Guinée-Conakry 

(Guinée française)

République de Guinée

Capitale: Conakry
Population: 12,1 millions (2014)
Langue officielle: français (de jure)
Groupe majoritaire: aucun
Groupes minoritaires: une trentaine de langues dont le peul ou poular (32 %), le maninka (23 %), le soussou (10 %), le guerzé (3,8 %), le kissi (3,5 %), le toma (1,8 %), le dialonké (1,8 %), etc.
Langue coloniale: français
Système politique: république populaire pluraliste
Articles constitutionnels (langue): art. 1, 8 et 25 de la Constitution de 2010
Lois linguistiques: Code civil (1983); Ordonnance n° 304/PRG/85 portant création de l'Institut de recherche linguistique appliquée (1985); Code des marchés publics (1988); Loi organique l/91/012 du 23 décembre 1991 portant Code électoral (1991); Loi organique l/91/006 du 23 décembre 1991 portant création du Conseil national de la communication (1991); Code de la santé publique (1997); Loi n° 037/an/98 du 31 décembre 1998 portant Code de procédure pénale (1998); Décret d/98/n° 100/prg/sgg du 16 juin 1998 portant Code de procédure civile, économique et administrative (1998); Code foncier et domanial (1999); Code de l'enfant guinéen (2008).

1 Situation géographique

L’Afrique compte trois Guinées, avec chacune une langue officielle différente: français, portugais et espagnol. On distingue en effet :

1) la Guinée (245 857 km²) proprement dite appelée aussi Guinée-Conakry (francophone);
2) la Guinée-Bissau (36 125 km²) dite «Guinée portugaise» (lusophone);
3) la Guinée équatoriale (28 051 km² ) ou «Guinée espagnole» (hispanophone) ou «Guinée espagnole» (hispanophone).

La langue officielle de chacun de ces pays résulte de l'histoire de la colonisation européenne (France, Portugal et Espagne).

La Guinée-Conakry, appelée officiellement république de Guinée, est un pays d'Afrique de l'Ouest borné par l'océan Atlantique, limité au nord-ouest par la Guinée-Bissau (lusophone), au nord par le Sénégal (francophone), à l'est par le Mali (francophone), au sud-est par la Côte d'Ivoire (francophone) et au sud par le Liberia (anglophone) et la Sierra Leone (anglophone). 

C’est un pays de 245 857 km², soit l’équivalant de 50 % approximativement de la surface de la France. La Guinée-Conakry comprend également les îles de Los au large de Conakry, la capitale. Plus de 1,5 million de Guinéens habitent Conakry qui est aussi une importante ville portuaire.

La Guinée-Conakry est divisée en quatre grandes régions géographiques: d’est en ouest, on trouve la Guinée maritime ou Basse-Guinée (en bordure de l’Atlantique), la Moyenne-Guinée ou le Fouta-Djalon (au sud du Sénégal: de hauts plateaux aux nombreux cours d’eau désignés comme le «château d’eau» de l’Afrique), la Haute-Guinée (une immense savane formant une zone de transition avec le Mali) et la Guinée forestière (région de montagnes couvertes de forêts à l’extrémité sud-est, près du Liberia).

Au point de vue administratif, la Guinée compte huit régions  (voir la carte détaillée) qui portent le nom de la ville dont c'est le chef-lieu : la région de Conakry, la région de Boké, la région de Kindia, la région de Mamou, la région de Faranah, la région de Kankan, la région de Labé et la région de Nzérékoré. Ces régions sont elles-mêmes divisées en 33 préfectures.

2 Données démolinguistiques

Les quelque douze millions de Guinéens sont répartis en près d’une quarantaine d’ethnies parlant chacune leur langue. Pour l'essentiel, toutes les langues font partie de la famille nigéro-congolaise. Et elles constituent deux sous-groupes importants: le groupe ouest-atlantique (OA) et le groupe mandingue (M). Dans la carte de gauche, les langues ouest-atlantiques sont surtout situées dans l'Ouest, les langues mandingues, à l'est, avec quelques exceptions dans la région de Kindia, de Faranah et de Nzérékoré.

Étant donné que le dernier recensement officiel basé sur les groupes ethniques remonte à 1955, soit avant l’indépendance (1958), il est malaisé de s’appuyer sur des statistiques gouvernementales. Sur les bases de données non officielles, on pourrait affirmer que les groupes les plus importants sont constitués du peul ou poular (40,9 %), du malinké ou maninka (28,4 %) et du soussou (11,3 %). Ensembles, ces trois langues sont parlées par plus de 80 % de la population.

  Basse Guinée Moyenne Guinée Haute Guinée Guinée Forestière
Soussou 75 % - - -
Peul - 80 % - -
Malinké - 14 % 45 % 35 %
Forestiers - - - 80 %

Les trois principaux groupes ethniques Peuls, Maninkas et Soussous se répartissent dans les quatre grandes régions géographiques de la Guinée. La Guinée maritime abrite près de 75 % des Soussous, mais on y trouve aussi presque toutes les grandes les ethnies du pays, en raison de la présence de la capitale, Conakry, qui attire les Guinéens. Dans la région de la Moyenne Guinée, on trouve 80 % des Peuls et 14 % des Malinkés; ces derniers sont plus nombreux en Haute Guinée (45 % d’entre eux). Quant à la Guinée forestière, elle abrite surtout des Malinkés (35 % d’entre eux), mais aussi des petites ethnies telles que les Kissiens, les Tomas, les Guerzés, etc.

Quoi qu'il en soit, l'appartenance à une ethnie est complexe en Guinée-Conakry parce qu'il existe plusieurs regroupements entre ces ethnies en raison des mariages mixtes. On distingue parmi les Peuls, les Malinké et les Soussous des «assimilés», des «apparentés» et des «forestiers».  Ainsi, les Nalou, les Landoumans, les Bagas, les Moréakés, etc., sont assimilés aux Soussous.

Le tableau qui suit présente les ethnies de plus de 5000 personnes et les langues parlées par celles-ci. Les langues appartiennent presque toutes au groupe ouest-atlantique (OA) ou au groupe mandingue (M).

Ethnie Population Pourcentage Langue Affiliation
Peul (Poular) 4 963 000 40,9 % poular (peul)

famille nigéro-congolaise - OA

Maninka (Malinké) 3 445 000 28,4 % malinké (et variétés)

famille nigéro-congolaise - M

Soussou 1 373 000 11,3 % soussou famille nigéro-congolaise- M
Kissien 545 000 4,4 % kissi (du Nord) famille nigéro-congolaise- OA
Kpelle (Guercé) 538 000 4,4 % kpellé (guercé) famille nigéro-congolaise- M
Toma 247 000 2,0 % toma famille nigéro-congolaise- M
Kono 158 000 1,3 % kono famille nigéro-congolaise- M
Dialonké 111 000 0,9 % dialonké (yalunka) famille nigéro-congolaise- M
Koranko 105 000 0,8 % koranko (kuranko) famille nigéro-congolaise- M
Manon 100 000 0,8 % manon (mano) famille nigéro-congolaise- M
Baga 87 000 0,7 % baga (et variétés) famille nigéro-congolaise- OA
Mandingue 77 000 0,6 % mandingue (manya) famille nigéro-congolaise- M
Lélé 48 000 0,3% lélé famille nigéro-congolaise- M
Mandeni 41 000 0,3 % soussou famille nigéro-congolaise- M
Jahanka 35 000 0,2 % jahanqué (jahanka) famille nigéro-congolaise- M
Ziolo 30 000 0,2 % ziolo famille nigéro-congolaise- M
Landouman 25 000 0,0 % landouman famille nigéro-congolaise- OA
Mikifore 23 000 0,0 % mogofin famille nigéro-congolaise- M
Bassari 18 000 0,0 % bassari (oniyan) famille nigéro-congolaise- OA
Koniagi 17 000 0,0 % koniagi (wamey) famille nigéro-congolaise- OA
Bandé 12 000 0,0 % bandé (bandi) famille nigéro-congolaise- M
Kakabé 12 000 0,0 % kakabé famille nigéro-congolaise- M
Badjara 11 000 0,0 % badjara (badyara) famille nigéro-congolaise- OA
Nalou 10 000 0,0 % nalou famille nigéro-congolaise- OA
Fulakunda 5 700 0,0 % poular famille nigéro-congolaise - OA
Libanais 5 200 0,0 % arabe libanais chamito-sémitique (sémitique)
Autres 78 900 0,6 % - -
Total (2014) 12 121 600 100 % - -

Suivent des langues numériquement moins importantes: le kissi (4,4 %), le kpellé (4,4 %), le toma ((2 %), le kono (1,3 %), le dialonké (0,9 %), le koranko (0,8 %), le manon (0,8 %), les baga et ses variétés (0,7 %), etc.

2.1 Les Peuls

La région de la Moyenne-Guinée abrite surtout les Peuls et les Dialonkés. Les Peuls sont des éleveurs de troupeaux de bœufs à l'origine nomades mais aujourd'hui sédentarisés. Ils ont réussi à dominer les Dialonkés, les Bagas et les Landoumans.  Les conflits entre les autochtones agriculteurs et les Peuls éleveurs ont abouti à des affrontements armés pour la maîtrise et le contrôle du pays. Aujourd'hui, plusieurs ethnies cohabitent avec les Peuls : ce sont les Dialonkés de Sangalan, les Diakhankés, les Tanda (Badiarankés, Bassari et Koniaki), les Foulacounda, les Tyapi et les Toucouleurs de Dinguiraye. Les Foulacounda et les Toucouleurs sont considérés comme des sous-groupes de Peuls.

En Guinée, les Peuls se sont recyclés dans le secteur commercial; ils sont présents dans la plupart des marchés publics et des grands centres d’affaires de Conakry et des capitales régionales. Les Peuls parlent différentes variétés linguistiques, selon la région où ils habitent.

Les Peuls appelés Fulani par les anglophones, se dénomment eux-mêmes fulbé (singulier : pullo). Ils comptent une population totale de plus de 40 millions de personnes dans une quinzaine de pays (voir la carte). On les retrouve, outre en Guinée (4,9 millions), au Nigeria (16 millions), au Mali (2,7 millions), au Cameroun (2,9 millions), au Sénégal (3,6 millions), au Niger (1,6 million), au Burkina Faso (1,2 million), en Mauritanie 400 000), en Guinée-Bissau (320 000), en Gambie (3124 000), au Tchad (580 000), en Côte d'Ivoire (423 000), etc.

2.2 Les Malinkés

Les Malinkés sont appelés aussi Mandingues, Mandinkas, Mandés ou Maninkas. C'est un peuple d’Afrique de l'Ouest présent surtout au Mali et en Guinée, mais également au Sénégal, en Mauritanie, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et en Guinée-Bissau; il y a quelques petits groupes de Mandingues au nord de la Sierra Leone et du Libéria. On estime leur nombre total à plus de quatre millions.

En Guinée-Conakry, les Malinkés sont installés en Haute-Guinée (45 % d’entre eux), en Guinée forestière (35 % d’entre eux) et en Moyenne-Guinée (15 %). Leur langue, le malinké (ou mandingue, maninka, etc.), compte plus d'une vingtaine de variétés dialectales classées en deux groupes : le malinké occidental (soninké, mandingue du Sénégal oriental, kaabu de la Guinée-Bissau) et le malinké oriental (bambara du Mali, dioula de la Côte d'Ivoire, etc.).

2.3 Les Soussous

Les Soussous constituent le troisième groupe le plus important de la Guinée. Cette ethnie s'est formée à partir de trois autres ethnies : un fond mandé qui remonte aux populations qui occupaient l’empire du Ghana, un fond nalu et baga assez récent que l’ethnie soussou a assimilé progressivement et enfin un malinké plus marqué dans la région de Moreah et le Tamiso. L’ethnie soussou a donc, au cours de son histoire, augmenté sa taille en intégrant d’autres ethnies du littoral. La communauté soussou appartient au groupe mandingue de la famille nigéro-congolaise et parle à peu près la même langue que les Dialonkés du Fouta (Moyenne-Guinée). La Guinée maritime abrite près de 75 % des Soussous. On trouve des Soussous surtout en Guinée-Conakry, mais de petites communautés subsistent en Sierra Leone et en Guinée-Bissau.

2.4 Les autres ethnies

Évidemment, il existe de nombreuses autres ethnies et langues sur le territoire guinéen. La carte de gauche n'en présente pas la moitié d'entre elles, mais seulement celles qui sont parlées par plus de 5000 locuteurs dans une préfecture. La carte de gauche représente les langues parlées dans chacune des préfectures, sans préciser les aires linguistiques elles-mêmes.

Nous pouvons constater que la plupart de ces langues minoritaires sont parlées en périphérie, notamment dans le Sud et l'Ouest sur le littoral. Les langues les plus importantes sont le kissi (n° 8), le kpellé (n° 7), le toma (n° 18), le kono (n° 10), qui sont parlés dans plusieurs préfectures.  

Les trois grandes langues nationales, le peul, le malinké et le soussou, recouvrent les mêmes aires linguistiques que les plus petites langues, sauf dans le Sud-Est, où celles-ci prédominent.

Dans la ville de Conakry, la capitale, les langues maternelles des habitants sont, par ordre décroissant, le soussou (42 %), le peul (30 %), le malinké (13 %), le kissi (4 %), le kpellé (4 %), le français (2 %) et le toma (2 %).

2.5 Le français et l'arabe

Le français est la langue officielle du pays, mais seulement de 15 % à 25 % des Guinéens le pratiquent. Dans les campagnes éloignées, cette langue demeure à peu près inconnue. Le français sert de langue véhiculaire entre les ethnies, mais également le poular, le malinké et parfois le soussou.

Pour ce qui est de la langue arabe, cette langue n'est employée que par les adeptes du Coran. Au point de vue religieux, les musulmans sont nettement les plus nombreux en Guinée, avec près de 85 % d’adeptes dans la population. On compte 5 % de Guinéens adeptes des religions traditionnelles animistes et 4 % de chrétiens (dont 3 % de catholiques et 1 % de protestants évangéliques).

Les Guinéens sont musulmans dans une proportion de 85 %, chrétiens à 8 % et adeptes des croyances africaines à 7 %.

3 Données historiques

Les Nalous et les Bagas peuplèrent la région dès le VIIIe siècle, et furent rejoints au XIe siècle par les Jalonkés d'origine mandée. Ils furent suivis par les Peuls et les Mandingues, qui arrivèrent entre le XVIe et le XVIIIe siècle, en apportant l'islam. Au XIIe siècle, la région fit partie de l’empire du Ghana et de celui du Mali. Ce dernier connut son apogée au XIVe siècle; il s'étendit du nord et de l'est de la Guinée à Tombouctou (Mali), avant de péricliter au siècle suivant.

3.1 L’arrivée des Européens

En vertu du traité de Tordesillas (1494) qui traçait les limites territoriales entre l'Espagne et le Portugal, le page Alexandre VI Borgia (1431-1503) avait contraint les Espagnols et les Portugais à s'entendre sur le partage du monde: tout ce qui serait découvert à l'ouest du méridien appartiendrait à l’Espagne et à l'est (Brésil et Afrique), au Portugal. En réalité, l’Église catholique avait attribué aux deux puissances péninsulaires, non pas des zones de colonisation, mais des zones d'évangélisation, mais cette distinction ne résista pas longtemps aux appétits impérialistes. En vertu du traité de Tordesillas, l'Afrique devait appartenir aux seuls Portugais, puisque les Espagnols y étaient écartés. Les autres pays de l'Europe, comme la France, la Grande-Bretagne et la Hollande, furent incapables de s'opposer au traité de Tordesillas jusqu'à la fin du XVIe siècle. 

Les Portugais furent les premiers Européens, au XVe siècle, à longer les côtes de la Guinée et à entrer en contact avec les populations qui s'y trouvaient. Ils installèrent des comptoirs et pratiquèrent le commerce des épices, de l’huile de palme, l'or, de l'ivoire et... la traite des esclaves. La toponymie conserve encore leur marque (Rio Nuñez, Rio Pongo, Cap Verga, etc.) et plusieurs familles ont hérité de leurs noms (Fernandez, Gomez, etc.). Mais les Portugais entrèrent très tôt en compétition avec les Britanniques et les Français. Ils se trouvèrent rapidement circonscrits dans ce qui est devenu aujourd’hui la Guinée-Bissau. Les Britanniques finirent par se contenter sans trop de difficultés de la Sierra Leone. Puis, en une quarantaine d’années, l’impérialisme français supplanta ses rivaux dans la région en étendant sa zone à partir de la côte maritime en direction du Fouta-Djallon et de la Haute-Guinée. Les autochtones ne connurent d’abord l’écriture que par l'alphabet arabe: une transcription de la langue peule en caractères arabes apparut d'ailleurs au cours du XVIIIe siècle, mais cette arrivée dans le monde de l'écriture fut ralentie sérieusement par l'invasion des forces coloniales.

Le Français Gaspard-Théodore Mollien découvrit la Moyenne-Guinée (Fouta-Djalon) et la ville de Timbo en 1818; pour leur part, l'Anglais Gordon Laing (1826) et le Français René Caillié (1828) atteignirent Tombouctou au Mali. En 1840, l'amiral français Bouet-Willaumez (1808-1871), futur gouverneur du Sénégal, signa les premiers traités avec des chefs locaux de la Guinée. En 1880, le Français Olivier de Sanderval jeta les bases de la colonisation européenne dans la région. Dans les années 1880, l'almamy (souverain) d’origine malinkée, Samory Touré, équipé d'armes modernes, prit le contrôle de l'intérieur du pays. En 1884-1885, suite à un accord entre les puissances coloniales de l’époque (France, Grande-Bretagne, Allemagne et Portugal), la conférence de Berlin reconnut les «droits» de la France sur la région.

3.2 La colonisation française

Le territoire de la Guinée devint une colonie française en 1893 et fut intégré à l'Afrique occidentale française (AOF) en 1893. Mais l'almamy Samory Touré mena une guerre organisée contre l'occupation française sur la côte et dans les massifs montagneux du Sud-Est, jusqu'à ce qu'il fut vaincu en 1898. Fait prisonnier en 1898, il fut déporté au Gabon où il mourut en 1900. Il fut l'un des derniers héros de l'histoire précoloniale du pays. Les résistances à l’occupation française continuèrent et ne cessèrent qu’en 1912, lors de la «pacification» de cette zone érigée en région militaire depuis 1899. Finalement, l'émiettement en multiples chefferies rivales facilita l'emprise française sur le pays. Mais les excès militaires français provoquèrent en 1911 une révolte des Guerzé et des Manons, qui fut réprimée avec une très grande brutalité.

La France imposa un système d'administration coloniale identique à celui appliqué dans les autres territoires africains de son empire colonial. Le français devint la langue de l’Administration. La plupart des documents officiels ne furent pratiquement jamais connus de la part des intéressés, sauf lorsqu’ils furent occasionnellement traduits dans un «dialecte local». Près de 95 % des Guinées ne fréquentaient pas l’école et ignoraient par conséquent le français. Cependant, le français était très répandu auprès de l’élite guinéenne qui n’hésitait pas au besoin à écourter les études coraniques de leurs enfants pour leur faire suivre leurs cours à l’école française.

La mise en valeur du pays demeura le fait des Français, car les autochtones ne fournirent que la main-d’oeuvre à bon marché, notamment dans l’exploitation de la bauxite. Les sociétés françaises monopolisèrent les cultures d'exportation et les multiplièrent. Évidemment, l'exploitation des ressources naturelles s'orienta vers les besoins de la Métropole, ce qui suscita très tôt un syndicalisme très politisé, surtout dans les centres industriels et portuaires, qui se transforma en mouvements contestataires. Pendant les deux guerres mondiales, la Métropole fit largement appel aux soldats guinéens: 36 000 furent mobilisés en 1914-1918 et près de 18 000 en 1939-1945.

La Guinée française devint par la Constitution française du 7 octobre 1946 un «territoire d'outre-mer». À la fin de l’empire colonial français, le taux de scolarisation des «indigènes» restait inférieur à 12 %. Cette situation cachait aussi d'importantes disparités entre les sexes (par exemple, moins de 10 000 filles sur 45 000 enfants scolarisés), les milieux urbains et ruraux (dits «de brousse»), les différents groupes sociaux (fonctionnaires, artisans, ouvriers et manoeuvres, paysans) et religieux (par exemple, écoles coraniques et les écoles privées catholiques), sans parler des régions géographiques. L'enseignement supérieur demeurait inexistant. Puis, inévitablement, une conscience politique anticoloniale se développa pour s'affirmer avec force après la Seconde Guerre mondiale.

3.3 Vers l’indépendance

En 1952, Ahmed Sékou Touré, arrière-petit-fils de Samory Touré, mena des activités politiques afin d’obtenir davantage de représentants africains dans le gouvernement local. Il fonda le Parti démocratique de Guinée dont il fit une organisation populaire fortement structurée. Lors du référendum du 28 septembre 1958, la Guinée fut le seul pays de toute l'Afrique francophone à rejeter la proposition du général de Gaulle concernant l'intégration des colonies de l'Afrique occidentale française au sein d’une éventuelle Communauté française. Sékou Touré, qui était convaincu que la France ne pourrait durablement ostraciser une Guinée si riche en produits miniers, demandait à sa population de voter NON au projet d'intégration à la Communauté française. Dans son discours au général de Gaulle à Conakry, le 25 août 1958, Sékou Touré, alors vice-président du Conseil de gouvernement, déclarait:

Le projet de Constitution ne doit pas s'enfermer dans la logique du régime colonial qui a fait juridiquement de nous des citoyens français, et de nos Territoires, une partie intégrante de la République française Une et Indivisible. Nous sommes africains et nos Territoires ne sauraient être une partie de la France. Nous serons citoyens de nos États africains, membres de la Communauté franco-africaine.

Mécontente de la décision guinéenne après son vote négatif lors du référendum du 28 septembre (1958) sur la Communauté, la France suspendit immédiatement son aide (contrairement à ce que croyait Sékou Touré). En un mois, l'administration guinéenne se vit privée de tous les techniciens et fonctionnaires français, y compris les médecins, les infirmières, les enseignants, les responsables de la sécurité aérienne, etc. Pendant que les présidents Habib Bourguiba de Tunisie, Hamani Diori du Niger et Léopold Sédar Senghor du Sénégal se comptaient parmi les défenseurs les plus acharnés de la Francophonie, Sekou Touré, lui, continuait d’exiger pour son pays l’indépendance immédiate et totale, et proclamait haut et fort que la Francophonie constituait une «nouvelle forme de domination coloniale». Paris tentera d’empêcher l’admission du nouvel État aux Nations unies.

3.4 Le régime autoritaire de Sékou Touré

La Guinée accéda à l'indépendance le 2 octobre 1958. Depuis son indépendance et jusqu’en 2010, la Guinée ne connaîtra que des régimes militaires ou autocratiques.

Ahmed Sékou Touré devint le premier président de la république de Guinée et le grand «responsable suprême» du pays.  Le début de la présidence de Touré fut marqué par une politique marxiste, avec la nationalisation des entreprises étrangères (françaises) et une économie fortement planifiée. Il mit aussitôt en œuvre une politique de «panafricanisme» impliquant la «décolonisation intégrale de toutes les structures du pays», afin d’instaurer une «société socialiste». Sékou Touré remporta le prix Lénine pour la paix en 1961.

Toutefois, l'attitude intransigeante de Sékou Touré envers la France ne fut pas toujours bien appréciée; c'est pourquoi certains pays africains rompirent les relations diplomatiques avec la Guinée. Malgré tout, le président Touré gagna l'appui de nombreux groupes et dirigeants anticolonialistes et panafricains. Néanmoins, sa politique visant à s'approprier la richesse et les terres agricoles des propriétaires traditionnels irrita de nombreux acteurs puissants, alors que son gouvernement se révélait incapable de redresser l'économie et les droits démocratiques en Guinée.

- La révolution culturelle

Avec Sékou Touré, la Guinée porta dorénavant le nom de République populaire révolutionnaire de Guinée. L’une des toutes premières «décisions législatives» adoptée au lendemain de l'indépendance peut nous donner une idée du caractère autoritaire du nouveau régime en place. Voici le texte de l’ordonnance du 2 octobre 1958 destinée simplement à contrer le vol dans le pays:

Article 1er - Tout individu coupable de vol sera condamné à des peines de trois à dix ans de prison.

Article 2 - Les peines infligées pour vol seront effectuées dans un pénitencier et les condamnés seront astreints à des travaux de force.

Article 3 - La peine pourra être élevée à quinze ans en cas de récidive.

Article 4 - Les vols commis soit la nuit, soit par effraction, soit par escalade, soit en bande, soit avec arme, soit avec menaces, soit avec violences, seront punis de la peine de mort.

Article 5 - Le propriétaire qui, en défendant son bien, aura occasionné la mort d'un ou de plusieurs voleurs, bénéficiera de l'excuse absolutoire.

Article 6 - Quiconque aura occasionné par sa faute la mort d'autrui sera condamné à la peine de mort, à moins qu'il ne lui soit reconnu des circonstances atténuantes.

Article 7 - Quiconque par son imprudence aura occasionné la mort d'autrui sera condamné à la peine de mort, s'il est avéré que cette imprudence a été la cause principale ayant entraîné le décès.

Article 8 - La présente ordonnance sera appliquée provisoirement pendant la période qui sera jugée déterminante pour entraîner les améliorations envisagées par le gouvernement.

Article 9 - La présente ordonnance sera publiée et communiquée partout où besoin sera.

Avec la révolution culturelle, les fonctionnaires du gouvernement devaient répondre au téléphone en disant d’abord: «Allô! Prêts pour la révolution!»  Au cours de l'année 1960, Sékou Touré ordonna une destruction massive de livres, journaux, documents administratifs, juridiques, archives, etc., dans tous les services publics. Les archives furent pillées et vidées, et tous les autres documents furent brûlés sous le contrôle d'un agent de la sécurité. Par la suite, l'importation de livres et de journaux étrangers fut interdite pour les particuliers. L’une des émissions les plus écoutées à l’époque par les Guinéens, la Revue de presse, fut supprimée pour être remplacée par la Causerie du président où il était le seul à parler. Dans les campagnes, les radios rurales durent adopter une «approche personnelle» en langues nationales pour communiquer avec la population. Comme on pouvait bien s’y attendre, la révolution passait aussi par la langue... et par l’école.

- La réforme scolaire

En 1958 déjà, le gouvernement avait pris la décision d'«adapter les structures de l'éducation aux nouvelles réalités nationales» dans le but d'instaurer un «enseignement démocratique et populaire». La réforme ambitionnait de «scolariser tous les enfants du pays à partir de l'année scolaire 1964-1965». Toutefois, c’est à partir de 1968 que Sékou Touré appliqua sa politique linguistique d’africanisation et entreprit de réformer l’éducation dans les écoles primaires.

La Commission nationale d'alphabétisation fut créée. Après avoir codifié le premier alphabet guinéen (sans trop de rigueur scientifique), la commission choisit huit langues nationales (malinké, soussou, peul ou poular, kissi, basari, loma, koniagi et kpellé) sur une vingtaine et élabora des alphabets dans plusieurs autres langues nationales. Ces alphabets furent adoptés par le Conseil national de la révolution réuni à Nzérékoré en juin 1965. Des manuels furent imprimés et une campagne nationale d'alphabétisation fut lancée. Ces mêmes langues étaient matières d'enseignement dans tout le cursus scolaire et universitaire, du secondaire au supérieur où les notes obtenues comptaient comme n'importe quelle autre matière aux compositions et examens de fin d'année.

Les objectifs pédagogiques portèrent sur deux points importants: la réforme de l’enseignement destiné à assurer les liens entre «l’école», «la vie» et «la production», et à alphabétiser les adultes dans les langues nationales. En tout, il y eut une bonne vingtaine de réformes en éducation. La Direction nationale d'alphabétisation produisit une documentation importante afin de subvenir aux besoins des différentes matières enseignées dans les écoles. Par ailleurs, de nombreuses publications en langues nationales furent rédigées par les enseignants guinéens.

Dans les premières années de la réforme (mais après 1967), les apprentissages de base tels la lecture, l'écriture et le calcul se faisaient dans l'une des langues nationales au cours de la première année, alors que le français n'était abordé qu'à l'oral. Puis, au cours des trois années suivantes, les élèves passaient progressivement du français comme matière enseignée au français en tant que langue d'enseignement. Les langues nationales suivaient le processus inverse: de langue d'enseignement, elles devenaient des matières d’enseignement. À l’époque, cette réforme scolaire fit passer Sékou Touré pour un précurseur dans toute l’Afrique.

Par la suite, la «révolution culturelle socialiste» modifia la politique adoptée dans les programmes d'enseignement. Le français cessa net d'être la langue d'enseignement au primaire. Dans chaque région, la langue «dominante» dut être enseignée dans les écoles (primaires). Par exemple, les élèves étudièrent en soussou en Guinée maritime, en peul au Fouta-Djalon, en malinké en Haute-Guinée, en kissi, en toma, en kpellé en Guinée forestière, etc. Ainsi, les langues nationales choisies devinrent des langues d'enseignement à la place du français, et ce, de la 1re à la 8e année, ainsi qu’une discipline de la 9e année à l'université. Les mémoires de fin d'études supérieures en langues nationales ou traitant des langues nationales enrichirent la documentation de l'Académie des langues de la Guinée. Au nom de la Révolution, les programmes scolaires comportaient obligatoirement l'étude des discours de Sékou Touré.

Les résultats de cette «révolution culturelle» se révélèrent décevants. D’une part, les langues nationales étaient handicapées du fait qu’elles n’avaient jamais servi dans les communications écrites, notamment dans les sciences et les techniques; il fallait toujours recourir au français. La formation des maîtres entraîna d'énormes problèmes, car les anciens instituteurs durent apprendre à lire et écrire dans une langue nationale pour se rendre compte que les manuels scolaires ne suivaient pas. En effet, l'unique imprimerie de Conakry ne put jamais suffire à la tâche et la plupart des manuels préparés par les chercheurs en pédagogie restèrent à l'état de manuscrits, dans les tiroirs. Finalement, le nombre des langues d'enseignement passa de huit à six. De plus, les successions ininterrompues des enseignants égyptiens, soviétiques, vietnamiens, yougoslaves, américains, etc., qui arrivaient et repartaient au gré des alliances politiques, n'aidait sûrement pas à l'amélioration de l'enseignement, surtout qu'Ils ignoraient non seulement les langues nationales, mais aussi le français.

Par ailleurs, afin de faire face à la scolarisation d'une nombreuse jeunesse, le gouvernement de Sékou Touré imposa «l'enseignement de masse». Or, cet enseignement fut mal reçu par la population. En effet, une classe pouvait comporter jusqu’à 200 élèves ou plus (ce qui n'était pas forcément différent de ce qui existait avant l'indépendance ), les «travaux champêtres» et l'idéologie socialiste absorbaient les trois quarts du temps, les élèves étaient notés collectivement (non individuellement), les salles de classe ne disposaient généralement d'aucun équipement, chaque élève devant même apporter son siège. En fait, nombre d'enfants abandonnèrent simplement l'école, car beaucoup de parents, surtout dans les campagnes, préférèrent faire travailler leurs enfants aux champs. La propagande du gouvernement de Sékou Touré annonçait régulièrement un taux officiel de scolarisation de 40 %, alors qu’en réalité il oscillait plutôt autour de 20 %. À la fin du régime, en 1984, le taux de scolarisation restait encore inférieur à 20 %. Soulignons que, durant cette période, tous les enfants des élites guinéennes fréquentaient systématiquement l’école privée et apprenaient, pour leur part, le français. Quoi qu'il en soit,  À la fin du régime d'Ahmed Sékou Touré, le français était redevenu l'unique langue d'enseignement dans les écoles. L'expérience des langues nationales tourna court en 1984, dès la mort de l'ancien président.

On peut attribuer l'échec de la politique linguistique de Sékou Touré à plusieurs causes: une réforme bâclée et improvisée, la rareté des manuels scolaires et l'insuffisance de la formation des maîtres. 

- Un bilan décevant

Le régime autoritaire de Sékou Touré s’est rapidement transformé en dictature et aurait provoqué, au cours des ans, l’exil du quart de la population guinéenne (500 000 personnes sur deux millions). Ayant acculé son pays à la faillite et, devant le mécontentement grandissant de la population, le dictateur entreprit d’assouplir son régime. Il fit alors de nombreux voyages diplomatiques dans le but d'établir des relations avec d'autres pays et de trouver des investisseurs; il chercha de l'aide auprès du bloc communiste (Europe de l'Est, Union soviétique et Chine) afin d’obtenir le financement que la France lui refusait. Cible de plusieurs tentatives d'assassinat, il accusa régulièrement la France de comploter pour renverser son régime et avait rompu toute relation avec celle-ci dès novembre 1965. Entre 1958 et 1971, neuf des 71 membres du gouvernement furent exécutés, huit moururent en détention, 18 furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité, 20 furent remis en liberté provisoire, cinq se réfugièrent à l'étranger. Les rapport du «responsable suprême» avec les pays voisins, soit la Côte d’Ivoire, le Niger, le Sénégal et le Burkina Faso, restèrent troubles jusqu’en 1978. 

Curieusement, la Constitution «révolutionnaire» de 1982 (ni celle de 1958) ne contenait aucune disposition d'ordre linguistique. De façon paradoxale, les tentatives de Sékou Touré de faire de la Guinée un pays officiellement plurilingue semblent avoir été un énorme échec. Il est probable que ce ne soit pas ce que la population désirait. C'est dans ce cadre général d'échec qu'intervint, le 26 mars 1984, la mort subite de Sékou Touré, à Cleveland (Ohio), aux États-Unis, lors d'une opération de chirurgie cardiaque.

3.5 Le régime de Lansana Conté

Après la mort de Sékou Touré1984, le pays se trouvait ruiné, des dizaines de milliers de Guinéens avaient fui le pays pour se réfugier en Côte d'Ivoire, au Sénégal ou en France, alors que les prisons étaient pleines et quelque 700 000 morts étaient attribués à l'ancien dictateur. Aussitôt, un Comité révolutionnaire de redressement national (CRRN), comprenant des militaires, porta au pouvoir le colonel Lansana Conté, d'origine soussou. Puis la Guinée s’engagea dans une série de réformes et, en rupture avec l'ancien régime, elle se rapprocha de la France et de ses voisins. Les nouveaux dirigeants décidèrent de s'en tenir à un enseignement entièrement en français. On chargea l'Académie des langues de travailler sur l'hypothèse d'une «langue nationale d'unification» du pays, qui devait être adoptée après un «délai de réflexion» de six ans, c'est-à-dire en 1990.

Par la suite, la population guinéenne s'est retrouvée aux prises avec l'un de ces plans de restructuration dont seuls le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont le secret. La Guinée connut notamment le licenciement d'un bon tiers des fonctionnaires inutiles que comptait le pays, la privatisation des banques et de la centaine de sociétés d'État fantoches, avec en prime l'augmentation fulgurante du prix des denrées de première nécessité. En 1993, le colonel Lansana Conté remporta la première élection présidentielle pluraliste. Les libertés fondamentales furent progressivement restaurées, l'inflation en partie maîtrisée, la vie démocratique revint lentement.

Cependant, la stabilité politique demeura précaire, comme l'ont démontré les affrontements entre les Malinkés, les Soussous et les Peuls lors d’une nouvelle tentative de coup d'État militaire, en février 1996. De plus, Amnistie internationale a commencé à dénoncer le régime guinéen, notamment pour ses violations du droit d'expression et du droit d'association, et les tortures en tout genre des personnes incarcérées, souvent sans procès. Selon le Rapport mondial sur le développement humain publié en 1992 par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), la Guinée était classée au dernier rang des 170 pays du monde, derrière Haïti et la Somalie.

En février 1996, une mutinerie militaire éclata pour non-paiement des soldes. Réfugié dans les sous-sols du Palais des nations, le président échappa de peu à la mort, alors que l'on bombardait son bureau. Conté allait être encore victime d'une tentative d'assassinat en janvier 2005. Au début de 2006, l'état de santé du président s'aggrava brusquement; il dut se rendre à plusieurs reprises à l'étranger pour se faire hospitaliser. Dès lors, il ne quitta plus le pays pour participer à des réunions internationales. Sous ce second régime autoritaire (après Sékou Touré), l'État guinéen devint encore plus dysfonctionnel, rongé par une corruption endémique. Exaspérés par la flambée des prix et la corruption, les Guinéens descendirent dans la rue en janvier 2007. Le gouvernement paniqua et l'armée tira sur la foule. Bilan: plus de 200 morts et des milliers de blessés. Pour calmer le jeu, le président Conté créa une commission d'enquête afin d'identifier et de poursuivre les responsables de la répression.  Par la suite, il ne se passa plus rien, mais les grèves se multiplièrent, impliquant l'armée, puis les douaniers, les policiers, les médecins, les magistrats, etc. Malade et diminué, Lansana Conté ne vécut plus dans la capitale, car ils se réfugia dans un petit village où il cultivait des champs de riz,. Au cours de cette période, ses proches conseillers assurèrent le pouvoir jusqu'à sa mort survenue le 22 décembre 2008. Il avait passé vingt-quatre ans à la tête de la Guinée.

3.6 La junte militaire de Danis Camara

Dès le lendemain, le capitaine Moussa Dadis Camara et le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) prenaient le pouvoir. Le chef de la junte, qui s'est autoproclamé «président de la république de Guinée», s’engageait alors à lancer une transition devant inclure la tenue d’élections législatives et présidentielle en 2009 auxquelles la junte ne participerait pas. La junte militaire a néanmoins réservé à l'ancien président Conté des funérailles nationales et a prié Dieu qu'il lui donne «le courage de continuer son œuvre de tolérance et de paix pour le bonheur de la Guinée».

Le 28 septembre 2009, l’armée réprimait dans le sang une manifestation pacifique organisée par les Forces vives dans le stade de Conakry, faisant plus de 150 tués et plus de 1200 blessés. Ce massacre fut unanimement condamné par la communauté internationale. La France a immédiatement suspendu sa coopération militaire et déployé une assistance médicale aux victimes.

Après une tentative d’assassinat par son aide de camp en décembre 2009, Dadis Camara fut évacué et hospitalisé à Rabat (Maroc). Le 15 janvier 2010, à Ouagadougou, le capitaine Dadis Camara, le général Sékouba Konaté et le président Blaise Compaoré (Burkina Faso) signaient la Déclaration conjointe de Ouagadougou, définissant les modalités de la transition guinéenne. La nomination d’un nouveau premier ministre (janvier 2010) et la désignation d’un gouvernement d’union nationale (février 2010) engagèrent la Guinée sur la voie de la transition.  Le Conseil national de transition (CNT), un organe législatif à la place du Parlement, fut mis en place en janvier 2010. Sa mission qui ne devait excéder six mois, allait finalement s'étendre sur quatre ans. Puis Camara annonça qu'il renonçait au pouvoir, officiellement pour des raisons de santé. En réalité, la France, les États-Unis et le Maroc avaient profité de l'hospitalisation de Camara à Rabat pour lui trouver un successeur et le forcer à l'exil. Depuis le massacre de 2009, Français et Américains se méfiaient du président guinéen et croyaient que ses ambitions militaires pouvaient constituer une menace pour la stabilité de la région.

3.7 L'élection du président Alpha Condé

Le 3 décembre 2010, la Cour constitutionnelle proclama la victoire d’Alpha Condé, avec 52,5 % des suffrages, à la présidence. Le 21 décembre 2010, Alpha Condé fut investi président de la République en présence de 13 chefs d'État africains et de délégations gouvernementales d'autres continents. Condé a promis «une ère nouvelle» et annoncé son intention de devenir «le Mandela de la Guinée» en unifiant et développant son pays.  Le 19 juillet 2011, des militaires attaquèrent sa résidence privée de Conakry, dont une partie fut soufflée par une roquette, mais Alpha Condé s'en est sorti indemne. En janvier 2014, le Conseil national de transition cédait la place à la nouvelle Assemblée nationale pour siéger à l’Hémicycle.

Malgré ses richesses naturelles, la Guinée n'est jamais parvenue à faire décoller son économie. Pourtant, selon les Guinéens eux-mêmes, la Guinée-Conakry est un pays «béni d'Allah»; on l’a surnommée «le château d'eau de l'Afrique de l'Ouest» et raison de son réseau hydrographique, et ses ressources minières sont énormes: les deux tiers des réserves de bauxite du monde, des métaux rares (cobalt, uranium), de l'or, des diamants, etc. Malgré ses richesses naturelles considérables, la Guinée est classée parmi les pays les plus pauvres du monde.  Selon une étude de l'Institut national de la statistique de Guinée et de la Banque mondiale publiée en juillet 2012, plus de la moitié des Guinéens (55 %) vit en dessous du seuil de pauvreté, soit avec moins d'un dollar par jour, un chiffre en hausse ces dix dernières années. La même année, la Guinée était classée au 178e rang sur 187 pays, selon l’Indice de développement humain (IDH), ce qui en fait l'un des pays les plus pauvres de la planète. Tous les Guinéens sont bien conscients que la pauvreté qu’ils vivent ne disparaitra pas par le fait d’un coup de baguette magique. Ils savent aussi que la disparition de leur misère n'est possible que dans des institutions politiques efficaces, solides, et justes.

4 La politique linguistique

Sous le régime de Sékou Touré, ni la Constitution de 1958 ni celle de 1982 ne contenait de disposition à caractère linguistique. L’ancien régime autoritaire préférait sans doute fonctionner comme bon lui semblait, au gré du vent, sans avoir à se préoccuper des contraintes constitutionnelles. La Constitution du 19 avril 2010 contient pour sa part des dispositions sur la question linguistique. Il s’agit des alinéas 4 et 5 de l’article 1er:

Article 1er

4) La langue officielle est le français.

5) L'État assure la promotion des cultures et des langues du peuple de Guinée.

Par cette disposition, l’État guinéen se réapproprie officiellement l’usage du français qui n’avait jamais été abandonné sous l’ancien régime. L’État veut également continuer d’assurer la promotion des cultures et des langues du peuple de Guinée. L'article 25 de la Constitution de 2010 traite des programmes d’alphabétisation et d’enseignement ainsi que des langues nationales dans les médias électroniques:

Article 25

2) L’État doit intégrer les droits de la personne humaine dans les programmes d’alphabétisation et d’enseignement aux différents cycles scolaires et universitaires et dans tous les programmes de formation des forces armées, des forces de sécurité publique et assimilés.

3) L’État doit également assurer dans les langues nationales par tous les moyens de communication de masse, en particulier par la radiodiffusion et la télévision, la diffusion et l’enseignement de ces mêmes droits.

Il reste à savoir comment se concrétise ces dispositions d'ordre linguistique.

4.1 La langue de l’État

Toute la politique linguistique écrite de la Guinée tient essentiellement à l'article 1er de la Constitution, qui fait du français la langue officielle et assure aux langues nationales une certaine place. Cette disposition constitutionnelle signifie que le français reste la langue de la présidence de la République, de l'Assemblée nationale, de l'Administration publique, des cours de justice, des forces armées et policières, de l'enseignement à tous les niveaux, de l'affichage, des médias, etc.

L'article 201 du Code foncier et domanial (1999) impose une traduction française pour les actes ou documents rédigés dans une langue étrangère:   

Article 201

2) Les actes reçus par les officiers publics ou ministériels étrangers et les décisions rendues par les juridictions étrangères ne peuvent être publiés ou constituer le titre d’une inscription de privilège ou d’hypothèque que s’ils ont été légalisés par le ministre des Affaires étrangères ou son délégué qualifié et déposés au rang des minutes d’un notaire guinéen ou s’ils ont été rendus exécutoires en Guinée.

3) Ils doivent être accompagnés, s’ils ont été rédigés en langue étrangère, d’une traduction en français certifiée soit par le ministre ou son délégué susvisé soit par un interprète agréé auprès des tribunaux. Les originaux, expéditions, copies, extraits ou bordereaux déposés pour être conservés à la conservation foncière doivent en outre porter toutes les mentions prescrites par l’article 1160 du Code civil.

Dans le Code des marchés publics (1988), l'article 8 oblige les candidats et titulaires des marchés publics à produire leurs documents en français:

Article 8

Toutes les pièces écrites, publiées, remises aux candidats et titulaires des marchés publics ou produites par eux, à quelque titre que ce soit, seront établies
en langue française.

Dans le Code de la santé publique (1997), l'article 173 oblige les fabricants de tabac à inscrire la mention suivante en français : «La consommation du tabac est nocive pour la santé.»
 

Article 173

1) La vente du tabac et de ses produits dérivés sera subordonnée à l’apposition sur l’emballage d’une étiquette portant la mention «La consommation du tabac est nocive pour la santé».

Lors des élections en Guinée, en vertu de la Loi organique l/91/012 du 23 décembre 1991 portant Code électoral (1991), les membres du bureau de vote doivent savoir lire et écrire le français:

Article 72

1) Les membres du bureau de vote sont désignés par arrêté un ministre de l’Intérieur sur proposition des préfets. Ils sont requis par les préfets parmi les électeurs de la circonscription, à l’exclusion des candidats et de leurs parents en lignes directe ou par alliance jusqu’au quatrième degré.

5) En cas de défaillance d’un membre du bureau au scrutin, il est pourvu à son remplacement par le président, qui choisit au sort parmi les électeurs présents sachant lire et écrire le français. Mention en est portée au procès-verbal.

Article 82

1) Immédiatement après la clôture du scrutin, il est procédé au dépouillement de la manière suivante:

- L’une est ouverte et le nombre des enveloppes est vérifié.
- Si ce nombre est plus grand ou moindre que celui des émargements, il en est fait mention au procès-verbal.
- Le bureau de vote désigne, parmi les électeurs présents, un certain nombre de scrutateurs
sachant lire et écrire le français, qui seront d’office retenus pour former, avec le bureau de vote, la commission de dépouillement.

Le français semble donc obligatoire dans le fonctionnement de l'État. Cependant, le Code de l'enfant guinéen (2008) est une exception, car l'enfant a le devoir de «respecter l’identité, les langues et les valeurs nationales»:

Article 2

1) Tout enfant a le droit de jouir des droits reconnus par le présent Code sans distinction de race, de groupe ethnique, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’appartenance politique ou autre opinion, d’origine nationale et sociale, de fortune, d’état de santé, de naissance ou autre statut, et sans distinction du même ordre pour ses parents ou son tuteur légal.

Article 7

2) L’enfant, selon son âge et ses capacités, et sous réserve des restrictions contenues dans le présent Code, a le devoir :

a) - De respecter ses parents, ses supérieurs et les personnes âgées en toute circonstance et, en cas de besoin, de les assister ;
b) - De
respecter l’identité, les langues et les valeurs nationales ;
[...]

Précision que cette loi est conforme à la Convention internationale des droits de l'enfant, alors que l'éducation est un droit garanti par les États qui doivent tenir compte des langues nationales. À l'article 30 de ladite convention, on peut lire:

Article 30

Enfants de minorité ou de populations autochtones

L’enfant appartenant à une population autochtone ou à une minorité a le droit de jouir de sa propre vie culturelle, de pratiquer sa propre religion et d’employer sa propre langue.

Dans les faits, bien que le français soit la langue officielle de la Guinée, des accommodements sont prévus dans les services publics. Les langues nationales les plus importantes, généralement le peul, le malinké (ou maninka) et le soussou — parfois le kissi, le kpellé et le toma —, sont utilisées concurremment avec le français. On peut parler d’un véritable bilinguisme au sein de l’appareil de l’État, du moins lors des communications orales. À l’écrit, le français conserve ses prérogatives.

4.2 La langue de la justice

Dans les tribunaux, certaines langues sont autorisées dans les communications orales. Il s'agit évidemment du peul, du malinké et du soussou, voire le le kissi, le kpellé ou le toma. C'est probablement la raison pour laquelle, selon le Code civil (1983), la connaissance d'une langue nationale est nécessaire :

Article 115

Dans tous les cas où une déclaration est souscrite en vue d’acquérir la nationalité guinéenne, le président du tribunal qui la reçoit :

1. La constate dans un procès-verbal;

2. Constate dans ce même procès-verbal le degré d’assimilation du déclarant aux mœurs et usages nationaux, par exemple la connaissance d’une langue nationale, indépendamment de l’usage plus ou moins familier de la langue officielle;

La loi n° 037/an/98 du 31 décembre 1998 portant Code de procédure pénale (1998) est claire sur l'emploi des langues dans une procédure judiciaire. D'abord, les membres d'un juré doivent savoir lire et écrire le français; puis, lorsqu'un accusé ou un témoin ne parle pas ou ne comprend pas le français, le juge doit faire appel à un interprète:

Article 106

1) Les témoins sont entendus séparément et hors la présence de l’inculpé par le juge d’Instruction assisté de son greffier; il est dressé procès-verbal de leurs déclarations.

2) Le juge d’instruction peut faire appel à un interprète majeur, à l’exclusion de son greffier, des témoins et des parties.

3) L’interprète, s’il n’est pas assermenté, prête serment de traduire fidèlement les dépositions. Mention de cette formalité doit être portée sur chaque acte auquel celui - ci participe, à peine de nullité de l’acte.

Article 252

Peuvent seuls remplir les fonctions de juré, les citoyens guinéens de l’un et l’autre sexe âgés de plus de trente ans, sachant lire et écrire en français, non atteints de surdité, jouissant des droits politiques, civils et de famille, et ne se trouvant dans aucun cas d’incapacité ou d’incompatibilité énumérés par les deux articles suivants.

Article 266

3) Le président peut déléguer un de ses conseillers afin de procéder à cet interrogatoire.

Il doit être fait appel à un interprète si l’accusé ne parle ou ne comprend pas la langue française.

Article 339

1) Dans le cas où l’accusé, les témoins ou l’un deux, ne parlent pas suffisamment la langue officielle ou s’il est nécessaire de traduire un document versé aux débats, le président nomme d’office un interprète, âgé de vingt et un ans au moins, et lui fait prêter serment de remplir fidèlement sa mission.

Article 399

1) Dans le cas où le prévenu ne parle pas suffisamment la langue française, les dispositions de l’article 339 sont applicables.

L'article 650 de la même loi impose une traduction en français lorsque des documents sont rédigés dans une langue étrangère:

Article 650

1) Le juge d’instruction ou l’officier de police judiciaire commis par lui transcrit la correspondance utile à la manifestation de la vérité. Il en est dressé procès-verbal.

2) Cette transcription est versée au dossier. Les correspondances en langue étrangère sont transcrites en français avec l’assistance d’un interprète requis à cette fin.

Le principe du traducteur et de l'emploi de la langue officielle sont identiques dans le décret d/98/n° 100/PRG/DGG du 16 juin 1998 portant Code de procédure civile, économique et administrative (1998):

Article 53

1) La juridiction n’est pas tenue de recourir à un interprète si elle comprend une des langues dans lesquelles s'expriment couramment les parties.

2) L'interprète doit prêter serment à l'audience s'il n'est pas déjà assermenté.

Article 731

1) L'acte est notifié dans la langue officielle de l'État d'origine.

2) Toutefois le destinataire qui ne connaît pas la langue dans laquelle l'acte est établi peut en refuser la notification et demander que celui-ci soit traduit ou accompagné d'une traduction en langue française, à la diligence et aux frais de la partie requérante.

Article 783

Les parties et leurs défenseurs peuvent, sur autorisation du juge poser des questions; celles-ci doivent être formulées ou traduites en langue française; il en est de même des réponses qui leur sont faites.

Autrement dit, lorsqu'un citoyen guinéen emploie sa langue nationale dans une procédure judiciaire, cela ne constitue pas un droit linguistique, car ce droit n'est reconnu que pour la langue française.

4.3 L’éducation

Ce sont la loi n° L/97/022/AN du 19 juin 1997 portant orientation de l'éducation nationale et le décret n° 97/196/PRG/SGG du 21 août 1997, qui définissent les caractéristiques fondamentales de l’éducation en Guinée-Conakry. Malheureusement, ces documents ne sont pas disponibles. Le pays dispose d'un réseau d’écoles à tous les niveaux. Les enfants des villes peuvent fréquenter des écoles maternelles, des écoles primaires et secondaires, ainsi que établissements d'enseignement supérieur.

- L'enseignement préprimaire

L'enseignement préprimaire ou préscolaire se fait généralement dans la langue maternelle de l'enfant (peul, malinké, soussou, kissi, kpellé ou toma), mais peut aussi être offert en français. Cet enseignement, entièrement privé, est d'une durée de trois ans et n'existe que dans les milieux urbains. Les enfants y sont reçus dès l’âge de trois ans. L’enseignement préscolaire n’est pas obligatoire et touche moins de 15 % des enfants guinéens. 

- L'enseignement primaire

L’enseignement primaire se poursuit durant six ans. Les enfants y sont admis à l'âge de sept ans, parfois plus tard dans les campagnes. Les langues nationales (peul, malinké, soussou, kissi, kpellé et toma), quand on les enseigne au primaire, constituent des matières d’enseignement, non pas des langues d’enseignement. De plus, les écoles coraniques et les établissements franco-arabes continuent d’enseigner l’arabe, surtout dans les matières religieuses, littéraires et sociales. Plus de 90 % des enfants guinéens sont scolarisés à lécole primaire. L’enseignement primaire est obligatoire et il est sanctionné par le certificat d’études primaires élémentaires (CEPE). Ensuite, pour pouvoir entrer au secondaire, les élèves doivent également réussir un autre examen, «l'examen d'entrée en septième année».

- L'enseignement secondaire

L’enseignement secondaire est divisé en deux cycles, le collège (quatre années) et le lycée (trois années), auxquels il faut ajouter l’enseignement technique et professionnel (durées variables) et l’enseignement supérieur (durées variables). L'achèvement de ces deux cycles conduit respectivement au brevet d’études du premier cycle (BEPC) et au baccalauréat première partie en douzième année et deuxième partie en terminale. Tout l'enseignement est donné en français.

Passer du primaire au secondaire n'est pas facile pour un Guinéen, car seuls 62 % des garçons et 51 % des filles peuvent y accéder. Le taux brut de scolarisation au secondaire était de 38 % en 2010. Environ un quart de ces élèves suit des cours dans des écoles privées.

- L'enseignement supérieur

Dans l'enseignement supérieur, la durée des études varie de quatre à six ans selon les études en cours. Le pays compte cinq établissements d’enseignement supérieur publics : l’Université de Conakry, l’Université de Kankan, l’Institut supérieur des mines et géologie de Boké, l’Institut supérieur agronomique et vétérinaire de Faranah et l’Institut supérieur de sciences de l’éducation de Guinée. Les établissements d’enseignement supérieur sont des établissements publics à caractère scientifique jouissant de l’autonomie de gestion. Ils sont placés sous la tutelle du Ministère ayant en charge l’Enseignement supérieur. Le français est la langue d'enseignement des établissements supérieurs.

- Les langues nationales

En dépit du peu de place des langues nationales dans l'enseignement, le gouvernement guinéen semble convaincu que celles-ci doivent encore jouer un grand rôle dans la promotion de la culture nationale. Pour ce faire, l'Académie des langues est devenue l’Institut de recherche en linguistique appliquée (voir le texte de loi). L'Institut pédagogique national a été remplacé par l’Institut national de recherche et d'action pédagogique. Un Centre d'études linguistiques a été mis en place à la Faculté des lettres et sciences humaines de l'Université de Conakry. Par ailleurs, faute d'enseignants qualifiés, il arrive que, dans les zones rurales et les petites classes, l’école se fasse dans la langue locale.

- Les difficultés

Bien que l’enseignement soit gratuit, la scolarisation de la population guinéenne demeure encore faible. En effet, au début des années quatre-vingt-dix, on comptait quelque 76 % d'analphabètes dans le pays. Seulement 30 % des enfants en âge scolaire fréquentaient l’école primaire. Environ 10 % des jeunes pourraient aller à l’école secondaire, contre 2 % dans l’enseignement supérieur. Le gouvernement a entrepris des campagnes de sensibilisation à la radio et à la télévision, mais les résultats sont lents bien qu’encourageants. De façon générale, les filles fréquentent beaucoup moins l’école que les garçons. Au cours de la période de 2005 à 2010, le taux d’alphabétisme des adultes (15 ans et plus) s’élevait à 41%. Au total, 3,3 millions d'adultes sont analphabètes. Les femmes représentent à elles seules plus de 59 % des analphabètes.

Les écoles de la Guinée sont plutôt pauvres et elles manquent cruellement de manuels scolaires. À titre d’exemple, le ratio livre-élèves est en général de dix pour les manuels en sciences, de sept pour les mathématiques et de quatre pour le français. 

La Guinée doit aussi faire face à un problème majeur : l'abandon scolaire. En effet, chaque année des millions d’enfants quittent l’école sans y avoir acquis les compétences de base en lecture, en écriture et en calcul. Ou bien ils abandonnent avant la fin du primaire, car les conditions d’apprentissage difficiles ne les incitent guère à poursuivre leurs études. Ainsi, le tiers des élèves ne termine pas le primaire. Par ailleurs, seulement trois élèves sur dix entrent au collège.

Le système d'éducation est aux prises avec d'énormes inégalités sociales. En Guinée, parmi les enfants les plus pauvres, 50 % entrent à l'école primaire et 46 % arrivent en dernière année. Parmi les enfants les plus riches, 81 % entrent à l'école primaire et 78 % persistent jusqu'en dernière année. De plus, les enfants des milieux les plus aisés sont scolarisés dans le secteur privé. Les programmes scolaires et les examens sont identiques au secteur public mais les conditions de travail sont nettement supérieures : enseignants qualifiés, présence de matériel scolaire, nombre d’élèves par classe raisonnable, etc. Généralement, l'enseignement offert dans les établissements privés favorisent l'apprentissage et la pratique du français et de l'anglais dans le but d'amener les élèves à un bilinguisme le plus fonctionnel possible.

Enfin, fréquenter l'école coûte cher en Guinée. L'enseignement est en théorie gratuit, mais les parents d’élèves doivent payer ce qui est appelé «le banc». Ils doivent verser une cotisation à l’école pour que leur enfant puisse s’asseoir sur le banc en classe et suivre les cours. Les familles doivent également obligatoirement cotiser à l'association des parents d’élèves, sans compter l'achat des fournitures scolaires, notamment l'uniforme qui est obligatoire et qui coûte cher. Beaucoup de parents se découragent et retirent leur enfant de l'école pour économiser.

- L'enseignement des langues étrangères

En ce qui concerne les langues étrangères, la Guinée a privilégié deux langues: l’anglais et l’espagnol. La première langue étrangère enseignée est l’anglais. L’élève a, au secondaire, le choix entre l'espagnol et l'allemand, mais la plupart préfèrent l'espagnol.

4.4 Les médias

Les médias guinéens diffusent en français et dans plusieurs langues nationales. La plupart des médias écrits n’emploient que le français. Les Guinéens peuvent se procurer des journaux étrangers en anglais, en espagnol et en portugais.

Les langues nationales sont privilégiées dans les stations locales désignées comme des «radios rurales». Dans chacune des quatre régions géographiques (Guinée maritime, Moyenne-Guinée, Haute-Guinée et Guinée forestière), il existe une station de radiodiffusion qui dispose d'une grille de production et de programmes, autonome et locale. Toutes les langues recensées dans chacune des localités sont présentes à l’antenne de la radio. En Guinée, c’est la seule façon de rejoindre tous les citoyens, quelle que soit leur langue. Dans cette perspective, le français constitue «une langue parmi les autres». Tous les médias électroniques appartiennent à l'État, car il n’existe pas de radio ou de télé privée en Guinée. Mais une loi serait prévue pour autoriser les médias électroniques privés en Guinée.

Les radios étrangères sont facilement captées, celles provenant du Liberia et de la Sierre Leone sont en anglais, celles de la Guinée-Bissau sont diffusées en portugais, les autres sont toutes en français. La Loi organique l/91/006 du 23 décembre 1991 portant création du Conseil national de la communication (1991) oblige le Conseil national de la communication de veiller au développement de l’information des populations dans ses langues nationales :

Article 5

Pour atteindre tous ses objectifs, le Conseil national de la communication est chargé :

1 - De définir les modalités de mise en œuvre du droit à l’expression des différents courants d’opinion à travers les médias publics ;
2 - De veiller au développement de l’information des populations
dans ses langues nationales ;
3 - De veiller à la promotion de la culture nationale, sous toutes ses formes, en matière de production et de diffusion d’œuvres nationales ;

Article 40

Les décisions du Conseil national de la communication concernant :

1 - La publicité ;
2 - La production et la diffusion d’œuvre audio-visuelles d’origine nationale,
en langues nationales ou en français ;

Dans le domaine de la télévision, l’État ne peut encore couvrir tout le territoire national. La télévision est en Guinée un média beaucoup plus coûteux et donc inaccessible pour la plupart des Guinéens. Seules quelques langues (peul, malinké, soussou, etc.) sont employées sur une base régulière à la télévision nationale (la RTG). Seuls 47 Guinéens sur 1000 possèdent un poste de télévision.

La politique linguistique de la Guinée-Conakry en est une de pragmatisme. Elle réside dans l’unilinguisme français pour l’appareil de l’État, incluant l’école, mais se transforme en un multilinguisme à l'oral, ce qu’on peut appeler un «multilinguisme de stratégie», pour tout ce qui relève des services à la population: administration orale, tribunaux, médias électroniques, etc.

Après avoir été un «précurseur» dans l’utilisation des langues nationales africaines du temps de Sékou Touré, l’État guinéen est revenu à une forme de politique moins dogmatique où l’improvisation idéologique a laissé la place à un certain réalisme. On peut croire que la politique actuelle constitue néanmoins une formule de transition. Il est probable que l’État s’en ira éventuellement vers une utilisation accrue des langues nationales sans abandonner l’usage officiel du français, l’un des facteurs essentiels du développement économique.

Dernière mise à jour: 18 juin 2014

Bibliographie

AMEILLON, B. La Guinée: bilan d'une indépendance, Paris, Éditions Maspéro, 1964. 200 p.
[http://www.guinee.net/bibliotheque/ameillon/lgmoral.html].

BAH, Mahmoud. Construire la Guinée après Sékou Touré, Paris. Éditions, L'Harmattan, 1990, 210 p.

CALVET, Louis-Jean. La guerre des langues et les politiques linguistiques, Paris, Hachette Littératures, coll. «Pluriel», 1999, 294 p.

DIALLO, Moustapha. «Étude menée en Guinée», Institut des sciences de l’éducation de Guinée, ISSEG, Cepec, s. d.
[http://www.cepec.org/international/ECB/doc/ecb-21.htm].

ENCYCLOPÉDIE MICROSOFT ENCARTA, 2004, art. «Guinée», pour la partie historique.

MARTY, Paul. L'islam en Guinée: Fouta-Djallon, Éditions Ernest Leroux, Paris, 1921, 588 p.
[http://www.fuuta-jaloo.net/Diina/pmarty/chap8.html].

ONU. «Onzième rapport périodique, additif Guinée» dans Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, CERD/C/334/Add.1, 15 décembre 1998.

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