État islamique d'Afghanistan

Afghanistan

Dowlet-e Eslami-ye Afghanestan

Capitale: Kaboul
Population: 29,8 millions (est. 2011)
Langues officielles: pachtou et dari (farsi)
Groupe «majoritaire»: pachtou (env. 38-40 %)
Groupes minoritaires: pachtou (38 %-40 %), dari (26,2 %), hazara (6,5 %), ouzbek (6,5 %), turkmène (2,3 %), brahoui (1 %), baloutchi (1 %), pashayi du Sud (0,5 %), etc.
Système politique: émirat islamique de type autoritaire
Articles constitutionnels (langue): art. 16, 44 et 135 de la Constitution de 2004
Lois linguistiques:
Loi sur l'organisation et l'autorité des tribunaux de la République islamique d'Afghanistan (2005); Loi sur les médias (2005); Loi électorale (2005); Loi sur les partis politiques (2005); Loi sur l'éducation (2008); Loi sur le statut personnel chiite (2009).

 1 Situation géographique

L’Afghanistan, officiellement appelé Émirat islamique d’Afghanistan, est un pays de l'Asie du Sud-Ouest bordé au nord (en Asie centrale) par le Turkménistan, l'Ouzbékistan, et le Tadjikistan, à l’extrême nord-est par la Chine, à l’est et au sud par le Pakistan et à l’ouest par l'Iran. C’est donc un pays situé aux limites du Proche-Orient et de l’Asie, dont la plus grande superficie est couverte par de hauts plateaux ou de hautes montagnes faisant partie de la chaîne de l'Himalaya.

Du fait que son territoire de 652 090 km² (équivalant à une superficie un peu plus grande que celle de la France) est enclavé au carrefour des civilisations persane, turque, arabe, indienne, chinoise et russe (entre l’Iran, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Pakistan et un petite partie de la Chine), cette position stratégique a longtemps entraîné des luttes d’appropriation du territoire. 

La capitale officielle du pays est Kaboul, mais il existe aussi d’autres villes importantes telles que Herat, Mazar-i-Charif, Kandahar et Djalalabad; pour les talibans au pouvoir, c’est la ville de Kandahar qui est devenue le centre politique du pays. Toutes les villes de l’Afghanistan ont énormément souffert de vingt ans de guerre et tous leurs monuments historiques sont gravement endommagés. Pays principalement montagneux avec peu ou pas de végétation sur plus du deux tiers de son territoire, l’Afghanistan n’a pas accès à la mer.

L'Afghanistan est divisé en 31 provinces appelées velayat et dirigées chacune par un gouverneur nommé par le gouvernement central: Badakhshan, Badghis, Baghlan, Balkh, Bamian, Farah, Faryab, Ghazni, Ghowr, Helmand, Herat, Jowzjan, Kabol (ou Kaboul), Kandahar, Kapisa, Konar, Kondoz, Laghman, Lowgar, Nangarhar, Nimruz, Oruzgan, Paktia, Paktika, Parvan, Samangan, Sar-e Pol, Takhar, Vardak, Zabol (voir la carte des provinces); il pourrait y avoir deux nouvelles, le Nurestan (ou Nuristan) et le Khowst.

2  Données démolinguistiques

En 1996, l’Afghanistan comptait 21,3 millions d’habitants (estimation de juillet 2011: 29,8 millions). Cependant, on dénombre aussi un grand nombre de réfugiés. Ainsi, à la fin de la décennie 1980, on dénombrait cinq millions de réfugiés, dont trois millions étaient au Pakistan et un en Iran. Ravagé par vingt ans de guerre en plus d’être affligé par une sécheresse qui se prolonge depuis plusieurs années, l’Afghanistan compterait plus d'un million de déplacés, véritables réfugiés de l’intérieur, qui survivent grâce à l’aide internationale. Pour le moment, cinq millions d'Afghans dépendent de l'aide internationale pour survivre. 

L’exode de la population afghane vers le Pakistan et l’Iran risque de prendre encore de l’ampleur si les États-Unis prolongent leurs attaques militaires contre ce pays. L'Afghanistan pourrait se diriger tout droit vers une catastrophe humanitaire sans précédent. En 2001, on pouvait alors estimer — toutes les données numériques, quelles qu'elles soient, restent des approximations, car il n’y a pas eu de recensement depuis des décennies — que la population du pays compte plus de 24 millions d’habitants.

Du point de vue religieux, plus de 99 % de la population afghane est de confession musulmane. La plupart (près de 80 %) des Afghans sont des sunnites de rite hanéfite. Il existe aussi une importante minorité chiite, représentant 20 % de la population, notamment les Hazaras des plateaux du centre et certaines petites ethnies du Nord (dont des Tadjiks). Il existe peut-être encore une infime portion de petites communautés éparses de juifs, d'hindouistes et de parsis.

2.1 Les ethnies

La population afghane, essentiellement rurale, peut être divisée en quatre principaux groupes ethniques: les Pachtounes (38 %), les Tadjiks (25 %), les Hazaras (19 %) et les Ouzbeks (6 %). On compte également quelques ethnies moins importantes: les Aïmaks (3,7 %), les Farsiwans (2,8 %), les Turkmènes (1,4 %), les Brahouis (1 %), les Baloutches (0,5 %) et les Nouristanis (0,5 %).

Mais on ne peut totalement ignorer le fait que le pays abrite une trentaine de petites ethnies comptant chacune moins de 10 000 personnes, voire moins de 2000 ou 1000: Arabes, Ashkun, Darwazi, Grangali, Gujari, Jakati, Kamviri, Karakalpak, Kati, Kazak, Kirghiz, Malakhel, Mongols, Munji, Pashayi, Prasuni, Sanglechi, Savi, Shughni, Shumashti, Tangshewi, Tregami, Ouïgour, Waigali, Wakhi, Warduji et Wotapuri-Katarqalai.

Si l’on fait exception des «grandes ethnies», les Pachtouns et les Tadjiks (et peut-être les Ouzbeks et les Turkmènes), la plupart des petites ethnies du pays vivent comme au Moyen Âge, isolées, enclavées, dans une immense pauvreté, analphabètes (plus de 90 %) et mal soignées, sans savoir ce qui se passe dans le monde.

Voici une petite description des principales ethnies en Afghanistan:

Ethnie

Nombre approximatif

Langue

Région

Pachtounes

7 000 000

pachtou

Sud et Sud-Est; Kaboul

Tadjiks

3 500 000

dari

Nord et Nord-Est; Kaboul

Hazaras

1 500 000

hazara

Centre (Hazarajat) et Kaboul

Ouzbeks

1 300 000

ouzbek

Nord

Farsiwan/Herati

600 000

herati

Ouest et Sud

Aïmaks

480 000

aimak

Ouest

Turkmènes

300 000

turkmène

Nord

Brahouis

200 000

brahui

Sud-Ouest

Baloutches

100 000

baloutchi

Ouest et Nord-Ouest

Nuristanis

100 000

langues nuristanies

Est

- Les Pachtounes

Les Pachtounes (ou Pashtouns, Pashtous, Pashtos, Pashtounes, etc.), l’ethnie considérée comme majoritaire (38 %), sont des cultivateurs et des éleveurs vivant dans le sud et le sud-est de l’Afghanistan (presque la moitié du pays), ainsi que dans les provinces pakistanaises de Frontière du Nord-Ouest (frontière nord-ouest avec l’Afghanistan) et du Balouchistan. Voir la carte de gauche, en rose. On en trouve aussi par îlots dans le nord et l’ouest de l’Afghanistan en raison d’une migration favorisée par plusieurs gouvernements d’origine pachtoune (voir la carte ethnolinguistique). 

Dans le centre et le sud du pays, les Pachtouns restent très largement majoritaires. Ils constituent une population fragmentée en une myriade de tribus, clans et patrilignages. Par exemple, les Pachtounes se divisent en plusieurs clans: les Mohmandi, les Ghilzai, les Dorrani, les Yusufzai, les Afridi, les Kandahari (ou Qandahari), les Waziri, les Chinwari (ou Shinwari), les Mangal et les Wenetsi. Mais on doit retenir surtout deux grands groupes de tribus: les Doranni et les Ghilzai. La famille royale était originaire des Doranni (de la tribu des Mohammadzai). Le coup d’État de 1978 a amené temporairement au pouvoir les Ghilzai.

Par la suite, les talibans, qui ont dirigé le pays, étaient des Pachtounes sunnites ultra-orthodoxes, issus de la tribu des Doranni. L'un des grands principes séculaires qui anime les tribus pachtounes est la vengeance (ou vendetta) qu'elles pratiquent entre elles ou contre les autres ethnies du pays. 

On compte 20 millions de Pachtouns dans le monde, dont 8 millions en Afghanistan et 12 millions au Pakistan (où ils sont appelés Pathans), mais ces derniers ne constituent qu'un petite minorité de 7,7 % dans un pays dont la population est estimée à 155 millions d'habitants. Historiquement, les Pachtouns se sont souvent politiquement et militairement opposés aux Tadjiks, ce qui ne les a pas empêchés de s'installer dans les régions occupées traditionnellement par les Hazaras, au centre du pays. Les Pachtouns parlent tous le pachtou ou l'une de ses variétés dialectales.

- Les Tadjiks

Les Tadjiks (25 % de la population) sont des cultivateurs et des commerçants qui comptent parmi les descendants des plus anciens habitants du pays. Ils ne représentent plus aujourd’hui une véritable ethnie, mais plutôt un ensemble de peuples ayant une culture et une langue commune, le dari (ou persan), d’origine iranienne de l’Ouest; autrement dit, le mot Tadjik désigne en Afghanistan tous les persanophones sunnites du pays. Les Tadjiks parlent le dari (appelé farsi en Iran).

Les Tadjiks sont plus dispersées que les Pachtouns et habitent surtout dans le Nord-Est jusqu’à Kaboul, puis ils sont répartis en plusieurs îlots vers l’ouest. 

On trouve des Tadjiks en Afghanistan, mais aussi au Tadjikistan, en Ouzbékistan, au Kazakhstan, en Iran et en Chine, pour un total de quelque 11 millions de personnes, dont sept en Afghanistan. Les Tadjiks d’Afghanistan, comme ceux des autres pays limitrophes, demeurent coupés géographiquement de leurs sources linguistiques iraniennes (voir la carte de gauche, en jaune). 

On distingue deux catégories de Tadjiks: les «Tadjiks montagnards» par opposition aux «Tadjiks des plaines»; les premiers  sont des musulmans chiites, alors que les seconds, appelés Farsiwans, sont de rite sunnite. En Afghanistan, les Tadjiks comptent traditionnellement parmi les adversaires les plus déterminés des Pachtouns.

- Les Hazaras

Comme beaucoup de groupes persanophones — c’est-à-dire parlant une langue originaire de l’Iran —, les Hazaras (19 % de la population), un peuple d’agriculteurs et d’éleveurs, se considèrent parfois comme des Tadjiks. Ce sont, comme les Aïmaks, des descendants des Mongols issus de la Conquête à la fin du XIVe siècle et restés isolés en Afghanistan avec la fin de l'Empire mongol. C’est ce qui expliquerait pourquoi les Hazaras présentent des traits nettement mongoloïdes. Les tribus hazaras les plus importantes sont les Dai Kundi (population: 52 000), les Dai Zangi (60 000), les Besud (100 000), les Polada (45 000), les Jaghuri (117 500) et les Uruzgani (65 000).

Mais leur principale caractéristique identitaire est d’être des musulmans chiites dans un pays majoritairement sunnite. Souvenons-nous que le chiisme est né au VIIe siècle de notre ère, après la mort du prophète Mahomet, d'une contestation qui portait sur la désignation du guide des musulmans: les chiites affirmaient que ce rôle revenait à Ali, le gendre de Mahomet, ainsi qu’à sa descendance, alors que les sunnites pensaient que le chef de la communauté musulmane devait être désigné parmi les fidèles.

Pourchassés par les Pachtouns sunnites, les Hazaras chiites ont fini par se cantonner dans les plateaux et les vallées des provinces centrales (cf. Ghowi, Oruzgan, Bamian) qui constituent leur patrie et qu’on appelle le Hazaradjat. Cette région a toujours bénéficié d’une grande autonomie administrative, surtout depuis 1979, et officiellement depuis 1984. Le régime de terreur qu'ils connaissent maintenant leur a fait perdre cette autonomie. Beaucoup de Hazaras ont émigré vers les grandes villes, notamment à Kaboul, mais beaucoup d'autres ont fui vers les pays voisins à la suite des guerres (depuis 1978) dont ils ont été victimes de la part des Pachtouns. Ils parlent le hazara, une autre langue indo-iranienne, mais aussi le tadjik (farsi en Iran) comme langue seconde.

- Les Ouzbeks

Cette minorité turcophone (parlant l'ouzbek) de 1,4 million de locuteurs habite au nord de l’Afghanistan, près de la frontière avec le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. On trouve des Ouzbeks surtout en Ouzbékistan (16,5 millions), mais également au Kirghizistan, au Tadjikistan, en Chine et en Turquie. Les Ouzbeks furent des envahisseurs turco-mongols au XVIe siècle et restèrent maîtres du Turkestan jusqu’au XIXe siècle. En Afghanistan, les Ouzbeks sont généralement des cultivateurs et des artisans habitant des villages le long des canaux d’irrigation dans la plaine septentrionale. Ce sont, en principe, des musulmans sunnites de rite hanéfite, mais beaucoup sont des non-pratiquants. En Afghanistan, les Ouzbeks sont considérés par les sunnites ultra-orthodoxes comme des «infidèles». 

- Les Turkmènes

D’une origine ethnique similaire aux Ouzbeks (turcophones), les Turkmènes forment un peuple d’éleveurs (moutons, chèvres, chevaux) estimé à environ 500 000 personnes. Ils parlent le turkmène et sont arrivés de Russie pendant la première moitié du XXe siècle. Ils habitent aujourd’hui tout au nord de l’Afghanistan, mais la plupart des six millions de Turkmènes résident au Turkménistan, au nord-est de l’Iran, en Turquie, en Russie et en Chine. Ce sont des musulmans sunnites divisés en de nombreuses entité claniques.

- Les Aïmaks

Les Aimaks forment une vingtaine de tribus vivant dans les montagnes de la province de Ghowr, au centre-ouest de l’Afghanistan. Ils sont 480 000 dans le pays, mais d’autres groupes habitent au nord-est de l’Iran et au Tadjikistan. Ce sont des musulmans sunnites semi-nomades parlant l’une des nombreuses variétés dialectales de l’aïmak (de filiation iranienne): taimuri, taimani, zuhri, jamshidi, firozkohi, maliki, mizmast, chinghizi et zainal. 

- Les Nouristanis

Le nom de Nouristani (ou Nurestâni) sert à désigner un ensemble de petites communautés indo-iraniennes (spécifiquement de filiation indienne) islamisées depuis une centaine d’années et vivant dans les hautes vallées afghanes du versant sud de l’Hindou Kouch oriental, dans les provinces de Konarha et de Laghman, à l’est de Kaboul (voir la carte des provinces). Les Nuristanis ne sont pas organisés en tribus, et ils se définissent par leur village de résidence et leur langue propre. Leur territoire, appelée anciennement le Kâfiristan (de Kâfir: «païens», c’est-à-dire «non musulmans»), est désigné aujourd’hui comme le Nuristan (la «terre de lumière»). Les Nuristani forment peut-être une population totale de 100 000 personnes (en Afghanistan, en Inde et au Pakistan). Les Nuristanis afghans sont de religion musulmane sunnite, mais beaucoup d’entre eux continuent de pratiquer leurs cultes ancestraux d'avant la conquête pachtoune (1895). On compte six langues nuristanies: l’ashkun (7000 locuteurs, en neuf villages), le kamviri (4000), le kati (15 000), le prasuni (2000), le tregami (1000 locuteurs, en trois villages) et le waïgali (10 000 locuteurs, en neuf villages). Les Nuristanis d’Afghanistan, à l’instar des Brahuis, des Baloutches, des Hazaras, etc., font partie des minorités tenues en piètre estime.

- Les Brahouis

Ce peuple d’origine dravidienne compte une population de 100 000 individus en Afghanistan, 500 000 au Pakistan et 50 000 en Iran. Les Brahouis d’Afghanistan habitent dans le Sud-Ouest, soit dans les provinces de Quandahar, Hellmand et Nimruz (voir la carte des provinces et celle des groupes ethnolinguistiques), près de la frontière pakistanaise. Alors qu’au Pakistan les Brahouis sont très influencés par le sindhi et le baloutchi, ceux de l’Afghanistan empruntent massivement au pachtou. C’est ce qui expliquerait pourquoi la langue brahouie semble en régression parmi cette population d’origine dravidienne: on estime qu’elle n’est plus parlée que par 70 % des Brahuis.

- Les Baloutches

La plupart des Baloutches (5,6 millions au total) vivent dans le Baloutchistan au nord du Pakistan, mais il existe des communautés baloutches importantes en Afghanistan (environ 100 000), en Iran (environ  un million) et au Turkménistan (environ 28 000). Les quelque 10 000 Baloutches de l’Afghanistan habitent dans le Sud-Ouest, soit dans les provinces de Quandahar, Hellmand et Nimruz  (voir la carte des provinces et celle des groupes ethnolinguistiques), près de la frontière pakistanaise. Les Baloutches du pays se réclament du sunnisme hanafite, bien qu’ils conservent de nombreuses croyances particulières et de cultes locaux. Ils parlent le baloutchi, une langue iranienne de la famille indo-européenne.

Du point de vue religieux, on doit préciser que tous les Afghans qui ne sont pas des sunnites orthodoxes peuvent être considérés aujourd’hui comme des minorités religieuses. Cela signifie que seuls les Pachtouns ultra-orthodoxes — les talibans — n’entrent pas dans cette catégorie. Tous les autres groupes, notamment les Tadjiks modérés (sunnites), les Hazaras (chiites), les ethnies turcophones sunnites (Ouzbeks, Turkmènes, Ouïgours, etc.) sont de véritables minorités religieuses pourchassés par les talibans pour leurs convictions non conformes.

2.2 Les langues du pays

On compte autant, sinon davantage, de langues que d’ethnies en Afghanistan. La plupart des langues de ce pays (pachtou, dari, hazara, aïmak, nuristani, baloutchi, etc.) appartiennent au groupe indo-iranien (famille indo-européenne) et sont répartis sur les deux tiers de la superficie du pays, mais surtout au sud (voir la carte ethnolinguistique). Quelques autres langues, telles que le turkmène (tout au nord), le kirghiz (tout au sud-ouest), le kazakh, l’ouïgour et le karakalpak, font partie de la famille altaïque et sont concentrés  davantage au nord (voir la carte ethnolinguistique). Il ne reste que deux langues dans tout le pays n’appartenant à aucune de ces deux familles: le brahui (200 000 locuteurs dans le Sud-Ouest) de la famille dravidienne et l’arabe (5000 locuteurs disséminés dans quelques villages de la province de Takhar, au nord-est) de la famille chamito-sémique. Le pachtou et le dari sont, en principe, les deux langues officielles de l'Afghanistan.

En Afghanistan, tous les groupes ethniques constituent des minorités linguistiques du point de vue strictement numérique. Dans les faits, ceux qui parlent le pachtou ou le dari font partie des groupes traditionnellement dominants, mais depuis le régime des talibans le pachtou a gravi des échelons dans la hiérarchie des langues. Quelques précisions s’imposent sur les deux langues officielles du pays:

- La langue pachtoune

Les Pachtouns (38 % de la population) parlent le pachtou (ou afghan), une  langue indo-iranienne. On distingue deux grandes variétés de pachtou: le pachtou du Nord (ou pakhtou) et le pachtou du Sud (proprement pachtou).

Le pachtou du Nord est appelé pakhtu en référence aux phonèmes [kh] et [gh] de cette variété linguistique parlée dans le nord du pays et au Tadjikistan en Asie centrale. Cette variété du Nord ne représenterait quelque 13 % des locuteurs du pachtou et est fragmentée en pakhtou du Nord-Ouest, ghilzai et durani. Suivant les régions pakhtounes, on observe de sensibles différences de prononciation. Les locuteurs du pakhtou du Nord sont appelée des Pakhtouns (plutôt que des Pachtous).

Quant au pachtou du Sud, il est parlé par les autres Pachtouns afghans (env. 87 %), soit dans les provinces du Sud (Helmand, Kandahar, Zabol, Ghazni, Paktia, etc.), mais aussi au Pakistan et en Iran. Ces variétés dialectales, appelées pachtou (en référence aux phonèmes [sh] et [zh]) sont les suivantes: le pachtou du Sud-Ouest et le pachtou de Kandahar. Ici aussi, selon les régions, on observe des différences dans la prononciation. Tous les Pachtouns se comprennent entre le Nord et le Sud, car les mots sont communs dans une proportion de 80 %, même si des différences notables de prononciation subsistent.

Les langues pachtounes s’écrivent avec les caractères de l’écriture arabe, mais de nombreux signes supplémentaires ont dû être ajoutés pour tenir compte des phonèmes particuliers au pachtou (p. ex., la voyelle [e] neutre qui n’existe ni en persan ni en arabe). 

En fonction des besoins de la langue, les Pachtouns utilisent un alphabet modifié appelé alphabet arabo-persique (voir ci-contre).

- La langue dari (ou persan)

On estime que 26 % des Afghans parlent le dari (ou farsi) comme langue maternelle, mais il est probable que deux fois plus de personnes seraient capables, d’une façon ou d’une autre, de s’exprimer dans cette langue. Le dari est une langue indo-iranienne parlée avant tout par les Tadjiks, mais la plupart des Afghans persanophones emploient également cette langue dans leurs communications avec les autres ethnies et, jusqu’à récemment, avec l’Administration centrale.

On distingue trois variétés de farsi: celui parlé en Iran (appelé farsi ou persan), celui parlé en Afghanistan (appelé dari) et celui parlé au Tadjikistan en Asie centrale (appelé tadjik). Le dari et le farsi sont des langues très proches l’une de l’autre, mais le dari est plus archaïsant (ou plus conservateur) et il maintient des distinctions de voyelle qui ont été perdues en farsi d’Iran.

Comme élément de comparaison, on pourrait dire que le farsi de l’Afghanistan et celui de l’Iran sont aussi différents que le sont le français parlé à Paris et celui parlé à Montréal (au Québec). En fait, les différences sont d’ordre phonétique, lexical, stylistique et culturel. N’oublions pas que les Iraniens pratiquent l’islam chiite, alors que les Afghans sont très majoritairement sunnites.

Le farsi d’Iran est considéré comme le «persan standard» et le terme farsi provient du nom de la province du Fârs en Iran. Dans ce pays, le farsi est aussi appelé persan, car Fârs et Pars (signifiant «Perse») proviennent du même mot, le [f] de Fârs et le [p] de Pars étant phonétiquement très proches. Mais, comme le [p] existe en farsi mais pas en arabe, il paraît probable que la prononciation Fars soit une altération arabe de Pars; c'est le la prononciation du [f] qui aurait fini par s'imposer aux Iraniens. Les Afghans, pour leur part, tiennent à employer le mot dari pour désigner leur langue, c’est-à-dire le «persan de la cour», qui représente sa forme littéraire traditionnelle et plus archaïsante. Quant aux Tadjiks du Tadjikistan, ils utilisent surtout le terme tadjiki et parfois farsi de l'Ouest pour désigner leurs deux variétés de tadjik (en alphabet cyrillique).  

Le farsi d’Iran, le dari d’Afghanistan et le tadjik du Tadjikistan sont considérés comme trois langues différentes, bien que, sur le plan strictement linguistique, le farsi et le dari constituent des variantes régionales très proches. Néanmoins, les trois idiomes sont mutuellement intelligibles, mais les différences avec le tadjik du Tadjikistan sont plus importantes, d'une part, parce qu'il s'écrit avec l'alphabet cyrillique, d'autre part, parce qu'il emprunte massivement aux langues turques.

Comme pour le pachtou, le dari d’Afghanistan n’est pas parlé de façon uniforme. Il subsiste plusieurs variantes dialectales d’une région à l’autre; même les Tadjiks de la capitale, Kaboul, parlent une forme particulière de dari, désignée sous le nom de kabôli.

Le dari utilise également un alphabet arabo-persan, mais légèrement différent du pachtou (voir ci-contre).

De plus, cet alphabet compte deux principaux types en usage: le nasr et le nastaliq. Le premier est de nature rectiligne, c’est l’écriture la plus courante, car elle employée pour l’imprimerie et la dactylographie. 

Quant au nastaliq, c’est une écriture beaucoup plus élégante, voire ornementée, presque dessinée. C’est le nastaliq qui sert de base à la calligraphie dans l’art arabo-musulman.

3 Données historiques

L’histoire de l’Afghanistan est jalonnée de nombreuses invasions: Perses, Alexandre le Grand, Huns, Arabes, Turcs, Mongols de Gengis Khan, Indiens, Britanniques et Soviétiques, puis Américains. Partout, les ruines et le sous-sol témoignent des règnes, des invasions, des carnages, etc., qui ont eu lieu en Afghanistan. Aujourd'hui encore, les Afghans comptent en leur sein tous les peuples que les envahisseurs ont rassemblés. C’est un pays de montagnes impénétrables, de déserts impitoyables et de climats extrêmes. C'est donc en grande partie à cause de sa géographie — une véritable forteresse naturelle — que l’Afghanistan a toujours résisté aux envahisseurs.

Au VIe siècle avant notre ère, l’Afghanistan faisait partie de l'Empire perse des Achéménides, lui-même conquis aux environs de 330 par Alexandre le Grand (-356 à -323). Le passage de ce grand conquérant macédonien fut bref, mais il a laissé des traces dans l'histoire de l'Afghanistan. Il fonda les trois principales villes du pays, Kaboul, Kandahar et Heràt.

Après la mort d’Alexandre (en -323), la plus grande partie de la région (appelée alors la Bactriane) passa sous la domination d’un général d'Alexandre, Séleucos Ier Nikator (v. -358 à -289), puis sous celle du roi indien Chandragupta Maurya  (v . -340 à v. -291). Celui-ci réussit à arrêter la progression des Macédoniens et repoussa même sa frontière occidentale plus à l'ouest en se positionnant dans l'actuel Afghanistan. Dans le nord de l'Afghanistan, un État grec fut fondé de -256 à -130. Le royaume gréco-bactrien dura deux siècles, soit de -250 à -50, engendrant un mixage étonnant: les Grecs macédoniens se convertirent au bouddhisme tout en gardant la langue et l'alphabet grec. C’est cette civilisation gréco-bouddhique qui a donné naissance à un art développé dans les bouddhas géants de Bamyan (aujourd’hui détruits).

Quelques décennies avant la chute de Rome, les Huns déferlèrent sur Kaboul et fondèrent la dynastie des Turkichahis, de religion bouddhiste. Au cours des siècles suivants, des nomades iraniens envahirent le pays et adoptèrent le bouddhisme.

Au milieu du VIIe siècle (en 651), des conquérants arabes envahirent la région. Il fallut attendre plusieurs siècles avant que l'islam ne devienne la religion dominante du pays. La conquête de l'Afghanistan fut entreprise en 651 par le calife Omar qui s'empara de Heràt. Les Turcs venus d'Asie centrale envahirent à leur tour le pays et assurèrent leur domination jusqu’au début du XIe siècle. La conversion à l'islam s'acheva par celle de la population de Kaboul et la première dynastie afghane, celle des Ghorides (1148-1215), adopta la culture musulmane. Cependant, l'islamisation du pays n'entraîna jamais son arabisation.

3.1 Les invasions mongole, indienne et persane

Les Afghans furent renversés par les hordes du conquérant mongol Gengis Khan, qui descendit du nord aux environs de 1220. La plus grande partie des villes du pays furent rasées et l'Afghanistan resta sous la domination mongole jusqu'à la fin du XIVe siècle, quand un autre envahisseur mongol, Tamerlan, s'empara du nord du pays. Son successeur, Babur (1483 - 1530), fonda la dynastie des Moghols (les descendants de garnisons mongoles établies dans le centre-ouest de l'actuel Afghanistan) de l'Inde, qui prirent Kaboul aux environs de 1504. Le pays resta alors dominé par l’Inde et l’Iran. Les successeurs moghols de Babur furent confrontés à des révoltes afghanes continues, mais ils surent néanmoins conserver leur contrôle de l’Afghanistan oriental durant deux siècles, tandis que l’Afghanistan occidental tombait sous la domination de la dynastie persane (iranienne) des Safavides. Cela dit, l'Afghanistan était alors devenu l'un des grands foyers de la culture mondiale.

En 1738, les Persans rétablirent leur autorité sur la quasi-totalité du pays et imposèrent lentement leur langue, le persan. Le général Ahmad Shah Doranni agrandit le royaume d’Afghanistan et s’appropria l'Est iranien, le Baloutchistan, le Cachemire et une partie du Panjab indien. À cette époque, l’Afghanistan comprenait les zones pachtounes de l'actuel nord-ouest du Pakistan (la province Frontière du Nord-Ouest). Ahmad Shah Doranni fonda la dynastie Doranni, qui disparut en 1818. Sous le règne d’Ahmad Sha Doranni, l’Afghanistan s’imposa comme le plus grand empire musulman de l’époque.

3.2 Les envahisseurs britanniques

En mars 1838, des forces anglo-indiennes envahirent l'Afghanistan, ce qui déclencha la première guerre anglo-afghane (1839-1842). Les envahisseurs prirent la ville de Kandahar (en avril 1839), puis Ghazni (en juillet) et enfin Kaboul (en août). Après l'échec d'une expédition anglo-indienne en décembre 1842, les Britanniques durent quitter l’Afghanistan, tandis qu'un accord de paix était conclu avec le gouvernement indien en 1855.

Par la suite, des luttes dynastiques laissèrent le pays dans un état d'agitation permanente jusqu’en 1878, alors que les forces armées anglo-indiennes envahirent une nouvelle fois l'Afghanistan. La campagne militaire britannique fut couronnée d’un certain succès et, par le traité de Gandarak (26 mai 1879), le souverain afghan dut accepter un semi-protectorat anglais qui visait à isoler le pays de toute influence extérieure autre que britannique.

Les Britanniques annexèrent la partie du territoire afghan située entre, d’une part, le fleuve Indus et, d’autre part, la célèbre passe de Khyber (qui commande l'accès au territoire afghan par la frontière pakistanaise et joue ainsi un rôle stratégique considérable comme seule voie de passage entre l'Asie centrale et le sous-continent indien).

La moitié des Pachtouns se trouvèrent ainsi sous contrôle du gouvernement britannique de l’Inde (aujourd'hui au Pakistan). Puis la Grande-Bretagne imposa en 1893 la «ligne Durand» qui avalisait cette conquête.

Le Traité de la ligne Durand, qui fut signé le 12 novembre 1893 entre Abdul Rahmân Khân, l’émir de Kaboul, et Sir Henry Mortimer Durand, le secrétaire des Affaires étrangères du gouvernement britannique de l’Inde, apportait de vastes zones habitées par les Pachtouns d'Afghanistan sous le contrôle administratif des Britanniques. Le texte du traité identifie clairement l’émir et non le gouvernement de l’Afghanistan comme signataire du document. C’est ainsi que l’Afghanistan prit sa configuration territoriale actuelle (amputé de sa partie sud maintenant au Pakistan) et acquit son statut d’État-tampon entre l’Empire des Indes et celui des tsars de Russie. 

L’émir Abdal-Rahmân Khân jeta les bases d’une administration centralisée, mais son nom est aujourd’hui associé à l’«infamant accord Durand» pour lequel les Afghans ont développé un fort ressentiment. Ce n’est qu’en 1919, au terme de la troisième guerre anglo-afghane, que l’Afghanistan retrouva la maîtrise de sa politique extérieure et son indépendance politique, sans les territoires perdus.

3.3 L’indépendance de l’Afghanistan (1919)

Une fois l’indépendance acquise, le 19 août 1919, le souverain Amanollah Khan institua une série de réformes politiques, sociales et religieuses, suivant en cela les programmes de modernisation de l'Iran et de la Turquie. Un traité d’amitié fut signé avec l’URSS qui équipa et entraîna l'armée afghane. Un gouvernement constitutionnel fut instauré en 1923, les titres de noblesse furent abolis, l'enseignement pour les femmes devint obligatoire; d'autres mesures radicales destinées à moderniser les institutions traditionnelles furent imposées. Ce programme d’occidentalisation forcée heurta la société afghane restée très traditionnelle. En 1929, Kaboul tomba aux mains des Tadjiks afghans; le roi pachtou fut renversé et remplacé par un roturier tadjik, qui fut à son tour évincé par un autre. Par la suite, le gouvernement afghan promulgua, en octobre 1931, une constitution et établit des relations commerciales étroites avec l'Allemagne, l'Italie, et le Japon. En novembre 1946, l'Afghanistan devient membre des Nations unies.

En 1947, soit avec l'accession à l'indépendance de l'Inde et du Pakistan, l'Afghanistan demanda la tenue d'un référendum d'autodétermination dans la province de la Frontière du Nord-Ouest, région du Pakistan peuplée essentiellement de Pachtouns et de Baloutches. Le 2 juillet 1949, le Parlement afghan proclamait l’annulation des accords signés par les précédents gouvernants afghans avec le gouvernement britannique de l’Inde, dont surtout le fameux accord Durand qui avait cédé de vastes portions du territoire afghan à l’Empire des Indes britanniques. Cette loi unilatérale d’annulation et de résiliation de l’accord Durand a, à l’époque, gagné la grande admiration du public afghan. Les tensions entre le Pakistan et l'Afghanistan persistèrent pendant plusieurs années, car le projet afghan — dont celui de créer un «Grand Afghanistan» incluant les territoires perdus — n'a évidemment jamais abouti, le Pakistan n’ayant aucun intérêt à résilier cet accord Durand et s'amputer lui-même d'une partie de son territoire actuel. Mécontent de la signature d'un pacte d'assistance militaire conclu entre les États-Unis et le Pakistan, l’Afghanistan se rapprocha de l'URSS.

À partir de 1959, le pays connut une autre vague de modernisation qui se poursuivit sous le règne de Zahêr Shah. L'abandon du voile islamique, la mixité des universités furent décidés, une nouvelle constitution fut promulguée en 1964 et les partis politiques furent autorisés l'année suivante. Les premières élections législatives eurent lieu en septembre 1965. L'État devint progressivement laïc et tolérant. Les partis politiques se développèrent, dont le Parti communiste et le Parti démocratique du peuple afghan (PDPA). De plus, deux grands lycées, l’un français, l’autre, allemand, ont contribué à former une classe intellectuelle afghane ouverte sur le monde.

Cependant, à la fin des années soixante, le pays connut de graves sécheresses, une grande famine et la naissance de groupes révolutionnaires, tant communistes qu’islamistes, ce qui entraîna le discrédit de la monarchie paternaliste du roi Zahêr. C'est dans ce contexte que, en juillet 1973, Mohammed Daoud, le «prince rouge» (et cousin du roi) s'empara du pouvoir au cours d’un coup d’État, destitua le roi et proclama la Première République afghane. Une constitution promulguée en février 1977, et donnant les pleins pouvoirs au président, fit de l'Afghanistan un régime à parti unique, avec l'islam pour religion d'État. Les pouvoirs législatifs furent dévolus à un parlement (la Shura), comprenant deux chambres. Cette constitution fut suspendue en avril 1978 à la suite d'un coup d'État communiste et le président, assassiné. Le Conseil révolutionnaire devint le principal corps gouvernemental d’un pays médiéval de 17 millions d’habitants.

Les nouveaux dirigeants, militaires et membres du Parti démocratique du peuple afghan (PDPA), organisés en un Conseil révolutionnaire suspendirent la Constitution et mirent en place un programme de «socialisation». L’école devint obligatoire, puis une propagande anti-religieuse intensive aggrava les effets d'une politique qui brisait les cadres traditionnels de la société et déclencha en retour la résistance armée des islamistes les plus radicaux dans la région (juillet 1978).

3.4 L’intervention militaire de l’URSS

En décembre 1979, le président afghan fut renversé lors d'un coup d'État, le pays fut envahi par les troupes soviétiques alors sous la gouverne de Leonid Brejnev, afin de soutenir le gouvernement de Kaboul dans la lutte qui l’opposait aux moudjahidines (des rebelles islamistes). Le conflit dégénéra en «guerre sainte» (le djihad) contre l'envahisseur étranger et infidèle (le kaffir). Durant l’occupation soviétique, les enfants furent obligés d’apprendre le russe au lycée et la plupart de enseignants étaient des Russes. Les meilleurs élèves recevaient des bourses pour partir étudier en URSS ou dans les pays de l’Europe de l'Est.

Au milieu des années 1980, les forces gouvernementales afghanes et 200 000 militaires soviétiques contrôlaient les villes et les principaux axes de communication, soit 20 % du pays. En mai 1986, avec l’arrivée à la Maison-Blanche du président Ronald Reagan, la fourniture massive d'armes américaines (missiles anti-aériens Stinger fort efficaces pour contrer l’action des hélicoptères blindées de l’URSS) et l'aide pakistanaise modifièrent les données du conflit qui se transforma, des deux côtés, en une guerre classique avec l'usage d'armes lourdes, de blindés et d'artillerie. Au cours de ces années, de nombreux groupes fondamentalistes afghans reçurent de la CIA de l'aide militaire et financière du fait qu'ils se présentaient comme des «combattants de la liberté» dans la guerre contre les forces soviétiques. Plus de trois millions d’Afghans passèrent la frontière pour se réfugier au Pakistan et en Iran. Parmi ces Afghans, se trouvèrent des talibans dont les enfants ont abouti dans les madrasas, ces fameuses écoles ultra-islamistes. Il y eut environ 10 000 madrasas au Pakistan avec près d'un million d'étudiants âgés entre 10 et 35 ans, qui récitaient par cœur, pendant des années, le Coran. Beaucoup de ces madrasas donnaient en plus un entraînement militaire et enseignaient même la fabrication des bombes.

Finalement, après dix ans d’enlisement dans une «sale guerre», les Soviétiques ayant encouru des pertes sévères (15 000 morts), se retirèrent de l'Afghanistan en 1989. Après avoir grandement contribué à l’effondrement de l’URSS, les États-Unis cessèrent dès lors leur aide aux moudjahidines, qui continuèrent avec succès leur combat contre le régime communiste resté en place à Kaboul.

3.5 Les conflits internes

En effet, les moudjahidines, ces hommes de tribus qui jugeaient le gouvernement afghan trop anti-islamique, se rebellèrent, réactivant ainsi une guerre civile qui se poursuivit jusqu'en avril 1992, soit jusqu'à la chute de Kaboul. La ville avait été prise par une coalition de Tadjiks, d'Ouzbeks et de Hazaras. Ce sont ces groupes qui ont renversé le régime communiste, ce qui fut interprété comme la fin de l'hégémonie pachtoune en Afghanistan. Les troupes des moudjahidines purent établir leur régime islamiste. Ils furent soutenus par les déserteurs de l'armée afghane, le Pakistan et les États-Unis. Mais, dans tous les villages, dans toutes les provinces, des seigneurs de la guerre apparus dans les combats contre les Soviétiques protégèrent leurs propres intérêts.

Les conflits armés reprirent durant plusieurs années entre les musulmans radicaux et modérés, sunnites comme chiites, et entre certaines ethnies (Pachtouns, Tadjiks, Ouzbeks et Hazaras) pour le partage du pouvoir. Au cours de l’année 1992, les factions rivales acceptèrent la mise en place d'un conseil intérimaire pour gouverner l'Afghanistan et, en septembre 1993, les dirigeants de la guérilla approuvèrent une constitution provisoire. Le 1er janvier 1994, les combats reprirent à Kaboul. Un nouvel accord de paix, conclu en janvier 1995, fut immédiatement rompu sous la poussée militaire d'un nouveau mouvement armé apparu à l'été 1994: celui des talibans. 

Le mouvement des talibans fut fondé dans la ville de Kandahar, au sud de l’Afghanistan, en août 1994, par le mollah Mohammed Omar. Le nom de taliban, qui signifie «étudiant en théologie» (issus des madrasas ou écoles coraniques), est censé faire référence aux origines du groupe, bien que la plupart de ses membres aient connu la guerre toute leur vie et n’aient été étudiants que le temps d’une formation religieuse rudimentaire. Beaucoup d’entre eux sont même analphabètes, mais ils étaient dotés de chars et d’artilleries, et savaient fabriquer des bombes. En 1994, les talibans sortirent de l'ombre et accusèrent les moudjahidines d'avoir trahi la confiance du peuple afghan en échouant dans la construction d'un gouvernement authentiquement islamique.

3.6 Le régime des talibans

Dirigé par le mollah Mohammad Omar, encadré par des oulémas («érudits») et soutenu financièrement par l’Arabie Saoudite, avec l'appui direct des services secrets et de l'armée du Pakistan, le nouveau mouvement des talibans devint vite populaire. Au début de l'année 1996, le pays était toujours partagé entre les différentes milices armées. Les talibans balayèrent tout sur leur passage, reprirent Kaboul en septembre 1996 aux troupes du commandant Massoud et réussirent à contrôler les deux tiers du pays. Seul le Nord restait sous le contrôle de l’Alliance du Nord (principalement des Ouzbeks et des Tadjiks), dont les troupes possédaient une armée et un équipement presque équivalent.

Les talibans créèrent un service gouvernemental qu’ils nommèrent Ministère pour la Promotion de la vertu et la Prévention du crime afin de faire respecter les règles de conduite «vertueuses». Puis, il imposèrent aux Afghans leur vision très stricte de la loi coranique, comme l'interdiction aux femmes de se dévoiler — avec le port obligatoire du tchador — et de travailler, ainsi que l'interdiction de la musique, de la danse, de la peinture, du dessin, des jeux traditionnels (incluant les cerfs-volants et les poupées pour les enfants), des costumes occidentaux, les chaussettes blanches, les sacs de papier, etc. Les cinémas ont été fermés, les cassettes et les films brûlés, les télévisions et les vidéos cassés (et dénoncés comme des «boîtes de Satan »), ainsi que les magnétophones. On a aussi interdit les hôpitaux aux femmes, après leur avoir interdit de se faire soigner par un médecin homme. La répression toucha aussi les hommes forcés de porter une barbe longue (devant dépasser la largeur d’une main) sous peine d’emprisonnement, de se raser le pubis (ce qui était contrôlé en les déculottant en public), de porter des vêtements traditionnels et d’aller prier tous les jours dans les mosquées. Et la liste des interdictions n'a cessé de s'allonger: par exemple, un décret de février 2001 a interdit aussi la boxe qui a rejoint la liste des sports illégaux et, du jour au lendemain, les associations sportives sont passés dans la clandestinité! Sous le régime des talibans, la télévision était prohibée en principe, mais les plus fortunés se débrouillaient pour organiser des séances clandestines autour d'un film vidéo, ce qui était pourtant rigoureusement interdit. Les hommes pouvaient être licenciés de leur travail sous n’importe quel prétexte, tandis que les salaires des fonctionnaires ne furent plus versés, ce qui entraîna les pots-de-vin incontournables pour survivre!

Quant à l’homosexualité les mollahs ont réfléchi pendant des mois sur le mode de châtiment à employer. Fallait-il, par exemple, les jeter du haut d'une falaise, les pousser du haut d'un immeuble ou allonger les coupables au fond d'un trou et abattre un mur sur eux? C’est la troisième solution qui fut finalement retenue, mais en raison du nombre important de survivants les chefs religieux recommandèrent le passage d'un bulldozer pour achever les condamnés. Les questions linguistiques n'intéressaient guère les talibans, dans la mesure où seuls le pachtou et l'ethnie pachtoune étaient dignes d'intérêt. Les autres ethnies n'avaient qu'à subir les exactions des polices talibanes.

Dans les rues de Kaboul, les hommes enturbannés de la «police religieuse», à bord de leurs camionnettes, veillaient au respect des consignes. Cinq fois par jour, leurs appels résonnaient dans le centre-ville avec des messages de ce type: «Frères, l'heure de la prière approche!» ou «Commerçants, fermez vos magasins!» ou encore «Passants, allez à la mosquée la plus proche!» Selon un décret (fatwa) de décembre 1996, rendre grâce à Allah sur la voie publique n'était pas autorisé.

Les talibans ont donc élaboré un code sévère en matière de comportements. On aura intérêt à consulter des extraits des Seize commandements des talibans, tels que traduits et parus dans Les Nouvelles d'Afghanistan (au 1er trimestre de 1997). Bien que les mesures adoptées par les mollahs n’aient pas été très populaires, le rétablissement d'un minimum d'ordre dans le pays ont rendu ces derniers plus acceptables, d’autant plus qu’ils ont accordé un rôle prépondérant à l’ethnie pachtoune et à sa langue, le pachtou. Il faut dire que l’ordre moral imposé par les talibans repose à la fois sur la Charia, mais aussi sur le code tribal pachtoun, le pashtounwalli — les règles édictées par ces deux instances pouvant être contradictoires sur plus d’un point.

Le 27 septembre 1996, l’Afghanistan est devenu un État islamique dominé par les hommes, qui impose à toute la population la stricte interprétation de la loi religieuse (la Charia). Quand des Afghans démontraient aux talibans que tous ces interdits et ces actes souvent cruels n’étaient guère prévus dans le Coran, ces derniers se contentaient de répondre que c’était là leur politique. Au final, les talibans prônaient le retour au califat du début de l'ère islamique, ainsi que la stricte application de la Charia, et ce, tant dans les affaires de l'État que dans les relations internationales. Enfin, comme les talibans estimaient avoir été choisis par Dieu, ils se sont donné le droit d'appliquer «sa» loi.

Sous le régime des talibans, l’Afghanistan est resté l’un des pays les plus pauvres au monde — même en tenant compte de la production d’opium: 70 % de la production illicite mondiale, avec un faible revenu par habitant (800 $US annuellement) permettant juste de survivre. Par exemple, Haïti, le plus pauvre des pays de l’hémisphère américain, faisait presque bonne figure à côté de l’Afghanistan: en effet, l’Afghan moyen était alors deux fois plus pauvre que l’Haïtien moyen. L’Afghanistan est resté, comme au Moyen Âge, un pays privé d’usines, de commerces, d’infrastructures (avec seulement 21 km de voies ferrées en bon état), voire d’électricité et d’eau courante, mais extrêmement riche en mines antipersonnel (peut-être de huit à dix millions, estime-t-on), pendant qu'on ne comptait plus, dans les rues des villes, les exécutions publiques, les lapidations, les mutilations de toutes sortes et les flagellations.  L'Afghanistan était un pays figé dans l'ultra-conservatisme, le découpage ethnique, la burqa, les clans et les chefs de clan, les tribus et leurs seigneurs, et la guerre perpétuelle. L'Afghanistan est encore aux prises avec des cultures patriarcales ancrées dans des codes d'honneur médiévaux.

3.6 L’intervention américaine et la chute des talibans

Le pouvoir des talibans est toujours resté fragilisé par la présence persistante d'une opposition armée, celle de l'Alliance du Nord dirigée jusqu'en septembre 2001 par le commandant Massoud, mais, le 9 septembre, ce dernier fut tué par les talibans lors d'un attentat-suicide. Puis, eurent lieu les attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington. On sait que près de 7000 Américains ont perdu la vie suite à ces événements. Le gouvernement américain accusa aussitôt l’Afghanistan et son protégé, le Saoudien Oussama ben Laden, d’être responsables de ces attentats.

Les bombardements américains commencèrent le 7 octobre par des frappes «ciblées» sur des installations militaires afghanes et des bases d’Al-Qaïda, le réseau d’Oussama ben Laden. Ensuite, les forces d'opposition de l'Alliance du Nord se sont appuyées sur ces bombardements pour rependre progressivement le contrôle des villes telles que Mazar-é-Charif, Kaboul, Hérât, Jalalabad, puis Kondôz. Lors d'une rare entrevue accordée au service pachtou de la BBC, le chef des taliban, Mohammad Omar, a déclaré que le retrait de ses troupes des grands centres urbains de l'Afghanistan était un repli stratégique destiné à mieux détruire l'Amérique. Alors que l'étau se resserrait autour de ses troupes, le mollah Mohammad Omar, le chef des talibans, continuait de défier l'Amérique en déclarant qu'elle «tombera au sol» en affirmant: «Ce n'est pas une question d'armes. La vraie question est l'extinction de l'Amérique. Et, si Dieu le veut, elle tombera au sol.» Les talibans qui résistaient encore à Kandahar, leur dernier fief, ont capitulé le 6 décembre.

Militairement, puis politiquement, les talibans ont fini par tomber. Aussitôt, des hommes ont fait la queue chez le barbier pour faire raser leur barbe, des femmes ont osé soulever leur voile, la musique s'est fait entendre à la radio, des enfants ont joué au cerf-volant, et les nouvelles autorités militaires ont affirmé que les écoles ouvriraient pour les femmes.

3.7 Un régime de transition

Le 5 décembre 2001, les délégations afghanes réunies à Bonn (Allemagne), sous l'égide des Nations unies, s'étaient mises d'accord sur les conditions et la nomination d'un gouvernement intérimaire devant conduire l’Afghanistan vers la démocratie et la paix. Selon l'accord conclu, le gouvernement de facto exercé par le Front uni, la branche politique de l’Alliance du Nord, transférera le pouvoir, le 22 décembre, à la nouvelle autorité. L'administration intérimaire, qui devait gouverner le pays pendant six mois, fut présidée par le chef pachtoune Hamid Karzaï. Cette nomination n'a pas fait pas l’unanimité, car beaucoup de Pachtouns considéraient le nouveau président comme une «marionnette» à la solde des Américains et des Pakistanais. Selon un journaliste pakistanais spécialisé dans les questions afghanes, Kamran Khan, Hamid Karzaï serait l'homme de la CIA et des services de renseignement de l'armée pakistanaise, l'ISI depuis des années. Il précise:

La nomination de ce musulman anglophone et modéré, rarement vu en train de faire ses prières, fait ainsi l'affaire des Américains, mais aussi celle des Pakistanais, en raison de sa longue association avec eux et de sa maîtrise de la langue ourdou: il a passé plus de temps au Pakistan qu'à l'intérieur de l'Afghanistan.

Néanmoins, il ne s’agissait que d’une administration intérimaire d’une durée de six mois. Après vingt-huit ans d'exil en Italie, l'ancien roi de l'Afghanistan, Mohammed Zaher Chah, effectua un retour symbolique dans son pays pour présider, au printemps 2002, l'ouverture d'une Loya Jirga, l'assemblée traditionnelle de notables afghans. 

Cela dit, l'ONU craignait l'effondrement du fragile gouvernement afghan si une aide financière massive ne lui était pas accordée immédiatement. L'Administration afghane avait en effet besoin de plusieurs millions de dollars (100 millions), notamment pour payer rétroactivement les 210 000 fonctionnaires et les 25 000 policiers, sans quoi «il y aura plus de pays quand les milliards de dollars seront disponibles», avait averti Ahmed Fawzi, porte-parole du représentant du secrétaire générale de l'ONU pour l'Afghanistan, Lakhdar Brahimi. Les besoins du pays étaient évalués à plus de 15 milliards de dollars sur dix ans.

Malgré la chute de Kaboul et de toutes les autres villes du pays, il restait encore à capturer Oussama ben Laden, l’homme le plus recherché de la planète, qui est demeuré introuvable jusqu'au printemps 2011 au Pakistan. Pour sa part, le mollah Mohammed Omar, affirmait que la mort de Oussama ben Laden ne résoudrait pas la crise. Il a lancé un sérieux avertissement aux Américains en affirmant que, si les États-Unis ne modifiaient pas leur politique au Proche-Orient, ils se retrouveront impliqués dans «une guerre sanglante». Malheureusement, l’histoire de l’Afghanistan nous a appris que toutes les guerres sur son territoire ont été très longues et celle que les Américains ont livrée pouvait ne pas faire exception, et ce, malgré les promesses de leur part d’une intervention écourtée.

Soutenu par les États-Unis et ayant remporté le scrutin avec 55,5 % des voix lors des élections présidentielles, Hamid Karzaï a été officiellement investi, le mardi 7 décembre 2004, dans ses fonctions de premier président élu d'Afghanistan lors d'une cérémonie à Kaboul. Le président, qui s'est exprimé en pachtou et en dari, les deux langues officielles du pays, a renouvelé ses principaux engagements: lutter contre le trafic d'opium, désarmer les milices et élever le niveau de vie dans le pays. Cependant, c'est un secret de Polichinelle en Afghanistan, les élections sont truquées.

En fait, l'Afghanistan est devenu un pays dont l'économie repose essentiellement sur l'héroïne. Selon le Département d’État américain, «l’élimination de la production d’opium est centrale à l’établissement d’une démocratie sécuritaire et stable, et à la victoire de la guerre contre le terrorisme». Dans les deux plus grandes zones de production, le Nangahar et le Helmand, les habitants appartiennent à l'ethnie pachtoune. C'est pourquoi leurs membres sont fortement opposés à un gouvernement composé essentiellement de représentants des autres ethnies, en particulier de Tadjiks. Par ailleurs, la situation est demeurée problématique, le gouvernement afghan n'ayant pas les moyens de se débarrasser des «seigneurs de la guerre», qui soutiennent le gouvernement et maintiennent l'ordre dans les provinces. Pendant ce temps, l'Afghanistan devient de plus en plus un narco-État.

En résumé, on peut dire que l'Afghanistan demeure un pays dirigé par un gouvernement paralysé par la corruption et l'incompétence, un pays englué dans des traditions médiévales, en proie au commerce du pavot, aux clans tribaux et à l'obscurantisme religieux. C'est l'un des pays les plus corrompus de la planète. Dans ces conditions, il sera très difficile de venir à bout des fléaux qui rongent l'Afghanistan. Pendant ce temps, les jeunes Afghans en ont assez des vieux, des tribus, des ethnies, de la violence, de la corruption, de la burqa, de la guerre; ils ne veulent plus vivre comme leurs parents. C'est aussi un signe d'espoir.

4  La politique linguistique

Il est malaisé de décrire la politique linguistique de l’Afghanistan, car elle n’est pas écrite, du moins pas beaucoup. Sous les talibans, l’Afghanistan n’était pas un État de droit, mais une théocratie où régnait l’arbitraire. Cependant, les pratiques alors en usage dans le pays donnent une assez bonne idée de la politique linguistique. Sous les talibans, c’étaient les Pachtounes ultra-orthodoxes qui gouvernaient le pays et ils avaient la nette tendance à favoriser l’ethnie pachtoune ainsi que la langue pachtoune, aux dépens de toutes les autres langues. On peut même penser que les talibans voulaient faire disparaître toute trace de l’autre langue officielle du pays, le dari, qui est non seulement l’une des deux langues véhiculaires du pays, mais aussi une grande langue de culture depuis des millénaires.

Cependant, étant donné le multilinguisme incontournable qui règne dans le pays, d’importants problèmes d’ordre administratif, scolaire et technique se présentaient inévitablement.

4.1 Les dispositions constitutionnelles de 1980 et de 1990

C’est la Constitution de 1931 qui avait statué que le pachtou et le dari seraient les deux langues officielles en Afghanistan. D’une part, le pachtou était la langue de l’ethnie majoritaire, d’autre part, le dari, même s’il était parlé par beaucoup moins de locuteurs, pouvait jouer un rôle unificateur entre les différentes ethnies marquées par les traditions persanes. Cette disposition constitutionnelle laissait de côté les autres langues, notamment les langues turques (turkmène, kirghiz, kazakh, ouïgour, karakalpak, etc.). Cependant, il n’a jamais été question pour les dirigeants afghans d’interdire l’usage des langues non officielles. Bien plus, divers textes constitutionnels ont statué que l’État afghan devait respecter et préserver toutes les traditions culturelles de l’Afghanistan. Ainsi, en fait foi l’article 28 de la Constitution de 1980:

Article 28 [abrogé]

1) Tous les sujets de l'Afghanistan sont égaux devant la loi.

2) Tous les sujets de l'Afghanistan, sans restriction de race, de nationalité ou de liens tribaux, de langue, de sexe, de lieu de résidence, de religion, d'instruction, de parenté, de richesse et de rang social, ont des droits et des devoirs égaux.

3) Dans tous les secteurs de la société, économique, politique et culturel, l'égalité des droits des sujets sera reconnue.

4) Personne n'utilisera ces droits et libertés démocratiques à l'encontre des intérêts de la République démocratique d'Afghanistan et des droits des autres sujets.

Cette constitution a été modifiée en 1987, puis en 1990, mais elle a été suspendue par les talibans. Voici néanmoins ces dispositions constitutionnelles. L’article 8 précisait quelles étaient les langues officielles du pays:

Article 8 [abrogé]

Le pachtou et le dari sont, parmi les langues nationales, les langues officielles du pays.

L’article 14 traitait du développement de la langue et de la culture du peuple afghan:

Article 14 [abrogé]

L'État adoptera des mesures nécessaires pour la développement de la culture, de la langue et de la littérature du peuple de l’Afghanistan, en plus de conserver et de développer la personnalité culturelle, traditionnelle, linguistique, littéraire et folklorique de toutes les nationalités, de tous les clans et de toutes les tribus.

L’article 98 de la Constitution de 1990 abordait aussi la question linguistique au Parlement:

Article 98 [abrogé]

Les lois et les décrets de l'Assemblée nationale seront publiées en pachtou et en dari, et pourront ainsi bien être publiées dans les langues des autres nationalités du pays.

Enfin, l’article 114 abordait le domaine des tribunaux et des langues employées à cette occasion:

Article 114 [abrogé]

1) Les procès et les jugement des tribunaux seront conduits dans les langues pachtou et dari, ou dans la langue de la majorité des habitants de la localité.

2) Si l’une des parties en cause ne comprend pas la langue dans laquelle se déroule le procès, elle a le droit de prendre connaissance des pièces et documents concernant leur cas par l’entremise d’un interprète et la loi leur garantit le droit de s’adresser à la cour dans leur langue maternelle.

En principe, ce serait cette constitution qui serait en vigueur si elle était appliquée, mais le régime au pouvoir n'a jamais appliqué de Constitution en Afghanistan, car c’est la Charia qui la remplaçait. En 1999, le régime avait annoncé l’élaboration d’une nouvelle constitution basée sur le droit islamique, mais ce projet ne s'est concrétisé qu'en 2004.


Drapeau traditionnel

De même, le drapeau traditionnel (à gauche) de couleur noire (la tradition), rouge (le sang des héros) et vert (l'islam) n’était plus reconnu comme le blason de l’Afghanistan, il a été remplacé par un drapeau islamiste plus conforme aux préceptes des talibans. 
Le nouveau drapeau de l’Émirat islamique de l’Afghanistan (à gauche) porte l’inscription suivante sur fond blanc: «Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah, et Mahomet est son prophète.»

À la suite de la chute du régime des talibans, un projet de constitution devrait être adoptée par la loya jirga (sorte de Grand Conseil) en 2003. Le président Karzaï a promulgué la nouvelle Constitution afghane, le 26 janvier 2004.

4.2 Les dispositions constitutionnelles de 2004

La nouvelle Constitution de 2004 proclame à l'article 1er que l'Afghanistan est un État islamique:

Article 1

Une république islamique

L'Afghanistan est une république islamique, un État indépendant, unitaire et indivisible.

Article 2

Les religions

1) La religion d'État de la République islamique de l'Afghanistan est la religion sacrée de l'islam.

2) Les disciples des autres religions sont libres d'exercer leur foi et de pratiquer leurs rites religieux dans les limites des dispositions de la loi.

Article 3

Le loi et la religion

En Afghanistan, aucune loi ne peut être contraire aux croyances et aux dispositions de la religion sacrée de l'islam.

L'article 4 traite de la citoyenneté :

Article 4

1) La souveraineté nationale en Afghanistan appartient à la nation qui l'exerce directement ou par ses représentants.

2) La nation d'Afghanistan regroupe tous les individus ayant la citoyenneté afghane.

3) Le terme Afghan s'applique à chaque citoyen de l'Afghanistan.

4) Aucun des citoyens de la nation ne doit être privé de sa citoyenneté afghane.

5) Les affaires liées à la citoyenneté et l'asile sont réglementées conformément à la loi.

Quant à l'article 16, il énumère les principales langues:

Article 16

1)
Parmi le pachtou, le dari, l'ouzkek, le turkmène, le baloutchi, le pashai, le nouristani, le pamiri (alsana), l'arabe et les autres langues parlées dans le pays, le pashto et le dari sont les langues officielles de l'État.

2) Les langues turciques (ouzbaki et turkmène), baloutchi, pashai, nuristani et pamiri (alsana) sont, en plus du pachtou et du dari, la troisième langue officielle dans les régions où la majorité de la population parle ces langues. Les modalités pratiques pour la mise en œuvre de cette disposition seront précisées conformément à la loi.

3) L'état adopte et met en œuvre des programmes efficaces pour le renforcement et le développement toutes les langues de l'Afghanistan.

4) Les publications et les émissions de radio et de télévision sont autorisées dans toutes les langues parlées dans le pays.

L'article 35 interdit la formation de partis politiques fondés sur l'appartenance ethnique, la langue, la religion et la région:

Article 35

Les organisations et les partis politiques

[...]

3) La formation et le fonctionnement d'un parti politique basé sur l'appartenance ethnique, la langue, l'école islamique de pensée (mazhab-je fiqhi) et la région sont interdits.

L'article 43 porte sur l'éducation. Non seulement l'éducation est un droit pour tous les citoyens de l'Afghanistan, mais ceux-ci ont aussi le droit de recevoir leur instruction dans leur langue maternelle, selon la région où ils habitent: 

Article 43

1)
L'éducation est le droit de tous les citoyens de l'Afghanistan, laquelle doit être prévue jusqu'au niveau du BA. (lisâns) gratuitement par l'État.

2) L'État est tenu d'élaborer et de mettre en œuvre des programmes efficaces pour une expansion équilibrée de l'éducation partout en Afghanistan et de dispenser une instruction obligatoire de niveau intermédiaire.

3) L'État est également dans l'obligation de prévoir la possibilité d'enseigner les langues indigènes dans les régions où elles sont parlées.

Finalement, l'article 135 est consacré à la langue des procès.

Article 135

Si les parties impliquées dans une cause ne connaissent pas la langue dans laquelle se déroule le procès, elles ont le droit de comprendre la matière et les documents reliés à l'affaire au moyen d'un interprète et elles ont le droit de parler dans leur langue maternelle devant la cour.

Toutes ces dispositions restent à être mises en pratique, car il n'est pas aisé en Afghanistan de les appliquer rapidement. Au moins, on constate que la politique linguistique se dirige vers un certain pluralisme.

4.3 Les conflits ethniques

Depuis des siècles, les Afghans ont toujours été conscients d’appartenir à un pays pluriethnique où la tolérance mutuelle était le meilleur ciment de la nation. Les talibans, d’origine pachtoune, ont rompu avec cette tradition qui assurait une certaine paix entre les ethnies. Les divisions entre les Pachtouns et les non-Pachtouns sont maintenant de plus en plus importantes et risquent de faire perdurer l'instabilité en Afghanistan et de l’étendre ensuite à toute la région, le Pakistan demeurant le plus fragile à cet égard en raison de la présence importante des Pachtounes dans ce pays. Les talibans ont accentué la pratique non seulement de l’intolérance religieuse, mais surtout ce qu’on appelle ailleurs le «nettoyage ethnique», le tout dans un souci «d'équilibre social». Par voie de conséquence, des répercussions se sont fait sentir sur les langues.

Ce sont particulièrement les Hazaras — de religion chiite comme les Iraniens, alors que les talibans sont sunnites —, qui ont fait les frais de cette politique d’épuration, mais les Tadjiks en ont souffert également. Lorsque les talibans ont «reconquis» le territoire hazara, ils ont massacré des centaines de civils, puis se sont fait accompagner par des bulldozers et des camions bourrés de dynamite pour pouvoir raser les villages. Les talibans préconisaient de «couper la main de l'Iran de la région de Bamiyan» en faisant venir «des ethnies de l'Est, du Sud et du Sud-Est pour les y installer»; ces ethnies «remplaçantes» sont toujours des Pachtouns. Il s'agissait ainsi d'éliminer la présence hazara du centre de l'Afghanistan pour la remplacer par des populations pachtounes. Selon les talibans, cette opération était nécessaire pour des raisons de sécurité nationale: «Le gouvernement national a le droit de déplacer des peuples d'une région à une autre, de manière définitive ou provisoire, si leur présence constitue une menace à l'unité nationale.» On ne saurait mieux formuler le concept de «nettoyage ethnique».

Un rapport de l’Onu affirme à ce sujet que le «blocus de facto» du territoire hazara a entraîné des pénuries alimentaires et médicales et que la population était menacée de famine du fait des inondations, des mauvaises récoltes et du manque d'accès à l'aide alimentaire. Un représentant des talibans a nié l'existence d'un tel blocus dans la région du Hazarajat.

En août 2000, dans le cadre de leur politique de déplacement forcé, les talibans auraient systématiquement incendié les maisons et les récoltes de civils tadjiks dans les régions situées au nord de Kaboul; ensuite, ils auraient détruit les infrastructures agricoles. Les milices talibanes auraient ainsi déplacé contre leur gré plus de 100 000 personnes, tadjikes, pour la plupart. Les condamnations verbales de ces destructions par Mollah Mohammad Omar, le chef des talibans, n'a pas empêché que de tels agissements se reproduisent.

Cela dit, les factions militaires opposées aux talibans ont commis également des exactions contre les populations soupçonnées de collaboration (avec les talibans); de très nombreux civils sont détenus arbitrairement en raison de leur origine ethnique et sont sauvagement battus et leurs proches, maltraités.

Le 22 mai 2001, les oulémas («les érudits») ont ordonné par décret (des fatwas) aux membres des minorités non musulmanes d'Afghanistan de porter dorénavant une marque distinctive sur leurs vêtements lorsqu'ils quittent leur domicile. La communauté internationale a vivement exprimé son indignation concernant la décision des talibans d'imposer aux membres de ses minorités non musulmanes le port d'un signe de couleur jaune sur leurs vêtements, mais cette décision serait conforme à la Charia (loi islamique). Le code vestimentaire est un signe qui démontre la détermination des talibans d’imposer leur interprétation dogmatique de l'islam à toutes les populations vivant dans les territoires qu'ils contrôlent, soit 90 % de l'Afghanistan (les reste du pays étant sous le contrôle de l'Alliance du Nord, c’est-à-dire les forces de l’ancien gouvernement qui continuent de s’opposer à l’avancée des talibans). Il n'y a officiellement aucun Afghan chrétien dans le pays et les talibans ont prévu la peine de mort pour tout musulman converti au christianisme.

Selon un rapport de l’Onu, les talibans bloquaient délibérément les routes dans les régions qu'ils contrôlaient, tandis que le brigandage et le banditisme régnaient sur les routes contrôlées par l'Alliance du Nord (forte de 50 000 hommes armés). Selon certaines sources, les voyageurs non pachtouns qui se présentaient aux postes de contrôle des talibans n’étaient autorisés à poursuivre leur route que grâce à l'intervention de Pachtounes ou après avoir versé une somme d'argent. Bref, la population afghane continuait d'être mise à rude épreuve sur le plan des droits de l'homme.

Autrefois, les oppositions ethniques n'étaient pas aussi marquées. C’est la guerre contre les Soviétiques qui aurait polarisé les tensions ethniques. Les Afghans ont ensuite été obligés de choisir leur identité et, s'ils ne la choisissaient pas, les talibans le faisaient à leur place. Aujourd’hui, les minorités non pachtounes (Tadjiks, Ouzbeks, Hazaras chiites, etc.) forment le plus gros groupe des réfugiés à avoir quitté le territoire afghan. Ces populations non pachtounes étaient perçues par les talibans comme des «opposants politiques». Le nettoyage ethnique s’est poursuivi.

4.4 L’Administration et la question linguistique

Auparavant, le dari était la grande langue administrative de toute la partie nord de l’Afghanistan, y compris à Kaboul. Après la prise du pouvoir par les talibans, non seulement les membres du gouvernement ont tous été remplacés par les chefs du mouvement islamique des talibans, mais tous les fonctionnaires de l’État ont été congédiés. Or, après deux décennies de guerre, beaucoup de femmes étaient devenues des soutiens de familles et elles occupaient jusqu’à 70 % des postes dans l’administration, la santé et l’éducation. La ville de Kaboul ne devint plus qu’un capitale administrative et c’est la ville de Kandahar qui est devenue la véritable capitale politique des talibans.

Pour ce qui est du licenciement des fonctionnaires, le ministre des Affaires étrangères des talibans a déjà expliqué que, en raison de difficultés financières, son gouvernement avait été «contraint de supprimer un grand nombre de postes» dans la fonction publique et que cette mesure avait fatalement eu des répercussions négatives sur les femmes, qui continueraient néanmoins de recevoir leur traitement sans travailler. Or, il n’en fut rien, sauf dans certains cas pour les institutrices. Le but des talibans était sans doute la paralysie totale de l’appareil fonctionnel de l’État, de manière à pouvoir le contrôler à leur profit. Comme les salaires ne sont plus versés aux «nouveaux fonctionnaires» talibans, on devine comment ils trouvent les moyens de survivre: très rapidement, les pot-de-vin sont devenus leur unique source de revenu.

Bien que les textes officiels du passé aient toujours recommandé le bilinguisme administratif, le dari s’est progressivement imposé comme langue principale de l’Administration parce qu’il était compris par une bonne moitié de la population afghane. Périodiquement, les Pachtouns protestaient contre cette pratique. Dans le passé, on tenait compte de leurs revendications pendant quelque temps, puis les habitudes reprenant le dessus on finissait par oublier... jusqu’à la fois suivante. C’est seulement dans l’armée que le pachtou restait en grande partie la langue dominante. Au Parlement, lorsqu’il fonctionnait, les débats se déroulaient à la fois en pachtou et en dari, et les lois étaient rédigées et promulguées dans les deux langues officielles.

Après l’arrivée des talibans, la situation s'est passablement modifiée, dans la mesure où les talibans et l’ethnie pachtoune, du moins dans les territoires qu'ils contrôlent, faisaient fi de la langue dari, sauf en cas de force majeure, c’est-à-dire lorsqu’il est impossible de faire autrement. Pour le Parlement, c’était réglé: il a été simplement aboli. Il fut remplacé par une sorte de conseil des mollahs, qui parlementait uniquement en pachtou. Les talibans transmettaient, en pachtou et en dari, les lois et règlements qu’ils édictaient par Radio-Kaboul et aussi par l’intermédiaire de camions équipés de haut-parleurs. En fait, dans les zones qu’ils contrôlaient, les Pachtous imposaient unilatéralement le pachtou, tandis que le dari dominait là où les Pachtous étaient plus tolérants ou absents. De façon générale, le gouvernement central, ou ce qui en tenait lieu, n’utilisait que le pachtou, sauf pour les textes déjà écrits en dari. Dans la pratique, tout fonctionnait dans une anarchie quasi généralisée, les milices talibanes appliquant leur loi de façon imprévisible et arbitraire.

Depuis l'arrivée des Occidentaux en Afghanistan, le bilinguisme pachtou-dari est revenu en principe en force, tant dans les institutions politiques que administratives.  Mais il faut aussi opérer une vaste réforme du service public, qui est en voie de se mettre en place, ainsi que l'implantation de nouvelles structures administratives à l’échelon national et local.

4.5 Les tribunaux

Sous les talibans, on ne pouvait s’attendre à ce que les tribunaux fonctionnent de façon... juste. Les juges, très majoritairement d’ethnie pachtoune, ne parlaient généralement plus que le pachtou et étaient totalement inféodés au pouvoir politique. Ainsi, il n'était possible de devenir juge que si le candidat connaissait les enseignements de l'islam après avoir été formé dans une école coranique. Les mollahs talibans interprétaient arbitrairement le Coran de manière à terroriser la population, sans respect des Afghans et de leurs libertés individuelles.

Théoriquement, l’article 114 de la Constitution s’appliquait dans les cours de justice: les procès et les jugement des tribunaux étaient en principe conduits en pachtou et en dari, ou dans la langue de la majorité des habitants d’une localité donnée. Lorsqu’une des parties en cause ne comprenait pas la langue dans laquelle se déroulait le procès, elle avait en principe le droit de s’adresser à la cour dans sa langue maternelle. Toutefois, beaucoup de tribunaux sont devenus des simulacres de justice où l’on appliquait des directives arbitraires. Généralement, il fallait recourir aux services d’un interprète pour comprendre les propos d’un accusé.

Comme les hostilités armées entre les diverses factions revêtent des dimensions ethniques et religieuses très nettes, il n'est pas question de faire de distinction, dans l'administration de la justice pénale, entre un prisonnier de guerre, un prisonnier politique et une personne détenue pour des motifs religieux. La justice afghane sous les talibans était devenue fort expéditive. De nombreux rapports d’organisations non gouvernementales font référence, entre autres, à toute une variété d'exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires et de conflits armés aboutissant à des pertes énormes en vies humaines, ainsi qu'à toutes les formes de tortures et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants et, tout particulièrement, aux massacres qui se sont produits dans le nord de l'Afghanistan. En général, les tribunaux talibans faisaient fi des règles du droit international de la guerre et des normes humanitaires, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur des zones de conflit armé en Afghanistan. On comprendra que, dans ces conditions, les questions linguistiques apparaissent fort secondaires.

Avant que les tribunaux puissent reprendre leurs activités normales, il a fallu remettre en place un système judiciaire pleinement opérationnel, qui soit conforme aux normes internationales relatives aux droits humains. Pour ce faire, il faut introduire l'indépendance de l'appareil judiciaire, permettre l'existence d'une force de police civile professionnelle, ainsi que des dispositions garantissant le droit à un procès équitable, dont notamment la réintroduction du bilinguisme pachtou-dari.  Depuis 2005, la Loi sur l'organisation et l'autorité des tribunaux de la République islamique d'Afghanistan (2005) prévoit que, si un justiciable ignore la langue officielle, il a le droit de s'exprimer dans sa langue maternelle par l'intermédiaire d'un interprète:

Article 12

Traducteur/interprète

Si une partie ne parle pas la langue officielle, le procès a lieu par l'intermédiaire d'un traducteur/interprète afin de l'aider à comprendre les articles et les détails de la cause et elle a le droit de s'exprimer dans sa langue maternelle devant la cour.

En principe, le juge est tenu de comprendre soit le pachtou soit le dari, non les autres langues. Dans ce dernier cas, il demande un interprète ou un traducteur.

Dans les tribunaux islamiques, la langue de la cour est normalement l'arabe coranique. Ainsi, dans une procédure de divorce, c'est la Loi sur le statut personnel chiite (2009) qui s'applique. Cependant, faut de connaître la langue du Coran dans une procédure de divorce, les individus concernés peuvent employer leur langue maternelle:

Article 152

Méthodes d'exécution pour une répudiation sous serment

Les couples mariés sont assermentés en arabe ou dans leur langue maternelle pour accomplir les actes suivants, en position debout, face de la Cour :

1. En premier, le mari doit dire quatre fois: «Je jure  par Allah que l'acte pour lequel j'accuse mon épouse est véridique.»

2. Ensuite, la cour doit aviser le mari, et s'il reconnaît avoir tort [qu'il a accusé à tort son épouse], il sera châtié ; mais s'il ne reconnaît pas avoir eu tort, alors pour la cinquième fois il doit dire «Qu'Allah me maudisse, si j'accuse mon épouse et que ce n'est pas vrai.»

3. Puis l'épouse doit dire quatre fois: «Je jure par Allah que ce dont je suis accusé n'est pas vrai.»

4. Puis le juge doit en aviser l'épouse et, si elle confirme l'accusation de son mari, elle sera châtiée ; mais si elle confirme qu'il a tort, alors pour la cinquième fois elle dira: «Que la colère d'Allah soit sur moi si ce dont mon mari m'accuse est vrai.»

5. Dans la mesure du possible, les instructions ci-dessus doivent être prononcées en arabe, sinon une autre langue est suffisante.

Dans la mesure du possible, le prononcé du divorce doit être récité en arabe (art. 165):

Article 165

Prononcé du divorce (par khola)

1) Le divorce (par khola) doit être prononcé en arabe et doit être fait selon l'une des façons suivantes :

1. En premier, la femme doit dire: «Je t'offre ce don compensatoire afin que tu me divorces.» Puis le mari doit répondre: « Je vais te divorcer par khola, si tu me donnes de ladite compensation.»

2. En premier, le mari doit dire: «Je te divorce (khola) si tu me donnes la compensation» ou «Je te divorce (khola) (état du nom de femme)», et l'épouse doit accepter.

Les Afghans ne connaissent pas nécessairement l'arabe coranique, dans la mesure où ils n'ont pas fréquenté une école coranique. Dès lors, ou bien ils utilisent leur langue maternelle ou bien ils répètent les formules du mollah en arabe.

4.6 Les écoles

Après plus de vingt ans de guerre et de querelles internes en Afghanistan, le secteur de l'éducation avait été durement malmené. Des régions entières ont plusieurs fois changé de mains entre les différentes factions en guerre. Les enfants ont forcément écopé de ces situations instables. L’UNESCO déclarait à ce sujet que le «le système éducatif a été paralysé», mais que «le recueil des données est pratiquement impossible en l'absence d'un gouvernement national universellement reconnu et acceptable».

- Sous les talibans

Bien que l'enseignement primaire ait déjà été décrété gratuit et obligatoire, le taux d'analphabétisme atteignait déjà 68,5 % en 1994, mais il était beaucoup plus élevé en 2000, surtout depuis que les filles ont été exclues des écoles, y compris dans les écoles coraniques. Certaines estimations avancent même qu’il serait plus élevé que 85 % et atteindrait les 88 %. D'ailleurs, en 1994, soit avant l’arrivée au pouvoir des talibans et sans doute à cause de la guerre civile, le pourcentage des jeunes scolarisés de 12 à 17 ans retombait à 15,5 %, c’est-à-dire moins que dans les années 1970.

Durant les quatre premières années qui ont suivi la prise du pouvoir par les talibans, la majorité des écoles ont dû fermer leurs portes. Les écoles enseignaient dans la langue de la province de résidence: le pachtou, le tadjik, l’ouzbek, etc. Cette pratique était conforme à la Loi sur l'éducation de l'Afghanistan de 1968:

Afghanistan Education Act, 1968

Article 5

The medium of instruction in predominantly Pushto-speaking provinces is Pushto and in the predominantly Dari-speaking provinces, Dari.

Loi sur l'éducation de l'Afghanistan, 1968 (abrogée)

Article 5

La langue d'enseignement dans des provinces à prédominance pachtoune est le pachtou, et dans les provinces à prédominance dari, le dari.

Ensuite, les écoles pour garçons ont finalement rouvert, au grand soulagement d'une partie de la population, mais seul le pachtou servait de langue d'enseignement. Dans le sud du pays, les talibans ont autorisé les écoles de garçons, mais l’enseignement primaire était dominé par une idéologie religieuse fondamentaliste. Après tant d’années sans école, la question qui se posait le plus cruellement pour les familles était celle-ci: fallait-il envoyer leurs fils dans ces écoles au risque de les voir tourner en «véritables petits talibans» ou les priver encore d'instruction?

Pour les filles, interdites «temporairement» des écoles, la question ne se posait même plus, avec comme résultat que neuf femmes sur dix sont devenues analphabètes! Le gouvernement taliban a toujours fait état de la situation militaire et du manque de fonds qui en résultait au nombre des raisons pour lesquelles les femmes n'avaient pas accès à l'éducation. En effet, toutes les filles furent exclues des écoles. Le vice-ministre Saïd Nazer Mohammed Agha commentait à ce sujet: « L'éducation des filles n'est pas notre priorité.» Selon ce vice-ministre: «Les écoles pour filles vont rouvrir. L'interdiction était temporaire. Nous devons prendre le temps d'assurer leur sécurité et d'organiser des écoles séparées.» Quant à la mise en place d'«écoles séparées», soit les filles d'un côté, les garçons de l'autre, le vice-ministre a toujours refusé de reconnaître l’inaction de son gouvernement à ce sujet. C’est pourquoi, dans le plus grand secret, des centaines de familles afghanes ont continué pourtant d’éduquer leurs filles. Un système parallèle, évidemment tout à fait illégal, a été mis en place: des parents payaient des professeurs pour donner des cours privés à leurs fillettes. On estime qu’environ 18 % des enfants inscrits dans les écoles étaient des filles.

Dans presque toutes les écoles sous contrôle talibans, des mollahs enturbannés se sont improvisés instituteurs. Les services éducatifs continuèrent d'être assurés par les administrations locales de manière tout à fait sporadique. Les mollahs furent dépêchés dans les écoles afghanes par le ministère de l'Éducation fixé à Kandahar, la capitale religieuse. Leur rôle officiel consistait à remplacer les institutrices désormais cloîtrées à la maison et, surtout, veiller à la stricte application de la Charia, la loi islamique, dans les établissements d’enseignement. Tous les élèves devaient porter le turban et le «chalwar camiz», l'habit traditionnel afghan (une sorte de pyjama très ample). Les garçons les plus âgés devaient aussi laisser pousser leur barbe. Le seul mot d'ordre: se rapprocher le plus possible, en apparence comme dans la ferveur religieuse, du prophète Mahomet, celui qui a reçu, au VIIe siècle, la parole de Dieu, et qui fut à l'origine de la religion islamique.

Les livres de classe reflétaient aussi de cette logique: plutôt que de recycler les manuels scolaires importés par les Soviétiques au temps de l'occupation («une apologie du communisme»), les talibans achetèrent des manuels imprimés au Pakistan par les factions moudjahidines, leurs ennemis d'hier. Mais ces manuels bénéficiaient d’un avantage incomparable: ils faisaient l’apologie de l'islam et ils étaient tous rédigés en langue pachtoune.

Ainsi, tout l’enseignement en Afghanistan tournait autour de la religion, mais les garçons apprenaient au moins à lire et à écrire... au lieu de rester à la maison à ne rien faire. Le nombre des disciplines était singulièrement réduit: il fallait compter trois ans pour apprendre par cœur le Coran en arabe — mais pas la langue arabe —, puis on se lançait dans l'apprentissage de la vie et des paroles du prophète Mahomet. La jurisprudence islamique et l'histoire islamique étaient au programme des plus âgés. Rien d'autre! La littérature, les sciences, les mathématiques, les langues étrangères, la géographie, l’histoire, etc., n'avaient pas droit de cité. C’était un principe généralisé dans les écoles coraniques d’Afghanistan. Pendant les bombardements américains, les talibans vidaient des écoles secondaires et recrutaient des adolescents, souvent à la pointe d’une Kalachnikov.

Pour ce qui est des établissements d’enseignement supérieur, on estime que seuls 1,5 % des jeunes fréquentaient ces établissements. La principale université est celle de Kaboul, fondée en 1932. L'École de commerce (1943), l'Institut polytechnique (1951) et l'Université islamique (1988) sont tous dans la capitale. Seule l'université de Nangarhar (1962), plus petite, est située à Djalalabad. Les universités ont toutes été interdites aux femmes afghanes. Avant 1996, on comptait 60 % de femmes à l’université de Kaboul. Mais les talibans n'appréciaient guère la pensée critique, l'université de Kaboul a donc grandement pâti de cette aversion. Non seulement les femmes en étaient exclues, mais les hommes devaient consacrer une large part de leur horaire à des cours quotidiens de religion. Beaucoup de professeurs ont été tués, alors que les autres ont choisi l'exil pour se soustraire à l'étranglement intellectuel. Quelques années plus tard, la plupart des bâtiments publics de Kaboul, dont les écoles, les universités et les hôpitaux, avaient été détruits.

- La situation actuelle


Campagne pour un retour à l'école

La situation est maintenant grandement changée, mais le renouveau n'effacera pas, avant longtemps, l'isolement dans lesquels se trouvent aujourd'hui les établissements d'enseignement supérieur afghans au plan international. On n'élimine pas des années d'obscurantisme en un tour de main. Plus de quatre millions d'enfants sont retournés dans les établissements d'enseignement. 

Dans l’état actuel des choses, il est difficile de décrire la situation qui prévaut désormais dans le domaine de l’éducation. Sur environ 4,5 millions d'enfants d'âge scolaire au primaire, environ 900 000 garçons et 90 000 filles fréquentent l'école primaire, un taux brut de scolarisation de 38 % pour les garçons et 3 % pour les filles, et un ratio entre les sexes de 10-1. Il est vrai que, durant cinq ans, l'interdiction des talibans à instruire les filles demeure l'une des causes principales de ce déséquilibre entre les sexes, mais ces problèmes d'inégalité résultent aussi de modèles culturels antérieurs aux talibans. Les Afghans forment une société extrêmement conservatrice où priment les valeurs islamiques traditionnelles. Seulement environ 43 % des enfants complètent l'école primaire, après avoir été inscrits. En moyenne, il faut un garçon de 10 ans et une jeune fille de 15 ans pour avoir complété le cycle primaire.

Aujourd'hui, c'est la Loi sur l'éducation de 2008, qui est appliquée. L'article 2 reconnaît le respect des l'homme, la protection des droits des femme et l'élimination de toute forme de discrimination, à la lumière des valeurs islamiques. L'instruction est maintenant disponible pour les garçons et pour les filles, mais le niveau d'alphabétisation de la population est estimé à 43,1 % pour les hommes et 12,6 % pour les femmes. C'est donc dire que l'instruction des filles constitue encore un problème majeur, car non seulement beaucoup de jeunes filles ne fréquentent pas l'école, mais celles qui y accèdent ne demeurent bien souvent que les trois ou quatre premières années du primaire. 

En matière de langue, les deux langues officielles du pays, le pachtou et le dari, sont obligatoires dans les établissements d'enseignement (art. 32):

Article 32

Langue d'enseignement

(1) L'enseignement dans les établissements d'enseignement publics, conformément à la présente loi, tant dans les établissements d'enseignement privés et les programmes éducatifs, les programmes de formation, les centres d'alphabétisation et d'éducation de base pratique, doit être dispensé dans l'une des langues officielles nationales (pachtou et dari). La langue d'enseignement doit être choisie parmi l'une des deux langues officielles nationales, sur la base de la langue courante parlée par la majorité de la population résidant dans la région, conformément à son règlement en cause.

(2) L'apprentissage des langues pachtou et dari est obligatoire dans les écoles et les établissements d'enseignement.

En réalité, les écoles choisissent l'une des deux langues officielles, soit le pachtou soit le dari. Cependant, l'autre langue officielle est en principe obligatoire comme langue seconde.

De plus, d'autres langues sont possibles dans les régions où la population parle une autre langue, notamment l'ouzbek, le turkmène, le pashayi, le nouristani, le baloutchi, le pamiri ou d'autres langues (art. 32):

(3) Dans les zones où la langue parlée par la majorité de la population est la troisième langue officielle dans la région (ouzbek, turkmène, pashayi, nouristani, baloutchi, pamiri et autres langues), en plus d'enseigner le pachtou et le dari, les possibilités d'enseigner la troisième langue comme matière d'enseignement doivent être prévues. Afin d'enseigner les trois langues officielles de la région, le ministère de l'Éducation doit fournir et appliquer des programmes dans le domaine de la formation des enseignants, des manuels scolaires et du matériel didactique.

Dans les écoles internationales, une autre langue, par exemple l'anglais, peut être enseignée (art. 32):  

(4) L'enseignement dans les établissement d'enseignement international doit être dispensé dans une langue qui a été choisie par les établissements d'enseignement et avec l'accord du ministère de l'Éducation. L'enseignement de l'une des langues officielles (pachtou et dari), les notions de base et les commandements de la religion secrète de l'islam dans ces établissements d'enseignement pour les étudiants afghans doivent être donnés conformément à des procédures distinctes préparées et organisées par le ministère de l'Éducation.

Progressivement, surtout dans les centres urbains, l'anglais est enseigné comme langue seconde dans les écoles primaires, en plus de l'autre langue officielle. Au secondaire, le français et l'allemand sont possibles.

Pour ce qui est de l'enseignement supérieur, l'Afghanistan dispose d'une vingtaine d'établissements, dont l'Université de Kaboul, l'Université de Kandahar, l'Université de Nangahar, l'Université de Balkh, l'Institut médical de Kaboul, etc. Normalement, les cours sont dispensés en pachtou ou en dari. Depuis 2006, l'élite afghane dispose d’un établissement d’enseignement supérieur: l’Université américaine d’Afghanistan (American University of Afghanistan), dont les cours sont dispensés en anglais.  

4.7 Les médias

On pouvait s’attendre à ce que, sous le régime taliban, les pratiques régissant les médias soient sous leur contrôle total. La télévision a été officiellement interdite, tandis que la radio et les journaux restaient sévèrement contrôlés. De façon générale, les médias utilisaient surtout le pachtou, le dari, l'ourdou (très employé au Pakistan) et l'anglais.

Avant les talibans, presque tous les journaux paraissaient à la fois en pachtou et en dari: il y avait de nombreux journaux bilingues. Il existait également quelques périodiques publiés en anglais et, sous l'occupation soviétique, quelques publications en russe. Sous le régime taliban, la diffusion des journaux a régressé en raison de la plus grande pauvreté et de l'analphabétisme des Afghans. Les langues les plus employés furent le pachtou et le dari, puis l'ourdou et l'anglais, mais il existait de nombreuses publications clandestines diffusant en plusieurs langues nationales. 

On peut dire que les Afghans n’étaient pas très riches en matière de médias électroniques. Dans tout le pays, on comptait tout au plus quelque 100 000 téléviseurs et 167 000 récepteurs de radio. Mais les agences gouvernementales et les écoles formant les mollahs disposaient de tout l’équipement nécessaire, que ce soit des ordinateurs et l’accès à Internet. On comptait sept stations de radio AM, mais seule la station de Kaboul (Radio-Kaboul) demeurait active: elle diffusait officiellement en pachtou et en dari, mais également en ourdou et en anglais. Plusieurs radios locales, souvent clandestines, diffusaient en plusieurs langues, notamment en pachtou, en dari, en hazara, en ouzbek, en turkmène ou en d'autres langues. En raison de l’analphabétisme qui sévissait en Afghanistan, c’est la radio qui restait le média le plus répandu et le plus écouté, souvent en groupes. Les Afghans qui le pouvaient (et savaient l’anglais) écoutaient la BBC pour les informations.

Même si, en principe, la télévision était interdite sous les talibans, il  existait un réseau national de télévision, qui demeurait sous le contrôle total du gouvernement taliban. Des programmes d’information étaient diffusés en pachtou, en dari, en ourdou et en anglais, parfois en d'autres langues lorsque c'était nécessaire. Les Afghans les plus débrouillards s'échangeaient sur le marché noir des cassettes vidéos. 

Pour les journalistes étrangers, une circulaire du ministère de l’Information énumérait les règles de base. Il était interdit de rendre visite à des Afghans à leur domicile, de parler aux femmes, de prendre des photos d'êtres humains ou d'animaux et de se promener seul. Il était est obligatoire d'être accompagné par un interprète officiel du ministère de l'Information et d'emprunter les véhicules fournis par le gouvernement, comme il était obligatoire de rester dans l'unique hôtel ouvert aux étrangers à Kaboul. Enfin, les journalistes étrangers se voyaient rappeler cet impératif absolu: il était obligatoire de «dire la vérité». La liberté de presse n’est certes pas pour demain en Afghanistan.

La milice talibane à Kaboul a aussi interdit l’usage d’Internet pour empêcher l’accès à des contenus «anti-islamiques». Comme le territoire était presque totalement privé d’électricité… les abus n’étaient guère fréquents, d’autant plus que, selon les statistiques de l'ONU, seuls sept Afghans sur 1000 disposaient du téléphone (en fait: 31 000 téléphones pour une population de 21 millions), ce qui rendait Internet pratiquement inexistant en Afghanistan.

De leur côté, dès que les Américains eurent commencé à bombarder l'Afghanistan, des messages destinés à démoraliser les habitants étaient diffusés du haut des airs à partir d'émetteurs installés dans des avions de l'armée américaine. Les messages étaient enregistrés en pachtou et en dari, les deux langues les plus couramment parlées dans le pays. Dans un langage aussi subtil que les bombes larguées sur le pays, les messages avaient pris un ton menaçant, provocateur et triomphaliste: 

Attention, talibans! Vous êtes condamnés. Le saviez-vous? Au moment où les terroristes que vous appuyez ont détourné nos avions, vous vous êtes condamnés à la mort. [...] Nos hélicoptères feront tomber une pluie de feu sur vos camps avant que vous puissiez les détecter avec vos radars. [...] Toute résistance est futile. Rendez-vous dès maintenant et vous aurez la vie sauve!

Évidemment, les talibans ont fait fi de la propagande américaine, mais les véritables destinataires étaient les Afghans à qui on voulait faire croire que les talibans étaient des ennemis de la culture afghane en citant la poésie pachtoune et en dissociant les terroristes actuels des anciens guerriers musulmans. Le degré de réussite de la propagande américaine a dû être mitigé, car rien ne laisse croire que les Afghans y ont été très sensibles. Cependant, la Américains ont été généralement accueillis en libérateurs par les populations afghanes écœurées de la répression.

La situation aujourd'hui se présente différemment. Les nouvelles technologies envahissent le pays à grande vitesse. Le nombre de chaînes est passé de huit à 90, une véritable explosion. Soixante sont publiques, trente sont privées. Elles couvrent presque toutes les provinces de l'Afghanistan. Ceux qui bénéficient de la câblodistribution ont accès à une trentaine de chaînes diffusées en hindi, en ourdou, en anglais, en arabe, etc. Parmi les chaînes, mentionnons CNN et la BBC, en anglais. Les Américains présentent de vieux films tels Jaws ou King Kong, mais les Afghans les plus branchés choisissent surtout la télé indienne qui diffuse des clones de soaps américains avec des bons et des méchants, des clips avec des danseuses sexy avec le ventre en l'air et au décolleté affriolant. Dans une société encore largement analphabète, la télévision risque de bousculer des traditions immuables, même au pays de la burqa. L'information n'est plus concentrée entre les mains du gouvernement et des anciens à la tête des tribus, elle est maintenant accessible à tous, et ce, en pachtou, en dari, en hazara, en ouzbek, en anglais, etc. 

Pour les talibans, la politique linguistique de bilinguisme a fait place à une politique expansive pour le pachtou, restrictive pour le dari (et les autres langues). En réalité, les talibans ont pratiqué une politique d’épuration ethnique accompagnée d’une politique d’assimilation linguistique. Le but était manifestement de réduire l’importance du dari qui, jusqu’à présent, réussissait à surpasser en prestige la langue de l’ethnie pachtoune. Les talibans pouvaient compter financer leurs opérations militaires avec les profits considérables qu'ils tiraient du trafic des stupéfiants.

Chose certaine, tant que les talibans contrôlaient le pays, toutes les communautés non pachtounes étaient en danger dans leur propre pays, car leur existence même était remise en cause. Pourtant, face aux pressions, les talibans étaient probablement prêts à faire des concessions à la communauté internationale sur les femmes, les minorités ethniques, les droits linguistiques, les relations avec les ONG ou avec l'ONU, la garantie des frontières, etc., mais ils refusaient catégoriquement de faire la moindre concession sur Oussama ben Laden.

Après le départ des talibans au pouvoir, la politique d’assimilation linguistique risque de se perpétuer sous une autre forme en discriminant cette fois l’ethnie pachtoune. C’est pourquoi les talibans auraient dû être remplacés par un gouvernement jouissant de l'appui d’un nombre important d’ethnies, notamment les Pachtounes (38 %), les Tadjiks (25 %), les Hazaras (19 %) et les Ouzbeks (6 %). Il semble que les représentants afghans aient compris le message lors de la conférence de Bonn (novembre / décembre 2000), destinée à former un nouveau gouvernement post-taliban. Mais l’accord dit historique du 5 décembre reste fragile.

Et ce n'est pas facile pour un gouvernement de reconstruire un État qui a été entièrement détruit. En 2000, le coût du plan de reconstruction immédiate était estimé à 205 millions d'euros, soit 182,4 millions de dollars US. Mais, à long terme, ce sont des milliards qui sont nécessaires pour remettre le pays à flot, lequel se transforme rapidement en narco-État. Depuis 2001, la communauté internationale a investi plus de 15 milliards de dollars pour reconstruire l'Afghanistan, et les résultats se font attendre! En 2004, les cultures de pavot d’Afghanistan ont produit 87 % de l’héroïne vendue dans le monde. Évidemment, la réintégration de l’Afghanistan dans la communauté internationale en tant qu’État uni, stable et pacifique, vivant en harmonie avec ses voisins, constitue encore un vœu pieux, bien qu'elle soit un facteur essentiel pour la sécurité régionale.

Or, les principaux facteurs d’instabilité demeurent encore le trafic de stupéfiants, la criminalité organisée, la corruption du régime, l'obscurantisme religieux, ce qui représente une série d'obstacles considérables à la prospérité économique et à la stabilité politique du pays. Selon un sondage effectué en 2007 par l'organisation Integrity Watch Afghanistan (IWA), environ 60 % des Afghans interrogés considèrent le gouvernement Karzaï plus corrompu que les talibans, les moudjahidines ou les communistes, qui ont successivement dirigé l'Afghanistan. D'après le rapport d'IWA, les tribunaux sont les organismes les plus corrompus, suivis par le ministère de l'Intérieur, les municipalités, le ministère des Finances, la direction de la Sécurité nationale et le ministère de la Justice. Les Afghans se plaignent de devoir verser des pots-de-vin pour chaque transaction ou presque, qu'il s'agisse d'obtenir un passeport ou de l'électricité. L’argent qui arrive à Kaboul ne sert ni à la population ni au développement du pays. Grâce aux dollars de l’aide internationale, les membres du gouvernement mènent des vies de maharadjah. Il en est ainsi des responsables locaux et étrangers des ONG, qui se remplissent les poches grâce à l’aide au développement. Même la commission contre la corruption est corrompue! Seule la population paie les frais de ces détournements de fonds. Tous les jours, les Afghans apprennent à la radio que de nombreux pays leur donnent des millions et des millions de dollars ou d'euros, mais ils ne voient guère où peut bien aller tout cet argent: 80 % des Kaboulis n'ont toujours pas l'électricité, alors qu'on meurt de soif dans presque tout le pays. Ce n'est pas pour demain que l'Afghanistan va quitter son rang de 5e pays le plus pauvre de l'humanité! L'Afghanistan semble condamné à la pauvreté et à la misère pour quelques décennies encore. 

Dernière révision: 17 juil. 2013

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