Le Mayflower dans la baie de Plymouth (1620)

Histoire sociolinguistique
des États-Unis

(2) La colonisation européenne

XVIe - XVIIIe siècles

Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean, linguiste-grammairien.

Plan de l'article

1 La colonisation espagnole

2 La colonisation française

2.1 Les alliés amérindiens
2.2 L'apprentissage des langues indiennes

3 La colonisation britannique

3.1 Les colonies de la Nouvelle-Angleterre
3.2 La diversité des immigrants

4 La colonisation hollandaise

4.1 Annexion de la Nouvelle-Suède
4.2 La reddition de la colonie hollandaise

5 La langue anglaise et son adaptation en Amérique

5.1 L'adaptation linguistique
5.2 Les variétés d'anglais
5.3 L'école et les langues d'enseignement
5.4 Déjà l'assimilation linguistique

6 Le problème indien

6.1 Les «créatures infernales»
6.2 L'entreprise d'éviction et de génocide
6.3 L'appropriation des terres indiennes

7 L'importation des esclaves noirs

 

Les premiers navigateurs européens qui abordèrent les côtes du continent nord-américain furent les Italiens Jean Cabot et Sébastien Cabot (1497). Voyageant au service de Henry VII d’Angleterre, ils découvrirent Terre-Neuve et explorèrent les côtes du Labrador et de la Nouvelle-Angleterre. L’Espagnol Juan Ponce de León découvrit la Floride en 1513. L’Italien Jean de Verrazano (1524), voyageant pour le compte de François Ier, explora les côtes atlantiques de la Caroline du Sud jusqu'au Maine; puis le Français Jacques Cartier (1534) découvrit l’estuaire du Saint-Laurent. Tous ces navigateurs étaient à la recherche d’une route maritime par le nord vers les Indes et la Chine.

La colonisation de l’Amérique du Nord par les Européens commença dès la fin du XVIe siècle. Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, elle était menée essentiellement par trois pays, l’Espagne, la France et l’Angleterre, mais également, dans une moindre mesure, par la Hollande et la Suède. L'Espagne allait coloniser la partie sud de l'Amérique du Nord, ainsi que l'Amérique centrale, les Antilles et une grande partie de l'Amérique du Sud. La France allait occuper durant plus de deux siècles l'Acadie, le Canada et la Louisiane, pendant que les Britanniques contrôlaient la Nouvelle-Angleterre et la partie septentrionale de l'île de Terre-Neuve.  

1 La colonisation espagnole

Dès la première moitié du XVIe siècle, les Espagnols pénétrèrent sur le territoire actuel des États-Unis, mais sans s'implanter de façon durable. Le navigateur Ponce de León explora la Floride en 1513. En 1526, l'Espagnol Lucas Vallez de Ayllon fonda un établissement en Caroline du Sud, lequel fut abandonné quelques mois plus tard. Le second établissement européen permanent sur le sol des États-Unis fut la colonie de San Agustin (aujourd'hui Saint Augustine), en Floride en 1565. Dès 1580, le roi d'Espagne créa la Floride occidentale (l'Alabama actuel) et la Floride orientale (la Floride actuelle). Santa Fe fut également fondée au début du XVIIe siècle (1610) dans l'actuel État du Nouveau-Mexique. Les Espagnols étendirent ainsi leur domination sur les territoires qu'on appelle aujourd'hui la Floride, le Texas, la Californie, puis sur une grande partie de l’ouest des États-Unis.

Après le traité de Paris de 1763, les Espagnols acquirent en plus toute la Louisiane française. Ainsi, les Espagnols ont occupé, durant longtemps, une grande partie du territoire américain actuel. Ils ont laissé généralement les autochtones parler leurs langues ancestrales et ne s'opposèrent jamais à ce que, en Louisiane, les Français, les Canadiens et les Acadiens puissent continuer à parler le français; ils construisirent même leurs écoles et employèrent le français dans l'Administration de la Louisiane. D'ailleurs, l'Espagne a toujours eu l'art d'envoyer des gouverneurs très compétents (sauf le premier : Antonio de Ulloa y de la Torre). 

On se rend bien compte que toute la toponymie du sud-ouest des États-Unis est héritière de cette colonisation espagnole : Alamo: (< Los Alamos), Alcatraz Island (< Alcatraces), Boca Raton (< «boca de ratónes»), California, Cape Canaveral (< cañaveral), Colorado, El Paso, Florida, Fresno, La Brea, Las Cruces, Las Vegas, Los Angeles, Los Gatos, Miguel, Montana, Nevada, Palomar, Puerto, San AntonioSan Carlos, San Diego, San Francisco, Sangre de Cristo Mountains, Santa Fe, Sierra Navada, etc. Une bonne partie de la population du sud et de l'ouest des États-Unis provient de ces anciennes colonies espagnoles. 

2 La colonisation française

Délaissant les régions de la côte atlantique, les Français pénétrèrent à l’intérieur du continent nord-américain en remontant le fleuve Saint-Laurent. Depuis Québec, ils étendirent leur autorité sur un immense territoire, de la baie d'Hudson jusqu'aux «Grandes Plaines centrales», qu’ils appelèrent Louisiane en l’honneur de Louis XIV. À cette époque, les deux rives du Mississippi moyen formaient le «Pays des Illinois», une région agricole, commerciale (traite des fourrures) et minière prospère, quoique peu peuplée, située aux deux tiers du chemin entre la colonie française du Saint-Laurent et celle de la Louisiane (voir la carte). Avant le traité d'Utrecht de 1713, la Nouvelle-France comprenait la plus grande partie de l'Amérique du Nord, soit Terre-Neuve, l'Acadie, le Canada et la Louisiane.

Mais les rivalités coloniales franco-anglaises débouchèrent rapidement sur une succession de guerres. Contrairement à la colonisation britannique, l’immigration française, trop limitée, ne permettait pas à la France d’assurer un contrôle réel et une défense efficace de son empire colonial. Après avoir perdu l’Acadie à l’issue du traité d’Utrecht (1713), la France abandonna toutes ses possessions américaines lors du traité de Paris (1763), qui mit fin à la guerre de Sept Ans (1754-1763). La Louisiane occidentale, à l’ouest du Mississippi, fut cédée, en compensation, à l’Espagne, alliée de la France (qui la récupéra en 1800); la Louisiane orientale, à l’est du Mississippi, ainsi que toutes les possessions françaises canadiennes revinrent à la Grande-Bretagne.

2.1 Les alliés amérindiens

Pour maintenir son empire en Amérique du Nord, la France devait s'appuyer sur des alliances avec les autochtones. De fait, le nombre des nations amérindiennes alliées des Français était assez étonnant. Les Français pouvaient compter sur presque tous les Algonquiens du Canada, de l'Acadie et du sud des Grands Lacs (aujourd'hui en territoire américain), c'est-à-dire les Abénaquis, les Micmacs, les Montagnais, les Malécites, les Algonquins, les Hurons, les Outaouais, les Saulteux (Ojibwés), les Cris, les Ériés, les Pieds-Noirs, les Illinois, les Miamis, les Poutéouatamis, etc.  En Louisiane, les Français avaient obtenu des alliances avec un grand nombre de nations, dont les Chactas, les Crics, les Natchez, les Oumas, les Nakotas, les Lakotas, etc. Ayant consolidé leurs alliances avec les autochtones, les Français contrôlaient non seulement l'Acadie, la vallée du Saint-Laurent, mais aussi  la vallée de l'Ohio, qui s'étendait du fort Détroit jusqu'en Louisiane et à l'embouchure du Mississipi. On peut ainsi affirmer que, dans l'ensemble, les Français ont établi des relations plutôt cordiales (bien que paternalistes) avec les populations autochtones, sauf avec les Iroquois avec lesquels ils furent souvent en guerre, du moins jusqu'à la Grande Paix de Montréal de 1701.

Les Français ont bien tenté d'assimiler les Amérindiens. Le puissant ministre Colbert tenta de lancer un «programme de francisation» en 1668, mais il rêvait! Mère Marie de l'Incarnation finira par dire: «C'est pourtant une chose très difficile pour ne pas dire impossible de les franciser ou civiliser.» Elle précisera également: «On fait plus facilement un Sauvage avec un Français qu'un Français avec un Sauvage.» En juillet 1673, le gouverneur Louis de Buade de Frontenac (1622-1698), qui n'avait pas oublié la préoccupation des autorités royales à propos de l'assimilation des Amérindiens, s'adressait ainsi aux représentants des Cinq Nations iroquoises à Cataracoui, dans le style habituel paternaliste des Français:

Mes enfants, je suis consolé de vous voir arriver ici où j'ai fait allumer un feu pour vous voir pétuner et vous parler. Ô que c'est bien fait, les enfants, d'avoir suivi les ordres et les commandements de votre père. Prenez donc courage, mes enfants, vous y entendrez sa parole qui vous est toute pleine de douceur et de paix. [...]. Je vous conjure avec toutes sortes d'instances de faire apprendre à vos enfants la langue française que les Robes-Noires peuvent leur enseigner, cela nous unirait davantage et nous aurions la satisfaction de nous entendre les uns les autres sans interprète.

Même les plus hautes autorités de la colonie, les gouverneurs en tête, durent s'adapter aux coutumes et valeurs des autochtones.

2.2 L'apprentissage des langues indiennes

Les Français se rendirent compte très tôt du caractère inutile de leur entreprise, car les «Sauvages» se sont montrés très réfractaires à toute francisation. «Ils ne se soucient guère d'apprendre nos langues», lit-on dans les Relations des jésuites. Ce sont donc les Français qui durent «se mettre à l'école des sauvages» et apprendre leurs langues.  Les missionnaires français, les coureurs des bois et beaucoup d'officiers canadiens s'exprimaient couramment en une ou plusieurs langues amérindiennes. À cette époque, plusieurs jeunes Français n'hésitaient pas à séjourner, généralement une année, chez les Amérindiens afin de devenir interprètes. La plupart des gouverneurs de la Nouvelle-France appréciaient d'avoir près d'eux des officiers bilingues ou polyglottes, car ils se méfiaient des services des coureurs des bois accusés de trahir les «harangues» des chefs indiens.

Bref, de Jacques Cartier (1534) jusqu'au traité de Paris de 1763, les relations franco-indiennes demeurèrent rarement difficiles, ce qui contrastait avec les relations anglo-indiennes et américano-indiennes. Ce n'est pas pour rien que les Américains ont toujours appelé la guerre de Sept Ans la French and Indian War («guerre contre les Français et les Indiens»). Quant aux Britanniques, ils l'appelèrent War of the Conquest (guerre de la Conquête), British Conquest («Conquête britannique»), War for Empire («guerre pour l'Empire») ou moins fréquemment Seven Years’ War (guerre de Sept Ans). Mais de tous les noms, c'est celui en anglais de French and Indian War, qui semble le plus significatif, car il illustre l'imbrication des alliances franco-indiennes dans cette guerre finale.

3 La colonisation britannique

La fondation de Jamestown, en Virginie, inaugura en 1607 la colonisation britannique en Amérique du Nord. Il s'agissait d'une colonisation de peuplement, menée par des émigrants persécutés dans leur pays pour leurs convictions religieuses ou politiques, notamment des «séparatistes anglais», une secte dissidente de l’Église anglicane. En 1619, les premiers Noirs arrivèrent en sol américain; débarqués d’un navire hollandais, ils venaient travailler dans les plantations de Virginie aux côtés de serviteurs blancs venus d’Europe. En 1620, les Pilgrims Fathers («Pères pèlerins»), des dissidents religieux adeptes du puritanisme, arrivèrent à bord du Mayflower dans la baie de Plymouth et fondèrent la colonie de Plymouth (future colonie de la Baie-du-Massachusetts). Du fait que les Anglais formaient le groupe ethnique majoritaire parmi les premiers colons venus s'installer sur le territoire, l'anglais fut la langue qui s'imposa naturellement. Par rapport à la Nouvelle-France et à la Nouvelle-Espagne, la Nouvelle-Angleterre occupait un espace beaucoup plus restreint sur le littoral atlantique.

3.1 Les colonies de la Nouvelle-Angleterre

L’émigration puritaine continua jusqu’en 1642, entraînant la création des autres colonies de la Nouvelle-Angleterre (colonies septentrionales) : le New Hampshire (1629), le Rhode Island (1644) et le Connecticut (1662). Ces colonies développèrent une société souvent théocratique et intolérante, reposant cependant sur une vie spirituelle très riche (fondation de l’université Harvard, en 1636).

Situées plus au sud, les colonies méridionales, constituées de la Virginie (1607), du Maryland (1632), de la Caroline du Nord et de la Caroline du Sud (1663), ainsi que de la Géorgie (1732), établirent une structure politico-religieuse et socio-économique très différente de celle des colonies du Nord. Essentiellement agricoles, elles reposaient sur une économie de plantation (tabac, coton) qui exigeait une main-d’œuvre abondante. Le commerce triangulaire commença dès 1620 et se poursuivit durant tout le XVIIe siècle. Une société esclavagiste se constitua ainsi, au profit des seuls grands propriétaires, restés fidèles à l’anglicanisme. Les deux groupes de colonies anglaises restèrent longtemps étrangers l’un à l’autre.

Les autres colonies proviennent de l'annexion des colonies hollandaises qui, en 1664, passèrent sous domination britannique. De cette annexion naquirent les colonies de New York, du New Jersey et du Delaware (1664). La Pennsylvanie fut fondée un peu plus tard, en 1681, par le quaker William Penn. Elle devint la principale porte d'accès au Nouveau Monde pour les immigrants irlandais d'origine écossaise.

3.2 La diversité des immigrants

Les Écossais de Pennsylvanie, qui étaient considérés par les autorités britanniques comme des «étrangers hardis et indigents», détestaient les Anglais et se méfiaient de toute forme de gouvernement. C'est pourquoi ils s'établirent généralement dans l'arrière-pays où ils défrichaient la terre. D'ailleurs, les immigrants allemands et irlandais faisaient exactement la même chose.

La majorité des colons venus en Amérique au cours de cette époque étaient des Anglais, mais il y avait aussi des Hollandais, des Suédois et des Allemands au centre du pays, quelques Huguenots français en Caroline du Nord et ailleurs, des esclaves africains, principalement dans le Sud, et quelques Espagnols, Italiens et Portugais dispersés dans toutes les colonies.

Après 1680, l'Angleterre cessa de constituer la principale source d'immigration. Des milliers de réfugiés fuirent l'Europe pour échapper à la guerre; d'autres quittèrent leur patrie pour s'arracher à la pauvreté à laquelle les contraignaient des régimes politiques tyranniques et des propriétaires absentéistes. En 1690, la Nouvelle-Angleterre comptait 250 000 âmes. Par la suite, ce chiffre doubla approximativement tous les vingt-cinq ans; en 1760, dénombrait plus d'un million six cent mille habitants, puis en 1775 plus de deux millions et demi. Dès leur fondation, les Treize Colonies de la Nouvelle-Angleterre avaient bénéficié d’une grande autonomie administrative par rapport à la Métropole. Chacune des colonies disposait d'un gouvernement local et d'une assemble législative. Il s’y institua très tôt des pratiques démocratiques, mais également une certaine méfiance vis-à-vis de la Métropole.

Au XVIIe siècle, les colonies anglaises connurent deux grandes vagues migratoires avec des Allemands (paysans et artisans), des Irlandais et des Écossais («Scotch-Irish»). Les Irlando-Écossais étaient davantage écossais qu'irlandais puisqu'ils constituaient les descendants des presbytériens ayant immigré en Ulster lors de la colonisation de l’Irlande par l’Angleterre. Tous ces gens se sont intégrés à la société nord-américaine en parlant une langue anglaise déjà différenciée de celle de la Métropole.

4 La colonisation hollandaise

Il ne faudrait pas passer sous silence la colonisation hollandaise en Amérique. C'est en 1609 que Henry Hudson, au service des Hollandais, remonta le fleuve qui portera désormais son nom. En 1614, la Compagnie hollandaise des Indes orientales installa des comptoirs dans toute la région, rebaptisée la Nouvelle-Hollande ou Nouvelle-Belgique (Nieuw Nederland ou Novium Belgium).

En mai 1624, le Nieu Nederlandt, un navire affrété par la Compagnie hollandaise des Indes occidentales, arriva en vue de l'île de Manhattan. Le vaisseau transportait une trentaine de colons, la plupart des Wallons, des Flamands et quelques Hollandais. L'année suivante, la petite colonie fonda la Nouvelle-Amsterdam (Nieuw Amsterdam) sur l'île de Manhattan (du nom de Manhattes donné par les Amérindiens) avec un fort et une trentaine de maisons. Quelque 200 protestants d'origine française (des huguenots) s'y installèrent pour le commerce des peaux de castors, de loutres et de visons. Le premier gouverneur de la Nouvelle-Hollande (aussi appelée Nouvelle-Belgique), Peter Minuit (un Wallon), acheta l'île de Manhattan aux autochtones pour l'équivalent de 60 florins (ou 20 $ - 25 $).

Avec le temps, les Hollandais voulurent prendre les terres des Amérindiens. Ceux-ci ripostèrent par des représailles et un quasi-état de guerre permanent s'installa jusqu’au milieu des années 1640. En 1647, Peter Stuyvesant fut nommé directeur général de la Nouvelle-Hollande. Il résolut de «régler» la question indienne en capturant les autochtones pour les vendre comme esclaves dans les Antilles. Mais l'autoritarisme de Peter Stuyvesant et son intolérance religieuse pour les communautés n’appartenant pas à l’Église hollandaise réformée le rendirent fort impopulaire.

4.1 Annexion de la Nouvelle-Suède

En 1655, les Hollandais annexèrent la petite colonie suédoise du Delaware (fondée en 1638), appelée la Nouvelle-Suède (Nya Sverige). Cette colonie devait son nom au premier gouverneur suédois, Thomas West, baron de La Warr (d'où Delaware). À cette époque, le territoire de la Nouvelle-Hollande comprenait une partie de l'actuel État de New York, le Connecticut, le Delaware et le New Jersey. En 1647, la population de la Nouvelle-Hollande comptait entre 1500 et 2000 habitants, mais en 1664 la population de la colonie hollandaise avait déjà atteint 10 000 habitants, alors que la ville de la Nouvelle-Amsterdam en comptait 1600. Quant à l'île de Manhattan (appelée Lange Eylandt devenue Long Island), elle abritait une douzaine de villages dans lesquels vivaient des familles hollandaises, flamandes, wallonnes et anglaises (la moitié de la population). Bien que la langue officielle fût le néerlandais, une bonne partie de la population parlait l'anglais, le français, l'allemand, le suédois, etc. Bref, la Nouvelle-Hollande était multilingue et multiculturelle.

4.2 La reddition de la colonie hollandaise

La petite colonie hollandaise suscita la convoitise des Britanniques qui s'emparèrent de la Nouvelle-Amsterdam en 1664. En réalité, sous la pression des colons et des Anglais, le gouverneur Pieter Stuyvesant avait fini par signer le document livrant la colonie aux Anglais, sans avoir vraiment combattu. Les termes de la reddition furent assez généreux, car les colons hollandais conservèrent leurs droits de propriété et leur liberté de religion. Le roi d'Angleterre, Charles II, donna alors la nouvelle colonie à son frère James, duc d'York, héritier du trône d'Angleterre, qui deviendra roi sous le nom de Jacques II; la Nouvelle-Amsterdam devint New York. Le territoire du New Jersey fut concédé à sir George Carteret et John Berkeley; le nom tire son origine de l'île de Jersey, située dans la Manche, où était né sir George Carteret.

Dès lors, les Hollandais et les Anglais furent bientôt rejoints par des huguenots français après la révocation de l'édit de Nantes en 1685, puis des protestants allemands, de quelques juifs venus du Brésil et d'un certain nombre de Noirs. La paix de Breda (1667) marqua la fin de la guerre anglo-hollandaise. En contrepartie de la cession de la Nouvelle-Amsterdam (aujourd'hui New York) aux Britanniques, le traité permit aux Hollandais d'acquérir le Surinam en Amérique du Sud.

En 1673, les Hollandais reprirent New York qu'il rebaptisèrent la Nouvelle-Orange (Nieuw Oranje). L'année suivante, le traité de Westminster restituait définitivement New York aux Britanniques. L'anglais remplaça définitivement le néerlandais comme langue officielle. Néanmoins, les Hollandais continuèrent à exercer une influence considérable sur la vie économique et sociale de la région, et ce, longtemps après la conquête de la Nouvelle-Hollande.

C'est dans cette région de New York que le caractère multilingue de l'Amérique apparut davantage. Alors qu'elle constituait une colonie hollandaise, on y trouvait, outre des Hollandais, également des Français, des Danois, des Norvégiens, des Suédois, des Anglais, des Écossais, des Irlandais, des Allemands, des Polonais, des Tchèques, des Portugais et des Italiens établis le long de l'Hudson. Malgré leur défaite en Amérique du Nord, les Hollandais continuèrent à exercer une grande influence considérable sur la vie économique et sociale de la région, sauf au point de vue linguistique où l'anglais prit toute la place. Ainsi, la diversité du peuplement de ces colonies laisse déjà présager que l'immigration restera une constante des l'histoire des États-Unis.

5 La langue anglaise et son adaptation en Amérique

L'idéal linguistique du colon en Amérique du Nord était de parler le «bon anglais» et de lire les auteurs britanniques. Lorsqu'il évoquait l'Angleterre, il disait simplement «at home» («chez nous»). S'intégrer à la société coloniale, c'était accepter le modèle culturel britannique et oublier la langue de ses parents, si celle-ci n'était pas l'anglais. C'est pourquoi les immigrants français, allemands, irlandais, écossais, hollandais, etc., perdirent rapidement leur langue d'origine. 

5.1 L'adaptation linguistique

Ainsi, le colon se construisait une identité qui ne pouvait être que l'anglaise. S'il lui arrivait d'ajouter des mots indiens dans son vocabulaire (toboggan, mocassin, squaw, etc.), des mots français (prairie, bureau, etc.) ou des mots néerlandais (boss, yankee, etc.), s'il se vantait de moderniser l'anglais, il admettait en même temps qu'il valait mieux ne pas employer des américanismes (le mot americanism apparaîtra en 1781) perçus encore comme une «exaggeration». De cette façon, le colon ne serait pas un «sauvage» et saurait repousser l'influence de l'Espagne et de la France. Au milieu du XVIIIe siècle, près de 90 % de la population blanche masculine était alphabétisée en anglais, mais seulement 40 % des femmes pouvaient lire et écrire cette langue. Les Noirs et les Amérindiens étaient tous analphabètes; dans la vie quotidienne, les premiers parlaient anglais, les seconds, leur langue ancestrale.

Les premiers américanismes apparurent vers 1735 et certains spécialistes britanniques publiaient des listes de «mots interdits» (forbidden words). En général, les Britanniques trouvaient que l'«American English» faisait provincial. Certains n'hésitaient pas à parler de misused words («mots employés improprement»), de spurious words («faux mots»: impropriétés de terme) et de words that are not words («mots qui ne sont pas des mots»: impropriétés). Après la guerre de Sécession, très peu d'Américains vont poursuivre ce genre de pratique. Mentionnons tout de même un journaliste du nom d'Alfred Ayres (un pseudonyme), rédacteur au Verbalist, qui fut l'un de ceux qui publièrent des listes de mots par ordre alphabétique, créant ainsi une sorte de dictionnaire d'usage de l'«anglais incorrect». Puis apparurent  de nouveaux «commentateurs» linguistiques américains, tels que Fitzedward Hall qui, dans son Recent Exemplifications of False Philology de 1872, modifia l'approche lexicologique en apportant des explications philologiques sur les termes locaux. Paradoxalement, la collection des exemples de Hall servira de base à l’édification du Oxford English Dictionary, commencé en 1884 et achevé en 1928. On sait que ce célèbre dictionnaire anglais compilera tous les mots, incluant les mots de l'«anglais non britannique», qu'ils soient «politiquement corrects» ou «incorrects».

5.2 Les variétés d'anglais

Cependant, l'anglais parlé à l'époque variait selon les classes sociales et l'éducation. L'anglais parlé par l'élite coloniale et les gens fortunés ou instruits était semblable à celui des mêmes classes à Londres. Les classes rurales parlaient un anglais un peu différent, plus archaïsant, et déjà soumis aux influences des autres langues. Les classes ouvrières des villes parlaient l'anglais des classes populaires urbaines de l'Angleterre. Dans les colonies du Sud, les propriétaires des plantations parlaient le même anglais londonien, avec le même accent aristocratique. Quant aux esclaves, ils parlaient un anglais assez similaire à celui des populations blanches, populaires et rurales.

En général, les colons savaient lire l'anglais, mais ils se contentaient de lire et relire la Bible ou de parcourir les almanachs, les périodiques et les journaux. Seule une minorité achetait des livres et seuls les riches possédaient une bibliothèque. Les philosophes, les historiens, les grammairiens, les savants, etc., n'étaient pas américains, mais massivement britanniques ou français. Le savant le plus célèbre de l'époque était Benjamin Franklin, un riche imprimeur qui n'était pas un universitaire et n'avait pas reçu de formation théorique. Il connaissait le français et était passionné de la «science populaire». La plupart des colons se considéraient encore comme des Anglais, davantage des «Anglais d'Amérique», mais pas encore des «Américains». Cela viendra lorsque la société coloniale ne ressemblera plus à la société anglaise!

5.3 L'école et les langues d'enseignement

À cette époque, de nombreuses écoles communautaires ou privées virent le jour. En général, les écoles privées étaient sans appartenance religieuse et s'adressaient surtout aux plus aisés; les écoles communautaires, souvent destinées aux plus démunis, restaient tributaires d'une confession religieuse ou d'un groupe linguistique. Par exemple, les Irlandais, qui détestaient généralement les Britanniques, préféraient se regrouper dans l'arrière-pays avec d'autres catholiques ou avec des Écossais et des Allemands. La plupart des écoles primaires enseignaient l'écriture, la lecture et le calcul dans l'une ou l'autre des langues parlées par les communautés locales. Les langues les plus enseignées, selon les communautés, étaient l'anglais, le néerlandais, l'allemand et le français. Dans certaines écoles, on donnait une formation plus poussée en grec et en latin, puis en histoire et en littérature.

En Pennsylvanie, les immigrants allemands étaient tellement nombreux que l'allemand constituait la langue d'enseignement la plus courante dans le écoles privées et communautaires. Les autorités incitèrent les immigrants germanophones à fréquenter les écoles publiques afin qu'ils s'intègrent plus rapidement. Là où ils étaient concentrés, les germanophones réussirent à fonder des écoles publiques de langue allemande. Cette question d'intégration inquiétera longtemps les autorités .

5.4 Déjà l'assimilation linguistique

En 1753, Benjamin Franklin (qui parlait l'anglais, le français, l'allemand, l'espagnol et l'italien, et un peu de gallois et de latin), soulignait encore la propension des germanophones à continuer à parler et à écrire l'allemand, ce qui les rendait imperméables à l'anglicisation. Afin de mieux intégrer cette population immigrante, il suggéra de disperser ses membres sur l'ensemble du territoire et de tout faire pour les «anglifier» (ou «angliciser»). Benjamin Franklin écrivit aussi ce passage bien connu (1753):
 
Pourquoi devrions-nous laisser les rustres palatins déferler sur nos colonies et, en s'y concentrant, y établir leurs langues et leurs coutumes au détriment des nôtres? Pourquoi la Pennsylvanie, fondée par les Anglais, devrait-elle se changer en colonie d'étrangers, lesquels seront bientôt assez nombreux pour nous germaniser au lieu d'être par nous anglifiés, sans jamais être plus en mesure d'adopter notre langue et nos coutumes qu'ils ne sauraient acquérir la couleur de notre peau?

Bref, l'un des fondateurs des futurs États-Unis était déjà convaincu en 1753 que les colonies, alors britanniques, devaient rester anglaises et angliciser les nouveaux venus. Il savait aussi qu'une trop forte concentration d'immigrants de même origine et sur un même territoire nuisait nécessairement à leur «anglifying» («anglicisation»).

Néanmoins, dans la version française de son autobiographie (Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même, suivie de ses Œuvres morales, politiques et littéraires), publiée à Paris en 1791, Benjamin Franklin constatait avec résignation la prééminence du français comme langue internationale:

La langue latine, qui a longtemps servi à répandre les connoissances [sic] parmi les différentes nations de l'Europe, est chaque jour plus négligée; et une des langue modernes, la langue française, est devenue presque universelle. On la parle dans toutes les cours de l'Europe; et la plupart des gens de lettres, de tous les pays, ceux mêmes qui ne savent pas la parler, l'entendent assez bien pour pouvoir lire aisément des livres français. Cela donne un avantage considérable à la nation française. Ses écrivains peuvent répandre leurs sentiments, leurs opinions, sur les points importans [sic] qui ont rapport aux intérêts de la France, ou qui peuvent servir à sa gloire, et contribuer au bine général de l'humanité.

Il n'en demeure pas moins que Franklin conservait l'espoir que la langue anglaise allait bientôt gagner la «seconde place»:

L'immense collection d'excellens [sic] sermons imprimés dans cette langue et la liberté de nos écrits politiques sont cause qu'un grand nombre d'ecclésiastiques de différentes sectes et de différentes nations, ainsi que beaucoup de personnes qui s'occupent des affaires publiques, étudient l'anglais et l'apprennent au moins assez bien pour le lire; et si nous nous efforcions de faciliter leur progrès, notre langue pourroit [sic] devenir d'un usage beaucoup plus général.

Benjamin Franklin avait bien raison de croire à l'expansion de l'anglais, mais il s'est lourdement trompé sur les causes de son expansion. Ce ne sont pas les «sermons» ni les «écrits politiques» qui ont placé l'anglais au premier rang des langues du monde, mais le poids économique de la Grande-Bretagne, puis des États-Unis.

Dans ces colonies britanniques, les filles n'étaient pas ignorées, mais elles recevaient généralement une formation limitée aux activités quotidiennes de leur vie. Toutefois, les familles aisées ou riches embauchaient des précepteurs qui apprenaient aux jeunes filles le français (la langue seconde normale de l'époque), la musique, la danse, la peinture, le chant, etc. En 1647, la colonie de la Baie-du-Massachusetts adopta une loi qui obligeait toute ville peuplée de plus de cinquante familles à se doter d'un établissement d'enseignement préparant les élèves aux études supérieures. Par la suite, toutes les colonies de la Nouvelle-Angleterre, à l'exception du Rhode Island, firent de même. Mais les colons les plus riches envoyaient leurs enfants poursuivre leurs études en Grande-Bretagne.

6 Le problème indien

Si les premiers contacts avec les autochtones furent relativement pacifiques, il n'en fut pas ainsi par la suite. À de rares exceptions près, les relations se détériorèrent rapidement. Contrairement aux Français, les premiers immigrants britanniques étaient «avides de terres» et les autochtones furent perçus comme des concurrents, les colons anglais convoitant constamment les «territoires indiens». Par ailleurs, la plupart des Amérindiens étaient alliés aux Français, ce qui en faisait doublement des ennemis.

6.1 Les «créatures infernales»

Si l'on fait exception d'une partie des Iroquois alliés, les colons anglais entrèrent très vite en conflit avec les Powhatans des Appalaches, puis avec les Nagaransetts, les Pecots et les Wampanaogs, qui disparurent tous de la Nouvelle-Angleterre. Lorsque les colons massacraient les Amérindiens et gagnaient les guerres, on disait que la «civilisation» avait progressé «pour la plus grande gloire de Dieu»; quand c'était les Amérindiens qui tuaient des colons, on parlait de «massacres» ou de «tueries» de la part des «sauvages». En général, on décrivait les autochtones comme des «créatures infernales» assoiffées de sang.

Dès 1609, soit quelques années avant le débarquement du Mayflower à Plymouth en 1620, le révérend Wiiliam Symonds, dans son «Sermon sur la Virginie» ("Sermon Preached at White-Chapel", 1609), décrivait ainsi les Indiens: «Ce sont des créatures infernales, ignorant les règles de la pudeur, et ne connaissant d'autre Dieu que le Diable.» Les colons anglais furent vite convaincus qu'il leur fallait assumer une «mission sacrée»: celle de conquérir les territoires du «Malin».

Pour sa part, l'un des Pères Pèlerins (en anglais: Pilgrim Fathers, ces calvinistes anglais, puritains et séparés de l'Église anglicane, qui fondèrent en 1620 la colonie de Plymouth en Nouvelle-Angleterre) a même laissé ce témoignage éloquent : «Dieu a voulu qu'une peste emporte la plupart des sauvages pour nous faire place.» Les colons estimèrent bien rapidement que le territoire sur lequel il s'étaient installés leur avait été assigné par la Providence elle-même et qu'il n'y avait guère de place pour ces Sauvages. Le qualificatif qui revient souvent, c'est "poor creatures". 

L'afflux régulier de colons dans les régions forestières des colonies de l'Est eut un effet néfaste sur la vie des autochtones. Ces derniers étaient résistants, pleins de ressources, méfiants et, contrairement aux Anglais, parfaitement à l'aise dans leur environnement. Les autochtones comprendront vite que les serments les plus solennels seraient violés aussitôt que les intérêts des Blancs entreraient en conflit avec leurs promesses, que les Européens seraient impitoyables et sans scrupule à la guerre, que les armes indiennes ne seraient d'aucune utilité face aux armes européennes. Lors de la guerre de l'Indépendance, les Amérindiens allaient être provisoirement «récupérés» par les Britanniques. En effet, beaucoup d'autochtones, ainsi que des milliers de Noirs, se rangèrent avec les loyalistes aux côtés des soldats britanniques.

6.2 L'entreprise d'éviction et de génocide

Avec la disparition progressive du gibier, les tribus amérindiennes furent confrontées à un choix difficile : ou bien elles mourraient de faim, ou bien elles partaient en guerre, ou bien elles quittaient leurs territoires ancestraux pour aller vers l'ouest où elles entreraient en conflit avec d'autres tribus. Incapables de réduire les autochtones en esclavage ou de vivre en bonne entente avec eux, les Britanniques décidèrent rapidement de les exterminer; Une fois les Britanniques évacués, par vengeance et par cupidité, les Américains allaient poursuivre leur œuvre d'éviction des autochtones jusqu'à leur quasi-génocide. En 1835, Alexis de Tocqueville (1805-1859) décrivait ainsi dans De la démocratie en Amérique la situation des Indiens aux États-Unis:

Les Espagnols, à l'aide de monstruosités sans exemple, en se couvrant d'une honte ineffaçable, n'ont pu parvenir à exterminer la race indienne. Les Américains des États-Unis ont atteint ce résultat avec une merveilleuse facilité, tranquillement, légalement, philanthropiquement, sans violer un seul des grands principes de la morale aux yeux du monde. On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les lois de l'humanité.

Les survivants des différents peuples amérindiens furent intégrés au système des «réserves» géré par le Bureau des affaires indiennes (Bureau of Indian Affairs) qui, en en 1824, fut mis sous la responsabilité du ministère de la Guerre (le War Departement). Les déportations systématiques des Indiens commencèrent dès 1806. C'est sous la présidence d'Andrew Jackson (1829-1837) que le Congrès des États-Unis autorisa officiellement ces déportations par l'adoption, le 28 mai 1830, de l'Indian Removal Act («Loi sur le déplacement indien»); notons l'usage du mot removal («déplacement») au lieu de deportation («déportation»).
 

Les Indiens durent donc évacuer tous les territoires à l'est du Mississippi et se regrouper dans des réserves à l'ouest. La loi prévoyait le déplacement des tribus indiennes et la redistribution de leurs terres à ceux qui s'en porteraient acquéreurs.

En 1831, un juge fédéral, John Marshall, dans son arrêt de l'affaire Nation cherokee c. la Géorgie, déclara:

Il serait peut-être préférable de désigner les tribus indiennes par le vocable de «nations indigènes dépendantes», car elles possèdent des terres que nous (les États-Unis) revendiquons sans tenir compte de leur volonté, et nous ne pourrons entrer en possession de ces terres que lorsqu'elles n'en seront plus propriétaires. Les Indiens sont aujourd'hui sous tutelle. Leurs relations avec les États-Unis ressemblent à celles qui existent entre un pupille et son tuteur.

Seulement cinq ans après ces déclarations pour le moins officielles, le président Andrew Jackson (1829-1837) pouvait constater avec satisfaction que les Indiens avaient disparu de l'est des États-Unis, à part quelques rares exceptions. Jackson avait donc eu une "Big Idea" («grande idée»).

À partir des années 1860, le major-général Philip Henry Sheridan (1831-1888) entreprit ses «guerres indiennes» de façon si brutale que plusieurs historiens l'ont accusé de racisme et surtout de génocide, en raison de sa politique de traquer les femmes et les enfants autochtones, et de détruire systématiquement les abris, les réserves de nourriture et les troupeaux de chevaux. Sheridan prit l'habitude de mener ses actions dévastatrices au cœur de l’hiver, au moment où les Indiens étaient le plus vulnérable, et d’entreprendre la construction de forts qui quadrillaient tout le pays. En janvier 1869, Sheridan, qui était à Fort Cobb dans le Territoire indien, reçut une délégation de plusieurs chefs cheyennes et comanches venus faire leur reddition. L’un d’eux, le chef comanche Tosawi (en français : «Broche d'argent» ou «Couteau blanc») lui dit en anglais dans le but de manifester sa bonne volonté: «Tosawi, good Indian.» Sheridan lui aurait répondu: «Il n’y a pas de bons Indiens. Les seuls bons Indiens que j’aie jamais vus étaient morts.» Avec le temps, cette réplique se transforma en une formule plus courte :  «Un bon Indien est un Indien mort». Les historiens semblent divisés sur la paternité de cette phrase : «Un bon Indien est un Indien mort» (en anglais: "The only good Indian is a dead Indian"). Sheridan encouragea systématiquement les chasseurs blancs à poursuivre la destruction systématique des bisons, la principale ressource de ravitaillement des Indiens des Plaines. Le général Sheridan est aujourd'hui considéré comme un héros; il est enterré au cimetière national d'Arlington.

6.3 L'appropriation des terres indiennes

Territoires indiens En 1862, la Homestead Act («Loi sur le fermage») permettait de concéder gratuitement un carré de un demi-mile, soit 160 acres (64,7 ha) de terres agricoles, à toute famille non indienne qui s'engageait à s'établir et à mettre en valeur le terrain qu'elle avait en fermage, pour une période d'au moins cinq ans.

En 1871, l'Indian Appropriations Act («Loi sur les appropriations indiennes») était adoptée par le Congrès des États-Unis afin de supprimer l'ancienne politique des traités avec les Indiens. Dès lors, la loi ne reconnaissait plus les nations indiennes, mais seulement les individus. En abolissant unilatéralement le statut de souveraineté des tribus indiennes, les Américains purent ainsi interpréter les réglementations qui suivirent en fonction de leurs intérêts et considérèrent que les traités étaient abolis. Or, la loi de 1871 confirmait clairement la validité de tous les traités conclus avec les Indiens avant le 3 mars 1871.  La Dawes Severalty Act («Loi sur l'allotissement général») de 1887 accorda à chaque Amérindien un certain nombre d'acres de terre et mit le restant des réserves à la disposition des colons américains. Ce lotissement sera amplifié par la Burke Act de 1906, qui sera destinée à supprimer la propriété collective des terres et à transformer les Indiens en fermiers. Bref, l'histoire américaine témoigne que le droit peut être mis au service du colonialisme.

Entre l'arrivée des «Pères pèlerins» en 1620 à bord du Mayflower dans la baie de Plymouth et 1860, les Indiens des États-Unis avaient perdu la quasi-totalité de leurs terres ancestrales. Ils perdront le reste au cours du siècle qui suivra. Ne subsisteront que quelques minuscules réserves indiennes.

En 1881, l'écrivaine Helen Hunt Jackson (1830-1885), perçue à l'époque comme une activiste pour les droits des Native Americans, publiait un violent réquisitoire contre cette politique dans un volume au titre évocateur: A Century of Dishonor : A Sketch of the United States Government's Dealings With Some of the Indian Tribes («Un siècle de déshonneur : une ébauche des ententes du gouvernement des États-Unis avec certaines tribus indiennes»).

En se basant sur les statistiques disponibles des Indian Office Reports, Mme Jackson révèle qu'il existait sur le territoire des États-Unis entre 250 000 et 300 000 Indiens en excluant ceux de l'Alaska, le tout réparti en près de 300 tribus. On comptait à cette époque environ 32 500 Indiens dans les États du Minnesota et du Mississippi, 70 650 au Nebraska, au Kansas et dans le Territoire indien, 65 000 au Dakota, au Montana, dans le Wyoming et l'Idaho, 84 000 au Nevada, au Colorado, au Nouveau-Mexique, dans l'Utah et l'Arizona, 48 000 sur la côte du Pacifique. Parmi ces quelque 300 000 Indiens, 130 000 étaient financièrement indépendants dans leurs propres réserves. On comptait aussi 84 000 Indiens partiellement soutenus par le gouvernement américain, 31 000 entièrement entretenus par le gouvernement et quelque 55 000 dont on ignorait les moyens de subsistance. Helen Hunt Jackson condamnait ouvertement ses contemporains pour les injustices dont les Indiens étaient victimes:

The history of the Government connections with the Indians is a shameful record of broken treaties and unfulfilled promises. The history of the border white man's connection with the Indians is a sickening record of murder, outrage, robbery, and wrongs committed by the former, as the rule, and occasional savage outbreaks and unspeakably barbarous deeds of retaliation by the latter, as the exception.

Taught by the Government that they had rights entitled to respect, when those rights have been assailed by the rapacity of the white man, the arm which should have been raised to protect them has ever been ready to sustain the aggressor.

The testimony of some of the highest military officers of the United States is on record to the effect that, in our Indian wars, almost without exception, the first aggressions have been made by the white man. . . . Every crime committed by a white man against an Indian is concealed and palliated. Every offense committed by an Indian against a white man is borne on the wings of the post or the telegraph to the remotest corner of the land, clothed with all the horrors which the reality or imagination can throw around it. Against such influences as these are the people of the United States need to be warned.
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Helen Hunt Jackson. A Century of Dishonor, 1881
L'histoire des rapports entre le gouvernement et les Indiens est un relevé honteux de traités violés et de promesses non tenues. L'histoire des rapports entre les Blancs et les Indiens est un relevé dégoûtant de meurtres, d'atrocités, de vols et de crimes commis habituellement par les colons et de violents accès de révoltes et d'exactions barbares de représailles inouïes commis exceptionnellement par les Indiens.

Informés par le gouvernement que leurs droits devient être respectés, les Indiens ont vu ces droits bafoués par la rapacité des Blancs; le bras qui devait servir à les protéger a toujours été prêt à favoriser l'agresseur.

Le témoignage de certains des officiers militaires les plus hauts gradés des États-Unis révèle que, dans nos guerres indiennes, presque sans exception, les premières agressions ont été commises par les Blancs.... Chaque crime commis par un Blanc contre un Indien est caché et minimisé. Chaque affront commis par un Indien contre un Blanc est transmis par voie postale ou télégraphique dans les coins les plus reculés de la terre, maquillé de toutes les horreurs dont la réalité ou l'imagination peut l'entourer. Les citoyens des États-Unis doivent être mis au courant de ce genre de manipulations.
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Helen Hunt Jackson. Un siècle de déshonneur, 1881

Dans son livre American Slavery American Freedom, («Esclave américain et liberté américaine», 1975), l'auteur américain Edmund S. Morgan fait également allusion aux autochtones et parle de la «supériorité» des Blancs au XIXe siècle:

En tant que colon, vous saviez que votre technologie était supérieure à celle des Indiens. Vous saviez que vous étiez civilisés quand, eux, n'étaient que des sauvages. [...] Mais votre supériorité dans le domaine technologique se révélait inapte à produire quoi que ce soit. Les Indiens, de leur côté, se moquaient de vos méthodes prétendues supérieures et tiraient de leur environnement de quoi vivre dans l'abondance tout en travaillant moins que vous. [...] Enfin, lorsque vos propres concitoyens commencèrent à fuir pour aller vivre avec eux, c'en fut trop. [...] Alors, il vous fallut tuer les Indiens, les torturer, incendier leurs villages, saccager leurs champs de maïs, afin de prouver votre supériorité, quels que fussent vos échecs dans d'autres domaines. En outre, il vous fallut infliger le même traitement à ceux de vos concitoyens qui s'abandonnaient au mode de vie des sauvages, mais le maïs ne poussait pas mieux pour autant.

Au cours de leur histoire, la plupart des Américains furent acquis aux bienfaits de l'assimilation et souhaitaient en toute bonne foi que les Indiens abandonnent leurs coutumes, qu'ils se convertissent au christianisme, se sédentarisent et, surtout, reçoivent leur éducation en anglais. Mais les Amérindiens demeurèrent toujours réfractaires à l'assimilation et au travail forcé. C'est pourquoi les Américains opteront rapidement pour l 'esclavage des Noirs. 

7 L'importation des esclaves noirs

Les Européens importeront en Amérique plus de 11 millions d'esclaves. Les historiens estiment que 523 000 Noirs sont arrivés dans les colonies britanniques, puis aux États-Unis, ce qui correspondrait à 4,6 % du total de la population. Autrement dit, comparativement aux autres colonies européennes, le territoire de ce qui deviendra les États-Unis reçut relativement peu d'esclaves. 

Importation d'esclaves africains en Amérique et en Europe
(de 1451 à 1870)

Brésil (Portugal)  4 190 000 36,93 %
Antilles anglaises  2 443 000 21,53 %
Amérique espagnole  1 687 000 14,87 %
Amérique française  1 655 000 14,59 %
Colonies britanniques (Nlle-Angleterre)     523 000   4,61 %
Antilles néerlandaises     500 000   4,41 %
Europe     297 000   2,62 %
Antilles danoises        50 000   0,44 %
Total 11 345 000 100,00 %

La première cargaison de 20 esclaves fut débarquée à Jamestown en 1619 d'un navire hollandais. Dans les trois premières décennies du XVIIIe siècle, l'importation annuelle s'élevait à environ un millier de Noirs. Par la suite, un certaine accélération se produisit: 40 400 de 1731 à 1740, 58 500 de 1741 à 1750, 41 900 de 1751 à 1760, 85 800 de 1761 à 1780, 91 600 de 1781 à 1810. En 1780, les États-Unis compteront 575 420 Noirs, soit un cinquième de leur population totale. De ce nombre, 90 % vivront au sud de la Pennsylvanie.

La majorité de ces esclaves provenait des rivages du golfe de Guinée, soit le Ghana, le Sénégal, la Gambie et le Biafra. Mais d'autres seront originaires du Congo, de l'Angola et du Mozambique. Très peu d'esclaves furent importés des Antilles, car les colons considéraient ces Noirs comme des mauvais travailleurs et de fortes têtes. Ils préféraient les Noirs transplantés directement d'Afrique. Les esclaves importés dans les colonies nord-américaines ne développèrent pas de créole (sauf en Louisiane française ou en Louisiane espagnole). Ils apprirent l'anglais des colons, c'est-à-dire un anglais déjà différent de celui parlé en Angleterre.

À la fin de la période coloniale, les Anglo-Saxons avaient dominé tous les autres peuples: les Hollandais sur les rives de l'Hudson; les Suédois dans le Delaware; les Français dans le Missouri, le Michigan, l'Arkansas, la Louisiane, l'Indiana, l'Illinois, le Wisconsin et l'Alabama; les Espagnols en Floride, en Californie et au Nouveau-Mexique. Les Anglo-Saxons étaient en voie d'absorber tous les variétés de la race blanche. Pour ce qui est des Indiens, ils étaient sur la voie de la liquidation. Quant aux Noirs, ils étaient réduits à l'esclavage. En revanche, le rejet des Indiens et des Noirs allait permettre d'accepter les immigrants européens comme des égaux. Tel est le contexte dans lequel s'amorcera la guerre de l'Indépendance. De là à croire que les Anglo-Saxons seraient le peuple choisi par Dieu pour coloniser l'Amérique du Nord et mener le monde vers la liberté, il n'y a qu'un pas que beaucoup franchiront.

Dernière mise à jour: 12 févr. 2017

 

Les États-Unis d'Amérique
Histoire sociolinguistique des États-Unis

 

(1) Les premiers habitants
(2) La colonisation européenne
(3) La révolution américaine (1776-1783)
(4) L'expansion territoriale (1803-1867)
(5) L'Amérique anglocentrique
(1790-1865)
(6) L'Amérique eurocentrique
(1865-1960)
(7) L'Amérique multiculturelle
(1960 jusqu'à nos jours)
(8) La superpuissance
et l'expansion de l'anglais
(9) Bibliographie  

  

L'Amérique du Nord