Kyrgyzstan
République kirghize

Kirghizistan

2) Données historiques

1 Les origines

C'est au IIe siècle avant notre ère que les chroniques chinoises mentionnèrent pour la première fois le nom des Kirghiz, un peuple mongoloïde. On croit que les ancêtres des Kirghizes actuels pourraient avoir été ou des Samoyèdes du Sud ou des Yeniseyan. Ces tribus de Sibérie seraient entrées en contact avec la culture turcique après avoir vaincu les Ouïgours au IXe siècle. Si les Kirghizes étaient issus des Samoyèdes de Sibérie, la langue kirghize aurait appartenu à la famille ouralienne; dans le cas des Yeniseyan, la langue kirghize serait aujourd'hui considérée comme un isolat parmi les langues paléo-sibériennes. Quoi qu'il en soit, ces deux groupes sont entrés en contact avec la culture turcique (les Turcs qarakhanides) autour du lac Issyk-Koul; ils ont subi l'influence d'une profonde turquification qui aurait duré deux siècles, ce qui en a fait une langue de la famille altaïque.

1.1 L'islamisation

Le VIIIe siècle amena un profond bouleversement dans la région. En effet, en 705, les Arabes, menés par les troupes (environ 50 000 soldats) d'un général musulman, Qoutayba Ben Mouslim (né en Irak en 669), commencèrent à envahir l'Asie centrale et conquirent la Transoxiane (située entre les fleuves Oxus et Syr-Daria), la Chorasmie (ou Khwarezm: dans l'actuel Ouzbékistan) et le Grand Khorassan (nord de l'Iran et de l'Afghanistan, et sud du Turkménistan). Cette zone, notamment la Transoxiane, recouvrait certaines parties des actuels États de l'Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Kazakhstan et du Kirghizstan. Bien que Qutaybah lui-même eut tenté d'islamiser les populations jusqu'alors principalement bouddhistes des territoires conquis, ce sont ses successeurs qui réussirent à implanter l'islam, lequel fut d'abord imposé dans le Sud, dans le Grand Khorassan, puis il s'est graduellement répandu dans le Nord; il prit racine dans la région grâce au travail des religieux du royaume tadjik samanide en amenant à l'islam plusieurs peuples turcs. Cependant, si tous ces peuples s'islamisèrent, ils ne s'arabisèrent jamais et conservèrent leurs langues turques.

Les Turcs qarakhanides musulmans (dynastie de Transoxiane d'origine turque qui régna à partir de 840 en Asie centrale) dominèrent le plateau de l'Issyk-Koul jusqu'à leur défaite en 1130 aux mains des Mongols bouddhistes des Qara-Khitaï, qui avaient été expulsés du nord de la Chine par les tribus djürchât venues de la région du fleuve Ussuri en Mandchourie. Les Qara Khitaï, appelés aussi «Khitans noirs», étaient une ramification du peuple protomongol des Khitans qui avaient créé en Chine la dynastie des Liao (907-1125).

1.2 L'Empire mongol

Les Kirghizes firent partie pacifiquement de l'Empire mongol en 1207. Les Qara-Khitaï se soumirent à Genghis Khan et le plateau de l'Issyk-Koul se soumit au Mohgolistan Djagataï (l'Empire mongol) qui, ayant survécu à la venue de Tamerlan, est devenu l'hôte des Kirghizes/Kazakhs après leur sécession d'avec les sédentaires ouzbeks. Autour de 1560, les tribus des Kirghizes/Kazakhs s'installèrent dans la région de l'Issyk-Koul et devinrent les Kara-Kirghizes, les ancêtres des Kirghizes d'aujourd'hui.

Aux environs du XVIe siècle, les Kirghizes émigrèrent vers l’ouest pour peupler l’actuel Kirghizistan. Conquise par les Mongols au XIIIe siècle et par les Dzoungars à la fin du XVIIe siècle, la région passa sous le contrôle du khanat ouzbek de Kokand au XIXe siècle. Rappelons qu'un khanat est un royaume turc ou mongol dirigé par un khan signifiant «celui qui commande».

Au cours de cette longue période, les langues turciques (turc, ouzbek, turkmène, kazakh, kirghiz, tatar, etc.) se sont répandues dans la région aux dépens des langues iraniennes, aujourd’hui toutes minoritaires, sauf au Tadjikistan (avec le tadjik) et en Iran (avec le farsi). Néanmoins, la période qui s'est étendue entre les XVIe et XIXe siècles fut marquée par un déclin qui s'explique par les luttes intestines entre les khanats, les raids nomades et la réduction du commerce le long de la route de la soie.

2 La domination russe et soviétique

Au XIXe siècle, soit entre 1865 et 1873, le contrôle de l'Empire russe sur l’Asie centrale s’accentua et, en 1868, les khanats et les émirats ouzbeks devinrent des vassaux de la Russie tsariste: l'émirat de Boukhara, le khanat de Khiva, l'oblast de Transcaspienne, l'oblast de Samarcande, l'oblast de Ferghana et l'oblast de Semiretchie). Les territoires conquis furent regroupés dans un ensemble administratif appelé «Gouvernement général du Turkestan» ("General'noye pravitel'stvo Turkestana"). Il y eut aussi un Turkestan chinois, ainsi que probablement un Turkestan afghan.

2.1 L'Expansion russe

En 1867, la ville de Tachkent devint la capitale du Turkestan russe, qui allait jouer un rôle important dans l'histoire de la culture du coton. En effet, l'Empire russe favorisa la culture du coton en lieu et place des cultures extensives traditionnelles; la production du coton fut contrôlée par les Russes, ce qui entraîna d’importants conflits entre la population locale et les Russes.

La conquête de l’Asie centrale fut le dernier volet de l’expansion russe. Ce fut une colonisation «par continuité géographique» faite au nom de l’État tsariste qui rattacha la Kirghizie à l'Empire.  

Au cours de la période d'administration tsariste (1876-1917), la région fit partie de la province (kray) du Turkestan. La langue kazakhe et la langue kirghize ont toutes deux été appelées kirghiz, tout en distinguant, lorsque c'était nécessaire, le kara kirghiz (ou «kirghiz noir») que les Russes appelèrent «kirghiz sauvage des montagnes» et le kirghiz kazakh. Bien que la langue kirghize compte plus d'éléments mongols et altaïques que le kazakh, les formes modernes des deux langues sont demeurées très similaires. Lors de la révolution d'Octobre (1917), les Kirghizes, à l'exemple des autres peuples d’Asie centrale, se révoltèrent contre le pouvoir russe. Mais la répression qui suivit poussa beaucoup de Kirghizes (mais aussi des Ouzbeks et des Ouïgours) à chercher refuge au-delà de la frontière chinoise. Durant tout le régime tsariste, c'est-à-dire de 1862 à 1926, la capitale de la Kirghizie s'appelait Pichpek (aujourd'hui Bichkek).

2.2 La Kirghizie soviétique

En 1919, la Kirghizie, après une période de résistance contre les bolcheviks, fut rattachée à la République socialiste soviétique autonome du Turkestan comprenant par ailleurs des parties du Kazakhstan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan actuels, au sein de l'URSS. Jusqu'en 1923, la langue kirghize n'avait jamais été écrite; finalement, une écriture basée sur l'alphabet arabe fut adoptée par le Soviet suprême. En 1925, l’oblast (ou région) autonome des Kirghizes fut créé, séparant les Kirghizes des Kazakhs. En 1926, l’oblast devint une république autonome (RA), puis en 1936 la République socialiste soviétique kirghize, membre à part entière de l’URSS.

Le 1er février 1926, Pichpek devint la capitale de la République autonome de Kirghizie. Le 12 mai 1926, le présidium du Comité central de l'URSS approuva le changement de nom de la capitale en Frounzé (Фрунзе en russe) durant tout le régime soviétique, d'après le nom de Mikhail Vasilyevich Frunze (1885-1925), un dirigeant bolchevique (né à Pichpek) qui prit une part active à la révolution d'Octobre de 1917 et aux débuts de l'Union des républiques socialistes soviétiques. Toutefois, étant donné qu'il n'y avait pas de son [f] dans la langue kirghize et que la confluence des consonnes [f] + [r] au début du mot paraissait imprononçable, les Kirghizes ont toujours prononcé [pou-roun-zé].

Entre-temps, soit en 1928, l'alphabet arabe servant à transcrire le kirghiz avait été remplacé par l'alphabet latin. Au cours de la même période, la Kirghizie connut des vagues de répression politique et culturelle très importantes ; les Russes s’y installèrent massivement et l’industrialisation se développa à grande échelle. Les relations avec le pouvoir central de Moscou demeurèrent tendues, les Kirghizes essayant sans cesse de préserver leur culture et leurs traditions.

Puis, au cours des années 1940, Joseph Staline imposa l'alphabet cyrillique à la langue kirghize, ainsi que dans les autres républiques voisines pour le kazakh, l'ouzbek, le turkmène, le tadjik, le gagaouze et le tatar. Durant plus de cinquante ans, l'alphabet cyrillique est resté l'écriture des Kirghizes. Les élites au pouvoir ainsi que la population furent scolarisées au moyen de cet alphabet conjointement à un apprentissage intensif du russe. À cela s'ajoutèrent des campagnes antireligieuses (comprendre «anti-islamiques»), qui provoquèrent la destruction ou la fermeture de nombreux lieux saints.

- L'égalité théorique des langues titulaires et du russe

Au début des années 1960, la politique officielle du Parti communiste du Kirghizistan s'est orientée vers une plus grande russification du kirghiz. C'est alors que cette langue fut retirée du programme d'études des écoles et de presque toutes les universités. À la fin des années 1980, il n'existait plus qu'une seule école kirghize dans la capitale avec comme résultat que, non seulement les Russes et les autres communautés ethniques ignoraient cette langue, mais même les Kirghizes avaient perdu contact avec leur langue nationale.

Le russe était devenu totalement dominant dans toutes les sphères de la vie sociale, des affaires de l'État et jusqu'à la recherche universitaire. Le kirghiz resta la langue des «indigènes» habitant les zones rurales, surtout dans le Sud, le Nord étant massivement russifié, notamment dans la capitale.

Dans la Constitution du 20 avril 1978 du Kirghizistan, on constate que l'accent était mis sur l'égalité de toutes les langues de l'ex-URSS. En réalité, la politique linguistique du Kirghizistan soviétique était entièrement axée sur l’égalité des droits linguistiques de tous les citoyens, surtout ceux des russophones, et sur le développement harmonieux de toutes les nations et ethnies de l’URSS. C'était une façon de banaliser les langues nationales, dites «tutélaires» désignant la langue d'un peuple soumis ou dépendant, et d'accorder un statut privilégié au russe. C’est ainsi qu’on pouvait lire aux articles 32 et 34:

Статья 32.

1)
Граждане Киргизской ССР равны перед законом независимо от происхождения, социального и имущественного положения, расовой и национальной принадлежности, пола, образования, языка, отношения к религии, рода и характера занятий, места жительства и других обстоятельств.

2) Равноправие граждан Киргизской ССР обеспечивается во всех областях экономической, политической, социальной и культурной жизни.

Статья 34.

1)
Граждане Киргизской ССР различных рас и национальностей имеют равные права.

2) Осуществление этих прав обеспечивается политикой всестороннего развития и сближения всех наций и народностей СССР, воспитанием граждан в духе советского патриотизма и социалистического интернационализма, возможностью пользоваться родным языком и языками других народов СССР.

3) Какое бы то ни было прямое или косвенное ограничение прав, установление прямых или косвенных преимуществ граждан по расовым и национальным признакам, равно как и всякая проповедь расовой или национальной исключительности, вражды или пренебрежения - наказываются по закону.
Article 32

1) Les citoyens de la République socialiste soviétique (RSS) de Kirghizie sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.

2) L'égalité en droit des citoyens de la RSS de Kirghizie est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

1) Les citoyens de la RSS de Kirghizie de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.

2) L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.

3) Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Comme on peut le lire, le kirghiz, pas plus que le russe, ne bénéficiait du statut de langue officielle. Cette absence de statut pour le russe n'empêchait pas les russophones de jouir de tous les droits et privilèges de la langue officielle de l'Union tout en muselant la langue «tutélaire», le kirghiz, au profit de «la langue des autre peuples de l'URSS», notamment le russe. À cette époque bénie, la vie était facile pour les russophones vivant dans les républiques de l'Union, au Kirghizistan comme ailleurs. En effet, ces derniers bénéficiaient de tous les avantages d’une majorité fonctionnelle qui n’avait pas besoin d’être bilingue; ils détenaient les clés de la domination économique, sociale, culturelle, etc. Mais les temps allaient changer pour la minorité dominante!

- La justice et l'éducation

En matière de justice, le bilinguisme était institutionnel, notamment dans toute procédure judiciaire (art. 158): 

Статья 158.

1)
Судопроизводство в Киргизской ССР ведется на киргизском языке или на языке большинства населения данной местности.

2) Участвующим в деле лицам, не владеющим языком, на котором ведется судопроизводство, обеспечивается право полного ознакомления с материалами дела, участие в судебных действиях через переводчика и право выступать в суде на родном языке.

Article 158

1) La procédure judiciaire dans la RSS de Kirghizie est conduite dans la langue kirghize ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée.

2) Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

Il n'était donc pas nécessaire de connaître le kirghiz, puisqu'il était possible d'utiliser le russe ou «la langue de la majorité de la population de la localité donnée». En éducation, les russophones pouvaient exiger que leurs enfants reçoivent leur instruction uniquement en langue russe (art. 43 de la Constitution de 1978):

Статья 43.

1)
Граждане Киргизской ССР имеют право на образование.

2) Это право обеспечивается бесплатностью всех видов образования, осуществлением всеобщего обязательного среднего образования молодежи, широким развитием профессионально-технического, среднего специального и высшего образования на основе связи обучения с жизнью, с производством; развитием заочного и вечернего образования; предоставлением государственных стипендий и льгот учащимся и студентам; бесплатной выдачей школьных учебников; возможностью обучения в школе на родном языке; созданием условий для самообразования.
Article 43

1) Les citoyens de la RSS de Kirghizie ont droit à l'instruction.

2) Ce droit est garanti par la gratuité de tous les types de formation, par la réalisation de l'enseignement secondaire obligatoire universel de la jeunesse, par le vaste développement de l'enseignement secondaire spécialisé, de l'enseignement professionnel et technique et de l'enseignement supérieur sur la base du rapport de l'enseignement avec la vie et avec la production; par le développement des cours par correspondance et des cours du soir; par l'octroi de bourses du gouvernement et d'avantages aux élèves et aux étudiants; par la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle; par la création de conditions pour l'autodidaxie.

La langue d'enseignement était en principe la langue kirghize, à l'exclusion du secteur universitaire. La Loi sur la langue officielle de 1989 garantissait aux enfants issus des minorités ethniques et linguistiques le droit de recevoir leur instruction et d'être informés dans leur langue maternelle:

Article 21

1) La langue officielle est la langue principale de communication et d'étude dans le système d'éducation public de la RSS de Kirghizie, dans les établissements préscolaires, collèges d'enseignement général, écoles professionnelles et techniques ainsi que dans les établissements d'enseignement supérieur. En même temps, il est garanti aux citoyens la liberté de choisir dans quelle la langue ils désirent étudier.

2) Dans les établissements préscolaires, collèges d'enseignement général, écoles professionnelles et techniques ainsi que dans les établissements d'enseignement supérieur où le russe ou d'autres langues sont des langues d'enseignement,
l'enseignement et l'étude de la langue officielle sont obligatoires. Un examen dans la langue officielle est exigé des étudiants détenant un diplôme.

3) Dans les établissements préscolaires, collèges d'enseignement général, écoles professionnelles et techniques ainsi que dans les établissements d'enseignement supérieur où l'instruction est dispensée dans la langue officielle, l'enseignement et l'étude du russe, en tant que langue des communications internationales des peuples de l'URSS, sont obligatoires. Un examen en langue russe est exigé des étudiants détenant un diplôme.

Dans les faits, les locuteurs du kirghiz n'ont pas toujours fréquenté les écoles russes, notamment dans le Sud. Ces dernières étaient généralement réservées aux Russes et à la plupart des minorités nationales telles que les Ouzbeks, les Kazakhs, les Ukrainiens, les Ouïgours, les Tadjiks, les Tatars, etc. Par contre, dans la capitale et en général dans le Nord, beaucoup de Kirghizes fréquentèrent les écoles russes; la capitale était particulièrement russifiée, le russe étant la langue des communications interethniques. C'est pourquoi cette langue avait un prestige supérieur au kirghiz. La plupart des fonctionnaires non kirghizophones avaient de la difficulté, dans les centres urbains, à s'exprimer en une autre langue que le russe. Ajoutons aussi que le kirghiz était relégué au second plan comme langue de travail, sauf dans les régions rurales, particulièrement dans le Sud. On comprendra que, dans ces conditions, les milieux nationalistes aient trouvé un terrain propice à leurs revendications, bien que la russification n'ait jamais été aussi avancée que, par exemple, en Biélorussie.

- La revalorisation de la langue kirghize

Cette situation dramatique pour la langue kirghize donna naissance à une nouvelle élite intellectuelle d'origine kirghize, qui prônait la revalorisation de la culture et de la langue kirghizes.  Le 23 septembre 1989, soit vers la fin de la perestroïka, le Parlement kirghiz adopta la Loi sur la langue officielle de la RSS de Kirghizie, et ce, malgré l'opposition des députés russophones. La loi comptait huit chapitres et 40 articles. Elle commençait par un préambule célébrant la valeur historique de la langue kirghize en tant que l'une des langues turques les plus anciennes et condamnant la politique officielle des deux décennies précédentes qui avaient réduit l'usage du kirghiz; la loi reconnaissait qu'il était urgent de prendre des mesures spéciales afin de redresser la situation. 

La Loi sur la langue officielle de 1989 proclamait que le kirghiz était la langue officielle de l'État et que le russe était relégué au statut de «langue des communications interethniques». Beaucoup de Russes furent irrités par l'article 8, qui exigeait que tous les fonctionnaires et les professionnels apprennent suffisamment le kirghiz pour communiquer avec leurs employés ou leurs clients dans la langue officielle.

Article 7

Les citoyens de la RSS de Kirghizie ont le droit de communiquer avec les organismes de l'État, les organisations, les établissements et les entreprises dans la langue officielle et en d'autres langues en usage dans la République.

Article 8

Les fonctionnaires et autres employés dans les organismes de pouvoir de l'État et l'administration, les organisations publiques et les coopératives, les organismes d'application de la loi, les organismes éducatifs et culturels, les organismes de santé, les communications, le transport, les commerces et les établissements de service, dont le travail entraîne un contact avec la population générale, sont dans l'obligation d'assurer que la langue officielle est employée dans leur travail.

Les russophones ont alors craint que leur incapacité à parler le kirghiz puisse les entraîner dans des perspectives éducatives et économiques plus réduites. Comme on pouvait s'y attendre, les Kirghizes démontrèrent peu de sympathie à leur égard, car durant cinquante ans ils avaient été forcés d'apprendre le russe dans des circonstances similaires. La situation changea vers la fin du régime soviétique, notamment avec l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir de l'Union et la perestroïka, puis la chute du mur de Berlin, l'effondrement des régimes communistes, la fin du monopole politique des partis communistes, etc. Dans la capitale du Kirghizistan soviétique et dans la plupart des villes du pays, il n'y avait pratiquement pas d'écoles maternelles et de jardins d'enfants enseignant les rudiments de la langue kirghize.

3 L'indépendance du Kirghizistan

En 1991, la fin du communisme en URSS permit l’indépendance de la République sous le nom de République kirghize, qui adhéra aux Nations unies en 1992. Askar Akaïev, l'ancien président de l'Académie des sciences de Kirghizie, devint le premier président du Kirghizistan indépendant. Aussitôt, la question s'est posée de renommer la capitale qui était affublée d'un nom russe (Frounzé). Du fait que l'étymologie du nom d'origine "Pichpek" était inconnue, la prononciation la plus proche était le mot kirghiz Бишкек, c'est-à-dire "Bichkek", qui désignait une baratte utilisée pour faire le lait de jument fermenté (appelé le «koumis»), la boisson nationale du Kirghizistan. C'est ainsi que le nouveau Parlement kirghiz changea le nom de Frounzé en Bichkek sur décision du Parlement kirghiz en 1991. 

3.1 Le résurgence de la culture et de la langue kirghizes

Sous la présidence d'Askar Akaïev (de 1991 à 2005), le Kirghizistan connut une période de sévère récession économique (croissance négative et inflation galopante). Dans les années qui suivirent l'indépendance, la question linguistique est devenue de plus en plus un objet de controverse au pays. Même si la Kirghizie avait été l'un des pays les plus russifiés, les nouvelles autorités n’ont pas cherché à se débarrasser systématiquement de toutes les dénominations russes, car la langue russe demeurait encore très pratiquée dans tout le Nord; c'est pourquoi les rues ne furent pas systématiquement renommées et les monuments à Lénine ne furent pas démantelés.

S'il est vrai qu'un changement d'alphabet (du cyrillique au latin) fut discuté, la question sembla moins susciter les passions que dans les autres anciennes républiques soviétiques de l'Asie centrale, car le problème est resté longtemps en suspens. Toutefois, le gouvernement d'Akaïev poursuivit une politique linguistique qui consistait à imposer le kirghiz comme seule langue officielle, forçant ainsi les populations européennes, surtout slaves, à employer cette langue dans la plupart des situations publiques.

La pression fut suffisamment forte pour qu'un membre russophone du personnel du président Akaïev puisse crée en 1992 un scandale public en menaçant de démissionner de ses fonctions en raison de la kirghizisation jugée trop brutale.

- La Constitution de 1993 et ses conséquences

Le projet de Constitution de 1993 fut préparé par une commission spéciale du Parlement et fut discuté pendant deux ans, soit de 1991 à 1993. La nouvelle Constitution de la République kirghize, adoptée le 5 mai 1993, proclamait que le kirghiz était, mot à mot, «la langue d'État de la République», ce qui pouvait correspondre à la langue officielle, mais les modifications ultérieures allaient faire une distinction en 2003 entre «langue d'État» ("Государственный язык" ou "gosudarstvennyy yazyk") et «langue officielle» ("официальный язык" ou "ofitsial'nyy yazyk"), ce qui n'était pas encore le cas en 1993. La Constitution de 1993 prévoyait aussi que «le russe et toutes les autres langues employées par la population de la République» bénéficiaient de la protection et d'un fonctionnement égaux. De plus, il était interdit de restreindre les droits et libertés des citoyens sur la base de l'ignorance ou de la non-maîtrise de la langue d'État (ou de la langue officielle):

Статья 5 (1993)

1) Государственным языком Кыргызской Республики является кыргызский язык.

2) Кыргызская Республика гарантирует сохранение, равноправное и свободное развитие и функционирование русского и всех других языков, которыми пользуется население республики.

3) Не допускается ущемление прав и свобод граждан по признаку незнания или невладения государственным языком.

Article 5 (1993)

1) La langue d'État de la République kirghize est la langue kirghize.

2) La République kirghize garantit la protection, le développement et le fonctionnement égaux et libres du russe et de toutes les autres langues employées par la population de la République.

3) La violation des droits et libertés des citoyens sur la base de l'ignorance ou de la non-maîtrise de la langue d'État est interdite.

On constate que seul le kirghiz avait le statut de «langue officielle» ou plutôt celui de «langue d'État», une distinction un peu trop subtile pour les Occidentaux. Le russe se trouvait ainsi ravalé au rang des «autres langues employées par la population de la République». Bien que toutes les langues aient un fonctionnement social égal et que la maîtrise du kirghiz ne soit pas obligatoire, la promulgation de cette législation linguistique eut pour effet de faire fuir les russophones. En effet, le Kirghizistan dut faire face à l'immigration des Russes ainsi qu'à ceux qui étaient associés à la langue russe, notamment les Ukrainiens, les Allemands, les Biélorusses, les Arméniens, les Tatars, les Dounganes, les Coréens, etc., bref les non-kirghizophones.   

- Les problèmes de l'émigration

Selon l'Agence de statistique nationale, près de 600 000 personnes auraient quitté le pays lors de la période s'étendant de 1989 à 1996. L'émigration massive des locuteurs du russe changea sensiblement la composition ethnique du Kirghizistan. Alors que les Russes constituaient 21,5% de la population (avec 916 558 individus) en 1989, leur proportion baissait à 15,7% (soit à 707 750 individus) en 1996. Au cours de la même période, les Ukrainiens passèrent de 108 000 (2,5% de la population totale) à 75 700 (1,7% de la population). Les Biélorusses et les Allemands connurent des baisses similaires.

Cette fuite d'Européens instruits ou spécialisés causa de très mauvaises conséquences sur l'économie nationale, surtout dans les secteurs de la construction, de la mécanique, de l'électronique, de la défense et dans les secteurs en croissance. Parmi les raisons ayant causé ces nombreux départs, la question linguistique fut l'une des plus fréquemment mentionnées. Le nouveau contexte sociopolitique apparu après l'indépendance se révéla moins avantageux pour les russophones qui avaient perdu ainsi leur statut privilégié dans leur société d'accueil.

Par la suite, le gouvernement du président Akaïev décida d'adopter des mesures extraordinaires afin de rectifier la situation de l'émigration. En juin 1994, le président Akaïev fit adopter le décret n° 120 «portant sur les mesures visant à réglementer la procédure migratoire en République kirghize» ("UKAZ o merakh po regulirovaniyu migratsionnykh protsessov v Kyrgyzskoy Respublike"). Le décret, aujourd'hui abrogé, prévoyait des garanties supplémentaires pour les russophones. Ainsi, ce décret de 1994 prévoyait que, dans les collectivités territoriales et industrielles, dont la majorité sont des citoyens russophones de la République kirghize, ainsi que dans les domaines d’activité où les acquis du progrès sont associés à l’emploi de la langue russe (santé, sciences techniques, etc.), le russe soit employé comme langue officielle avec le kirghiz. Le décret n° 120 obligea le gouvernement à revoir sa politique de recrutement du personnel en reconsidérant le rôle de la langue kirghize dans l'administration publique. Le président Akaïev fut sévèrement critiqué pour son attitude conciliante à l'égard des russophones, mais il justifiait ses décisions par des motifs économiques.

Dans les années 1996 et 1997, le niveau d'émigration des locuteurs russes diminua considérablement. Le russe fut de nouveau représenté dans tous les secteurs de la société kirghize et de la fonction publique. Afin de promouvoir le développement des groupes slaves et de sauvegarder leur culture, leur langue et leurs traditions, une université russo-kirghize (slave) fut fondée. Parallèlement, les russophones demeurés au pays tentèrent de s'adapter à la nouvelle réalité en apprenant, du mieux qu'ils pouvaient, la langue kirghize et en participant plus activement à la vie sociale et politique.

- La question linguistique

Pendant ce temps, un groupe de parlementaires s'adressa à la Cour constitutionnelle pour demander un avis portant sur une modification de la Constitution, à savoir l'article 5 qui proclamait le kirghiz comme langue officielle (en fait: «langue d'État»: "Государственный язык" ou "gosudarstvennyy yazyk"). Le texte proposé permettrait d'employer le russe au même titre que la langue officielle, ce qui signifiait que le russe venait d'acquérir en pratique le même statut que le kirghiz. La Cour constitutionnelle appuya la proposition, mais le Parlement n'adopta pas la modification constitutionnelle, jugeant que la question était trop controversée. Il décida plutôt que l'adoption d'une telle mesure remettrait la situation de 1989 lorsque le programme de revitalisation de la langue kirghize avait commencé. Néanmoins, la question avait été lancée et avait obtenu de forts appuis dans la société.

3.2 Les législations linguistiques de 2000-2003

En janvier 1998, le président de la République se rendit compte que le programme national relatif au développement du kirghiz en tant que langue officielle avait besoin d'appuis supplémentaires. Le président Akaïev signa le décret n° 21 portant sur le rayonnement de la langue officielle de la République kirghize. Le décret présentait une nouvelle politique sur la langue officielle avec la création d'une agence spéciale pour sa mise en œuvre: la Commission nationale sur la langue officielle, qui demeurait sous la responsabilité directe du président de la République. Le décret créait aussi le Fonds pour le développement de la langue officielle, ce qui obligeait le gouvernement à prévoir un budget.

Le décret 21 compte trois annexes. L'annexe 1 (Politique pour le développement de la langue officielle de la République kirghize) présente un nouveau concept, qui inclut des stratégies particulières et des priorités pour le développement de la langue officielle. Les priorités fixent les conditions nécessaires à mettre en oeuvre la stratégie pour l'amélioration de la législation et l'entrée de programmes spéciaux pour améliorer la qualité d'apprentissage de la langue officielle, l'appui en matière de radiodiffusion publique, de publications dans la langue officielle et de valorisation de la langue officielle. Il est prévu des conditions particulières pour l'étude de langue par la population en général avec une attention particulière pour les jeunes.

L'annexe 2 au décret 21 (Règlements sur la Commission nationale de la langue officielle sous la responsabilité de la République kirghize) prévoit la structure ainsi que les pouvoirs, tâches et fonctions de la Commission nationale. L'annexe 3 (Composition de la Commission nationale de la langue officielle) précise la composition des membres (au nombre de 21) de la Commission nationale.

Cependant, le président Askar Akaïev dut apprendre à composer avec un parlement dominé par l’opposition communiste qui était arrivée en tête lors des élections législatives de février 2000. Cette opposition était davantage pro-russe. La même année, le principal opposant au président Akaïev, l'ancien maire de Bichkek (Félix Kulov) fut contraint de se retirer de la course à la présidence, car il ne satisfaisait pas à l'une des conditions de la Constitution, soit de parler suffisamment le kirghiz.

- La Loi sur la langue officielle de 2000

Le 29 mai 2000, le Parlement kirghiz adopta la loi n° 52 sur la langue officielle : Закон об официальном языке ("Zakon ob ofitsial'nom yazyke"). Cette loi accordait au russe le statut de «langue officielle», non celui de «langue d'État»:

Article 1er

La langue officielle de la République kirghize

1) La
langue officielle de la République kirghize est la langue utilisée à côté de la langue d'État dans le domaine de l'administration publique, de la législation et de la procédure judiciaire de la République kirghize, ainsi que dans d'autres domaines de la vie publique de la République kirghize dans les conditions et les mesures prévues par la présente loi et la législation de la République kirghize.

2) La langue officielle de la République kirghize est la langue qui sert de langue de communication interethnique et contribue à l'intégration de la république dans la communauté mondiale.

3) La
langue officielle
de la République kirghize est le russe.

 

Évidemment, la distinction entre les deux statuts demeure symbolique et quelque peu ambiguë pour des étrangers, car la protection juridique est aussi étendue que pour la «langue d'État», bien que cette dernière lui soit théoriquement supérieure.    

- La Constitution de 2003

C’est dans un contexte controversé qu’en février 2003 les Kirghizes ont été appelés aux urnes pour se prononcer sur le projet d'une nouvelle constitution et sur la prorogation du mandat du président Akaïev au-delà de 2005, date à laquelle il devait prendre fin. La nouvelle Constitution fut adoptée en 2003 et l'article 5 portant sur le kirghiz comme langue officielle fut modifié. Alors que le paragraphe 1 proclame que «la langue d'État de la République kirghize est la langue kirghize», le paragraphe 2 énonce que «le russe est utilisé comme langue officielle»:

Статья 5 (2003)

1) Государственным языком Кыргызской Республики является кыргызский язык.

2) В Кыргызской Республике в качестве официального языка употребляется русский язык.

3) Кыргызская Республика гарантирует представителям всех национальностей, образующих народ Кыргызстана, право на сохранение родного языка, создание условий для его изучения и развития.

4) Не допускается ущемление прав и свобод граждан по признаку незнания государственного или официального языков.

Article 5 (2003)

1)  La langue d'État de la République kirghize est la langue kirghize.

2) En République kirghize, le russe est utilisé comme langue officielle.

3) La République kirghize garantit aux représentants de tous les groupes ethniques qui composent le peuple du Kirghizistan le droit de préserver leur langue maternelle et de créer les conditions de son étude et de son développement.

4) La violation des droits et libertés des citoyens sur la base d'une méconnaissance de la langue d'État ou de la langue officielle est interdite.

De cette façon, ces modifications respectaient les recommandations de l'Assemblée constitutionnelle ainsi que le Décret du président de la République du 17 octobre 2002.  Dans la pratique, la «langue officielle» est utilisée au même titre que la «langue d’État», mais sans aucune mention d’autorité; la langue kirghize doit fonctionner d’autorité dans tous les domaines des activités publiques. En cas de divergence entre la version kirghize d'un texte de loi et la version russe, c'est la première qui prévaut. Néanmoins, c'est comme si le Kirghizistan avait deux langues officielles, l'une (le kirghiz) étant en principe plus officielle que l'autre (le russe).

- La loi sur la «langue d'État» de 2004

À la fin du mois de novembre 2003, le président Akaïev présenta un nouveau projet de loi linguistique dont les 38 articles obligeaient les fonctionnaires à connaître le kirghiz, tandis qu'au moins un tiers des organismes de presse et des annonceurs serait tenu d'utiliser cette langue. Par ailleurs, le projet de loi renforçait l'usage du kirghiz dans l'enseignement et proposait une transition progressive de l'alphabet cyrillique vers l'alphabet latin, ainsi que la création d'une Commission nationale sur la langue kirghize chargée de surveiller toutes ces réformes.

Pour les partis d'opposition, le projet de loi du président introduisait une discrimination contre les non-kirghizophones en leur interdisant l'accès à la fonction publique, l'une des rares sources d'emploi au Kirghizistan. La bagarre linguistique continua jusqu'à ce que la commission parlementaire chargée de la question retienne les éléments principaux de la proposition présidentielle. Finalement, le 5 février 2004, le président Askar Akaïev consentit à ce que le russe devienne une «langue officielle» à côté du kirghiz comme «langue d'État».

Pour le président Akaïev, la Loi sur la langue d'État de 2004 apparaissait comme un «un moyen de renforcer la cohésion du pays et de rassurer la communauté russophone». D'après certains observateurs, ce changement d'attitude était justifié pour des motifs avant tout économiques, puis politiques. Les bouleversements de l’économie — notamment les privatisations et la hausse des prix des produits de consommation courante — avaient déclenché des manifestations de mécontentement à l'égard du président Akaïev qui en est venu à exercer un pouvoir de plus en plus despotique. Les mesures adoptées à l'égard de la langue russe permettraient surtout de contenter les investisseurs russes et de juguler la fuite des russophones hors du pays. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la question linguistique est restée au Kirghizistan un objet de grande controverse et que la bagarre n'était certainement pas près de se terminer. Sous la présidence d'Askar Akaïev, la Constitution fut modifiée cinq fois, mais seules les modifications apportées le 24 décembre 2003 concernaient les langues. La langue kirghize obtint le statut de «langue d'État», le russe celui de «langue officielle» et les minorités nationales ont obtenu le droit de préserver leur langue maternelle et le droit de la parler.

3.3 Les tensions à la présidence

Pendant le règne d'Askar Akaïev, la première Constitution de la République kirghize, celle 1993, allait être révisée cinq fois en faveur du renforcement des pouvoirs du président, ainsi que des modifications à d'autres normes en 1994, en 1996, en 1998, en 2001 et en 2003.  Ce genre de mesures constitua l'une des principales causes de tensions sociales dans la société kirghize et conduisit à des actions de la part des forces de l'opposition, ce qui allait provoquer une réaction d'indignation populaire. De fait, le 24 mars 2005, après deux semaines de manifestations appelée «la révolution des Tulipes» contre les résultats des élections législatives de février-mars, le président Akaïev fut chassé du pouvoir par une foule de manifestants ayant pris d'assaut le siège du gouvernement à Bichkek. Akaïev quitta alors le pays vers le Kazakhstan voisin, puis alla trouver refuge en Russie.

- La présidence de Bakiev (2005-2010)

Le 10 juillet 2005, Kourmanbek Bakiev, l'homme le plus riche du Kirghizistan, fut élu au premier tour avec environ 88 % des voix. Cependant, le président Bakiev révéla vite ses limites de réformateur en installant ses proches au pouvoir, en limitant les libertés d'expression, en exerçant des pressions sur les médias et en autorisant l'armée à participer aux opérations de maintien de l'ordre public.

En novembre et en décembre 2006, donc après le renversement d'Askar Akaïev, deux versions de la Constitution furent adoptées, mais toutes deux furent invalidées le 14 septembre 2007. La Constitution de la version de 2003 fut de nouveau en vigueur. Bakiev fut réélu président en juillet 2009 après un scrutin où il obtint 76 % des voix, mais l'élection fut entachée de fraudes et d'irrégularités, et jugée non démocratique par l'OSCE et critiquée par l'Union européenne. En avril 2010, à la suite de l'emprisonnement de membres de l'opposition, une révolte populaire, appelée «la révolution des Melons», commença dans les rues de Bichkek et prit d'assaut les bâtiments publics. Bakiev fut contraint de démissionner le le 15 avril, puis il s'exila au Kazakhstan et en finalement en Biélorussie.

- La présidence provisoire de Roza Otounbaïeva (2010-2011)

Roza Otounbaïeva, qui était l'une des figures de proue de la révolution des Tulipes, prit la tête d'un gouvernement provisoire et fut investie des pouvoirs présidentiels jusqu'au 31 décembre 2011. Le 10 février, le président de la Commission nationale de la langue d'État (Natsional'noy komissii po gosudarstvennomu yazyku), Azimjan Ibraimov, recommanda au gouvernement de renommer quelque 150 villages aux noms à consonance russe pour les remplacer par des noms kirghizes; le lendemain, la présidente Otounbaïeva le licencia; les reportages insinuaient que les commentaires d'Ibraimov avaient compliqué la campagne du gouvernement de Bichkek pour attirer davantage d'aide financière de Moscou, le principal «bienfaiteur» du Kirghizistan.

Les 10, 11 et 12 juin 2010, des violences interethniques faisant entre 470 et 900 morts, selon les sources, opposèrent la majorité kirghize et la minorité ouzbèke à Och et à Djalalabad, les deux grandes villes du sud du Kirghizistan. Ces violences furent déclenchées dans un contexte d’absence de l’autorité centrale de l’État, parce que le 10 avril précédent, une révolution populaire a renversé le pouvoir du président Kourmanbek Bakiev qui dirigeait le pays depuis 2005.

Il faut préciser que, sous le régime d'Askar Akaïev, les différents groupes ethniques du pays avaient pu s'entendre sur  des sphères d’influence dans certains secteurs économiques en échange de leur allégeance au pouvoir: ainsi, les Ouzbeks contrôlaient l’essentiel des activités économiques du sud du pays, pendant que les Ouïgours exerçaient le commerce transfrontalier avec la Chine et que les Dounganes développaient des activités agricoles dans le Nord. Cette situation permettait d'établir une certaine harmonie entre les groupes ethniques dans la mesure où chacun y trouvait son compte.

Cependant, l’arrivée au pouvoir de Bakiev en 2005 avait entraîné une redistribution du contrôle des ressources, notamment dans le sud du pays. En avril 2010, le renversement du président Bakiev fut l’occasion d’une nouvelle redistribution des richesses entre le gouvernement provisoire et les puissants hommes d’affaires ouzbeks, et ce, d'autant plus que le gouvernement provisoire ne sut pas comment réagir devant le clivage entre le Nord russophone et industriel, où se concentrait l’essentiel de la minorité russe, et le Sud kirghiz et rural fortement influencé par la communauté ouzbèke. Le manque de réaction de la part des autorités kirghizes devant l’escalade de la violence contribua à aggraver la situation en renforçant l’image d’un pouvoir faible.

La présidente Otounbaïeva fit adopter, le 27 juin 2010, une nouvelle constitution à la suite d'un référendum. Cette constitution, aujourd'hui en vigueur, changea la forme de gouvernement, lequel est passé de présidentiel à parlementaire, ce qui limite forcément les pouvoirs de la présidence; il faut se souvenir que les deux précédents présidents de la République ont été renversés par des bouleversements populaires. Selon la nouvelle Constitution, le président ne peut être élu que pour un mandat de six ans, sans possibilité d'être réélu. Le nombre de députés a été augmenté, mais il est devenu interdit de créer des partis sur une base religieuse ou ethnique. Une grande attention fut accordée aux droits de l'homme à ce point que la Commission de Venise du Conseil de l'Europe a même décidé que les dispositions de la Constitution kirghize «méritaient des éloges».

Au point de vue linguistique, l'article 10 de la Constitution énonce que le kirghiz était «la langue d'État» (государственном = "gosudarstvennom") et que «le russe est utilisé comme langue officielle» (официальном = "ofitsial'nom"), mais rien n'a changé au sujet de la revendication historique des Ouzbeks, qui aurait été de reconnaître l’ouzbek (14,1 % de la population) comme langue officielle au lieu du russe (6,1%).

- La présidence d'Almazbek Atambaïev (2011-2017)

Le premier ministre Almazbek Atambaïev se présenta à l'élection présidentielle du 30 octobre qu'il remporta; il fut investi à la présidence le 1er décembre 2011. Le nouveau président, qui avait lui-même étudié dans une école russe et avait œuvré pendant quelque temps comme professeur de langue russe, se disait convaincu que le Kirghizistan devait continuer de maintenir le statut de la langue russe comme «langue officielle», mais non pas comme «langue d'État». Se présentant à plusieurs reprises comme un politicien pro-russe, Atambaïev a toujours soutenu la communauté russophone du Kirghizistan. Néanmoins, cela ne l'a pas empêché, en juin 2014, d'approuver le Programme national pour le développement de la langue d'État et l'amélioration de la politique linguistique en République kirghize pour la période 2014-2020, dont la tâche principale était «d'assurer le plein fonctionnement de la langue d'État dans tous les domaines de la vie publique de la République». Le résultat de ce programme fut l'introduction d'un examen en langue kirghize pour les fonctionnaires, le "Кыргызский тестKırgızskiy test"), le «kirghiz test». Malgré tout, dans la pratique, la langue russe continue de jouer un rôle important dans tous les domaines de la vie de la République kirghize tout en essayer de calmer les revendications des mouvements nationalistes.

Malgré un moratoire sur la question constitutionnelle, Atambaïev fit adopter par référendum une modification de la Constitution le 11 décembre 2016. Selon les nouvelles dispositions, le Kirghizistan refusait d'accorder la priorité des traités internationaux des droits de l'homme sur la législation du pays. De plus, les autorités peuvent dorénavant priver toute personne de sa citoyenneté kirghize si elle est soupçonnée de terrorisme. Il fut également décidé que le mariage ne pouvait être «qu'entre un homme et une femme» plutôt «qu'entre deux personnes», comme le prévoyait la version précédente. La dernière année de la présidence d'Atambaïev (2017) fut marquée par de nombreux procès civils et criminels contre des journalistes, des militants et des politiciens de l'opposition. Dans plusieurs de ces procès, le Bureau du procureur général du Kirghizistan a souvent agi au nom d'Atambaïev pour représenter ses intérêts. Ce dernier quitta ses fonctions le 24 novembre 2017 après avoir été accusé de corruption. Il fut arrêté le 7 août 2019 par les Forces spéciales du Kirghizistan (Atayın küçtör).

3.4 La question linguistique sous la présidence de Sooronbay Jeenbekov (2017-)

Sooronbay Jeenbekov, un autre homme très riche russophile, fut élu président de la République kirghize le 15 octobre 2017. Alors qu'il était candidat à la présidence, il déclarait en septembre 2017 à propos du rôle de la langue russe au Kirghizistan:

Меня часто спрашивают, нужен ли в Кыргызстане русский язык? Безусловно, в Кыргызстане русский язык нужен. Русский язык в нашей стране имеет статус официального и сохранит этот статус. Это закреплено Конституцией. Кыргызстанцы в идеале должны знать три, а в лучшем случае еще больше языков. Знание языков только обогащает жизнь человека
On me demande souvent si le russe est nécessaire au Kirghizistan? Bien sûr que la langue russe est nécessaire au Kirghizistan. La langue russe dans notre pays a un statut officiel et elle conservera ce statut. Cela est inscrit dans la Constitution. Les Kirghizes devraient idéalement en connaître trois et au mieux encore plus de langues. La connaissance des langues enrichit la vie humaine.

Jeenbekov annonçait ainsi ses couleurs sur la question linguistique en prônant un multilinguisme stratégique, c'est-à-dire le kirghiz, le russe et... probablement l'anglais  et le chinois.

- Un nationalisme linguistique modéré

Dans son discours inaugural au moment de son investiture, Jeenbekov promit de faire du Kremlin le «principal partenaire stratégique» du pays, ce qui sous-entendait un rôle non équivoque pour la langue russe au Kirghizistan. Dès le début de sa présidence, Jeenbekov fut accusé de saper la démocratie du pays en se débarrassant des politiciens et des journalistes de l'opposition. Mais les «innovations» linguistiques en faveur de la langue kirghize introduites sous le régime du président Atambaïev furent néanmoins poursuivies par Sooronbay Jeenbekov, ce qui démontre dans les faits un certain nationalisme, mais tout de même réservé à l'égard du russe.

En effet, au grand dam des russophones, à partir du 1er janvier 2018, tous les employés de l'État et des municipalités durent subir un examen «dans la langue d'État», et les documents du gouvernement durent être traduits en kirghiz. Le président du Kirghizistan estimait alors que tous les citoyens du pays devraient connaître la langue kirghize, mais aussi de pouvoir s'exprimer en russe. En octobre 2018, S. Jeenbekov soutenait les propos suivants :

Кыргызстан является одной из стран, где граждане свободно говорят на языке Пушкина и Достоевского. Мы это считаем духовным богатством нашего общества. Я убежден, что это достояние мы должны беречь и умножать. [...]

Кыргызский язык как государственный язык Кыргызстана должен выполнять функцию национального единения. В Кыргызстане созданы все условия для сохранения и развития языков, традиций всех национальностей, проживающих в нашей стране. В нашей Конституции закреплен принцип владения нашими гражданами государственным, официальным и одним из мировых языков. У нас русский язык имеет статус официального.

 Это закреплено Конституцией. Русский язык язык дружбы, один из языков ООН. Я сам учился в русской школе и русский язык стал окном в большой мир науки, знаний, литературы и искусства.

Le Kirghizistan est l'un des pays où les citoyens parlent couramment les langues de Pouchkine et de Dostoïevski. Nous considérons cela comme la richesse spirituelle de notre société. Je suis convaincu que nous devons protéger et multiplier ce patrimoine. [...]

La langue kirghize en tant que
langue d'État du Kirghizistan devrait remplir la fonction d'unité nationale. Au Kirghizistan, toutes les conditions ont été créées pour la préservation et le développement des langues, ainsi que des traditions de toutes les nationalités vivant dans notre pays. Notre constitution consacre le principe de la maîtrise par nos citoyens d'une langue d'État, d'une langue officielle et de l'une des langues du monde. Notre langue russe a un statut officiel.

Cela est inscrit dans la Constitution. Le russe est la langue de l'amitié, l'une des langues de l'ONU. J'ai moi-même étudié dans une école russe et la langue russe est devenue une fenêtre sur le grand monde de la science, de la connaissance, de la littérature et des arts.

Selon Jeenbekov, la langue kirghize en tant que «langue d'État» de la République devrait remplir la fonction d'unité nationale, tandis que le russe doit servir aux relations interethniques en tant que «langue officielle». Le problème, c'est que tout effort pour affirmer la prédominance de la langue kirghize dans le pays a pour effet de mettre les russophones en colère, parce qu'ils se plaignent que les efforts de promotion du Kirghizistan se font au détriment de leurs droits constitutionnels.

- Soutenir deux langues en concurrence

En mars 2019, Jeenbekov déclara, lors d'une réunion avec les chefs des missions diplomatiques du Kirghizistan, que son pays avait l'intention d'intensifier les travaux sur le développement de la coopération bilatérale avec les États-Unis et le Royaume-Uni, ce qui supposait aussi une politique d'ouverture à l'égard de la langue anglaise, certainement l'une des langues du monde dont a déjà fait allusion le président Jeenbekov.

Cela dit, il croit en la nécessité d'un emploi généralisé de la «langue d'État» non seulement dans la vie quotidienne, mais aussi dans tous les domaines de la vie publique, en particulier dans le système gouvernemental. Il affirme aussi: «Une profonde introduction de la langue d'État dans le domaine de l'éducation, des sciences, de la culture et de l'économie est notre principale tâche.» Par ailleurs, le président Jeenbekov a exprimé son opinion sur la transition du kirghiz vers l'alphabet latin, une question qui a récemment été débattue dans la société; il a déclaré qu'il n'était pas nécessaire de passer à l'alphabet latin. 

Le 23 septembre 2019, lors d'une allocution pour souligner le 30e anniversaire de l'adoption de la Loi sur la langue officielle de la RSS de Kirghizie (1989, abrogée depuis), le chef de l'État kirghiz déclarait:

Уважаемые соотечественники!

Перед нами стоит задача не только по сохранению родного языка, но и по его развитию, совершенствованию и обогащению.

За последние тридцать лет кыргызский язык претерпел значительные изменения, рос и развивался.

Но, к сожалению, пока он не в полной мере используется в качестве языка межнационального общения. Кыргызский язык еще не занял свое историческое место в обществе.

Нам предстоит решить немало задач, чтобы он стал языком межнационального общения. При этом заявляю, что статус русского языка как официального будет сохранен.

Chers compatriotes!

Nous sommes confrontés non seulement à la préservation de notre langue maternelle, mais également à son développement, à son amélioration et à son enrichissement.

Au cours des trente dernières années, la langue kirghize a subi des changements importants, elle a évolué et s'est développée.

Mais, malheureusement, elle n'est pas encore pleinement employée comme langue de la communication interethnique.
La langue kirghize n'a pas encore pris sa place historique dans la société.

Nous devons résoudre de nombreux problèmes pour qu'elle devienne la langue de la communication interethnique. Dans le même temps, je déclare que le statut de la langue russe
en tant que langue officielle sera maintenu.

Comme le souligne le président Jeenbekov: « La langue kirghize n'a pas encore pris sa place historique dans la société.» Mais ce n'est pas tout. Dans le Programme national pour le développement de la langue d'État et l'amélioration de la politique linguistique en République kirghize pour la période 2014-2020, on peut lire l'analyse suivante comme étant un constat d'échec en ce qui concerne la promotion du kirghiz:

Dans la politique linguistique du Kirghizistan moderne, le développement de la langue d'État reste extrêmement aigu. Malgré les efforts actifs pour soutenir la langue d'État entrepris pendant les années de souveraineté, il n'y a actuellement aucun changement fondamental dans l'expansion de l'emploi de la langue kirghize, principalement dans l'administration publique, le travail de bureau et la communication professionnelle, ainsi que dans le système d'enseignement supérieur.

Bien que la langue d'État soit étudiée dans tous les établissements d'enseignement de la République, elle n'appartient qu'à un dixième des citoyens pour lesquels la langue kirghize n'est pas maternelle. Les diplômés des écoles kirghizes, ouzbèkes et tadjikes ne parlent pas la langue officielle au niveau approprié, tout comme les diplômés des écoles russophones pour la langue d’État. Dans le même temps, il est nécessaire d'améliorer radicalement la qualité de l'enseignement des langues étrangères dans les établissements d'enseignement de la République.

Cependant, tant que le russe conservera son statut de langue officielle, il exercera une forte concurrence à la langue nationale, le kirghiz appelé «langue d'État». Pour réussir à ce que le kirghiz devienne prioritaire et la langue commune pour les communications, il faudrait accorder un statut moindre à la langue russe, sinon ce sera peine perdue, la concurrence du russe étant trop forte. Il ne faut pas oublier que la Russie demeure le partenaire économique et politique le plus important du Kirghizistan; elle fournit une assistance humanitaire et militaro-technique majeure, tandis qu'un nombre considérable de citoyens kirghizes vont travailler en Russie, soit plus de 700 000 personnes. Par ailleurs, le Kirghizistan doit compter sur un faible développement de son industrie et sur l'absence de sa propre base technologique, sans oublier le mauvais état des voies de transport et la corruption généralisée des organismes de l'État. Dans ces conditions, la dépendance économique et culturelle à l'égard de la Russie impose des «compromis»   sur la question linguistique.

- Les nouveaux russophones

La langue russe du Kirghizistan a subi de profonds changement depuis ces dernières décennies, dont au premier chef l'exode migratoire intensif de la population d'origine russophone du pour des raisons politiques et socio-économiques. Il existe de moins en moins de russophones dits «ethniques», c'est-à-dire des Russes d'origine dont la langue maternelle est le russe. Aujourd'hui, seule la génération plus âgée, vivant principalement à Bichkek, parle encore ce russe comme langue maternelle. Plus de 80 % des russophones actuels vivant dans les zones rurales font partie des groupes ethniques qui ont changé de langue, notamment les Ukrainiens, les Coréens, les Kazakhs, les Ouzbeks, les Tadjiks, les Ouïgours, les Dounganes, les Turcs, les Kalmouks et plusieurs autres, dont un bon nombre de kirghizophones. La particularité de la langue russe du Kirghizistan réside dans le fait que plupart des locuteurs de cette langue ne sont pas des «Russes ethniques», mais des individus à l'origine non russophone qui se sont assimilés à la langue russe. Autrement dit, le pays perd graduellement sa population de russophones ethniques au profit des nouveaux russophones. Cette réduction des locuteurs d'origine russe est principalement observée dans les régions du sud du pays où l'on compte une forte proportion de travailleurs migrants et de jeunes ayant une faible connaissance de la langue russe.

Dans ces conditions, conserver le statut de «langue officielle» pour une minorité de 6,1 % dont la langue d'origine n'était pas le russe pour 80% de ses locuteurs ne relève plus d'un droit fondamental accordé à une minorité nationale assimilée, mais d'une énorme «concession» politique consentie à la Russie «pour services rendus», voire d'une grande soumission, et ce, d'autant plus que la langue russe empêche la langue de la majorité, le kirghiz, d'exercer ses prérogatives. Comme le déclare d'ailleurs le président Jeenbekov : «La langue kirghize n'a pas encore pris sa place historique dans la société.»

De fait, la langue russe a conservé sa position dans la vie économique et sociale du pays, où elle reste la plus populaire, principalement dans les médias, l'édition de livres et l'enseignement supérieur; un enfant sur quatre au Kirghizistan reçoit totalement ou partiellement son instruction en russe. Bref, l'amitié entre le Kirghizistan et la Russie peut aussi constituer un boulet parce qu'elle emprisonne les Kirghizes dans un carcan néocolonial !

Selon les sondages, la majorité de la population du Kirghizistan, sous une forme ou une autre, se prononce en faveur du maintien de la langue russe comme «langue officielle». D'après les estimations de la presse pour 2018, entre 50% et 80% de la population peut s'exprimer en russe. En réalité, si la plupart des Kirghizes tiennent tant au russe, c'est en grande partie pour pouvoir quitter leur pays afin d'aller travailler en Russie. Il faut dire que la pauvreté en raison de la crise économique, sans oublier la confusion due à l'effondrement soudain du socialisme, l'incertitude du concept politique de l'État kirghiz et l'ambiguïté sur le statut des langues kirghize et russe ont fait reculer la conscience et la fierté nationales. Les concitoyens sont davantage préoccupés par les problèmes vitaux de l'autosurvie que pour prendre le temps de discuter de leur propre fierté et de leur conscience identitaire. 

Kirghizistan


1) Situation générale
 

2) Données historiques
 

3) La politique linguistique
 
Loi sur la langue officielle (2000)
4) Bibliographie
 


Loi sur la langue d'État (2004)
 

Dernière mise à jour: 27 déc. 2021
 

 
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