(République de Chine)

Taiwan

(anciennement Formose)

Capitale: Taïpei 
Population: 22,8 millions (est. 2007) 
Langue officielle: chinois mandarin 
Groupe majoritaire: chinois min nan (66,7 %)  
Groupes minoritaires: chinois mandarin (20,1 %), chinois hakka (11 %), langues aborigènes (2 %), japonais 
Système politique: république indépendante
Langues coloniales: espagnol, portugais, néerlandais, japonais (plus importante)
Articles constitutionnels (langue): aucune disposition linguistique dans la Constitution de 1947
Lois linguistiques: The Enforcement Rules of Integrated Circuit Layout Protection Act (1996).

1 Situation géographique

L’île de Taiwan (anciennement Formose) est un État indépendant de facto – appelé aussi république de Chine depuis 1949 – situé au large de la Chine continentale. Cependant, l'île est de jure une «province de Chine» sur laquelle la République populaire de Chine n'a actuellement aucun pouvoir. En fait, par un traité de défense mutuelle entre les États-Unis et Taiwan, ce sont les forces armées américaines et taïwanaises qui assurent l'autonomie effective de l'île, alors que les politiciens taïwanais menacent la Chine d'une éventuelle déclaration d'indépendance. Depuis l'éviction de la Taiwan de son siège au Conseil de sécurité de l'ONU en 1971, la plupart des  pays du monde ne reconnaissent que la République populaire de Chine. En principe, la Chine souhaite appliquer à Taiwan la formule de «un pays, deux systèmes» (statut de «région administrative spéciale»), à l'instar de Hong-Kong et Macao. La capitale administrative est Taïpei, mais la capitale officielle est Nanjing (Nankin).

L'île de 35 980 km² est séparée du continent par le détroit de Taiwan et est entourée au nord par la mer de Chine orientale, par l'océan Pacifique à l'est, au sud par la mer de Chine méridionale.

Taiwan est divisée en 23 comtés administratives: Changhwa, Chiayi Hsien, Chiayi Shih, Hsinchu Hsien, Hsinchu Shih, Hualien, Ilan, Kaohsiung Hsien, Kaohsiung Shih, Keelung Shih, Kinmen, Lienkang, Miaoli, Nantou, Penghu, Pingtung, Taichung Hsien, Taichung Shih, Tainan Hsien, Tainan Shih, Taipei Hsien, Taipei Shih, Titung, Taoyuan et Yunlin (voir la carte).

En fait, on dénombre seize comtés (hsien, singulier et pluriel), cinq municipalités (shih, singulier et pluriel), et deux municipalités «spéciales» (chuan-shih, singulier et pluriel).

En plus de l'île de Taiwan, le pays comprend également les îles Penghu (Pescadores), les îles Quemoy (en chinois Jinmen ou Kinmen), les îles Wuch'iu Hsü et les îles Matsu; au total, Taiwan compte bien 88 îles et îlots, dont les plus éloignées sont à 150 km de l'île principale (Taiwan). Celle-ci est également connue sous le nom de Formosa («La Belle»), qui lui fut donné en 1590 par les premiers navigateurs portugais (Ila Formosa). Dans la littérature ancienne de la Chine, Taiwan a été appelée Penglai, Daiyu, Yuanqiao, Yingzhou, Daoyi, Yizhou et Liuqiu.

2 Données démolinguistiques

La population de Taiwan se compose de deux ethnies principales: les Hans (97,8 %) et les aborigènes (2 %). Cependant, on compte plusieurs groupes linguistiques dont le chinois min nan (66,7 %) appelé taiwanais (ou dialecte chinois du Fujian), le chinois mandarin (20,1 %), le chinois hakka (11 %), les langues aborigènes (environ 2 %) de Taiwan et le japonais. Toutes les langues chinoises, donc appartenant à la famille sino-tibétaine, constituent, selon les communautés, à la fois des langues maternelles et des langues secondes.

2.1 Le chinois mandarin (guoyu)

Le chinois mandarin, appelé 國語 ou guóyǔ à Taiwan, reste la seule langue officielle, bien qu’il ne soit parlée comme langue maternelle que par 20 % de la population; en pratique, la plupart des habitants de l’île peuvent néanmoins s’exprimer en mandarin, parfois en anglais (langue seconde dans les écoles). Cependant, le mandarin reste avant tout la langue des «continentaux» arrivés sur l’île entre 1945 et 1949, laquelle s’est imposée chez le personnel administratif et militaire.

Rappelons qu'en République populaire de Chine, le chinois officiel est appelé putonghua (普通話 ou pǔtōnghuà en pinyin). C'est une langue très normalisée, et basée sur la variante locale du parler de Pékin. Or, plusieurs termes sont utilisés pour désigner le chinois officiel: hanyu (han-yu) («langue des Han»), zhongwen («écriture de l'Empire du milieu»), putonghua («langue commune» et guoyu («langue nationale») à Taiwan. Le mot mandarin correspond à la langue utilisée par les fonctionnaires lettrés qui subissaient les examens de recrutement dans cette langue; sous l'ère Yongzheng des Qing (1723-1735), l'empereur chinois exigeait que les fonctionnaires parlent le mandarin («langue des fonctionnaires»), l'expression n'étant plus beaucoup en usage en Chine. Maintenant, le terme officiel en Chine est putonghua, conformément à ce qui est prescrit dans la Loi sur la langue et l’écriture communes nationales de 2001, mais à Taiwan c'est guoyu.

2.2 L'écriture chinoise de Taiwan

Alors qu'en Chine continentale on utilise à la fois les caractères chinois et l'alphabet pinyin (alphabet latin), Taiwan a recours, en plus des caractères chinois, à l'alphabet bopomofo (ㄅㄆㄇㄈ).

Traditionnel - Simplifié Pinyin Signification Remarques

Hanyu
(Hànyŭ)
__________________
Zhongwen
(Zhōngwén)
__________________
Putonghua
(Pŭtōnghuà)
__________________
Guoyu
(Gúoyŭ)


«langue des Han»
_______________

«écriture de l'Empire
du milieu»
_______________

«langue commune»
_______________

«langue nationale»

terme générique
___________________

généralement utilisé
pour désigner la langue écrite
____________________

terme pour désigner le chinois officiel
_____________________

terme taiwanais pour désigner
le chinois mandarin

Le bopomofo est un alphabet non latinisé employé à Taiwan pour la transcription du mandarin à des fins pédagogiques et didactiques. Il peut — au moyen de signes additionnels — permettre la notation d'autres langues chinoises. Le mot bopomofo vient des quatre premières lettres de cet alphabet :

  • bo (ㄅ) pour la consonne [b] /[p];
  • po (ㄆ) pour la consonne [p] / [ph];
  • mo (ㄇ) pour la consonne [m];
  • fo (ㄈ) pour la consonne [f].

L'alphabet bopomofo a été créé en 1913 et serait dérivé de formes calligraphiques chinoises, sinon de caractères existants:
 

B
ㄆ P
ㄇ M
ㄈ F
ㄉ D
ㄊ T
ㄋ N
ㄌ L
ㄍ G
ㄎ K
ㄏ H
ㄐ J
ㄑ Q

X
ㄓ ZH
ㄔ CH
ㄕ SH
ㄖ R
ㄗ Z
ㄘ C
ㄙ S
ㄚ A
ㄛ O
ㄜ E
ㄝ EH
ㄞ AI
 
EI
ㄠ AU
ㄡ OU
ㄢ AN
ㄣ EN
ㄤ ANG
ㄥ ENG
ㄦ ER
ㄧ I
ㄨ U
ㄩ IU
ㄪㄪ

Les Chinois nomment cet alphabet de transcription 主音符號, ou zhùyīn fúhào, c'est-à-dire «symboles phonétiques». Bopomofo et zhuyin sont donc des termes équivalents. Dans le tableau ci-dessous, les colonnes bopomofo et pinyin montrent les équivalences:

bopomofo pīnyīn   bopomofo pīnyīn   bopomofo pīnyīn   bopomofo pīnyīn

Consonnes (ou 聲母 shēngmǔ)

b   p   m   f
d   t   n   l
g   k   h   - -
j   q   x   y
zh   ch   sh   w
z   c   s   r
Voyelles (ou 韻母 yùnmǔ)
a   o   e   ê
ai   ei   ao   ou
an   en   ang   eng
er   i   u   ü

À long terme, les Taiwanais risquent de connaître de graves difficultés à communiquer par écrit avec les Chinois continentaux, car ils n'utilisent pas les caractères révisés et normalisés du putonghua. De plus, l'alphabet bopomofo reste totalement ignoré en Chine continentale. Voici des exemples (tirés de l'encyclopédie Wikipédia) en caractères chinois, en alphabet bopomofo et en alphabet pinyin:

Chinois Bopomofo Pinyin

白日依山盡
黃河入海流
欲窮千里目
更上一層樓

ㄅㄞˊ ㄖˋ 一 ㄕㄢ ㄐ一ㄣˋ
ㄏㄨㄤˊ ㄏㄜˊ ㄖㄨˋ ㄏㄞˇ ㄌ一ㄡˊ
ㄩˋ ㄑㄩㄥˊ ㄑ一ㄢ ㄌ一ˇ ㄇㄨˋ
ㄍㄥˋ ㄕㄤˋ 一ˋ ㄘㄥˊ ㄌㄡˊ

bái rì yī shān jìn
huáng hé rù hǎi liú
yù qióng qiān lǐ mù
gèng shàng yì céng lóu

2.3 La langue taiwanaise (le min nan)

Mais la majorité des Taiwanais parlent le min nan (66 %), le dialecte chinois de la province du Fujian, lui-même issu de la langue min; d'ailleurs, on l'appelle également le fujianois. Le min nan été longtemps dévalorisé sur le plan social et a donc été exclu de l’enseignement. Aujourd’hui, le min nan (ou taiwanais) est fréquemment parlé dans les lieux publics et est non seulement utilisé par les responsables politiques qui cherchent à se rapprocher des gens du peuple, mais aussi dans les médias ainsi que dans le monde des affaires; certaines entreprises écartent même les candidats à l’embauche, qui ne parlent pas le min nan (ou taiwanais).

Rappelons que le min nan était à l’origine parlé par les Chinois de la province du Fujian au sud de la Chine. Ceux-ci, arrivés par vagues successives à Taiwan, se sont plus ou moins mélangés aux autres immigrants et ont continué d’utiliser la langue min nan. Cependant, cette langue a évolué différemment à Taiwan, car elle a non seulement intégré une partie du vocabulaire hakka, mais également un fonds important du vocabulaire japonais dont la langue fut imposée dans l’île durant un demi-siècle. De plus, les Taiwanais ont établi de nouvelles normes de la langue parlée, sans référence à littérature et à la langue écrite (idéogrammes) du mandarin, et ils ont fait évoluer le min nan «en milieu fermé», c'est-à-dire différemment du min nan continental.

Cela dit, selon un récent sondage d'opinion (2002), les deux principales langues chinoises les plus parlés à Taiwan, soit le min nan et le hakka, perdent peu à peu des locuteurs dans l’île, même s'ils demeurent la langue maternelle de la plus grande majorité des Taiwanais. L'étude lancée par le quotidien en langue chinoise, le United Daily News de Taipei, fait apparaître une lente régression de ces deux langues, notamment le hakka. Ainsi, le sondage révèle que 15% des adultes de la communauté hakka ne savent pas parler leur langue d'origine et que 24 % des Taiwanais de moins de 30 ans utilisent seulement le mandarin de façon quotidienne.

2.4 Les langues aborigènes

L’île de Taiwan n’abrite plus que 381 200 aborigènes (décembre 1996) appartenant à neuf ethnies principales: Ami, Atayal, Bunun, Païwan, Puyuma, Rukai, Saisiyat, Tsou et Yami. La plupart des aborigènes continuent de parler leurs langues ancestrales. Celles-ci sont fragmentées en une vingtaine d’idiomes dont plusieurs sont éteints ou en voie d’extinction. Aujourd’hui, seule une dizaine de langues sont encore couramment utilisée sur la côte est: d’abord l’ami (130 000), puis l’atayal (63 000), le bunun (34 000), le paiwan (81 000), le pyuma ( 7225), le rukai (8000), le saisiyat (3200), le taroko (28 000), le tsou (5000) et le yami (3000). La carte de gauche indique l'aire linguistique d'origine de ces langues, mais elle ne correspond pas à la réalité dans la mesure où ces langues ne couvrent pas toute la superficie indiquée; de plus, la langue chinoise couvre la même aire. Quelques-unes de ces langues ont été transcrites par écrit, notamment au moyen de l'alphabet romain ou de l'alphabet phonétique du chinois mandarin. En raison de l’extrême diversité des langues aborigènes d’un village à l’autre, les locuteurs des langues aborigènes doivent apprendre le chinois mandarin pour communiquer avec les autres ethnies.

Les langues aborigènes de Taiwan sont d’origine proto-austronésienne et sont apparentées aux langues austronésiennes des Philippines, d’Indonésie et d’Hawaï. Elles sont appelées langues formosiennes pour éviter la confusion avec les «langues taiwanaises» qui sont originaires de la Chine continentale (min nan et hakka). Quant aux Japonais, ils comptent environ 100 000 locuteurs du japonais.

3 Données historiques

Les aborigènes de Taiwan se seraient installés dans cette région d’Asie il y a environ 6000 ans avant notre ère. Selon la tradition chinoise, en 603 de notre ère, la Chine aurait envoyé une expédition sur l'île de Taiwan qui serait devenue dès cette époque une terre d'immigration. Aux XVIe et XVIIe siècles, Portugais, Espagnols et Hollandais se disputèrent tour à tour l’île de Taiwan, et chassèrent une bonne partie des Chinois de l’île. Rappelons que ce sont les Portugais qui donnèrent le nom de Formose à l’île (du port. ilha formosa: «la Belle Île»). 

En 1683, l’île fut rattachée administrativement à l'Empire chinois et devint à nouveau une terre d'immigration. Des dizaines milliers de partisans des Ming quittèrent les régions côtières du sud de la Chine et immigrèrent à Taiwan. Sous la domination des Qinq, les vagues d'immigration chinoise devinrent encore plus forte dans l'île. Les aborigènes se révoltèrent à plusieurs reprises, mais les Chinois réussirent à mâter les rébellions. En 1758, les représentants du pouvoir impérial commencèrent à octroyer des noms chinois aux indigènes qui se virent appeler Li, Wang, Chen, Wu, Zhang, etc.

Les politiques d'assimilation continuèrent de plus bel. Les Chinois en virnet à distinguer trois sortes d'aborigènes:

- les «aborigènes acclimatés» (relativement assimilés);
- les «aborigènes en phase de soumission» (assimilables);
- les «purs sauvages» (non assimilés).

3.1 L'occupation japonaise

Puis la guerre sino-japonaise de 1895 fit entrer Formose dans la zone japonaise, devenant alors la première colonie japonaise d'outre-mer. La période japonaise vit arriver en grand nombre des administrateurs, des techniciens et des colons. Plusieurs rébellions de la part de la population chinoise (agitation politique) et des aborigènes (lutte armée) de l’île furent réprimées dans le sang par les Japonais qui, en raison de l'intérêt stratégique de Taiwan, renforcèrent leur contrôle sur les insulaires, surtout à partir de 1939; l’île devint une colonie japonaise. L'occupation dura un demi-siècle (jusqu'en 1945), alors que la population autochtone fut placée sous une étroite surveillance.

En 1897, le directeur des affaires éducatives du Commandement général, Izawa Shûji, prôna la japonisation de la population taiwanaise.  Izawa imposa un régime plus sévère qu'au Japon en ajoutant deux années de plus au primaire (six au lieu de quatre). Il voulut aussi obliger les écoles à enseigner l'histoire (du Japon), la géographie (du Japon) et la cuisine (japonaise), des cours qui n'avaient jamais été dispensés au Japon même.  L'île de Taiwan devait servir de «terrain d'expérimentation» en matière de politique d'éducation. Toutefois, le plan d'Izawa fut rejeté par le gouvernement afin de limiter les coûts de la japonisation.

Le japonais devint néanmoins la langue officielle de Taiwan; l'instruction fut dispensée dans la langue du vainqueur (la «langue nationale»), les noms des villes furent japonisées. En 1888, le Commandant général du Japon présenta aux établissements d'enseignement le Règlement sur l'éducation publique. On y lit à l'article 1 que les enfants doivent être incités à apprendre le kokugo («langue nationale»):

Article 1er

L'école publique doit enseigner aux enfants taiwanais des principes moraux et des connaissances pratiques, et leur inculquer les caractéristiques de la citoyenneté japonaise ainsi que les inciter à être compétents en kokugo (langue nationale).

De plus, l'article 9 du Règlement énumère les matières devant être apprises comme la morale, le kokugo, la composition (en japonais et en chinois classique), la lecture (en japonais et en chinois classique), la calligraphie, l'arithmétique, la musique et l'éducation physique et la couture pour les filles comme matière complémentaire. L'article 10 vise à faire des Taiwanais de bons citoyens japonais:

Article 10

Les principes moraux doivent initier les enfants vers les voies pratiques de l'humanisme, les habituer à la courtoisie et aux bonnes manières, et leur enseigner la pensée fondamentale du Rescrit impérial sur l'éducation et celle des institutions importantes que les Taiwanais doit pieusement conserver.

En réalité, les premières écoles publiques japonaises apparurent en 1899, mais la japonisation fut lente. La langue japonaise devait occuper la première place au cours des six années du primaire. Au début, le primaire devait durer six ans, mais il fut ramené à quatre en 1900. L'une des difficulté dans l'enseignement du japonais fut que le système d'écriture était différent de celui utilisé au Japon. À partir de 1922, l'histoire et la géographie du Japon y furent systématiquement enseignées. Le fameux Règlement sur l'éducation publique fut révisé plusieurs fois ensuite, en fonction de l'état des progrès réalisés. Ainsi, la version de 1919 se lisait comme suit:

Article 2

Les activités pédagogiques doivent être basées sur la pensée fondamentale du Rescrit impérial sur l'éducation et éduquer les Taiwanais à devenir de pieux sujets de l'Empire.  

Article 5

L'éducation normale doit viser comme objectif, tout en portant une attention prudente au développement physique des enfants, de leur dispenser en plus des principes moraux des connaissances et des habiletés normales, et de leur inculquer les caractéristiques de la citoyenneté japonaise et la diffusion de la langue nationale.

En 1937, tout l'enseignement fut dispensé uniquement en japonais et des cours du soir (cours de rattrapage) furent mis en place pour les enfants taïwanais qui ne maîtrisaient pas suffisamment la langue japonaise. Les résultats de la politique de japonisation furent relativement efficaces. En 1936, on estimait que 32 % de la population de Taiwan était devenue nippophone, puis à 51 % en 1940. Puis les autorités japonaises obligèrent les foyers à coller dans chacune des maisons des étiquettes sacrées et les populations furent incitées à adopter des noms japonais.  Après la Deuxième Guerre mondiale et la défaite japonaise, l'île de Taiwan fut restituée à la Chine (le 25 octobre 1945), qui imposa le mandarin comme langue officielle. Les Japonais furent tous rapatriés.

3.2 Le refuge des nationalistes chinois et le Kuomintang

 Cependant, la défaite des nationalistes du Kuomintang (KMT: le parti politique créé par Chiang Kai-Sek) aux mains des troupes communistes de Mao, entraîna une immigration de plus de deux millions de Chinois vers Taiwan, qui devint alors le refuge des nationalistes chinois. Le 8 décembre 1949, le gouvernement nationaliste de la Chine, amené par le général Jiang Jieshi, s'établissait officiellement à Taipei; il continua d’imposer l’usage exclusif du mandarin. La plupart des nouveaux immigrants chinois provinrent des provinces chinoises méridionales du Guangdong et du Fujian (face à l’île), mais les nouvelles élites au pouvoir sont généralement originaires de la Chine centrale ou de Pékin. Les Taiwanais furent écrasés par une nouvelle dictature, anticommuniste, qui fit presque regretter la colonisation japonaise.  La population taiwanaise dut subir une violente répression contre toute forme contestataire assimilée à la propagande communiste.

En 1951, les États-Unis reconnurent le gouvernement de la république de Chine comme le seul gouvernement légal de la Chine. Depuis, Taiwan a toujours été gouvernée par le Kuomintang. L’essor économique a sans doute épargné à Taiwan les problèmes politiques qu’aurait pu entraîner l’aspect dictatorial du régime de Jiang Jieshi. La libéralisation du régime amorcée par Jiang Jingguo à partir de 1975 fut poursuivie par le nouveau président Lee Tenghui, qui était un Taïwanais d’origine. Les élections générales de 1989, remportées par le Guomindang, furent les premières auxquelles purent participer librement les partis de l’opposition. Lee Tenghui fut réélu pour un mandat de six ans en mars 1990 et pour un mandat de quatre ans en 1996, au cours des premières élections démocratiques du monde chinois. En 1991 furent élaborés un plan de restructuration du gouvernement ainsi qu’un plan à long terme en trois phases, ayant pour objectif la réunification avec la Chine continentale. En avril 1993, des représentants de la Chine et de Taiwan se rencontrèrent sur le territoire de la république de Singapour, où ils abordèrent le problème des relations entre les deux entités et mirent en place un programme de rencontres ultérieures entre les deux gouvernements. Le sommet de Singapour fut le premier échange de haut niveau entre la République populaire de Chine et Taiwan depuis 1949. Si les deux partenaires étaient d’accord sur le but, la réunification de la Chine, aucun des deux ne s’accordait sur les moyens d’y parvenir.

La rétrocession de Hong-Kong à la Chine, considérée par celle-ci comme un modèle applicable à la «province de Taiwan», conduisit le président Lee à souligner l’incompatibilité des deux systèmes politiques. Malgré ces divergences de fond sur le statut de l’île, les relations économiques entre Taiwan et la Chine ne cessèrent de se renforcer. En voyage officiel en Chine, le président américain Bill Clinton réaffirma la souveraineté de la Chine sur Taiwan, créant une certaine inquiétude quant au soutien américain à l’île. Koo Chen-Fu, représentant officiel du gouvernement taïwanais, rencontra le président chinois Jiang Zemin, le 18 octobre 1998, afin de régler les conflits entre les deux entités. L’élection présidentielle de mars 2000 fut remportée par Chen Shui-bian, un dirigeant du Parti démocrate progressiste (DPP) qui devance largement le Kuomintang, au pouvoir depuis cinquante et un ans. En faveur de «l’établissement d’une république de Taiwan souveraine et indépendante» et contre le principe «un pays, deux systèmes», le nouveau président a cependant appelé au dialogue avec la République populaire pour «une réconciliation amicale».

Depuis 1949, la République populaire de Chine revendique Taiwan, l'«île rebelle», comme l'une de ses provinces, la vingt-troisième. Après le retour dans le giron chinois de Hong-Kong (1997) et de Macao (1999), les dirigeants de Pékin ont clairement affirmé que c'était maintenant au tour de Taiwan de réintégrer la mère patrie et de parachever l'unification.

4 La politique linguistique

Depuis les trois derniers siècles, les Chinois (mandarins, mins et hakkas) ont toujours pratiqué une politique d’assimilation féroce à l’égard des langues aborigènes de Taiwan. Ils ont tout fait pour assimiler et faire disparaître ces langues. Néanmoins, il reste encore aujourd’hui 381 200 locuteurs parlant l’une des quelque 20 langues aborigènes qui ont réussi à survivre sur cette île. Ce sont les nationalistes chinois qui gouvernent Taiwan – même s’ils ne constituent que 20 % de la population – et ils parlent le chinois mandarin. Ils ont imposé leur langue à tous les citoyens, notamment aux Chinois min (66,7 %).

4.1 La langue de la législature et de la justice

La seule langue de la législature et de la justice est le chinois mandarin. C’est pourquoi les débats et la rédaction des lois ne sont permis qu’en cette langue. Toutefois, la proclamation de la langue officielle n’est inscrite dans aucun texte de loi. Même la Constitution de 1947 s’en tient à des considérations générales d’égalité et de non-discrimination:

Article 5

Les différents groupes ethniques de la république de Chine sont égaux.

Article 7

Tous les citoyens de la république de Chine, sans distinction de sexe, de religion, de classe sociale ou d'appartenance politique sont égaux devant la loi.

Article 11

Les citoyens jouissent de la liberté d'expression, d'enseignement, d'écriture et de publication.

En réalité, l’article 5 de la Constitution n’a jamais été appliqué, du moins en ce qui a trait à l’appartenance ethnique et à la langue. En effet, le gouvernement nationaliste de Taiwan a, dès sa prise du pouvoir, imposé et interdit toutes les autres langues, que ce soit dans les écoles, les journaux et les médias électroniques. L’un des rares textes juridiques à traiter de la langue chinoise est le suivant: The Enforcement Rules of Integrated Circuit Layout Protection Act (promulgués le 14 février 1996). L’article 2 (intitulé Language) précise, d'une part, que toute mise en candidature présentée conformément à la loi ou aux règlements sera en langue chinoise, d'autre part, que la terminologie scientifique étrangère devra également être traduite en chinois mandarin conformément aux dictionnaires publiés par le Comité national de compilation. Tout document publié en langue étrangère doit être accompagné d'une traduction en chinois mandarin.

Depuis plusieurs années, les diverses tribus aborigènes étaient collectivement appelées shan-pao, c’est-à-dire «compatriotes de montagne». Cette expression était même insérée dans la Constitution et beaucoup d'aborigènes demandaient de modifier cette appellation parce que, pour eux, elle véhiculait un certain degré de discrimination. Ils revendiquaient plutôt le terme yuan-chu-min («aborigènes»). En juillet 1994, les membres de l’Assemblée nationale ont accepté d’adopter le terme plus convenable de yuan-chu-min. Des articles supplémentaires ont aussi été ajoutés dans la Constitution afin d’accorder aux aborigènes une certaine protection juridique et de leur fournir une assistance et un encouragement en matière d’éducation, de culture et d’aide sociale.

En 2003, un projet de loi sur l'égalité linguistique (''Language Equality Law'') a même été présenté à l'Assemblée nationale afin de protéger     quelque 14 langues nationales, mais il a été combattu aussitôt par ceux qui, comme aux États-Unis, croient que le multilinguisme officiel mène nécessairement au conflit ethnique, aux troubles sociaux, etc. La plupart des députés pensent plutôt qu'il faut privilégier l'assimilation linguistique des petites communautés afin d'en assurer la survie économique.

4.2 Les langues dans les services gouvernementaux

En ce qui concerne les services gouvernementaux, le chinois officiel demeure la seule langue utilisées par les fonctionnaires. Toutefois, certaines communications orales entre Chinois hakka sont en chinois hakka; il en est ainsi pour le min nan et quelques langues aborigènes dans les quelques petites municipalités où les aborigènes sont concentrés. 

Ailleurs, que ce soit la présidence de la République, à l’Assemblée nationale, à l’Assemblée provinciale de Taiwan, qui comprend les administrations provinciales de Taiwan et du Fukien, dans les municipalités spéciales de Taïpei et Kaohsiung, ainsi que dans leurs assemblées municipales, tout se déroule uniquement en chinois mandarin. Les aborigènes et les Chinois min ou hakka élus à l'Assemblée nationale et à l’Assemblée législative du Yuan ainsi qu’à l’Assemblée provinciale de Taiwan doivent s’exprimer et travailler en chinois mandarin. De plus, les inscriptions sur les édifices gouvernementaux ne sont rédigés qu’en mandarin.

4.3 Les langues de l’école

Dans les écoles, le chinois mandarin constitue en principe l’unique langue d’enseignement. Le système taiwanais est prévu pour favoriser uniquement la langue et la culture des Hans nationalistes, c’est-à-dire le chinois mandarin. 

Cependant, ces dernières années, le gouvernement taiwanais a autorisé des tentatives d’éducation bilingue dans les écoles primaires, tant en min nan qu’en hakka ou dans certains langues aborigènes dont le yami. Dans un communiqué en date du 9 février 2000, le ministère de l’éducation a annoncé qu’il rendrait l'apprentissage d'une des trois langues régionales de Taiwan — à savoir le taïwanais, le hakka ou une langue aborigène — obligatoire dans les écoles primaires dès 2001. En principe, les élèves des six niveaux des écoles primaires du pays devraient consacrer une à deux heures par semaine à l'apprentissage d'une des trois langues régionales, en sus de la langue officielle, le chinois mandarin. Certains observateurs croient que les pouvoirs publics veulent ainsi créer auprès du public une image de tolérance et s’attirer aussi un meilleur soutien électoral. De façon générale, les Chinois hakka ou min, ainsi que les aborigènes, ne peuvent poursuivre leur instruction qu’en mandarin; on compterait annuellement environ 2500 diplômés universitaires chez les aborigènes.

Néanmoins, le niveau de l’éducation des aborigènes apparaît nettement inférieur aux Chinois hans. Par ailleurs, beaucoup d'aborigènes semblent aux prises avec des problèmes sociaux aigus tels que l'alcoolisme, le chômage et la prostitution des adolescents. Les efforts du ministère de l’Intérieur pour résoudre ces problèmes semblent peu porter fruit, même si le gouvernement national investit des sommes importantes pour améliorer les routes afin de relier les villages aborigènes aux communautés métropolitaines.

Dans l’enseignement des langues secondes, l’anglais reste la langue obligatoire privilégiée au secondaire. Dans le cas des aborigènes, l’enseignement de l’anglais écrit semble donner de meilleurs résultats que pour l’anglais oral.

4.4 La vie économique

En ce qui a trait à la langue de l’économie, le chinois et l’anglais sont les langues généralement admises. Les affaires commerciales internationales se déroulent en chinois mandarin ou en anglais. L’affichage commercial apparaît surtout dans ces deux langues, rarement en min nan. D’ailleurs, le gouvernement taiwanais a encouragé depuis plusieurs années l’enseignement de l’anglais comme langue étrangère afin de promouvoir les affaires et le tourisme.

Les stations de radio et de télévision sont généralement en chinois mandarin et en anglais. Cependant, plusieurs petites stations diffusent maintenant en taiwanais (min nan), en min, en hakka, voire en yami. Il existe plusieurs quotidiens en mandarin et quelques-uns en anglais.

En somme, le gouvernement taiwanais pratique une politique d’unilinguisme destinée à favoriser uniquement la langue officielle, le mandarin. Cette langue est imposée par la classe politique dominante. Le contrôle politique exercé par les Chinois continentaux nationalistes des années quarante ne suffit pas à expliquer comment le mandarin a réussi à déloger aussi facilement les parlers indigènes de l’île de Taiwan. En réalité, les mandarin a pour qualité première de constituer la grande langue véhiculaire de cette région de l’Asie. Néanmoins, le gouvernement taiwanais aurait pu davantage tenir compte des langues indigènes (notamment le min nan), comme ce fut d’ailleurs le cas à Singapour. Il est vrai que le gouvernement taiwanais n’est pas particulièrement réputé pour respecter les droits de l’homme. Les rapports internationaux rappellent régulièrement les cas de tortures policières et de discriminations gouvernementales. Quoi qu’il en soit, le cas de Taiwan représente un cas type d’un pays gouverné par un groupe ethnique minoritaire obligé d’employer la coercition et la répression pour se maintenir au pouvoir.

Dernière mise à jour: 27 déc. 2015
 

 

Bibliographie

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