’un million (entre 800 000 et 1,2 million) d’Arméniens périrent par les armes, soit presque la moitié de la population arménienne ottomane. Les victimes des massacres et des famines se chiffrèrent à environ deux millions. Les Turcs s’accordent à reconnaître un maximum de 300 000 victimes, mais refusent encore aujourd'hui d’y voir une extermination planifiée, c'est-à-dire un génocide Par la suite, de nombreux Arméniens quittèrent la région et trouvèrent refuge dans d'autres pays, dont environ 200 000 en Russie. 

3.4 L'éphémère indépendance de 1918

L'Arménie dite orientale (russe) accéda à une éphémère indépendance en 1918. Le 10 août 1920, le traité de Sèvres reconnut officiellement l’indépendance de l’Arménie, qui devient un État s’étendant sur quelque 70 000 km². De plus, le traité de Sèvres prévoyait un foyer national arménien en Cilicie, sous protectorat français. Mais, le 22 septembre 1920, les troupes du général Mustafa Kemal pénètrent en république d’Arménie, aidées par les Azéris et les bolcheviks. Le 20 octobre 1921, les Turcs chassèrent les Français de Cilicie, massacrant par la même occasion les Arméniens. Le 2 décembre 1920, le gouvernement arménien dut renoncer à l’application du traité de Sèvres et rétrocéda plusieurs territoires, dont Kars, Ardahan et le Nakhitchevan

Rappelons qu'à la suite d'un nouveau mouvement nationaliste en Anatolie sous la direction de Mustafa Kemal (Atatürk) et la naissance de la république de Turquie (1923), le traité de Sèvres ne fut jamais appliqué et fut remplacé par le traité de Lausanne (1923). Par ce nouveau traité, les régions turques de la Thrace et de l'Anatolie orientales furent autorisées à former leur propre État, mais l'Arménie resta soviétique. Quant à la république de Turquie, elle devait être dirigée de main de fer durant quinze ans par Mustafa Kemal dit Atatürk, (le «père des Turcs»). Cette fois-ci, la répression s'abattit sur les Kurdes, les anciens alliés des Turcs contre les Arméniens. Au cours de cette longue période, les Turcs laissèrent aux Arméniens un petit nombre de leurs mots, seulement une cinquantaine. On comprendra que, dans ces conditions, beaucoup d'Arméniens ne portent pas les Turcs en haute estime. Encore aujourd'hui, les mots empruntés au turc (une centaine) sont souvent mal perçus et condamnés par les Arméniens, notamment dans les écoles.  On ne refait pas l'histoire!

4  L'Arménie soviétique

À l’initiative d’Anastas Mikoïan, l'un des leaders du mouvement révolutionnaire dans le Caucase, l’Arménie orientale fut proclamée République socialiste soviétique (RSS). La plus petite des 15 républiques fédérées de l’URSS, l’Arménie, ne s’étendait plus que sur 29 800 km². La petite Arménie paraissait bien minuscule dans la grande URSS.   Les région de Kars et d'Ardahan furent rendues à la Turquie, tandis que, sur l'ordre de Staline, le Nakhitchevan et le Karabagh passèrent en 1923 sous la tutelle de l’Azerbaïdjan soviétique, et que la Géorgie reprenait les provinces d’Akhaltskha et d'Alkhalkalak. La RSS d’Arménie se retrouvait unie à l’Azerbaïdjan et à la Géorgie au sein de la «République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie» (RSFS).

Créée en 1923 en tant que «République autonome du Haut-Karabagh», celle-ci accéda en 1936 au rang de «République fédérée de l’URSS».  L'année suivante, Staline fit emprisonner et exécuter un grand nombre d'intellectuels arméniens; plusieurs autres durent s'exiler. Puis, progressivement, le Nakhitchévan, peuplé à l'origine à plus 50 % d'Arméniens fut vidé de sa population arménienne.

Quant au Karabagh, le pourcentage d'Arméniens passa de 95 % en 1914 à 75% en 1980. Les méthodes utilisées par les Azéris furent l'inégalité sociale, la répression politique et économique, les exactions et spoliations et la discrimination religieuse. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l'Arménie participa à la guerre comme l'ensemble de l'Union soviétique, mais plus de 280 000 Arméniens périrent aux cotés des Russes. 

4.1 La russification

Au point de vue linguistique, le travail de russification et de soviétisation commença dès le début de l'Arménie soviétique. On créa un Comité terminologique d'Arménie auprès du Conseil des ministres de la République socialiste soviétique d'Arménie, chargé de «prendre toutes les mesures appropriées concernant la langue arménienne». Le discours officiel de l'époque se plaisait à souligner que, n'ayant jamais bénéficié des structures d'un État, l'arménien moderne connaissait «des carences de vocabulaire». La solution fut parfois d'encourager l'emprunt au russe, mais aussi d'encourager l'emploi du terme arménien lorsqu'il existait, ou simplement sa création s'il n'existait pas. Le Comité terminologique écrivait en 1939:

Pour la création de termes scientifiques et techniques arméniens, les principes à suivre sont les directives du Parti qui conduit une politique nationale par la forme et socialiste par essence. La langue est le moyen des peuples d'accéder à la culture, il faut tenir compte de la pratique des peuples d'URSS et lutter contre le fétichisme national.

Pendant tous ces siècles, le mouvement nationaliste arménien ne s’est jamais résigné. Au contraire, il resurgit périodiquement avec vigueur. Les demandes d’émigration peuvent en témoigner. Entre 1956 et 1972, plus de 28 000 Arméniens ont quitté l’URSS; il y en eut 12 000 pour les seules années 1979-1980 et 5000 en 1987. Après les Juifs, c’est le plus important contingent national à fuir l’URSS, surtout pour les États-Unis. Le manque de liberté, le refus de prendre en compte les revendications nationales, les difficultés économiques et même la pollution (depuis le début des années quatre-vingt) n’ont fait qu’accroître ce mouvement migratoire, que ce soit à l’extérieur des frontières de l’URSS ou vers d’autres républiques soviétiques.  

Tout au cours de la domination soviétique, la langue arménienne n'avait d'importance que pour les seuls Arméniens. Les autorités soviétiques, de même que toutes les minorités nationales, ce qui inclut les Russes, n'utilisaient que le russe pour les communications interethniques. Il paraissait plus rentable d'apprendre le russe plutôt qu l'arménien. Le système scolaire fit l'objet de nombreux remaniements, notamment en 1958 et en 1977.  Déjà en 1956, le nombre d'heures dans l'enseignement du russe au secondaire (de la 7e année à la 10e année) avait augmenté pour dépasser celui des heures consacrées à l'arménien. En 1958, suite à une réforme de l'enseignement, les écoles russes se multiplièrent. Si le nombre des élèves des écoles arméniennes était estimé à 98,5 % en 1927, il avait baissé à 91 % en 1955-1956, puis à 86,2 % en 1975-1976) (voir Donabédian dans la bibliographie). La diminution des heures d'arménien s'inscrivait dans une politique destinée à diminuer l'enseignement des «matières littéraires» au profit des «matières scientifiques et techniques». Évidemment, l'enseignement du russe n'a jamais été affecté par la réforme.

4.2 L'enclave du Haut-Karabagh

Puis, en 1988, après un demi-siècle de domination soviétique, les Arméniens manifestèrent leur volonté d’indépendance. Le 20 février 1988, l’enclave arménienne du Haut-Karabagh, en Azerbaïdjan, profitant du climat de réformes instauré par le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, réclama son rattachement à l’Arménie. Ce fut l’un des détonateurs de la «flambée nationale» en URSS. De gigantesques manifestations populaires et des grèves, à Erevan et à Stepanakert (la capitale du Haut-Karabagh), marquèrent le «réveil national» du peuple arménien. La question du Haut-Karabagh déboucha sur un conflit sanglant avec l’Azerbaïdjan. En Arménie, le «Comité Karabagh», formé par un groupe d’intellectuels, se fit rapidement le porte-parole des aspirations à la démocratisation, à la liberté et à la souveraineté nationale. La même année, en décembre 1988, tout le pays fut profondément touché par un tremblement de terre qui fit plus de 50 000 morts. Officieusement, il y aurait 100 000 victimes. Les autorités soviétiques profitent alors de ce «génocide naturel» pour contrer le mouvement nationaliste arménien qui s’organise autour du «Comité Karabagh». Le 12 janvier 1989, Moscou mit en place une commission spéciale chargée d’administrer directement le Karabagh.

4.3 La politique linguistique soviétique

Alors qu’elle constituait une république socialiste soviétique, l'Arménie avait adopté, le 14 avril 1978, une constitution qui avait ensuite été modifiée en 1989. La politique linguistique de l'Arménie soviétique était tout axée sur l’égalité des droits linguistiques de tous les citoyens (y compris les russophones) et sur le développement harmonieux de toutes les nations et ethnies de l’URSS. C’est ainsi qu’on pouvait lire à aux articles 32 et 34:

Article 32

1) Les citoyens de la République socialiste soviétique (RSS) d'Arménie sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.
2) L'égalité en droit des citoyens de la RSS d'Arménie est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

1) Les citoyens de la RSS d'Arménie de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.
2) L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.
3) Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Il est vrai que le paragraphe 1 de l'article 72 proclamait l'arménien comme langue officielle, mais le paragraphe 3 venait éliminer toute restriction dans l'utilisation des autres langues: 

Article 72

1) L'arménien est la langue officielle de la RSS d'Arménie.

2) La RSS d'Arménie accorde tout le soin possible de l'État au développement de la langue arménienne et garantit son utilisation dans les organismes gouvernementaux et sociaux, dans les institutions culturelles, dans les institutions d'enseignement et autres. En RSS d'Arménie est garantie, dans les organismes et institutions susmentionnés, la libre utilisation du russe et des autres langues qu'emploie la population.

3) Aucun privilège ou restriction dans l'utilisation de ces langues ou d'autres langues n'est autorisé.

D'ailleurs, même les lois de la RSS d'Arménie et les autres documents du Soviet suprême de la RSS d'Arménie devaient être publiés dans trois langues: l'arménien, le russe et l'azéri. Voici le libellé de l'article 104 de la Constitution de 1978:

Article 104

Les lois de la RSS d'Arménie, les décrets et les autres documents du Soviet suprême de la RSS d'Arménie sont publiés dans les langues arménienne, russe et azérie, et portent les signatures du président et du secrétaire du Soviet suprême de la RSS d'Arménie.

L'article 157 traitait de la procédure judiciaire. Celle-ci devait être conduite en arménien ou dans «la langue de la république autonome» ou «de la région autonome» ou «dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée». Il était également précisé que «les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle».

Enfin, l'article 43 garantissait non seulement la gratuité de la formation scolaire, mais aussi «la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle», ce qui favorisait, bien sûr, les minorités russes et azéries.

À cette époque révolue, la vie était plus facile pour les russophones d'Arménie. En effet, ceux-ci bénéficiaient de tous les avantages d’un groupe à statut majoritaire qui n’a pas besoin d’être bilingue, car en tant que représentant d'une force occupante ils étaient avantagés au point de vue économique, social, culturel, etc. Comme il fallait s'y attendre, la Constitution de l'«Arménie soviétique» a volé en éclats au moment de l’indépendance, et ce, d’autant plus que ce même texte avait été adopté dans des termes presque identiques par toutes les anciennes républiques de l’URSS. Il s’agissait d’une «égalité forcée» destinée à avantager les Russes de toutes les républiques soviétiques. Parallèlement, le discours officiel ne se privait pas de préciser que les langues nationales étaient destinées à catalyser les «excès nationalistes», alors que le russe pouvait favoriser l’objectif de «fusion des peuples», qui était celui de la société communiste. Pour favoriser cette idéologie, une langue véhiculaire était nécessaire: le russe. Le professeur Anaid Donabédian a su résumer la situation en disant que, si toutes les langues étaient égales, le russe était néanmoins supérieur. C'était la «langue nationale de la majorité de la population de l'URSS»; il est «proche de l'ukrainien et du biélorusse»; il était «étendu en URSS»; il «des particularités internes (dialectes peu différenciés entre eux, prononciation proche de l'écriture) qui le rendent accessible»; il est «riche et expressif» et parlé dans le monde entier.

Les linguistes russes ont bien tenté de convaincre les Arméniens du bien-fondé de leur idéologie en proposant de recourir massivement aux emprunts russes. En URSS, on comptait «127 langues égales» et il ne pouvait y avoir de rapprochement entre toutes ces langues. C'est pourquoi le russe devait être perçu comme la «langue fondamentale» où devaient puiser toutes les autres langues. Le linguiste K. X. Xanazarov pouvait affirmer en 1977 que la perte de la langue maternelle (autre que le russe) laissait la liberté d'appartenir à une nationalité (la russe) et contribuait à l'accélération du processus de rapprochement des peuples:

On rencontre des cas de plus en plus fréquents où la langue et la nationalité diffèrent. Ce phénomène existe déjà dans la société capitaliste qui provoque des migrations de personnes en quête de travail, ce qui conduit souvent à la perte de la langue d'origine. La science et la statistique bourgeoise préfèrent déterminer l'appartenance nationale en fonction de la langue maternelle. Donc, en même temps que sa langue, l'homme perd sa nationalité. La société fait pression sur des millions de travailleurs et met en place leur assimilation forcée. Dans la société socialiste, on perd sa langue, mais volontairement, sur le principe de la démocratie socialiste. Tous les peuples tendent à la même chose, ont la même idéologie, le sentiment d'appartenir à un ensemble plus grand. Tout le monde, toutes les nations sont partie intégrante du peuple soviétique. La perte de la langue maternelle laisse la liberté d'appartenir à une nationalité et contribue à l'accélération du processus de rapprochement des peuples. Changer de langue maternelle est un des moyens principaux pour développer le bilinguisme puisqu'il ne signifie pas renoncer à la langue précédente.

Ce genre de propagande idéologique était véhiculée non seulement en Arménie dans dans toute l'URSS.

5 L’Arménie indépendante de 1991

En 1989, le Soviet suprême arménien proclama la souveraineté de la république d'Arménie. Le Mouvement national arménien, issu du Comité, remporta les premières élections législatives libres au cours de l’été 1990. On peut lire la «Proclamation d'indépendance» en français en cliquant ICI. Le Parlement arménien adopta des lois sur les libertés de parole, de presse et d’association, sur le multipartisme et sur la privatisation des terres. Il proclama l’indépendance de l’Arménie en septembre 1991. En octobre, Levon Ter-Petrossian fut élu, au suffrage universel, à la présidence de la République, avec 84 % des votes. En 1992, l’Arménie devint membre de l’Organisation des nations unies (ONU).

5.1 Le Haut-Karabagh

À la fin de 1991, les autorités azerbaïdjanaises avaient répondu aux revendications nationalistes du Haut-Karabagh par l’abolition du statut d’autonomie de cette enclave où vivent une majorité d'Arméniens. Les Arméniens d'Azerbaïdjan répliquèrent en proclamant unilatéralement, le 2 septembre 1991, l’indépendance du Haut-Karabagh. Les combats s’intensifièrent (bombardements, blocus et vagues de réfugiés). Le conflit fut marqué, en 1993, par une vaste offensive arménienne qui aboutit à l’occupation de la partie occidentale de l’Azerbaïdjan (séparant l’Arménie du Haut-Karabagh) et provoqua le déplacement de centaines de milliers de réfugiés et le départ de presque tous les Azéris d’Arménie. Un cessez-le-feu entra en vigueur au printemps 1994. Des négociations sur la république autoproclamée du Haut-Karabagh s’ouvrirent en novembre 1995, mais butèrent assez vite sur le problème du fameux «couloir de Latchin» qui sépare au sud-est le Haut-Karabagh de l’Arménie.

Depuis le début des combats en 1988, 15 000 personnes environ ont été tuées et un million d’autres ont été déplacées. Pour sa part, l'Azerbaïdjan a accusé l'Arménie d'avoir pratiqué «un véritable nettoyage ethnique» tant en Arménie que dans les «territoires occupés» de l'Azerbaïdjan. Pour l'Azerbaïdjan, l'Arménie est considérée comme un «pays agresseur», qui occupe militairement 20 % du territoire de l'Azerbaïdjan et qui a forcé plus d'un million d'Azerbaïdjanais à quitter leurs villes ou leurs villages. En attendant, l'indépendance du Haut-Karabagh n'a été reconnue que par l'Arménie et l'enclave ne reçoit aucune aide internationale; son budget est alimenté à 40 % par les subventions d'Erevan, alors que la plupart des investisseurs étrangers se tiennent à l'écart.

5.2 La Loi sur la langue

Par ailleurs, l'année 1993 fut celle de l'adoption de la Loi sur la langue de la république d'Arménie (17 avril 1993). Le texte de cette loi met l'accent sur quatre points principaux, énoncés dans ses quatre premiers articles (en résumé):

Article 1er

La langue nationale est l'arménien standard dans tous les secteurs de la vie publique.

Article 2

La république d'Arménie assure le développement de la langue arménienne dans les populations arméniennes vivant hors de la république d'Arménie.

Article 3

La république d'Arménie favorise la réunification des orthographes.

Article 4

La république d'Arménie garantit le libre usage des langues des minorités nationales sur son territoire.

Remarquons que l'article 4 de la Loi sur la langue ne fait aucunement allusion au russe. On parle seulement des «langues des minorités». Certains y ont vu là une nouvelle «clause de protection du russe», mais la loi ne mentionne aucune langue, pas même le russe. La loi n'affirme pas non plus que les écoles russes seraient interdites, même si elles disparaîtront pour un temps et revenir ensuite.

Mais l'adoption de cette loi linguistique, pourtant jugée nécessaire, a été suivie par un autre flot de migration, en particulier de la part de l'élite intellectuelle (des enseignants, des professeurs d'université et des scientifiques), vers d'autres pays; les Azéris et les Russes ont quitté l'Arménie par milliers. On estime qu'environ un demi-million de personnes, soit de 12% à 13% de la population, auraient quitté le pays entre 1993 et 1995.  La plupart des émigrants se sont dirigés vers les régions centrales et méridionales de la Fédération russe, ainsi que vers divers États de la Communauté des États indépendants; au moins 40 000 Arméniens sont parties pour les États-Unis et d'autres pays industrialisés (France, Canada). Néanmoins, on aurait tort de considérer que la Loi sur la langue serait la cause première de la fuite de beaucoup de minorités.

Dans l'histoire de l'Arménie, les minorités n'ont jamais eu à souffrir de répression; en général, elles ont toujours bénéficié de l'égalité des droits et d'une pleine liberté. En réalité, le blocus économique imposé par la Turquie et l'Azerbaïdjan semble avoir été plus important comme cause du départ de grand nombre de non-Arméniens: en général, ceux-ci en ont eu assez des longues coupures d'électricité et d'eau courante, de la pénurie des emplois (plus de 60 % de chômage) et des pertes industrielles. Les salaires sont restés très bas (inférieurs à 30 $ US/mois) et le PIB annuel par habitant est de 500 US $. Malgré les nombreux facteurs de fragilisation entravant son décollage économique, l’Arménie commença à récolter les premiers fruits de sa politique de réformes. Les élections législatives de 1995 donnèrent une large majorité au parti présidentiel, le Mouvement national arménien. Le même jour fut adoptée la nouvelle Constitution renforçant les pouvoirs du président et déclarant l'arménien comme «langue officielle de la République». 

Exerçant un pouvoir de plus en plus autoritaire — Ter-Petrossian fit interdire le Dachnakt, la principale formation d’opposition —, le président fut réélu en 1996, dès le premier tour. Le déroulement et les résultats du scrutin furent cependant violemment contestés par l’opposition. Isolé au sein même de son gouvernement, surtout après ses prises de position en faveur d’un compromis avec l’Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabagh, Ter-Petrossian fut contraint de démissionner en 1998. Vainqueur de l'élection présidentielle de mars 1998, grâce au soutien d'anciens membres du gouvernement et de l'opposition, son premier ministre (Robert Kotcharian) lui succéda à la tête de l’État.  

Robert Kotcharian avait fait campagne sur son opposition résolue au traité de paix favorable à l'Azerbaïdjan et proposé par le «groupe de Minsk» (Russie, États-Unis et France); les positions arméniennes sur la question du Haut-Karabagh se durcirent par la suite. En 1999, l’alliance «Miasnoutioun», créée par le ministre de la Défense Vazken Sarksian et l’ancien dirigeant communiste Karen Demirtchian, remporta les élections législatives. Dans les mois qui suivirent, l’instabilité politique s’accrut : Vazken Sarksian et Karen Demirtchian furent assassinés en octobre 1999 par un commando armé, au cours d’une session parlementaire. Cette action, à laquelle l’entourage du président fut soupçonné d’avoir participé, serait liée aux négociations menées actuellement avec l'Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabagh: le premier ministre et le président du Parlement reprochaient au président Kotcharian de faire trop de concessions à l’Azerbaïdjan. Le successeur de Vazken Sarksian, Aram Sarksian, son frère, a été limogé et remplacé en mai 2000 par Andranik Markarian, chef du parti d’opposition Unité et ancien dissident soviétique.

5.3 Le Conseil de l'Europe

En 1994, à Moscou, les chefs d'État de la Communauté des États indépendants ont signé la Convention sur La protection des droits des personnes appartenant aux minorités nationales. L'Assemblée nationale de la république d'Arménie a ratifié cette Convention, le 11 octobre 1995. Même si le pays est situé en Asie (comme l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie), l'Arménie est devenue, le 25 janvier 2001, le 42e membre du Conseil de l'Europe, après avoir ratifié la Convention des droits de l'Homme. La république d’Arménie avait déposé, le 7 mars 1996, une demande d’adhésion au Conseil de l’Europe. L’examen de cette demande avait été lié à l’adoption de la recommandation 1247 (1994) relative à l’élargissement du Conseil de l’Europe, dans laquelle l’Assemblée avait alors déclaré: 

En raison de leurs liens culturels avec l’Europe, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie auraient la possibilité de demander leur adhésion à condition qu’ils indiquent clairement leur volonté d’être considérés comme faisant partie de l’Europe.

Dans le cadre de ses engagements résultant de cette adhésion, la république d'Arménie a signé, le 25 juillet 1997, la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, celle-ci étant entrée en vigueur en Arménie depuis le 1er novembre 1998. L'Arménie a également signé, le 11 mai 2001, la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, laquelle a été ratifiée le 25 janvier 2002 pour entrer en vigueur le 1er mai 2002. Par ailleurs, l'Arménie est partie aux instruments juridiques internationaux suivants:

· Pacte international relatif aux droits civils et politiques, du 16 décembre 1966, et Protocole;
· Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, du 16 décembre 1966;
· Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, du 21 décembre 1965;
· Convention internationale sur l'élimination et la répression du crime d'apartheid, du 30 novembre 1973;
· Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, du 9 décembre 1949;
· Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, du 31 mars 1953;
· Convention UN contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, du 10 décembre 1984;
· Convention relative au statut des réfugiés, du 28 juillet 1951, et Protocoles;
· Convention relative aux droits de l'enfant, du 20 novembre 1959. 

Dans l'histoire récente de l'Arménie, bien plus que la langue, la guerre de territoire avec l’Azerbaïdjan et les conséquences dues au tremblement de terre de 1988 sont restées au centre des préoccupations nationales. 

5.4 La Francophonie

Enfin, la république d'Arménie s'est portée candidate pour devenir membre de la Francophonie en tant qu'«observateur». L’Arménie est membre associé de l’OIF depuis 2008 et membre en règle depuis 2014. On peut s'interroger sur les justifications de faire entrer l'Arménie dans la Francophonie.

3 La Francophonie

L’Arménie est membre associé de l’OIF depuis 2008. L’Arménie est un pays très francophile, particulièrement attaché à la langue française et à sa culture. On estime à 200 000 le nombre d'Arméniens capables de s'exprimer en français et à 250 le nombre d’écoles où le français est enseigné (sur 1360 écoles dans le pays), dont 45 à Erevan.

En 2012, une étape a été franchie avec son adhésion à l’Organisation internationale de la Francophonie et la signature d’un Pacte linguistique, qui vient d’être renouvelé pour 3 ans en avril 2016. Ce pacte prévoit plusieurs actions concrètes, parmi lesquelles celle de renforcer l’apprentissage du français dans les écoles arméniennes. Plusieurs d’entre elles ont mis en place un enseignement bilingue en français dans certaines matières comme l’histoire-géographie. Il faut ajouter aussi l'instauration du français en tant que troisième langue étrangère optionnelle dans les établissements scolaires, la formation d’environ 200 fonctionnaires et diplomates à l’utilisation du français dans les organisations internationales, la mise en place d’un «master» en Métiers du livre et de l’Édition à l’Université Brusov, avec l’appui de l’Agence universitaire de la Francophonie, etc.

En 2012, une étape a été franchie avec son adhésion à l’Organisation internationale de la Francophonie et la signature d’un Pacte linguistique, qui vient d’être renouvelé pour trois ans en avril 2016, puis jusqu'en 2018. Ce pacte prévoit plusieurs actions concrètes, parmi lesquelles celle de renforcer l’apprentissage du français dans les écoles arméniennes. Dans le but de poursuivre dans cette voie, la Francophonie et l’Arménie ont convenu que le Pacte linguistique 2016-2018 s’attacherait à concrétiser les priorités suivantes :

  • Éducation : l’extension progressive de la mise en place de l’enseignement du français en tant que 3e langue étrangère ou encore le renforcement de la formation des professeurs de français, en cohérence avec le plan national de formation ;
  • Enseignement supérieur : le développement de la coopération entre les universités arméniennes et l’Agence universitaire de la Francophonie ;
  • Formation des diplomates et fonctionnaires : la mise en œuvre de l’Initiative francophone nationale (IFN), programme qui vise à développer les compétences professionnelles et techniques en langue française au sein des administrations cibles ;
  • Culture et communication : la poursuite des initiatives culturelles francophones (Saison de la Francophonie, notamment) en promouvant celles visant à créer un environnement scolaire francophone ainsi que l’introduction de TV5MONDE dans l’offre de la télévision numérique terrestre (TNT).
Membre de l’OIF depuis 2014, après en avoir été membre associé dès 2008, l’Arménie sera ainsi outillée pour renforcer encore davantage la place du français au sein d’une population qui compte quelque 200 000 locuteurs ou locuteurs partiels sur environ 3 millions d’habitants.

L’Arménie organisera le XVIIe Sommet de la Francophonie en 2018. Rappelons que la capitale Erevan avait déjà accueilli la 31e session de la Conférence ministérielle de la Francophonie en octobre 2015.

Dernière révision: 07 oct. 2017
 

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