Kyrgyzstan
République kirghize

Kirghizistan

Kyrgyz Respublikasy

 
Capitale: Bichkek
Population:  4,8 millions (1998)
Langues officielles:  kirghiz et russe
Groupe majoritaire:  kirghiz (52,7 %)
Groupes minoritaires:  russe (30,3 %), ouzbek du Nord (14,1 %), ukrainien (2,3 %), allemand (2,1 %), tatar (1,5 %), doungane (0,8 %), turc de Crimée (0,8 %), kazakh (0,8 %), ouïgour (0,8 %), tadjik (0,07 %), coréen (0,3 %), azéri du Nord (0,3 %), kurde kurmanji (0,3 %), biélorusse (0,1 %), erzya (0,1%), arménien (0,07 %), bachkir (0,07 %), tchouvache (0,05 %), karachaï-balkar (0,04 %), lesghien (0,03 %), darguine (0,03 %), roumain (0,03 %), géorgien (
0,02 %), lituanien (0,01 %), turkmène (0,01 %), lack (0,01 %), etc.
Système politique:  république unitaire divisée en sept oblast et une ville à statut particulier
Articles constitutionnels (langue): art. 5, 15 et 43 de la Constitution du 5 mai 1993
Lois linguistiques: Loi sur la langue officielle de la RSS de Kirghizie (23septembre 1989); décret no 120 «portant sur les mesures ayant trait à la réglementation sur l'immigration dans la république du Kirghizistan» (juin 1994); décret no 21 portant sur le développement de la langue officielle de la République kirghize (janvier 1998); Loi de la République kirghize sur la publicité (24 décembre 1998); Loi sur l'usage de la langue officielle (février 2004).

1    Situation générale

Le Kirghizistan (ou Kirghizie; en anglais: Kyrgyzstan) est officiellement appelé République kirghize, un pays d'Asie centrale bordé au nord par le Kazakhstan, à l'est par la Chine, au sud par la Chine et le Tadjikistan et à l'ouest par l'Ouzbékistan (voir la carte). La superficie du pays est de 198 500 km², soit l'équivalent du Sénégal (ou 3,7 fois plus petit que la France). Bichkek (autrefois Frounzé) est la capitale et la ville la plus importante du Kirghizistan.

Le pays est divisé en huit unités administratives (oblastlar), soit sept oblast et une ville (Bichkek) à statut spécial: Batken, Tchoui (Chui), Jalal-Abad, Naryn, Och, Talas et Yssyk-Koul. Le Kirghizistan est une ancienne république socialiste soviétique qui a acquis son indépendance en 1991. Le territoire est occupé presque entièrement par le massif montagneux des Tien Shan (montagnes Célestes).

Source: d'après http://eng.president.kg/pix/mapbig.gif

La province kirghize de Batken (créée en octobre 1999) compte des enclaves appartenant au Tadjikistan et à l'Ouzbékistan. Il y a une enclave tadjike (no 1) et deux enclaves ouzbeks (nos 2 et 3). Ces territoires ne sont pas administrés par le Kirghizistan, mais par le Tadjikistan (no 1) et l'Ouzbékistan (nos 2 et 3). En fait, il s'agit d'une partie de la vallée de Ferghana partagée entre l’Ouzbékistan (autoritaire et soupçonneux), le Kirghizstan (ouvert mais chaotique) et le Tadjikistan (déchiré par la guerre civile) et découpée en plusieurs enclaves propices aux conflits frontaliers. Ce sont les autorités soviétiques qui jadis ont divisé la vallée de Ferghana pour faire obstacle à l’émergence d’une identité régionale. Les nouvelles républiques indépendantes ont décidé de poursuivre dans cette voie, craignant et réprimant tout mouvement politique qui leur échapperait.

Les plus grandes villes sont Bichkek, la capitale, avec ses 800 000 habitants, Och (300 000), Jalal-Abad (74 000), Tokmak (71 000), Toktogul (70 000) et Karakol au bord du lac Issyk-Koul (64 000).

2 Données démolinguistiques

Selon le recensement de 1999, la population du Kirghizistan était de 4,8 millions (estimation de 2004: 5,3 millions). La région de Och (24,3 % de la population) est la plus peuplée du pays, mais, en terme de densité de population, la région de Tchoui est plus importante (37,2 %).

Régions administratives Population (1999) Pourcentage Densité
(km
²)
Superficie Capitale
Bichkek (ville)   762 308  15,8 % ---       100 km² ---
Tchoui   770 811  15,9 % 37,2 %   20 200 km² Bichkek
Batken   382 426    7,9 % 12,5 %   17 000 km² Batken
Issyk-Koul   413 149    8,5 % 9,8 %   43 100 km² Karakol
Jalal-Abad   869 259  18,0 % 24,5 %   33 700 km² Jalal-Abad
Naryn   249 115    5,1 % 5,8 %   45 200 km² Naryn
Och 1 175 998  24,3 % 30,7 %   29 200 km² Och
Talas   199 872    4,1 % 17,9 %   11 400 km² Talas
Kirghizistan 4 822 938 100,0 % 22,4 %  199 900 km²

Bichkek

Source: Comité national de la statistique de la république du Kirghizistan (1999)

2.1 Les nationalités

La Kirghizie compte de nombreuses nationalités sur son territoire. Toutefois, les sources ne concordent pas, même lorsqu'elles proviennent du gouvernement. Par exemple, le rapport initial du Kirghizistan auprès des Nations Unies à Genève (CERD/C/326/Add.1), en date du 15 janvier 1999, rappelle que le pays compte effectivement de nombreux groupes ethniques. Selon cette même source, au 1er janvier 1998, la population comptait plus de 80 groupes nationaux différents: majoritaires, les Kirghiz représentaient 61,2 % de la population, les Russes, 14,9 %, les Ouzbeks, 14,4 %, les Ukrainiens, 1,5 %, les Tatars, 1,1 %. Les autres groupes ethniques totaliseraient moins de 10 % de l'ensemble de la population.  Par ailleurs, selon le Comité national de la statistique de la république de Kirghizie (1999), seuls 12 groupes ethniques sont mentionnés: les Kirghiz (64,9 %), les Ouzbeks (13,8 %), les Russes (12,5 %), les Dounganes (1,1 %), les Ukrainiens (1 %), les Ouïgours (1 %), les Tatars, les Kazakhs, les Tadjiks, les Turcs, les Allemands et les Coréens. Les autres nationalités ne sont pas mentionnées et ne totalisent que 1,5 % de la population. Enfin, le recensement 1989 révélait qu'il y avait 916 000 Russes résidant au Kirghizistan, soit 22 % de la population; puis que 40 % d'entre eux auraient quitté le pays; il n'en resterait maintenant qu'environ 11 %. Au 1er janvier 2000, la population de la province de Batken s'élevait à 382 900 habitants répartis en une soixantaine de nationalités:

Kirghiz

Ouzbeks

Tadjiks

Russes

Tatars

Ukrainiens

Kazakhs

Autres

284 100

55 400

26 500

8 300

3 900

500

300

6 800

Population du Kirghizistan par nationalité (1999)

Nationalité Population Pourcentage
Kirghiz 3 128 147 64,9 %
Ouzbeks    664 950 13,8 %
Russes   603 201 12,5 %
Dounganes     51 766 1,1 %
Ukrainiens    50 442 1,0 %
Ouïgours    46 944 1,0 %
Tatars    45 438 0,9 %
Kazakhs    42 657 0,9 %
Tadjiks    42 636 0,9 %
Turcs    33 327 0,7 %
Allemands    21 471 0,4 %
Coréens    19 784 0,4 %
Autres nationalités    72 175 1,5 %

Source: Comité national de la statistique de la république de Kirghizie (1999)

À la suite de l'effondrement de l'URSS et de l'indépendance de nombreuses anciennes républiques soviétiques, la Kirghizie a vu sa population se modifier considérablement. On compterait maintenant dans le pays des représentants de plus de 132 nationalités (dont une soixantaine dans la seule province de Batken), contre plus de 80 au moment de l'Indépendance (31 août 1991). Bien que dans l'ensemble les relations entre les différents groupes ethniques soient relativement harmonieuses au Kirghizistan, la question des minorités implique surtout les communautés russes et allemandes au nord, et les communautés ouzbeks, tadjikes et ouïgoures au sud. Entre 1989 et 1993, un nombre significatif de membres des communautés non kirghizophones ont quitté le pays, mais aucun recensement n'a été entrepris au début des années 1990 pour évaluer quantitativement les équilibres démographiques à propos des groupes ethniques. On sait qu'une partie considérable de cet exode a consisté en rapatriement d'Allemands en Allemagne et de Russes en Russie. En 1992 et 1993, des victimes de la guerre civile du Tadjikistan se sont réfugiées dans le sud du Kirghizistan. Juste avant l'indépendance (1989), environ 64 000 Kirghiz vivaient au Tadjikistan et 175 000 vivaient en Ouzbékistan. Les évaluations quant au nombre de personnes qui, par la suite, sont retournées au Kirghizistan n'ont jamais été disponibles. La plupart des Kirghiz, environ 93 %, vivent en Kirghizie, mais d'autres communautés minoritaires habitent l'Afghanistan, la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan, l'Ouzbékistan et la Turquie.

2.2 Les langues parlées au Kirghizistan

On compte une trentaine de langues parlées au Kirghizistan. Et ces langues proviennent d'origines très diversifiées: on distingue non seulement des langues altaïques et des langues indo-européennes, mais aussi des langues ouraliennes, des langues caucasiennes, ainsi que des langues sino-tibétaines et coréennes. Les proportions (ou pourcentages) entre les ethnies et les langues ne correspondent pas. Par exemple, il y a plus de Kirghiz (64,9 %) que de locuteurs du kirghiz (52,7 %), mais il y a plus de russophones (30,3 %) que de Russes (12,5 %); il faut comprendre que beaucoup de membres des communautés minoritaires utilisent le russe comme langue de communication (Ukrainiens, Allemands, Biélorusses, Arméniens, Géorgiens, Tatars, Dounganes, Coréens, Kurdes, Bachkirs, etc.), voire comme langue maternelle. Au total, les minorités linguistiques du Kirghizistan forment 47,3 % de la population, ce qui est beaucoup. Les autorités ne peuvent que difficilement ignorer ces minorités nationales.

Langue Nombre des locuteurs Pourcentage Appartenance linguistique
Kirghiz

2 448 220

52,7 %

famille altaïque

Russe

1 408 800

30,3 %

groupe slave

Ouzbek du Nord  657 440

14,1 %

famille altaïque

Ukrainien

109 000 2,3 %

 groupe slave

Allemand

101 057 2,1 %

groupe germanique

Tatar

70 000 1,5 %

famille altaïque

Doungane 38 000 0,8 %

famille sino-tibétaine

Turc de Crimée

 38,000 0,8 %

famille altaïque

Kazakh 

37 000 0,8 %

famille altaïque

Ouïgour

37 000 0,8 %

famille altaïque

Tadjik 34 000 0,7 %

langues indo-iraniennes

Coréen 18 000 0,3 %

famille coréenne

Azéri du Nord 17 207 0,3 %

famille altaïque

Kurde kurmanji

14 000 0,3 %

langues indo-iraniennes

Biélorusse 7 676 0,1 %

groupe slave

Erzya 5 390 0,1 % famille ouralienne
Arménien 3 285 0,07 %

isolat indo-européen

Bachkir  3 250 0,07 %

famille altaïque

Tchouvache 2 092 0,05 %

famille altaïque

Karachaï-balkar

1 973 0,04 %

famille altaïque

Lesghien

1 599 0,03 % famille caucasienne
Darguine 1 419 0,03 % famille caucasienne
Roumain 1 375 0,03 %

langues romanes

Géorgien 1 002 0,02 %

famille caucasienne

Lituanien 430 0,01 %

langues baltes

Turkmène 352 0,01 %

famille altaïque

Lack 257 0,01 %

famille caucasienne

- La langue kirghize

Le kirghiz est une langue altaïque (turque) parlée par une faible majorité de la population, 52,7 %. On distingue le kirghiz du Nord et le kirghiz du Sud. Le kirghiz standard (officiel) est basé sur les variétés du Nord, lesquels disposent d'un grand nombre d'emprunts aux langues mongoles et au kazakh. Le kirghiz du Nord a souvent subi l'influence du kazakh (famille altaïque), alors que le kirghiz du Sud a subi celle de l'ouzbek (famille altaïque), du farsi (langue indo-iranienne) et du tadjik (langue indo-iranienne). De plus, le kirghiz du Sud se fragmente entre des variétés orientales et des variétés occidentales. Le kirghiz standard est demeuré très proche de la langue kazakhe.

 Depuis 1993, le kirghiz s'écrit avec l'alphabet latin (kirghiz) plutôt qu'avec l'alphabet cyrillique (Кыргыз), mais on trouve encore les deux écritures dans le pays; le kirghiz peut s'écrire également avec l'alphabet arabe. Comme toutes les langues turques, le kirghiz est de type agglutinant, c'est-à-dire que les fonctions grammaticales sont indiquées en ajoutant des suffixes divers aux racines lexicales.

Des suffixes distincts indiquent le genre des noms; un élément suffixal renvoie à l'un des six cas: nominatif, génitif, datif, accusatif, locatif et ablatif; le nombre est marqué par un suffixe pluriel. Les verbe s'accorde avec son sujet, mais l'ordre normal des mots correspond à une caractéristique des langues turques: on trouve d'abord le sujet, puis le complément d'objet et ensuite le verbe. Du coté phonétique, le kirghiz dispose de neuf voyelles brèves et longues, et de 19 consonnes courantes et de cinq autres fonctionnellement marginales.

L'aire d'expansion du kirghiz occupe presque toute la superficie du territoire, à l'exception de la zone montagneuse le long de la frontière avec la Chine, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan.   N'oublions pas qu'au Kirghizistan les kirghizophones ne forment que 52 % de la population et que, si les habitants du Sud (Batken, Och et Jalal-Abad) parlent le kirghiz (en plus du tadjik et de l'ouzbek), ceux du Nord (Talas, Tchoui, Naryn et Issyk-Koul) et de la capitale Bichkek sont largement russifiés. On peut même dire que le Kirghizstan est composé de deux «pays» bien distincts: le Sud (vallée de Ferghana), conservateur et islamisé, est tourné vers l’Ouzbékistan, alors que le Nord, industriel et russifié, est tourné vers le Kazakhstan (lui aussi largement russifié). Entre les deux grandes régions du Kirghizistan, on trouve des sommets rocheux généralement inaccessibles pendant les mois d’hiver. Dans un récent sondage, 63,5 % des Kirghiz estimaient que les clivages Nord-Sud étaient la cause principale de l’instabilité interne au pays.

Conformément à l'usage kirghiz, le nom de famille des enfants se compose soit du prénom du père et des terminaisons ououlou ou tegin pour les garçons et kyzy pour les filles, soit, sans terminaison, du prénom de l'enfant suivi de celui du père. Les enfants n'ont pas de patronyme.

- Les autres langues turques

Outre le kirghiz, le pays compte plusieurs autres langues altaïques ou turques: l'ouzbek (14,1 %), le tatar (1,5 %), le turc de Crimée, (0,8 %), le kazakh (0,8 %), l'ouïgour (0,8 %), l'azéri (0,3 %), le bachkir (0,07 %), le tchouvache (0,05 %), le karachaï-balkar (0,04 %) et le turkmène (0,01 %). Comme on le constate, seul l'ouzbek s'avère une langue suffisamment importante pour tenir tête au kirghiz. Les relations entre les deux communautés linguistiques sont relativement tendues depuis l'indépendance du Kirghizistan.

En règle générale, les Ouzbeks, la minorité la plus importante avec les Russes, vivent dans les régions de Tchoui (ville de Bichkek, villages de Sadovoye et Belovodskoye) et dans les capitales de Naryn, Talas et Och. Le nombre des Ouzbeks vivant au Kirghizistan est de plus de 664 000, et le quart d'entre eux vit dans la seule région de Djalal-Abad. Même s'il existe des écoles où l'on enseigne l'ouzbek, la langue se transmet surtout oralement. De façon générale, les membres de la minorité ouzbek ne sont pas représentés dans l'administration régionale, ni dans les commerces ni dans les médias; les sociétés de télévision nationales n'ont que fort peu de programmation en langue ouzbek. Le gouvernement kirghiz se méfie des Ouzbeks qui se réfugient dans l'islam fondamentaliste. Beaucoup d'Ouzbeks ne parlent plus leur langue maternelle et il n'y a pratiquement pas de livres ou de journaux dans cette langue au Kirghizistan.

Pour la plupart des autres minorités turcophones, la russification a fait des ravages. Il n'existe que fort peu d'écoles où l'on enseigne la langue maternelle, de nombreux parents préférant envoyer leurs enfants dans les écoles russes, mais certains choisissent des écoles kirghizes.

- La langue russe

Bien que les Russes constituent probablement moins de 12 % de la population, plus de 30 % des habitants du pays disent parler le russe comme langue maternelle. C'est que de nombreux membres des minorités d'origine européenne s'identifient au russe; c'est le cas des Ukrainiens, des Allemands, des Biélorusses, des Arméniens, des Coréens, etc. Le russe est la langue des relations intercommunautaires au Kirghizistan. La majorité des russophones habitent les centres urbains, notamment Bichkek et Karakol, puis tout autour du lac Issyk-Koul. Plus de 30 00 Russes ont quitté le Kirghizistan depuis les années quatre-vingt-dix. La situation économique instable, les problèmes liés à l'emploi, les conflits militaires, l'éducation, l'avenir de leurs enfants, les caisses de retraite, la question linguistique et la gestion politique du pays poussent les Russes à immigrer dans d'autres pays. Pourtant, les Russes bénéficient d'avantages considérables dont des écoles, des médias, des tribunaux, etc., dans leur langue. Seule une faible minorité de Russes est bilingue (russe-kirghiz), mais environ 30 % des locuteurs du kirghiz parlent le russe comme langue seconde.

Les russophones de Kirghizie s'estiment particulièrement marginalisés. Sans être victimes de discrimination ouverte, ils disent souffrir de petites obstructions du seul fait qu'ils ne sont pas des Kirghiz. On parle en réalité de «discrimination de velours». Les Russes se croient relativement ignorés dans la société kirghize parce qu'ils occupent moins de postes dans l'administration locale, dans les affaires ou dans le secteur tertiaire. Le taux de chômage parmi les Russes est qualifié de catastrophique. De plus, la qualité du système d'éducation russe vit un certain déclin; il en est de même, d'après eux, dans les médias. Beaucoup de Russes regrettent le régime soviétique, alors que la langue russe était reconnue partout dans le pays, que les relations ethniques étaient harmonieuses et les conflits sévèrement réprimés. Il est vrai que le Russe moyen au Kirghizistan gagne environ un tiers de ce que touchent ses compatriotes en Russie, ce qui a sûrement représenté un fort stimulant pour l’émigration. Toutefois, à leur arrivée en Russie, les «Russes kirghizes» se sont retrouvés confrontés à une forte compétition dans la recherche d’un emploi, ainsi que des prix bien supérieurs à ceux pratiqués au Kirghizistan en ce qui concerne les biens, les services et le logement. Bien que beaucoup de Russes aient pu vendre leurs biens au Kirghizistan avant de partir, ils ont découvert avec surprise que leurs ressources financières s'avéraient insuffisantes lorsqu'ils s’installaient en Russie. Beaucoup ont commencé à retourner au Kirghizistan. Après quelques visites au Kirghizistan, les représentants de la Commission sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) ont déclaré qu'ils n'avaient trouvé aucune discrimination sérieuse à l'encontre des Russes.

- D'autres petites communautés linguistiques

Certaines petites communautés linguistiques méritent d'être signalées. La plupart des quelque 21 000 germanophones habitent la région de Tchoui, notamment dans le secteur d'Issyk-Ata. Depuis l'indépendance, au moins 50 000 Allemands ont quitté le Kirghizistan, car les conditions de vie leur apparaissent trop difficiles comparativement à l'Allemagne. Les raisons les plus courantes qui expliquent les départs massifs des germanophones sont la perte de leur identité nationale et de leur langue, le désir de se réunir avec des parents et maintenir des contacts avec leur pays d'origine, ainsi que la crainte des conflits inter-ethniques. On ne compte à peu près pas d'écoles de langue allemande, et généralement les enfants fréquentent les écoles russes. La plupart des germanophones ont l'intention de quitter définitivement le Kirghizistan.

La majorité des 42 000 Tadjiks vivent dans le sud du pays, notamment dans les régions d'Och (Kara-Su, Ala-Buki, Djail, Kara-Balta, Alamedin, Sokuluk, etc.) et de Batken (Kadamjay, Aydarken, Andarak et Korgoncha). Les enfants tadjiks étudient en russe ou fréquentent des écoles kirghizes ou ouzbeks. En général, les jeunes sont trilingues: ils parlent tadjik, russe et kirghiz. La sauvegarde de leur langue maternelle n'est pas une préoccupation constante. Le tadjik est une langue indo-iranienne, non une langue turque.

Les quelque 20 000 Coréens vivent dans la région de Tchoui dans des villes comme que Bichkek, Kara-Balta, Tokmok et Sokuluk. Les Coréens subissent depuis longtemps les effets de l'assimilation et beaucoup ne parlent presque jamais leur langue maternelle pour faire usage surtout du russe. De fait, les jeunes sont généralement russifiés, car les écoles sont normalement russes. Les autorités kirghizes n'oppriment pas les Coréens, mais ne les aident pas non plus. Le coréen fait partie de la famille coréenne.

Les 51 000 Dounganes habitent la région de Tchoui dans les villes d'Alexandrovka, Milyanfan, Ken-Bulun et Tokmok; ils sont appelés Hui ou Huizui en Chine. Beaucoup de Dounganes ont perdu leur langue, le doungane (une langue de la famille sino-tibétaine), parlée par quelque 37 000 locuteurs au Kirghizistan. Bien que personne n'opprime la communauté, les jeunes sont généralement très russifiés, même si les adultes essaient de maintenir la culture et la langue ancestrales. Le journal Khueymin bo (le journal des Dounganes) est publié environ une fois par mois dans tous les villages de Dounganes. Une fois par semaine, la radio doungane est diffusée sur un canal local. Beaucoup de Dounganes désirent partir pour la Russie.

Les petites communautés caucasiennes telles que les
Lesghiens, les Darguines, les Géorgiens et les Lacks se sont maintenues contre vents et marées, mais les langues caucasiennes sont en voie de disparition, toutes au profit du russe.

2.3 Les religions

De façon générale, la situation religieuse dans la République est caractérisée par l'apparition d'une société multiconfessionnelle et la création de communautés où les représentants des diverses appartenances ethniques admettent une croyance religieuse commune. Lors de la période soviétique, le christianisme (Église orthodoxe russe) et l'islam étaient les religions principales dans le pays. Les Russes étaient, la plupart du temps, orthodoxes, alors que les Kirghiz, les Ouzbeks et d'autres ethnies non slaves (turcophones), étaient en général des musulmans sunnites.

Aujourd'hui, sont apparues d'autres confessions telles que les protestants, les catholiques, les témoins de Jéhovah, les hari krishna, les bahaï, etc. Pour résumer la situation, on peut dire que les musulmans sunnites forment  environ 65 % de la population, contre 25 % pour les orthodoxes et 10 % pour les diverses autres confessions. Des comités de volontaires musulmans ont demandé aux autorités du pays d'interdire les activités des missionnaires étrangers qui propagent d'autres religions que l'islam: ils craignent que la situation dégénère en conflits interreligieux. La Loi sur la liberté de religion et les organisations religieuses consacre le droit constitutionnel à la liberté de religion, la protection des droits et intérêts de la personne indépendamment de l'appartenance à une religion, et à l'accès aux différentes formes d'éducation sans considération de religion.

3 Données historiques

C'est au IIe siècle avant notre ère que les chroniques chinoises mentionnèrent pour la première fois le nom des Kirghiz, un peuple mogoloïde. On croit que les ancêtres des Kirghiz actuels pourraient avoir été ou des Samoyèdes du Sud ou des Yeniseyan. Ces tribus de Sibérie seraient entrées en contact avec la culture turcique après avoir vaincu les Ouïgours au IXe siècle. Si les Kirghiz étaient issus des Samoyèdes de Sibérie, la langue kirghize aurait appartenu à la famille ouralienne; dans le cas des Yeniseyan, la langue kirghize serait aujourd'hui considérée comme un isolat parmi les langues paléo-sibériennes. Quoi qu'il en soit, ces deux groupes sont entrés en contact avec la culture turcique (les Turcs qarakhanides) autour du lac Issyk-Koul; ils ont subi l'influence d'une profonde turquification qui aurait duré deux siècles et aurait commencé au IXe siècle. Après la turquification, les populations entrèrent en contact avec l’islam par intermédiaire de la dynastie iranienne des Samanides, installés au Xe siècle en Transoxiane (l'actuel Ouzbékistan). Les Turcs islamisèrent les autres peuples soumis à leur domination, dont les Kirghiz et les Kazakhs qui partageaient des caractéristiques linguistiques et culturels très proches. Les Turcs qarakhanides musulmans dominèrent le plateau de l'Issyk-Koul jusqu'à leur défaite en 1130 face aux mongols bouddhistes des Qara-Khitaï, qui avaient été expulsés du nord de la Chine par les tribus djürchât venues de la région du fleuve Ussuri en Mandchourie. Les Qara-Khitaï se soumirent à Genghis Khan et le plateau de l'Issyk-Koul devint une partie du Mohgolistan Djagataï qui, ayant survécu à la venue de Tamerlan, est devenu l'hôte des Kirghiz-Kazakhs après leur sécession d'avec les sédentaires Ouzbeks. Autour de 1560, les tribus des Kirghiz-Kazakh s'installèrent dans la région de l'Issyk-Koul et devinrent les Kara-Kirghiz, les ancêtres des  Kirghiz d'aujourd'hui.

Aux environs du XVIe siècle, les Kirghiz émigrèrent vers l’ouest pour peupler l’actuel Kirghizistan. Conquise par les Mongols au XIIIe siècle et par les Djoungars à la fin du XVIIe siècle, la région passa sous le contrôle du khanat de Kokand au XIXe siècle.

3.1 La domination russe

La première pénétration russe a lieu en 1855 et, en 1870, les armées du tsar vainquirent le khan et rattachèrent la Kirghizie à l’Empire russe. Au cours de la période d'administration tsariste (1876-1917), la région fit partie de la province (kray) du Turkestan. La langue kazakhe et la langue kirghize ont toutes deux été appelées kirghiz, tout en distinguant lorsque c'était nécessaire le kara kirghiz (ou «kirghiz noir») que les Russes appelèrent «Kirghiz sauvages des montagnes» et le kirghiz kazakh. Bien que la langue kirghize compte plus d'éléments mongols et altaïques que le kazakh, les formes modernes des deux langues sont demeurées très semblables. Lors de la révolution d'Octobre (1917), les Kirghiz, à l'exemple des autres peuples d’Asie centrale, se révoltèrent contre le pouvoir russe. Mais la répression qui suivit poussa beaucoup de Kirghiz (mais aussi des Ouzbeks et des Ouïgours) à chercher refuge au-delà de la frontière chinoise.

En 1919, la Kirghizie, après une période de résistance contre les bolcheviks, fut rattachée à la République socialiste soviétique autonome du Turkestan comprenant par ailleurs des parties du Kazakhstan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan actuels, au sein de l'URSS. Jusqu'en 1923, la langue kirghize n'avait jamais été écrite; finalement, une écriture basée sur l'alphabet arabe fut adoptée par le Soviet suprême. En 1925, l’oblast (ou région) autonome des Kirghiz fut créé, séparant les Kirghiz des Kazakhs. En 1926, l’oblast devint une république autonome (RA), puis en 1936 la République socialiste soviétique kirghize, membre à part entière de l’URSS.

Entre-temps, soit en 1928, l'alphabet arabe servant à transcrire le kirghiz avait été remplacé par l'alphabet latin. Au cours de la même période, la Kirghizie connut des vagues de répression politique et culturelle très importantes ; les Russes s’y installèrent massivement et l’industrialisation se développa à grande échelle. Les relations avec le pouvoir central de Moscou demeurèrent tendues, les Kirghiz essayant sans cesse de préserver leur culture et leurs traditions.

Puis, dans les années quarante, Joseph Staline imposa l'alphabet cyrillique à la langue kirghize, ainsi d'ailleurs que, dans les autres républiques voisines, pour le kazakh, l'ouzbek, le turkmène, le tadjik, le gagaouze et le tatar. Durant plus de cinquante ans, l'alphabet cyrillique est resté l'écriture des Kirghiz. Les élites au pouvoir ainsi que la population furent scolarisées au moyen de cet alphabet, conjointement à un apprentissage intensif du russe. À cela s'ajoutèrent des campagnes antireligieuses (comprendre «anti-islamiques»), qui provoquèrent la destruction ou la fermeture de nombreux lieux saints.

Au début des années soixante, la politique officielle du Parti communiste du Kirghizistan s'est orientée vers une plus grande russification du kirghiz. C'est alors que le kirghiz fut retiré du programme d'études des écoles et de presque toutes les universités. À la fin des années quatre-vingt, il n'existait plus qu'une seule école kirghize dans la capitale avec comme résultat que non seulement les Russes et les autres communautés ethniques ignoraient la langue, mais même les Kirghiz avaient perdu contact avec leur langue. Le russe était devenu totalement dominant dans toutes les sphères de la vie sociale, des affaires de l'État et jusqu'à la recherche universitaire. Le kirghiz resta la langue des autochtones habitant les zones rurales, surtout dans le Sud, le Nord étant massivement russifié.

Cette situation catastrophique pour la langue kirghize donna naissance à une nouvelle élite intellectuelle kirghize qui prônait la revalorisation de la culture et de la langue kirghize.  Le 23 septembre 1989, soit vers la fin de la perestroïka, la Loi sur la langue officielle de la RSS de Kirghizie fut adoptée par le Parlement kirghiz, malgré l'opposition des députés russophones. La loi comptait huit chapitres et 40 articles. Elle commençait par un préambule célébrant la valeur historique de la langue kirghize en tant l'une des langues turques les plus anciennes et condamnant la politique officielle des deux décennies précédentes qui avaient réduit l'usage du kirghiz; la loi reconnaissait qu'il était urgent de prendre des mesures spéciales afin de redresser la situation. 

La Loi sur la langue officielle proclamait que le kirghiz était la langue officielle de l'État et que le russe était relégué au statut de «langue des communications interethniques». Beaucoup de Russes furent irrités par l'article 8, qui exigeait que tous les fonctionnaires et les professionnels apprennent suffisamment le kirghiz pour communiquer avec leurs employés ou leurs clients dans la langue officielle. Les russophones ont craint que leur incapacité à parler kirghiz les entraîne dans des perspectives éducatives et économiques plus réduites. Comme on pouvait s'y attendre, les Kirghiz démontrèrent peu de sympathie à cet égard, car durant cinquante ans ils avaient été forcés d'apprendre le russe dans des circonstances similaires. En 1991, la fin du communisme en URSS permit l’indépendance de la République sous le nom de République kirghize, qui adhéra aux Nations unies en 1992.

3.2 L'indépendance du Kirghizistan et la question linguistique


Askar Akaïev

Sous la présidence d'Askar Akaïev (ancien président de l'Académie des sciences de Kirghizie), le Kirghizistan connut une période de sévère récession économique (croissance négative et inflation galopante). Dans les années qui suivirent l'indépendance, la question linguistique est devenue de plus en plus un objet de controverse au Kirghizistan. Même si la Kirghizie avait été l'un des pays les plus russifiés, les nouvelles autorités n’ont pas cherché à se débarrasser systématiquement de toute la terminologie russe; par exemple, le russe demeura encore très pratiqué dans tout le Nord, les rues ne furent pas systématiquement rebaptisées et les monuments à Lénine n'ont pas été démantelés. S'il est vrai qu'un changement d'alphabet (du cyrillique au latin) a été discuté, la question a semblé moins susciter les passions que dans les autres anciennes républiques soviétiques de l'Asie centrale, car le problème est resté longtemps en suspens. Toutefois, le gouvernement Akaïev poursuivit une politique linguistique qui consistait à imposer le kirghiz comme seule langue officielle, forçant ainsi les populations européennes (slaves) à employer cette langue dans la plupart des situations publiques. La pression fut suffisamment forte pour qu'un membre russophone du personnel du président Akaïev crée, en 1992, un scandale public en menaçant de démissionner de ses fonctions en raison de la kirghizisation jugée trop brutale.

La nouvelle Constitution de la république du Kirghizistan, adoptée en mai 1993, proclamait que le kirghiz était la langue officielle de la République. Elle prévoyait aussi que le russe bénéficiait du statut de «langue des communications interethniques» et garantissait aussi aux individus et aux communautés nationales la protection dans le choix de leur langue. Néanmoins, après la promulgation de cette législation linguistique, le Kirghizistan dut faire face à l'immigration des Russes ainsi qu'à ceux qui étaient associés à la langue russe, notamment les Ukrainiens, les Allemands, les Biélorusses, les Arméniens, les Tatars, les Dounganes, les Coréens, etc. Selon l'Agence de statistique nationale, près de 600 000 personnes auraient quitté le pays lors de la période s'étendant de 1989 à 1996. L'émigration massive de locuteurs du russe a changé sensiblement la composition ethnique du Kirghizistan. Alors que les Russes constituaient 21,5 % de la population (avec 916 558 personnes) en 1989, leur proportion baissait à 15,7 % (soit à 707 750 personnes) en 1996. Au cours de la même période, les Ukrainiens sont passés de 108 000 (2,5 % de la population totale) à 75 700 (1,7 %). Les Biélorusses et les Allemands ont connu des baisses similaires. Évidemment, cette fuite des Européens instruits ou spécialisés a causé un très mauvais effet sur l'économie nationale, surtout dans les secteurs de la construction, la mécanique, l'électronique, la défense et les secteurs en croissance. Parmi les raisons ayant causé ces départs, la question linguistique fut l'une des plus fréquemment mentionnées. Le nouveau contexte sociopolitique apparu après l'indépendance se révélait moins avantageux pour les russophones qui avaient perdu ainsi leur statut privilégié dans la société.

Par la suite, le gouvernement du président Akaïev décida d'adopter des mesures extraordinaires afin de rectifier la situation. En juin 1994, le président du Kirghizistan fit adopter le décret no 120 «portant sur les mesures ayant trait à la réglementation sur l'immigration dans la République kirghize». Le décret prévoyait des garanties supplémentaires pour les russophones. Ainsi, selon ce décret, le russe bénéficie du statut de langue officielle dans les districts où la majorité de la population parlait le russe, ainsi que dans les domaines où l'usage du russe paraissait «inévitable» (services médicaux, sciences et techniques). Le décret 120 obligea le gouvernement à revoir sa politique de recrutement du personnel en reconsidérant le rôle de la langue kirghize dans l'Administration publique. Le président Akaïev fut sévèrement critiqué pour son attitude conciliante à l'égard des russophones, mais il justifia ses  décisions par des motifs purement économiques. De plus, il existe toujours des Russes à des postes en vue dans des secteurs tant administratifs qu'industriels, et ces individus exerceraient une «pression significative» sur le gouvernement. Malheureusement, tout préoccupé par la question linguistique à propos du russe, le Parlement a suspendu l'étude d'un projet de loi relatif à la protection des droits des minorités nationales.

En conséquence, dans les années 1996 et 1997, le niveau d'émigration des locuteurs russes a considérablement diminué. Le russe fut de nouveau représenté dans tous les secteurs de la société kirghize et de la fonction publique. Afin de promouvoir le développement des groupes slaves et sauvegarder leur culture, leur langue et leurs traditions, une université russo-kirghize (slave) a été fondée. Parallèlement, les russophones demeurés au pays ont tenté de s'adapter à la nouvelle réalité en apprenant, du mieux qu'ils pouvaient, la langue kirghize et en participant plus activement à la vie sociale et politique. Pendant ce temps, un groupe de parlementaires s'est adressé à la Cour constitutionnelle pour demander un avis portant sur une modification de la Constitution, à savoir l'article 5 qui proclame le kirghiz comme langue officielle. Le texte proposé permettrait d'employer le russe au même titre que la langue officielle, ce qui signifierait que le russe acquerrait en pratique le même statut que le kirghiz. La Cour constitutionnelle a appuyé la proposition, mais le Parlement n'a pas adopté la modification constitutionnelle, jugeant que la question était trop controversée. ll a plutôt été décidé que l'adoption d'une telle mesure remettrait la situation de 1989 lorsque le programme de revitalisation de la langue kirghize a commencé. Néanmoins, la question avait été lancée et avait obtenu de forts appuis dans la société.

En janvier 1998, le président de la République s'est rendu compte que le programme national sur le développement de la langue kirghize en tant que langue officielle avait besoin d'appuis supplémentaires. Le président adopta le décret 21 portant sur le développement de la langue officielle de la République kirghize. Le décret présentait une nouvelle politique de développement de la langue officielle avec la création d'une agence spéciale pour sa mise en oeuvre: la Commission nationale sur la langue officielle, qui demeurait sous la responsabilité directe du président de la République. Le décret créait aussi le Fonds pour le développement de la langue officielle, ce qui obligeait le gouvernement à prévoir un budget.

Mais le président Askar Akaïev dut apprendre à composer avec un parlement dominé par l’opposition communiste, arrivée en tête des élections législatives lors du scrutin de février 2000. Cette opposition était davantage pro-russe. La même année, le principal opposant au président Akaïev, l'ancien maire de Bichkek (Félix Kulov) fut contraint de se retirer de la course à la présidence, car il ne satisfaisait pas à l'exigence de la Constitution de parler suffisamment le kirghiz. En décembre 2001, le Parlement kirghiz a désigné le russe comme langue officielle au même titre que le kirghiz, mais le président n'a jamais signé le projet de loi. C’est dans un contexte controversé qu’en février 2003 les Kirghiz ont été appelés aux urnes pour se prononcer sur le projet d'une nouvelle constitution et sur la prorogation du mandat du président Akaïev au delà de 2005, date à laquelle il devait prendre fin. La nouvelle Constitution fut adoptée et l'article 5 portant sur le kirghiz comme langue officielle fut modifié. Alors que le paragraphe 1 proclamait que «la langue kirghize est la langue officielle», le paragraphe 2 ajoutait, avec une certaine nuance, que «la langue russe est employée dans la République kirghize comme une langue officielle». En ce sens, ces modifications respectaient les recommandations de l'Assemblée constitutionnelle ainsi que le Décret du président de la République du 17 octobre 2002. Cependant, les États-Unis ont estimé que la nouvelle Constitution n’était pas conforme aux standards internationaux. Selon les Nations unies, les règles énoncées dans la Constitution sont conformes aux dispositions de la Déclaration universelle des droits de l'homme, de même qu'au dispositions des pactes et instruments internationaux similaires.

À la fin du mois de novembre 2003, le président Akaïev  a présenté un nouveau projet de loi linguistique dont les 38 articles obligeaient les fonctionnaires à connaître le kirghiz, alors qu'au moins un tiers des organes de presse et des annonceurs serait tenu d'utiliser cette langue. Par ailleurs, le projet de loi renforçait l'usage du kirghiz dans l'enseignement et proposait une transition progressive de l'alphabet cyrillique vers l'alphabet latin ainsi que la création d'une Commission nationale sur la langue kirghize chargée de surveiller toutes ces réformes. Le chef de l'opposition (Bektur Asanov) a plutôt présenté un contre-projet de loi suggérant une promotion plus lente du kirghiz pour encourager ceux qui ne le parlent pas à l'apprendre. Pour l'opposition, le projet de loi du président introduirait une discrimination contre les non-kirghizophones en leur interdisant l'accès à la fonction publique, l'une des rares sources d'emploi au Kirghizistan. La bagarre linguistique continua jusqu'à ce que la commission parlementaire chargée de la question retienne les éléments principaux de la proposition présidentielle. Après qu'Asanov eût retiré sa proposition de loi, la commission parlementaire chargée de la question a retenu les aspects principaux de la proposition Akaïev. Finalement, le 5 février 2004, le président Askar Akaïev consentit à ce que le russe devienne une langue officielle au même titre que le kirghiz. Approuvée le 12 février 2004 par le Parlement, la Loi sur l'usage de la langue officielle semble surtout pour le président «un moyen de renforcer la cohésion du pays et de rassurer la communauté russophone». En mars, le Parlement attendait toujours que le président signe la nouvelle loi qui autorisait des non-kirghizophones à occuper certains postes dans la fonction publique. 

D'après certains observateurs, ce changement d'attitude est justifiée pour des motifs avant tout économiques, puis politiques. Les bouleversements de l’économie — notamment les privatisations et la hausse des prix des produits de consommation courante — ont déclenché des manifestations de mécontentement à l'égard du président Akaïev qui en est venu à exercer un pouvoir de plus en plus despotique. Les mesures adoptées à l'égard de la langue russe permettraient surtout de contenter les investisseurs russes et de juguler la fuite des russophones hors de Kirghizie. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la question linguistique est restée au Kirghizistan un objet de grande controverse et que la bagarre n'est certainement pas terminée.

4 La politique linguistique sous le régime soviétique

Sous le régime soviétique, le russe était la langue officielle la langue officielle de l'Union, alors que chacune des langues dites «titulaires» l'était dans chacune des républiques. Même si le russe n'a jamais été déclaré formellement langue officielle, ni par l'Union ni par aucune république, pas même pas en Russie (1978), il a toujours joui dans les faits du statut de langue officielle jusqu'en 1991.

4.1    L'égalité des langues titulaires et du russe

Quand on lit la Constitution du 20 avril 1978 du Kirghizistan, on constate que l'accent était mis sur l'égalité de toutes les langues de l'ex-URSS. En réalité, la politique linguistique du Kirghizistan soviétique était tout axée sur l’égalité des droits linguistiques de tous les citoyens, surtout ceux des russophones, et sur le développement harmonieux de toutes les nations et ethnies de l’URSS. C'était une façon de banaliser toutes les langues nationales (ou tutélaires) et d'accorder un statut privilégié au russe. C’est ainsi qu’on pouvait lire aux articles 32 et 34:

Article 32

1) Les citoyens de la République socialiste soviétique (RSS) de Kirghizie sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.

2) L'égalité en droit des citoyens de la RSS de Kirghizie est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

1) Les citoyens de la RSS de Kirghizie de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.

2) L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.

3) Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Cela dit, le kirghiz, pas plus que le russe, ne bénéficiait du statut de langue officielle. Cette absence de statut pour le russe n'empêchait pas les russophones de jouir de tous les droits et privilèges de la langue officielle de l'Union. À cette époque bénie, la vie était facile pour les russophones vivant dans les républiques de l'Union, au Kirghizistan comme ailleurs. En effet, ces derniers bénéficiaient de tous les avantages d’une majorité fonctionnelle qui n’avait pas besoin d’être bilingue; ils détenaient les clés de la domination économique, sociale, culturelle, etc. Mais les temps ont changé pour la minorité dominante!

4.2 L'éducation et la justice

En éducation, les Russes pouvaient exiger que leurs enfants reçoivent leur instruction uniquement en langue russe (art. 43 de la Constitution de 1978):

Article 43

1) Les citoyens de la RSS de Kirghizie ont droit à l'instruction.

2) Ce droit est garanti par la gratuité de tous les types de formation, par la réalisation de l'enseignement secondaire obligatoire universel de la jeunesse, par le vaste développement de l'enseignement secondaire spécialisé, de l'enseignement professionnel et technique et de l'enseignement supérieur sur la base du rapport de l'enseignement avec la vie et avec la production; par le développement des cours par correspondance et des cours du soir; par l'octroi de bourses du gouvernement et d'avantages aux élèves et aux étudiants; par la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle; par la création de conditions pour l'autodidaxie.

 En matière de justice, il en était ainsi dans la procédure judiciaire (art. 158): 

Article 158

1) La procédure judiciaire dans la RSS de Kirghizie est conduite dans la langue kirghize ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée.

2) Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

Malgré tout, les Kirghiz n'ont pas toujours fréquenté les écoles russes, notamment dans le Sud. Ces dernières étaient, dans les faits, réservées aux Russes et à la plupart des minorités nationales telles que les Ouzbeks, les Kazakhs, les Ukrainiens, Ouïgours, les Tadjiks, les Tatars, etc. Par contre, dans la capitale et en général dans le Nord, beaucoup de Kirghiz fréquentèrent les écoles russes; la capitale était particulièrement russifiée. Le russe était la langue des communications interethniques. C'est pourquoi cette langue avait un prestige supérieur au kirghiz. Beaucoup de fonctionnaires non kirghizophones avaient de la difficulté, dans les centres urbains, à s'exprimer en une autre langue que le russe. Ajoutons aussi que le kirghiz était relégué au second plan comme langue de travail, sauf dans les régions rurales, particulièrement dans le Sud. On comprendra que, dans ces conditions, les milieux nationalistes aient trouvé un terrain propice à leurs revendications, bien que la russification n'ait jamais été aussi avancée que, par exemple, en Biélorussie.

La situation changea vers la fin du régime soviétique, notamment avec l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir et la perestroïka, puis la chute du mur de Berlin, l'effondrement des régimes communistes, la fin du monopole politique des partis communistes, etc. 

4 La politique linguistique actuelle

Le gouvernement kirghiz a adopté une politique linguistique à trois volets: l'une concerne la langue kirghize, l'autre le russe et le troisième les langues des minorités nationales. Le premier volet porte sur la kirghizisation dont l'objectif principal était de contrer les effets de la russification du régime soviétique. Le paragraphe 1 de l'article 5 de la Constitution du 5 mai 1993 proclame que le kirghiz est la langue officielle du Kirghizistan. En même temps, le paragraphe 2 garantit l'égalité des droits et des libertés de tous les citoyens, ainsi que le fonctionnement de la langue russe (volet 2) et de toute autre langue (volet 3) employée par la population, alors que le paragraphe 3 interdit en quelque sorte la discrimination basée sur l'ignorance ou la méconnaissance de la langue officielle:

Article 5

1) La langue officielle de la République kirghize est le kirghiz.

2) La République kirghize garantit la conservation, le développement égal et libre, ainsi que le fonctionnement de la langue russe et de toute autre langue employée par la population de la République.

3) Les violations sur les droits et libertés des citoyens basées sur l'ignorance ou la méconnaissance de la langue officielle sont interdites.

Puis l'article 15 traite spécifiquement de la non-discrimination à l'égard des autres langues:

Article 15

[...]

3) Dans la République kirghize, tous sont égaux devant la loi et le tribunal. Nul ne sera soumis à un type de discrimination, de violation de ses droits et libertés pour des raisons d'origine ethnique, de sexe, de race, de nationalité, de langue, de religion, de convictions politiques et religieuses, aussi bien que dans d'autres conditions et circonstances de nature privée ou sociale.

[...]

5) Dans la République kirghize, l'État encouragera les coutumes et les traditions qui ne violent pas la Constitution, ainsi que les droits de l'homme et les libertés.

Cependant, il ne faut pas oublier que la Constitution a subi des modifications à la suite du référendum de 2003. L'article 5 se lit désormais comme suit, avec quatre paragraphe au lieu de trois:

Article 5 (1993)

1) La langue officielle de la République kirghize est le kirghiz.

2) La République kirghize garantit la conservation, le développement égal et libre, ainsi que le fonctionnement de la langue russe et de toute autre langue employée par la population de la République.

3) Les violations sur les droits et libertés des citoyens basées sur l'ignorance ou la méconnaissance de la langue officielle sont interdites.

Article 5 (2003)

1) La langue kirghize est la langue officielle de la République kirghize.

2) La langue russe sera employée dans la République kirghize comme une langue officielle.

3) La République kirghize garantira aux représentants de toutes les nationalités constituant les citoyens du Kirghizstan qu'ils peuvent jouir du droit de préserver leur langue maternelle, et l'État fournira les conditions [favorables] pour l'étude et le développement de celles-ci.

4) Les droits et les libertés des citoyens ne seront pas limités en raison de l'ignorance des langues de l'État ou de la langue officielle.

Il faut comprendre que le Kirghizistan compte maintenant deux langues officielles: le kirghiz, qui demeure la langue officielle de droit, et le russe qui peut être employé «comme une langue officielle»; on constate facilement que le second paragraphe du texte de 2003 accorde plus de droits au russe que celui de 1993. En russe, on fait la distinction entre язык положения («langue d'État») et язык официальныйа («langue officielle»), pas en français. De plus, le troisième paragraphe de la modification de 2003 va beaucoup plus loin en garantissant «aux représentants de toutes les nationalités constituant les citoyens du Kirghizstan qu'ils peuvent jouir du droit de préserver leur langue maternelle», et que «l'État fournira les conditions [favorables] pour l'étude et le développement de celles-ci».  Enfin, le quatrième paragraphe n'oblige aucunement un citoyen à connaître le kirghiz: «Les droits et les libertés des citoyens ne seront pas limités en raison de l'ignorance des langues de l'État ou de la langue officielle.»

La politique linguistique du Kirghizistan est également définie dans la Loi sur la langue officielle adoptée en septembre 1989, laquelle compte huit chapitres et 40 articles. Elle commence par un préambule célébrant la valeur historique de langue kirghize comme l'une des langues turques les plus anciennes et condamne la politique officielle des deux décennies précédentes qui avaient réduit son usage et reconnaissait l'urgence de mesures spéciales assurant la protection du kirghiz. L'article proclame que «le kirghiz est la langue officielle de la République socialiste soviétique de Kirghizie». Le chapitre I considère la langue nationale comme un symbole de la souveraineté de l'État et de la nation. On accorde au russe le statut de «langue des communications interethniques». Le chapitre II établit les principes de la politique officielle de l'État dans le domaine linguistique en déclarant que chaque citoyen a le droit de choisir librement sa langue et que les participants des réunions et assemblées peuvent choisir le russe ou une autre langue moyennant des dispositions concernant la traduction dans les langues kirghiz et russe. Les chapitres suivants réglementent le fonctionnement de la langue officielle dans l'Administration de l'État, les entreprises, organisations et établissements en général, ainsi que dans les domaines de l'éducation, de la science et de la culture, dans l'administration de la justice et l'enregistrement d statut civil, la correspondance officielle, la publicité et les noms de lieu. Dans tous les cas, l'usage de la langue russe est admis à côté de la langue officielle, sans discrimination. Le dernier chapitre est consacré aux dispositions traitant de la protection de langue officielle et de toutes les autres langues parlées au Kirghizistan. 

La loi est complétée par une résolution portant sur l'entrée en vigueur de la Loi sur la langue de la RSS de Kirghizie. La résolution prévoit la procédure d'entrée en vigueur de la loi et fixe des délais particuliers à l'égard de la politique sur la langue officielle. De 1989 à 1998, ce fut la période transitoire, alors que le russe et d'autres langues pouvaient être employées en même temps que la langue officielle; puis, jusqu'au 1er janvier 2001, ce fut la mise en vigueur complète de la loi sur la langue officielle concernant l'usage du kirghiz dans la vie publique. De plus, le Conseil des ministres fut obligé d'allouer des fonds spéciaux pour les dispositions prévues par la politique linguistique, de créer des conditions pour l'apprentissage de la langue officielle et de publier les documents dans cette langue.

Le décret no 21 portant sur le développement de la langue officielle de la République kirghize (janvier 1998) présente une nouvelle oritentation sur le développement de la langue officielle avec la création d'une agence spéciale pour sa mise en oeuvre: la Commission nationale sur la langue officielle, qui demeurait sous la responsabilité directe du président de la République. Le décret créait aussi le Fonds pour le développement de la langue officielle, ce qui obligeait le gouvernement à prévoir un budget.

Le décret 21 compte trois annexes. L'annexe 1 (Politique pour le développement de la langue officielle de la République kirghize) présente un nouveau concept, qui inclut des stratégies particulières et des priorités pour le développement de la langue officielle. Les priorités fixent les conditions nécessaires à mettre en oeuvre la stratégie pour l'amélioration de la législation et l'entrée de programmes spéciaux pour améliorer la qualité d'apprentissage de la langue officielle, l'appui en matière de radiodiffusion publique, de publications dans la langue officielle et de valorisation de la langue officielle. Il est prévu des conditions particulières pour l'étude de langue par la population en général avec une attention particulière pour les jeunes.

L'annexe 2 au décret 21 (Règlements sur la Commission nationale de la langue officielle sous la responsabilité de la République kirghize) prévoit la structure ainsi que les pouvoirs, tâches et fonctions de la Commission nationale. L'annexe 3 (Composition de la Commission nationale de la langue officielle) précise la composition des membres (au nombre de 21) de la Commission nationale.

Finalement, le 5 février 2004, un projet de loi de quelque 38 articles servant à promouvoir la langue kirghize fut présenté au Parlement. Le projet de loi propose d'augmenter les exigences concernant certaines fonctions de l'État, telles que les hauts fonctionnaires, le président de la République, le premier ministre, les présidents de la Cour suprême et de la Cour constitutionnelle, aussi bien que le président du Parlement. Ces postes exigent la connaissance du kirghiz. D'autres dispositions énoncent que le kirghiz devra être employée dans tous les documents officiels, avec la traduction en russe la «seconde langue officielle». La loi exigerait aussi que la langue kirghize soit employée dans au moins le tiers de tous les médias et que la publicité écrite ou audiovisuelle soit en kirghiz, et que son usage soit renforcé dans l'éducation. Le projet de loi propose également une transition graduelle pour passer de l'alphabet cyrillique à l'alphabet latin. Le budget prévu est de 20 000 $ US, lequel est destiné à soutenir la langue officielle en 2004. Le 12 février 2004, l'Assemblée législative a finalement adopté la Loi sur l'usage de la langue officielle (dont nous n'avons malheureusement pas encore la transcription). En attendant, il faut se contenter de la Loi sur la langue de 1989.

Des membres du Parlement et de certaines organisations non gouvernementales ont fait valoir que la nouvelle loi pourrait mener à la discrimination des locuteurs russophones du pays, comme d'ailleurs les membres des autres communautés ethniques. Certains observateurs s'inquiètent, car ils craignent que les autorités se servent de la nouvelle loi pour éliminer les rivaux politiques du président Akaïev. D'autres croient que la loi permettra aux habitants du Sud d'évincer graduellement ceux du Nord de l'arène politique et qu'ils pourront réaliser des gains politiques significatifs. Pour les russophones, la loi adoptée par le Parlement irait à l'encontre de la Constitution du fait que nul ne peut être discriminé parce qu'il ne connaît pas la langue kirghize; la nouvelle loi violerait les droits de la communauté de langue russe. De plus, le législateur a prévu que les langues de tous les groupes ethniques du Kirghizstan seront protégées et que des conditions favorables pour leur développement seront créées. Autrement dit, la reconnaissance d'une société multiethnique dans le pays a été clairement exposée et le principe est maintenu, mais il subsiste certaines contradictions entre la Constitution et la nouvelle législation.

Pour sa part, le président Akaïev souligne que l'État doit promouvoir le kirghiz tout en soutenant aussi le russe, la «seconde langue officielle». Le président désire sans doute améliorer ses relations avec la Russie, car le Kirghizstan a besoin de l'appui économique de ce pays et maintenir ainsi de bons liens au chapitre de la sécurité régionale et de la défense. En même temps, Akaïev souligne que les représentants de toutes les communautés ethniques vivant au Kirghizstan doivent avoir le droit de communiquer et étudier leur propre langue maternelle. Bref, le débat est loin d'être terminé, et la question linguistique risque de préoccuper encore longtemps les citoyens du Kirghizistan.

5.1 Les langues de la législation

Étant donné que le russe possède pratiquement le même statut que le kirghiz, les deux langues peuvent être employées au Parlement, tant dans les débats que dans les textes de loi. Les lois sont rédigées en kirghiz et traduites en russe. Les deux versions ont une égale valeur juridique, mais le texte kirghiz a priorité en cas de conflit d'interprétation. Les députés, dont un sur six appartient à une minorité ethnique, ont le droit de s'exprimer dans leur propre langue, même si aucun service de traduction n'est offert, sauf pour le russe et le kirghiz.

Le président du pays doit connaître suffisamment le kirghiz pour exercer ses fonctions. Voici à ce sujet l'article 43 de la Constitution:

Article 43

1) Le président de la République kirghize sera élu pour un mandat de cinq ans.

2) La même personne ne sera pas élue président pour plus de deux mandats consécutifs.

3) Tout citoyen de la République kirghize peut être élu président de la République s'il n'est pas plus âgé de 35 ans d'âge et pas plus vieux que 65 ans, possède la connaissance de la langue officielle et a été résident de la République pour plus de 15 ans avant la nomination de sa candidature au bureau présidentiel.

Ainsi, un russophone unilingue (ou un non-kirghizophone) n'est pas éligible à la présidence de la République. De plus, l'article 61 du Code électoral du Kirghizistan déclare que tout candidat à la législature doit démontrer sa «capacité de lire, écrire, exprimer des opinions et de faire en public des discours dans la langue officielle». Cette disposition semble contredire la Constitution qui interdit (article 5.3) la discrimination basée sur le manque de connaissance de la langue officielle.

5.2 Les langues de la justice

En matière de justice, le kirghiz et le russe sont admis partout, car les tribunaux sont tenus d'être bilingues selon la Loi sur la langue:

Article 26

1) Les tribunaux effectuent leur travail dans la langue officielle ou dans la langue parlée par la majorité de la population dans une localité donnée.

2) Il est garanti aux parties intéressées peu familières avec la langue dans laquelle se déroule la procédure judiciaire la possibilité d'employer leur langue maternelle et de recourir aux services d'un traducteur en fonction de la manière fixée par le Code de procédure judiciaire de la RSS de Kirghizie.

Article 27

Les organismes d'arbitrage des autorités de la RSS de Kirghizie conduisent leurs activités dans la langue officielle et en russe.

Article 28

La certification et l'enregistrement des documents officiels sont émis dans la langue officielle et en russe.

Dans certaines régions du Sud, l'ouzbek et le tadjik sont également admis dans les tribunaux. S'il est théoriquement possible d'utiliser d'autres langues, seuls le kirghiz, le russe, l'ouzbek et le tadjik sont, dans les faits, utilisés, et pas partout pour les deux dernières langues. Dans les cas de force majeure, on peut recourir gratuitement aux soin d'un interprète, mais le juge doit rendre sa sentence en kirghiz ou en russe. La plupart des membres des minorités nationales utilisent le russe.

5.3 Les langues dans l'Administration

La Loi sur la langue de 1989 prescrit des mesures très claires dans l'emploi des langues au sein de l'Administration de l'État. Bien que le kirghiz soit la langue officielle, le russe a les mêmes prérogatives en matière d'emploi. Bref, l'Administration est résolument bilingue:

Article 11

La langue officielle est la langue de travail des organismes des autorités de l'État de l'Administration de la RSS de Kirghizie. Elle est employée dans les affaires, les réunions et les conférences de travail, en addition avec une traduction dans la langue russe pour l'avantage de ceux qui ne parlent pas la langue officielle.

Article 12

Les décisions des organisme des autorités de l'État et de l'Administration sont adoptées dans la langue officielle et publiées dans les deux langues, la langue officielle et le russe.

Article 14

Les organismes des autorités de l'État et de l'Administration de la RSS de Kirghizie et ses fonctionnaires s'adressent aux citoyens dans la langue officielle ou en russe, et répondent dans l'une ou l'autre de ces langues à leurs lettres, demandes et  plaintes.

Article 15

Les organismes des autorités de l'État et de l'Administration publient les documents à l'intention des citoyens dans la langue officielle et en russe.

Plus précisément, il est théoriquement impossible à un unilingue de poser sa candidature à un poste dans l'administration du pays. Néanmoins, beaucoup de russophones et de kirghizophones unilingues ont conservé leur poste en raison de leurs droits acquis.

L'article 16 de la Loi sur la langue de 1989 prescrit que, dans les zones concentrées d'établissement des groupes nationaux (Ouzbeks, Tadjiks, Allemands, Dounganes, Ouïgours et autres), les membres des minorités nationales ont le droit d'employer leur langue maternelle à côté de la langue officielle:

Article 16

Les organismes des autorités de l'État et de l'Administration dans les zones concentrées d'établissement des groupes nationaux (Ouzbeks, Tadjiks, Allemands, Dounganes, Ouïgours et autres) ont le droit d'employer leur langue maternelle à côté de la langue officielle. Les traductions doivent être prévues à l'intention de ceux qui ne parlent pas la langue en question.

Ces dispositions sont conformes aux articles 6 et 7 de la Loi sur la langue qui autorisent les citoyens à choisir la langue de communication dans leurs relations avec l'État:

Article 6

Dans la RSS de Kirghizie, tout citoyen a le droit de choisir librement sa langue de communication.

Article 7

Les citoyens de la RSS de Kirghizie ont le droit de communiquer avec les organismes de l'État, les organisations, les établissements et les entreprises dans la langue officielle et en d'autres langues en usage dans la République.

Dans les services auprès des citoyens, l'Administration offre ses services en kirghiz et en russe dans tout le pays, surtout dans le Nord où le russe demeure omniprésent; dans les documents écrits, il arrive même que des textes administratifs paraissent uniquement en russe. Dans le Sud, il est possible de recevoir certains services en ouzbek ou en tadjik. Partout au pays, il est relativement rare de pouvoir offrir des services en d'autres langues, notamment en allemand, en doungane, en ouïgour, etc.

Cela dit, le russe est privilégié dans les relations internationales (Loi sur la langue): 

Article 13

1) Les organismes des autorités de l'État et de l'Administration de la RSS de Kirghizie emploient la langue russe quand ils traitent avec les organismes des autorités et de l'Administration de toute l'Union.

2) Avec les organismes étatiques des républiques de l'Union, ils emploient la langue officielle et la langue langue. Quand ils traitent avec des États étrangers, ils emploient la langue officielle et la langue russe, puisque cette dernière est une langue de communication internationale.

En ce qui a trait à la toponymie et aux raisons sociales, des dispositions sont prévues à cet effet (art. 29 de la Loi sur la langue):

Article 29

Dans la RSS de Kirghizie, toute ville, tout village, toute rue, toute place et autres lieux géographiques d'ordre administratif et territorial doivent avoir une dénomination simple, conformément à la tradition historique et aux normes de la langue kirghize. Les noms des entreprises, établissements et organismes doivent être rédigés à la fois dans la langue officielle et en russe.

5.4 Les langues dans l'éducation

La Loi sur l'éducation consacre le droit constitutionnel des enfants à l'éducation, indépendamment de toute considération de fortune, de situation sociale, de nationalité, de langue ou de religion; elle garantit la gratuité de l'enseignement primaire, secondaire et professionnel, ainsi que la gratuité de l'enseignement universitaire (avec admission sur concours). La principale langue d'enseignement est en principe la langue officielle, le kirghiz, à l'exclusion du secteur universitaire. La Loi sur la langue officielle garantit aux enfants issus des minorités ethniques et linguistiques le droit de recevoir leur éducation et d'être informés dans leur langue maternelle. L'article 21 de la Loi sur la langue énonce ce qui suit:

Article 21

1) La langue officielle est la langue principale de communication et d'étude dans le système d'éducation public de la RSS de Kirghizie, dans les établissements préscolaires, collèges d'enseignement général, écoles professionnelles et techniques ainsi que dans les établissements d'enseignement supérieur. En même temps, il est garanti aux citoyens la liberté de choisir dans quelle la langue ils désirent étudier.

2) Dans les établissements préscolaires, collèges d'enseignement général, écoles professionnelles et techniques ainsi que dans les établissements d'enseignement supérieur où le russe ou d'autres langues sont des langues d'enseignement, l'enseignement et l'étude de la langue officielle sont obligatoires. Un examen dans la langue officielle est exigé des étudiants détenant un diplôme.

3) Dans les établissements préscolaires, collèges d'enseignement général, écoles professionnelles et techniques ainsi que dans les établissements d'enseignement supérieur où l'instruction est dispensée dans la langue officielle, l'enseignement et l'étude du russe, en tant que langue des communications internationales des peuples de l'URSS, sont obligatoires. Un examen en langue russe est exigé des étudiants détenant un diplôme.

En vertu de la Loi sur la langue officielle, les enfants appartenant à une minorité ont le droit de recevoir leur éducation et de l'information dans leur langue maternelle, ainsi que des manuels, et sont libres de bénéficier de leur culture nationale. Le gouvernement de la République kirghize a adopté un certain nombre de décisions garantissant le droit de chacun à préserver et développer sa culture, de choisir et d'utiliser sa langue, d'étudier dans cette langue et de préserver ses coutumes nationales. Une association publique, l'Assemblée du peuple du Kirghizistan, a été constituée avec pour objectif de sauvegarder et promouvoir les intérêts des minorités nationales. Ainsi, les minorités ethniques disposent d'organismes puissants d'expression qui s'appellent les kouroultaï («rassemblements»); elles peuvent attirer l'attention du gouvernement sur les moyens d'améliorer leur situation dans le pays.

Dans le tableau qui suit, on comptait en 1998 quelque 1259 écoles dont la langue d'enseignement est le kirghiz (65,7 %), 133 le russe (6,9 %), 138 l'ouzbek (7,2 %) et 2 le tadjik (0,1 %), mais 385 (ou 20,1 %) écoles linguistiques mixtes (la quasi-totalité en kirghiz et en russe):

Année

Nombre des écoles

Par langue

kirghiz

russe

ouzbek

tadjik

mixte

écoles

%

écoles

%

écoles

%

écoles

%

écoles

%

1991

1764

1121

63,5

187

10,6

116

6,6

2

0,1

338

19,2

1992

1796

1122

62,5

143

8,0

120

6,7

2

0,1

404

22,8

1993

1832

1171

63,9

126

6.9

128

7,0

2

0,1

405

22,6

1994

1840

1189

64,6

122

6.6

132

7.2

2

0,1

395

22,4

1995

1843

1206

65,4

121

6,5

133

7,2

2

0,1

381

19,1

1996

1867

1223

65,5

123

6,6

134

7,2

2

0,1

385

20,6

1997

1889

1232

65,2

133

7,0

133

7,0

2

0,1

389

20,6

1998

1918

1259

65,7

133

6,9

138

7,2

2

0,1

385

20,1

Au cours des dernières années, le nombre d'écoles par langue a pu changer. Ainsi, 138 nouvelles écoles kirghizes ont été ajoutées, contre 47 de moins en russe, mais 22 de plus en ouzbek et 47 pour les écoles mixtes, les écoles tadjikes demeurant inchangées. L'article 25 de la Loi sur la langue prescrit pourtant que les groupes nationaux ont le droit de recevoir leur éducation dans leur langue maternelle:

Article 25

Dans les zones d'implantation concentrée de groupes nationaux et ethniques (Ouzbeks, Tadjiks, Allemands, Dounganes, Ouïgours, etc.), l'accès à l'éducation scolaire est garanti ainsi que la distribution des documents imprimés, l'information dans la langue maternelle et le développement des cultures nationales.

Quoi qu'il en soit, les quatre langues les plus importantes dans l'enseignement restent le kirghiz, le russe, l'ouzbek et le tadjik. S'il n'existe que deux écoles tadjikes, on peut imaginer la rareté des écoles en doungane, en ouïgour, en tatar, en turc, en kazakh, en azéri, en kurde, en tchouvache, etc. Il n'en demeure pas moins que la politique linguistique se veut généreuse à l'égard des minorités nationales du Kirghizistan. Les programmes consistent à apprendre aux enfants à respecter leurs parents, leur identité culturelle, leur langue maternelle, les valeurs nationales et les civilisations différentes de la leur, en introduisant de nouvelles matières à l'école. Il s'agit, par exemple, de la Yiman sabagy (morale et éthique traditionnelle), du Manas sabagy (patrimoine culturel) et de la Meken taanuu (connaissance de la langue maternelle). Des festivals, compétitions, expositions et autres manifestations réservées aux enfants sont régulièrement organisés dans le contexte des journées désignées pour célébrer les cultures des peuples qui vivent sur le territoire de la République kirghize.

Dans certains établissements d'enseignement (dans le cadre du «Projet d'éducation multilingue»), il existe concurremment trois langues d'enseignement: la langue locale, le kirghiz et le russe.  Cela signifie qu'il y a deux ou trois enseignants travaillant par groupe donné, un par langue. Par exemple, un éducateur s'adresse à une classe d'enfants seulement en kirghiz, tandis qu'un autre parle en russe et un troisième utilise la langue maternelle du groupe (ouzbek, tadjik ou autre). Après quelques semaines, beaucoup d'enfants commencent déjà à devenir trilingues et acquièrent les deuxième et troisième langues de la même manière qu'ils ont acquis leur première langue: en l'entendant constamment. Ces enfants qui reçoivent une éducation multilingue ont l'avantage de développer leur identité culturelle et de se positionner avantageusement dans les différents secteurs d'emploi.

En réalité, le plus grand problème auquel doivent faire face les minorités concerne les membres qui ne vivent pas dans des zones d'implantation où résident les minorités et vivent plutôt de façon linguistiquement dispersée. Dans cette situation, ce droit à recevoir son instruction dans sa langue maternelle ne peut pas être compris pour chaque individu d'un groupe minoritaire. En raison de facteurs économiques, il faut un minimum d'élèves pour ouvrir une école ou une classe dans une langue donnée. C'est pourquoi beaucoup de parents préfèrent envoyer leurs enfants dans des écoles russes à défaut de trouver une école dans la langue maternelle de la communauté. De façon générale, les parents qui ne peuvent obtenir que leurs enfants reçoivent leur instruction dans leur langue maternelle choisissent le russe lorsqu'ils habitent dans les centres urbains du Nord; dans le Sud et les villages du Nord, ils ont tendance à choisir le kirghiz.

Du côté des langues secondes, les enfants qui fréquentent les écoles kirghizes doivent aussi apprendre le russe (langue seconde), alors que ceux qui préfèrent les écoles russes devront également apprendre le kirghiz (langue seconde). Les membres des petites minorités peuvent désirer que leurs enfants fassent leur apprentissage dans leur langue maternelle; en ce cas, le kirghiz et le russe seront tous deux obligatoires. Outre l'ouzbek et le tadjik, les langues premières enseignées sont généralement le doungane, l'ouïgour, l'allemand et le turc. Toutefois, les résultats en langue seconde ne semblent pas toujours satisfaisants. Dans les écoles employant une autre langue d'enseignement que le russe, les enfants n'acquièrent pas assez de compétences linguistiques pour bien communiquer en russe (langue seconde). Il en est ainsi dans les écoles russes lorsque les enfants apprennent le kirghiz comme langue seconde: les enfants demeurent souvent incapables de communiquer en kirghiz lorsqu'ils sont terminé leurs études.

Les principales difficultés dans l'apprentissage des langues relèvent de certaines causes:

1) En raison de la pression économique, beaucoup de parents considèrent plus important que leurs enfants ait une bonne connaissance du russe que de la langue parlée à la maison.
2) Parce que les compétences linguistiques du russe dans les écoles non russes ne sont pas satisfaisantes, des parents préfèrent envoyer leurs enfants dans une école russe.
3) Les parents acceptent que leurs enfants passent des moments difficiles lorsqu'ils se trouveront totalement immergés dans une nouvelle langue à l'école; ils savent également que leurs enfants pourraient oublier leur langue maternelle.
4) Parce que la langue officielle est perçue comme la langue d'un groupe ethnique (le kirghiz), il paraît plus difficile pour les membres d'autres groupes ethniques d'apprendre cette langue.
5) Les écoles du Kirghizistan ne fournissent pas assez d'efforts pour que le enfants apprennent à communiquer dans plusieurs langues.

En ce qui a trait aux langues étrangères (d'abord l'anglais, puis le français ou l'allemand), le nombre d'enfants semble en augmentation: en 1992, quelque 71 % des élèves apprenaient une langue étrangère, contre 74,7 % en 1994 et 79 % en 1996. On constate un engouement particulier pour l'apprentissage des langues asiatiques telles que l'arabe, le japonais et le chinois. Au début de l'année scolaire 1996-1997, le nombre de classes de ce type dépassait 360, pour un total supérieur à 5000 élèves.

Le Kirghizistan compte 37 établissements d'enseignement supérieur, qui forment des spécialistes dans 43 disciplines différentes. On y enseigne surtout en russe et en kirghiz, parfois en anglais. Certaines minorités peuvent trouver des universités où certains cours sont dispensés en ouzbek, en tadjik ou en ukrainien. La langue d'enseignement dans les universités est donnée en grande partie en russe. Les cours en kirghiz n'est possible que dans quelques départements lorsque les manuels sont disponibles. La connaissance de la langue russe reste un atout incontournable pour ceux et celles qui veulent faire des études universitaires.

Des établissements non traditionnels ont été ouverts, tels que l'Université américaine du Kirghizistan, l'Université internationale du Kirghizistan, l'Université kirghizo-turque et l'Université kirghizo-ouzbek: on y enseigne en anglais, en russe, en kirghiz, en turc et en ouzbek. Le processus d'informatisation et de modernisation technique des établissements d'enseignement supérieur est en cours et la plupart de ces établissements sont désormais connectés à Internet (russe et anglais). En vertu de l'article 23 de la Loi sur la langue: «La liberté du choix de la langue est garantie dans les travaux scientifiques. En même temps, des conditions sont créées pour élargir la portée des recherches dans tous les secteurs de la connaissance et pour publier les résultats des recherche et des réalisations scientifiques dans la langue officielle.» Il semble qu'au niveau universitaire un étudiant sur six ne soit pas d'origine kirghize.

Alors que l'écriture kirghize utilise encore auprès de la population l'alphabet cyrillique, les étudiants des établissements d'enseignement général et supérieurs doivent apprendre l'écriture dans ses formes arabe et latine: (art. 22): «Des conditions sont créées dans la RSS de Kirghizie pour l'étude de l'écriture kirghize dans ses formes arabe et latine dans les collèges d'enseignement général et les établissements éducatifs spéciaux et supérieurs se spécialisant en lettres et dans l'enseignement en langue kirghize.»

5.5 Les langues dans les médias et l'économie

La Loi sur les médias de 1992 précise qu'il est interdit aux médias de faire l'apologie de la guerre, de la violence ou de la cruauté, de l'exclusivité nationale ou religieuse et de l'intolérance à l'égard des autres peuples ou nations; d'offenser l'honneur national ou les sentiments religieux des croyants; de diffuser des contenus à caractère pornographique; d'entacher l'honneur ou la dignité d'une personne. La législation actuelle de la République kirghize prévoit des sanctions pénales ou administratives en cas d'infraction à ces dispositions. Outre les stations de radio et de télévision d'État, il existe un grand nombre de radios et de télévisions libres au Kirghizistan. La Constitution reconnaît à quiconque le droit d'exprimer et de diffuser librement ses pensées, idées et opinions.

Les journaux demeurent une source importante d'information au Kirghizistan, du moins à Bichkek (Tchoui) et Och (Och). Pour la plupart des habitants du pays, la télévision est la source la plus importante d 'information, mais 95 % affirment lire un journal au moins une fois par semaine, une statistique qui reflète le taux d'alphabétisation relativement élevé dans le pays (plus de 60 %).

Les médias écrits du Kirghizistan sont massivement en russe, sauf pour ceux appartenant à l'État qui publient à la fois en kirghiz et en russe. Les journaux les plus influents sont tous en russe, tels que Argumentiy i Faktiy (Bichkek), Delo Nomer (Bichkek), Korporativnyi Vestnik (Bichkek), Obtsestvenniy Reiting, Res Publica, Slovo Kirgiztana, Vyecherny Bishkek (Bichkek) et Lenta (Bichkek); le journal Zaman (Bichkek) est en kirghiz et The Times of Central Asia (Bichkek) en anglais. Le Slovo Kirgiztana appartient au gouvernement et il est publié en russe. Les journaux régionaux sont plus généralement publiés en kirghiz, surtout dans le Sud (p. ex. le Jangy Muun). Copte tenu des faits, on peut dire que les autorités ont échoué dans leurs tentatives d'imposer le kirghiz comme langue des médias, car les journaux russes restent les plus populaires.

Du côté des médias électroniques, le Kirghizistan n'a pas les ressources financières ou humaines pour soutenir une programmation diversifiée et abondante en matière de télévision. La télévision d'État diffuse environ 60 % de sa programmation en kirghiz et 40 % en russe, mais lelle diffuse des émissions d'information au moins en six langues (kirghiz, russe, ouzbek, tadjik, ouïgour et doungane). Cette programmation variée en plusieurs langues s'inscrit dans le cadre de l'ordonnance sur la radiodiffusion. En effet, l'Ordonnance sur l'organisation de la radiodiffusion d'État au Kirghizistan (approuvé par le Décret du président de la République kirghize du 16 mai 1998) précise ce qui suit dans son article 4:

Article 4

Les buts principaux de la société d'État sont de satisfaire les besoins éducatifs et spirituels de la population de la République, développer et promouvoir la compréhension mutuelle entre les cultures, les langues et les traditions des groupes ethniques vivant dans la République kirghize.

Les télévisions privées retransmettent des programmes de canaux russes dans des proportions variant de 16 à 21 heures par jour. Autrement dit, les stations privées émettent plus en russe qu'en kirghiz. Les stations privées sont Piramida (en russe), TV Vosst (en russe), TV KOORT (station éducative russe), TV EYTV (en russe), Bichkek TV (kirghiz et russe), OCH TV (en kirghiz, russe et ouzbek). Les émissions en kirghiz sont étalées sur environ 17 heures par semaine. Plusieurs stations étrangères émettent depuis la Russie, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan et la Turquie. Dans la province d'Och, la population peut recevoir la télévision ouzbek en provenance de Tashkent, la capitale de l'Ouzbékistan; cette télévision est très populaire pour la grande minorité ouzbek du Kirghizistan.

La radio d'État émet surtout en kirghiz et en russe, mais plusieurs émissions sont en anglais, en ukrainien, en ouzbek, en allemand, en ouïgour, en dungane, en azéri, en kurde, en tatar et en coréen. Les radios privées telles que Ekho Bishkeka (Bichkek), Almaz (Bichkek), Europa Plus (Bichkek et Och) diffusent surtout en russe et parfois en kirghiz, mais Mezo (Och) émet en kirghiz et en ouzbek, Almaz en ouzbek, et d'autres en turc (Manas), en kazakh ou en ouïgour.  Pour sa part, la Société ukrainienne nationale Bereginya diffuse annuellement 32 émissions de trente minutes en ukrainien, 13 en russe et 12 en kirghiz.

De façon générale, la vie économique dans le Nord se déroule massivement en russe, le Sud étant plus ouvert au kirghiz et à l'ouzbek, voire au tadjik. C'est que le russe est resté la langue de la classe dirigeante financière du pays; la langue kirghize demeure plus largement répandue dans le monde rural. La publicité est généralement en russe, parfois en kirghiz ou en ouzbek (dans le Sud). Ce fonctionnement semble concorder avec l'article 5 de la Loi de la République kirghize sur la publicité (24 décembre 1998) qui énonce:

Article 5 (3)

La publicité sur le territoire de la République kirghize est diffusée dans les langues kirghiz et russe ainsi que, à la discrétion des annonceurs, en supplément dans les langues des citoyens vivant dans la République kirghize.

La politique linguistique du Kirghizistan a connu des hauts et des bas et semble fonctionner de façon plus ou moins incohérente, c'est-à-dire un peu comme des montagnes russes. La situation concernant la langue officielle paraît toujours incertaine, surtout depuis la réintroduction du russe à côté du kirghiz comme langue co-officielle. C'est une politique complexe qui repose sur une faible majorité linguistique kirghize (52 %), ce qui laisse supposer que les groupes minoritaires atteignent près de 48 %, dont un fort contingent de Russes et d'Ouzbeks. Autrement dit, la politique linguistique ne peut ignorer les communautés minoritaires.

Le Kirghizistan reste la seule des anciennes républiques soviétiques de l'Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan et Tadjikistan) à avoir encore le russe comme langue co-officielle. Le Kazakhstan, le Turkménistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan ont tous abandonné le russe dans leur politique linguistique. Aujourd'hui, le kirghiz est la première langue officielle (appelée en russe «langue d'État»), alors que le russe est la seconde langue officielle (proprement appelé «langue officielle»). C'est pourquoi la politique gouvernementale est perçue comme raisonnable et réaliste, car elle tient compte à la fois de la langue nationale, le kirghiz, mais aussi du russe et de la plupart des autres langues minoritaires. De tous les États de l'Asie centrale, le Kirghizistan est celui qui pratique la politique linguistique la plus libérale et la plus ouverte à ses minorités nationales.

Toutefois, un rapport du Département d'État des États-Unis indique qu'on a enregistré des plaintes de discrimination dont les minorités ne parlant pas le kirghiz seraient les victimes.  Pourtant, selon d'autres sources comme l'OSCE, rien n'indique que les groupes minoritaires feraient l'objet de discrimination de la part des autorités.  Il n'en demeure pas moins que, si la politique linguistique crée des conditions favorables au kirghiz tout en tenant compte des autres langues, elle crée également des tensions entre les kirghizophones et les non-kirghizophones.  Par exemple, les représentants russophones et ouzbécophones affirment que la législation ne corrige pas leur sous-représentation ethnique dans la vie politique, administrative et commerciale. Les membres de la minorité ouzbek ne sont pas représentés dans l'administration régionale, ni dans les commerces ni dans les médias; ils doivent faire face à certaines suspicions de la part des Kirghiz qui, depuis l'indépendance, se méfient des Ouzbeks. Se sentant exclus de la vie politique et subissant des pressions dans le domaine économique, certains Ouzbeks trouvent un débouché dans le fondamentalisme islamique.

Un projet de loi sur la protection des minorités nationales est présentement à l'étude au Parlement. Il semble aussi nécessaire que l'État promulgue des lois sur l'interdiction de la discrimination raciale, car les dispositions de la Constitution font défaut dans ce domaine. Il faut admettre que, même si le Kirghizistan protège ses minorités plus que tous les autres États voisins, il reste encore des progrès à faire, notamment sur la nécessité d'assurer l'équilibre dans la composition du Parlement, l'appareil judiciaire et le vaste secteur de l'économie de marché.  Mais le Kirghizistan, plus que tout autre État de la région, devrait être sur le bonne voie et certainement servir de modèle pour le Turkménistan et le Tadjikistan. Bref, la politique linguistique du Kirghizistan en est une de multilinguisme dont l'accent est d'abord mis sur la première langue officielle (kirghiz), puis sur la seconde langue officielle (russe), le tout reposant dans un délicat mélange avec quelques autres langues minoritaires.

Dernière mise à jour: 27 déc. 2015

Bibliographie

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[http://www.stratisc.org/strat/strat_063_OLCOTT.html].

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YACOUB, Joseph. «L’Asie et les minorités» dans Les minorités dans le monde, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, p. 547-591.

L'Asie