République de Chine

Taïwan

(2) Données historiques

1 La colonisation européenne

Les aborigènes austronésiens de Taïwan se seraient installés dans cette région de l’Asie il y a environ 6000 ans avant notre ère. Depuis des millénaires, l’île a été le carrefour de plusieurs vagues migratoires entre le continent asiatique et les îles de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique. Les nombreux vestiges préhistoriques découverts dans l’île par les archéologues au cours des dernières décennies en témoignent nettement. Les Austronésiens sont arrivés par groupes successifs à différentes époques et ils se seraient ainsi mélangés avec d'autres groupes humains déjà sur place.

Les Austronésiens actuels de Taïwan et que l'on nomme «aborigènes» partagent de nombreux éléments culturels avec les habitants de la plupart des îles de l'Asie-Pacifique, dont ils sont au moins linguistiquement et culturellement les cousins proches. On parler alors des langues et des peuples austronésiens. Selon la tradition chinoise, en 603 de notre ère, la Chine aurait envoyé une expédition sur l'île de Taïwan qui serait devenue dès cette époque une terre d'immigration pour les Chinois.

1.1 La colonisation hollandaise

Aux XVIe et XVIIe siècles, les Espagnols et les Hollandais se disputèrent à différentes reprises l’île de Formose (Taïwan) et chassèrent une bonne partie des Chinois. Mais avant l’implantation de la Compagnie hollandaise des Indes orientales en 1624, le territoire était peuplé presque exclusivement par ses aborigènes.

Les Hollandais s'installèrent au sud de l'île de Formose de 1624 à 1662 et y construisirent deux forts (fort Provintia et fort Zeelandia) dans le but de favoriser leurs activités commerciales avec la Chine et le Japon; ils prirent contact avec les aborigènes qu'ils évangélisèrent en partie. Ce sont donc les Européens, en particulier les Hollandais qui convertirent au christianisme de nombreux peuples indigènes de l'île.

Lorsque les Hollandais arrivèrent à Taïwan, les diverses communautés autochtones étaient en perpétuel affrontement, mais les missionnaires réussirent à convaincre les dirigeants hollandais de prendre parti aux conflits dans le but de pacifier les populations locales, ce qui valut aux Hollandais l'admiration des aborigènes vainqueurs. Par la suite, les Hollandais purent nouer de meilleures relations avec ceux-ci et étendre ainsi leur influence dans l'île. Ils y introduisirent du bétail et enseignèrent aux aborigènes à les utiliser. Les missionnaires hollandais protestants de l'Église réformée évangélisaient les aborigènes en traduisant les textes religieux en langue siraya de la région de Tainan sous la forme d'un alphabet romanisé; le siraya fut donc la première langue écrite à Taïwan. Aujourd’hui disparue, cette langue est bien documentée grâce aux travaux de ces missionnaires. Ceux-ci construisirent même une école à Xingang, et l'usage de l'écriture mise au point fut enseigné aux aborigènes, et ce, jusqu'au XIXe siècle. On scolarisa de jeunes garçons en leur apprenant à lire et à écrire en lettres latines leur langue maternelle, à consulter la Bible et à s’en inspirer. Certains d’entre eux devinrent des maîtres d’école au primaire, mais l’administration coloniale refusa toujours que ces jeunes aient accès au ministère presbytéral et deviennent pasteurs.

L'appellation de Taïwan provient du nom d'un village voisin du fort Zeelandia où vivait un peuple aborigène, les Siraya, dont la langue maternelle était le siraya (aujourd'hui disparu). Ce village se nommait «Taiyuan» ou «Taiwuan»; c'est ce nom qui donnera par la suite le terme «Taïwan» et qui servira à désigner l’île et ses dépendances. À noter cependant que l'île de Taïwan sera longtemps connue en français sous le nom de Formose, et Formosa dans la majorité des autres langues européennes, et ce, durant toute la période antérieure aux années 1960. En fait, les deux appellations furent utilisées concurremment, généralement Formose pour les Européens, Taïwan pour les Chinois de l'île et du continent.

Les Hollandais restèrent aux commandes jusqu'à l'annexion de l'île par la dynastie Qing en 1683. Précisons que ce sont les Portugais qui, en route pour le Japon, croisèrent l'île en 1544 et lui donnèrent le nom de «Formose» (du portugais: ilha formosa: «la Belle Île»). Cela explique pourquoi Taïwan fut connue en Occident sous le nom de Formose jusqu’à la fin du XXe siècle.

1.2 La colonisation espagnole

Les Espagnols arrivèrent à Formose (Taïwan) en 1626, s'installèrent au nord de l'île et construisirent trois forts (Forte Sanctissima Trinitad, Forte Santo Domingo et Forte Santiago), dont ils furent chassés par les Hollandais en 1642.

Les Espagnols ne réussirent jamais à exercer véritablement leur influence et à tirer un réel profit économique de leur présence. Ils durent subir les nombreuses attaques des Hollandais et ne purent entretenir des rapports amicaux avec les aborigènes. Au cours des 16 années de leur présence (1626-1642), ils ne parvinrent à convertir qu'un petit nombre d'aborigènes à la religion catholique. Certains missionnaires espagnols de l'ordre des dominicains étudièrent des langues des aborigènes avec lesquels ils étaient en contact; ils rédigèrent un dictionnaire, une grammaire et traduisirent des textes de catéchisme en langue basai (aujourd'hui disparue) avec un alphabet romanisé. Mais cette chrétienté naissante ne put survivre après le départ des Espagnols chassés de Formose par les Hollandais en 1642.

En résumé, les périodes coloniales hollandaise et espagnole eurent pour effet d'affecter des missionnaires à l'évangélisation des aborigènes, de leur consacrer des écoles dans leur langue ancestrale et de les instruire avec des alphabets latins. Le choix et l'usage des langues locales et du latin pour les aborigènes, et du néerlandais ou de l'espagnol (selon le cas) pour l'administration et la communication furent le résultat d'intenses luttes de pouvoir entre les administrateurs, les missionnaires et les insulaires.

2 L'administration chinoise

En 1661, un pirate et général chinois, Koxinga dont le nom honorifique était Zheng Chengong (1624-1662), se réfugia dans l'île de Taïwan en cherchant à fuir les Mandchous. Allié des Ming, il réussit à chasser les Hollandais en 1662 grâce à une armée de 25 000 soldats. Dès lors, les Chinois commencèrent à administrer l'île de Formose (Taïwan) et à y émigrer massivement. Ils obligèrent les populations locales à se replier à l'intérieur de l'île. Zheng Chengong fit distribuer les terres aux Chinois aux dépens des aborigènes. Mais, trois mois après sa conquête de Taïwan, Zheng Chengong décéda des suites de la malaria et laissa l’île entre les mains de son fils, Zheng Jing (1642-1681) qui se désigna roi et administra le territoire jusqu’à sa propre mort. Au cours de son règne, il favorisa l’immigration en provenance de la province du Fujian (Chine) et le développement de l’agriculture tout en ménageant le plus possible la susceptibilité des aborigènes. La plupart des nouveaux immigrants étaient des militaires loyaux aux Ming accompagnés de leurs familles.

2.1 L'empire des Ming

À cette époque, la population chinoise dans l'île était estimée à quelque 120 000 habitants. L'empire chinois des Ming annexa l'île qui devint à nouveau une terre d'immigration.  Des dizaines milliers de partisans des Ming quittèrent les régions côtières du sud de la Chine et immigrèrent à Taïwan.

L'immigration chinoise et les mariages avec des groupes autochtones des plaines de l'Ouest (par opposition aux «aborigènes des montagnes») aboutirent à une assimilation croissante des aborigènes à la culture han et aux Chinois. Les aborigènes se révoltèrent à plusieurs reprises, mais les Chinois réussirent à mâter toutes les rébellions. Au fur et à mesure que le nombre des aborigènes par rapport à la population croissante des Hans diminuait aux XVIIIe et XIXe siècles, de plus en plus de terres passaient aux mains chinoises au moyen d'édits impériaux, parfois par la coercition et la fraude. En 1758, les représentants du pouvoir impérial commencèrent à imposer des noms chinois aux autochtones qui se virent appeler Li, Wang, Chen, Wu, Zhang, etc. Les politiques d'assimilation continuèrent de plus belle. Les Chinois en vinrent à distinguer trois sortes d'aborigènes (autochtones):

   - les «aborigènes acclimatés» (relativement assimilés);
   - les «aborigènes en phase de soumission» (assimilables);
   - les «purs barbares» (non assimilés).

- Le mépris des aborigènes

Les Chinois employèrent également certaines appellations par ailleurs très discriminatoires, selon lesquelles on distinguait les «barbares cuits» et les «barbares crus». Celles-ci désignaient leur niveau d'acculturation ou de sinisation (les "shu fan": «barbares cuits» assimilés) ou de leur non-sinisation (les "sheng fan": «barbares crus» non assimilés). En réalité, étant donné que les premiers groupes en contact avec les étrangers se trouvaient sur les plaines de la côte occidentale et devenaient ainsi les premiers habitants à être sinisés, les Chinois les opposaient aux groupes vivant dans les montagnes ou sur la côte orientale, lesquels résistaient plus longtemps à la pénétration culturelle chinoise.

Quoi qu'il en soit, ces distinctions dépréciatives révélaient la vision qu'entretenaient les Chinois envers les aborigènes, selon qu'ils leur paraissaient plus ou moins «barbares», en fonction de leur degré d'assimilation ou de sinisation. Les Chinois croyaient que seuls les «barbares cuits» laisseraient des descendants qui pourraient devenir un jour de bons et fidèles Hans. Pour favoriser la sinisation des aborigènes, les dirigeants chinois créèrent des écoles de village où l'on n'enseignait qu'en chinois et imposèrent aux agriculteurs locaux des méthodes agricoles chinoises. Sous les Ming, Formose (Taïwan) fut toujours considérée par la plupart des fonctionnaires de l’Empire comme un «vulgaire sac de boue» ou, selon les mots de l’empereur Kangxi (1662-1723), comme «un territoire par-delà la mer, inintéressant, peuplé de barbares inhospitaliers qui n’ont jamais versé tribut à l’empereur».

- Le règne des Manchous

En 1683, sous la dynastie Qing, les Mandchous prirent le contrôle de l'île et mirent fin au règne des Ming et de leurs alliés. Pour favoriser l’assimilation des aborigènes, l’empereur Yongzheng (1723-1736) encouragea le mariage de migrants han avec des femmes autochtones. Cette ligne de conduite entraîna en 1732 une grande révolte de la part des aborigènes. Dans le but d'empêcher de nouveaux conflits entre les Han et les aborigènes, l’empereur Qianlong (1736-1796), le successeur de Yongzheng, mit en place une politique plus souple de façon à ménager à la fois la chèvre et le chou. C’est à cette époque que l'on commença à utiliser le mot «Pépouans» ou «Pingpuzu» («tribus des plaines») pour désigner les aborigènes sous contrôle de l'Empire par opposition aux «barbares crus» qui vivaient dans le massif central taïwanais ou dans les zones côtières du Pacifique.

Le déclin de l’administration mandchoue eut pour effet d'accroître considérablement l'immigration illégale dans l’île, de sorte que la population han passa, du début du XIXe siècle à 1895, de moins d’un million de personnes à plus de trois millions. Ainsi, lorsque l’armée japonaise prit possession de l’île en 1895, il y avait déjà des centaines de milliers de colons chinois installés à Taïwan. Ce n'est qu’entre 1885 et 1895 que Taïwan eut le statut de «province chinoise» avec Taipei pour capitale.

Tout au long des deux siècles de l’administration Qing, les occupants n’ont jamais contrôlé ni même exploré les deux tiers de la superficie de l’île constituée par des montagnes. C'est pour cette raison que les habitants de ces régions ne se sont jamais considérés comme des citoyens de l’empire chinois; généralement, les aborigènes des montagnes ignoraient même l'existence de la Chine. Leur quotidien demeurait centré exclusivement sur la vie communautaire de leur village ou de leur tribu.

2.2 La république de Formose

Une «République de Formose» fut désignée entre le 23 mai 1895 et le 21 octobre 1895, ce laps de temps correspondant au retrait de la dynastie Qing, à la suite du traité de Shimonoseki du 17 avril 1895, offrant Taïwan à l'empire du Japon à perpétuité, jusqu'à la défaite du gouvernement de cette jeune république. Étant donné que l'île avait déjà été cédée au Japon par le traité de Shimonoseki, les puissances occidentales ne furent jamais en mesure de reconnaître la République de Formose comme un gouvernement légitime. La République de Formose ne survécut que cinq mois.

3 L'occupation japonaise

En octobre 1895, la Chine perdit la guerre contre le Japon et, par le traité de Shimonoseki, elle céda l'île de Taïwan ainsi que d'autres îles. Taïwan devait être alors la première colonie japonaise d'outre-mer. La période japonaise vit arriver en grand nombre des administrateurs, des techniciens et des colons. Au cours des deux premières années, les Japonais éprouvèrent tant de difficultés à réprimer les révoltes des Han qu'ils ne purent prêter attention au sort des aborigènes. Plusieurs rébellions fomentées par la population chinoise de l’île furent écrasées dans le sang par les Japonais qui, en raison de l'intérêt stratégique de Taïwan, se mirent à renforcer leur mainmise sur les insulaires. À partir de 1897, lorsque les régions les plus peuplées de l’île furent enfin pacifiées, l’administration japonaise tenta d'assujettir le massif central de l’île peuplé par de «farouches ethnies insoumises», les aborigènes.

L'occupation allait durer un demi-siècle (jusqu'en 1945), alors que les populations autochtones allaient être placées sous une étroite surveillance. Même si le terme officiel pour désigner les aborigènes était «peuple de Takasago», les Japonais continuaient à employer les expressions de «barbares cuits» ("Chōri sa reta yaban hito") et de «barbares crus» ("Nama no yaban hito"), mais en japonais plutôt qu'en chinois.

En 1897, le directeur des affaires éducatives du commandement général, Izawa Shûji, prôna la japonisation de la population taïwanaise.  Les Japonais comptaient développer Taïwan et l'intégrer à leur empire avec le résultat que la langue japonaise fut imposée et les insulaires, sinophones comme aborigènes, durent être scolarisés dans cette langue. Le général Izawa imposa un régime plus sévère qu'au Japon en ajoutant deux années au primaire (six au lieu de quatre). Il voulut aussi obliger les écoles à enseigner l'histoire du Japon, la géographie du Japon et la cuisine japonaise, des matières qui n'avaient jamais été données au Japon même. 

3.1 La japonisation

L'île de Taïwan devait servir de «terrain d'expérimentation» en matière de politique d'éducation. En 1888, le commandant général du Japon présenta aux établissements d'enseignement le Règlement sur l'instruction publique. On y lit à l'article 1er que les enfants doivent être incités à apprendre le kokugo («langue nationale»):

Article 1er

L'école publique doit enseigner aux enfants taïwanais des principes moraux et des connaissances pratiques, et leur inculquer les caractéristiques de la citoyenneté japonaise ainsi que les inciter à être compétents en kokugo (langue nationale).

L'article 9 du Règlement sur l'instruction publique énumère les matières à apprendre comme la morale, la langue kokugo, la composition (en japonais et en chinois classique), la lecture (en japonais et en chinois classique), la calligraphie, l'arithmétique, la musique et l'éducation physique, et la couture pour les filles comme matière complémentaire. L'article 10 vise à faire des Taïwanais de bons citoyens japonais:

Article 10

Les principes moraux doivent initier les enfants aux voies pratiques de l'humanisme, les habituer à la courtoisie et aux bonnes manières, et leur enseigner la pensée fondamentale du Rescrit impérial sur l'éducation et celle des institutions importantes que les Taïwanais doit pieusement conserver.

En réalité, les premières écoles publiques japonaises apparurent en 1899, et la japonisation fut lente. La langue japonaise devait occuper la première place au cours des six années du primaire. Le primaire qui, au début, devait durer six ans fut ramené à quatre en 1900. L'une des difficultés dans l'enseignement du japonais venait du fait que le système d'écriture était différent de celui utilisé au Japon.

Toutefois, le programme d'assimilation du général Takio Izawa (1869-1949), alors le 10e gouverneur-général de Taïwan (du 1er septembre 1924 à juillet 1926) fut rejeté par le gouvernement soucieux de limiter les coûts de la japonisation. Le japonais devint néanmoins la langue officielle de Taïwan; l'instruction fut donnée dans la langue du vainqueur (la «langue nationale» appelée le kokugo); les noms des villes furent japonisés. À partir de 1922, l'histoire et la géographie du Japon furent systématiquement enseignées dans les écoles destinées aux Hans. Le fameux Règlement sur l'instruction publique fut révisé plusieurs fois en fonction de l'état des progrès réalisés. Ainsi, la version de 1919 se lisait comme suit:

Article 2

Les activités pédagogiques doivent être basées sur la pensée fondamentale du Rescrit impérial sur l'éducation et éduquer les Taïwanais à devenir de pieux sujets de l'Empire.  

Article 5

L'éducation normale doit viser comme objectif, tout en portant une attention prudente au développement physique des enfants, de leur dispenser en plus des principes moraux des connaissances et des habiletés normales, et de leur inculquer les caractéristiques de la citoyenneté japonaise et d'assurer la diffusion de la langue nationale.

En 1937, tout l'enseignement fut offert uniquement en japonais et des cours du soir (cours de rattrapage) furent instaurés pour les enfants taïwanais qui ne maîtrisaient pas suffisamment la langue japonaise. Les résultats de la politique de japonisation furent relativement efficaces. En 1936, on estimait que 32 % de la population de Taïwan était devenue nippophone, puis 51 % en 1940. Vers 1940, plus de 70 % des jeunes aborigènes étaient scolarisés en japonais. Les autorités japonaises obligèrent les foyers à coller dans chacune des maisons des «étiquettes sacrées» et les populations furent fortement incitées à adopter des noms japonais. 

Les Japonais utilisèrent des moyens excessivement répressifs contre les populations aborigènes rebelles. Parmi ces moyens, les occupants affamèrent les habitants des zones non soumises en interdisant aux habitants de commercer avec l’extérieur et de cultiver la terre, voire de pratiquer la technique dite de la terre brûlée. Ils canonnaient fréquemment les villages récalcitrants, n'hésitant pas à recourir aux gaz mortifères ni à relocaliser des villages entiers de haute montagne dans les plaines où la population devenait plus aisément contrôlable. Enfin, les Japonais créèrent des «réserves» d'où les aborigènes ne pouvaient pas sortir et dans lesquelles les Hans ne pouvaient pas pénétrer. La «pacification» féroce des aborigènes s'acheva vers 1914, sans faire cesser pour autant les révoltes sanglantes contre l’occupant.

3.2 Les travaux des anthropologues et des linguistes japonais

Le régime colonial japonais n’a pas seulement amené dans l'île des militaires et des industriels, mais également des anthropologues et des... linguistes! Les aborigènes durent se soumettre et rendre hommage à l'empereur, mais ils purent, contrairement aux Chinois hans, conserver leur culture, leur identité traditionnelle et leur langue ancestrale. Les Japonais n'y virent pas d'inconvénients à la condition que les aborigènes se conformeraient aux décisions des autorités. L’administration japonaise n'interdit que certains éléments jugés non acceptables de la religion traditionnelle aborigène, par exemples la chasse aux têtes, le chamanisme et les dévotions liées à la culture du millet.

En revanche, une fois les guerres de soumission terminées, les autorités coloniales japonaises firent de réels efforts pour améliorer le niveau de vie des aborigènes des montagnes en créant un vaste réseau d’écoles primaires dans leurs langues, des dispensaires pour la promotion de l’hygiène, des postes de police chargée de maintenir la paix, sans oublier les nécessaires réformes agraires. En contrepartie, les aborigènes durent accepter que leurs fils s’enrôlent dans l'armée et aillent risquer leur vie au service de l’Empire durant la guerre du Pacifique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, entre 4000 et 8000 aborigènes (selon les estimations) furent enrôlés dans l’armée impériale; plus de la moitié d'entre eux périrent.

Les anthropologues japonais ont étudié les mœurs des aborigènes. Ils ont pu établir des systèmes de classification ethnographique appropriés pour les peuples autochtones des plaines. Leurs études ont révélé que ces peuples ne possédaient pas une culture unique, mais des cultures, des langues et qu'Ils constituaient une mosaïque d'ethnies. Afin de favoriser le contrôle de la population locale, les premières enquêtes dialectologiques furent menées dès le début du XXe siècle, grâce notamment à l'apport d'un érudit japonais spécialiste de la langue chinoise, Naoyoshi Ogawa (1869-1947).

Ce dernier fut le premier savant à étudier le mandarin, mais également le taïwanais (ou min nan) en utilisant des méthodes linguistiques modernes. Il en est résulté la production de dictionnaires taïwanais-japonais, dont le plus gros jamais composé avec 90 000 entrées, publié en 1932. Commandés par les autorités japonaises, ils servaient notamment à l’administration coloniale qui formait ses agents venus du Japon en min méridional; c'était particulièrement le cas des agents de police et des enseignants. Ces ouvrages didactiques n’étaient pas réservés à l’usage des colons japonais dans l’île, ils servaient aussi à des fins pédagogiques dans les écoles. De fait, l’enseignement mis en place par les Japonais, dont l'objectif premier visait l'apprentissage du japonais, avait recours au min méridional pour l’initiation à la lecture à l’aide de textes transcrits au moyen de caractères — des sinogrammes ou des katakana — adaptés à la langue chinoise locale. De plus, les universités de l’archipel offrirent des cours portant sur le min méridional en recourant au même système, ce qui eut pour effet de produire un corpus considérable d'une extrême importance jusqu’à aujourd'hui. Si les Japonais ont longuement étudié les peuples aborigènes et les sinophones du min méridional, c'était pour les localiser et les classer, mais également pour tenter de les «civiliser» et les intégrer à la culture japonaise.

3.3 Les journaux japonais

Pendant l'occupation japonaise, toutes les publications taïwanaises furent soumises à un contrôle strict. Au début, les Japonais interdirent la publication de tous les journaux en langue chinoise, que ce soit en min, en hakka ou en mandarin.

Ils autorisèrent seulement les journaux publiés en japonais, bien qu''il ait été possible d'utiliser quelques colonnes en chinois mandarin, mais il s'agissait généralement de matériel de propagande traduit du japonais. En janvier 1932, les Japonais approuvèrent l'apparition du Hsin Ming Pao (Le Quotidien du Peuple) à la condition qu'il soit publié à moitié en chinois et moitié en japonais, et que seuls les ressortissants japonais soient nommés à des postes de direction et de rédaction.

Après le 1er juin 1937, soit peu de temps avant que les seigneurs de la guerre japonais avaient commencé leur invasion armée vers la Chine, les journaux japonais à Taïwan durent cesser toute publication de leurs colonnes en langue chinoise. Seul le Hsin Ming Pao, qui réalisait un faible tirage, put continuer à imprimer des textes en chinois. Ces mesures étaient destinées à détruire la conscience nationale des Chinois de Taïwan et à renforcer le contrôle du Japon sur la société taïwanaise.

En 1944, l'année précédant la défaite du Japon, Taïwan comptait six journaux en japonais: le Taiwan Nichinichi Shimbun et le Konan Shimbun à Taipei, le Taiwan Shimbun à Taichung, le Taiwan Nippo à Tainan, le Takao Shimpo à Kaohsiung et le Higashi Taiwan Shimpo à Hualien. Le Taiwan Nichinichi Shimbun effectuait le plus grand tirage et était financièrement indépendant. Les cinq autres journaux reçurent des subventions des autorités japonaises et ont cherché à contraindre les organismes de ménages chinois à s'abonner. En mars 1944, alors que la guerre du Pacifique s'intensifiait, les autorités japonaises ordonnèrent la fusion des six journaux dans le Taiwan Shimpo, qui était en réalité le Taiwan Nichinichi Shimbun réduit à la taille d'un tabloïd.

3.3 La restitution de Taïwan à la Chine

Après la Deuxième Guerre mondiale et la défaite japonaise, l'île de Taïwan fut restituée à la Chine, le 25 octobre 1945. Les Japonais furent aussitôt rapatriés dans leur pays. Dès lors, la «politique aborigène» allait devenir fort différente  dans la mesure où les Chinois nationalistes allaient imposer le mandarin comme langue officielle à tous les Taïwanais. 

Entre-temps, le chef militaire Tchang Kaï-chek assurait l'intérim de la présidence chinoise en Chine. En avril 1948, Tchang Kaï-chek fut officiellement élu président de la République par le Parlement chinois. Toutefois, la guerre qu'il avait entreprise contre les communistes de Mao Tsé-Toung finit par mettre un terme à son autorité, notamment comme chef du Guomindang, le Parti nationaliste chinois. En septembre 1949, devant la victoire des communistes chinois, Tchang Kaï-chek se réfugia dans l'île de Taïwan pendant que la République populaire de Chine était déclarée le 1er octobre 1949 à Pékin.

4 L'emprise du Guomindang par les nationalistes chinois

En décembre 1949, Tchang Kaï-chek (appelé aussi Jiang Jieshi) installa son gouvernement à Taipei, devenue capitale de la république de Chine (Taïwan ou Formose), où il reprit de manière officielle ses fonctions de président de la République, le 1er mars 1950.

La défaite des nationalistes du Guomindang (ou Kuomintang) aux mains des troupes communistes de Mao entraîna une immigration de plus de deux millions de Chinois vers Taïwan, qui devint alors le refuge des nationalistes chinois. La plupart des nouveaux immigrants chinois provenaient des provinces chinoises méridionales du Guangdong et du Fujian (face à l’île). Les nouvelles élites au pouvoir venaient généralement de la Chine centrale ou de Pékin et parlaient le mandarin. 

4.1 La déjaponisation avant la resinisation

Après la capitulation du Japon en 1945, Taïwan, on l'a signalé, devait être restituée à la Chine, mais ce sont les nationalistes du Guomindang qui prirent le pouvoir. Le journal japonais Taiwan Shimpo est devenu le Shin Sheng Pao ("New Life Daily") et il a été publié en chinois mandarin. D'autres journaux en chinois sont rapidement apparus. Étant donné que le Japon avait occupé l'île pendant cinquante ans, beaucoup de Chinois taïwanais ne pouvaient lire qu'en japonais. C'est pourquoi, au début de la domination du Guomindang, quelques journaux furent imprimés en partie en japonais. Après le 25 octobre 1946, au premier anniversaire de la rétrocession de Taïwan à la Chine, seuls deux journaux ont continué à être édités en japonais, tous les autres étant uniquement en mandarin.

Évidemment, l'une des premières initiatives des nationalistes chinois dans l’île fut d'interdire le japonais, le gokugo, devenu la «langue nationale» sous le régime japonais, pour la remplacer par le guoyu, la nouvelle «langue nationale», écrite avec les mêmes sinogrammes. À l'exemple de l’administration japonaise au début de l'occupation, les nationalistes chinois avaient prévu une période de transition dans le but de «déjaponiser» les populations locales et de les «resiniser» plus tard dans leur «langue nationale», le chinois mandarin.

Au tout début, les nouveaux dirigeants chinois du Guomindang entreprirent de favoriser les langues chinoises, c'est-à-dire le min méridional et le hakka. Cependant, ils prirent soin de transcrire ces langues non pas à l'aide des kanataka de l'Empire japonais, mais au moyen du système de translittération de la République connu sous le nom de bopomofo ou de zhuyin fuhao. Cet ensemble de signes fut adopté en 1913 en vue de faciliter l'apprentissage du mandarin moderne. Qui plus est, le système fut augmenté d’un certain nombre de signes pour transcrire les particularités du min et du hakka.

Toutefois, la reprise des hostilités contre les communistes chinois du continent et la nouvelle administration du Guomindang ainsi que l’accroissement des tensions avec la population locale provoquèrent un revirement complet de la politique linguistique des nationalistes. Ceux-ci écartèrent rapidement toute reconnaissance des langues locales, chinoises ou non chinoises, en faisant la promotion exclusive du chinois mandarin, et ce, aussi bien dans les écoles que dans l’administration et les services à la population. Cette politique allait devenir bien plus coercitive après le transfert et l’installation des institutions du Guomindang de la Chine à Taïwan.

4.2 La politique de sinisation

Le gouvernement de Tchang Kaï-chek devint aussitôt une dictature basée sur un système de parti unique et sur la loi martiale. En mars 1947, le gouvernement nationaliste ordonna le massacre de l’élite taïwanaise d'origine: hauts fonctionnaires, membres des conseils municipaux, juges, avocats, médecins, directeurs d’école, journalistes, artistes, dirigeants d’entreprises, riches marchands, etc. En fait, il y eut près de 20 000 victimes, surtout des Han, ainsi que quelques chefs aborigènes. Ces actes sanguinaires devaient consacrer pour plusieurs décennies la domination quasi totale des chefs chinois continentaux sur l’administration civile, l’éducation, le commerce et l’industrie de Taïwan.

Le gouvernement nationaliste imposa une culture chinoise uniforme en interdisant à l'école et dans les médias l'emploi des langues locales chinoises et celles des aborigènes. Tchang Kaï-chek déclencha contre ses adversaires politiques la «terreur blanche» qui fit des dizaines de milliers de victimes. Pendant ces 38 ans de terreur, plus de 140 000 personnes, principalement des intellectuels ou des membres de l'élite sociale, furent emprisonnées parce qu'on craignait leur sympathie à l'égard du Parti communiste chinois ou leur résistance au gouvernement nationaliste de la république taïwanaise de Chine; de ce nombre, plus de 4000 Taïwanais furent sommairement exécutés. Toute forme de contestation fut considérée comme de la «propagande communiste» et sévèrement réprimée. La population insulaire fut écrasée par cette nouvelle tyrannie anticommuniste qui eut comme résultat de faire presque regretter la colonisation japonaise. 

À cette époque, les Chinois nationalistes utilisaient l’expression "Shandi Tongbao" («compatriotes des montagnes») pour designer les aborigènes ou le terme "Gaoshanzu" («peuples des montagnes»). Le gouvernement imposa une politique de sinisation de toute l'île dans le but d’effacer toute autre trace culturelle que la chinoise des Continentaux. Cette politique d'assimilation eut comme conséquence d'entraîner l’intégration des aborigènes au sein des communautés chinoises ainsi que la quasi-destruction de leur culture. Du jour au lendemain et contre leur gré, les aborigènes de Taïwan durent devenir des «citoyens chinois» et furent dépossédés de presque tous leurs droits. Le mandarin devient la langue officielle et la seule langue enseignée dans les écoles. Pourtant, les articles 5 et 7 de la Constitution de 1947 (encore en vigueur)énonçaient que tous les groupes ethniques et tous les citoyens étaient égaux dans la nouvelle république :

Article 5

Les différents groupes ethniques de la république de Chine sont égaux.

Article 7

Tous les citoyens de la république de Chine, sans distinction de sexe, de religion, de classe sociale ou d'appartenance politique sont égaux devant la loi.

En fait, l’article 5 de la Constitution de 1947 (encore en vigueur) n’a jamais été appliqué, du moins en ce qui a trait à l’appartenance ethnique et à la langue. En effet, le gouvernement nationaliste de Taïwan a, dès sa prise du pouvoir, interdit toutes les autres langues que le chinois mandarin, que ce soit dans les écoles, les journaux et les médias électroniques. À la fin des années 1950, il avait commencé à prendre des mesures pour restreindre sévèrement l'usage des langues locales dans les lieux publics. Par exemple, en 1956, le gouvernement de Tchang Kaï-chek a officiellement restreint l'usage des «dialectes chinois» dans les écoles qui durent instaurer des «patrouilles disciplinaires» (appelées "jiuchadui"), lesquelles contrôlaient le respect ou les violations de la loi. Un an plus tard, un décret officiel décidait que les missionnaires n'étaient plus autorisés à prêcher dans un dialecte local. La loi de 1976 sur la radiodiffusion et la télévision limita l'usage de toutes les autres langues que le mandarin dans les émissions de télévision et de radio. Tchang Kaï-chek resta à la tête de la république de Chine (Taïwan) jusqu'à sa mort en 1975 et les mesures restrictives sur les langues allaient durer encore trente-cinq ans.

Il en est résulté une valorisation active du mandarin qui a évolué en tant que langue principale du gouvernement, de l'éducation et des médias. Le mandarin devint la langue véhiculaire des immigrés chinois continentaux qui sont arrivés après 1945, communément appelés "waisheng ren" (littéralement «les gens des provinces extérieures». C'est que, dans la majorité des cas, ces immigrants parlaient des langues chinoises différentes telles que le cantonais, le min nan, le hakka, le cantonais, le xiang, le gan, le shanghaïen, etc.

Dans le China Handbook de 1951, les questions linguistiques recevaient peu d'attention, sinon pour démontrer que la diversité linguistique était un facteur qui entravait l'unité du pays:

China has only one written language. The spoken language, however, consists of various dialects. In recent years the National Spoken Language Movement has made considerable progress in overcoming the difficulties caused by these dialects. [La Chine n'a qu'une seule langue écrite. Cependant, la langue parlée se compose de divers dialectes. Au cours des dernières années, le Mouvement national pour la langue parlée a fait des progrès considérables pour surmonter les difficultés causées par ces dialectes.]

Bref, le traitement réel des langues locales est passé de l'oppression systématique à la répression ciblée au point, rappelons-le, de quasiment faire regretter le régime japonais. Pendant près de quatre décennies, c'est-à-dire jusqu'à la libéralisation qui a débuté en 1987, le gouvernement de Taïwan est resté une semi-dictature en recourant à la loi martiale et aux décrets d'urgence. Il a même limité la taille des journaux à seulement huit pages, apparemment par mesure d'économie, mais en réalité dans le but de restreindre la liberté d'expression, ce qui causa du retard développement de la presse malgré l'industrialisation croissante de Taïwan.

Sous la domination du Guomindang, le mandarin fut constamment encouragé au détriment du taïwanais, alors que environ 80 % de la population s'exprimait dans cette langue considérée comme une langue inférieure, inadéquate et inadaptée à la culture chinoise. La promotion du mandarin comme unique langue d'enseignement consistait en un monolinguisme assimilateur à forte dimension politique. Le Guomindang désirait ainsi gagner les Chinois du continent à sa cause tout en rejoignant le plus d'individus possible. Aucune autre langue que le mandarin ne pouvait atteindre cet objectif. Son choix était perçu comme un signe de loyauté nationaliste, alors que l'usage du min nan évoquait des tendances sécessionnistes. La scolarisation et l'édition en min nan étaient donc hors de question.

Le min nan avait su résister, il est vrai, durant des siècles à la domination des Ming, des Qing et des Japonais, mais il n'a pu le faire avec les nationalistes chinois du Guomindang, bien qu'en même temps il soit devenu un puissant symbole de la résistance à la politique d'assimilation du Guomindang.

4.3 L'impossible réconciliation avec la Chine

En 1951, les États-Unis reconnurent le gouvernement de la république de Chine comme le seul gouvernement légal de la Chine.  L’essor économique a sans doute épargné à Taïwan les problèmes politiques qu’auraient pu entraîner le régime dictatorial de Tchang Kaï-chek et le gouvernement sans partage du Guomindang. En 1971, lÀ partir de 1975, la libéralisation du régime amorcée par Chiang Ching-kuo (président de 1978 à 1988), fils de Tchang Kaï-chek, eut le mérite de mettre fin à la loi martiale en levant les décrets d'urgence et en autorisant les libertés individuelles, y compris la création de partis politiques. Les contacts civils non gouvernementaux entre Taïwan et la Chine continentale furent utorisés. Un jalon important dans l'histoire de l'édition de journaux taïwanais fut posé en janvier 1988, lorsque les permis de publication furent libéralisés et que les journaux purent profiter de ces changements pour s'étendre à 32 ou à 40 pages.

La politique de libéralisation fut poursuivie par le président Lee Teng-hui (de 1988 à 2000), qui était un Taïwanais d’origine, et non un «continental». Les élections générales de 1989, remportées par le Guomindang, furent les premières auxquelles purent participer librement les partis de l’opposition. Lee Teng-hui fut réélu pour un mandat de six ans en mars 1990 et pour un mandat de quatre ans en 1996, à l'occasion des premières élections démocratiques du monde chinois. En 1991, furent élaborés un plan de restructuration du gouvernement ainsi qu’un programme à long terme en trois phases, ayant pour objectif la réunification avec la Chine continentale. En avril 1993, des représentants de la Chine et de Taïwan se rencontrèrent sur le territoire de Singapour, où ils abordèrent le problème des relations entre les deux entités et mirent en place un programme de rencontres entre les deux gouvernements. Le sommet de Singapour fut le premier échange de haut niveau entre la République populaire de Chine et Taïwan depuis 1949. Si les deux partenaires étaient d’accord sur le but, la réunification de la Chine, ils ne s'entendaient pas cependant sur les moyens d’y parvenir.

La rétrocession de Hong-Kong à la Chine, considérée par celle-ci comme un modèle applicable à la «province de Taïwan», conduisit le président Lee Teng-hui à souligner l’incompatibilité des deux systèmes politiques. Malgré ces divergences de fond sur le statut de l’île, les relations économiques entre Taïwan et la Chine ne cessèrent de se renforcer. En voyage officiel en Chine, le président américain Bill Clinton réaffirma la souveraineté de la Chine sur Taïwan, créant une certaine inquiétude quant au soutien américain à l’île et un raidissement du président Lee, toujours favorable à la plaine autonomie de Taïwan.

Koo Chen-Fu (1917-2005), représentant officiel du gouvernement taïwanais, rencontra le président chinois Jiang Zemin (de 1993 et 2003), le 18 octobre 1998, en vue de résoudre les conflits entre les deux entités. L’élection présidentielle taïwanaise de mars 2000 fut remportée par Chen Shui-bian (président de 2000 à 2008), un dirigeant du Parti démocrate progressiste (DPP) qui devançait largement le Guomindang, au pouvoir depuis cinquante et un ans. En faveur de «l’établissement d’une république de Taïwan souveraine et indépendante» et contre le principe d'«un pays, deux systèmes», le nouveau président appela cependant au dialogue avec la République populaire de Chine pour «une réconciliation amicale».

4.4 Un État souverain de facto

Depuis 1949, la République populaire de Chine revendique Taïwan, l'«île rebelle», comme l'une de ses provinces, la 23e province. Après le retour dans le giron chinois de Hong-Kong (1997) et de Macao (1999), les dirigeants de Pékin ont clairement affirmé que c'était maintenant au tour de Taïwan de réintégrer la mère patrie et d'accepter l'unification.

En 2004, le Parlement chinois a même adopté une loi anti-sécession légitimant le recours à la force contre Taïwan si celle-ci proclamait son indépendance. Le rapprochement avec la Chine continentale s'est poursuivi en plusieurs étapes, mais il n'arrive jamais à aboutir. En attendant, Taïwan continue de fonctionner comme un État souverain avec son armée, ses lois et ses langues.

5 Les mesures de protection envers les aborigènes

La volte-face relative à l'ancienne oppression subie par la langue taïwanaise et d'autres langues a commencé après la fin des années 1970, lorsque le paysage politique de Taïwan s'est radicalement transformé, tandis que la domination du Guomindang déclinait rapidement. Réagissant contre son isolement international progressif, l'île de Taïwan est entrée dans une période de libéralisation politique et de démocratisation. Au cours de la même période, les appels à la séparation politique de Taïwan de la Chine se sont intensifiés. Entre-temps, une conception de la spécificité de Taïwan s'est étendue au-delà de l'arène politique en modifiant le discours dominant sur la littérature, la langue et l'histoire.

C'est à la suite de l'arrestation de personnalités de l'opposition en 1979 que les débats culturels se sont concentrés sur le caractère distinct de Taïwan, ce qu'on pourrait appeler sa «taïwanité». Ainsi, les lois et les règlements interdisant l'usage des langues locales dans les lieux publics ont été progressivement levés et abrogés. Entre 1945 et 1980, les instances de pouvoir civil et militaire ont toujours été marquées par une sur-représentation des Continentaux au détriment des Taïwanais, ce qui signifie que la majorité taïwanaise des minophones fut, au cours de ces années, dirigée par une minorité continentale.

5.1 La vitalité des autres langues

Puis le mouvement de Taïwan vers une démocratie libérale donna aux peuples aborigènes les premières occasions de revendiquer librement leurs droits à leurs terres, à leurs cultures et à leurs langues. En 1984 fut fondée l'Alliance des aborigènes de Taïwan (ATA: Alliance of Taiwan Aborigines ou en chinois: Táiwān yuán zhùmín liánméng = 台灣原住民聯盟). Il s'agissait de la première organisation non gouvernementale spécifiquement consacrée à la promotion et à la protection des droits et intérêts des peuples autochtones. Jusqu'à récemment, les différentes communautés aborigènes ont toujours été peu considérées par les trois grands groupes linguistiques han. Cependant, au cours des dernières décennies, leurs cultures ont connu un sursaut de vitalité en raison des combats menés dans le but de défendre leurs droits. En 1990, un premier manuel d’apprentissage de la langue atayal fut mis au point et employé à titre expérimental dans une école primaire de Wulai (6100 hab.) au sud de Taipei. Plus tard, le gouvernement décida d'instaurer deux heures de cours de langue maternelle aborigène obligatoires dans toutes les écoles primaires et secondaires (premier cycle) de l’île.

Entre-temps, après un long débat parlementaire en mars 1987, la langue taïwanaise, le min nan, est devenue une langue orale acceptée à la législature et la langue dominante dans les campagnes électorales. En 1990, le comté de Yilan est devenu la première unité administrative à offrir des cours facultatifs de langue min dans les écoles primaires et secondaires. Au cours des années suivantes, des programmes similaires ont été instaurés dans d'autres comtés; ceux-ci comprenaient également des cours de langues en hakka et dans des langues aborigènes. En 1993, le ministère de l'Intérieur reconnaissait officiellement que la politique linguistique répressive du passé avait été «une erreur».

5.2 Le soutien aux autres langues

Dès lors, la politique d'assimilation a été remplacée par un fort soutien du multiculturalisme et du respect officiel des langues aborigènes et d'autres langues minoritaires comme le min nan et le hakka. Autour des années 2000, les langues indigènes furent inscrites comme matière obligatoire pour les élèves de la troisième année (et les suivantes). D'autres activités d'enseignement de la culture autochtone furent également intégrées dans divers domaines d'apprentissage.

Bref, en l'espace de cinquante ans, beaucoup de choses avaient changé à Taïwan, depuis que le Guomindang n'était plus le parti au pouvoir. Dans le Taiwan Yearbook 2003, le passage sur les langues contrastait fortement avec la citation du China Handbook en 1951:

Taiwan society is a rich mixture of diverse cultures, and more people are becoming aware of the importance of preserving various languages and dialects. This awareness has been the propelling force behind government efforts to promote nativist education (xiangtu jiaoyu). Starting in September 2001, primary school students throughout Taiwan have been required to take at least one local language course. For junior high school students, however, such language courses remain an elective. The government supports such courses with various levels of funding, which is used to compile teaching materials, publish teacher handbooks, hold teacher workshops, produce audio and video cassettes. [La société taïwanaise est un riche mélange de cultures diverses, et de plus en plus de gens prennent conscience de l'importance de la préservation des langues et des dialectes. Cette sensibilisation a été la force motrice derrière les efforts du gouvernement pour promouvoir l'éducation nativiste (xiangtu jiaoyu). Depuis septembre 2001, les élèves du primaire à Taïwan doivent suivre au moins un cours dans la langue locale. Pour les élèves du premier cycle du secondaire, toutefois, ces cours de langue restent facultatifs. Le gouvernement soutient ces cours selon différents niveaux de financement, qui sont utilisés pour composer des ouvrages didactiques, publier des manuels pour les enseignants, organiser des ateliers pour ces derniers, produire des cassettes audio et vidéo.]

Depuis plusieurs années, les diverses communautés aborigènes étaient collectivement appelées shan-pao, c’est-à-dire «compatriotes de montagne». Cette expression étant même insérée dans la Constitution, beaucoup d'aborigènes demandaient de modifier l'appellation parce que, pour eux, elle véhiculait un certain degré de discrimination. Ils revendiquaient plutôt le terme "Yuán zhùmín" («aborigènes»). Le fait que Taïwan soit devenue une démocratie à partir du début des années 1990 explique en partie les progrès réalisés au chapitre des droits de l'Homme. Il faudrait ajouter que, à ce moment, la communauté aborigène comptait sur des représentants instruits, pragmatiques et courageux, formés dans les cercles presbytériens et catholiques, prêts à assumer des responsabilités importantes.

5.3 Les modifications constitutionnelles

En juillet 1994, les membres de l’Assemblée nationale (abolie depuis), devenue le Parlement, ont accepté d’adopter le terme plus convenable de "Yuán zhùmín" (原住民), pour identifier les aborigènes. Ces derniers furent alors reconnus formellement dans la Constitution grâce à des modifications et à l'ajout d'un article 10 (un article 10 additionnel). Ces modifications ont permis d'accorder aux aborigènes une réelle protection juridique et de leur fournir une assistance et un encouragement en matière d’éducation, de culture et d’aide sociale; ils ne sont plus des «compatriotes montagnards», mais des citoyens à part entière. Ils ont pu ainsi recommencer à utiliser officiellement leurs noms indigènes sur les cartes d'identité, mais avec des caractères chinois (six au maximum). En 1996, le Yan exécutif accepta la création d’une Commission pour les affaires aborigènes ("Xingzhengyuan Yuanzhumin Weiyuanhui") dont le président avait le rang de secrétaire d’État et siégeait au Conseil des ministres. En 2003, une modification à la législation autorisa les aborigènes à écrire leur nom avec des lettres latines. Des sièges leur ont été par ailleurs réservés au Parlement.

En 2001, une nouvelle loi autorisa les personnes qui pouvaient prouver avoir au moins un des grands-parents aborigènes d'obtenir l’identité aborigène. Une telle mesure leur permettait de bénéficier de tous les avantages liés à cette identité, alors qu'auparavant seuls les pères aborigènes pouvaient transmettre celle-ci à leur enfants. La nouvelle politique entraîna une hausse importante de la population aborigène qui passa de 350 000 à 500 000 personnes.

Le gouvernement a aussi implanté un programme spécial «d'action positive» en 2005 pour l'admission des étudiants aborigènes à l'université, tandis qu'une loi de 2004 exigeait que, pour une entreprise de 100 salariés ou plus souhaitant concourir pour des contrats publics, au moins 1% des employés devaient être des aborigènes. Une chaîne de télévision pour promouvoir la culture aborigène a été lancée en 2005. Un autre aspect de ce programme d'action positive fut l'annonce faite en 2006 par le ministère de l'Éducation, selon laquelle les étudiants aborigènes pouvaient faire leur examen d'entrée au secondaire ou au baccalauréat en utilisant leur langue ancestrale. En novembre 2007, le gouvernement a fait approuver un projet de loi stipulant que 13 peuples aborigènes devaient bénéficier d'un statut administratif autonome égal à celui d'un comté. 

5.4 Les protections juridiques

Puis, de façon successive, le Parlement taïwanais a adopté la Loi sur l’éducation pour les peuples aborigènes (2014), la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) et la Loi sur l'essor des langues aborigènes (2017). Enfin, en 2017, le gouvernement reconnaissait officiellement 16 groupes aborigènes: les Amis, les Tao, les Paiwan, les Bunun, les Puyuma, les Thao, les Atayal, les Saisiyat, les Tsou, les Rukai, les Kavalan, les Sakizaya, les Sediq, les Hla’alua, les Kanakanavu et les Truku. Aujourd’hui, les langues aborigènes peuvent être enseignées dans les écoles. De l'aide financière a été attribuée aux aborigènes pour promouvoir leurs cultures et leurs langues. Les minorités linguistiques de Taïwan bénéficient désormais d'un ensemble de mesures sociales préférentielles. Ainsi, la reconnaissance des langues minoritaires au cours des deux dernières décennies constitue, il faut le répéter, une volte-face significative, quand on connaît les mesures restrictives, sinon assimilatrices, que les gouvernements précédents avaient adoptées pour les langues locales. En 2017, l'ajout de la langue des signes de Taïwan constituait la dernière proposition législative en matière d'égalité linguistique à Taïwan.

En dépit toutefois de réels progrès dans leur statut, les aborigènes connaissent en général des conditions de vie inférieures à celles de la moyenne de la population. Leur espérance de vie est inférieure de dix ans pour les hommes et de six ans pour les femmes par rapport au reste de la population taïwanaise. Comme il arrive souvent dans ces cas-là, l’alcoolisme fait chez les aborigènes beaucoup plus de ravages, alors que le taux de chômage est chez eux nettement supérieur à la moyenne. De façon générale, les aborigènes forment une grande partie de la main-d’œuvre à bon marché et peu qualifiée, ce qui signifie qu'ils sont surtout embauchés pour les emplois peu prisés comme manœuvres dans les chantiers ou comme personnel de service, sans compter qu'ils doivent subir la concurrence de la main-d'œuvre immigrante originaire d'Asie du Sud-Est ou de la Chine populaire.

5.5 Les polémiques linguistiques

De façon périodique, les débats linguistiques reviennent à l'ordre du jour dans la classe politique taïwanaise. Pendant que certains politiciens envisagent de rendre l'anglais co-officiel dans l'île, s'inspirant en cela de la situation à Singapour et à Hong-Kong, d'autres proposent plutôt d'adopter, en plus du mandarin, le taïwanais, c'est-à-dire le min nan, parce qu'il est parlé par 66 % de la population comme langue maternelle et compris par au moins 10 % à 15 % des locuteurs des autres langues. Évidemment, ces propositions ont pour effet de soulever une vive polémique en réveillant de vieilles sensibilités ethniques et culturelles, car une dizaine d’autres langues, dont le hakka et certaines langues aborigènes, sont toutes en usage localement, même si le nombre de leurs locuteurs est moins important.

En somme, si les cultures aborigènes sont devenues relativement populaires à Taïwan jusqu'à être présentes un peu partout dans le pays, même dans la publicité commerciale, cela ne signifie pas que leur statut s'est nettement amélioré et qu'elles bénéficient d'une réelle reconnaissance de la part de la population d’origine chinoise. Pour tout dire, les cultures aborigènes ont été, dans une certaine mesure, récupérées par le pouvoir politique qui cherche ainsi à se différencier de la République populaire de Chine, en insistant sur les origines non chinoises de sa première population. En ce sens, Taïwan posséderait sa propre identité qui apparaît nettement distincte de celle de la Chine populaire.

Dernière révision: 23 oct. 2018
 

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