République du Burundi

Burundi

République du Burundi
Republika y'Uburundi

 
Capitale: Bujumbura
Population: 10,8 millions (est. 2013)
Langues officielles: kirundi (de jure) et français (de facto)
Groupe majoritaire: kirundi (98 %)
Groupes minoritaires: aucun (linguistiquement), sauf pour les langues étrangères telles que le français, l’anglais, le swahili, etc.
Langue coloniale: français
Système politique: république présidentielle avec forte présence militaire
Articles constitutionnels (langue): articles 5, 13 et 22 de la Constitution de 2005.
Lois linguistiques: Loi n° 021 du 30 décembre 2005 portant protection du droit d'auteur et des droits voisins au Burundi (2005); Loi n° 1/ 02 du 11 janvier 2007 instituant le Code des douanes (2007); Traité pour l'établissement du traité de l'Afrique de l'Est (2007); Loi n° 1/05 du 22 avril 2009 portant révision du Code pénal (2009); Code de commerce (2010); Loi n° 1/10 du 03 avril 2013 portant révision du Code de procédure pénale (2013); Loi n° 1/19 du 10 septembre 2013 portant organisation de l'enseignement de base et secondaire (2013).

1 Situation géographique

Carte du Burundi Le Burundi (officiellement la république du Burundi) est un pays de hauts plateaux d'Afrique centrale situé sur la ligne de séparation des eaux du Congo et du Nil, au cœur de la région des Grands Lacs. De tous les pays voisins, c’est le Rwanda qui demeure le plus proche du Burundi, car ces deux pays partagent des identités géographiques, humaines et historiques, sans compter de nombreux particularismes linguistiques provenant d'une situation similaire avec les langues locales. Rappelons aussi que le Burundi, le Rwanda et le Congo-Kinshasa sont d’anciennes colonies belges.

Le pays est borné à l'ouest par le lac Tanganyika et, à l’exception du petit Rwanda (au nord) qui n’a que 26 000 km², le Burundi est entouré de pays immenses dont la Tanzanie (à l’est et au sud-est) avec ses 941 550 km², et surtout à l’ouest par le Congo-Kinshasa avec 2 345 410 km² (voir la carte).

D'ailleurs, le premier évêque africain du pays voisin, le Rwanda, Mgr Bigirumwami, disait à propos de la superficie de son pays encore plus petit que le Burundi: «Quand on pose le doigt sur une carte de l'Afrique pour indiquer le Rwanda, on le cache.» Il en est de même pour le Burundi.

De tous les pays voisins, c’est le Rwanda qui demeure le plus proche du Burundi, car ces deux pays partagent des identités géographiques, humaines et historiques, sans compter de nombreux particularismes linguistiques provenant d'une situation similaire avec les langues locales. Rappelons aussi que le Burundi, le Rwanda et le Congo-Kinshasa ont déjà fait partie des colonies belges. C'est donc la Belgique qui a amené le français dans ces trois pays. 

Ainsi, la situation géographique du Burundi situe cet État à la «frontière» des «pays francophones» au nord et des pays «anglophones» au sud-ouest. La capitale, Bujumbura, se trouve à l’extrémité ouest du pays, près du lac Tanganyika. Bien que le Burundi (avec une superficie de 27 834 km²) reste avec le Rwanda (au nord) l'un des plus petits États du continent, sa densité de population est l'une des plus fortes.

2 Données démolinguistiques

En 1997, la population du Burundi était estimée à 6,1 millions d’habitants, mais 7,8 millions en 2005 et 8,8 millions en 2013. Les Hutus représentaient 82,3 % de la population, les Tutsis, 13,6 %, et les Twas (pygmées), 1 %.
 

Ethnie Population Pourcentage Langue Affiliation
Hutus burundais 7 250 000 82,3 % kirundi langue bantoue
Tutsis 1 199 000 13,6 % kirundi langue bantoue
Lingala    132 000 1,4 % lingala langue bantoue
Pygmées twa      93 000 1,0 % twa langue bantoue
Hutus rwandais      25 000 0,2 % kinyarwanda langue bantoue
Swahiliens       9 600 0,0 % swahili langue bantoue
Arabes       2 500 0,0 % arabe langue sémitique
Indiens du Gujarat       2 200 0,0 % gujarati langue indo-iranienne
Francophones       1 500 0,0 % français langue romane
Grecs         600 0,0 % grec langue grecque
Anglophones         400 0,0 % anglais langue germanique
Autres      86 000 0,9 % - -
Total (2013)

 8 801 800

 100 %  - -

2.1 Le kirundi

Tous les Burundais d’origine, quelle que soit leur ethnie (hutue, tutsie ou twa), parlent la même langue, soit le kirundi (ou rundi), une langue bantoue. Certaines théories sur l’immigration laisseraient croire que le kirundi aurait été transmis par les Hutus, alors que les Tutsis auraient perdu leur langue ancestrale depuis plusieurs siècles; dès lors, on peut s’interroger sur le fait que l’envahisseur tutsi n’aie pas cherché à imposer sa langue au lieu de l’«oublier». Quoi qu’il en soit, le kirundi est devenu aujourd’hui la langue nationale de tout le Burundi, mais cette langue est fragmentée en de nombreuses variétés dialectales, relativement intelligibles entre elles. Les Hutus, les Tutsis et les Twa comptent pour 96,9 % des Burundais qui ont le kirundi comme langue maternelle; si l'on ajoute les Rwandais parlant le kinyarwanda, le pourcentage des locuteurs du kirundi atteint les 97 %. Le kirundi est la première langue co-officielle du Burundi.

Le kirundi est la langue nationale du Burundi, alors que le kinyarwanda est la langue nationale du Rwanda, mais ce sont en réalité deux variétés d'une même unité linguistique dans le vaste ensemble des langues de la  langue bantoue. Des variétés du kinyarwanda\ kirundi sont également employées dans le pays voisin, soit le Burundi (sous le nom de kirundi), ainsi qu’en Ouganda (sous le nom de runyarwanda), en Tanzanie et au Congo-Kinshasa. 

Le kirundi du Burundi a emprunté une grande quantité de mots à d'autres langues, mais surtout au français, au kinyarwanda, au swahili et au lingala. De plus, l'anglais, le portugais et l'allemand ont aussi apporté un certain nombre de mots au kirundi.

En 2007, le gouvernement burundais adoptait une politique culturelle qui réaffirmait la nécessité d'unification du pays par le kirundi:  
 

Dans un pays comme le Burundi, où plus de la moitié de la population n’ont pas été à l’école pour y apprendre des langues étrangères, le Kirundi, langue commune à tous les Burundais, est un élément unificateur qui rapproche les différentes composantes sociales, et qui est utilisé dans la vie politique, économique et sociale.

Le Burundi constitue un cas d'unilinguisme rare en Afrique, alors que 97 % de la population parle le kirundi comme langue maternelle. Il est donc plus aisé d'adopter une langue commune.

2.2 Le français

Le français est la seconde langue co-officielle du Burundi. C'est une langue essentiellement apprise à l’école et utilisée dans des situations formelles ou officielles. Seule une minorité de Burundais peut s’exprimer en français. Selon le sens qu’on accorde au mot francophone, on estime que les locuteurs du français oscillent entre 3 % et 10 % de la population. Cela signifie que les premiers sont des «francophones réels» (environ 170 000 locuteurs en incluant les coopérants européens), alors que les seconds ne connaissent que superficiellement cette langue. En réalité, la langue française constitue une langue véhiculaire uniquement pour les Burundais très scolarisés (les «lettrés») ayant terminé leurs études secondaires ou encore ayant poursuivi des études supérieures. Eux seuls maîtrisent les deux langues officielles.

Il faut préciser que le français du Burundi est particulier, car il a emprunté beaucoup de mots au kirundi, au swahili, au lingala, au portugais et à l'anglais; il a aussi beaucoup de calques par rapport à la langue nationale du pays. La situation du français au Burundi, comme c'est aussi le cas dans les autres anciennes colonies belges (Rwanda et Congo-Kinshasa), semble plus vulnérable que dans les autres pays africains de langue française, qui sont situés plus au Nord. Le Burundi vit une sorte de transition en matière de politique linguistique. Le français est perçu comme un «mal nécessaire» hérité du colonialisme afin de communiquer avec le monde extérieur. Toutefois, durant les années de guerre, l’usage de la langue française a fortement régressé.

2.3 L'anglais

Le Burundi est francophone, mais compte tenu de ses voisins anglophones comme le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie, sans oublier le Rwanda qui s'y met, l'anglais prend de l'importance. Ces pays de l'Afrique de l'Est ont commencé un processus d’intégration économique et politique qui devrait franchir les étapes d'une zone de libre échange, c'est-à-dire un marché commun avec comme objectif ultime l’union économique, la création d’une monnaie commune et une fédération des États membres. L’adhésion du Burundi à ce processus d’intégration économique et politique de l’Afrique de l’Est en juillet 2007 fut saluée comme un événement important pour l’avenir politique des populations et du pays.

Jusqu'à présent, la langue anglaise ne fut introduite au Burundi que grâce à l’enseignement. Aujourd'hui, compte tenu de l’adhésion du Burundi à l’EAC (East African Community ou Communauté d'Afrique de l'Est), comprenant aussi le Kenya, l'Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie, l’anglais représente une langue dont il faut absolument tenir compte dans toute tentative d’intégration économique, ce qui implique une nouvelle politique linguistique explicite. La région de l'Afrique de l'Est couvre une superficie de 1,8 million de km² avec une population de 132 millions (estimation de juillet 2009) et dispose d'importantes ressources naturelles. Non seulement l'anglais est la langue officielle de l’EAC, mais il est aussi devenu la langue de la diplomatie, du commerce, de la science, de l’éducation et de la culture dans toute cette région de l'Afrique. C'est donc la langue d’intégration régionale en Afrique de l'Est.

Toutefois, l'anglais au Burundi n'est parlé que par quelques Européens et certains Africains anglicisés d'origine rwandaise, congolaise ou tanzanienne. En raison de l’ouverture du pays au marché international, surtout vers le sud, l’anglais se répand de plus en plus dans le monde des affaires du Burundi en tant que langue véhiculaire.

2.4 Le swahili

Le swahili n'a aucun statut juridique au Burundi, mais cette langue demeure importante, notamment dans les petites entreprises commerciales, alors qu'elle sert de langue véhiculaire. En fait, le swahili est la langue véhiculaire la plus importante de la région des Grands Lacs, et ce, d'autant plus que c'est la langue africaine comptant le plus grand nombre de locuteurs en Afrique de l'Est.

L'article 119 du Traité pour l'établissement du traité de l'Afrique de l'Est (2007) énonce que les États membres doivent promouvoir une étroite coopération dans le domaine de la culture et des sports au sein de la Communauté au moyen du «développement et la promotion des langues indigènes et notamment le swahili en tant que lingua franca. D'ailleurs, l'Académie africaine des langues (ACALAN) fut dondée en ce sens. C'est une institution internationale spécialisée de l'Union africaine, qui a pour mandat de développer et de promouvoir l'utilisation des langues africaines dans tous les domaines de la société. L'ACALAN a pour partenaires l'UNESCO, l'Organisation internationale de la Francophonie, l'Union académique internationale et la Coopération Suisse. 

Au Burundi, le swahili est enseigné dans les universités, il est utilisé dans les médias électroniques et est parlé par un nombre non négligeable de jeunes urbains, de musulmans ou d'étrangers, notamment les immigrants d’origine africaine. L'Église catholique tente de freiner l’expansion du swahili qu'elle juge trop lié à l’islam.

2.5 Les autres langues

On compte aussi des étrangers au Burundi, surtout des Africains, parmi lesquels on distingue les Rwandais, les Congolais (Congo-Kinshasa), les Tanzaniens, les Maliens et les Guinéens. Beaucoup d’entre eux parlent, outre leur langue maternelle, l’anglais, le français ou le swahili. Vivent aussi dans le pays un certain nombre d’Arabes et d'Indiens du Gujarat, ainsi que des Européens qui forment une population flottante de coopérants (surtout composés de Belges, de Français, de Grecs et d’Italiens).

Cela dit, au moins 15 % de la population burundaise est constituée de réfugiés (ceux qui ont quitté leur pays), de rapatriés (ceux qui sont revenus au pays), de refoulés (ceux qui sont renvoyés au pays) ou dispersés dans des camps de regroupement. Il y aurait, à ce jour, plus de 800 000 personnes déplacées suite à la «politique de déplacements» forcés du gouvernement burundais et à la guerre civile qui ravage le pays.

2.6 Les religions

Il se pratique plusieurs religions au Burundi. La composition religieuse est la suivante : 60 % de catholiques, 20 % de religions indigènes, 15 % de protestants, 2 % à 5 % de musulmans. En réalité, personne ne sait exactement quels sont les adeptes de la religion traditionnelle animiste; la plupart des Burundais qui consultent les devins, les faiseurs de pluie, les sorciers, etc., portent des noms chrétiens et ont été baptisés chrétiennement.

3 Données historiques

L’histoire du Burundi se confond avec celle du Rwanda, du moins jusqu’à l’indépendance. Le Burundi, comme le Rwanda, aurait été peuplé vers le VIIIe siècle avant notre ère par des Batwas ou Twas, une population pygmoïde vivant de chasse dans la forêt; ces ancêtres des pygmées seraient venus de l’Ouest et parlaient une langue bantoue (qui ne serait pas le kirundi). Quelques siècles plus tard, un peuple d’agriculteurs, les Hutus, auraient cohabité avec les Tutsis, des pasteurs venus du Nord, qui se seraient installés progressivement entre les Xe et le XVe siècles. Ces trois communautés d’origines différentes se sont assimilés les unes aux autres avec le temps et ont fini par partager la même langue bantoue, le kirundi \ kinyarwanda des Hutus, et la même religion.

À partir du XVIe siècle, la région s’organisa en royaumes dirigés chacun par un mwami (roi), qui représentait l’image d'Imana, le dieu suprême et tout-puissant. L’un des mwami, issu de la dynastie Nyiginya, finit par unifier le pays sous son autorité. Dans l'exercice du pouvoir, le mwami ne pouvait gouverner seul, d'où la mise en place de tout un système d'organisation politico-administrative, sociale et économique.

Dans chacun des districts du pays, on trouvait, en principe, un «chef des pâturages» (généralement d'origine tutsie) pour l’élevage des bovins et un «chef des terres» (généralement d’origine hutue); cette «administration» était complétée par une organisation militaire avec des «chefs d'armée» (recrutés généralement chez les Tutsis) et, dans les régiments, des «lignages» tutsis et hutus. En fait, Tutsis et Hutus avaient des terres et du bétail, bien que, si le pouvoir restait aux mains d'une aristocratie tutsie, les deux «ethnies» cohabitaient pacifiquement, car durant plusieurs siècles les Tutsis surent manier habilement la carotte et le bâton.

En somme, culturellement homogénéisés et biologiquement mélangés, les deux groupes vivaient dans une certaine complémentarité sociale, certes quelque peu inégale, mais maintenue dans une certaine cohésion nationale dynamique. Par ailleurs, situé à l’écart des grandes voies naturelles de communication, le Burundi, comme le Rwanda, échappa aux raids des chasseurs d’esclaves (ce qui explique aujourd'hui la grande densité de la population) et, jusqu’au XIXe siècle, aux grands explorateurs européens. Le Burundi atteignit sa plus grande expansion sous le règne du mwami Ntare Rugamba (1796-1850). Celui-ci dota le pays d’une puissante armée très entraînée et conquit un territoire important. Sous son règne, la société burundaise était structurée en deux classes: celle des Tutsis et celle des Hutus. Cette division correspondait avant tout à des distinctions sociales, car un Tutsi pouvait devenir Hutu et vice versa. Cette distinction entre Hutus et Tutsis allait se renforcer avec l’arrivée des colonisateurs allemands, puis belges.

En même temps, le Burundi précolonial se caractérisait par un unilinguisme plutôt rare en Afrique, car le kirundi demeurait la seule langue langue maternelle, nationale et officielle du pays.

3.1 Le protectorat allemand

C'est en 1858 que les premiers Européens, soit les Britanniques John Hanning Speke et Richard Burton, découvrirent la région; ils furent suivis par Henry Morton Stanley et David Livingstone — dont la fameuse rencontre en 1871 se serait déroulée au Burundi, près d’un rocher à 12 km au sud de Bujumbura au bord du lac Tanganyika — qui attirèrent l'intérêt sur cette région extrêmement riche, laquelle devait être bientôt soumise au régime de l'exploitation coloniale; cela dit, la rencontre des deux explorateurs a plutôt eu lieu à Ujiji, près du lac Tanganyika en... Tanzanie. Après 1879, des missions catholiques tentèrent de s’implanter dans le royaume du Burundi, puis des explorateurs allemands y séjournèrent, dont le comte Graaf von Gotzen. En 1890, les Allemands parvinrent à intégrer le Burundi (appelé alors Urundi) et le Rwanda (appelé Ruanda) à leurs possessions d'Afrique orientale — la Deutsch Ost-Afrika (DOA), englobant le Burundi, le Rwanda et le Tanganyika (Tanzanie). En 1899, les Allemands fondèrent Usumbura (aujourd’hui Bujumbura). Ces derniers imposèrent peu à peu leur protectorat au mwami Kisabo (1850-1908) qui, en 1903, signa le traité de Kiganda avec l’Allemagne.

Soucieux de ne pas trop dépenser pour leurs lointaines possessions, les Allemands optèrent pour un système d’«administration indirecte» qui plaçait le royaume sous leur contrôle. Le gouverneur allemand assurait le rôle du mwami (roi), mais s’appuyait essentiellement sur la collaboration des chefs locaux; les habitants du pays continuaient d’utiliser massivement leur langue nationale. Dès cette époque, les Allemands comprirent qu’ils devaient s’allier aux Tutsis qui dominaient la société burundaise. Voici ce qu’écrivit à ce sujet, en 1916, l’auteur allemand Hans Meyer dans Die Burundi (traduit en français sous le titre de Le Burundi, une étude ethnologique en Afrique orientale, 1984):

Tant que les Batutsis [Tutsis] seront les maîtres du pays, un essor intellectuel et culturel du peuple barundi demeure impossible, car seul ce bas niveau des Bahutus [Hutus], maintenu au cours d'un isolement séculaire, assure la domination batutsie. Pour l'instant évidemment, nous Allemands, devrons rester en bons termes avec les Batutsis et les intéresser matériellement à nos initiatives en Urundi, car nous sommes encore trop faibles pour partir ouvertement en campagne contre eux. Mais le but d'une politique coloniale à plus long terme devra être de briser la domination batutsie, de libérer les Bahutus du joug batutsi et de les gagner à nos visées civilisatrices qui correspondent aussi à leurs propres intérêts.

Cependant, les Allemands ne purent mener à bien leurs «visées civilisatrices», car ils perdirent peu après leur colonie de la Deutsch Ost-Afrika. Pour ce qui est de la langue, l’influence allemande fut même tout à fait négligeable, mais il est resté quelques germanismes dans le kirundi. La véritable influence des Allemands fut d’avoir introduit l’Église catholique qui, en tant qu’alliée du pouvoir politique, allait prendre la relève dans les secteurs de l’enseignement et de la santé, et connaître par la suite un immense succès social. On sait que, dès les années 1930, plus de 70 % des Burundais seront déjà convertis à la religion catholique. Ainsi, le Burundi allait devenir avec le Rwanda un front de résistance à l’islam.

3.2 Le mandat belge et l’Église catholique

En 1916, les Belges, avec l'aide des Britanniques, amputèrent une partie du Rwanda qu’ils placèrent sous leur «protectorat», tandis que les Britanniques annexaient les districts septentrionaux à leur colonie d’Ouganda. Les forces anglo-belges finirent par envahir toute la colonie allemande, c'est-à-dire le territoire du Ruanda-Urundi. 

Après la défaite de l’Allemagne en 1918, le traité de Versailles rendit les colonies allemandes aux pays vainqueurs. Sous mandat de la Société des Nations (SDN), la Grande-Bretagne se vit confier l’administration du Tanganyika (Tanzanie), alors que la Belgique administra le Ruanda-Urundi (Rwanda-Burundi) à partir de Bujumbura (Burundi), devenue capitale du mandat belge du Ruanda-Urundi (aujourd'hui, le Rwanda et le Burundi). Le Congo belge comprenait six provinces: Léopoldville, Équateur, Orientale, Kivu, Kasaï et Katanga. En 1925, le Ruanda-Urundi fut rattaché au Congo belge dont il constituait la septième province.

Au début du mandat belge en 1916, l’Administration reprit la politique de «contrôle indirect» sur le Burundi et continua de s'appuyer sur les autorités en place, c’est-à-dire le mwami et l'aristocratie tutsie. Le gouvernement colonial belge confia définitivement à l’Église catholique tout le secteur scolaire et le domaine de la santé.

- Le rôle de l'Église catholique

L’Église combattit aussitôt la religion traditionnelle (païenne) basée sur le culte de Kiranga et mit tout en œuvre pour affaiblir, puis supprimer la théocratie burundaise (et rwandaise). Adoptant les pratiques des autorités civiles belges, l'Église catholique favorisa les Tutsis considérés comme les «élites» du pays. Elle assura leur «conversion» au catholicisme en leur enseignant qu’ils formaient les «seigneurs féodaux» (évolués et apparentés à la race blanche), alors que les Hutus et leurs chefs étaient des «serfs» (négroïdes et sauvages) voués à la domination. 

Le mythe des «Tutsis évolués» et des «Hutus faits pour obéir» fut méthodiquement véhiculé pendant plusieurs décennies par les missionnaires, les enseignants, les intellectuels et les universitaires, qui accréditèrent cette vision de la société rwandaise jusqu’à la fin des années soixante. Le résultat de cette «mission civilisatrice» fut de donner aux Tutsis un pouvoir qu'ils n'avaient jamais connus avant la période coloniale et d'entraîner chez les Hutus une exploitation sans commune mesure avec leur situation traditionnelle.

L’arrivée des prêtres de la Société des Missionnaires d’Afrique, dite des «Pères Blancs», en 1931 vint bouleverser la vie des autochtones, car l’Église catholique entreprit l’évangélisation massive des habitants et tenta d’éliminer toute concurrence.  Dès leur arrivée, les Pères Blancs introduisirent l'alphabet latin et une orthographe commune pour le kirundi du Burundi et le kinyarwanda du Rwanda, car le kirundi au Burundi et le kinyarwanda au Rwanda devinrent les langues d'enseignement. Grâce à l’étroit contact qu’ils développèrent auprès des populations autochtones, les missionnaires ont vu leur implantation facilitée: en parlant le kirundi et en s’intégrant aux Burundais, ils ont réussi à acquérir une très forte influence sociale, économique, mais également politique. Les missionnaires catholiques obtinrent du gouvernement belge la suppression de la fête religieuse nationale du Muganuro et la destitution de l’aristocratie religieuse hutue au profit des familles princières tutsies. L’appartenance à la religion catholique devint un critère incontournable pour accéder ou rester dans la fonction de chef. Évidemment, beaucoup de «chefs païens» se convertirent à la religion catholique. Signe éclatant de l’implantation du catholicisme au Burundi: en vingt ans, plus de 70 % des Burundais devinrent catholiques. Le français demeura la langue officielle, car, la plupart des missionnaires étaient francophones (ou wallons). Cependant, une nouvelle génération de prêtres flamands, d’origine plus modeste que leurs collègues francophones (ou wallons), s’identifia davantage aux Hutus et entreprit de former une contre-élite hutue, et leur apprit le néerlandais. Ces Hutus devinrent les leaders de la «nation hutue» et s’impliquèrent dans la politique active.

- L'Administration coloniale belge

Le gouvernement colonial décida en 1925 de modifier l’administration du Rwanda et du Burundi. Les fonctions de chef devinrent héréditaires. Puis l’Administration coloniale belge décida que, à travers tout le Burundi (et le Rwanda), les chefs devaient être des Tutsis qui étaient «plus aptes à gérer» le pays. En 1929, il fut même créé une «école de fils de chef» (celle d’Astrida) afin d’assurer la pérennité du système. Les jeunes Tutsis pouvaient aller à l’école (en français et en kirundi), tandis que les fils des Hutus n’avaient que la possibilité de devenir agriculteurs comme leurs parents. Par exemple, dans les écoles coloniales, on apprenait l'arithmétique et le français aux enfants tutsis mais le chant aux petits Hutus. Par la suite, les Belges imposèrent la fameuse carte d’identité (1933-1934) avec la mention ethnique Tutsi ou Hutu, ce qui eut pour effet d’accentuer la distinction sociale entre les deux ethnies, laquelle se transformera plus tard en ségrégation «raciale». L'enseignement du kirundi comme langue d'enseignement fut délaissé au profit du français, alors que la langue nationale devint une matière d'enseignement.

Ainsi, les Tutsis bénéficièrent d’avantages considérables aux dépens des Hutus. Les Hutus furent soumis aux travaux forcés dans les plantations, les chantiers de construction, les scieries, etc. Les Tutsis avaient l’ordre de fouetter les Hutus, sinon ils risquaient de se faire fouetter eux-mêmes par les colons belges. L’Administration coloniale exigea même que tout propriétaire de dix vaches et plus soit considéré comme un Tutsi, les autres demeurant automatiquement des Hutus. C’est alors que les Tutsis pauvres devinrent des Hutus et que les Hutus riches devinrent des Tutsis. Une telle dichotomie entre Tutsis et Hutus n’existait pas auparavant puisqu’un Hutu qui possédait plusieurs têtes de bétail pouvait, de ce fait, être tutsifié, de même que pouvaient se produire des phénomènes de détutsification ou de hutusification.

Implantée dès 1945, cette «décision administrative» du colonisateur belge finit par diviser encore davantage la société burundaise (et rwandaise) de l’époque, car cette distinction signifiait que les riches étaient des Tutsis et les pauvres, des Hutus. Les deux communautés autochtones, qui avaient vécu en paix durant plusieurs siècles, en vinrent à se détester en raison des rivalités suscitées par les décisions du colonisateur blanc. La politique institutionnalisée véhiculée par le colonisateur avait développé chez les Tutsis un complexe de supériorité, alors que chez les Hutus un puissant sentiment de rancœur et de haine s’était installé. Enfin, l’imbrication très étroite de l’Église et de l’État devint telle qu’on peut parler d’une «Église d’État».

- La politique linguistique belge

Contrairement à la France qui s'est toujours dotée d’une politique linguistique coloniale élaborée, portant sur l'imposition du français et l'éviction des langues indigènes, la Belgique eut une attitude différente. La Belgique était un petit pays aux moyens plus limités et sans tradition coloniale. Pratiquant une administration indirecte («contrôle indirect»), elle accorda aux langues africaines une place importante dans la gestion des colonies et laissa l’entière initiative en matière d'éducation aux missionnaires. De plus, la Belgique était pays bilingue aux prises avec des populations francophones et néerlandophones, qui s'opposaient à différents points de vue, notamment en éducation et en administration.

Par exemple, au Burundi, si les fonctionnaires belges importants étaient généralement francophones, les postes subalternes étaient tenus par des néerlandophones parlant peu le français. La plupart des missionnaires affectés dans les colonies étaient néerlandophones, alors que leurs supérieurs étaient tous francophones. Or, les missionnaires avaient pour principal objectif d’évangéliser les Africains, non de diffuser la langue du colonisateur, qui dans le cas de la Belgique était ambiguë. Dans les colonies belges, comme d'ailleurs en Belgique à cette époque, le statut du français et celui du néerlandais n'étaient guère équitables, ce qui s'est reflété au Burundi, au Rwanda et au Congo belge.

Afin de simplifier l'enseignement, les missionnaires ont préféré utiliser le kirundi comme langue d'enseignement, contrairement aux Allemands qui avaient choisi le swahili. Étant donné que les missionnaires catholiques se méfiaient du swahili qu'ils jugeaient trop lié à l'islam, ils l'ont éliminé au profit du kirundi. Ce choix a réduit considérablement le rôle du français qui était à cette époque uniquement parlé par l'élite belge dans l'administration, l'enseignement, l'armée et la religion, tandis que la plupart des subalternes parlaient le néerlandais qu'on appelait alors le flamand.  Ainsi, le rôle des missionnaires dans les colonies belges fut beaucoup plus important que dans les colonies françaises parce que l’État belge ne s'est impliqué que très tardivement dans le domaine de l’éducation auprès des population africaine. En effet, ce fut uniquement au cours de la décennie de 1950, juste avant l'indépendance des colonies, que l'État belge a entrepris de former des élites locales et de leur inculquer l'apprentissage du français. À la différence de la France et de la Grande-Bretagne, il était trop tard pour former des élites prêtes à prendre la relève au moment de la déclaration d’indépendance. C'est ce qui explique en partie que la langue du colonisateur allait moins bien s'implanter dans les anciennes colonies belges.

- Les mouvements de décolonisation et le changement d'allégeance ethnique

Après la Seconde Guerre mondiale, les mouvements de décolonisation atteignirent le Burundi et le Rwanda. Plus instruite et s’estimant apte à diriger la pays, l’élite tutsie en vint à souhaiter le départ des Belges. Pour leur part, les Hutus, tout en demandant que l’indépendance soit retardée, dénoncèrent la «double colonisation» dont ils avaient été victimes: celle des Tutsis (antérieurement, d'après eux), puis celle des Belges. Il exigèrent que les Belges les débarrassent de cette première colonisation qu’ils estimaient «inacceptables». 

Se sentant trahis par leur élite tutsie devenue anticolonialiste, le pouvoir colonial et l’Église catholique décidèrent, au début des années cinquante, de favoriser les Hutus, plus soumis et plus malléables. Les Tutsis furent désormais considérés comme des «ennemis» de l’Église et de l’État. L’Église amplifia le mouvement et, à partir de 1957, soutint ouvertement les mouvements hutus qui réclamaient des réformes sociales. Détenant le monopole de l’enseignement, l’Église encouragea la formation d’une élite contestataire hutue.

En 1959, commença dans le pays voisin, le Rwanda, une véritable «révolution sociale» qui, s’inspirant des leçons apprises par les pouvoirs belges et les représentants de l’Église catholique, amena le remplacement du «pouvoir minoritaire tutsi» par le «pouvoir majoritaire hutu». En favorisant systématiquement la notion de «démocratie majoritaire», l’Administration coloniale et l’Église catholique firent monter les tensions entre les deux communautés ethniques et laissèrent se développer les rivalités entre Tutsis et Hutus. La guerre civile éclata au Rwanda en 1959, alors que les Tutsis furent pourchassés et massacrés par milliers. Plus de 170 000 Tutsis se réfugièrent vers l’Ouganda, la Tanzanie, le Burundi et le Congo-Kinshasa). La prise du pouvoir par les Hutus au Rwanda entraîna le départ du mwami et l’exode de plus de 200 000 Tutsis vers l’étranger.

Au Burundi, les Hutus n’eurent guère la possibilité de prendre le pouvoir. Inquiets de la situation au Rwanda, les Tutsis du Burundi prirent immédiatement les devants et accaparèrent le pouvoir politique et l’armée. Ne pouvant éviter les conflits ethniques, les Tutsis se laissèrent entraîner dans la spirale de la répression, surtout après l’assassinat du prince Louis Rwagasore en 1961, un chef charismatique opposé à la discrimination raciale et qui avait combattu toute transposition de la crise du Rwanda au Burundi.

Lorsque s’acheva la période coloniale, la situation sociolinguistique du Burundi pouvait être résumée ainsi : le français a le vent dans les voiles, alors que le kirundi stagnait et que le swahili déclinait.

3.3 Au lendemain de l'indépendance

Le Burundi accéda à l’indépendance le 1er juillet 1962 et devenait une monarchie constitutionnelle, le tout dans un climat de conflits ethniques accentués par la crise du Rwanda et la rébellion au Congo belge (Congo-Kinshasa). En fait, l’accession à l’indépendance marqua le début de 30 ans d’instabilité politique au cours desquels se succédèrent de nombreux coups d’État de la part des militaires tutsis et des insurrections hutues suivies de massacres massifs des insurgés (1965, 1972, 1988, 1992). De là à penser que les politiciens congolais avaient hérité davantage des défauts que des qualités belges pour assurer la gestion des institutions nationales, il n’y eut qu’un pas... vite franchi. Le français resta la langue officielle du Burundi au lendemain de l’accession à l’indépendance.

- De coup d'État en coup d'État

En 1966, la monarchie fut abolie et la république proclamée par le capitaine tutsi Michel Micombero qui prit le pouvoir et fut nommé président. À la suite d’une insurrection des Hutus en 1972, l’armée tutsie, dans un réflexe de sécurité ethnique, massacra entre 100 000 et 150 000 Hutus et exclut les Hutus des sphères du pouvoir et de l’administration du pays. 

En mars 1973, le gouvernement burundais entrepris une vaste réforme du système d’éducation. Le principe de base de cette réforme était de nationaliser et de rationaliser l'enseignement dans le but de le rentabiliser. À cette fin, le gouvernement adopta la politique de la kirundisation, c’est à dire l’adoption du kirundi, langue nationale, comme véhicule d’enseignement pendant les six années de l’école primaire. L’objectif visé était d’améliorer le rendement scolaire, de soutenir la ruralisation, de réhabiliter le patrimoine culturel burundais et de promouvoir une école dite «communautaire». Mais les objectifs de la réforme ne devaient jamais être tous atteints en raison de l'instabilité politique. La kirundisation de l'enseignement s’est arrêtée en quatrième année du primaire, tandis que la ruralisation n'a jamais été mise en œuvre et l'école communautaire n'a jamais pu s'implanter. Les programmes prévus n'ont jamais obtenu l'adhésion totale des enseignants, faute d'une préparation adéquate.

En 1976, un coup d’État (par le Tutsi Jean-Baptiste Bagaza) évinça Michel Micombero, qui fut suivi d’un autre coup d’État en 1987 au cours duquel le Tutsi Pierre Buyoya prit le pouvoir à la tête d’un «Comité militaire de salut national». De nouveaux conflits ethniques secouèrent le Burundi en 1988; l'armée tutsie massacra encore plusieurs dizaines de milliers de Hutus, alors que 45 000 autres se réfugièrent au Rwanda. 
En juin 1993, eurent lieu les premières élections libres; Melchior Ndadaye, le premier président hutu du Burundi, fut élu, puis assassiné quelques mois (le 21 octobre) plus tard, lors d'un coup d'État perpétré par des militaires tutsis, ce qui déclencha à nouveau les massacres. Les Tutsis, accusés d'avoir assassiné le président, ont commencé à être exterminés en grand nombre, mais l’armée tutsie réussit à prendre le dessus. À nouveau, des dizaines de milliers de Hutus furent chassés vers le Rwanda voisin. 

Le nouveau président, Cyprien Ntaryamira, un autre Hutu, succéda à Ndadaye et tenta de mettre un terme à la répression menée par l'armée dominée par les Tutsis. Le 6 avril 1994, il fut tué à son tour, en même temps que le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, dans un «accident d’avion» causé par un missile au-dessus de Kigali (au Rwanda). Le génocide des Tutsis (au moins 600 000 morts) qui s’ensuivit au Rwanda exacerba les Tutsis du Burundi qui, pour leur part, contrôlaient le pouvoir politique et l’armée dans leur pays. Les massacres des Tutsis rwandais ont servi à justifier les massacres des Hutus burundais.

Par la suite, le Burundi fut en proie à une guerre civile larvée. En mars 1996, le rapporteur spécial des Nations unies, chargé d'enquêter sur la situation au Burundi, estimait à 15 000 (juste pour l’année 1995), le nombre des victimes d'un «génocide au compte-gouttes», touchant plus particulièrement les élites (instituteurs, infirmiers, etc.). En janvier 2000, les pertes en vies humaines étaient évaluées, depuis avril 1994, à plus de 300 000 victimes. De son côté, l’organisation Amnistie Internationale dénonçait les conditions dans lesquelles vivaient les 70 000 réfugiés rwandais dans les camps du Burundi. Selon cet organisme, quelque 1500 réfugiés étaient tués chaque mois par les forces de sécurité burundaises ou par les milices tutsies. Le génocide contre les Tutsis était bien planifié et s'est étendu sur tout le Burundi, mais il a surtout touché les régions du Sud: Makamba, Mabanda, Nyanza-Lac, Rumonge et toutes les régions avoisinantes.

En juillet 1996, l'ancien président Pierre Buyoya prit le pouvoir et chassa le président hutu. Les pays voisins, suivis par la communauté internationale, décrétèrent un embargo, tandis que la rébellion hutue gagnait plusieurs régions du pays.

- L'accord d'Arusha de 2000

Le 28 septembre 2000, le Conseil de sécurité de l'ONU est parvenue, à Arusha (Tanzanie), à faire accepter un accord sur une déclaration officielle demandant à toutes les parties burundaises (19 délégations) de cesser les combats et d'appliquer l’Accord d’Arusha pour la paix au Burundi. Cependant, trois délégations (sur 19) provenant des mouvements radicaux (deux délégations hutues et une tutsie) ont refusé de signer le texte. Le gouvernement burundais s’est dit prêt à appliquer l’accord d’Arusha, mais de nombreux obstacles ont persisté et durent être surmontés avant sa mise en œuvre définitive.

Tout le Burundi continua de vivre dans la terreur, tandis que 800 000 personnes vivaient dans des «camps de regroupement». Dans les campagnes au sud, près de la frontière avec la Tanzanie, les Tutsis (14 % de la population) se sont réfugiés dans les agglomérations, sous la protection de l'armée qu'ils contrôlaient en majorité, tandis que les Hutus (85 % de la population) vivent reclus sur les collines, dont ils interdisent l'accès aux militaires. Mais au centre, à l'est et surtout au nord du pays, ces régions étant sûres, et les Tutsis, ou ce qu'il en restait, demeurèrent sur les collines avec leurs voisins hutus. 

Comme il fallait s'y attendre, le partage du pouvoir entre la minorité tutsie et la majorité hutue ne pouvait être que difficile, après onze ans de guerre civile. En juillet 2004, le principal parti tutsi rejetait l'accord présenté par la médiation sud-africaine à Pretoria. L'équilibre devait être assuré sur une base ethnique, et l'Assemblée nationale devait être composée de 60 % de Hutus, de 40 % de Tutsis et de trois députés des Twa, tout comme le nouveau Conseil des ministres. Pendant ce temps, en 2003, le ministère de l’Enseignement primaire et secondaire tenta une nouvelle réforme de l'enseignement en voulant généraliser la kirundisation dans les écoles primaires et en procédant à une expérimentation élargie pour mesurer si celle-ci était porteuse d’amélioration de la qualité dans l’apprentissage scolaire, mais l'instabilité politique empêcha la réforme d'être menée à bien.  

3.4 La réconciliation nationale

Le 19 août 2005, Pierre Nkurunziza, un ancien dirigeant de la guérilla, fut élu avec 62,9 % des voix comme nouveau président de la république du Burundi, après des élections qui ont été reconnues comme exemplaires par les observateurs internationaux. Nkurunziza est un Hutu, alors que la vie politique, rappelons-le, a longtemps été dominée par la minorité tutsie. Si les Tutsis ont accepté de perdre le pouvoir, y compris dans l'armée, c'était en échange d'une présence garantie au gouvernement. Le président Nkurunziza a alors mis en place un gouvernement en associant les autres partis politiques ainsi qu'une forte représentation des femmes, soit sept femmes sur 21 ministres hutus et tutsis. Le nouveau président s'est donné comme priorité d'éradiquer la corruption qui sévit dans le pays. Cependant, plusieurs élus sont considérés comme des criminels qui ont pu présenter leurs candidatures en profitant de l'immunité provisoire octroyée en violation du droit international. Ainsi, le président Nkurunziza est lui-même un ancien condamné à mort pour avoir posé des mines sur la voie publique et ayant causé la mort de plusieurs civils innocents. Il fut amnistié lors des accords d'Arusha en 2003.

En 2010, une deuxième série d'élections furent tenues dans un climat de terreur avec la réélection du président Nkurunziza, avec plus de 91 % des voix, mais ce dernier était le seul candidat ! Les candidats présidentiels de l’opposition s’étaient retirés pour protester contre les irrégularités du scrutin, ce qui a d'ailleurs été dénoncé par l'opinion nationale, mais les élections furent néanmoins validées par la communauté internationale.

Le Burundi est demeuré sur la liste noire des pays où les violations massives des droits humains sont les plus intolérables et constituent un drame humanitaire révoltant. Non seulement, le Burundi a vécu dans des conditions d’extrême précarité, mais les Burundais sont devenus parmi les habitants les plus pauvres de l’Afrique. C’est pourquoi beaucoup de Burundais sont convaincus que les dirigeants en place ne manifestent guère de réelle volonté politique pour trouver une solution à la guerre civile qui a frappé cruellement le pays, ainsi qu’à la recrudescence des fléaux tels que la faim, le sida, le paludisme, etc.

4 La politique linguistique du Burundi

Il ne serait pas exagéré de dire que le Burundi actuel n’a pas de politique linguistique, sinon la non-intervention. En effet, aux prises avec des conflits ethniques incessants depuis l’indépendance, les dirigeants politiques qui se sont succédé ont eu bien autre chose à faire que de s’occuper des questions linguistiques.

4.1 Les textes juridiques

Rappelons tout d’abord que, durant plus d’une vingtaine d’années depuis l’indépendance (1962), le Burundi fut gouverné sans constitution, c’est-à-dire de 1966 à 1974, puis de 1976 à 1981, de 1987 à 1992, et de 1996 à 1998. La Constitution du 13 mars 1992 a été suspendue le 25 juillet 1996 par le nouveau régime transitoire pour être remplacée par le décret-loi no 1/001/96 du 13 septembre 1996 portant sur l'organisation du système institutionnel de transition. Depuis 1998, le décret-loi de 1996 porte maintenant le nom de Acte constitutionnel de transition et les articles 5, 13 et 22 de la Constitution de 2005.

- Les dispositions constitutionnelles de 1998

L’Acte constitutionnel de transition de 1998 constituait la loi fondamentale jusqu'à la date de la promulgation d'une véritable constitution. Ce texte de transition reprenait dans l’ensemble les dispositions de la Constitution de 1992 relatives aux droits de l'homme et à la langue. Seul l’article 10 mentionnait expressément une disposition concernant la langue:

Article 10

1) La langue nationale est le kirundi. 

2) Les langues officielles sont le kirundi et les autres langues déterminées par la loi.

Juridiquement parlant, le texte ne mentionnait pas que le français était l’une des langues officielles du Burundi avec le kurundi. Ainsi, seul le kirundi restait une langue officielle de jure. Cependant, le français demeurait l’une des deux langues officielles dans les faits (ou de facto). Qui plus est, le français est même demeuré la «première langue officielle», alors que le kirundi conservait le rang de «seconde langue officielle». Certains croient que l’expression «et les autres langues déterminées par la loi» constituait une façon de faire entrer l’anglais au pays, comme ce fut la cas au Rwanda et au Congo-Kinshasa.

- L’accord d’Arusha de 2000

L’Accord d’Arusha pour la paix au Burundi, c’est-à-dire l’accord signé en Tanzanie par 16 des 19 délégations burundaises en présence du président sud-africain, Nelson Mendela, prévoit également des dispositions à caractère linguistique. Ainsi, les articles 1 et 4 interdisaient toute discrimination, quelle que soit la race ou la langue, la religion, l’origine ethnique, etc.:

Article 1er

Tous les Burundais sont égaux en mérite et en dignité. Tous les citoyens jouissent des même droits et ont droit à la même protection de la loi. Aucun Burundais ne sera exclu de la vie sociale, économique ou politique de la nation du fait de sa race, de sa langue, de sa religion, de son sexe ou de son origine ethnique.

Article 4

Toutes les femmes et tous les hommes sont égaux. Nul ne peut être l'objet de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son ethnie, de son sexe, de sa couleur, de sa langue, de sa situation sociale, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ou du fait d'un handicap physique ou mental. Tous les citoyens sont égaux devant la loi, qui leur assure une protection égale.

Évidemment, on se demande bien à quoi peut bien servir présentement cette disposition, puisque les faits démontrent que la discrimination constituait le fondement de la société burundaise. Mais on pouvait espérer que de nouvelles réformes permettraient éventuellement d’appliquer cette disposition qui engagerait le pays vers une paix bien méritée. Par ailleurs, l’article 5 de l’accord d’Arusha reprenait les dispositions de l’article 10 de l’Acte constitutionnel de transition de 1998, mais remplaçait les mots «les autres langues déterminées par la loi» par «toutes autres langues arrêtées par l'Assemblée nationale»:

Article 5

La langue nationale est le kirundi. Les langues officielles sont le kirundi et toutes autres langues arrêtées par l'Assemblée nationale.

- La Constitution de 2005

En 2005, la loi n° 1/010 du 18 mars 2005 portant promulgation de la Constitution de la république du Burundi reprenait l'article 5 précédent en ces termes tout en précisant que «tous les textes législatifs doivent avoir leur version originale en kirundi» :
 

Article 5

1) La langue nationale est le kirundi. Les langues officielles sont le kirundi et toutes autres langues déterminées par la loi.

2) Tous les textes législatifs doivent avoir leur version originale en kirundi.

Article 13

1) Tous les Burundais sont égaux en mérite et en dignité. Tous les citoyens jouissent des mêmes droits et ont droit à la même protection de la loi.

2) Aucun Burundais ne sera exclu de la vie sociale, économique ou politique de la nation du fait de sa race, de sa langue, de sa religion, de son sexe ou de son origine ethnique.

Article 22

1) Tous les citoyens sont égaux devant la loi, qui leur assure une protection égale.

2) Nul ne peut être l'objet de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son ethnie, de son sexe, de sa couleur, de sa langue, de sa situation sociale, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ou du fait d'un handicap physique ou mental ou du fait d'être porteur du VIH/SIDA ou toute autre maladie incurable.

En 2013, le gouvernement a présenté un projet de révision de la Constitution. Dans le but de proscrire le «régionalisme», les articles 13 et 22 se liraient ainsi :

Article 13

1) Tous les burundais sont égaux en mérite et en dignité. Tous les citoyens jouissent des mêmes droits et ont droit à la même protection de la loi.

2) Aucun burundais ne sera exclu de la vie sociale, économique ou politique de la nation du fait de sa race, de sa langue, de sa religion, de son sexe; de sa région ou de son origine ethnique

Article 22

1) Tous les citoyens sont égaux devant la loi, qui leur assure une protection égale.

2) Nul ne peut être l’objet de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son ethnie, de sa région, de son sexe, de sa couleur, de sa langue, de sa situation sociale, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ou du fait d’un handicap physique ou mental ou du fait d’être porteur du VIH/SIDA ou toute autre maladie incurable.

Ce projet a fortement agité le monde politique en 2013, car les Burundais s'efforçaient de surmonter les cicatrices de la guerre civile qui a fait rage de 1993 à 2005. Par exemple, le Parlement exige actuellement la majorité des deux tiers des voix pour adopter les lois, mais dans le projet il suffirait d'une majorité de 50 % des voix plus une, ce qui permettrait aux seuls Hutus de faire adopter n'importe quelle loi. Finalement, en mars 2014, l'Assemblée nationale du Burundi a rejeté avec une seule voix de majorité le projet de Constitution appuyé par le président Pierre Nkurunziza, ce qui lui aurait permis de se représenter aux élections de 2015. Toutefois, le président de la République peut soumettre ce projet de loi à un référendum populaire.

Pour le moment, le français reste la langue officielle de facto au Burundi. C’est la langue de toutes les situations formelles et la grande langue écrite, que ce soit à l’Assemblée nationale, à la Présidence, dans les médias écrits et électroniques, les écoles, les universités, le commerce international, etc.

Pour ce qui est de l’affichage public, les enseignes des organismes gouvernementaux, administratifs, services de santé, etc., sont généralement rédigées seulement en kirundi. Seuls les établissements d’enseignement ne paraissent qu’en français. Quant aux plaques odonymiques (noms de rue), elles sont en français à Bujumbura: par exemple, Rue de la Mission, Rue de la Victoire, Boulevard du 28 novembre, Chaussée Peuple Murundi, Avenue de l'Université, mais aussi Rue Buragane, Rue Makamba, Rue Ruvubu, etc. À Kigali et dans plusieurs villes, les plaques sont bilingues (français-kirundi).

4.2 Les langues du Parlement, de la justice et de l’Administration

À l’Assemblée nationale, le français (surtout) et le kirundi constituent les deux langues des débats, puis les lois sont rédigées en français, parfois en kirundi. Dans les tribunaux, les juges utilisent la langue nationale, le kirundi, avec les justiciables, mais rédigent leur compte rendu en français. Les cours de haute instance n’utilisent en principe que le français, mais les justiciables peuvent s’exprimer dans la langue de leur choix; là aussi, les procès-verbaux ne sont rédigés qu’en français. Ainsi, la loi n° 1/10 du 03 avril 2013 portant révision du Code de procédure pénale mentionne que, dans l'impossibilité de «s'exprimer dans la langue de la procédure», le Ministère public désigne un interprète à charge du Trésor public:

Article 77

Si l'inculpé déclare être dans l'impossibilité de s'exprimer dans la langue de la procédure, le Ministère public désigne un interprète à charge du Trésor public.

Article 195

Lorsque le prévenu, la partie civile ou le témoin ne parle pas l'une des langues officielles utilisées par le tribunal ou s'il s'avère nécessaire de traduire un document versé aux débats, le président désigne d'office un interprète et lui fait prêter serment.

L'article 195 utilise l'expression «l'une des langues officielles utilisées par le tribunal», mais ne les désigne pas formellement. Quant à l'article 286 de la loi n° 1/05 du 22 avril 2009 portant révision du Code pénal, il demeure tout aussi vague en recourant à la formule «dans une langue autre que celle dont l'emploi [...] est prescrite par la loi»:

Article 286

Est puni d'une servitude pénale de trois mois à un an et d'une amende de cinquante mille francs à deux cents mille francs, le commerçant déclaré en faillite :

1° Qui n'a pas tenu les livres de commerce ou fait les inventaires prescrits par les dispositions légales et réglementaires ;
2° Dont les livres ou les inventaires sont incomplets, irréguliers ou rédigés dans une langue autre que celle dont l'emploi, en la matière, est prescrit par la loi ;

Dans les communications orales au sein de l'administration publique, les problèmes sont inexistants entre les fonctionnaires et les services à la population, puisque tous les Burundais parlent le kirundi. Ce sont les documents écrits qui font problème, car fort peu de textes officiels sont disponibles en kirundi. Ainsi, la plupart des gens ne peuvent lire ni formulaires, ni circulaires, ni règlements, etc., parce qu’ils ne connaissent pas suffisamment le français. Les papiers officiels tels que les passeports, cartes d’identité, monnaie, etc., sont rédigés dans les deux langues officielles. De façon générale, la langue de travail entre les fonctionnaires demeure le français. Cependant, le kirundi est resté la langue orale des Forces armées burundaises contrôlées par les Tutsis. Dans les faits, le français prédomine nettement dans l'Administration centrale, mais le kirundi dans les administrations locales.

Pour ce qui est de l’affichage public, les enseignes des organismes gouvernementaux, administratifs, services de santé, etc., sont généralement rédigées seulement en kirundi. Seuls les établissements d’enseignement ne paraissent qu’en français. Quant aux plaques odonymiques (noms de rue), elles sont en français à Bujumbura: par exemple, Rue de la Mission, Rue de la Victoire, Boulevard du 28 novembre, Chaussée Peuple Murundi, Avenue de l'Université, mais aussi Rue Buragane, Rue Makamba, Rue Ruvubu, etc. Dans d'autres villes, elles peuvent être bilingues (français-kirundi).

Dans l'affichage public, l'article 14 de la loi n° 1/ 02 du 11 janvier 2007 instituant le Code des douanes est intéressant parce qu'il impose l'emploi des deux langues officielles sur la façade des bureaux des douanes, sans les nommer :

Article 14

L'administration est tenue de faire apposer sur la façade de chaque bureau, à un endroit très apparent, un tableau portant cette inscription : «Douanes burundaises»- «Bureau de...» dans les deux langues officielles avec les heures d'ouverture et de fermeture.

Enfin, la loi n° 021 du 30 décembre 2005 portant protection du droit d'auteur et des droits voisins au Burundi protège les droits d'auteur dans «la langue originale», sans la mentionner davantage:

Article 26

Nonobstant les dispositions de l'article 24, les utilisations suivantes d'une œuvre protégée, soit en langue originale, soit en traduction, sont licites sans le consentement de l'auteur:

1. s'agissant d'une œuvre qui a été publiée licitement ;
a) reproduire, traduire, adapter, arranger ou transformer de toute autre façon une telle œuvre, exclusivement pour l'usage personnel et privé de celui qui l'utilise.

En somme, les lois burundaises traitent des langues officielles, mais ne les mentionne jamais formellement, sauf dans la Constitution.

4.3 Les langues d'enseignement

À la suite des événements dramatiques qui ont secoué le Burundi depuis plusieurs années (surtout depuis 1993-1994), le système scolaire s'est en grande partie effondré. Beaucoup d’écoles ont été détruites ou sérieusement endommagées, les autres ne fonctionnant que de façon partielle en raison des dégâts matériels (par exemple, le mobilier scolaire ayant été utilisé pour le chauffage) et de l’insécurité de la population. Souvent, les bâtiments scolaires ont été «réquisitionnés» par les milliers de personnes déplacées à la recherche d'un abri. Une bonne partie de la population hutue est réfugiée dans les collines et s'est cachée durant des années, et dans ce contexte de nombreux parents ont été réticents à envoyer leurs enfants à l’école.

Pendant plus d'une décennie, environ un enfant sur deux n'a pas fréquenté l’école primaire et il semble que les fillettes aient été encore plus exposées à ce genre d’exclusion. De plus, bien que la contribution financière demandée aux parents pour l'école primaire soit relativement accessible — quelque 500 à 700 francs burundais (un dollar américain s’échangeant à 640 Fbu au taux officiel —, c’était encore trop pour ceux qu’on appelle les «indigents». Des directeurs d'école ont renvoyé chez eux les «élèves indigents» qui n'avaient pas payé leur minerval (belgicisme désignant les «frais de scolarité»), ce qui est contraire aux directives ministérielles qui interdisent la discrimination à l'encontre des «enfants indigents». Toutes ces difficultés ont entraîné une sous-scolarisation. Il en est résulté que seulement 35,3 % des enfants burundais ont été alphabétisés, soit l’un des plus bas de toute l’Afrique (contre 60,5 % au Rwanda voisin, 77,3 % au Congo-Kinshasa, 51,7 % au Togo). Depuis quelque temps, le gouvernement burundais a mis sur pied des «écoles temporaires» dans de nombreuses agglomérations afin d’accroître la fréquentation scolaire. De plus, selon une étude de l'UNICEF de 2002, il y aurait eu 10 577 enfants physiquement et mentalement handicapés au Burundi avec diverses catégories de handicaps : défauts d'élocution, traumatismes physiques liés à la guerre, maladies mentales, infirmités physiques, cécité et surdité.

Rappelons que l’article 53 de la Constitution de 2005 que les parents ont le droit et le devoir d'éduquer et d'élever leurs enfants, et qu'ils sont soutenus dans cette tâche par l’État :

Article 53

Tout citoyen a droit à l’égal accès à l’instruction, à l’éducation et à la culture.

L’État a le devoir d’organiser l’enseignement public et d’en favoriser l’accès.

Toutefois, le droit de fonder les écoles privées est garanti dans les conditions fixées par la loi.

Cependant, lorsque les enfants burundais commencent à fréquenter l’école primaire, il n’est pas dit qu’ils termineront leurs études. En effet, seulement la moitié de la population mâle (52 % des garçons) termine ses études primaires, alors que c’est 32 % pour les filles, parfois moins. Au secondaire, quelque 10 % des garçons commencent leurs études secondaires, et seulement 3,6 % des filles.

Dans le cadre de la Campagne appelée «Back to School 2012-2013», plus de 4000 enseignants de 572 écoles primaires de différentes provinces du Burundi ont suivi du 6 au 18 août 2012 une formation sur le module «École amie des enfants». Cette formation avait pour objectif d’améliorer la qualité de l’enseignement primaire au Burundi et de donner aux enfants toutes les chances de fréquenter massivement l’école et d’y rester, afin d’achever leur cycle scolaire du primaire dans les meilleures conditions d’apprentissage possibles. Avec l’abolition des frais de scolarité au primaire décrétée par le gouvernement du Burundi en 2005, le taux net de scolarisation a connu une progression importante, car il est passé de 59 % en 2005 à 96,1 % en 2011, dont 97,6 % pour les garçons et 94,8 % pour les filles.

Toutefois, les résultats concernant la réussite scolaire plaident en faveur d’une nette amélioration de la qualité de l’enseignement. En effet, d'après l'UNICEF, près de quatre enfants sur dix ont redoublé en 2011 et près d’un enfant sur dix a abandonné ses études en cours d’année. Actuellement, seul un enfant sur deux achève ses études primaires au Burundi, et à peine plus de 15 % d’entre eux accèdent à l’enseignement secondaire, en majorité des garçons. Les raisons les plus souvent invoquées comme ayant contribué à un si piètre résultat sont les suivants: la grande pauvreté des parents, les violences sur le chemin de l’école, le travail des enfants, les grossesses des filles et les mariages précoces.

- Les types d'écoles burundaises

Au Burundi, on distingue quatre types d’écoles : les écoles publiques dites d'État, les écoles publiques «sous convention», les écoles privées et les écoles consulaires.

Les écoles publiques d'État sont celles qui sont sous la responsabilité de l’État en ce qui concerne les infrastructures et les équipements, le salaire du personnel et l’approvisionnement en matériel pédagogique comme les manuels scolaires. Les écoles publiques «sous convention» sont des écoles publiques administrées par les congrégations religieuses, mais l’État conserve la responsabilité du personnel enseignant. Jusqu’ à présent, cinq congrégations religieuses ont signé une convention avec l’État : l'Église catholique, l’Église adventiste du 7e jour, la Communauté des Églises de Pentecôte du Burundi, la Communauté islamique du Burundi et l'Église évangélique des amis.

Quant aux écoles privées, elles sont gérées par des institutions privées et sont normalement reconnues à la suite d'inspections réglementaires par les services habilités au sein du ministère de l'Éducation. Cette reconnaissance officielle repose sur la conformité avec les programmes publics, sauf que la langue d'enseignement peut être le français, l'anglais ou le swahili, voire l'arabe. Dans l’enseignement primaire, les écoles privées ne représentent qu'environ 2 % de toutes les écoles, soit une quarantaine d'établissements. Contrairement aux écoles dites «sous convention» qui sont réparties sur tout le pays, les écoles privées sont presque toutes localisées à Bujumbura (87,5 %).

Voici ce que prescrivent les articles 13 et 14 de la loi n° 1/19 du 10 septembre 2013 portant organisation de l'enseignement de base et secondaire sur cette question:

Article 13

Le système éducatif burundais comprend l’enseignement public et l’enseignement privé.

L’enseignement public est un enseignement organisé par l’État ou par les collectivités locales. L’enseignement sous le régime d’une convention scolaire confessionnelle ou autre fait partie de l’enseignement public.

L’enseignement privé est un enseignement organisé par les établissements scolaires créés par des personnes physiques ou morales, des associations ou des fondations dotées de la personnalité civile, dans le respect des conditions et normes fixées par le ministère ayant l’enseignement de base et secondaire dans ses attributions.

Article 14

En vue d’une meilleure efficacité pédagogique et/ou administrative, les pouvoirs publics peuvent gérer eux-mêmes les établissements d’enseignement public ou les confier à des associations à vocation éducative moyennant une convention. Tous les établissements d’enseignement public et privé sont soumis à un régime d’inspection et de contrôle.

Pour ce qui est des écoles consulaires, ce sont des écoles organisées par les représentations diplomatiques : elles fonctionnent généralement selon le régime pédagogique des pays d’origine de ces représentations. Ce sont des cas d'exception, selon l'article 2 de la  loi n° 1/19 du 10 septembre 2013:

Article 2

La présente loi s’applique aux écoles publiques et privées y compris celles qui sont ouvertes à l’étranger et dont les programmes d’enseignement sont conformes au système éducatif burundais.

Les écoles établies par les missions diplomatiques et consulaires constituent des exceptions. Les modalités de leur agrément et de leur fonctionnement sont fixées par le Ministre en charge des relations extérieures.

Il n'existe que quelques écoles «consulaires», qui sont sous la juridiction de la France, de la Belgique, du Congo-Kinshasa et de la Tanzanie. Les langues d'enseignement peuvent être le français, l'anglais ou le swahili, et toute autre langue autorisée par le gouvernement burundais, mais en principe ces écoles sont indépendantes et payées par le pays concerné. 

- Le kirundi comme langue d'enseignement

En vertu de l'article 11 de la loi n° 1/19 du 10 septembre 2013 portant organisation de l'enseignement de base et secondaire, les langues d'enseignement sont le kirundi, le français, l'anglais et le swahili (ou kiswahili):

Article 11

La maîtrise de la langue nationale et la connaissance d'autres langues font partie des objectifs fondamentaux d'enseignement.

Le kirundi, le français et l'anglais sont des langues d'enseignement.

Le kirundi, le français, l'anglais et le kiswahili sont des langues enseignées.

D'autres langues peuvent être introduites par la loi.

Cependant, ces quatre langues n'ont pas le même statut et elles ne sont pas enseignées de façon équivalente.

Le kirundi, on le sait, est la langue maternelle de la grande majorité des Burundais. Dès 1973, le gouvernement burundais avait entrepris la “kirundisation” de l'enseignement dans les programmes scolaires. Dès lors, le kirundi devait devenir la seule langue d'enseignement dans toutes les écoles primaires publiques, renvoyant le français au statut de «langue étrangère». Cette politique de kirundisation demeure encore en vigueur, mais uniquement durant les quatre premières années de l’école primaire.

L'article 29 de la loi n° 1/19 du 10 septembre 2013 énonce que «dans les écoles maternelles et les structures communautaires, les apprentissages se font en kirundi et/ou en d'autres langues reconnues par la loi, mais en respectant le programme national de référence». De fait, le kirundi est la seule langue d'enseignement des écoles maternelles publiques.

Selon la réglementation scolaire du Burundi, l’âge d’admission en première année de l’école primaire est de sept ans. Comme la durée du niveau primaire est de six ans, une scolarisation normale devrait se terminer à 12 ans avant d'entreprendre le secondaire, mais à cause des nombreux redoublements la scolarisation primaire peut se terminer à 13 ou 14 ans au terme de laquelle l'élève passe le concours d'accès au secondaire. Cela signifie aussi que l'enseignement généralisé en kirundi ne dure que quatre ans pour devenir une matière d'enseignement.
Dans les établissements privés et consulaires, le français est prédominant, ainsi que l'anglais pour les confessions protestantes.

- Le français

Dans les écoles publiques, à partir de la cinquième année du primaire, le français remplace progressivement le kirundi, mais le maître peut à tout moment expliquer les notions difficiles en kirundi. Au secondaire et dans tout l'enseignement supérieur, le français demeure la principale langue d’enseignement, en dépit de l'article 81 de la loi n° 1/19 du 10 septembre 2013 :

Article 81

À l'exception des langues enseignées, la langue d'enseignement au secondaire est le français, l'anglais ou toute autre langue qui sera fixée par la loi.

Les langues enseignées dans l'enseignement secondaire sont : le kirundi ; le français ; l'anglais ; le kiswahili.

Les cours à enseigner en plus des langues sont définies par décret.
 

Pendant que le français devint la seule langue d'enseignement pour environ dix heures de cours par semaine, le kirundi est enseigné durant deux heures comme discipline. Il en est ainsi pour les programmes de formation professionnelle (art. 115 de la de la loi n° 1/19 du 10 septembre 2013):

Article 82

Les objectifs d'enseignement, les contenus des programmes, les méthodes d'enseignement, les volumes horaires, les supports pédagogiques, les activités d'évaluation ainsi que le certificat et le diplôme à délivrer pour toute section d'enseignement secondaire sont fixés par décret.

Article 115

Les programmes de la formation professionnelle sont dispensés dans la langue française ou toute autre langue que tous les apprenants peuvent comprendre aisément.

Cependant, dans la grande majorité des cas, les écoles privées utilisent le français comme langue d’enseignement depuis la première année du primaire.

Selon le Rapport PASEC en matière d'enseignement primaire (2010), un test appelé MLA (Monitoring and Learning Achievment) a été administré en 2002 à 2199 élèves. L'évaluation s'est déroulée dans les trois domaines classiquement proposés par cette enquête internationale : le français, les mathématiques, la vie courante, mais un quatrième domaine a été ajouté, à savoir le kirundi, car cette langue nationale est aussi la langue d’enseignement de la première année à la quatrième année primaire. Au plan des disciplines évaluées, les élèves ont obtenu de très bons résultats en kirundi avec une moyenne de 75,7 %, et en «vie courante» (69,2 %), avec des résultats relativement faibles en mathématiques (52, 6 %) et de mauvais résultats en français (44,7 %). En somme, le français, langue d’enseignement à partir de la 5e année, semble donc peu maîtrisé. Le seuil minimal de maîtrise apparaît comme très bon pour la «vie courante» (96,1 %) et le kirundi (92.9 %), mais moyennement bon en mathématiques (60 %), et très mauvais en français (34 %), ce qui semble inquiétant. D’ailleurs, beaucoup d'enseignants ne parlent pas très bien le français, une langue que beaucoup ne maîtrise que difficilement. Un ancien rapport de l’UNICEF signale que la plupart des enseignants maîtrisent mal le français parlé. Ensuite, très peu de familles parleraient le français comme langue d’échange à domicile.

Dans beaucoup d'écoles secondaires, il est encore obligatoire pour les élèves de s'adresser aux enseignants en français, car cela les oblige à améliorer leur niveau d'expression. Cependant, comme la plupart des élèves ne terminent pas leurs études secondaires, très peu d’entre eux réussissent à apprendre convenablement le français. Précisons que le kirundi est néanmoins enseigné en tant que matière jusqu’à la fin des «humanités» (belgicisme désignant la fin du lycée).

Par contre,  le niveau de performance des élèves des établissements privés apparaît nettement meilleur en français que celui des élèves des écoles publiques. Cette situation peut s’expliquer par le fait que, dans les écoles privées, le français est la langue d’enseignement dès la première année du primaire.

- L'anglais et le swahili

Dans certaines écoles urbaines (surtout à Bujumbura), depuis 2005, l'anglais a été introduit pour être enseigné comme langue étrangère en raison de trois à quatre heures par semaine au secondaire. Le ministère de l'Éducation a également mis en place des cours intensifs de français et d'anglais dans un certain nombre d’écoles secondaires. Pour le moment, ces élèves reçoivent en moyenne trois ou quatre heures d’anglais par semaine durant six ans. À plus long terme, il est prévu que les élèves burundais puissent s'exprimer en français et en anglais. Pour le moment, il y a loin de la coupe aux lèvres, car il faut faire face à la grave pénurie du corps professoral apte à enseigner l'anglais. Or, cette langue demeure peu enseignée dans les écoles secondaires pour diverses raisons, dont le manque de formation des enseignants et la non-implication financière des pays anglophones dans cet enseignement. Il semble bien difficile de demander à un enfant d'apprendre une langue que le maître lui-même ne maîtrise pas. Bien souvent, les enseignants ont reçu une formation de deux semaines à la fois en anglais et en swahili pour ensuite enseigner ces deux langues.

En février 2014, le gouvernement a instauré un nouveau programme d'anglais et de swahili dès le primaire. En général, la tendance est de retirer deux heures hebdomadaires au cours de kirundi et de français et une heure au calcul, pour les attribuer au swahili et à l'anglais.

2007 Kirundi Français Anglais Swahili Calcul
1re année 8 h 8 h 2 h 2 h 8 h
2e année 8 h 8 h 2 h 2 h 8 h
3e année 4 h 8 h 2 h 2 h 9 h
4e année 4 h 8 h 2 h 2 h 9 h
5e année 4 h 13 h 0 h 0 h 10 h
6e année 4 h 3 h 0 h 0 h 10 h

Cette réforme a soulevé beaucoup de controverses dans les milieux de l'éducation, le débat portant essentiellement sur la capacité d'un enfant de sept ans à maîtriser correctement quatre langues à la fois au cours de sa scolarité primaire, alors qu'il ne sait même pas encore écrire dans sa langue maternelle. Certains éducateurs s'opposent à l'introduction de ces deux nouvelles langues, en raison notamment du manque de matériel didactique et de la formation de courte donnée aux enseignants; ils critiquent également la précipitation de la décision du gouvernement qui n'aurait jamais consulté ni les enseignants ni les responsables de l'éducation.  

- L'enseignement supérieur

Créée en 1964, l’Université du Burundi à Bujumbura est l’unique université publique; elle compte actuellement plus de 13 000 étudiants répartis dans huit facultés et trois instituts. Dans l'enseignement supérieur, le français constitue généralement le seule langue d’enseignement, sauf, bien sûr, dans les programmes de langues étrangères. Ainsi, le Département de langue et littérature anglaise de la faculté des lettres et sciences humaines offre, depuis plus de trente ans, un programme de formation en anglais d’une durée de quatre ans destiné généralement aux futurs enseignants en anglais (écoles secondaires).

Il existe aussi l'École normale supérieure, qui a été créée en 1965, afin de former les enseignants de l’école secondaire. Fusionnée avec l’Université du Burundi, elle est devenue une structure indépendante en décembre 1999. Elle compte trois départements: «Langues et Sciences humaines», «Sciences naturelles» et «Sciences appliquées». En 2013, l'Université du Burundi a mis en place un nouveau département de kirundi-swahili à l'Institut de pédagogie appliquée (IPA).

4.4 Les médias et la vie économique

Des quelque 40 titres de journaux paraissant entre août 1991 et juin 1996, seuls quatre continuent de paraître régulièrement aujourd'hui. Il s'agit du quotidien national de langue française Le Renouveau du Burundi, propriété de l'État, de l'hebdomadaire privé d'information et d'analyse L'Avenir publié depuis le 1er juillet 1997, de l'hebdomadaire en langue kirundi Ubumwe diffusé par l’État et du bimensuel Ndongozi y'Uburundi appartenant à l'Église catholique. Subsistent aussi d'autres journaux à parution fort irrégulière, comme le bimensuel privé Le Patriote. De façon générale, la presse écrite reste contrôlée de près par le gouvernement. Plusieurs titres de périodiques paraissent en kirundi. Ainsi, les quelques journaux qui paraissent régulièrement au Burundi sont édités en français, et dans une moindre proportion, en kirundi.

L'espace audiovisuel est occupé par trois radios et une télévision privées. Ainsi, à côté de Télé 10 Burundi (français, anglais, swahili, etc.), émettent Radio-Culture (français), Radio-Umwizero ou Radio de l’Espoir (kirundi, swahili et français) et Radio-CCIB FM+ (français). Des radios internationales comme la British Broadcasting Corporation (anglais et kirundi), et la Voix de l’Amérique (français et kirundi), sont présentes sur la bande FM, ainsi que Radio France Internationale qui n’émet qu’en français.

Une chaîne de la radio nationale au Burundi diffuse en kirundi et une autre en français. Les radios privées diffusent, en plus du kirundi et du français, également en swahili et en anglais. Dans la télévision burundaise, le kirundi et le français ont une importance approximativement égale. Le Burundi accorde donc une place relativement importante à la langue nationale, parlée par toute la population.

En ce qui a trait à la vie économique, les Burundais sont très pragmatiques. Dans la vie quotidienne, le kirundi et le swahili à Bujumbura sont les langue des affaires et des communications normales. Dans les contacts plus formels, le français est privilégié, mais le swahili (à Bujumbura) et l’anglais peuvent aussi servir de langue véhiculaire. Les enseignes commerciales dans le centre-ville de Bujumbura sont généralement en français, mais il en existe également en anglais ou en swahili, les deux premières langues se disputant la préséance. Les affichettes des petits commerçants dans les centres urbains sont rédigées plutôt en swahili, la langue des affaires par excellence, mais à l’intérieur du pays elles sont en kirundi. Le français reprend ses droits sur les chantiers de construction, les affiches indiquant le nom du propriétaire, l'entreprise de construction, le maître d'œuvre, le financement du projet, etc. À l’entrée des usines, du port ou de l'aéroport, tout paraît en français.

Dans le Code de commerce (2010), l'une des rares lois réglementant les langues dans le monde du commerce et des affaires, impose aux commerçants de tenir leurs livres «soit en kirundi, soit en français, soit en toute autre langue déterminée par la loi»:

Article 27

Tout commerçant doit tenir une comptabilité régulière qui fait état de ses opérations commerciales et de sa situation de fortune conformément au plan comptable national.

À ce titre, le commerçant tient notamment les livres de commerce suivants :

1° Un livre journal qui comprend les livres d'achats et les livres de recettes avec toutes les pièces justificatives ;
2° Un livre des inventaires qui retrace sa situation patrimoniale.

Le commerçant est tenu de garder copie des factures, pièces justificatives, lettres, télégrammes et transmissions télégraphiques, par fac-similé ou électronique se rapportant à son commerce qu'il envoie, ou qu'il reçoit et de les classer régulièrement. Ces livres devront être tenus soit en kirundi, soit en français, soit en toute autre langue déterminée par la loi. Par dérogation à l'alinéa précédent, des documents informatiques peuvent tenir lieu de livre journal et de livre d'inventaire ; dans ce cas, ils doivent être identifiés, numérotés et datés dès leur établissement par des moyens offrant toute garantie en matière de preuve.

L'authenticité des documents électroniques se fait selon les mécanismes de cryptographie publique ou de cryptographie asymétrique ou d'autres technologies conformes à un ensemble d'exigences minimales généralement reconnues dans le commerce international.

Il n'existe guère d'autres langues déterminées par la loi.

4.5 Le monde la Francophonie

Le Burundi est membre de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) depuis 1970. De façon générale, la francophonie semble relativement mal perçue au Burundi, comme d'ailleurs au Rwanda. La France aurait joué un rôle suspect lors des événements reliés au génocide de 1994 au Rwanda. Quant aux évêques catholiques, ils semblent complètement indifférents à la Francophonie internationale. L’Église du Burundi, l’une des grandes puissances économiques du pays, entretient même des relations vieilles de plusieurs décennies avec les Églises d'Angleterre, de Suède, de Norvège, des USA, etc., c’est-à-dire des relations privilégiées avec le monde chrétien anglophone ou anglophile. N'oublions pas que 90 % des Burundais ne connaissent pas le français. Tous ces facteurs vont donc peser lourdement sur l'avenir de la francophonie burundaise... ou ce qu’il en reste. On estime qu'en 2010 quelque 682 000 Burundais pouvaient s'exprimer en français à des degrés divers. Le poids de l’histoire et la force de l’inertie laisseraient croire que le français pourrait conserver ses anciennes prérogatives. Toutefois, plusieurs considérations actuelles portent à penser que c’est le français qui pourrait bien être évincé.

On assisterait actuellement dans la région des Grands Lacs à une «offensive américano-britannique» afin d’y imposer l’anglais. Or, on sait que, une fois que l’anglais est admis comme langue officielle au sein d’une organisation internationale ou nationale, les Américains, souvent aidés des Britanniques, font tous les efforts nécessaires pour éliminer les autres langues qui ne deviennent que des véhicules de traduction. Pensons à ce qui se passe présentement au Rwanda et au Congo-Kinshasa, alors qu’on essaie subtilement de faire entrer le «loup dans la bergerie» (l’anglais). Mais voilà que la Belgique semble maintenant vouloir renouer avec ses anciennes colonies au moment où les Anglo-Saxons envahissent le Burundi, le Rwanda et le Congo-Kinshasa. Comment la Belgique va-t-elle recoller les morceaux pour récupérer l’espace économique en détresse et l’influence culturelle perdue? De toute façon, l’«invasion de l’anglais» au Burundi est loin d’être avancée et sa situation ne se compare pas à celle du Rwanda.

Langue parlée seulement par les Européens + immigrés des pays voisins.
Le danger d’anglicisation n’est que potentiel, mais il y a des signes (rapports de l’Église du Burundi avec les pays anglophones et ceux du nord de l’Europe - anglophiles, mauvaise réputation de la France après 1994, il semble que la Belgique a oublié son ancienne colonie), très rares sont les Burundais qui parlent anglais.

Rappelons que la situation géographique du Burundi le situe à la «frontière» des pays francophones et anglophones, la «ligne Maginot linguistique» dit-on, ce qui rend ce petit pays plus vulnérable à l’influence de l’anglais. Bien qu’il ait été traditionnellement un «pays francophone», le Burundi subit depuis plusieurs années les assauts de l’expansion anglophone de la part du Rwanda, de la Tanzanie, de l’Ouganda, mais aussi du Royaume-Uni et des États-Unis, et ce, dans la mesure où la Belgique semble avoir abandonné depuis plusieurs années son ancienne colonie. L’hypothèse du «complot anglo-saxon» occupe depuis longtemps les esprits, du moins si l’on en croit les propos tenus en 1957 par l'ex-président français François Mitterrand, alors qu'il était ministre de la Justice (cabinet Guy Mollet): «Tous les ennuis que nous avons eus en Afrique occidentale française n’ont rien à voir avec un désir d’indépendance, mais avec une rivalité entre les blocs français et britannique. Ce sont des agents britanniques qui ont fomenté tous nos ennuis.» À supposer que le complot soit réel, il y a plus grave!

Selon un observateur de Médecins sans frontières, voilà plusieurs années, soit depuis 1990, que les Britanniques rêvaient de supplanter les Français et les Belges dans la région des Grands Lacs. Depuis la fin de la guerre froide, l'Afrique est même devenue plus «visible» pour les États-Unis, et les relations bilatérales que la France a longtemps entretenues avec de nombreux pays du continent s'en trouvent ainsi profondément modifiées (lire «diminuées»). D’ailleurs, en mars 1998, le voyage en Afrique du premier président américain (Bill Clinton) à visiter ce continent est venu encore confirmer que les «terres francophones» s'ouvrent maintenant à la compétition politique, économique et culturelle. La preuve en est que maintenant ce sont les Américains qui soutiennent militairement le Burundi, et ce, de manière très active. En 2012, le Burundi a introduit une demande d'adhésion au Commonwealth, cette association anglophone d'anciennes colonies ou protectorats de l’Empire britannique. Il s’agissait du second pays de la régions des Grands Lacs, traditionnellement francophone, à faire une telle demande, le Rwanda ayant déjà été admis comme 54e membre du Commonwealth en 2009. Puis le Burundi a retiré sa demande de candidature.

Si l’on fait exception des rivalités entre langues coloniales, le Burundi n'a pas de réels problèmes avec ses minorités linguistiques, car il s'agit avant tout de minorités ethniques. Au plan de la politique linguistique, ce sont des problèmes de préséances linguistiques coloniales ou ethniques (entre Tutsis et Hutus). Le Burundi n'est pas le seul État au monde à connaître ce genre de difficultés ethniques — pensons au Rwanda, à l'Afrique du Sud, à l'Éthiopie, à l'Érythrée, etc. —, mais ce pays semble pour le moment incapable de trouver des solutions qui exigent la participation de toutes les couches de la population à la gestion du pays.

Dernière mise à jour: 26 mai 2014
 

Bibliographie


ANONYME. «Bonne gouvernance et gestion des conflits au Burundi», sans lieu ni date,
[http://www.undp.org/rba/special/frnagfiii/burund3f.htm].

ACQUIER, Jean-Louis. Le Burundi, Éditions Parenthèses, Marseille, 1986, 126 p.

ASSEMBLÉE NATIONALE. Rapport d'information de la Mission d'information de la commission de la Défense nationale et des Forces armées et de la commission des Affaires étrangères, sur les opérations militaires menées par la France, d'autres pays et l'Onu au Rwanda entre 1990 et 1994, Paris, 15 décembre 19998, [http://www.assemblee-nationale.fr/2/dossiers/rwanda/r1271.htm].

BEN HAMMOUDA, Hakim. Burundi, Histoire économique et politique d’un conflit, Éditions L’Harmattan, Paris, 1995, 203 p.

CHRÉTIEN, Jean-Pierre. «Interprétations du génocide de 1994 dans l’histoire contemporaine du Rwanda» dans Clio en Afrique, Paris, été 1997, [http://up.univ-mrs.fr/~wclio-af/numero2/sources/index.html].

COUVERT, Claude. La langue française au Burundi, IRAF, Paris 1985, 162 p.

DE L’ESPINAY, Charles. «Les Églises et le génocide dans la région des Grands Lacs est-africains», Paris, sans date, [http://www.u-paris10.fr/gdr1178/lesp-egl.htm].

ENCYCLOPÉDIE UNIVERSALIS. Art. «Burundi», sans lieu ni date,
[http://www.universalis-edu.com/doc/atlas/Articles/C933811_1.htm].

FREY, Claude. Le français au Burundi, lexicographie et culture, EDICEF, Paris 1996, 223 p.

GAHAMA, Joseph. Le Burundi sous administration belge, 1919-1939, Éditions Karthala, Paris, 1983, 465 p.

MWOROHA, Émile. Histoire du Burundi, des origines à la fin du XIXe siècle, Éditions Hatier, Paris, 1987, 275 p.

NYABUHINJA, Théodore. «Statut et interaction des principales langues parlées au Burundi» dans Dire, n° 4, Limoges, 1992, p. 19-27.

RÉPUBLIQUE DU BURUNDI. Rapport PASEC, enseignement primaire: quels défis pour une éducation de qualité; en 2015?, ministère de l'Enseignement de base et Secondaire, de l'Enseignement des métiers, de la Formation professionnelle et de l'Alphabétisation, Bujumbura, 2010, 164 p.

WILLAME, Jean-Claude. Les Belges au Rwanda, le parcours de la honte, Bruxelles, GRPI/Complexe, 1997, 216 p.