Une idéologie linguistique

Serbe, monténégrin, croate et bosniaque: quatre langues en une !


1 Le serbo-croate

Le terme «serbo-croate» est relativement récent: il est apparu au milieu du XIXe siècle. Il désignait la langue parlée par les Serbes et les Croates. À cette époque, l'écrivain serbe Vuk Karadžić (1787-1864) œuvrait pour imposer la langue parlée comme langue littéraire et créer un alphabet adapté à la langue serbe. Avec l'aide du linguiste slovène Jernej Kopitar, Karadžic élabora une langue littéraire serbe moderne en réformant l'alphabet cyrillique du russe utilisé jusque là par les Serbes, en respectant le principe phonétique «un son / une lettre», seule la longueur des voyelles n'étant pas reproduite. Il réforma ainsi l'orthographe et traduisit en 1847 le Nouveau Testament en langue populaire, puis publia plusieurs écrits ethnographiques et historiques. L'alphabet serbe moderne devient l'écriture officielle de la Serbie en 1868.

De son côté, l'écrivain croate Ljudevit Gaj (1809-1872) se consacra à partir de 1830 au renouveau de la culture croate et publia à Zagreb le premier journal croate, avec un supplément littéraire. Suivant l'exemple de Vuk Karadžić en Serbie, Gaj contribua à l'adoption de la réforme orthographique du croate avec l'alphabet latin et choisit d'édifier une langue littéraire basée sur les parlers štokaviens-jekaviens. Comme pour le serbe, chaque lettre latine avait sa contrepartie en cyrillique et vice-versa.

Bref, les deux réformateurs serbe et croate jetèrent les fondations de la future langue commune, le serbo-croate, dont différentes variantes sont parlées en Serbie, au Monténégro, en Bosnie-Herzégovine et en Croatie. Cette correspondance entre les deux langues permit éventuellement d'écrire le serbe en caractères latins et le croate en cyrillique. Dans les faits, les Serbes privilégièrent l'alphabet cyrillique; les Croates, l'alphabet latin. L'alphabet utilisé en croate fut désigné par gajica après nom de Ljudevit Gaj.

Français Serbe (iékavien) Croate Bosniaque
«point tačka točka tačka
«correct tačno / točno točno tačno
«municipalité opština općina općina
«prêtre sveštenik svećenik svećenik
«élève» (masc.) student student student
«élève» (fém.) studentkinja studentica studentica
«professeur» profesor profesor profesor
«professeure» profesorka profesorica profesorica
«traducteur» prevodilac prevoditelj prevodilac
«assemblée» skupština skupština skupština
«huile» ulje ulje ulje

En principe, les Bosniaques (ou Musulmans), les Serbes, les Monténégrins et les Croates parlent tous le serbo-croate. Le serbo-croate des Bosniaques et des Croates s’écrit avec l'alphabet latin, alors que celui des Serbes est en alphabet cyrillique. Ces différences d'écriture résultent en grande partie du mode de christianisation des deux peuples: la plupart des Croates ont été christianisés par l'Église catholique romaine, tandis que les Serbes le furent par l'Église byzantine dite orthodoxe.

L’héritage catholique a favorisé l’alphabet latin avec le CROATE, le POLONAIS, le TCHÈQUE, le SLOVAQUE, le SLOVÈNE et le SORABE. L’héritage du monde orthodoxe a favorisé l’alphabet cyrillique avec le SERBE, le RUSSE, le BIÉLORUSSE, l’UKRAINIEN, le BULGARE et le MACÉDONIEN.

À l’époque de la République socialiste fédérative de Yougoslavie, le serbo-croate (comme on l’appelait à Belgrade) ou le croato-serbe (comme on l’appelait à Zagreb) constituait une seule et unique langue. Sur le plan strictement linguistique, les Bosniaques, les Serbes et les Croates (sans oublier les Monténégrins du Monténégro) parlent encore aujourd'hui des variantes régionales d’une même langue, soit le serbo-croate, mais l'idéologie guerrière et l’épuration ethnique ont fini par toucher la langue.

Aujourd'hui, il est d'usage d'employer le sigle BCMS pour désigner le serbo-croate, lequel reprend les initiales des termes bosniaque, croate, monténégrin et serbe, et est censé représenter davantage tous les locuteurs de ces variantes. Ceux-ci ne parlent plus le serbo-croate, mais le BCMS, surtout en Bosnie-Herzégovine. C'est le Tribunal international de la Haye qui a trouvé ce sigle (à l'origine BCS) devant l'impossibilité de trouver un nom à la langue commune des Bosniens, des Croates et des Serbes. À la suite de l'indépendance du Monténégro, on ajouta le M pour obtenir BCMS.

2 La purification linguistique

Persuadés qu’une nation doit disposer de sa propre langue, les Serbes, les Croates, les Monténégrins et les Bosniaques «purifient» leur variété linguistique des «impuretés» des autres, c’est-à-dire de tout apport extérieur: c’est présentement la grande lessive linguistique dans les Balkans! Un «vrai» Croate, un «vrai» Serbe, etc., doit se garder d’utiliser les «mauvais» régionalismes (ceux des autres). Aujourd’hui, un simple mot peut provoquer les pires soupçons! Pourtant, les similitudes entre les trois «langues» sont beaucoup plus nombreuses que les différences. Par exemple, lorsqu’un Bosniaque désire un café dans un restaurant, il demande un [kahva] (avec un h aspiré), un Serbe commande un [kafa], alors qu’un Croate réclame un [kava]. Dans la vie quotidienne, les différences au plan phonétique ne vont guère plus loin. Dans le vocabulaire, les enfants croates apprennent à l’école, par exemple, qu’un avion ne se dit plus avion (trop serbo-yougoslave) mais zrakoplov, littéralement «chose flottant dans l’air», en croate.

Toutefois, les nouveaux usages linguistiques, surtout lexicaux, ne sont pas encore acquis par tous, car les innombrables synonymes locaux mêlent tout le monde, mais les germes de la purification linguistique sont présents. Les communicateurs de la radiotélévision, les politiciens, les patrons, les professeurs, les vendeurs, voire les simples passants, ont tendance à corriger avec fermeté ceux qui utilisent une prononciation ou un mot jugé «étranger», c’est-à-dire, selon le cas, croate, serbe ou bosniaque. Les Serbes, qui ont la certitude de parler la «vraie langue», estiment que les Croates, les Bosniaques et les Monténégrins parlent tous le serbe, et que le croate, le bosniaque (le serbo-croate des Musulmans) et le monténégrin ne sont que des «dialectes du serbe». Puis virent le jour des «dictionnaires de différences». Par exemple, en 1999, plusieurs universités européennes reçurent gracieusement le Dictionnaire différentiel des langues serbe et croate ("Rječnik diferencijal Srbije i Hrvatske"). C'est dans cette idéologie que le Croate Miro Kacic publia en 2000 Hrvatski i srpski. Krivotvorine i zablude (en traduction française: "Le croate et le serbe - Falsifications et désillusions");  Kacic fait étalage des différences entre le serbe et le croate. Évidemment, de multiples livres de grammaire et des dictionnaires unilingues croates ont été aussi publiés.

En somme, le nationalisme a gagné la langue! Le serbo-croate est maintenant considéré comme une «langue morte» et les citoyens de l’ex-Yougoslavie peuvent communiquer désormais en quatre langues: en serbe, en croate, en bosniaque et en monténégrin. Quand le nationalisme gagne la langue, celle-ci passe d’un moyen de communication à un instrument d’identification, sinon un instrument de division! Si le serbo-croate était jadis le symbole de l'ex-Yougoslavie, la langue serbe est devenue à présent le symbole de la seule Serbie.

3 Quatre langues en une seule !

Évidemment, en Bosnie-Herzégovine comme partout en ex-Yougoslavie (Croatie, Serbie et Monténégro), on ne parle plus du «serbo-croate» comme langue, mais du serbe, du croate, du monténégrin (au Monténégro) ou du bosniaque considérés désormais comme des langues distinctes. Si l'idéologie nationaliste en a fait des langues différentes, la réalité linguistique est restée la même: il s'agit de la même langue.  L’écriture cyrillique des Serbes et des Monténégrins reste difficile pour les Croates et les Musulmans, qui utilisent l’alphabet latin, mais l’intercompréhension demeure encore presque parfaite à l’oral.

Précisons que, dans les faits, l'écriture utilisée en Serbie et au Monténégro est en principe le cyrillique, mais l'alphabet latin est aussi appris à l'école, de sorte que les deux alphabets sont employés plus ou moins simultanément. Bien entendu, le croate est devenu la langue officielle de la république de Croatie, alors que le serbe est reconnu comme la langue officielle de la république de Serbie. Dans l’actuelle Bosnie-Herzégovine, l’usage est de reconnaître officiellement trois langues officielles: le bosniaque, le croate et le serbe. En fait, il faut le préciser, c’est, selon la localité, le bosniaque OU le croate OU le serbe, jamais les trois en même temps. Au Monténégro, on parle le monténégrin qui correspond presque intégralement au serbe, seul le mot étant changé. Bien sûr, il existe de légères différences entre la variété serbe et la variété monténégrine. Par exemple, un Serbe appellera son grand-père «ded», alors que le Monténégrin préférera «djed». Encore une fois, ces appellations différentes ne changent rien au fait qu’il s’agit toujours de la même langue.

Mais le serbe connaît deux grandes variantes: l'ékavien est la variante serbe parlée dans la plupart des régions de la république de Serbie, alors que l’iékavien est la variante serbe en usage au Monténégro et dans la partie occidentale de la Serbie jouxtant la Bosnie, mais aussi en Bosnie-Herzégovine et dans certaines régions de la Croatie, notamment à Zagreb, la capitale.

Français Ékavien (Serbie) Iékavien (Monténégro) Ikavien (Croatie)
«vent» vetar vjetar vitar
«lait» mleko mlijeko mliko
«vouloir» hteti htjeti htiti
«flèche» strela strijela strila

En 1954, lors de l'Accord de Novi Sad ("Novi Sad Agreement" ou en croate: "Novosadski dogovor"; en serbe: "Новосадски договор"), le serbo-croate avait été proclamé comme «langue unique avec deux variantes égales». Parmi les «conclusions» de l'accord, il était convenu que les Serbes, les Croates et les Monténégrins partageaient une langue unique avec deux variantes égales qui se sont développées autour de Zagreb (ouest) et de Belgrade (Est). Officiellement, le nom de la langue doit faire référence à ses deux éléments constitutifs : à la fois «serbe» et «croate». Les alphabets romain et cyrillique devaient avoir un statut égal, et les Serbes et les Croates devaient apprendre les deux alphabets à l'école. Les deux variantes, l'ijekavien et l'ékavien, avaient un statut égal à tous les égards. La Matica srpska, société littéraire, culturelle et scientifique de Serbie, devait coopérer avec la Matica Hrvatska, société croate équivalente, dans la production d'un nouveau dictionnaire de la langue commune. La composition d'une commission de terminologie devait être décidé par les universités de Zagreb, de Belgrade et de Sarajevo, ainsi que par les académies de Zagreb et de Belgrade, la Matica Hrvatska et la Matica srpska. Les textes officiels de l'ancienne Yougoslavie étaient ainsi tous rédigés en serbo-croate. Néanmoins, chacune des républiques conservait sa variété régionale, surtout orale, puisque l'écrit était pratiquement identique partout, hormis l'alphabet cyrillique pour les uns et l'alphabet latin pour les autres. 

En 1967, ce fut la Déclaration sur le nom et la situation de la langue littéraire croate (en croate: Deklaracija o nazivu i položaju hrvatskog književnog jezika) publiée par les universités croates qui préconisaient la diffusion des textes provenant des organismes fédéraux «dans les quatre langues littéraires des peuples yougoslaves»: le serbe, le croate, le slovène et le macédonien.

En 1998, des universitaires serbes ont publié la Déclaration sur la langue serbe ("Изјава о српском језику") Ce texte reprenait une idéologie fort défendue au XIXe siècle, notamment par Vuk Karadčić (1849), qui affirmait que le serbe était «la langue indivisible» de tous les Serbes «des trois religions»: les orthodoxes, les musulmans et les catholiques, c'est-à-dire tous les usagers de la variété du stokavien. La Déclaration conteste la «véritable appartenance ethnique» des Bosniaques et de la moitié des Croates, ainsi que les différentes appellations de croate, bosniaque, monténégrin, etc. Tous les locuteurs de ces langues seraient en fait «des Serbes qui s'ignorent» et ils «parlent le serbe sans le savoir».

Pour terminer sur cet aspect hautement controversé, il semble pertinent de citer ces propos du grand écrivain croate Miroslav Krleza : «Le croate et le serbe sont la même langue que les Croates nomment le croate; et les Serbes, le serbe.» De fait, aucun des nouveaux pays issus de l'ex-Yougoslavie n'a repris le terme jadis officiel de serbo-croate.  Dans tous les textes officiels, on utilise serbe, croate, bosniaque ou monténégrin.

4 Le cas du bosniaque

Le bosniaque (bošnjački) semble une création datant du lendemain des «accords de Dayton». Comme pour le serbe et le croate, c'est une idéologie qui prétend rendre le bosniaque différent du serbe. En fait, les différences réelles proviennent de l'emploi de mots turcs (les «turquismes») beaucoup plus présents dans le bosniaque que dans le serbe ou le croate. Ainsi, les turquismes, jadis honnis, vont probablement se développer pour faire de la langue un nouveau symbole d'identité.

Français Bosniaque Croate Serbe
«facile» lahko lako lako
«mou» mehko meko meko
«café» kahva kava kafa

La langue bosniaque a généralement privilégié les formes de la variété croate: par exemple, le mot tabac se dit «duhan» en bosniaque et en croate, mais «duvan» en serbe; le verbe cuisiner se dit «kuhati» (bosniaque et croate) par opposition à «kuvati» (serbe). On observe qu'il existe des variantes phonétiques: un [h] en bosniaque et en croate, pour un [v] en serbe. Il en résulte que les linguistes bosniaques ont introduit le phonème [h] dans beaucoup de mots pour en faire une particularité distincte du bosniaque (voir le tableau de gauche) par rapport au serbe et au croate.

Par ailleurs, si les Croates réussissent jusqu’à un certain point à «déserbiser» leur langue et les Serbes à la «décroatiser», la manœuvre s’avère plus difficile, voire impossible, pour les Musulmans de Bosnie-Herzégovine, car «leur langue» est le résultat de la fusion de toutes les variantes linguistiques de l’ex-Yougoslavie. Le jour où les Bosniaques tenteront d’éliminer systématiquement les mots croates et serbes de leur langue (bosniaque), il est fort probable qu’il ne leur restera plus que quelques expressions locales, devenues argotiques. Cela étant dit, quand il n'est pas possible de trouver une authentique solution bosniaque aux mots serbes en usage dans leur langue, les linguistes bosniaques tendent à choisir un mot croate (moins répréhensible!) ou turc; les linguistes serbes choisiront plutôt un mot russe, alors que les linguistiques croates opteront pour un mot polonais ou tchèque. C’est en ce sens qu’on a pu parler de la «grande lessive linguistique» dans les Balkans!

Pour revenir à la langue bosniaque, on pourrait même dire que, parce que ses locuteurs sont le résultat des nombreux mélanges de l’ex-Yougoslavie (cf. la cohabitation linguistique et les mariages mixtes entre orthodoxes, musulmans et catholiques), ils parlent «le plus authentique serbo-croate des Balkans», leur variété linguistique restant presque impossible à «déserbiser» et à «décroatiser» tout à la fois.

À l'heure actuelle, la communauté musulmane s'efforce de restaurer une «langue bosniaque» autonome par rapport au croate et au serbe, sans doute avec le secret désir de l'imposer un jour aux deux autres communautés. Mais cela reste plus de l'ordre des souhaits politiques que de la réalité linguistique, sociale et culturelle. Bref, depuis la proclamation et la reconnaissance de l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine (1992), la situation linguistique est loin d'être claire. Pour ajouter à la confusion, on parle aussi de bosnien (bosanski) au lieu du bosniaque  (bošnjački) pour désigner la langue. La Constitution bosnienne de 1990 admettait que la langue du pays pouvait être appelée indifféremment par les trois noms: serbo-croate, bosniaque et bosnien. En Bosnie, tout ce qui auparavant était appelé serbo-croate est dorénavant appelé bosniaque ou bosnien, sinon on se contente du sigle BCS.

5 Les «vraies» minorités linguistiques

En somme, on doit admettre que les véritables minorités linguistiques des Balkans sont les quelques milliers de Tsiganes (Roms) et de Turcs. Pour ce qui est des Serbes, des Croates et des Bosniaques, il s’agit plutôt de minorités culturelles. En Bosnie-Herzégovine, c’est moins la religion elle-même qui fait la différence ethnique que la culture socio-historique qui en découle. Ce ne sont pas les convictions religieuses d’un Bosniaque qui en font avant tout un musulman, mais sa culture collective élaborée au cours de quatre siècles d’histoire. Par analogie, les Britanniques, les Américains et les Canadiens anglais peuvent parler l’anglais (avec leurs variantes locales), mais ils constituent des peuples néanmoins différents. Il en est ainsi pour les Bosniaques, les Croates et les Serbes, bien que, contrairement aux Britanniques, aux Américains et aux Canadiens, ils vivent en principe dans le même pays, la Bosnie-Herzégovine. Bref, les Bosniens sont aux prises avec de sérieux problèmes d'identité.

Dernière mise à jour: 14 déc. 2015  

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