Le Pays-d'en-Haut

(Région des Grands Lacs)

(1604-1763)

Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean, linguiste-grammairien.

 

Plan du présent article

1. L'organisation de la Nouvelle-France
2. Le Pays-d'en-Haut
  
Les autochtones
    Les débuts européens
    Radisson et Des Groseilliers
    La prise de possession officielle
3. Une implantation militaire
    La construction des forts français
    Les coureurs des bois, les missionnaires et les militaires
    L'établissement de Détroit
    L'expansion coloniale après 1713
4. L'établissement des Français dans le Pays-d'en-Haut
 
 La politique de francisation
   Le métissage et l'acculturation des coureurs des bois
   Le rôle économique des Indiennes
   La ville de Détroit
   Le français «de l'intérieur»

5. Après le traité de Paris de 1763
 

1 L'organisation de la Nouvelle-France

Avant le traité d'Utrecht de 1713, la Nouvelle-France comprenait cinq colonies: le Canada (incluant le «Pays d'en-Haut» ou région des Grands Lacs), l'Acadie (aujourd'hui la Nouvelle-Écosse), la mer du Nord (aujourd'hui la Baie d'Hudson), Terre-Neuve (que la France partageait avec la Grande-Bretagne sous le nom de Plaisance) et la Louisiane (voir la carte agrandie de la Nouvelle-France avant 1713). Si le «Pays-d'en-Haut» faisait partie du Canada, le «Pays des Illinois» était rattaché à la Louisiane.

Après le traité d'Utrecht, la Nouvelle-France a vu son territoire réduit, qui comprenait alors le Canada, l'Acadie continentale (aujourd'hui le Nouveau-Brunswick), l'Île-Royale (le Cap-Breton et l'île Saint-Jean, aujourd'hui l'île du Prince-Édouard) ainsi que la Louisiane. La Nouvelle-France avait perdu Terre-Neuve (Plaisance), l'Acadie péninsulaire et la Baie d'Hudson.

En principe, chacune des colonies était gérée par un gouverneur local et possédait sa propre administration. Les colonies de l'Amérique française étaient en même temps supervisées par un gouverneur général résidant à Québec ainsi que par le roi et ses ministres à Versailles.

Le Pays-d'en-Haut relevait de l'administration directe du gouverneur général de la Nouvelle-France, qui de toute façon avait également autorité pour intervenir dans les affaires des autres colonies de l'Amérique du Nord (Plaisance, Acadie, Louisiane). Aujourd'hui, même si le «pays d'en haut» ne correspond pas à une région donnée du Québec, l'Office québécois de la langue française recommande d'écrire l'appellation avec des majuscules à «pays» et à «haut» ainsi qu'avec des traits d'union: Pays-d'en-Haut.

2 Le Pays-d'en-Haut

L'expression «pays-d'en-haut» semble être d'origine populaire, mais elle fut employée relativement très tôt en Nouvelle-France. Non seulement le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, l'employait, mais également le roi Louis XIV. Au début de la colonisation, le mot «haut» et l'expression «pays d'en haut» se rapportaient à toute la région au nord du Saint-Laurent et «à l'ouest de Montréal jusqu'à l'Ontario» (lac Ontario), ce qui correspondait à tout ce qu'il y avait «en haut» des rapides de Lachine. Il semble que ce soit les jésuites qui, en 1658, aient fait ainsi référence à la région par les expressions «païs superieurs» et «Algonquins des païs plus hauts», puis en 1668 en parlant des «Missions d'en haut» et des «Sauvages d'en haut». À partir des années 1680, l'usage était établi ainsi : «icy hault», «forts d'en hault», «le pais d'en haut», «les Pays d'en Haut» ou «le Pays d'en haut», «la colonie d'en haut», etc. En Nouvelle-France, on pouvait aussi employer le terme «l'Ouest» pour désigner la région des Grands Lacs. Cette appellation de «Pays-d'en-Haut» fut employée durant tout le Régime français, c'est-à-dire de 1604 à 1763, date de la signature du traité de Paris qui cédait la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne.

À la fin du XVIIe siècle, l'expression connue comme le «Pays d'en haut» caractérisait tout le territoire de traite des fourrures situé généralement autour de la région des Grands Lacs (1699). Dans Mémoire sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, les Trois-Rivières et Montréal, qui donne des indications sur la faune et la flore (1712), Gédéon de Catalogne (1662-1729), arpenteur, cartographe, seigneur et officier français, écrivit ce qui suit:

Le commerce de cette place estoit autre fois très avantageux pas le grand nombre de sauvages qui y descendoient des pays d'en haut avec des canots chargez de pelleteries, mais de puis que les congez que Sa Ma[ges]té avoit accordez à la Colonie ont esté suprimez, presque toutes ces nations vont porter leurs pelleteries aux establissements Anglois [...].

Autour de 1750, les frontières du «Pays-d'en-Haut» reculèrent plus loin vers l'ouest et le nord, en suivant le rayon d'action de la traite des fourrures. L'emploi de l'expression avait pris des connotations liées à la liberté, au commerce, aux «Sauvages» et à l'expansion territoriale.

Dans les faits, le «Pays-d'en-Haut» se trouvait aux confins de la Nouvelle-France, dans l'Ouest. Le territoire du «Pays-d'en-Haut» comprendrait aujourd'hui la province de l'Ontario, ainsi que, en totalité ou en partie, les États américains du Minnesota, du Wisconsin, de l'Illinois, de l'Indiana, du Michigan, de l'Ohio, de la Pennsylvanie et de New York (voir la carte actuelle).

En réalité, comme les frontières n'étaient pas fixées à l'ouest, la région comprendrait aussi bien les provinces actuelles de l'Alberta et de la Saskatchewan.

Le premier Européen à s'aventurer dans le Pays-d'en-Haut fut Étienne Brûlé, un Français qui explora une partie de la région de la baie Géorgienne de 1610 à 1612. En 1613, Samuel de Champlain entreprit l'exploration de la rivière des Outaouais et du lac Nipissing.

Dans un second voyage (1615-1616), Champlain atteignit le lac Ontario et le lac Huron; il explora aussi la baie Géorgienne que les Hurons appelaient le «lac d'Attigouatan», en dressa les premières cartes et lui donna le nom de «Mer douce»; en 1822, la Royal Navy allait changer le nom de «Mer douce» en "Georgian Bay" en l'honneur du roi George IV (1762-1830). Champlain renouvela son pacte avec ses alliés amérindiens, notamment les Algonquins et les Hurons. Après Champlain, plusieurs autres explorateurs français menèrent des expéditions plus ou moins officielles. Ainsi, en 1626, un missionnaire récollet, le père Joseph de la Roche Daillon (décédé en 1656), se rendit chez les Neutres qui habitaient sur les bords du lac Érié; il y passa quelques mois à étudier la langue des habitants et à les catéchiser.

2.1 Les autochtones

Cette vaste région des Grands Lacs était habitée par un grand nombre de nations amérindiennes. D'est en ouest vivaient trois grandes familles: d'abord les Iroquois, puis les Algonquiens et ensuite les peuples sioux.

Au temps de la Nouvelle-France, les Iroquois (voir le texte) étaient alors réunis en une confédération de cinq nations (d'où les Cinq-Nations): d'est en ouest les Agniers (angl. Mohawks), les Onneiouts (angl. Onéidas), les Onontagués (angl. Onondagas), les Goyogouins (angl. Cayugas) et les Tsonnontouans (angl. Senecas), cette dernière nation étant aussi populeuse que les quatre autres réunies. La «capitale» de l'Iroquoisie était Onontagué, située au sud du lac Ontario.

Il existait d'autres peuples iroquoiens (en rose sur la carte) : les Hurons (auj. Wandats) au nord du lac Huron, les Pétuns (angl. Tobaccos), les Neutres (angl. Neutrals) au sud du même lac et les Ériés (angl. Cats Nation). Après avoir procédé à des pillages, les Iroquois dispersèrent les Hurons (1649), les Pétuns (1649), les Neutres (1651) et les Ériés (1653).

Parmi les peuples de la famille algonquienne (en vert sur la carte), il y avait au nord du lac Huron et du lac Supérieur les Népissingues (angl. Nipissing), les Saulteux ou Ojibwés (angl. Ojibwa) et les Cris (angl. Cree); au sud du lac Supérieur, les Folles-Avoines (angl. Menominee), les Outaouais (angl. Ottawa), les Sakis (angl. Saki), les Renards (angl. Fox); autour du lac Michigan, les Macoutins (angl. Macoutens), les Miamis (angl. Miami), les Kikapous (angl. Kickapoo), etc. Les Français furent les premiers Européens à rencontrer les Sioux, un peuple de la famille siouane (en noir sur la carte), qui résidait à l'ouest du lac Supérieur, une région qui correspondrait aujourd'hui aux États du Minnesota et du Wisconsin.

Dans une carte dressée en 1755 par le cartographe Jacques-Nicolas Bellin (voir le document), la «Partie occidentale» de l'Amérique française était divisée en plusieurs «pays» : «pays des Renards», «pays des Mascoutens», «pays des Illinois», «pays des Miamis», «ancien pays des Hurons», etc. Autrement dit, selon la tradition française de l'époque, il existait autant de «pays» que de «nations» amérindiennes.

2.2 Les débuts européens

Pendant plusieurs décennies, seuls les coureurs des bois et les missionnaires français s'aventurèrent dans le Pays-d'en-Haut. Mais, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, ils furent peu nombreux. Le premier établissement d'une mission jésuite fut fondé à Sainte-Marie-aux-Pays-des-Hurons en 1639. Plus d'une dizaine d'années plus tard, en 1648, le petit village de Sainte-Marie (aujourd'hui Midland) abritait 66 Français, soit le cinquième de toute la population de Nouvelle-France. En raison des attaques régulières des Iroquois, la petite communauté dut évacuer les lieux l'année suivante en incendiant le poste qui lui avait servi de demeure pendant près d'une décennie. Dans son Histoire et description générale de la Nouvelle-France (1744), le jésuite François-Xavier de Charlevoix (1682-1761) affirme que c'est grâce à leur attachement à la religion catholique et à l'œuvre des missionnaires que les autochtones demeurèrent dans l'alliance franco-amérindienne. En réalité, le Pays-d'en-Haut fut une colonie française sans peuplement européen.

Au milieu du XVIIe siècle, un important bouleversement survint au Canada. En 1649, les Iroquois anéantirent les Hurons, principaux fournisseurs de fourrures en Nouvelle-France. Le commerce des fourrures chuta de façon draconienne. Privé du revenu provenant de la traite des fourrures, le Canada n'était plus en mesure d'assumer les dépenses reliées à sa défense. Les Français furent dans l'obligation de trouver d'autres sources d'approvisionnement. 

2.3 Radisson et Des Groseilliers

Au même moment, les guerres iroquoises menaçaient les Français installés dans la vallée du Saint-Laurent. La région des «Pays-d'en-Haut» furent alors coupée du reste du Canada à partir de la rivière des Outaouais, causant par le fait même l'étranglement du marché des fourrures. De part et d'autre de l'Atlantique, on évoqua la possibilité d'abandonner le Canada si rien n'était fait pour protéger l'économie des pelleteries.


Des Groseilliers et Radisson

En août 1654, Médard Chouart des Groseilliers (1618-1696), un Français (né dans le Brie) devenu coureur des bois et interprète, partit avec des compagnons pour explorer la région des Grands Lacs: en passant par la rivière des Outaouais, il se rendit jusqu'aux lacs Huron, Érié et Michigan. Deux ans plus tard, Des Groseilliers et ses camarades revinrent dans la colonie avec une cinquantaine de canots remplis de fourrures. Malgré l'opposition du gouverneur Pierre du Voyer d'Argenson (1658-1661), Des Groseilliers repartit en expédition au mois d'août 1659 avec Pierre-Esprit Radisson (v. 1636-1710), son beau-frère, également français (né à Paris). Leur périple les conduisit jusqu'à l'extrémité du lac Supérieur.

De retour à la mi-août 1660, ils dirigèrent un convoi de canots comprenant 300 hommes et 200 000 livres de fourrures, à la grande joie des marchands qui s'apprêtaient à retourner en France, ruinés. Au cours de leurs voyages, les deux aventuriers avaient entendu les Cris affirmer qu'il existait une région très riche en fourrures de castors, située près de la mer du Nord, que les Anglais appelaient la baie d'Hudson. Entre-temps, Radisson et Des Groseilliers avaient noué de solides alliances avec un grand nombre de nations amérindiennes, notamment les Iroquois, les Sioux, les Cris, les Hurons, les Outaouais, les Saulteux (Ojibwés) et les Sioux dakotas. Il est même permis de croire que ces voyages des Français dans les territoires des Grands Lacs avaient grandement favorisé le développement des alliances franco-amérindiennes.

2.4 La prise de possession officielle

Le Pays-d'en-Haut sera officiellement exploré par l'officier Simon-François Daumont de Saint-Lusson, mandaté par l'intendant Talon. Le 3 septembre 1670, Jean Talon le nomma commissaire subdélégué (un collaborateur de l'intendant) «pour la recherche de la mine de cuivre au pays des Outaouais, Nez-Percés, Illinois, et autres nations découvertes et à découvrir en l'Amérique Septentrionale du côté du lac Supérieur ou mer Douce». Le 14 juin 1671, le sieur de Saint-Lusson prit possession de la région des Grands Lacs au nom du roi de France, lors d'une cérémonie tenue à Sault-Sainte-Marie (voir l'illustration de gauche de C.W. Jefferys, 1895). Cette cérémonie devait marquer, aux yeux des autres nations européennes, l'entrée de ce territoire et de ses habitants sous la gouverne du roi de France. Dès lors, cette partie de continent appartenait au roi de France et les 14 nations amérindiennes étaient assujetties aux lois et coutumes de Sa Majesté; en retour, ces nations pouvaient compter sur sa protection. Le territoire comprenait «tous les autres pays, fleuves, lacs et rivières contigües et adjacentes, iceux tant descouverts qu'à descouvrir».

En principe, les Indiens adoptaient le «Grand Onontio des Français», le roi de France, comme leur «père». Dans le langage diplomatique, ce terme de parenté ne sous-entendait aucun pouvoir coercitif de la part du «père» envers ses «enfants».

Ainsi, Nicolas Perrot (1644-1717), explorateur, diplomate et commerçant en fourrures, déclarait en 1670 à des représentants d'une dizaine de nations assemblées au Sault-Sainte-Marie qu'ils étaient dorénavant «sujets du roi de France» et que celui-ci disposait des moyens nécessaires pour les forcer à vivre en paix (propos rapportés par Bacqueville de La Potherie dans Histoire de l'Amérique septentrionale):

Je prends possession de cette terre au nom de celui que nous appellons notre Roi, cette terre est sienne, & tous ces peuples qui m'entendent sont ses Sujets, qu'il protegera comme ses enfans : il veut qu'ils vivent en paix, il prendra leurs affaires en main. Si quelques ennemis se soulevent contr'eux il les détruira : s'ils forment entr'eux quelques differens il veut en être le juge.

Dans les faits, le Pays-d'en-Haut restait avant tout un territoire contrôlé par les Amérindiens. Cependant, en les prenant «sous leur protection», les autorités françaises exprimaient leur volonté d'établir leur hégémonie sur ces derniers. Les Français ne voulaient pas devenir des alliés comme les autres. L'historien français Bacqueville de La Potherie (1663-1736) écrira à ce sujet, dans son Histoire de l'Amérique septentrionale (1722), que les premiers Français à s'être rendus dans la région du Pays-d'en-Haut étaient considérés comme des «Esprits» ou des «Dieux» par les autochtones, qui «admiroient tout ce que les François leur apportoient [...], les couteaux, les haches, le fer surtout [...], les fusils». Il suffisait à une nation de posséder des fusils français pour se croire à l'abri de ses ennemis et, de cette façon, les Français devenaient les médiateurs de tous les différends indiens. Dans un Mémoire de 1771, l'intendant Talon rendait ainsi compte au roi d'une assemblée tenue la même année par Nicolas Perrot à Sault-Sainte-Marie:

Elles [nations] connaissent déjà que le nom du Roy est si répandu dans touttes ces contrées parmy les Sauvages que seul il y est regardé comme l'arbitre de la paix et de la guerre, touttes se destachent insensiblement des autres Europëens, et à l'exception des Irroquois, dont je ne suis pas encore asseuré, on peut presque se promettre de faire prendre les armes aux autres quand on le désirera.

En 1671, Louis Jolliet se rendit au nord du lac Michigan, accompagné du père Jacques Marquette à titre de missionnaire et d'interprète. Ils découvrirent le fleuve Mississipi, mais rebroussèrent chemin avant d'atteindre le golfe du Mexique, de crainte de «se jeter dans les mains des Espagnols de la Floride s'ils avançoient davantage».

3 Une implantation militaire

Le Pays-d'en-Haut fut considéré avant tout comme une région stratégique pour la Nouvelle-France, non comme une colonie de peuplement. L'objectif était de mieux contrôler les Iroquois et d'arrêter l'expansion des colonies de la Nouvelle-Angleterre vers l'ouest. Néanmoins, de nombreux Français s'y installèrent : c'étaient des colons, des «voyageurs» et des coureurs des bois.

3.1 Les missions chrétiennes

Il faut souligner une première présence française importante, celle des missionnaires. Désireux d'œuvrer à la conversion des nations amérindiennes de ce «pais merveilleusement peuplé» (d'Amérindiens), les missionnaires prirent une part active, dès 1626 mais surtout à partir de 1634, dans les équipes d'explorateurs qui se rendaient dans le Pays-d'en-Haut. Ainsi, les missionnaires jésuites firent de la Huronie un pays de mission; ils fondèrent plusieurs missions autour de celle de Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons, ce qui constitua à cette époque  la seule entreprise coloniale dans la région des Grands Lacs. En 1649, en raison de la menace iroquoise, les jésuites incendièrent l'établissement de Saint-Marie-au-pays-des-Hurons et partirent avec des Hurons fonder une autre mission le long du lac Huron, Sainte-Marie.

Puis, entre 1665 et 1667, une certaine phase d'expansion fut entreprise grâce à des explorateurs nommés par le gouverneur de Québec. Vers 1670, l'intendant Talon favorisa plusieurs expéditions afin d'étendre les possessions françaises dans le but de parvenir à la «mer de l'Ouest» qui, croyait-on, devait relier le continent à la Chine. C'est dans cette perspective que les missionnaires français, le jésuites, les sulpiciens et les récollets, fondèrent les missions de Saint-Esprit à Chagouamigon (1665), du Sault-Sainte-Marie (1668), de Saint-François-Xavier (1669) et de Saint-Ignace à Michillimakinac (1670).

Du fait de leurs contacts constants avec les Amérindiens, les missionnaires devinrent les détenteurs d'un important savoir sur les langues et les mœurs des autochtones, notamment les langues algonquiennes et iroquoiennes. Étant parmi les rares Français à connaître ces langues, ils servaient d'interprètes dans les rencontres avec les nations auxquelles les Français désiraient s'allier. Les missionnaires tentèrent bien de franciser les autochtones en les convertissant à la foi chrétienne... tout en leur transmettant des maladies infectieuses. Les épidémies décimèrent progressivement les populations amérindiennes avant même qu'elles ne puissent se franciser.

À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, les missionnaires virent toutefois leur rôle diminuer sensiblement dans la région des Grands Lacs. En effet, confrontés aux impératifs de la colonisation française, les missionnaires perdirent graduellement leur rôle de principaux représentants du gouverneur général auprès des nations amérindiennes du Pays-d'en-Haut, et ce, au profit des commandants des forts qui vinrent s'y installer à partir des années 1680.

3.2 La construction des forts français

Convaincu de la justesse du Mémoire de l'intendant Talon proposant «un establissement sur le lac Ontario» dans le but de contrôler les Iroquois, le gouverneur général de la Nouvelle-France, le comte de Frontenac, quitta Montréal le 29 juin 1673, accompagné de son interprète et riche marchand Charles Le Moyne, sieur de Longueuil et de Châteauguay, ainsi que de 400 hommes du régiment de Carignan-Salières, et se rendit en canot au nord-est du lac Ontario pour y construire le fort Cataracoui, du nom de la rivière appelée Katarokewen par les Iroquois.

À la mi-juillet, Frontenac reçut princièrement les chefs des Cinq-Nations iroquoises. Il leur offrit de faire la paix, de profiter du fort pour y troquer leurs fourrures, tout en leur suggérant de faire apprendre le français à leurs enfants. Ce fort, construit aux frais de Frontenac (15 000 livres pour son établissement et sa garnison), avait pour but de protéger Montréal et de favoriser l'expansion de la colonie par l'érection d'un poste de traite de fourrures dans la région des Grands Lacs. Frontenac allait participer lui-même à la traite des fourrures; tous les ans, il allait se rendre à «son» fort avec une flottille de canots chargés de marchandises à troquer avec les Iroquois. L'objectif officiel de Frontenac était d'obliger les Iroquois à se soumettre à la paix universelle des Français (la pax gallica), mais son but personnel était de court-circuiter ses compétiteurs en interceptant les fourrures à leur source, avant qu'elles ne parviennent à Montréal. Louis XIV allait d'ailleurs reprocher à Frontenac son commerce illicite en le rappelant en France en 1682 pour le remplacer par Joseph-Antoine Lefèbre de La Barre, qui allait se révéler un gouverneur fort peu compétent au point de vue militaire.

En 1677, René-Robert Cavelier de La Salle (1643-1687), un protégé du gouverneur Frontenac, fit reconstruire le fort Cataracoui comme une véritable forteresse en pierre entourée d'un fossé. Devenu le fort Frontenac, il permettait aux Français de contrôler le lucratif commerce des fourrures dans le bassin des Grands Lacs. Cavelier de La Salle devint l'administrateur et le commandant du fort Frontenac et y fit construire plusieurs bâtiments supplémentaires. Il y fit également venir des animaux domestiques et incita des colons à venir s'installer près des forts français. Dans les faits, les premiers forts furent construits à proximité des principaux villages amérindiens où les jésuites avaient généralement déjà fondé une mission dans les années 1660 et 1670. De La Salle fit bâtir en 1678 le fort Niagara au sud-ouest du lac Ontario. Puis, pour contrôler l'Ouest, il fit ériger en 1679 le fort Saint-Joseph donnant sur la rivière des Miamis, ainsi que, l'année suivante, le fort Crèvecœur, plus au sud, dans le Pays des Illinois (voir la carte des forts français).

En 1684, sous de La Barre, et en 1687 sous Denonville, le gouvernement colonial, soutenu par Versailles, entreprit des expéditions militaires d'envergure contre les nations iroquoises. En représailles, quelque 1500 guerriers iroquois attaquèrent en 1689 la petite colonie de Lachine à l'ouest de Montréal et massacrèrent 24 colons et en capturèrent plus de 60 autres. La férocité de l'attaque terrorisa les habitants de la région de Montréal. Par la suite, le fort Frontenac fut partiellement détruit sous l'ordre du gouverneur Jacques-René de Brisay, marquis de Denonville, tandis que la garnison retournait à Québec. Le gouverneur croyait à tort que l'éloignement du fort empêchait sa bonne défense et qu'on ne pouvait pas le ravitailler de manière adéquate.

Redevenu gouverneur de la Nouvelle-France, le comte de Frontenac ordonna la reconstruction de «son» fort en 1695; celui-ci fut renforcé par 300 soldats sous la gouverne de François-Charles de Bourlamaque et par 160 colons. Par la suite, le fort Frontenac (aujourd'hui Kingston) servira comme base pratique pour les explorations françaises vers l'intérieur de l'Amérique du Nord, le Pays-d'en-Haut, le Pays des Illinois (Haute-Louisiane) et la Basse-Louisiane (Louisiane proprement dite). Il est légitime de se demander pourquoi les différentes nations alliées des Français acceptaient ou désiraient que des forts soient construits sur leurs terres. C'est que par ces constructions les Amérindiens pouvaient profiter sur une base régulière des avantages que leur procurait leur alliance avec les Français, sans être dans l'obligation de se rendre jusqu'à Montréal, ce qui leur évitait de longs et fastidieux voyages. À partir de l'année 1683-1684, des troupes des Compagnies franches de la Marine furent envoyées en Nouvelle-France afin d'assurer la défense des garnisons dans les principaux postes du Pays-d'en-Haut (voir la carte des forts français).

3.3 Les expéditions militaires

Le Pays-d'en-Haut devint de plus en plus une région militarisée afin de faire face à la menace constante que les Iroquois faisaient planer sur les alliés des Français et aussi pour empêcher l'expansion des colonies britanniques vers l'ouest des Appalaches. Pour chacun des postes fortifiés établis dans la région des Grands Lacs, un commandant fut désigné par le gouverneur général dans le but d'entretenir les relations avec les nations alliées. Les commandants des forts réussirent progressivement à supplanter les missionnaires et à s'imposer au yeux des autochtones comme les principaux représentants du gouverneur. De toute façon, les Amérindiens préféraient transiger avec des militaires de carrière, c'est-à-dire des «chefs de guerre», plutôt qu'avec les «Robes noires» qui leur faisaient la morale et les menaçaient des terreurs de l'enfer. Désormais, les Indiens pouvaient refuser la «conversion» catholique comme condition de leur alliance.

Plusieurs expéditions militaires furent entreprises dans le Pays-d'en-Haut en vue d'anéantir les nations iroquoises: en 1684 (de La Barre), en 1687 (Denonville), en 1693 (Frontenac) et en 1696 (Frontenac). Dans toutes ces expéditions, dont trois d'envergure (1684, 1687 et 1697), la présence de centaines de guerriers autochtones alliés, de même que de 100 à 150 Français de l'Ouest, s'avérait une nécessité pour les troupes des Compagnies franches de la Marine. Les guerriers amérindiens représentaient entre 20 % et 33 % de l'effectif total de l'armée (environ 2000 hommes); quant à la milice, elle constituait parfois de 35 % jusqu'à 50 % de cet effectif. C'est en 1687, avec une troupe de 2200 hommes de la Marine, accompagnée d'Amérindiens et de la milice canadienne, que le gouverneur Denonville assaillit la nation iroquoise la plus éloignée de la colonie, les Tsonnontouans. Le 19 juillet, il prit officiellement possession de leur territoire au nom de Louis XIV.

Les autorités françaises firent construire plusieurs autres forts, dont le fort Buade (1683), le fort Sainte-Croix (1683), le fort Saint-Nicolas (1685), le fort Bon Secours (1685), le fort Saint-Antoine (1686), le fort Le Sueur (1695), le Fort La Pointe (1696), etc. (voir la carte des forts français). Versailles décida toutefois en 1696 de fermer la plupart des postes de traite dans le Pays-d'en-Haut, notamment les forts Frontenac, Michillimakinac et Saint-Joseph des Miamis, pour cause «d'une insupportable dépense» ("Mémoire du roi pour Frontenac et Champigny" du 16 mai 1696), mais en réalité le marché des fourrures était saturé en Europe, après une surproduction d'une vingtaine d'années. Un seul poste devait dorénavant assurer la présence française dans la région: celui de Détroit. Le gouverneur de la Nouvelle-France ne fut plus autorisé à envoyer des troupes dans cette région, sans le consentement préalable de Versailles. Il est vrai que Louis XIV se montra toujours très économe quand il s'agissait de dépenser de l'argent pour ses colonies, préférant conserver le Trésor pour son palais de Versailles ou ses guerres européennes.

3.4 L'expansion coloniale après 1713

Après la perte de la région de la Baie d'Hudson au traité d'Utrecht de 1713, Versailles autorisa la construction de nombreux autres forts afin de favoriser l'expansion vers l'Ouest, puisque le Nord était devenu inaccessible. On érigea le fort La Baye (1717), le fort Ouiatenon (1717), le fort Beauharnois (1727), le fort de la Presqu'île (1753), le fort Machault (1754), le fort Dusquesne (1754), etc. Voir la carte des forts français.

Grâce à ses alliances amérindiennes et à ses prises de possession du territoire, la Nouvelle-France contrôlait toute la région des Grands Lacs, y compris le sud du lac Ontario depuis la Grande Paix de Montréal de 1701, et progressait plus au sud vers le Pays des Illinois et, par la suite, vers la Louisiane qui avait été fondée en 1682. Ainsi, la ville de La Nouvelle-Orléans fut fondée en 1718 par Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville. Par la suite, un nombre croissant de Français et de Canadiens s'établirent en Louisiane, plus précisément à La Nouvelle-Orléans ou à Bâton-Rouge, à Pointe-Coupée ou le long du Natchez. En 1722, le siège du gouvernement fut installé à La Nouvelle-Orléans qui comptait alors 203 habitants.

4 L'établissement des Français dans le Pays-d'en-Haut

Au fur et à mesure que s'implantaient les forts militaires français, la région vit augmenter considérablement le nombre de coureurs des bois dans le Pays-d'en-Haut, ce qui allait rendre les autochtones moins indispensables. Jusqu'à un certain point, les coureurs des bois propageaient la langue française dans les forêts de l'Amérique septentrionale, en plus de servir d'interprètes auprès des autorités coloniales. Leur présence favorisa la désignation des lieux selon des dénominations françaises, et ce, non seulement dans le Pays-d'en-Haut, mais aussi, plus au sud, dans le Pays des Illinois et jusqu'en Louisiane. 

4.1 La politique de francisation

Dès les premiers contacts avec les Amérindiens, les autorités françaises ont pensé pouvoir pratiquer une politique de francisation à leur égard. L'objectif des autorités était double : d'une part, il s'agissait de propager le modèle culturel français, et en particulier le christianisme et la langue française, d'autre part, il fallait favoriser le peuplement de la colonie. En 1635, l'année de sa mort, le fondateur de Québec, Samuel de Champlain, avait confié à ses alliés algonquins : «Un jour, nos garçons marieront vos filles, et nous ne serons plus qu'un seul peuple.» C'était là une façon de pallier le lent démarrage du peuplement de la colonie. En 1627, en vertu des documents qui rendaient officielle la création de la Compagnie des Cent-Associés, les Amérindiens convertis au catholicisme devenaient juridiquement des «naturels Français»:

4. Que les descendants des Français qui se fixeraient dans le pays, ainsi que les Sauvages qui embrasseraient la foi catholique, seraient censés et réputés naturels français, et jouiraient en France de tous les droits de sujets français, sans être tenus de prendre aucune lettre de déclaration ou de naturalité.

Si la politique de francisation s'est avérée difficile, voire impossible, dans la vallée du Saint-Laurent, alors que la population française était plus nombreuse que celle des autochtones, il est légitime de se demander ce qu'il en était dans le Pays-d'en-Haut, puisque, selon l'intendant Jean Bochart de Champigny (1686-1702) après son retour en France (1705), «le nombre des sauvages est beaucoup superieur a celuy des François». De fait, au cours de tout le Régime français, la population autochtone du Pays-d'en-Haut demeura très faible par rapport à celle du Saint-Laurent et encore davantage par rapport aux Amérindiens. Il n'y a jamais eu plus de 2000 Français, militaires, traiteurs, colons et gens de métier) vivant en permanence dans l'Ouest, contre quelque 20 000 autochtones, notamment des Algonquiens et des Iroquois. Néanmoins, dans une lettre au ministre Pontchartrain en 1699, Lamothe-Cadillac croyait que, grâce à l'établissement du fort de Détroit, il serait plus facile de convertir les Indiennes une fois qu'elles auront appris à parler le français et qu'on les aura civilisées, on pourra marier plusieurs avec des soldats français :

Lorsqu'il y aura des sauvagesses qui parleront bon françois et qui seront instruites en nostre foy, s'il y a des soldats qui les veulent espouser, ou autres François, il y faut donner les mains, et si le Roy vouloit faire quelque gratification en faveur de ces mariages, ce seroit encore mieux et cela engageroit ces pauvres filles à se convertir plus facilement [...] si bien que les enfans qui en proviendroient ne parleroient plus que françois et auroient de l'aversion pour la langue sauvage, comme l'expérience le fait voir tous les jours dans le Canada.

Pour Cadillac, l'un des moyens de s'attacher les Amérindiens consistait à marier les Indiennes à des Français et ainsi de les franciser et les convertir à la religion catholique. Cette politique du métissage ne faisait pas l'unanimité. Le ministre Pontchartrain hésitait à interdire ces unions, alors que le gouverneur Philippe Rigaud de Vaudreuil signalait l'importance de ne «jamais mesler un mauvais sang avec un bon». En Louisiane, le gouverneur Bienville et le commissaire-ordonnateur Salmon croyaient que les Métis étaient «plus coquins que les sauvages mêmes» (lettre au ministre Maurepas en date du 3 mai 1735).

Évidemment, ces Français, qui vécurent dans cette grande région de traite des fourrures avec des épouses indiennes et des enfants métis, formaient une classe bien différente des habitants de la vallée du Saint-Laurent. Ils avaient aussi le grand mérite de maîtriser les techniques militaires amérindiennes et l'art de survivre dans un environnement hostile. Non seulement ils pouvaient servir d'éclaireurs et d'interprètes auprès de l'armée française, mais ils participaient à toutes les expéditions militaires organisées dans le Pays-d'en-Haut par les autorités coloniales (cf. les gouverneurs Frontenac, de La Barre et Denonville).

4.2 Le métissage et l'acculturation des coureurs des bois

Bien que les autorités françaises aient interdit aux Français de se rendre dans le Pays-d'en-Haut sans autorisation, ce fut une véritable ruée vers Grands Lacs pour la traite des fourrures. Attirés par l'appât du gain, les coureurs des bois affluèrent dans la région. En raison de l'absence totale de femmes blanches, ces hommes trouvèrent des «compagnes» dans les villages autochtones. C'est ainsi que l'extrême rareté des Européennes dans le Pays-d'en-Haut a entraîné la croissance du métissage entre Français et Indiennes. Les missionnaires ont souvent critiqué «le libertinage des François aves les Sauvagesses», mais ils n'ont pu convaincre les coureurs des bois de pratiquer l'abstinence sexuelle, surtout que les femmes indiennes manifestaient une sexualité peu marquée par la honte et les interdits, comme c'était le cas en France et dans la vallée du Saint-Laurent.

Les mariages mixtes furent donc perçus dans le Pays-d'en-Haut comme un excellent moyen pour encadrer et assimiler les indigènes. En 1699, lorsque La Mothe-Cadillac voulut fonder Détroit, il proposa de marier les Français à des «Sauvagesses» converties au catholicisme: «Les enfans, qui en proviendroient ne parleroient plus que françois.» En réalité, à cette époque, le rêve de francisation s'était estompé, et il n'est pas sûr que Cadillac ait cru un mot de ce qu'il écrivait. Dans une lettre adressée le 22 septembre 1699 à Pierre Le Moyne d'Iberville, Louis XIV semblait accepter les mariages mixtes:

Sa Majesté a étudié la recommandation formulée par le sieur d'Iberville selon laquelle il devoit etre notamment permis d'épouser de jeunes Indiennes. Sa Majesté n'y voit aucun inconvénient pourvu qu'elles soient chrétiennes, auquel cas Sa Majesté donne son entière approbation.

Toutefois, le mariage n'a pas nécessairement entraîné l'assimilation des Indiennes. Au contraire, elles constituèrent dans bien des cas un agent d'acculturation des Français. Ainsi, au lieu d'adopter les mœurs et coutumes des Français, les Indiennes les auraient «ensauvagés» en vivant comme les autochtones.  En 1706, le gouverneur général, Philippe de Rigaud (père), marquis de Vaudreuil, interdit formellement à La Mothe-Cadillac «de laisser marier des François avec des Sauvages [...] persuadé qu'il ne faut jamais mesler un mauvais sang avec un bon». 

L'esperience que l'on a en ce pays que tous les François qui ont Epousé des Sauvagesses sont devenus libertins feneans et d'une independance insuportable, et que les enfants qu'ils ont eu ont esté d'une feneantise aussy grande que les sauvages mesmes, doit empescher qu'on ne permette ces sortes de mariages.

Vaudreuil admettait à sa façon l'échec de l'assimilation des autochtones par le mariage. Pour les administrateurs français, les Métis, appelés généralement les «sang-mêlés», furent perçus comme des «êtres dégénérés». Le missionnaire français François Le Maire (1675-1748), qui avait œuvré en Louisiane, déclarait pour sa part : «Toute sauvagesse est toujours sauvagesse, c'est a dire, volage, et de tres difficile retour quand elles sont une fois dereglées.»  Même catholiques, les Amérindiennes élevaient leurs enfants métis «à l'indienne», donc en leur apprenant la langue indienne locale, ce qui contribuait à l'«ensauvagement» des maris français. Les enfants restaient dans la tribu et devenaient des Indiens à part entière. Les sources sont presque inexistantes sur la francisation des Indiennes, mais il est probable que peu d'entre elles se soient francisées, du moins dans le Pays-d'en-Haut, car dans la vallée du Saint-Laurent l'assimilation des autochtones a été importante.

4.3 Le rôle économique des Indiennes

Pour les Français qui vivaient dans le Pays-d'en-Haut, les Indiennes se révélaient une aide non seulement précieuse, mais souvent indispensable pour mener à bien leurs activités de traite. Il était avantageux pour les Français de courtiser celles qu'on appelait aussi les «femmes de chasse», car elles avaient appris dès leur jeune âge à se déplacer en forêt et connaissaient bien la langue locale du territoire. Ces femmes ouvraient la porte de leur clan ou de leur tribu à leur compagnon blanc, ce qui lui offrait la protection des autochtones. Ces Indiennes reprenaient au profit du mari blanc les tâches traditionnelles telles la cueillette des fruits, la capture du petit gibier, la préparation des repas; elles s'occupaient du bois de chauffage, lavaient le linge «au bord du lac», confectionnaient des mocassins, apprêtaient les peaux, etc. Toutes ces femmes autochtones ont donc joué un rôle central dans le commerce des fourrures au Pays-d'en-Haut. Elles devenaient souvent un élément essentiel dans les alliances entre les coureurs des bois et les partenaires de traite autochtones. On comprendra pourquoi le savoir-faire et les liens de parenté des Indiennes, de pair avec l'absence totale de femmes blanches, devinrent pour les traiteurs de puissantes attractions pour les rechercher pour épouses.

Si le métissage n'a pas entraîné l'assimilation des peuples autochtones, il a donné naissance à un peuple distinct, les Métis, qui fondèrent leurs propres communautés le long des rives des Grands Lacs. Certains de ces Métis ont parlé le français, même si leur langue contenait beaucoup de mots amérindiens rappelant partiellement leur origine; ils conservèrent aussi une grande part de la culture autochtone.

Après la Conquête de 1760, les Métis en arriveront néanmoins à délaisser leur langue amérindienne. Au début du XIXe siècle, la région des Grands Lacs comptera plus de 15 000 Métis qui parleront pour la plupart le français ou l'anglais.

4.4 La ville de Détroit

En 1701, Antoine Laumet de La Mothe-Cadillac, commandant du fort de Michillimakinac (1694-1996) et de tous les forts du Pays-d'en-Haut, construisit un fort appelé «Fort Pontchartrain du Détroit», en l'honneur du comte de Pontchartrain, ministre de la Marine de Louis XIV. Ce fort était situé à l'extrémité ouest du lac Érié. L'année suivante, Cadillac retourna à Québec pour obtenir le monopole du commerce des fourrures. Il devint actionnaire de la Compagnie de la Colonie. Après avoir été accusé de trafic d'alcool et de fourrures, il fut blanchi par le roi en 1705. Cadillac voulait foncer une ville, Détroit, qui deviendrait «le Paris de la Nouvelle-France». Il demanda des hommes de troupe, qu'il entendait employer à des fins de peuplement; il voulait aussi encourager la migration d'habitants de la colonie en les attirant par le commerce des fourrures.

Les Hurons, les Loups et les Outaouais vinrent s'établir dans les environs immédiats du nouveau fort. En 1706, Détroit comptait 216 personnes, dont 28 familles. Afin de poursuivre sa politique de peuplement, Cadillac procéda à la concession de terres en distribuant 68 emplacements et 31 terres à Détroit. En 1708, il sollicita du roi la ratification des seigneuries données à sa fille et à son fils et de celle qu'il s'était réservée pour lui-même. Il déclara qu'il y avait 120 maisons dans le fort de Détroit et quelque 1200 Amérindiens vivant dans les environs. Toutefois, au cours de cette période où le développement de Détroit progressait, Cadillac provoquait la controverse tant à Québec qu'à Versailles. Il vendait «ses» fourrures aux Anglais et «son» alcool aux Indiens. Pire, il se mit à dos le gouverneur Philippe de Rigaud de Vaudreuil.

En novembre 1707, le ministre Pontchartrain chargea François Clairambault d'Aigremont d'enquêter sur les événements dans l'Ouest et de faire un rapport. Après dix-neuf jours passés à Détroit, celui-ci conclut que Cadillac exploitait les habitants, qu'il se pratiquait plusieurs actes illégaux dans le commerce des fourrures, dont une certaine quantité serait détournée vers les colonies anglaises. Selon D'Aigremont, la population de Détroit s'élevait à 63 habitants, dont plusieurs soldats. Le rapport de D'Aigremont porta un dur coup au fondateur de Détroit et à son établissement.

Antoine Laumet de La Mothe-Cadillac fut muté en Louisiane comme gouverneur. Le commandement de Détroit fut confié au sieur François Dauphin de La Forest, un militaire réputé pour son incompétence. Cette mutation correspondait à un désaveu de la part des autorités envers l'établissement de Détroit. Elles abandonnèrent tout projet de développement du Pays-d'en-Haut. Déjà, au recensement de 1710, il ne restait à Détroit que six familles établies sur des terres et onze autres à l'intérieur du fort. De fait, à part quelques exceptions, dont Détroit et Sault-Sainte-Marie, la Nouvelle-France s'était montrée incapable de soutenir des populations permanentes dans le Pays-d'en-Haut. Néanmoins, à la fin du Régime français, Détroit comptera encore plus de 800 résidants répartis des deux côtés de la rivière sur quelque 15 kilomètres. Ailleurs, il y aura quelques milliers de Métis, résultat de la cohabitation durable entre Blancs et Amérindiens.

4.5 Le français «de l'intérieur»

Aux confins de la Nouvelle-France, le français servait de langue véhiculaire à Détroit et dans la région immédiate. En raison du contexte très particulier, le français qu'on utilisait à Détroit témoignait d'une certaine spécificité par rapport à celui employé dans la vallée du Saint-Laurent. C'est surtout le lexique qui a été touché, car les Français et les Canadiens qui vivaient à Détroit utilisaient certains termes particuliers inconnus à Montréal et à Québec, des termes liés au climat, à la géographie, à la faune et à la flore. En 1743 et 1752, le père Louis-Philippe Potier (1708-1781), un missionnaire d'origine belge, a rapporté dans Façons de parler proverbiales, triviales, figurées, etc., des Canadiens au XVIIIe siècle près de deux milliers d'expressions inusitées pour lui et employées par les Canadiens, incluant les emplois du Pays-d'en-Haut et de la Louisiane (pays des Illinois et région du Mississipi). Le père L.-P. Potier voulait décrire les expressions et les mots qui se différenciaient du français de l'époque. Dans son ouvrage, le père Potier ne signale pas explicitement de différences entre le français de la vallée laurentienne et celui de la colonie de Détroit. Cependant, il note des emplois qu'il a remarqué à Détroit, sans les distinguer s'ils sont spécifiques ou non dans une région en particulier. Or, certains anthropologues et linguistes américains ont mentionné dans des études plus récentes un «français de la frontière», un "Midwestern French speech area". Potier a relevé une cinquantaine de mots en ce qui concerne la région de Détroit, dont écorces («couverture de toit», «bardeaux»), entourage (en charpenterie: «pièces sur pièces»), taquet («attache en cuir»), boeuf illinois («bovin d'origine européenne»), fève illinoise («haricot sec avec une tache noire»), folle-avoine («riz sauvage»), têtes de femmes («mottes de terre dans les prairies»), tapager («faire du tapage»), tapé («fou» ou «un peu fou»), etc. Les travaux du père Potier attestent sans aucun doute la longue présence francophone dans cette enclave longtemps isolée des autres centres et principales communautés françaises de la Nouvelle-France.

Pour sa part, le linguiste Peter W. Halford (1942-2002), premier linguiste à consacrer sa carrière à l'étude du français du Détroit (Université de Winsor), a étudié les travaux du père Potier. Il décrit (dans «En route vers le Pays des Illinois et le pays d'en Haut: quelques aspects du vocabulaire du Détroit») le français en usage dans cette colonie comme «un bel exemple de continuité et de modification, de maintien et d'innovation». Halford mentionne que, selon les sources consultés, le vocabulaire «de l'intérieur» (ou de la frontière) est clairement celui du français de la Nouvelle-France du XVIIIe siècle, avec uniquement  quelques éléments lexicaux qui auraient surpris les habitants des anciens centres dans la vallée laurentienne. Évidemment, il n'est pas toujours aisé de cerner au juste quel était le vocabulaire quotidien du Pays-d'en-Haut, car la quasi-totalité des voyageurs, des coureurs des bois, des engagés et des premiers colons ne nous ont laissé aucune trace écrite.

Mais Peter W. Halford signale qu'il est néanmoins possible de relever un certain nombre de désignations qui sont inusitées ou rares ailleurs en Amérique septentrionale, en raison de l'importance des voies d'eau dans les «voyages» de l'époque. Il cite quelques exemples: coulée («chenal»), chenail («chenal, canal»), raccros («petite anse»), rigolet («petit chenal») et roulin d'eau («vague»). Des termes relatifs à la flore et à la faune ont été répertoriés avant l'arrivée du père Potier, et ils le sont encore de nos jours. Parmi les plantes propres au Pays-d'en-Haut, signalons les suivantes: assimine («fruit de l'assiminier), citron («pomme de mai, fruit du podophile pelté), noyer ou noix de France («noyer» ou «fruit du noyer noir»), noyer blanc («noyer tendre»). La faune aussi a ses particularités : boeuf sauvage («bison»), boeuf illinois («bovin de race européenne»), rat des bois («opossum»: marsupial d'origine algonquienne, oposon), caille des prairies («alouette»), canard de France ou canard français («canard colvert» ou «canard malard»). On trouve aussi quelques termes spécifiques à la traite des fourrures: bateau du cent (canot capable de transporter cent paquets des voyageurs»), brasse de tabac («mesure de tabac roulé»), couteau boucheron («sorte de couteau de boucher»), piroguée («contenu d'une pirogue»), paquet («bale de fourrures»), souliers sauvages («mocassin à l'indienne»). Il y avait aussi plusieurs autres mots employés à l'époque dans ce «français de l'intérieur», mais qui sont aujourd'hui complètement sortis de l'usage. 

Beaucoup plus que dans la vallée du Saint-Laurent, le Pays-d'en-Haut a vu se juxtaposer deux civilisations, celle des Français et celle des Amérindiens, avec de part et d'autre de multiples transferts culturels. Cette partie du Canada de l'époque fut davantage qu'un simple réservoir pour la traite des fourrures : elle devint un cadre privilégié dans l'alliance entre les Français et les Amérindiens et un pôle indissociable du métissage franco-indien, tout en participant à l'identité culturelle de la Nouvelle-France.  

5 Après le traité de Paris de 1763

Après le traité de Paris de 1763, les Britanniques s'emparèrent de tous les emplacements français. La plupart des forts français furent détruits, sauf les plus importants construits en pierre. Puis toute la zone des Grands Lacs fut détachée de ce qui était devenu la «province de Québec», et érigée provisoirement en «Territoire indien». Durant plusieurs années, les francophones qui vivaient dans l'ancien «Pays-d'en-Haut survécurent relativement en paix et isolés; occupant les deux rives de la rivière du Détroit, ils conservèrent leurs coutumes, leur religion et leur langue.

Cependant, après la guerre de l'Indépendance américaine (1775-1783), l'Empire du Nord britannique dut rendre tout le sud des Grands Lacs aux États-Unis (voir la carte). Tous les Canadiens et Amérindiens qui y vivaient devinrent alors américains. Ils devaient s'assimiler progressivement dans leur nouveau pays. Puis le nord des Grands Lacs, lequel restait aux mains de la Couronne britannique, vit apparaître de nombreux loyalistes qui avaient quitté les États-Unis pour la «province de Québec». Plus de 6000 loyalistes dits de l'Empire uni (United Empire Loyalists) colonisèrent le littoral du fleuve Saint-Laurent, depuis le lac Saint-François jusqu'au lac Ontario, de même que les rives du lac Ontario jusqu'à la baie de Quinté (Kenté), puis les environs de la ville de Niagara (appelée alors "Newark») et une partie des berges de la rivière du Détroit. Le peuplement anglophone de l'ouest de la «province de Québec» était commencé.

En 1791, la province de Québec fut divisée en Haut-Canada (Ontario) et en Bas-Canada, ce qui n'était pas sans rappeler l'ancienne appellation de «Pays-d'en-Haut». Après la guerre anglo-américaine de 1812, des vagues d'immigration massives, venues notamment du Kentucky, de la Nouvelle-Angleterre et de Grande-Bretagne, affluèrent à un point tel que les Canadiens français se trouvèrent rapidement en situation minoritaire. C'est grâce en partie à nouvelle vague d'immigration venue cette fois de la vallée du Saint-Laurent dans la seconde moitié du XIXe siècle, que la minorité francophone réussira à se maintenir dans cette région qui fait maintenant partie de la province de l'Ontario.

La toponymie française fixée par les explorateurs et pionniers français resta présente sur les territoires du Haut-Canada (voir la liste) et des États-Unis comme un ultime héritage de la Nouvelle-France. Néanmoins, beaucoup de toponymes furent traduits en anglais et devinrent des dénominations officielles: Peach Island (île à la Pêche), Turkey Island (île aux Dindes), Bob-lo Island (île aux Bois-Blancs), Little River (Petite-Rivière), River Rouge (rivière Rouge), River Raisin (rivière aux Raisins), etc. Paradoxalement c'est du côté américain que les toponymes français sont restés intacts (voir la liste).

Dernière version mise à jour: 16 déc. 2015

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