Une idéologie linguistique ?

Quatre langues en une : serbe, monténégrin, croate et bosniaque !


1 Le serbo-croate

Le terme «serbo-croate» est relativement récent: il est apparu au milieu du XIXe siècle. Il désignait la langue parlée par les Serbes et les Croates. À cette époque, l'écrivain serbe Vuk Karadžić (1787-1864) œuvrait pour imposer la langue parlée comme langue littéraire et créer un alphabet adapté à la langue serbe. Avec l'aide du linguiste slovène Jernej Kopitar, Karadžic élabora une langue littéraire serbe moderne en réformant l'alphabet cyrillique du russe utilisé jusque là par les Serbes, en respectant le principe phonétique «un son / une lettre», seule la longueur des voyelles n'étant pas reproduite. Il réforma ainsi l'orthographe et traduisit en 1847 le Nouveau Testament en langue populaire, puis publia plusieurs écrits ethnographiques et historiques. L'alphabet serbe moderne devient l'écriture officielle de la Serbie en 1868.

De son côté, l'écrivain croate Ljudevit Gaj (1809-1872) se consacra à partir de 1830 au renouveau de la culture croate et publia à Zagreb le premier journal croate, avec un supplément littéraire. Suivant l'exemple de Vuk Karadžić en Serbie, Gaj contribua à l'adoption de la réforme orthographique du croate avec l'alphabet latin et choisit d'édifier une langue littéraire basée sur les parlers štokaviens-jekaviens. Comme pour le serbe, chaque lettre latine avait sa contrepartie en cyrillique et vice-versa.

Bref, les deux réformateurs serbe et croate jetèrent les fondations de la future langue commune, le serbo-croate, dont différentes variantes sont parlées en Serbie, au Monténégro, en Bosnie-Herzégovine et en Croatie. Cette correspondance entre les deux langues permit éventuellement d'écrire le serbe en caractères latins et le croate en cyrillique. Dans les faits, les Serbes privilégièrent l'alphabet cyrillique; les Croates, l'alphabet latin. L'alphabet utilisé en croate fut désigné par gajica après nom de Ljudevit Gaj.

En principe, les Bosniaques (ou Musulmans dans l'ex-Yougoslavie), les Serbes, les Monténégrins et les Croates parlent tous le serbo-croate. Le serbo-croate des Bosniaques et des Croates s’écrit avec l'alphabet latin, alors que celui des Serbes et des Monténégrins est en alphabet cyrillique, mais il peut néanmoins s'écrire avec l'alphabet latin. Ces différences d'écriture ou d'alphabet résultent en grande partie du mode de christianisation des deux peuples: la plupart des Croates ont été christianisés par l'Église catholique romaine, tandis que les Serbes et les Monténégrins le furent par l'Église byzantine dite orthodoxe.

L’héritage catholique a favorisé l’alphabet latin avec le croate, le polonais, le tchèque, le slovaque, le slovène,  le sorabe et le cachoube (Pologne). L’héritage du monde orthodoxe a favorisé l’alphabet cyrillique avec le serbe, le monténégrin, le russe, le biélorusse, l'ukrainien, le bulgare, le ruthène et le macédonien. Notons que le serbe et le monténégrin s'écrivent aussi bien avec l'alphabet cyrillique qu'avec l'alphabet latin, mais la tendance actuelle avec la mondialisation est d'employer davantage l'alphabet latin.
On considérait à la fois similaires et distincts le serbo-croate des Serbes et le croato-serbe des Croates, le cas du bosniaque étant plus près du croate que du serbe, tandis que le monténégrin étant plus proche du serbe. Cependant, dans tous les cas, l'intercompréhension était aisée en dépit de la différences des alphabets entre les variantes linguistiques. Il faut aussi préciser que, pour ses locuteurs, le terme de «serbo-croate» n'a jamais désigné une langue aussi homogène que, par exemple, le français, l'anglais ou l'allemand.
  La carte ci-contre illustre la répartition géographique de la langue serbo-croate sous les appellations suivantes: serbe, croate, bosniaque (ou bosnien) et monténégrin. C'est principalement en Bosnie-Herzégovine qu'on trouve les trois variantes de façon significative: le serbe dans la RS, le croate et le bosniaque dans la FBiH.  

À l’époque de la République socialiste fédérative de Yougoslavie, le serbo-croate (comme on l’appelait à Belgrade) ou le croato-serbe (comme on l’appelait à Zagreb) constituait une seule et unique langue. Sur le plan strictement linguistique, les Bosniaques, les Serbes, les Croates et les Monténégrins du Monténégro parlent encore aujourd'hui des variantes régionales d’une même langue, soit le serbo-croate, mais l'idéologie guerrière et l'épuration ethnique ont fini par toucher la langue.

Aujourd'hui, il est même d'usage d'employer le sigle BCMS pour désigner le serbo-croate, lequel reprend les initiales des termes bosniaque, croate, monténégrin et serbe, et est censé représenter davantage tous les locuteurs de ces variantes. Ceux-ci ne parlent plus le serbo-croate, mais le BCMS, surtout en Bosnie-Herzégovine. C'est le Tribunal international de la Haye qui a trouvé ce sigle (à l'origine BCS) devant l'impossibilité de trouver un nom à la langue commune des Bosniens, des Croates et des Serbes. À la suite de l'indépendance du Monténégro, on ajouta le M pour obtenir BCMS.

Le serbo-croate compterait 21 millions de locuteurs: Serbie (8 millions), Bosnie-Herzégovine (4,6 millions), Croatie (4,5 millions) et Monténégro (0,6 million).

2 La purification linguistique

Persuadés qu’une nation doit disposer de sa propre langue, les Serbes, les Croates, les Monténégrins et les Bosniaques «purifient» leur variété linguistique des «impuretés» des autres, c’est-à-dire de tout apport extérieur: c’est présentement la grande lessive linguistique dans les Balkans!

Français Serbe (iékavien) Croate Bosniaque Monténégrin
point tačka točka tačka tačka
correct tačno / točno točno tačno tačno
municipalité opština općina općina opština
prêtre sveštenik svećenik svećenik sveštenik
élève (masc.) student student student student
élève (fém.) studentkinja studentica studentica studentkinja
professeur profesor profesor profesor profesor
professeure profesorka profesorica profesorica profesorica
traducteur prevodilac prevoditelj prevodilac prevodilac
assemblée skupština skupština skupština skupština
huile ulje ulje ulje ulje
Il faut montrer son patriotisme linguistique en se gardant d’utiliser les «mauvais» régionalismes, c'est-à-dire ceux des autres. Aujourd’hui, un simple mot peut provoquer les pires soupçons! Pourtant, les similitudes entre les trois «langues» sont beaucoup plus nombreuses que les différences. Par exemple, lorsqu’un Bosniaque désire un café dans un restaurant, il demande un [kahva] (avec un h aspiré), un Serbe commande un [kafa], alors qu’un Croate réclame un [kava].

Dans la vie quotidienne, les différences au plan phonétique ne vont guère plus loin. Dans le vocabulaire, les enfants croates apprennent à l’école, par exemple, qu’un avion ne se dit plus avion (trop serbo-yougoslave) mais zrakoplov, littéralement «chose flottant dans l’air», en croate. Le tableau de gauche montre les grandes similitudes entre les mots. D'ailleurs, les personnes qui ont conscience de parler une «langue commune» disent maintenant naš jezik, ce qui signifie «notre langue».

Évidemment, les nouveaux usages linguistiques, surtout lexicaux, ne sont pas encore acquis par tous, car les innombrables synonymes locaux mêlent tout le monde, mais les germes de la purification linguistique sont présents. Les communicateurs de la radiotélévision, les politiciens, les patrons, les professeurs, les vendeurs, voire les simples passants, ont tendance à corriger avec fermeté ceux qui utilisent une prononciation ou un mot jugé «étranger», c’est-à-dire, selon le cas, croate, serbe ou bosniaque. Les Serbes, qui ont la certitude de parler la «vraie langue», estiment que les Croates, les Bosniaques et les Monténégrins parlent tous le serbe, et que le croate, le bosniaque (le serbo-croate des musulmans) et le monténégrin ne sont que des «dialectes du serbe». Puis virent le jour des «dictionnaires de différences». Par exemple, en 1999, plusieurs universités européennes reçurent gracieusement le Dictionnaire différentiel des langues serbe et croate ("Rječnik diferencijal Srbije i Hrvatske"). C'est dans cette idéologie que le Croate Miro Kacic publia en 2000 Hrvatski i srpski. Krivotvorine i zablude (en traduction française: "Le croate et le serbe - Falsifications et désillusions");  le linguiste Kacic fait étalage des différences entre le serbe et le croate. Évidemment, de multiples livres de grammaire et des dictionnaires unilingues croates ont été aussi publiés.

En somme, le nationalisme a gagné la langue! Le serbo-croate est maintenant considéré comme une «langue morte» et les citoyens de l’ex-Yougoslavie peuvent communiquer désormais en quatre langues: en serbe, en croate, en bosniaque et en monténégrin. Quand le nationalisme gagne la langue, celle-ci passe d’un moyen de communication à un instrument d’identification, sinon un instrument de division! Si le serbo-croate était jadis le symbole de l'ex-Yougoslavie, la langue serbe est devenue à présent le symbole de la seule Serbie.

3 Quatre langues en une seule !

Aujourd'hui, en Bosnie-Herzégovine comme partout en ex-Yougoslavie (Croatie, Serbie et Monténégro), on ne parle plus du «serbo-croate» comme langue, mais du serbe, du croate, du monténégrin (au Monténégro) ou du bosniaque considérés désormais comme des langues distinctes. Si l'idéologie nationaliste en a fait des langues différentes, la réalité linguistique est restée inchangée : il s'agit de la même langue.  L’écriture cyrillique des Serbes et des Monténégrins demeure difficile pour les Croates et les Bosniaques, qui utilisent l’alphabet latin, mais l’intercompréhension demeure encore presque parfaite à l’oral.

Précisons que, dans les faits, l'alphabet utilisé en Serbie et au Monténégro est en principe le cyrillique, mais l'alphabet latin est aussi appris à l'école, de sorte que les deux alphabets sont employés plus ou moins simultanément, bien leur gouvernement respectif privilégie le cyrillique. Aujourd'hui, le croate est devenu la langue officielle de la république de Croatie, alors que le serbe est reconnu comme la langue officielle de la république de Serbie. Dans l’actuelle Bosnie-Herzégovine, l’usage est de reconnaître officiellement trois langues officielles: le bosniaque, le croate et le serbe. En fait, il faut le préciser, c’est, selon la localité, le bosniaque OU le croate OU le serbe, jamais les trois en même temps. Au Monténégro, on parle le monténégrin qui correspond presque intégralement au serbe, seul le nom de la langue étant changé. Bien sûr, il existe de légères différences entre la variété serbe et la variété monténégrine. Par exemple, un Serbe appellera son grand-père «ded», alors que le Monténégrin préférera «djed». Encore une fois, ces appellations différentes ne changent rien au fait qu’il s’agit toujours de la même langue.

Mais le serbe connaît deux grandes variantes: l'ékavien est la variante serbe parlée dans la plupart des régions de la république de Serbie, alors que l’iékavien est la variante serbe en usage au Monténégro et dans la partie occidentale de la Serbie jouxtant la Bosnie, mais aussi en Bosnie-Herzégovine et dans certaines régions de la Croatie, notamment à Zagreb, la capitale.

Français Ékavien (Serbie) Iékavien (Monténégro) Ikavien (Croatie)
«vent» vetar vjetar vitar
«lait» mleko mlijeko mliko
«vouloir» hteti htjeti htiti
«flèche» strela strijela strila

En 1954, lors de l'Accord de Novi Sad ("Novi Sad Agreement" ou en croate: "Novosadski dogovor"; en serbe: "Новосадски договор"), le serbo-croate avait été proclamé comme «langue unique avec deux variantes égales». Parmi les «conclusions» de l'accord, il était convenu que les Serbes, les Croates et les Monténégrins partageaient une langue unique avec deux variantes égales qui se sont développées autour de Zagreb (ouest) et de Belgrade (Est). Officiellement, le nom de la langue doit faire référence à ses deux éléments constitutifs : à la fois «serbe» et «croate». Les alphabets romain et cyrillique devaient avoir un statut égal, et les Serbes et les Croates devaient apprendre les deux alphabets à l'école. Les deux variantes, l'ijekavien et l'ékavien, avaient un statut égal à tous les égards. La Matica srpska, société littéraire, culturelle et scientifique de Serbie, devait coopérer avec la Matica Hrvatska, société croate équivalente, dans la production d'un nouveau dictionnaire de la langue commune. La composition d'une commission de terminologie devait être décidé par les universités de Zagreb, de Belgrade et de Sarajevo, ainsi que par les académies de Zagreb et de Belgrade, la Matica Hrvatska et la Matica srpska. Les textes officiels de l'ancienne Yougoslavie étaient ainsi tous rédigés en serbo-croate. Néanmoins, chacune des républiques conservait sa variété régionale, surtout orale, puisque l'écrit était pratiquement identique partout, hormis l'alphabet cyrillique pour les uns et l'alphabet latin pour les autres. 

En 1967, ce fut la Déclaration sur le nom et la situation de la langue littéraire croate (en croate: Deklaracija o nazivu i položaju hrvatskog književnog jezika) publiée par les universités croates qui préconisaient la diffusion des textes provenant des organismes fédéraux «dans les quatre langues littéraires des peuples yougoslaves»: le serbe, le croate, le slovène et le macédonien.

En 1998, des universitaires serbes ont publié la Déclaration sur la langue serbe ("Изјава о српском језику") Ce texte reprenait une idéologie fort défendue au XIXe siècle, notamment par Vuk Karadčić (1849), qui affirmait que le serbe était «la langue indivisible» de tous les Serbes «des trois religions»: les orthodoxes, les musulmans et les catholiques, c'est-à-dire tous les usagers de la variété du stokavien. La Déclaration conteste la «véritable appartenance ethnique» des Bosniaques et de la moitié des Croates, ainsi que les différentes appellations de croate, bosniaque, monténégrin, etc. Tous les locuteurs de ces langues seraient en fait «des Serbes qui s'ignorent» et ils «parlent le serbe sans le savoir».

De plus, du fait de la standardisation du serbo-croate sous le régime yougoslave, le serbe fait partie des rares langues à s'écrire indifféremment dans deux alphabets. Le latin et le cyrillique étaient maîtrisés par tous en Yougoslavie. Depuis la dissolution de ce pays, le Monténégro s’est éloigné du serbe en ajoutant deux lettres à son alphabet, ce qui contribue à la différencier du serbe. En Croatie, les enfants croates n'apprennent plus que l’écriture latine : la seule mention d’un retour à l’apprentissage du cyrillique à l'école a pour effet de provoquer de houleux débats.

Pour terminer sur cet aspect hautement controversé, il semble pertinent de citer ces propos du grand écrivain croate Miroslav Krleza : «Le croate et le serbe sont la même langue que les Croates nomment le croate; et les Serbes, le serbe.» De fait, aucun des nouveaux pays issus de l'ex-Yougoslavie n'a repris le terme jadis officiel de serbo-croate.  Dans tous les textes officiels, on utilise serbe, croate, bosniaque ou monténégrin.

Les textes officiels de l'ancienne Yougoslavie étaient tous rédigés en serbo-croate. Néanmoins, chacune des républiques conservait sa variété régionale, surtout orale, puisque l'écrit était pratiquement identique partout, hormis l'alphabet cyrillique pour les uns et l'alphabet latin pour les autres.

4 La langue serbe

La langue serbe est officielle ou co-officielle dans trois États: la Serbie (officielle), la Bosnie-Herzégovine (co-officielle) et le Kosovo (co-officielle). Si les Serbes son majoritaires en Serbie, ils sont minoritaires en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, bien que dans le cas de la Bosnie-Herzégovine la configuration des cantons fait en sorte que le serbe est localement une langue majoritaire.

Le serbe est également reconnu comme «langue minoritaire» en Macédoine du Nord, en Roumanie, en Croatie, en Hongrie, en Slovaquie et en République tchèque.

Il faut aussi se rendre compte que les Croates, les Bosniaques et les Monténégrins comprennent le serbe sans nécessité de traduction. Pour ce qui est des Serbes, des Croates et des Bosniaques, il s’agit plutôt de minorités culturelles. En Bosnie-Herzégovine et dans le Sandjak serbe et monténégrin, c’est moins la religion elle-même qui fait la différence ethnique que la culture socio-historique qui en découle.

5 La langue bosniaque

La langue bosniaque (bošnjački jezik) semble une création datant du lendemain des «accords de Dayton». Comme pour le serbe et le croate, c'est une idéologie qui prétend rendre le bosniaque différent du serbe. En fait, les différences réelles proviennent de l'emploi de mots turcs (les «turquismes»), arabes et persans beaucoup plus présents dans le bosniaque que dans le serbe ou le croate. Ainsi, les turquismes, jadis honnis, vont probablement se développer pour faire de la langue un nouveau symbole d'identité.

Ce ne sont pas les convictions religieuses d’un Bosniaque qui en font avant tout un musulman, mais sa culture élaborée au cours de quatre siècles d’histoire. Par analogie, les Britanniques, les Américains et les Canadiens anglais peuvent parler l’anglais (avec leurs variantes locales), mais ils constituent des peuples néanmoins différents. Il en est ainsi pour les Bosniaques, les Croates et les Serbes, bien que, contrairement aux Britanniques, aux Américains et aux Canadiens, ils vivent en principe dans le même pays, la Bosnie-Herzégovine. Bref, les Bosniens ou Bosniaques sont aux prises avec de sérieux problèmes d'identité. C'est pourquoi, les locuteurs slaves du Sud ont pris l'habitude entre eux de dire: "Naš jezik" («notre langue»).

5.1 Bošnjački ou bosanski ?

De plus, le nom même de la langue a constitué un motif de discorde chez les locuteurs concernés. Le choix en Bosnie-Herzégovine fut de faire dériver le nom de la langue officielle du nom de l’État : le terme Bosnie (Bosna en serbo-croate) entraînerait le mot bosnien et «langue bosnienne» (bosanski jezik). Par contre, dans le Sandjak, tant en Serbie qu'au Monténégro, les linguistes favorisèrent le terme bosniaque ou «langue bosniaque» (bošnjački jezik), parce qu'il dérivait du nom du peuple. L'avantage du mot bosniaque, c'est qu'il s'applique aussi bien aux locuteurs de la Bosnie-Herzégovine qu'à ceux de la Serbie et du Monténégro.

À l'heure actuelle, la communauté musulmane s'efforce de restaurer une «langue bosniaque» autonome par rapport au croate et au serbe, sans doute avec le secret désir de l'imposer un jour aux deux autres communautés. Mais cela reste plus de l'ordre des souhaits politiques que de la réalité linguistique, sociale et culturelle. Bref, depuis la proclamation et la reconnaissance de l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine (1992), la situation linguistique est loin d'être claire. Pour ajouter à la confusion, on parle aussi de bosnien (bosanski jezik) au lieu du bosniaque (bošnjački jezik) pour désigner la langue. La Constitution bosnienne de 1990 admettait que la langue du pays pouvait être appelée indifféremment par les trois noms: serbo-croate, bosniaque et bosnien. En Bosnie, tout ce qui auparavant était appelé serbo-croate est dorénavant appelé bosniaque ou bosnien, sinon on se contente du sigle BCS. Dans d'autres cas, on recourt à l'acronyme BHSCG pour Bosanski-Hrvatski-Srpski-Crnogrski qui est souvent utilisé par les organisations internationales opérant dans les Balkans.

Le mot bošnjački se prononce [bǒ-ʃɲa-tʃki], alors que bosanski se dit [bo-san-ski]. Les linguistes bosniaques donnent à leur langue le nom de bosanski jezik, ce qui correspond à «bosnien» par analogie au nom Bosanac («Bosnien»). Par contre, les linguistes serbes de Bosnie-Herzégovine opposent les termes Srbin («Serbe») à Bošnjak («Bosniaque»), ce qui implique que la langue se dit bošnjački jezik («langue bosniaque») par opposition à srpski jezik («langue serbe»). Pour ajouter à la confusion, les organisations dites «internationales», toujours plus favorables à l'anglais, ont adopté l'appellation Bosnian language correspondant à bosanski jezik ou «langue bosnienne».

5.2 Par delà les différences

Français Bosniaque Croate Serbe
«facile» lahko lako lako
«mou» mehko meko meko
«café» kahva kava kafa

Dans les faits, les différences réelles proviennent de l'emploi de l'alphabet latin en bosniaque (contre le cyrillique en serbe) et surtout le recours à des mots turcs, arabes et persans plus nombreux en bosniaque que dans le serbe ou le croate. D'ailleurs, les linguistes bosniaques eux-mêmes affirment qu'il n'y a presque pas de différences entre le serbe et le bosniaque, car la seule vraie différence réside dans le nom de la langue: bošnjački jezik («langue bosniaque») est différent de srpski jezik («langue serbe»).

C'est ainsi que se traduit la Déclaration universelle des droits de l'homme:

Croate Opća deklaracija o pravima čovjeka
Bosniaque Opća deklaracija o pravima čovjeka
Serbe Opšta deklaracija o pravima čov (j) eka
Monténégrin Univerzalna deklaracija o ljudskim pravima
Français Déclaration universelle des droits de l'homme

Si les différences dans le vocabulaire peuvent être nombreuses, elles ne portent pas atteinte à l'intercompréhension entre les locuteurs du bosniaque et ceux du serbe ou du croate. Les différences lexicales proviennent de l'histoire des peuples, c'est-à-dire des chemins divers par lesquels les influences culturelles gréco-latines ont pénétré dans les Balkans : soit par Rome, soit par Byzance, sans oublier l'apport culturo-religieux de l'islam pour les Bosniaques.

Les linguistes bosniaques et croates estiment que les différences se situent entre 5% à 10 % du lexique. Mais ce pourcentage, certes approximatif, représente en fait le nombre d’entrées dans un dictionnaire. Étant donné qu'il s’agit souvent de mots peu utilisés, leur fréquence dans un discours ou un document sera évidemment bien moindre que d'autres mots plus fréquents employés dans la vie quotidienne.  

La langue bosniaque a généralement privilégié les formes de la variété croate: par exemple, le mot tabac se dit «duhan» en bosniaque et en croate, mais «duvan» en serbe; le verbe cuisiner se dit «kuhati» (bosniaque et croate) par opposition à «kuvati» (serbe). On observe qu'il existe des variantes phonétiques: un [h] en bosniaque et en croate, pour un [v] en serbe. Il en résulte que les linguistes bosniaques ont introduit le phonème [h] dans beaucoup de mots pour en faire une particularité distincte du bosniaque (voir le tableau de gauche) par rapport au serbe et au croate. Les emprunts au turc existent aussi chez les Serbes et les Croates, sauf que ces derniers ont tendance à les minimiser tandis que les Bosniaques s'y complaisent.

Par ailleurs, si les Croates réussissent jusqu’à un certain point à «déserbiser» leur langue et les Serbes à la «décroatiser», la manœuvre s’avère plus difficile, voire impossible, pour les Bosniaques de Bosnie-Herzégovine, car «leur langue» est le résultat de la fusion de toutes les variantes linguistiques de l’ex-Yougoslavie. Le jour où les Bosniaques tenteront d’éliminer systématiquement les mots croates et serbes de leur langue (bosniaque), il est fort probable qu’il ne leur restera plus que quelques expressions locales, devenues argotiques. Cela étant dit, quand il n'est pas possible de trouver une authentique solution bosniaque aux mots serbes en usage dans leur langue, les linguistes bosniaques tendent à choisir un mot croate (moins répréhensible!) ou turc; les linguistes serbes choisiront plutôt un mot russe, alors que les linguistiques croates opteront pour un mot polonais ou tchèque. C’est en ce sens qu’on a pu parler de la «grande lessive linguistique» dans les Balkans!

Pour revenir à la langue bosniaque, on pourrait même dire que, parce que ses locuteurs sont le résultat des nombreux mélanges de l’ex-Yougoslavie (cf. la cohabitation linguistique et les mariages mixtes entre orthodoxes, musulmans et catholiques), ils parlent «le plus authentique serbo-croate des Balkans», leur variété linguistique restant presque impossible à «déserbiser» et à «décroatiser» tout à la fois.

5.3 L'intercompréhension

Rappelons-le à nouveau: quelle que soit la variante de l'ex-serbo-croate qu’ils emploient, les locuteurs serbes, monténégrins croates ou bosniaques se comprennent tous sans la moindre difficulté. On peut comprendre que le gouvernement de la Serbie ait aisément reconnu la langue bosniaque comme l'une des langues d'usage officiel. Dans cette perspective, il se trouvait à reconnaître non pas une langue minoritaire, mais une religion minoritaire, celle de l'islam dans le Sandjak. En réalité, il est facile de tomber dans l’absurde quand on exige des «traductions» d’une langue à l'autre. Le célèbre linguiste serbe Ranko Bugarski affirme à propos du serbo-croate: «La différence, c’est que chez nous ce sont les variantes qui portent un nom, tandis que l’entité globale, qui n’a plus de statut, a perdu son nom officiel.» C'est ainsi que le serbo-croate, l'entité globale, n'existe plus pour laisser la place au serbe, au croate, au monténégrin et au bosniaque.  

En réalité, le débat qui prévaut depuis les années 1990 n’a rien de linguistique, ni de scientifique, il est avant tout politique. Les politiques linguistiques des quatre États —  Bosnie-Herzégovine, Serbie, Croatie et Monténégro —  privilégient toutes les différences en les renforçant et en créant de nouvelles. Ces politiques ont pour conséquences, entre autres, de former des générations de jeunes nationalistes! Le nationalisme prend de l'expansion en introduisant une approche puriste de la langue dans les écoles et dans les médias, parce que les locuteurs, par rapport au choix des mots, sont incités à associer le «bon» mot à leur propre nation et le «mauvais mot» aux autres.

6 La Déclaration sur une langue commune (2017)

Le 30 mars 2017, plus de 200 éminents intellectuels bosniaques, croates, serbes et monténégrins, tous des linguistes, des écrivains et d'autres experts des quatre pays concernés, ont publié une déclaration sur une hypothétique langue commune parlée en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, en Serbie et au Monténégro. Le titre en français: «Déclaration sur une langue commune» ("Deklaracija o zajedničkom jeziku"). Selon les chercheurs, aucune des quatre langues étudiées ne diffère suffisamment les unes des autres pour être considérées comme des langues différentes; les locuteurs de chaque langue peuvent également se comprendre malgré les nuances régionales. C'est un exemple de «langue polycentrique», c'est-à-dire d'une langue qui s'est développé en parallèle dans différents États.

Tekst​

Suočeni s negativnim društvenim, kulturnim i ekonomskim posljedicama političkih manipulacija jezikom i aktualnih jezičnih politika u Bosni i Hercegovini, Crnoj Gori, Hrvatskoj i Srbiji, mi, doljepotpisani, donosimo:

DEKLARACIJU O ZAJEDNIČKOM JEZIKU

Na pitanje da li se u Bosni i Hercegovini, Crnoj Gori, Hrvatskoj i Srbiji upotrebljava zajednički jezik – odgovor je potvrdan.

Riječ je o zajedničkom standardnom jeziku policentričnog tipa – odnosno o jeziku kojim govori više naroda u više država s prepoznatljivim varijantama – kakvi su njemački, engleski, arapski, francuski, španjolski, portugalski i mnogi drugi. Tu činjenicu potvrđuju štokavica kao zajednička dijalekatska osnovica standardnog jezika, omjer istoga spram različitoga u jeziku i posljedična međusobna razumljivost.

Korištenje četiri naziva za standardne varijante – bosanski, crnogorski, hrvatski i srpski – ne znači da su to i četiri različita jezika.

Inzistiranje na malom broju postojećih razlika te nasilnom razdvajanju četiri standardne varijante dovodi do niza negativnih društvenih, kulturnih i političkih pojava, poput korištenja jezika kao argumenta za segregaciju djece u nekim višenacionalnim sredinama, nepotrebnih ”prevođenja” u administrativnoj upotrebi ili medijima, izmišljanja razlika gdje one ne postoje, birokratskih prisila, kao i cenzure (te nužno auto-cenzure), u kojima se jezično izražavanje nameće kao kriterij etno-nacionalne pripadnosti i sredstvo dokazivanja političke lojalnosti.

Mi, potpisnici ove Deklaracije, smatramo da

• činjenica postojanja zajedničkog policentričnog jezika ne dovodi u pitanje individualno pravo na iskazivanje pripadnosti različitim narodima, regijama ili državama;

• svaka država, nacija, etno-nacionalna ili regionalna zajednica može slobodno i samostalno kodificirati svoju varijantu zajedničkog jezika;

• sve četiri trenutno postojeće standardne varijante ravnopravne su i ne može se jedna od njih smatrati jezikom, a druge varijantama tog jezika;

• policentrična standardizacija je demokratski oblik standardizacije najbliži stvarnoj upotrebi jezika;

• činjenica da se radi o zajedničkom policentričnom standardnom jeziku ostavlja mogućnost svakom korisniku da ga imenuje kako želi;

• između standardnih varijanti policentričnog jezika postoje razlike u jezičnim i kulturnim tradicijama i praksama, upotrebi pisma, rječničkom blagu kao i na ostalim jezičnim razinama, što mogu pokazati i različite standardne varijante zajedničkog jezika na kojima će ova Deklaracija biti objavljena i korištena;

• standardne, dijalekatske i individualne razlike ne opravdavaju nasilno institucionalno razdvajanje, već naprotiv, doprinose ogromnom bogatstvu zajedničkog jezika.

Stoga, mi, potpisnici ove Deklaracije, pozivamo na:

• ukidanje svih oblika jezične segregacije i jezične diskriminacije u obrazovnim i javnim ustanovama;

• zaustavljanje represivnih, nepotrebnih i po govornike štetnih praksi razdvajanja jezika;

• prestanak rigidnog definiranja standardnih varijanti;

• izbjegavanje nepotrebnih, besmislenih i skupih ”prevođenja” u sudskoj i administrativnoj praksi kao i sredstvima javnog informiranja;

• slobodu individualnog izbora i uvažavanje jezičnih raznovrsnosti;

• jezičnu slobodu u književnosti, umjetnosti i medijima;

• slobodu dijalekatske i regionalne upotrebe;

• i, konačno, slobodu miješanja, uzajamnu otvorenost te prožimanje različitih oblika i izričaja zajedničkog jezika na sveopću korist svih njegovih govornika.

U Zagrebu, Podgorici, Beogradu i Sarajevu, 30. 3. 2017.

Texte

Face aux conséquences sociales, culturelles et économiques négatives de la manipulation du langage politique et des politiques linguistiques actuelles en Bosnie-Herzégovine, au Monténégro, en Croatie et en Serbie, nous, soussignés, adoptons:

DÉCLARATION SUR UNE LANGUE COMMUNE

Lorsqu'on nous demande si une langue commune est employée en Bosnie-Herzégovine, au Monténégro, en Croatie et en Serbie, la réponse est oui.

Il s'agit d'une langue standard commune de type polycentrique — c'est-à-dire une langue parlée par plusieurs peuples dans plusieurs pays avec des variantes reconnaissables — telles que l'allemand, l'anglais, l'arabe, le français, l'espagnol, le portugais et bien d'autres. Ce fait est confirmé par ce qui est une base dialectale commune de la langue standard, le rapport de la même langue avec des différences et l'intelligibilité mutuelle qui en résulte.

L'emploi de quatre appellations pour les variantes standard — bosniaque, monténégrin, croate et serbe — ne signifie pas qu'il s'agit de quatre langues différentes.

Insister sur le petit nombre de différences existantes et sur la séparation forcée des quatre variantes standard conduit à un certain nombre de phénomènes sociaux, culturels et politiques négatifs, tels que l'emploi de la langue comme argument pour la ségrégation des enfants dans certains environnements multinationaux, des «traductions» inutiles dans l'usage administratif ou dans les médias. il n'y a pas de coercition bureaucratique, ni de censure (et nécessairement d'autocensure), dans laquelle l'expression linguistique est imposée comme critère d'appartenance ethno-nationale et moyen de prouver la loyauté politique.

Nous, signataires de la présente Déclaration, pensons que :

• le fait de l'existence d'une langue polycentrique commune est sans préjudice du droit de l'individu d'exprimer son appartenance à différents peuples, régions ou États;

• chaque État, nation, communauté ethno-nationale ou régionale peut codifier librement et indépendamment sa variante de la langue commune;

• les quatre variantes standard actuellement existantes sont égales et l'une d'elles ne peut être considérée comme une langue et les autres variantes de cette langue;

• la normalisation polycentrique est la forme démocratique de normalisation la plus proche de l'usage réel de la langue;

• le fait qu'il s'agisse d'une langue standard polycentrique commune laisse la possibilité à chaque locuteur de la nommer comme il le souhaite;

• il existe des différences entre les variantes standard de la langue polycentrique dans les traditions et les pratiques linguistiques et culturelles, l'usage des alphabet, du vocabulaire et d'autres niveaux de langue, comme en témoignent les différentes variantes standard de la langue commune dans lesquelles la présente Déclaration sera publiée et employée;

• les différences standard, dialectales et individuelles ne justifient pas une séparation institutionnelle forcée, mais elles contribuent au contraire à l'énorme richesse d'une langue commune.

Par conséquent, nous, signataires de cette Déclaration, préconisons :

• l'élimination de toutes les formes de ségrégation linguistique et de discrimination linguistique dans les établissements d'enseignement et publics;

• la cessation des pratiques répressives, inutiles et néfastes de séparation linguistique;

• la cessation de la définition rigide des variantes standard;

• l'abstention des «traductions» inutiles, dénuées de sens et coûteuses dans la pratique judiciaire et administrative, ainsi que dans les médias;

• la liberté de choix individuel et le respect de la diversité linguistique;

• la liberté linguistique dans la littérature, les arts et les médias;

• la liberté de l'usage dialectal et régional;

• et, enfin, la liberté d'ingérence, l'ouverture mutuelle et la pénétration des diverses formes et expressions d'une langue commune pour le bien commun de tous ses locuteurs.

À Zagreb, Podgorica, Belgrade et Sarajevo, le 30 mars 2017.

Dernière mise à jour: 20 nov. 2020  

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