Histoire sociolinguistique
des États-Unis

(6) L'Amérique eurocentrique

(1865-1960)

Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean, linguiste-grammairien.

Plan de l'article

1 Le «melting pot» américain

1.1 La dilution des Anglo-Saxons
1.2 L'institutionnalisation de la ségrégation raciale
1.3 Les dangers pour la «pureté de la race»
1.4 La réaction des White Anglo-Saxon Protestants (WASP)
1.5 L'expansion économique et démographique

2 La politique impérialiste

2.1 La guerre hispano-américaine
2.2 La guerre des Philippines

2.3 L'Amérique latine et le protectorat américain
2.4 Le traité de Versailles et l'intrusion de l'anglais dans la diplomatie
2.5 La xénophobie et la «théorie du Nordique»

3 Le "New Deal" de F. Roosevelt

3.1 Les politiques sociales
3.2 Les minorités ethniques et religieuses
3.3 La politique étrangère
3.4 L'avènement d'une grande puissance
3.5 La fin de la ségrégation raciale

La période qui suivit la guerre de Sécession fut celle de l'industrialisation. La vapeur et l'électricité remplacèrent la simple force physique, le fer puis l'acier remplacèrent le bois. La mécanisation permit d'actionner les outils en acier pendant que le pétrole servait à la lubrification des machines et à éclairer les maisons, les usines et les rues. Le train transportait des biens et des personnes d'un bout à l'autre du pays. Le téléphone, la machine à écrire et la machine à calculer allaient accélérer considérablement le travail administratif. Le développement économique apporté par l'industrialisation allait cependant se faire aux dépens d'une main-d'œuvre noire, mais aussi blanche (pauvre), chinoise, européenne et féminine, rétribuée en fonction de la couleur, de la nationalité, du sexe et de la classe sociale. En 1883, alors qu'il s'adressait à l'Association du barreau de l'État de New York, le juge David J. Brewer déclarait: «C'est une loi constante que la richesse de  l'ensemble de la communauté soit entre les mains du petit nombre.» Il faut comprendre que le «petit nombre» concernait les Blancs d'origine anglo-saxonne.

Le rôle de l'État consistera à régler pacifiquement les conflits qui agitent la classe la plus aisée de la société, à réprimer l'esprit de révolte qui anime les plus défavorisés et à adopter des politiques destinées à garantir la stabilité du système en place. Dorénavant, que les politiciens soient républicains ou démocrates, il ne se produira pas de grands bouleversements dans la vie politique nationale. La réussite économique s'accompagnera de nombreux scandales, ceux de la politique et de la finance, sans oublier de farouches luttes sociales.

Néanmoins, la pratique démocratique progressera lentement, car, après la guerre de Sécession, les femmes n'avaient pas encore le droit de vote, les Noirs accédaient rarement et difficilement aux urnes, alors que les hommes blancs, y compris les immigrants non encore naturalisés, pouvaient participer aux élections.

1 Le «melting pot» américain

L'augmentation rapide de la population constitue une donnée fondamentale du développement des États-Unis. La population était de 30 millions à la veille de la guerre de Sécession. Elle passera à 92 millions en 1910, ce qui signifie qu'elle aura triplé en un demi-siècle.

Il n'existe dans l'histoire que fort peu d'exemples similaires d'une croissance aussi rapide. À la fin du XIXe siècle, les Américains vantaient déjà leur melting pot (la «fonte dans un creuset») et se félicitaient de leur aptitude exceptionnelle à assimiler les étrangers et à en faire de bons citoyens. Effectivement, les immigrants, quelles que fussent leurs origines, devaient se mouler dans le creuset de la nation qui forme un «homme nouveau»: l'Américain. Certains observateurs commencèrent même à parler de smelting pot («fonderie dans le creuset» ). En une trentaine d'années, de la guerre de Sécession à la fin du siècle, la population totale des États-Unis doubla, passant de 31,4 millions à 62,9 millions. Au tournant du siècle, elle dépassait les 75 millions. Ce boom fut surtout la conséquence d'une accélération sans précédent des flots d'immigrants. Au début du XXe siècle, c'est plus d'un million de personnes qui arrivaient chaque année, avec un bilan global de l'ordre de plus de 22 millions jusqu'à la Première Guerre mondiale. 

1.1 La dilution des Anglo-Saxons

Évidemment, l'accroissement numérique modifia la population d'origine. Ente 1860 et 1870, les Anglo-Saxons représentaient encore 98 % des nouveaux arrivants, auxquels étaient venus s'ajouter des Écossais, des Irlandais et un nombre grandissant de Hollandais et de Scandinaves. Le peuplement britannique, scandinave et germanique demeurait donc important en chiffres absolus, mais diminuait en importance relative. Les Anglo-Saxons représentaient 48,4 % de l'immigration totale entre 1890 et 1900. Ils furent peu à peu relayés par des non-anglophones, surtout des Italiens et des Slaves. Après 1890, la part des Britanniques tombera à 2,7 %, celle des Irlandais à 7,9 %.

L'immigration slavo-latine passa à 51,6 %, puis à 72,2 % au début du XXe siècle. Lentement s'ajoutèrent des Africains, des Arméniens, des Bulgares, des Serbes, des Chinois, des Russes, des Cubains, des Coréens, des Japonais, des Mexicains, des Syriens, des Turcs, etc. Des Juifs arrivèrent en grand nombre à partir de 1880, alors qu'ils fuyaient les pogroms organisés en Europe de l'Est ; puis, au cours des quarante-cinq années qui suivirent, deux millions de Juifs vinrent s'installer aux États-Unis; ils sont aujourd'hui plus de cinq millions. Comme les statistiques de l'époque ne parvenaient plus à épuiser la liste des nationalités, il fallut ajouter une rubrique supplémentaire: «Autres pays».

À cette époque, les agents d'émigration américains colportaient partout en Europe méridionale et en Europe centrale une vision d'un pays où l'argent pousse dans les arbres, où les fruits sont si gros qu’ils ne rentrent pas dans une brouette, où les coqs sont aussi hauts que des chevaux. Pour ce faire, on n'hésitait pas à truquer des photos en exhibant des photomontages tout à fait surréalistes de la «terre promise».

En même temps, l'essor de l'enseignement public permit à toute une génération de travailleurs d'acquérir un minimum de connaissance en anglais écrit et en arithmétique. Outre l'anglais et l'arithmétique, l'histoire devint une discipline obligatoire destinée à forger le patriotisme des futurs citoyens. Les enseignants dans les écoles devaient être des citoyens américains et prêter serment de fidélité à leur pays. Par précaution, les administrateurs des établissements scolaires se virent confier un droit de regard sur les manuels scolaires utilisés.

1.2 L'institutionnalisation de la ségrégation raciale

Malgré l'affranchissement formel des Noirs aux lendemains de la guerre de Sécession, ceux-ci, particulièrement ceux vivant dans la région dite du «Sud profond» (Mississippi, Alabama, Géorgie, etc.), étaient demeurés dans un état d'infériorité juridique et social; ils subissait quotidiennement les inconvénients inacceptables inhérents à un système ségrégationniste aux manifestations multiples, par exemple, dans les écoles, les transports en commun, les restaurants, les toilettes publiques, etc.

En 1896, la Cour suprême des États-Unis officialisa la ségrégation raciale, par le gouvernement, dans les transports publics, au moyen de l'arrêt Plessy c. Ferguson. À cette fin, le plus haut tribunal du pays élabora la doctrine "Separate but equal" («Séparés mais égaux»). Cette décision était conforme à la Clause de protection égale ("Equal Protection Clause") prévue par le XIVe Amendement, selon lequel tous les citoyens américains sont déclarés égaux grâce à «l'égale protection des lois»:

Section 1.

All persons born or naturalized in the United States, and subject to the jurisdiction thereof, are citizens of the United States and of the State wherein they reside. No State shall make or enforce any law which shall abridge the privileges or immunities of citizens of the United States; nor shall any State deprive any person of life, liberty, or property, without due process of law; nor deny to any person within its jurisdiction the equal protection of the laws.

Section 1

Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyen des États-Unis et de l'État dans lequel elle réside. Aucun État ne fera ou n'appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis ; ne privera une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; ni ne refusera à quiconque relevant de sa juridiction, l'égale protection des lois.

L'arrêt Plessy autorisait les États qui le souhaitaient à imposer par la loi des mesures de ségrégation raciale, à la condition que les conditions offertes aux diverses communautés raciales par cette ségrégation soient égales. Dans sa décision, la Cour confirma que le fait d'imposer la séparation des deux races ne revenait pas à rendre inférieurs les gens de couleur. La réaction de la communauté noire ne tenait, selon la cour, qu'à leur mauvaise interprétation de la loi. Ainsi, la cour avalisait officiellement la doctrine qui découlait de son arrêt et qui fut appelée "Separate but equal" («Séparés mais égaux»).

Autrement dit, si les Blancs et les Noirs avaient leurs écoles, leurs restaurants, leurs toilettes, leur services publics, leurs cimetières, ce n'était pas discriminatoire puisque chaque groupe avaient ses installations. Dans les faits, les ségrégationnistes blancs s'appliquèrent aussitôt à faire respecter la «séparation» plutôt que l'«égalité». Le problème, c'est que les écoles et autres services publics réservés aux «gens de couleur» étaient toujours de qualité inférieure; les différences pouvaient même être très choquantes.

La décision de la Cour suprême eut aussi pour conséquence de confirmer et de légitimer les préjugés racistes. La ségrégation s'accompagna naturellement d'une lutte contre l'instruction et la promotion professionnelle des Noirs. Même les journaux publiaient des articles montrant la suprématie de la race blanche et l'aspect méprisable des Noirs. Des études pseudo-scientifiques tentèrent d'établir une hiérarchisation des races et de montrer la «bestialité» de la race noire au point de classer dans la même catégorie les Noirs et les espèces animales. La plupart des États du Sud adoptèrent des lois pour interdire les mariages mixtes, puis ces lois furent généralisées pour compter une trentaine d'États, particulièrement ceux peuplés d'au moins 5% de Noirs. Cette situation allait se perpétuer et continuer de se détériorer pour les Noirs jusque dans la première moitié du XXe siècle.

L'une des conséquences de la ségrégation raciale est la perception qu'on les Blancs de «l'anglais des Noirs». Beaucoup de Blancs américains croient parler un "proper English" («anglais correct» ou «anglais propre») par opposition à un "broken English" («anglais cassé») ou "Black English" («anglais des Noirs») chez les Noirs. On enseignerait un «anglais au rabais» dans les écoles noires.

En 1996, on créera le terme "Ebonic" (en français: «ébène») pour désigner la variété linguistique parlée par les Afro-Américains, plus précisément le parler noir de la rue. Ce mot est dérivé de "ebony" («ébène») et de "phonetic" («phonétique»); il renvoie à l'étude du langage de la population noire. Ce terme servira à remplacer les mots dépréciatifs tels que "slang" (argot), "mutant" (mutant), "lazy" (paresseux), "defective" (défectueux), "ungrammatical" (non grammatical), "broken English" (anglais cassé) ou "Black English" (anglais des Noirs). L'anglais des Noirs peut être même considéré comme étant une sorte de «dialecte» basé sur l'anglais, ce qui en ferait un synonyme de l'anglais vernaculaire afro-américain ("African American Vernacular English").  

1.3 Les dangers pour la «pureté de la race»

En plus des Noirs, il y avait le problème des «Américains à trait d'union». De fait, beaucoup d'Américains blancs s'inquiétèrent pour l'originalité de leur civilisation et la «pureté de la race»; ils comparaient les «vrais Américains», les Blancs, aux "hyphenated Americans", c'est-à-dire les «Américains à trait d'union» : les Irlando-Américains, les Italo-Américains, les Russo-Américains, les Sino-Américains, les Hispano-Américains, etc. Le «trait d'union» était perçu comme incompatible avec l'identité et le patriotisme américain!

Dès le début de la décennie de 1870, des mesures discriminatoires, fondées sur des conceptions évolutionnistes et racistes, furent prises afin d'imposer des restrictions à l'immigration. En 1875, le Congrès vota une loi afin de refuser l'arrivée des nouveaux arrivants tels que les délinquants et les prostituées, puis en 1882 les «aliénés, faibles d’esprit» et toutes les personnes pouvant être à la charge de l’État, comme ce fut le cas, par exemple en 1891, pour les immigrants souffrant d’une maladie contagieuse ou «dégoûtante». Par la suite, ces critères physiques et moraux furent renforcés par des critères racistes et eugénistes. De plus, le gouvernement américain fit adopter en 1882 l’Immigration Act qui devait réduire l’afflux d’immigrés venus en quête de la fameuse «terre promise». Quant à la Chinese Exclusion Act (1882), elle permit au gouvernement américain de suspendre l'immigration de ressortissants chinois; la loi demeura en vigueur pendant dix ans, avant d'être renouvelée, pour ensuite être étendue aux Japonais.

Le gouvernement américain créa aussi des organismes de contrôle et de régulation, dont le Bureau of Immigration and Naturalization. Cet organisme fédéral définissait non seulement les conditions d'obtention de la nationalité américaine, mais aussi l’allongement de la durée de résidence, la connaissance de l’anglais, l’aptitude physique au travail tout en veillant à ce que les immigrants n’aient aucun passé criminel ou «révolutionnaire».

Vers la fin du XIXe siècle, il arriva tellement d'immigrants aux États-Unis que le gouvernement créa un poste de contrôle de l'immigration sur l'île d'Ellis, dans la rade de New York.  Entre 1892, l'année de son ouverture, et 1954, celle de sa fermeture, douze millions de personnes passèrent par les portes de l'île d'Ellis.

En 1886, le gouvernement français fit don aux États-Unis de la statue de la Liberté, qui se dresse encore dans le port de New York, sur une île voisine. Le sculpteur Frédéric Auguste Bartholdi fut choisi pour réaliser cette œuvre commémorant le centenaire de la Déclaration de l'indépendance américaine. Les Américains furent responsables de la construction du socle et les Français, de la construction et de l'assemblage de la statue; Gustave Eiffel réalisa son armature métallique. La statue de la Liberté fut inaugurée par le président Groover Cleveland le 28 octobre 1886. Ce fut sur elle que beaucoup d'immigrants posèrent ensuite leur premier regard en arrivant dans leur nouveau pays. On peut affirmer que les effets de l'immigration furent incontestablement bénéfiques pour les États-Unis.

Entre 1900 et 1915, près de 14,5 millions d’immigrants atteignirent les grands ports d’arrivée, notamment New York et Boston. ce qui correspond à plus de trois fois la population des Treize Colonies fondatrices. Les Britanniques ne représentaient plus que 6,4% de l'immigration européenne, les Irlandais 3,7%, les Allemands 3,9%.

Par contre, les Polonais, les Russes et les Italiens regroupaient 74,8% du contingent. En 1901, le président Theodore Roosevelt, personnalité haute en couleurs, pouvait déclarer: «Nous avons un excellent estomac; nous digérons tout ce qu'on nous envoie.»  Roosevelt précisait aussi: «Nous, Américains, sommes les enfants du creuset. Celui-ci ne remplit son office que s'il fabrique un modèle national unique avec tous ceux qui y pénètrent.» Cependant, la réalité n'était pas aussi simple. Les dernières vagues d'immigrants n'avaient plus guère de points communs avec les premiers pionniers: plutôt que de vouloir construire un nouveau pays, ils fuyaient de mauvaises conditions économiques ou politiques, et ne désiraient qu'améliorer leur sort. Ils ne parlaient pas anglais, étaient souvent illettrés et ne trouvaient d'emplois que dans les usines des régions manufacturières. Les nouveaux venus s'entassaient dans les ports de l'Atlantique, les agglomérations sidérurgiques des Grands Lacs et dans quelques grandes villes, dont New York où se multipliaient les quartiers juifs et italiens. 

Cette nouvelle immigration faisait très peur aux «vrais» Américains. Le 12 octobre 1915, le président Theodore Roosevelt résumait assez bien la pensée de ses contemporains en s'adressant aux Chevaliers de Colomb au Carnegie Hall de New York:

There is no room in this country for hyphenated Americanism. [...]

The one absolutely certain way of bringing this nation to ruin, of preventing all possibility of its continuing to be a nation at all, would be to permit it to become a tangle of squabbling nationalities, an intricate knot of German-Americans, Irish-Americans, English-Americans, French-Americans, Scandinavian-Americans or Italian-Americans, each preserving its separate nationality, each at heart feeling more sympathy with Europeans of that nationality, than with the other citizens of the American Republic. [...]

We have but one flag. We must also learn one language and that language is English.

[ll n'y a pas de place dans ce pays pour des Américains au trait d'union. [...]

La seule façon absolument sûre de provoquer la ruine de cette nation, de prévenir toute possibilité qu'elle continue à être une Nation, serait de la laisser devenir un enchevêtrement de nationalités querelleuses, un nœud complexe de Germano-Américains, d'Irlando-Américains, d'Anglo-Américains, de Franco-Américains, de Scandinavo-Américains ou d'Italo-Américains, chacun préservant sa nationalité propre, chacun manifestant dans son cœur plus de sympathie avec les Européens de cette nationalité qu'avec les autres citoyens de la République américaine. [...]

Nous avons un seul drapeau. Nous devons aussi apprendre une seule langue et cette langue, c'est l'anglais.]

C'était une époque où les flots d'immigrants en provenance de l'Europe envahissaient les villes pour aller travailler dans les usines. Quelques rares voix dont le philosophe Horace Kallen dans Democracy Versus the Melting Pot laissaient entendre que la diversité ethnique enrichissait la civilisation américaine, mais de façon générale le pluralisme culturel n'était pas très à la mode. Les partisans du multiculturalisme étaient rarissimes.

Si la plupart des Américains partageaient cette vision de l'unicité ethnique, c'était encore pire avec les Noirs. Au début du XXe siècle, le président Theodore Roosevelt pensait que les Noirs étaient «une race parfaitement stupide» ("a perfectly stupid race") et il blâmait les sudistes de les avoir amenés en Amérique. En 1901, il écrivait :

I have not been able to think out any solution to the terrible problem offered by the presence of the Negro on this continent [...] he is here and can neither be killed nor driven away. [Je n’ai pu trouver de solution au problème terrible qu'offre la présence des nègres sur ce continent... ils sont ici et ils ne peuvent être ni tués ni chassés.]

Au milieu du XXe siècle, Harry Truman était convaincu que les Blancs devaient être les maîtres en Europe et en Amérique, tandis que les Noirs devraient rester en Afrique et les «Jaunes» en Asie:

I am strongly of the opinion Negroes ought to be in Africa, yellow men in Asia and white men in Europe and America. [Je suis fortement d'avis que les Noirs devraient être en Afrique, les hommes jaunes en Asie et les Blancs en Europe et en Amérique.]

Plus tard, le président comme Dwight Eisenhower soutenait que, bien qu'il puisse être nécessaire d'accorder aux Noirs certains droits politiques, cela ne signifiait pas de leur octroyer l'égalité sociale «ou qu'un nègre devrait courtiser ma fille». Ce fut seulement après l'adoption de la Loi sur les droits civils sous la présidence de Lyndon Johnson que les déclarations publiques sur la race commenceront à être plus acceptables, selon nos normes contemporaines, sans que le sort de la communauté noire soit définitivement réglé.

1.4 La réaction des White Anglo-Saxon Protestants (WASP)

C'est alors que les WASP, les White Anglo-Saxon Protestants de la vieille Amérique, commencèrent à s'interroger sur leurs possibilités d'assimiler le flot des immigrants dont les pratiques religieuses étaient très éloignées du protestantisme, plus particulièrement de l'anglicanisme et de l'évangélisme. Une certaine xénophobie se développa, surtout avec l'arrivée massive des immigrants asiatiques; on parla alors ouvertement du «péril jaune» ("Yellow Peril") qui menaçait la suprématie des Blancs. L'écrivain américain, John Dower dans "Patterns of a Race War" (2014) décrit ainsi l'idéologie de cette époque alors que le péril jaune est perçu comme «l'image fondamentale des singes, des hommes inférieurs, des primitifs, des enfants, des fous et des êtres possédant des pouvoirs spéciaux»:
 
The core imagery of apes, lesser men, primitives, children, madmen, and beings who possessed special powers. [L'image fondamental des singes, des hommes inférieurs, des primitifs, des enfants, des fous et des êtres qui possèdent des pouvoirs spéciaux.]

Depuis sa création à la fin du XIXe siècle, l'idée du «péril jaune» a constamment coloré le discours politique concernant les Américains d'origine asiatique.

En temps de guerre, de concurrence ou de conflits économiques, les Américains d'origine asiatique sont considérés comme de «mauvais ennemi»; en temps de paix, ils sont preçus comme une minorité modèle capable d'assimiler la société américaine. En 1870, le Sénat avait adopté un projet de loi destiné à réduire l'immigration chinoise, mais le président Rutherford B. Haynes avait utilisé son veto. Toutefois, la loi avait fini par être adoptée malgré l'opposition de la Maison-Blanche avec la Chinese Exclusion Act de 1882, qui ne sera abrogée qu'en 1943 par la Chinese Exclusion Repeal Act («Loi abrogeant l'exclusion chinoise»). La Chinese Exclusion Act est restée dans l'histoire américaine comme la première mesure ouvertement raciste de la politique d’immigration des États-Unis. En fait, plus de 70 % des immigrants furent des Chinois; ils furent détenus dans l'île Angel (transformée en centre de détention entouré de barbelés et surnommé «Ellis Island of the West»), située dans la baie de San Francisco. En 1887, fut fondée l'American Protective Association qui réclamait la limitation des nouveaux immigrants, la connaissance de l'anglais pour les candidats à l'immigration et l'interdiction pour les catholiques d'accéder à des fonctions électives.

Par la suite, la School Commission du district de San Francisco adopta en 1906 une ordonnance interdisant aux enfants japonais de fréquenter les établissements scolaires des jeunes Blancs. En 1907, le sociologue Ashton Dooley posait la problématique de cette façon: «Le melting pot réussira-t-il à fondre en un métal de bon aloi, suffisamment pur et résistant, les ingrédients si disparates que la nouvelle immigration y déverse?» Les WASP favorisèrent la création d'associations, par exemple l'Immigration Restriction League, qui visaient à empêcher certains peuples de fouler le sol américain. Malgré le contexte xénophobe de l'époque, la politique fédérale d'immigration ne fut à peu près pas modifiée entre 1905 et 1917, sauf par l'introduction d'un Bureau de l'immigration chargé de dresser une liste des «indésirables». Parmi ceux-ci, mentionnons d'abord les illettrés, puis les alcooliques, les indigents, les infirmes, les fous, les polygames et les personnes atteintes de maladies contagieuses. Par la suite, la liste s'allongea avec les épileptiques, les prostituées, les mendiants professionnels et les anarchistes. Durant ce temps, la Californie avait adopté une loi en 1913, la California Alien Land Act («Loi sur les terres étrangères de Californie»), qui interdisait aux étrangers d'origine asiatique de posséder des terres et limitait la durée de leurs baux ruraux à trois années. Malgré les restrictions imposées par les lois anti-immigration, les États-Unis laissaient entrer plus d'un million d'immigrants par année et n'en refusaient qu'entre 20 000 et 25 000. 

Après la Première Guerre mondiale, le Congrès fixa des restrictions rigoureuses pour les nouveaux immigrants. Jusqu'alors, seuls les Asiatiques (surtout les Chinois et les Japonais) avaient fait l'objet de mesures restrictives. Une loi de 1921 fixa un «quota de 3 % par nationalité», en prenant comme critère le nombre de personnes nées dans le pays et qui y résidaient en 1910, le tout complété par un plafond de 375 000 immigrants annuels.  Le journaliste Edward Clarke avait alors affirmé:  «Nous refusons de faire de notre nation le dépotoir du globe.» Une nouvelle loi de 1924 l'Immigration Act abaissa le quota à 2 % et fixa le plafond annuel à 150 000 immigrants, le tout fondé sur des théories pseudo-scientifiques. Bien peu d'Américains blancs à l'époque admettaient que les Américains de couleur avaient droit, eux aussi, aux libertés et au prérogatives garanties par la Constitution. L'État le plus libéral du monde devint alors un pays où l'accès devenait l'un des plus difficiles. De près d'un million, le nombre annuel des immigrants tomba à quelque 100 000. Cette politique restrictive de l'immigration favorisa l'entrée d'immigrants en provenance des pays frontaliers, c'est-à-dire du Mexique et du Canada. Les quotas eurent un autre effet: la réduction de la main-d'œuvre ouvrière qui entraîna le recours de plus en plus important au machinisme et à l'automatisation.

L'un des effets de la Première Guerre mondiale a trait aux mots et à la culture allemande. Tout ce qui faisait se rapportait à l'allemand devint proscrit. Le musique et la littérature allemande furent bannies. Certains mots, dès qu'ils étaient associés à la langue allemande, furent interdits pour un temps, tels bretzel et choucroute.

1.5 L'expansion économique et démographique

À partir de la fin des années 1870, les tensions s'étaient apaisées et les Américains, à l'exemple de présidents, se préoccupèrent avant tout de la mise en valeur du pays. Les républicains, soutenus par les milieux d’affaires du Nord-Est, restèrent au pouvoir jusqu’en 1913, à l’exception des deux présidences de Stephen G. Cleveland (1885-1889, 1893-1897) : Rutherford B. Hayes (1877-1881), James A. Garfield (1881), Chester A. Arthur (1881-1885), Benjamin Harrison (1889-1893), William McKinley (1897-1901), Theodore Roosevelt (1901-1909) et William H. Taft (1909-1913).

L’achèvement du premier chemin de fer transcontinental (1869) accéléra la colonisation de l’Ouest. Si le Sud était économiquement ruiné par la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage, le Nord connut au contraire une rapide croissance industrielle. Du fait de la connivence des intérêts de la finance avec le Parti républicain, les deux décennies de présidence républicaine favorisèrent à outrance le milieu des affaires. On vit apparaître le début des magnats de l’industrie (Vanderbilt, Rockefeller, etc.) et de grands trusts.

Durant cette période, le pays connut encore une extraordinaire croissance démographique liée à l’immigration, avec 62 millions d’habitants en 1890, plus de 75 millions en 1900 et 105 millions en 1920. Les immigrants (surtout des Italiens et des Slaves) affluèrent alors annuellement au rythme de 800 000 à un million. Ils fournirent la main-d’œuvre nécessaire à l’extraordinaire essor de l’agriculture et de l’industrie américaines.

Grâce à ses méthodes (mécanisation, concentration, etc.), à l’abondance des matières premières et au réseau de voies de communication, la production agricole et industrielle des États-Unis dépassa, au début du XXe siècle, celle des pays européens. En raison du protectionnisme (tarif McKinley, 1890), les États-Unis sont devenus en vingt ans la première puissance économique du monde; mais les mesures protectionnistes avaient commencé auparavant, par exemple avec la taxe de 100 % sur l’importation des rails d'Europe en 1877. Les destinées du pays étaient toujours aux mains d'une aristocratie terrienne, mais les industriels et financiers du Nord-Est et du Middle Atlantic commencèrent à accaparer tous les pouvoirs. Il s'agit là d'une évolution fondamentale dans l'histoire économique des États-Unis.

2 La politique impérialiste

Sous la présidence de William McKinley (1897-1901), les États-Unis commencèrent à développer une politique impérialiste. Le pays accédait au rang des grandes puissances. Les journalistes, les hommes d’affaires, les banquiers et les politiciens prêchaient la promotion d’une politique robuste de conquête du monde. Le chef de file du camp impérialiste, le sénateur Henry Cabot Lodge, affirmait en 1895: «Aucun peuple au XIXe n’a égalé nos conquêtes, notre colonisation et notre expansion [...]; rien ne nous arrêtera maintenant.» Résumant cette idéologie impérialiste des années 1890, le journaliste Marse Henry Watterson écrivait en 1896: «Nous sommes une grande république impériale destinée à exercer une influence déterminante sur l’humanité et à façonner l’avenir du monde comme aucune autre nation, y compris l’Empire romain, ne l’a jamais fait.» Rien de moins! À la veille de la guerre hispano-américaine de 1898, le Washington Post, pour sa part, écrivait:

Un nouveau sentiment semble nous habiter: la conscience de notre propre force. Et, avec elle, un nouvel appétit: le désir d'en faire la démonstration. [...] Ambition, intérêt, appétits fonciers, fierté ou simple plaisir d'en découdre, quelle que soit la motivation, nous sommes habités par un sentiment nouveau. Nous sommes confrontés à un étrange destin. Le goût de l'empire règne sur chacun de nous comme le goût du sang règne sur la jungle.

De son côté, dans un discours tenu le 9 janvier 1900, le sénateur Albert Beveridge avait déclaré : «Il [Dieu] a placé en nous le don de gouverner afin que nous donnions un gouvernement aux peuples sauvages et séniles. Sans une telle force, le monde retomberait dans la barbarie et la nuit. Et de toute notre race, il a désigné le peuple américain comme sa nation élue pour commencer la régénération du monde.» Le même sénateur avait affirmé quelques années plus tôt (en 1894) : «Le sol de notre pays produisant bien au-delà de nos besoins, notre destinée est de nous approprier le commerce mondial.» Si ce n'est pas là de l'impérialisme agrémenté d'un soupçon de nombrilisme... En réalité, cette idéologie est la base même de ce pays depuis son origine, c'est-à-dire la fameuse politique de la “frontier”, qui consiste à toujours repousser la frontière vers l’Ouest et, une fois le Pacifique atteint, aller acheter l’Alaska, envahir Hawaï, les Samoa, etc., et, plus tard, le monde!

2.1 La guerre hispano-américaine

À l’issue de la guerre hispano-américaine (1898), qualifiée par John Hay (alors secrétaire d'État) de «magnifique petite guerre» («splendid little war»), et de la victoire des Américains, l'Espagne dut céder l'île de Cuba, l'île de Porto Rico, l'île de Guam et les Philippines avec une «compensation» de 20 millions de dollars versée par les Américains aux Espagnols. Les États-Unis en profitèrent pour annexer les îles d'Hawaï au passage. Quant à Cuba, elle obtint une indépendance factice en étant placée sous tutelle américaine, car Washington conservait un droit de regard et d'intervention sur les affaires cubaines en vertu d'une loi appelée amendement Platt (du nom du sénateur américain Hitchcock Pratt). C'est que la mer des Caraïbes avaient été vite considérée comme un grand «lac américain». La victoire de l'Amérique sur l'Espagne revêtait un caractère hautement symbolique: c'était la victoire du Nouveau Monde sur l'Ancien, la fin de l'épopée coloniale de l'Espagne et le début de la puissance coloniale américaine. Mais, en contrepartie, la guerre hispano-américaine mit fin à l'image «pacifique» des États-Unis. En janvier 1900, le sénateur de l'Indiana, Albert Beveridge s'exprimait ainsi au Sénat à propos des Philippines:

Monsieur le Président, la franchise est maintenant de mise. Les Philippines sont à nous pour toujours. […] Et à quelques encablures des Philippines se trouvent les inépuisables marchés chinois. Nous ne nous retirerons pas de cette région. […] Nous ne renoncerons pas à jouer notre rôle dans la mission civilisatrice à l’égard du monde que Dieu lui-même a confié à notre race. Le Pacifique est notre océan. […]  Vers où devons-nous nous tourner pour trouver des consommateurs à nos excédents? La géographie répond à cette question. La Chine est notre client naturel. […] Les Philippines nous fournissent une base aux portes de tout l’Orient.

Après avoir annexé les Philippines, les Américains eurent à faire face à la rébellion. Plus de 200 000 Philippins allaient trouver la mort au cours du conflit (contre 5000 soldats américains).

3.2 La guerre des Philippines

Les États-Unis pratiquèrent alors une intense politique résolument raciste. C'est que les Philippins avaient la peau sombre, présentaient des caractéristiques physiques particulières, parlaient une drôle de langue (le tagalog ou filipino) et semblaient bien étranges aux yeux des Américains. L'idée qui prévalait est qu'un Philippin n'avait pas plus de valeur qu'un animal. Un soldat de l'État de Washington, Earl Pearsall, écrivit ces propos: "We shot them down like rabbits" («On les a tirés comme des lapins»). Un témoin britannique s'était indigné ainsi devant le carnage: «Ce n'est pas une guerre, c'est une boucherie criminelle.»

Pourtant, le secrétaire à la Guerre sous le président William McKinley, Elihu Root (1835-1947), défendit vigoureusement l'armée américaine: «La guerre aux Philippines a été menée par les armées américaines selon les règles les plus scrupuleuses de la guerre civilisée [...] en faisant preuve de pondération et d'une humanité jamais égalée.» Le général Arthur MacArthur était alors le responsable de la conduite de la guerre aux Philippines. Par la suite, les Américains entreprirent d’extirper l’espagnol dans l’archipel en envoyant des centaines d’auxiliaires anglophones, jusque dans les lointains villages de montagnes.

2.3 L'Amérique latine et le protectorat américain

En septembre 1901, le président McKinley était assassiné par un anarchiste et son vice-président, Theodore Roosevelt (1901-1909), lui succéda. La domination américaine s’étendit en Amérique centrale lors de la construction du canal de Panama, dans les Antilles (intervention à Saint-Domingue en 1905), ainsi que dans le Pacifique. C'est en 1903 que la marine américaine intervint dans une guerre civile en Colombie, forcée à accepter l'indépendance de son département de Panamá où les États-Unis envisageaient un canal depuis les années 1870; la zone du canal (terminé à la fin de 1914) fut cédée aux États-Unis pour cent ans. Les Américains respectèrent la doctrine de non-ingérence définie par l'ancien président James Monroe (1817-1825) en 1823, à l’exception de leur participation à la conférence d’Algésiras sur le Maroc, en 1906, et de leur rôle de médiateur dans la guerre russo-japonaise (1904-1905). T. Roosevelt préconisa une intervention musclée partout où il y aurait un «manquement» à la doctrine Monroe, l'interprétation de ces «manquements» incombant évidemment aux États-Unis.

Theodore Roosevelt (1901-1909) encourageait cette vogue expansionniste américaine: «Je veux, disait-il, que les États-Unis deviennent la puissance dominante dans le Pacifique.» Puis il ajoutait: «Le peuple américain désire faire les grandes œuvres d’une grande puissance.» Mais le président Theodore Roosevelt était convaincu que l'expansionnisme américain n'avait rien à voir avec l'impérialisme et il rejetait toute comparaison entre les États-Unis et les colonisateurs européens de l’époque: «La vérité simple est que notre politique d’expansion, inscrite dans toute l’histoire américaine [...], ne ressemble en rien à l’impérialisme. [...] À ce jour, je n’ai pas rencontré un seul impérialiste dans tout le pays.» En 1904, Theodore Roosevelt estimait qu'il appartenait à l'Amérique «d'exercer des pouvoirs de police internationale», ce qu'on appelle aujourd'hui «les gendarmes du monde».

En fait, toutes ces occupations américaines étaient justifiées par l'«intervention civilisatrice» des États-Unis et la supériorité morale de ses citoyens. Elles furent complétées par la formation de gardes nationales au service des intérêts américains et des élections sous tutelle de gouvernements pro-américains dans le but d'asseoir la domination économique et financière des États-Unis.

À cette époque, le capitalisme américain était en pleine expansion, alors que les trusts contrôlaient la presse qui façonnait l'opinion publique confortée dans ses certitudes. C'est le président Theodore Roosevelt qui, en 1901, établit le nom formel de "White House" («Maison-Blanche») à la résidence du président en faisant placer les mots White House sur son papier à lettres. Mais c'est après la guerre de 1812 que cette résidence avait commencé à être appelée White House («Maison-Blanche») parce qu'elle avait été peinte en blanc pour masquer les traces de l'incendie du 24 août 1814 par les Britanniques. 

À l'origine, le bâtiment était simplement appelé "President’s House" («Palais présidentiel»), mais le nom de Executive House («Maison de l'Exécutif») fut souvent employé dans des contextes officiels jusqu'au président Theodore Roosevelt.

En 1909, Roosevelt fut battu par William Howard Taft à l'élection présidentielle; il allait décéder pendant son sommeil en 1919. Au cours de son mandat (1909-1913), le président W.H. Taft dut affronter un mouvement féministe pour l'obtention du droit de vote pour les femmes. La lutte pour le droit de vote des femmes était alors menée par la National American Woman Suffrage Association, dont la présidente était Carrie Chapman Catt qui militait pour l’égalité entre les femmes et les hommes en matière de droit de vote. Il n'en fut pas ainsi pour le vote des Noirs dont les droits étaient restreints par des lois définissant des conditions d'éducation et de taxation pour être inscrit sur les listes électorales. Mais les politiques et le manque de charisme du président Taft divisèrent le Parti républicain et l'empêchèrent d’être réélu, ce qui permit la victoire du démocrate Thomas Woodrow Wilson (1913-1921).

Reprenant la politique de Roosevelt, le président Wilson qui, tout en s'inquiétant de la présence de citoyens non britanniques, fit voter une nouvelle loi antitrust (la Clayton Antitrust Act de 1914), abaissa les tarifs douaniers et réforma le système bancaire (la Federal Reserve Act de 1913) et l’agriculture; la journée de travail des ouvriers fut limitée à huit heures. L’élection au suffrage universel des sénateurs fut instaurée (1913) ainsi que le vote des femmes. Le président Woodrow Wilson appuya un amendement à la constitution américaine en 1918, mais le projet fut rejeté au Sénat par quelques votes; l'année suivante, la proposition d'amendement fut rejetée à nouveau par une seule voie. Le projet revint devant la Chambre des représentants pour être adopté en mai 1919. Les deux tiers des États donnèrent leur approbation et le XIXe amendement de la Constitution entra en vigueur le 18 août 1920):
 
The right of citizens of the United States to vote shall not be denied or abridged by the United States or by any State on account of sex.Congress shall have power to enforce this article by appropriate legislation. [Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne pourra être dénié ou restreint pour cause de sexe par les États-Unis ni l'un quelconque des États. Le Congrès aura le pouvoir de donner effet au présent article par une législation appropriée.]

Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, Wilson, fidèle à l’isolationnisme séculaire américain, refusa d’engager son pays dans le conflit. Mais la guerre sous-marine à outrance menée par les Allemands, ainsi que leur politique malveillante en Amérique centrale, provoquèrent un revirement de l’opinion. À la suite du torpillage du paquebot Lusitania par les Allemands au large des côtes de l’Irlande et du Sussex, dans la Manche, les États-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne le 6 avril 1917. Les troupes américaines, qui comptèrent jusqu’à deux millions d’hommes (dont 13 % de Noirs), jouèrent un rôle décisif dans la victoire finale des Alliés en 1918.  Entre-temps, les États-Unis avaient forcé l'achat des îles Vierges au Danemark en 1917. La politique musclée des Américains allait permettre de favoriser encore l'expansion de l'anglais partout où ils s'installaient. 

2.4 Le traité de Versailles et l'intrusion de l'anglais dans la diplomatie

Le traité de Versailles mit fin à la Première Guerre mondiale. Il fut signé, le 28 juin 1919, dans la galerie des Glaces du château de Versailles, entre l’Allemagne et les Alliés. Le traité de Paris a été rédigé en français et en anglais, les deux versions faisant également autorité. Le texte portait le titre Conditions de paix - Conditions of Peace. C’était la première fois depuis le traité de Rastatt de 1714 (qui mettait fin à la guerre de Succession d’Espagne) que le français n’était plus la seule langue officielle de la diplomatie occidentale.

Il semble que le représentant de la France, Georges Clemenceau, ait accepté que l’anglais devienne à côté du français la langue de travail de la Conférence de paix. En raison de sa connaissance de l’anglais — il avait épousé une Américaine et séjourné aux États-Unis — Clemenceau avait accédé à la demande de David Lloyd George (premier ministre) de Grande-Bretagne et de Thomas Woodrow Wilson (président) des États-Unis.

Non seulement l’anglais a fini par supplanter le français dans la plupart des documents juridiques internationaux, mais c'est depuis cette époque que les États-Unis affichent une attitude condescendante, voire méprisante, à l'égard des autres langues.

2.5 La xénophobie et la «théorie du Nordique»

Les États-Unis connurent, dans les années 1920, une extraordinaire prospérité économique, suivie d’une crise brutale et profonde, aux répercussions mondiales. Le pays comptait alors 106,4 millions d'habitants, dont 94 millions de Blancs et 11,5 millions de Noirs. Une vague de xénophobie s'empara de l'Amérique qui ne voulait plus recevoir une immigration massive.

Ce fut, après la crainte du «péril jaune», la crainte du «péril juif», puis du «péril italien», du «péril slave», etc., alors que le «péril brun» (pour les hispaniques) ne causait pas encore de problème. Au nom de l'hérédité et de l'identité, l'Amérique préférait l'arrivée des Anglo-Saxons, dont la source semblait désormais tarie. Il y avait des races «inférieures» et une race «supérieure», la blanche. Et, parmi celle-ci, les Anglo-Saxons se démarquaient par leur «supériorité». Les autres étaient des races considérées comme tarés provoquant la dégénérescence, un effroyable danger pour l'Amérique!

En somme, l'idéologie WASP exaltait la «Providence divine» qui a créé les États-Unis, privilégiait le protestantisme comme référence religieuse obligée, survalorisait le rôle des colons et des pionniers d'origine britannique, et rejetait les sous-cultures et les doubles appartenances. Le modèle dominant reposait entièrement sur la culture anglo-saxonne et la langue anglaise. En 1895, sir Joseph Austen Chamberlain (1863-1937), alors ministre britannique des Colonies, avait déclaré :

Oui, je crois en cette race, la plus grande des races gouvernantes que le monde ait jamais connues, en cette race anglo-saxonne, fière, tenace, confiante en soi, résolue que nul climat, nul changement ne peuvent abâtardir et qui infailliblement sera la force prédominante de la future histoire et de la civilisation universelle [...] et je crois en l’avenir de cet empire, large comme le monde, dont un Anglais ne peut parler sans un frisson d’enthousiasme [...].

Les Américains avaient bien compris cette idéologie suprémaciste du monde anglo-saxon, sauf que la "Rule Britannica" devait dorénavant devenir la "Rule America".
 

L'un des ouvrages les plus populaires aux États-Unis à l'époque fut The Passing of the Great Race, de Madison Grant, publié en 1916 (et en français en 1926 chez Payot sous le titre de Le déclin de la grande race). Dans ce manifeste, Madison Grant magnifiait la théorie du Nordique incarnant «l'homme blanc par excellence», que ce soit des Anglais, des Scandinaves, des Allemands ou des «nobles Russes». Il opposait la «race alpine» et la «race méditerranéenne» qui souffrait de métissages divers avec les peuples négroïdes à la race nordique: «Le Nordique est dominateur, individualiste, confiant en lui-même et jaloux de sa liberté politique et religieuse. Il s'ensuit qu'il est généralement protestant.» Les immigrants indésirables comme les Méditerranéens, les Slaves et les Asiatiques devaient contribuer à la dégénérescence de l'Amérique.

Comme par hasard, c'est au cours de la décennie de 1920 que le Ku Klux Klan a pu renaître de ses cendres et mener des campagnes contre les étrangers, les juifs, les catholiques et les Noirs. Pour les membres du Ku Klux Klan, la «bonne Amérique» devait être blanche, protestante et plutôt fondamentaliste, et sûrement anglo-saxonne.

Au cours de cette période, les États-Unis devinrent la première puissance commerciale et financière du monde. Mais la croissance trop rapide de la production, le développement anarchique du crédit ainsi qu'une confiance excessive dans le libéralisme favorisèrent une importante spéculation à partir de 1926. Certains Américains investirent des milliards de dollars en bourse, après avoir emprunté aux banques et mis en gages leurs biens immobiliers. La spéculation devint rapidement incontrôlable. L’incapacité de l’administration Hoover à remédier à la crise favorisa la victoire du candidat démocrate Franklin D. Roosevelt (1933-1945) lors de l’élection présidentielle de 1932.

3 Le "New Deal" de F. Roosevelt

Le président Franklin Delano Roosevelt, une personnalité démocrate de tout premier plan, développa un programme économique et social, connu sous le nom de New Deal («Nouvelle Entente» ou «Nouvelle Donne»). S’appuyant sur un groupe de conseillers économistes, le brain trust, il entreprit de redresser l’économie par une politique interventionniste du pouvoir fédéral, mais sans réussir à régler le problème du chômage (huit millions de chômeurs en 1935; plus de dix millions en 1938). Il s'agissait pour les Américains d'une politique très progressiste.

Roosevelt réduisit la durée du temps de travail pour les femmes et les enfants, lança un programme d'amélioration pour les hôpitaux et les prisons, puis renforça l'autorité publique. Il intervint également dans le domaine agricole en favorisant le reboisement et la prise de mesures de conservation du sol. Le 12 mars 1933, Roosevelt donnait la première de ses entrevues radiophoniques «au coin du feu»; il allait en donner trente au cours de sa présidence. Sa voix persuasive convaincra des millions d'Américains à le suivre dans ses politiques. En janvier 1935, au cours de son allocution annuelle devant le Congrès sur «la situation de l’Union», Roosevelt annonça le lancement de la deuxième partie de son programme de nouvelle redistribution des richesses (New Deal).

3.1 Les politiques sociales

Par sa politique du New Deal, Franklin Roosevelt prépara des réformes importantes sur la sécurité sociale, l’assurance-maladie, le chômage, etc., le tout destiné à remplacer les mesures d’urgence qu’il avait mises en place au début de son mandat. En sauvant les États-Unis de la catastrophe financière, Roosevelt réussit à relever le salaire des travailleurs, améliorer leur sécurité et apporter certaines garanties sociales. Les Américains de fraîche date, les immigrants récemment arrivés, ainsi que toutes les minorités ethniques et les Noirs, sans oublier les catholiques, appuyèrent longtemps le président Roosevelt dans son programme social. Des patrons mécontents de voir l'État appuyer les revendications de leurs employés crièrent au socialisme, ce qui n'empêcha pas Roosevelt d'être réélu en 1936. Par la suite, de nombreuses dispositions du New Deal passèrent dans les mœurs.

Évidemment, dans un pays qui craint comme la peste le socialisme, les politiques sociales de Roosevelt ne plurent pas à tout le monde; les nombreux organismes créés, souvent aux sigles étranges, furent surnommés «la soupe à l'alphabet» ("Alphabet Soup") parce qu'ils auraient pu remplir un bol de soupe à l'alphabet: AAA (Agricultural Adjustment Act), CCC (Commodity Credit Corporation), FAP (Federal Art Project), FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation), FHA (Federal Housing Administration), FTP (Federal Theatre Project), HOLC (Home Owners Loan Corporation), NYA (National Youth Administration), SEC (Securities and Exchange Commission), etc. On reprocha aussi à Roosevelt d'avoir augmenté les impôts et la dette nationale. Il n'en demeure pas moins que le New Deal inaugurait une période d'interventionnisme étatique dans de nombreux secteurs de l'économie américaine. 

3.2 Les minorités ethniques et religieuses

Dans les faits, peu de Noirs bénéficièrent des avantages du New Deal: comme les immigrants, ils furent exclus de l'assurance-chômage, du salaire minimum, de la sécurité sociale et des subventions agricoles. Les travailleurs noirs étaient toujours les derniers à être embauchés, les premiers à être licenciés. Dans les grandes villes du Nord, les minorités ethniques et religieuses, telles que les Noirs, les Irlandais, les Italiens et les catholiques, tous des Américains qui baragouinaient l'anglais, furent acquises à Roosevelt. On peut dire que le président Roosevelt a habitué les Américains à l'intervention du gouvernement fédéral dans les affaires sociales et économiques. C'est aussi le premier président américain à doter son pays d'une législation sociale. Certains de ses successeurs complèteront son œuvre, notamment Lyndon Johnson et Jimmy Carter.

C'est sous la présidence de Franklin Roosevelt que les Indiens purent voir leur sort s'améliorer. En effet, John Collier, le directeur du Bureau des Affaires indiennes, réussit à faire adopter, le 18 juin 1934, l'Indian Reorganization Act («Loi sur la réorganisation indienne»). La loi exigeait du  gouvernement américain de prendre plusieurs mesures en faveur des Indiens qui avaient acquis la citoyenneté américaine en 1924 grâce à l'Indian Citizenship Act. Ainsi, le président Roosevelt supprima la politique de lotissement des terres et autorisa de nouveau les tribus à pratiquer la propriété collective. De plus, les Indiens habitant dans les réserves obtinrent le droit d'élire leurs propres gouvernements et purent se doter de leur propre constitution. Malheureusement, la loi ne faisait aucune allusion aux langues des premiers habitants de l'Amérique.

En 1919, alors qu'il n'était pas encore président des États-Unis, Franklin Roosevelt fit cette déclaration en faveur de l'unilinguisme anglais:

We have room but for one language here, and that is the English language, for we intend to see that the crucible turns our people out as Americans, of American nationality, and not as dwellers in a polyglot boarding-house.

[Il n’y a de place ici que pour une seule langue, et c’est la langue anglaise, parce que nous entendons voir le creuset transformer la population en Américains, de nationalité américaine, et non en pensionnaires d’une auberge polyglotte.]

Toutefois, un arrêt de la Cour suprême des États-Unis est venu, en 1923, semer un certain doute en déclarant que la protection constitutionnelle s'étendait à tous les citoyens, même ceux qui ne parlaient pas l'anglais:

The protection of the Constitution extends to all, to those who speak other languages as well as to those born with English on the tongue. Perhaps it would be highly advantageous if all had ready understanding of our ordinary speech, but this cannot be coerced by methods which conflict with the  with the Constitution — a desirable end cannot be promoted by prohibited means. [La protection de la Constitution s'étend à tous, à ceux qui parlent d'autres langues, comme à ceux qui sont nés avec l'anglais comme langue maternelle. Il serait peut-être fort avantageux si tous avaient la compréhension rapide de notre langage ordinaire, mais cela ne peut pas être forcé par des méthodes qui sont en conflit avec la Constitution - une fin désirable ne peut pas être encouragée par des moyens interdits.]

Le calme allait ensuite s'installer sur le front linguistique jusque dans les années 1960. Entre-temps, la discrimination raciale était pratiquée à large échelle. En réalité, la Cour suprême avait déjà statué en 1896 qu'il n'était pas interdit de séparer les races dans la mesure où elles pouvaient bénéficier des mêmes droits. Bref, il pouvait, par exemple, exister des écoles réservées aux Blancs à la condition qu'il y en ait aussi pour les Noirs. Ce principe pouvait s'appliquer pour les hôpitaux, les églises, les cimetières, les restaurants, les transports en commun, etc.   

3.3 La politique étrangère

En politique étrangère, F. Roosevelt abandonna la politique du big stick (le «gros bâton» de T. Roosevelt : «Parlez doucement, et tenez un gros bâton, vous irez loin») au plan diplomatique et inaugura les rapports de «bon voisinage». Il retira les troupes américaines du Nicaragua, d'Haïti et de Saint-Domingue (République dominicaine) et fit abroger le fameux amendement Platt sur Cuba qui était resté un «protectorat américain». Rassurés par ces démonstrations de bonne volonté, les États d'Amérique du Sud se rapprochèrent des États-Unis, ce qui favorisa un certain panaméricanisme. À partir de ce moment, plus d'un demi-million de Portoricains quittèrent leur île pour se réfugier à New York et dans les environs.

Puis l'attention de Franklin Roosevelt dut se porter sur l'Europe. Devant la montée d'Adolf Hitler et ses entreprises d'agression militaire, le président des États-Unis commença, un peu tardivement, à mobiliser ses concitoyens. Mais ce n'est pas la barbarie de Hitler contre les Juifs qui fit entrer les États-Unis dans la guerre, ni l'invasion de l'Autriche, de la Tchécoslovaquie ou de la Pologne. Ce fut plutôt l’agression japonaise contre la base navale de Pearl Harbor (Hawaï), le 7 décembre 1941, qui décida les États-Unis à s'impliquer. Rappelons que près de 3000 soldats et marins américains avaient été tués ou blessés, tandis que 200 avions et de nombreux navires avaient été détruits au sol ou coulés. Le 8 décembre 1941, à la demande du président, le Congrès déclara la guerre au Japon.

3.4 L'avènement d'une grande puissance

Dans un temps record, le territoire des États-Unis devint un immense arsenal subvenant aux besoins des armées et des flottes alliées. Près de 60 000 avions, 45 000 chars et plus de 20 000 canons sortirent des usines dès 1942. Le 14 janvier de cette année-là, Roosevelt signa un décret de fichage des Américains d’origine italienne, allemande et japonaise qu’on soupçonnait «de connivence avec l’ennemi». Dans les faits, ce furent surtout les Japonais résidant sur la côte ouest qui furent touchés: ils furent enfermés dans des camps. En 1943, le Congrès abrogea la Chinese Eclusion Act de 1882 pour des raisons strictement politiques: la Chine était devenue une alliée des Américains dans la guerre contre le Japon.

Bien que menant la guerre sur les deux fronts (européen et asiatique), les États-Unis firent la démonstration de leur supériorité militaire. La production accélérée de leurs chantiers navals permit les débarquements d’Afrique du Nord (1942), de Sicile (1943) et de Normandie (6 juin 1944).

Pendant la guerre, l’armée et le gouvernement fédéral assouplirent la règle stricte de la séparation raciale. Trois millions de soldats noirs firent partie de l'armée, dont 500 000 furent envoyés outre-mer. Certains Noirs furent acceptés dans l’aviation et dans la marine, ce qui constituait une modification radicale de la politique ségrégationniste. Le président Franklin Roosevelt, qui avait été réélu en novembre 1943 pour un quatrième mandat, mourut subitement le 12 avril 1945. Dans toute l'histoire américaine, Roosevelt demeure le seul président à avoir été élu quatre fois: un amendement à la Constitution limitant à deux le nombre de mandats a été adopté le 21 mars 1947 et ratifié le 27 février 1951.

Le 16 juillet 1945, les États-Unis réalisèrent la première explosion nucléaire de l'histoire de l'humanité dans le désert d'Alamogordo (au Nouveau-Mexique). Trois semaines plus tard, le 6 août, ils étaient prêts à larguer leur bombe atomique sur Hiroshima, puis, trois jours plus tard, sur Nagasaki. On estime à 350 000 le nombre de personnes qui ont péri des suites directes des explosions sur ces deux villes japonaises. Le président Harry Truman (1945-1953) remercia Dieu d'avoir donné la bombe atomique aux États-Unis:

We thank God that it has come to us instead of to our enemies; and we pray that He may guide us to use it in His ways, and for His purposes. Nous remercions Dieu d'avoir mis la bombe entre nos mains plutôt qu'entre celles de nos ennemis; et nous prions pour qu'Il nous amène à l'employer à Ses fins et comme Il le voudrait.

Placé dans la même situation aujourd'hui, n'importe quel terroriste ne se fût pas exprimé autrement. Les États-Unis sortirent de la Seconde Guerre mondiale comme «la nation la plus puissante de l’histoire», aux dires du nouveau président Harry Truman (1945-1953). Plusieurs décennies plus tard, l'essayiste Robert Kaplan affirmera dans le New York Times du 1er avril 2002: «La victoire des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale, comme celle de Rome lors de la deuxième guerre punique, les a transformés en puissance universelle.»

Le pays put profiter alors du monopole de l’arme atomique (jusqu’en 1949) et d’un énorme potentiel industriel. La participation active des États-Unis à l’ONU montra leur ambition de rester sur le devant de la scène internationale. Mais l’opposition idéologique au communisme devint leur principale motivation. Les États-Unis se posèrent en défenseurs de la démocratie de type libéral face au monde communiste. Ils furent à l’origine de la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN, avril 1949), un système de défense atlantique liant étroitement les États-Unis et l’Europe occidentale. En resserrant leurs liens avec celle-ci, ils contribuèrent à la coupure de l’Europe en deux zones, entretenant ainsi le climat de guerre froide. Le 7 novembre 1952, les États-Unis expérimentèrent la bombe H dans les îles Bikini (Pacifique), avec une capacité de destruction bien supérieure à celle de la bombe A. Entre 1950 et 1953, les États-Unis s'impliquèrent dans la guerre de Corée qui eut une conséquence économique décisive : les États-Unis, qui avaient fait du Japon leur base arrière, donnèrent ainsi au vaincu de 1945 l’occasion d’entamer un processus de développement qui allait en faire la troisième puissance économique mondiale dès les années soixante. 

Jusqu'à la décennie 1950, la ségrégation raciale battit son plein. Elle était encore partout. L'esclavage était aboli depuis longtemps, mais pas la ségrégation raciale. Les Noirs subissaient de nombreuses discriminations et d'innombrables exclusions dans les lieux et les services publics (trains, bus, toilettes, etc.) en raison des lois ségrégationnistes instaurées depuis 1876. La ségrégation entre les Blancs et les Noirs était également pratiquée dans certains théâtres et restaurants. Elle était omniprésente dans l'administration publique, y compris dans les écoles. Aucun enfant de l'une de ces deux races ne devait être autorisé à fréquenter un établissement d'enseignement réservé à l'autre.

C'est sous la présidence de Harry Truman que la ségrégation raciale fut considérée comme anticonstitutionnelle par la Cour suprême des États-Unis, mais la situation tarda à se concrétiser dans les faits. La politique extérieure du président Truman fut dominée par le début de la guerre froide avec l’URSS et le rapprochement étroit des États-Unis avec l’Europe occidentale. Puis les relations avec l’URSS se dégradèrent rapidement. L’esprit de coopération qui avait prévalu durant la guerre laissa peu à peu la place à une suspicion réciproque, qui s’envenima pour se cristalliser en une «guerre froide».

3.5 La fin de la ségrégation raciale

Fermement décidés à s’opposer, au besoin par les armes, à tout progrès du communisme dans le monde, les États-Unis, sous la présidence de Dwight Eisenhower (1953-1961), le président le plus populaire de l'après-guerre, se posèrent en «défenseurs du monde libre» et développèrent une politique extérieure impérialiste et interventionniste.

Cette conception idéologique guida toute leur politique en Europe et força les Américains à s'impliquer de plus en plus, passant des accords bilatéraux avec de nombreux pays, entretenant en dehors du territoire américain plus d'une centaine de bases navales et aériennes, et maintenant une flotte en Méditerranée et au large de la Chine. Bref, les États-Unis intervinrent partout militairement où ils redoutaient une subversion dont Moscou pourrait tirer avantage, surtout en Amérique latine.

Dans l'un de ses meilleurs discours, le président Eisenhower avait déclaré, le 16 avril 1953, à New-York, en réponse à l’offensive de paix déclenchée par Moscou après la mort de Staline :

Every gun that is made, every warship launched, every rocket fired signifies, in the final sense, a theft from those who hunger and are not fed, those who are cold and are not clothed.

This world in arms is not spending money alone. It is spending the sweat of its laborers, the genius of its scientists, the hopes of its children. The cost of one modern heavy bomber is this : a modern brick school in more than 30 cities. It is two electric power plants, each serving a town of 60,000 population. It is two fine, fully equipped hospitals. It is some fifty miles of concrete pavement. We pay for a single fighter with a half-million bushels of wheat. We pay for a single destroyer with new homes that could have housed more than 8,000 people. . . . This is not a way of life at all, in any true sense. Under the cloud of threatening war, it is humanity hanging from a cross of iron.

[Chaque fusil fabriqué, chaque bateau de guerre lancé à la mer, chaque missile tiré, est au bout du compte un vol commis à l'encontre de ceux qui ont faim et n'ont rien à manger, de ceux qui qui ont froid et n'ont rien à se mettre.

Ce monde en armes ne dépense pas seulement de l’argent. Il dépense aussi la sueur de ses travailleurs, le génie de ses savants et les espoirs de ses enfants. Le coût d’un seul bombardier lourd moderne correspond à une école moderne en brique dans plus de 30 villes. Ce sont aussi deux centrales d’énergie électrique desservant chacune une ville de 60 000 habitants. Ce sont deux bons hôpitaux parfaitement équipés ou encore d’environ 80 kilomètres de route en béton. Nous payons pour un seul avion de chasse le prix de 125 000 quintaux de blé. Nous payons pour un seul destroyer le prix de nouvelles maisons que pourraient habiter plus de 8000 personnes... Ce n’est pas du tout un mode de vie, au vrai sens du terme. Sous le nuage menaçant de la guerre, c’est l’humanité qui est suspendue à une croix de fer. ]

La présidence d’Eisenhower fut également marquée par le début de la déségrégation raciale et les vives résistances qu’elle provoqua dans le Sud. La question intérieure la plus cruciale demeure la lutte des Noirs pour l’accession à leurs pleins droits de citoyens, connue sous le nom de «mouvement des droits civiques».

La Cour suprême des États-Unis, sous l'influence du juge Earl Warren, força en 1954 l'égalité raciale à se traduire dans les faits au moment de l'arrêt Brown c. Board sur l'intégration scolaire.  Cette affaire judiciaire à haute teneur politique mettait en cause la famille d'une élève noire (Linda Brown) qui habitait à Topeka au Kansas. Cette famille voulut inscrire leur fille à l’école la plus proche du domicile, mais c'était une école blanche, alors que l’établissement réservé aux Noirs était éloigné de plus d’un kilomètre; l'inscription fut évidemment refusée. La petite Linda Brown fut obligée chaque matin d'effectuer un exténuant voyage de près de 90 minutes en autobus pour atteindre une école délabrée. L'affaire fut portée en justice pendant que l'administration Truman faisait savoir qu'elle considérait la ségrégation comme inconstitutionnelle, mais ce n'était pas au pouvoir politique de juger.

Après de nombreuses péripéties, la Cour suprême des États-Unis rendit son arrêt à l’unanimité des neuf juges. Il y était écrit : «La doctrine "Séparés mais égaux" adoptée dans Plessy c. Ferguson n'a pas sa place dans le domaine de l’éducation.» En quelques lignes, la Cour suprême venait de décréter inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques, ainsi que la fameuse loi de 1896 qui autorisait les États à imposer par la loi des mesures de ségrégation raciale, pourvu que les conditions offertes aux différents groupes soient égales. C'était la célèbre doctrine de l’apartheid à l’américaine : "Separate but equal" («Séparés mais égaux»). Le plus haut tribunal du pays décrétait aussi que des systèmes d’éducation séparés étaient nécessairement inégaux. (Les requérants), en raison de la ségrégation contestée ici, ont été privés de l’égale protection de la loi. » Les réactions dans une partie de la population furent violente, comme en témoigne cet éditorial publié dans le Daily News du 18 mai 1954 à Jackson (Mississippi) sous le titre de "Bloodstains On White Marble Steps" («Des taches de sang sur les marches de marbre blanc»):

Human blood may stain Southern soil in many places because of this decision but the dark red stains of that blood will be on the marble steps of the United States Supreme Court building.White and Negro children in the same schools will lead to miscegenation. Miscegenation leads to mixed marriages and mixed marriages lead to mongrelization of the human race. [Il se pourrait bien que le sang coule dans bien des endroits dans le Sud à cause de cette décision, mais ce sont les marches de marbre blanc du bâtiment de la Cour suprême qui seront souillées par ce sang. Mettre des enfants blancs et noirs dans les mêmes écoles mènera au métissage, le métissage mènera aux mariages mixtes, et les mariages mixtes mèneront à l’abâtardissement de la race humaine.]

Il faudra de courageux élèves noirs pour forcer les portes des écoles blanches, il faudra aussi des manifestations monstres impliquant des centaines de milliers de personnes. Plus de 100 membres du Congrès signèrent en 1956 un «Manifeste» sudiste qualifiant l'arrêt Brown «d'abus flagrant de la part du pouvoir judiciaire» et réclamant le renversement d'une telle décision «contraire à l'esprit de la Constitution américaine». Il faudra encore que le président Eisenhower, malgré ses réserves, finisse par se décider à faire intervenir les troupes fédérales en 1957, à Little Rock (Arkansas), afin de contraindre les écoles du Sud à intégrer les Noirs dans ses écoles. Pourtant, de nombreux États du Sud tentèrent de contourner la loi. Les années 1960 allaient changer l'ordre des choses afin que nul n'ose plus remettre en question le principe de l'égalité juridique entre les Noirs et les Blancs aux États-Unis.

Dernière mise à jour: 02 sept. 2017
 

 

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(1790-1865)
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(1865-1960)
(7) L'Amérique multiculturelle
(1960 jusqu'à nos jours)
(8) La superpuissance
et l'expansion de l'anglais
(9) Bibliographie  

  

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