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Kosovo

Données historiques et politiques

République du Kosovo
 

1 Les illyriens

Vers le IIe millénaire avant notre ère, les Illyriens (les ancêtres des Albanais actuels) occupèrent une grande partie de la péninsule des Balkans, englobant le Kosovo actuel, même la côte est de l'actuelle Italie. Les Illyriens parlaient une langue indo-européenne, l'illyrien (aujourd'hui disparu), ayant appartenu au groupe de langues thraco-illyriennes. Les territoires illyriens, qui comprenaient le Kosovo et une partie de la Macédoine, finirent par être annexés en l'an IX avant notre ère par l'Empire romain sous le nom de Illyrium, qui fut ensuite  divisée entre la Pannonie et la Dalmatie.

À partir du VIIe siècle de notre ère, les peuples romanisés de la Dalmatie furent refoulés sur les côtes de la mer Adriatique par les Slaves, notamment les Croates, qui fondèrent plusieurs principautés. Avec l'arrivée des Slaves, les populations illyriennes disparurent de l'histoire. En 1102, la Croatie, qui comprenait alors la Dalmatie, s'unit à la Hongrie. Le territoire allait ensuite être occupé par les Vénitiens, les Byzantins et les Serbes.

Les Serbes réussirent à unir leur royaume au XIIe siècle. Le roi des Serbes, le tsar Étienne IX Duchan (1331-1355), régna sur un territoire, l'empire serbe (1346–1371) qui englobe aujourd’hui la Macédoine, l'Albanie, le Kosovo et la Grèce, mais pas la Voïvodine au nord, car même Belgrade faisait partie du royaume de Hongrie, ni la Bosnie. Compte tenu de l'état de l'Empire byzantin, Duchan avait créé un nouvel empire chrétien orthodoxe afin de résister aux Turcs musulmans. Les grecs le considéraient comme le défenseur de l'orthodoxie religieuse. En 1354, à la mort de Stefan Uroš V, l'empire serbe allait être partagé par des généraux serbes, ce qui favorisera l'Empire ottoman. 

Pour les nationalistes serbes, le Kosovo fait partie de la Serbie médiévale. Les Serbes dominèrent le Kosovo à cette époque, et de nombreux monastères orthodoxes attestent de leur présence. Ainsi, pour les Serbes, le Kosovo serait serbe depuis le Moyen Âge et les Albanais se seraient approprié peu à peu cette région. Pour les Kosovars, le Kosovo a toujours été albanais et les Serbes ne sont que des occupants.

2 L’occupation ottomane

L’Empire serbe s’effrita lorsque l’Empire ottoman (voir la carte de l'Empire ottoman) commença à conquérir les Balkans à la fin du XIVe siècle, notamment en 1396 avec la domination de la Macédoine et de la Bulgarie. En 1389, après la bataille de Kosovo Polje, dite du «champ des Merles», aux portes de l’actuel chef-lieu de la province (Pristina), la Serbie passa sous la juridiction des Ottomans. À cette époque, les Albanais du Kosovo, bien que minoritaires, étaient catholiques ou orthodoxes, et ils se battirent aux côtés des Serbes contre l’ennemi turc. La victoire des forces ottomanes allait permettre l’occupation complète du territoire serbe jusqu’au XIXe siècle. Les Ottomans divisèrent administrativement l'Albanie en quatre vilayets: Shkodër, Kosovo, Manastir et Janina (voir la carte de l'Albanie ottomane). L'Albanie ottomane avait une superficie de presque le double de ce qu'elle a aujourd'hui.

La défaite historique de 1389 signifia la décomposition de l'État serbe et la fuite progressive des Serbes hors du Kosovo, où subsistent encore de nombreux monastères orthodoxes. La fuite des Serbes permit à l’administration turque d’islamiser les Albanais. En effet, les vaincus, qu’il s’agisse des Albanais, des Serbes ou des Croates, pouvaient accéder à des postes élevés de l’administration ottomane à la condition qu’ils se convertissent à l’islam. Tout au long des cinq siècles d’occupation, des dizaines de milliers de Kosovars (albanais) sont ainsi passés à l’islam. Au cours de leur longue domination, les Turcs ont ainsi favorisé les Albanais islamisés aux dépens des Serbes, car beaucoup moins de Serbes se sont islamisés (cf. les Musulmans ou Bosniaques d’aujourd’hui). C’est ce qui explique que les Albanais du Kosovo et les Bosniaques soient considérés par les Serbes comme des «renégats» et des «traîtres» qui ont renié leur foi. Quoi qu’il en soit, au XVIIe siècle, les Serbes du Kosovo avaient pratiquement cédé la place aux Albanais islamisés et aux Turcs. Pendant que les Serbes émigrèrent vers le nord, notamment en Bosnie, les Albanais de l’actuelle Albanie furent attirés par les plaines fertiles du Kosovo.

3 Le royaume de Serbie (1882)

La principauté de Serbie retrouva son indépendance en 1878, mais sans le Kosovo, ni la Bosnie-Herzégovine, qui restèrent sous la tutelle ottomane. La principauté devint le «Royaume de Serbie» en 1882 jusqu'à la Première Guerre mondiale. Plusieurs années avant l'indépendance de la Serbie, avait eu lieu l'accord de Vienne en 1850. C'est à cette époque qu'était apparue la langue serbo-croate prônée par les linguistes, en particulier le Serbe Vuk Karadžić et le Croato-Slovaque Ljudevit Gaj. Cette réunion de plusieurs linguistes et écrivains portait sur la décision d'unifier les langues serbe et croate, et notamment leurs écritures. Il s'agissait sans nul doute d'une réaction contre l'autoritarisme des Habsbourg, qui dirigeait alors l'empire multilingue d'Autriche-Hongrie. Cependant, ce ne sont pas tous les Serbes ni tous les Croates qui souscrivirent à cette idéologie, et ce, d'autant plus que la Serbie se vit renforcée comme place forte du nationaliste slave dans les Balkans. Pourtant, Non seulement les Serbes voulaient quitter l'Empire austro-hongrois, mais aussi les Croates, les Musulmans (nationalité) et les Slovènes.

Évidemment, les Albanais furent totalement laissés pour compte, y compris les Bosniaques, car ils faisaient encore partie de l'Empire ottoman. Ils étaient islamisés, mais ils avaient conservé leur langue, soit l'albanais, soit le bosniaque, soit le serbe ou le croate. Seuls les Bulgares et les Macédoniens demeurèrent orthodoxes et bulgarophones.

4 Le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes (1918-1929)

À la fin du XIXe siècle, la décadence de l'Empire ottoman, conjuguée au renouveau national serbe, croate et bulgare fit fréquemment du Kosovo un véritable champ de bataille. Au moment de la création de l’État albanais en 1912, l’Albanie revendiqua le Kosovo, mais c’est la Serbie qui, grâce à la pression de la Russie, obtint gain de cause auprès des grandes puissances européennes. Le Kosovo et la Macédoine firent ainsi partie de la Serbie aux dépens  de l'Albanie et de la Grèce.

Le Royaume de Serbie faillait bien disparaître au cours de la Première Guerre mondiale. En 1918, la Serbie obtint finalement la formation d'un vaste royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Ce royaume réunissait, sous la dynastie serbe des Karageorgevitch, des contrées jusque-là séparées par l'histoire, c'est-à-dire, outre la Serbie elle-même, le royaume de Monténégro, le royaume de Croatie-Slavonie, la Bosnie-Herzégovine, la Dalmatie, ainsi qu'une partie de la Carniole et de la Styrie à l'ouest  et quelques autres fragments.

4.1 L'union des Slaves du Sud

La déclaration de Corfou du 1er juillet 1917 avait lancé le projet de l'union des Slaves du Sud. Cette union fut proclamée le 1er décembre 1918 par le régent, le prince Alexandre. Les Croates et les Slovènes et Croates avaient consenti à se fondre dans le nouveau royaume, de même que les Monténégrins, afin d'échapper aux prétentions impérialistes de l'Italie. Ce fut donc sans enthousiasme que les Croates, les Slovènes, les macédoniens et les Monténégrins acceptèrent le leadership serbe. Avec trois religions, deux alphabets, quatre langues et encore plus de nationalités, le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes apparut plutôt fragile, car jamais ses peuples n'avaient cohabité auparavant. De plus, le nouvel État regroupait des populations de traditions religieuses, politiques et culturelles diverses. Sur un total de 12 millions d'habitants, les Serbes représentaient 38,8 %; les Croates, 23,7 %; les Slovènes, 8,5 %, sans oublier les minorités non slaves, tels les Albanais, les Allemands, les Hongrois, les Roumains, les Turcs, les Italiens, les Macédoniens, etc., qui comptaient pour 16,5 %. Le discours officiel présentait les Macédoniens comme des «Serbes du Sud». En même temps, les Serbes et les Croates se disputaient l’allégeance des Musulmans (nationalité) de la Bosnie-Herzégovine.

Bref, c’est contre leur gré que les Albanais du Kosovo firent partie de la Serbie et du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. C’est pourquoi les Kosovars, alors déjà majoritaires dans leur province, considérèrent les troupes serbes comme des «forces d’occupation», tandis que les Serbes restés au Kosovo proclamèrent leur «libération». Entre 1915 et 1919, les Kosovars organisèrent des soulèvements qui furent tous réprimés sans pitié, le gouvernement de l’époque ayant eu recours à l'expulsion d’Albanais, à la fermeture d’écoles, à la confiscation des terres et au repeuplement par des Serbes.

4.2 La Constitution de 1921

En juin 1921, l'Assemblée constituante adopta à la majorité simple une constitution à cet ensemble hétérogène doté de deux alphabets, de quatre langues et de trois religions. Appelée «Constitution de Vidovdan», d'après la plus grande fête religieuse serbe, la Saint-Vitus. Sur 419 représentants, 223 votèrent pour la Constitution, 35 s'y opposèrent et 161 députés s'abstinrent. L'article 3 de la Constitution déclarait que la langue officielle du royaume était le serbo-croate-slovène (en serbe: српско-хрватско-словеначки; en croate: srpsko-hrvatsko-slovenski; en slovène: srbsko-hrvaško-slovenski), ce qui signifiait qu'il n'y avait qu'une seule langue, la «langue nationale», écrite avec deux alphabets:

Article 1er

L'État des Serbes, des Croates et des Slovènes est une monarchie constitutionnelle, parlementaire et héréditaire. Le nom officiel de l'État est : Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes.

Article 3

La langue officielle du royaume est le serbo-croate-slovène.

Article 16

[...]

Les minorités d'autres races et langues auront leur enseignement primaire dans leur langue maternelle, aux conditions que la loi prescrira.

Article 72

Ne peuvent être élus à l'Assemblée nationale que les individus qui jouissent de leurs droits électoraux, qu'ils figurent ou non sur les listes électorales.

De tout député sont exigées les conditions suivantes :

1° qu'il soit ressortissant de naissance ou naturalisé du royaume serbe-croate-slovène. Le ressortissant naturalisé, s'il n'est pas de race serbe-croate-slovène, devra avoir été domicilié dans le royaume depuis au moins dix ans à dater du jour de la naturalisation ;
2° qu'il ait trente ans révolus ;
3° qu'il parle et écrive la langue nationale.

Les députés ne peuvent être en même temps fournisseurs ou entrepreneurs de l'État.

L'article 16 prévoyait que «les minorités d'autres races et langues auront leur enseignement primaire dans leur langue maternelle, aux conditions que la loi prescrira».

La Constitution laissait entendre qu'il n'existait qu'un seul peuple avec trois noms, ce qui masquait nécessairement de profonds clivages.

Au plan linguistique, malgré les ressemblances, le slovène restait une langue différente du croate et du serbe. Au plan religieux, les rivalités entre orthodoxes (Serbes) et catholiques (Croates et Slovènes) demeuraient profondes. En dépit de leur identité religieuse, les musulmans de Bosnie furent sollicités de se déclarer obligatoirement serbes ou croates. De plus, tous les Monténégrins furent automatiquement assimilés aux Serbes, ce qui dissimulait leur régionalisme. Quant aux Macédoniens, considérés comme des «Serbes du Sud», ils furent simplement oubliés. Enfin, les grandes communautés non slaves furent totalement niées dans leurs droits: les Albanais, les Hongrois et les Allemands.

Dans ces conditions, les tensions ethniques s'envenimèrent au point où, le 20 juin 1928, un député croate, Stjepan Radić, fondateur du Parti paysan croate et opposé à l'hégémonie serbe au sein du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, fut assassiné en pleine séance parlementaire par Puniša Račić, un Monténégrin du Parti radical populaire serbe. L'assassin fut simplement condamné à la résidence surveillée dans une luxueuse villa de Serbie.

À la suite de l'aggravation des tensions ethniques entre Serbes et Croates, le roi Alexandre Ier (Aleksandar Ier Karađorđević) abolit la Constitution en janvier 1929 et suspendit le Parlement. La loi du 6 janvier 1929 sur le pouvoir royal et l'administration suprême de l'État instaura une dictature monarchique en s’appuyant sur l’armée.

5 La Yougoslavie

Le terme «Yougoslavie» signifie signifie en serbo-croate le «pays des Slaves du Sud». Il y eut trois Yougoslavies:  la Yougoslavie monarchiste (1929-1941), la Yougoslavie titiste (1945-1992) appelée République fédérative socialiste de Yougoslavie et la Yougoslavie de 1992 à 2003, nommée République fédérale de Yougoslavie.

5.1 La première Yougoslavie (monarchiste) de 1929

Le roi Alexandre Ier supprima toutes les instances politiques du royaume pour laisser la place à un régime centralisé et policier appuyé par l'armée, ce qui fut perçu comme le triomphe de l'hégémonie serbe sur le pays. Le 3 octobre 1929, le pays fut renommée «royaume de Yougoslavie» et redécoupé de façon à occulter les anciennes frontières historiques. Le royaume fut divisé en neuf nouvelles provinces appelées banovines (ou banat): la Drave (ou Drava), la Save (ou Sava), le Vrbas, le Littoral (ou Primorska), la Drina, le Danube (ou Dunavska), la Morava (ou Moravska), la Zeta et le Vardar. Ces territoires furent découpés selon des critères strictement géographiques de façon à supprimer les frontières ethniques.

Bien que le roi ait voulu imposer l’idéologie d’une nation yougoslave unifiée, il n'a pu supprimer la grande diversité nationale. Dépourvu d’une base solide, le roi tenta d’améliorer ses appuis en dotant le royaume d’une constitution en septembre 1931. Cette dernière confiait au souverain l’essentiel du pouvoir législatif, en interdisant les anciens partis politiques et en restreignant les libertés publiques.

Toutefois, le nationalisme des Croates, des Albanais et des Macédoniens se radicalisa. Le royaume de Yougoslavie fut confronté à la résistance armée dans la banovine du Vardar, essentiellement les Albanais du Kosovo et les Macédoniens favorables au rattachement à la Bulgarie. Les insurrections furent durement réprimées; les familles des insurgés, déportées dans des camps d’internement; leurs propriétés, confisquées. Les représentants politiques albanais déploraient des milliers de victimes, probablement près de 100 000 (mais moins de 5000 de la part des autorités). Alexandre Ier entreprit alors de «désalbaniser» la province (banovine du Vardar) en encourageant les Albanais à partir et en favorisant l'installation de familles serbes et monténégrines. Face au durcissement du roi, les Croates préparèrent son assassinat avec l'aide de l'organisation nationaliste et terroriste croate, l'Oustacha, fondée en 1929 par Ante Pavelić. Lors d'un voyage officiel en France, Alexandre Ier fut assassiné à Marseille par un nationaliste bulgare, membre de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne. L’héritier au trône, Pierre II de Yougoslavie, étant mineur, une régence fut instituée et dirigée par le prince Paul Karadjordjević. En 1941, le régent Paul signa une alliance avec l'Allemagne nazie, ce qui occasionna un coup d'État de la part des officiers favorables aux Alliés. En représailles, Hitler fit alors envahir la Yougoslavie qui capitula le 17 avril 1941.

5.2 Le démembrement de la Yougoslavie (1941-1943)

Le roi Pierre II s'exila à Londres avec sa famille. Le IIIe Reich démantela aussitôt la Yougoslavie qui fut partagée entre les vainqueurs de la guerre en fonction de leurs intérêts stratégiques ou de leurs prétentions nationales.
Les Allemands occupèrent la Serbie réduite à ses frontières de 1912 et annexèrent la Slovénie du Nord; ils créèrent une Croatie indépendante alliée, incluant la Bosnie-Herzégovine. Les Italiens occupèrent la Slovénie du Sud, la Dalmatie, le Monténégro, l'Albanie, le Kosovo et une partie de la Macédoine qu'ils annexèrent en une Grande Albanie (voir la carte albanophone). Ce fut là une courte période pendant laquelle le Kosovo fut rattaché à l'Albanie, elle-même gouvernée par l'Italie fasciste de Mussolini. L’Allemagne nazie mit même sur pied une division SS albanaise employée à «nettoyer» les Serbes du territoire. Beaucoup de groupes kosovars en profitèrent pour massacrer les Serbes qui quittèrent progressivement la région pour remonter vers le nord. On comprendra un peu pourquoi, pour les Albanais du Kosovo, leur province fait théoriquement partie de la «nation albanaise» et non de la Serbie. La Hongrie annexa à son territoire la Voïvodine, ainsi que d'autres régions limitrophes. Enfin, la Bulgarie annexa la partie orientale de la Macédoine.

L'«État croate indépendant» fut l'Oustacha, alors que Ante Pavelić y instaurait un régime fasciste d'une extrême brutalité, déclenchant une spirale de violence. En Serbie, le gouvernement serbe fut confié par les Allemands à un collaborateur, le général Milan Nedić. Durant la guerre, plus de 167 000 personnes trouvèrent la mort en Serbie, dont plus de 67 000 «partisans», 69 000 «tchetniks» et plus de 20 000 Juifs.

Pendant ce temps, Josip Broz dit Tito, un Croate, organisait un mouvement de résistance. Désignées sous le nom de partisans, ses troupes devinrent les protagonistes d'une vigoureuse campagne de guérilla. Progressivement, les partisans commencèrent à libérer le territoire yougoslave. Le 29 novembre 1943, Tito proclamait unilatéralement la Fédération démocratique de Yougoslavie, un État d'allégeance communiste.  En mai 1945, les Partisans communistes étaient devenus les seuls maîtres de la Yougoslavie réunifiée.

5.3 La seconde Yougoslavie (1945)

En raison de l'importance de ses victoires durant la guerre, Tito fonda une république socialiste qui, contrairement au royaume centralisé d'Alexandre Ier, reconnaissait le pluralisme. Durant l'été de 1945, six républiques furent instituées au sien de l'État fédéral : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la Macédoine. Au sein de la république de Serbie, furent incluses deux provinces autonomes, la Voïvodine et le Kosovo, Ce qui portait à huit le nombre d'entités fédérales dans la Yougoslavie de Tito. Celui-ci reconnut une nouvelle nationalité : les «Musulmans» de Bosnie, qui prirent plus tard le nom de Bosniaques.

Mais les Albanais du Kosovo s'opposèrent à leur intégration à la Yougoslavie. Certains villages albanais du Kosovo, tenus par la guérilla du PBK ou Partia Balli Kombëtar (ou Parti du Front National), partisan du rattachement à la Grande Albanie, furent rasés et leur population massacrée. En juillet 1945, l'armée de Tito parvint à écraser la résistance albanaise au prix de 50 000 morts. Le Kosovo pouvait à nouveau devenir une entité administrative de la république de Serbie, d'abord à titre de «région autonome», puis, à l'issue des émeutes de 1968, élevée au rang de «province autonome».

Ce statut accordait aux Kosovars des droits égaux à ceux des autres habitants de la fédération, mais ils n'étaient pas considérés comme un «peuple» ou une «nation» à part entière, seulement une «minorité nationale» ou une «nationalité». Collectivement, il leur était interdit de se séparer de la fédération, comme les républiques en avaient le droit.

Dans les faits, les premières années du régime de Tito furent extrêmement sévères et violentes, encore plus répressives qu'en URSS. Il n'était pas question pour quiconque de s'opposer aux décisions de Tito, sous peine de condamnations très lourdes. La Yougoslavie vécut sous un véritable climat de terreur, qui finit pas s'adoucir, surtout après la mort de Staline en 1953. Le régime devient plus tolérant et plus ouvert. Tito devent un symbole du non-alignement, car il ne s'associa ni avec le bloc de l'Est ni avec celui de l'Ouest. Tito devint le conseiller et l'ami des grands chefs d'État des pays en voie de développement, tels Nehru et Nasser. Tito fonda le Mouvement des non-alignés, en adoptant à l'extérieur une position anticolonialiste et en soutenant des mouvements indépendantistes, comme le FLN durant la guerre d'Algérie (1954-1962).

Tito en vint à confirmer le statut d'autonomie du Kosovo dans la Constitution fédérale de 1974. Le «Kosovo autonome» devint un État quasi indépendant de la Serbie, car il bénéficiait d’un parlement et d’un gouvernement propres, et il possédait même un droit de veto sur toute loi promulguée en Serbie. La population albanaise du Kosovo, pauvre et analphabète, fut politiquement encadrée par la minorité locale serbe. Néanmoins, les Serbes virent, dans l'accession du Kosovo au rang de province autonome, une discrimination à leur égard, d'autant que l'égalité de représentation du Kosovo favorisait les Albanais et affaiblissait les Serbes. De plus, il faut l’avouer, les Albanais se sont souvent comportés comme une majorité aux dépens des Serbes qui se sont sentis minorisés et rejetés dans leur propre pays. De plus, selon les Serbes, les Kosovars auraient retiré aussi des revenus du trafic de la drogue, ce qui aurait alimenté la contrebande d'armes dans toute la région. Enfin, les Serbes prétendent que l’autonomie du Kosovo (1974-1989) aurait entraîné l’exode des Serbes et que 800 villages mixtes (albanais-musulmans) seraient devenus à 100 % albanais. Les Serbes ont, bien sûr, gardé un très mauvais souvenir de cette époque titiste. Quant aux Albanais kosovars, bien que confinés à un sous-développement économique, ils mirent en veilleuse leurs revendications.

Puis la mort de Tito, le 4 mai 1980, mit en lumière la gravité de la crise économique (chômage, inflation, dette extérieure de 20 milliards de dollars ou de 16 milliards d'euros). La région la plus pauvre du pays, le Kosovo, fut la première à manifester son inquiétude au printemps 1981, ce qui fut interprété comme une forme d'«irrédentisme» de la part des autorités serbes.  Au moment de la mort de Tito, le Kosovo comptait 1,5 million d'habitants, dont 77 % d'Albanais, 13 % de Serbes, le reste se divisant entre d'autres minorités, notamment les Croates et Les Bosniaques.

Pendant ce temps, en raison du nationalisme florissant dans les autres républiques (Croatie, Slovénie, Macédoine et Bosnie-Herzégovine), le titisme parut vite obsolète. À Belgrade, Slobodan Milosevic dirigeait la Ligue communiste depuis 1986; il avait bâti sa carrière politique sur le thème de la défense des intérêts serbes et d'un renforcement de la centralisation fédérale. Il se heurta au raidissement des autres républiques yougoslaves qui refusèrent tout dialogue avec Belgrade.

Pendant ce temps, la quasi-indépendance des Kosovars accentua la xénophobie des dirigeants serbes qui parlèrent alors de «génocide physique, politique et culturel» de leur communauté au Kosovo. Ce soi-disant «génocide» contre les Serbes aurait été pratiqué durant cinquante ans par les Albanais et les Musulmans (Bosniaques) avec la complicité des communistes (de Tito). Selon les élites serbes, la «terre serbe sacrée» du Kosovo aurait été exposée à une «albanisation agressive, raciste et systématique» qui aurait mis en danger «l'être national serbe» et aurait menacé de «l'exterminer à jamais».

Le 1er mars 1989, après une grève générale et de violents affrontements, Belgrade proclama l'état d’exception et envoya l'armée au Kosovo. Le 23 mars, une réforme de la Constitution serbe limitait le statut d’autonomie dont le Kosovo et la Voïvodine bénéficiaient depuis 1974. En mai suivant, Slobodan Milosevic fut élu par l’Assemblée à la présidence de la Serbie. Le 5 juillet 1990, le parlement de la Serbie adoptait la Loi sur l'abrogation des activités de l’Assemblée du Kosovo et de son gouvernement. Par cette loi, le Kosovo se voyait retirer tout pouvoir exécutif et législatif. Le président Milosevic instaura ensuite un régime autoritaire et discriminatoire envers les Albanais — un véritable apartheid — en plaçant la région sous le contrôle direct de l'armée fédérale. C’est de cette époque que date la fameuse prédiction de Xhafer Shatri, alors ministre de l'Information du gouvernement kosovar clandestin, installé à Genève: «La guerre en Yougoslavie a commencé au Kosovo. Elle se terminera au Kosovo.»

Les déclarations d'indépendance conjointes de la Slovénie et de la Croatie, le 25 juin 1991, déclenchèrent une guerre qui allait durer plus de quatre ans. La dissolution de la Yougoslavie devint inévitable, et elle n'allait pas être négociée, pas plus qu'elle ne l'avait été lors de sa création en 1918.

5.4 La troisième Yougoslavie (1992)

Après le changement constitutionnel de 1992 et l'abandon de toute référence au socialisme, Slobodan Milosevic proclama la troisième Yougoslavie qui fut appelée la «République fédérale de Yougoslavie», un État fédéral formée de la Serbie (y compris les territoires de la Voïvodine et du Kosovo) et du Monténégro, mais sans les républiques de Slovénie, de Croatie, de Bosnie-Herzégovine et de Macédoine. La Yougoslavie de Slobodan Milosevic était donc considérablement réduite à deux anciennes républiques et non plus six.

C'est au cours de cette période que le projet de changer la composition ethnique de la province fut explicitement affiché à Belgrade et suivi par toute une série de mesures incitant les Serbes à venir prendre des emplois et des logements au Kosovo en lieu et place des Albanais licenciés et poussés à l'exode par le harcèlement policier. Toutefois, la grande masse de plus de 400 000 réfugiés serbes venant de Croatie et de Bosnie et incités à s'installer au Kosovo a refusé de le faire.

Aux grèves générales qui se multipliaient, le président Milosevic répondait par la répression : l’état d'exception fut instauré et l’armée fédérale investit la province. Il s'ensuivit un régime discriminatoire progressivement mis en place à l’encontre des Albanais du Kosovo. Par la suite, la Serbie aurait adopté pas moins de 200 lois et décrets applicables au Kosovo et le gouvernement fit construire des commissariats de police sur toutes les routes menant à la province albanaise. Comme en 1915, de violents affrontements eurent lieu, un mouvement local de résistance clandestine amorça la lutte pour les droits de la «majorité albanaise» à l'autodétermination.

Depuis l’abolition de l’autonomie du Kosovo, les Albanais ont toujours dénoncé une situation qu’ils estimaient être de type colonial, puisque la grande majorité de la population albanaise (82 %) était dominée par une petite minorité serbe (11 %) qui prenait ses ordres de l’extérieur. En 1995, le président Slobodan Milosevic proposa timidement le réouverture du parlement du Kosovo, mais tout en excluant que les Albanais disposent d’une majorité de sièges.

- La suppression des droits linguistiques

Au plan linguistique, les droits des Albanais furent systématiquement abolis. La Servie de Milosevic prit la décision d'exclure les Albanais de toutes les instances du pouvoir, du moins ceux qui refuseraient d'exercer leurs activités en serbe. Il fut interdit d'utiliser l'albanais dans les tribunaux. La plupart des magistrats durent quitter les palais de justice. Il en fut ainsi dans l'éducation. L'enseignement, de la maternelle jusqu'à l'université, ne pouvait plus qu'être dispensé qu'en serbe. Dans les écoles primaires et secondaires, les programmes furent définis par Belgrade. L'enseignement de l'albanais n'était possible qua dans le cadre des langues étrangères. Les enseignants durent repasser des examens afin que le gouvernement serbe puisse contrôler leurs connaissances du serbe. En fait, la plupart des enseignants durent quitter leur emploi. Il en fut ainsi des médecins dans les cliniques et les hôpitaux. Les Albanais ne purent conserveur que des emplois subalternes, à la condition d'avoir signé un serment d'allégeance à la Serbie. La Bibliothèque nationale du Kosovo fut occupée et d'énormes quantités de volumes furent envoyés à Belgrade pour être détruits et servir de papier recyclé. Tous les musées furent fermés.

- La résistance

Les Albanais organisèrent un pouvoir parallèle en éducation. Des écoles furent créées dans les maisons privées, même dans les garages; les élèves n'avaient pas toujours ni de chaises ni de tables, et travaillaient assis par terre. L'enseignement parallèle en albanais se poursuivit pour quelque 400 000 élèves, de la maternelle jusqu'à l'université, avec la contribution de 20 000 enseignants. Cependant, l'effectif universitaire ne fut jamais important en raison de l'absence des débouchés. De ce fait, les jeunes Kosovars furent incités à émigrer. Environ 250 000 Albanais quittèrent le Kosovo entre 1990 et 1993.

C'était exactement ce que le président Milosevic désirait: une forte émigration, suivie d'un taux de mortalité infantile parmi les plus élevés au monde, suite à la dégradation des conditions sanitaires.

Malgré, la présence de l'armée serbe, les provocations et les exactions, le leader kosovar, Ibrahim Rugova, poursuivit sa politique de non-violence.

- La répression

Au moment où les accords de Dayton de 1995 confirmèrent la partition de la Bosnie-Herzégovine, les stratèges américains du département d’État «oublièrent» le Kosovo. En se désintéressant du Kosovo lors des accords de Dayton, la communauté internationale infligea ainsi un cruel désaveu à la vertueuse politique de non-violence d’Ibrahim Rugova et de sa Ligue démocratique du Kosovo. Un an plus tard, de jeunes Albanais avaient pris le maquis et s’entraînaient au combat avec les armes libérées par l’effondrement de l’État en Albanie. En février 1996, l'Armée de libération du Kosovo (ALK en français et UÇK en albanais: Ushtria Çlirimtare e Kosoves), qui a compté un moment donné 35 000 militants, se manifestait pour la première fois en revendiquant une série d'attaques à la bombe. L’UÇK devint un interlocuteur privilégié pour les Américains et, par le fait même, par les forces de l’OTAN. Pendant ce temps, ces «combattants de la liberté» étaient pourchassés comme des «terroristes» et des «guérilleros» par l’armée serbe de Slobodan Milosevic, devenu entre-temps président de la fédération yougoslave (et non plus président de la Serbie).

L’offensive serbe reprit de plus belle en février 1998, ce qui entraîna de sanglantes répressions suivies d’une nouvelle crise. Le président Milosevic disposait à ce moment-là de neuf bataillons (au lieu des trois prévus) au Kosovo et il avait confié aux forces de police des armes lourdes servant à bombarder les villages. Les affrontements entre Serbes et Kosovars auraient, cette année-là, provoqué la mort de plus de 2000 Kosovars, la destruction de 300 villages et l’exode de plus de 300 000 réfugiés. Mais c’est le massacre de 45 civils kosovars en janvier 1999, qui indigna la communauté internationale.

- La guerre du Kosovo

En février 1999, les États-Unis, la Russie et l’Union européenne imposèrent aux belligérants kosovars et serbes des négociations à Rambouillet (près de Paris) qui n’ont pas donné les résultats escomptés. Les négociations échouèrent à Paris en mars, alors que les Kosovars signèrent seuls l’entente de paix et acceptèrent l’autonomie proposée (au lieu de l’indépendance). Ce plan de paix dicté par le Groupe de contact (États-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie et Russie) fut en réalité orchestré comme une reddition par les Américains, car il n’était pas négociable. Le plan de paix s’avérait très favorable pour les Albanais du Kosovo: le désarmement de la guérilla, l’instauration d’un statut particulier pour trois ans, une révision de la situation après cette période suivie d’un référendum sur l’indépendance et le déploiement d’une force de 28 000 hommes sous commandement de l’OTAN.

Pour les Serbes, il leur fallait céder sur pratiquement tout : le retrait de leurs troupes, l’acceptation des troupes étrangères sur leur territoire, l’octroi d’un statut d’autonomie au Kosovo suivie d’un référendum qu’ils étaient certains de perdre trois ans plus tard. Les Américains savaient très bien que les Serbes ne pouvaient que refuser la «proposition» qui leur était faite. D’ailleurs, des officiers américains ont même avoué à des journalistes: «On a mis la barre assez haut pour que Belgrade refuse, ils ont besoin d’être bombardés.» Ainsi, les stratèges américains étaient justifiés de «sauver le Kosovo» par les armes et forcer le président Milosevic à refuser le plan de paix proposé. Les bombardements sur la Yougoslavie commencèrent le 24 mars 1999.

Toutefois, non seulement les frappes aériennes de l’OTAN n’ont pas fait plier le président Milosevic, mais elles ont attisé la vengeance serbe et accéléré la purification ethnique au Kosovo à une vitesse incroyable, sans rencontrer de résistance. Pourtant, ces événements étaient aisément prévisibles, car tous les journalistes qui, au Kosovo, avaient interrogé des Serbes à partir du début du mois de mars 1999, avaient reçu la même réponse: «Si vous nous bombardez, nous résoudrons une fois pour toutes le problème. Nous chasserons tous les Albanais vers l'Albanie!» Il est impossible que les 1300 observateurs de l'OSCE (Organisation de la coopération et de la sécurité européenne) présents à ce moment-là dans la province n'aient pas eu vent d'une telle menace.

En quelques semaines, les quelque 100 000 militaires serbes massés au Kosovo ont vidé une grande partie de la province (plus de 800 000 personnes) sous les yeux impuissants de la communauté internationale; la majorité s’est retrouvée en Albanie (314 000), puis en Macédoine (116 000) et au Monténégro (67 000), sans compter ceux qui ont été conduits en Allemagne, en Turquie, en France ou ailleurs (dont le lointain Canada). Plus de 80 % des Kosovars ont été déplacés d’une façon ou d’une autre à l’intérieur ou à l’extérieur de la province, soit 1,6 million de personnes sur un total de 1,9 million d’habitants. Selon de multiples témoignages et le rapport de l’organisation humanitaire Médecins sans frontières intitulé Histoires d’une déportation et publié le 1er mai 1999, les autorités serbes ont un mené au Kosovo un «processus planifié d’effacement d’un peuple». Les Kosovars n’ont pas fui des affrontements armés, mais ont été mis dans l’obligation de quitter leur village ou leur ville, sous peine de mort. Certains miliciens serbes disaient: «Partez et allez vous plaindre à l'OTAN.» La déportation s’accompagnait de la spoliation et de la destruction des biens des personnes; et la confiscation des papiers d’identité était une pratique systématique. Selon l’Associated Press, plus que 90 % de tous les Albanais du Kosovo ont été expulsés de leurs maisons par les forces serbes. Alors que les raids de l’OTAN devaient protéger les Kosovars, ils ont paradoxalement accéléré leur perte. Selon certaines estimations, des exécutions sommaires — on parle de 10 000 exécutions — auraient eu lieu dans au moins 70 villes et villages, et plus de 300 villages auraient été détruits depuis le 4 avril 1999, les mosquées, les écoles et les édifices publics étant particulièrement visés.

Enfin, après 11 semaines de bombardements de l’OTAN en Yougoslavie, le 9 juin 1999, un accord obtenu à Cologne au sein du G8 (les sept pays les plus industrialisés et la Russie) ouvrit la voie à la paix. Cet accord, qui exigeait la coopération de l’ONU, de la Russie, de la Chine et des militaires yougoslaves, se résumait ainsi:

- une force internationale sous l’égide de l’ONU (et non de l’OTAN);
- le déploiement de cette force seulement au Kosovo;
- le retour des réfugiés supervisé par le Haut-Commissariat de l’ONU;
- une autonomie substantielle pour le Kosovo et aucun référendum sur l’indépendance;
- la démilitarisation de l’UÇK (Armée de libération du Kosovo).

6 Le protectorat international

Le 10 juin 1999, le retrait du Kosovo des forces serbes commençait. La guerre était terminée. Trois semaines plus tard, l’ONU nommait un administrateur provisoire, une sorte de proconsul chargé d’administrer la province dévastée et d’instaurer la paix. Le Kosovo est alors devenu une sorte protectorat provisoire de la communauté internationale. La KFOR, la force internationale de 40 000 hommes (finalement 46 000), devait rester au moins cinq ans dans la province, sinon encore davantage. 

Le 17 novembre 2001, les citoyens du Kosovo ont élu leur première Assemblée. La session inaugurale du Parlement multiethnique du Kosovo s'est déroulée le 10 décembre 2001, à Pristina, en présence de l'administrateur de la mission de l'ONU dans la province (MINUK). Le représentant de l'ONU, M. Hans Haekkerup, a qualifié de «jour historique» la première réunion de l'Assemblée au cours de laquelle M. Nexhat Daci, un responsable de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) que dirigeait le nationaliste modéré Ibrahim Rugova, a été élu au poste de président du Parlement. Le 4 mars 2002, Ibrahim Rugova est devenu le premier président du Kosovo, à la suite d'un vote du Parlement. Il s'agit là d'une étape cruciale dans la mise en place de l'autonomie dans cette province de Serbie administrée par l'ONU.  La résolution no 1244 du Conseil de sécurité, votée en juin 1999, prévoyait une «autonomie substantielle» de la province, mais dans les limites de l'ex-Yougoslavie. Pourtant, les Albanais du Kosovo ne voyaient dans l'instauration de l'autonomie  que l'ultime tremplin avant l'indépendance. Le nouveau président l'avait d'ailleurs clairement précisé: «Ma position est claire, je souhaite un Kosovo indépendant, libre et intégré à l'Europe.»

Pendant ce temps, le nom de République fédérale de Yougoslavie fut abandonné le 4 février 2003 pour la «Communauté d'États Serbie-et-Monténégro». Le 21 janvier 2006, le président du Kosovo, Ibrahim Rugova, qui avait dirigé le Kosovo dans les années cruciales du processus de marche du pays vers l'indépendance, décéda, des suites d'un cancer du poumon. Écrivain renommé, diplômé de la Sorbonne, Ibrahim Rugova parlait français, anglais et serbe. Il a été l'un des pionniers de l'intelligentsia du Kosovo dans l'ancienne Yougoslavie communiste. Sa lutte pacifique contre l'emprise de Belgrade et la répression sous le régime de Slobodan Milosevic, lui ont valu le surnom de «Gandhi du Kosovo».

En mars 2007, le médiateur chargé par les Nations unies de définir le statut le plus approprié pour le territoire kosovar, le diplomate finlandais Martti Ahtisaari, affirmait que la seule solution pour assurer la viabilité économique et politique était l'indépendance. Il déclarait aussi que, pour une période transitoire, le Kosovo soit placé sous la «supervision» d'un représentant international délégué par l'Union européenne et soutenu par l'OTAN, qui assurait le volet militaire (la KFOR), et l'Union européenne, le domaine civil. Il proposait aussi que le Kosovo devienne un État multiethnique  et que les groupes minoritaires aient une représentation garantie à l'Assemblée nationale, où leurs représentants devraient approuver en majorité les mesures qui les concernent. Les dirigeants politiques du Kosovo ont donné leur appui à ce scénario, mais les autorités serbes ont opposé une fin de non-recevoir. Les Serbes du Kosovo craignent n'avoir plus rien à faire dans la région si ce plan se réalisait. En cas de partition, les Serbes partiraient d'eux-mêmes ou seraient chassés, voire tués. Le scénario inverse pourrait se produire pour les Albanais qui vivent au nord de la Serbie, ce qui reléguerait aux oubliettes toute possibilité d'État multiethnique.

7 L'indépendance du Kosovo

Après des années de négociations infructueuses entre la Serbie et le Kosovo, la province serbe a, le 17 février 2008, fini par déclarer unilatéralement son indépendance, avec l'appui des grandes puissances. La Serbie a évidemment considéré comme nulle et illégale la proclamation d’indépendance de sa province. Mais que peut-elle y faire?

De plus, le 22 juillet 2010, la Cour internationale de justice de La Haye a tranché dans le cas de la déclaration d'indépendance du Kosovo. La Cour a conclu que l'adoption de la déclaration d'indépendance du 17 février 2008 n'a violé ni le droit international général, ni la résolution 1244 (1999) du Conseil de sécurité, ni le cadre constitutionnel. Évidemment, la nouvelle a été accueillie avec allégresse au Kosovo, mais à Belgrade les dirigeants serbes se sont montrés amers. Les dirigeants ont affirmé qu'ils ne reconnaîtraient «jamais» l'indépendance du Kosovo qu'ils considèrent comme leur province méridionale. En fait, la Cour ne s'est pas demandé si le Kosovo avait le droit de déclarer unilatéralement son indépendance, elle s'est plutôt demandé s'il fallait condamner le Kosovo ou en prendre acte.  Bref, rien dans le droit international n'empêche d'en prendre acte, donc de la reconnaître.

Au lendemain de la déclaration de l'indépendance par les autorités kosovares et de l'entrée en vigueur d'une nouvelle Constitution le 15 juin 2008, le mandat de la MINUK fut considérablement modifié en profondeur, de même que sa configuration, et son effectif a été réduit en conséquence.

Depuis, la MINUK s'est donné comme objectif de promouvoir la sécurité, la stabilité et le respect des droits de l'Homme au Kosovo grâce au dialogue qu'elle entretient avec toutes les communautés au Kosovo, ainsi qu'avec les autorités de Pristina et de Belgrade. Il faut aussi inclure la Mission «État de droit» menée par l'Union européenne au Kosovo (EULEX), l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Pendant ce temps, la KFOR est restée sur le terrain afin d'assurer la présence de forces de sécurité nécessaire au Kosovo. Les effectifs militaires sont originaires de l'Espagne, de la Norvège, de la Pologne, de la République tchèque, de la Roumanie, de la Turquie et de l'Ukraine. Parmi le personnel de police, figurent l'Allemagne, le Ghana, l'Italie, le Pakistan, la Roumanie, la Turquie et l'Ukraine.

Le nouveau drapeau du Kosovo, adopté le 17 février 2008, représente une carte du Kosovo sur un fond bleu (l'Union européenne) entouré de six étoiles jaune. La couleur jaune rappelle la forme du Kosovo, alors que les six étoiles blanches symbolisent les six principales communautés ethniques du pays: la majorité albanaise et cinq minorités (Serbes, Bosniaques, Tsiganes «égyptiens», Gorans et Turcs).

Cependant, le gouvernement du Kosovo n'exerce pas un contrôle complet sur tout le pays. La partie nord, dont la population est majoritairement d'origine serbe (plus de 90 %), demeure encore sous contrôle de la Serbie: ce sont les communes de Leposavić/Leposaviq (18 600 hab.), de Zvečan/Zveçan (17 000 hab.) et de Zubin Potok/Zubin Potoku (14 900 hab.). Chacune de ces trois communes comptent plusieurs municipalités: 35 pour Zvečan/Zveçan, 28 pour Zubin Potok/Zubin Potoku et 72 pour Leposavić/Leposaviq.

De plus, les Serbes du nord du Kosovo demandent leur rattachement à la Serbie; ils ne reconnaissant pas l'indépendance ni l'autorité de la république du Kosovo. La Serbie continue d'administrer le territoire. La Constitution du Kosovo et le plan Ahtisaari prévoient la création de dix communes à majorité serbe au sein du Kosovo pour mieux représenter la minorité serbe qui constitue environ 7 % de la population totale.

À l'heure actuelle, la situation économique du Kosovo semble disparate. Le Nord, région située près de la Serbie, est réputé être la plus riche du Kosovo, alors que le Sud est généralement pauvre, sans industrie, vivant d'une maigre agriculture, peu concurrentielle par rapport à celle du Monténégro et de la Serbie. Que ce soit au point de vue de l'économie, de la politique, de la sécurité, de l'État de droit ou de coexistence pacifique entre les ethnies, le Kosovo semble avoir encore beaucoup de progrès à faire pour devenir un État viable. La «démocratie multiethnique» préconisée par les missions de l'Onu apparaît encore loin d'être acquise après quelques années d'indépendance du Kosovo.

Les problèmes sont encore nombreux au Kosovo. D'abord, le Kosovo n’exerce sa pleine souveraineté sur son territoire. Il n'est membre d'aucune grande organisation internationale. Il n’entretient pas de relations formelles ni avec l’Union européenne ni avec l’Otan, lesquels ne considèrent pas le Kosovo comme un État. Le rapprochement du Kosovo avec l'Union européenne est freiné par la position de certains États membres — l'Espagne, Chypre, la Grèce, la Roumanie et la Slovaquie — qui n'ont pas reconnu son indépendance, de peur soulever des réactions nationalistes dans leur propre pays. Non seulement le Kosovo possède le plus haut taux de chômage d'Europe, mais ses citoyens cherchent par tous les moyens à fuir leur pays. Depuis la proclamation de l’indépendance, les dirigeants politiques ont déçu les attentes du peuple kosovar, qui rêvait sans doute d’un avenir meilleur. Ils sont soupçonnés de fraude électorale, de manipulation et d’implication dans la corruption et le crime organisé. De son côté, l'importante présence internationale ne semble pas avoir contribué à rendre le Kosovo moins corrompu. Le Kosovo risque de rester, encore pendant des années, dans cette situation dans laquelle l’a plongée la communauté internationale.

Dernière mise à jour: 12 déc. 2015

 

Kosovo

 

1. Généralités

 

2. Données historiques

 

3. Politiques linguistiques yougoslaves

 

4. Politiques linguistiques depuis l'indépendance

 

5. Application de la politique linguistique

6. Bibliographie
 

     

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