Les Aroumains

 

Les Aroumains sont appelés Valaques (Vlachos) par les Grecs, Tchobans par les Albanais, Tsintsars (ou Tzantzarii) par les Serbes mais généralement Vlassi par les Slaves et Macédo-Roumains par les Roumains. On trouve des traces de ce mot dans plusieurs langues européennes actuelles. Ainsi, l'allemand a Welsch, Welschland et Wlach. L'anglais a Welsh («Gallois» en Grande-Bretagne) et le français Wallons (francophones du sud de la Belgique). En polonais, Wolosy désigne les Roumains et Wlochi les Italiens. À l'origine, Welsch aurait été un terme utilisé par les Germains pour désigner une tribu voisine, les Volces ou Volsques (installés dans la Gaule narbonnaise) pour être appliqué ensuite à tous les Celtes, puis aux Gallo-Romains (les Celtes romanisés). La forme Valaque (Vlah) aurait été adoptée par les Byzantins qui l'aurait diffusée dans les Balkans. Quant aux Aroumains eux-mêmes, ils préfèrent le terme Aroumains ou plus précisément Arminesti dans leur langue. Certains linguistes affirment que le a- de Aroumain est un a- privatif signifiant «qui n'est pas roumain». Mais pour les Aroumains ce [a] n'a rien à voir avec le a- privatif grec; il s'agit simplement d'une particularité de leur langue, particularité qui ne concerne pas seulement leur nom.

1 Aspects linguistiques

Les Aroumains parlent l'aroumain, une langue romane apparentée au roumain, qui les particularise comme peuple au cœur des Balkans. Cette langue est encore parlée par environ 250 000 locuteurs au nord de la Grèce, au sud de l'Albanie, à l'est de la Serbie, en Bulgarie et en république de Macédoine. Cependant, la langue aroumaine (ou valaque) n'a pas de norme linguistique suprarégionale, car chacun des groupes d'Aroumains (Grèce, Albanie, Serbie, etc.) parle avec des particularités spécifiques locales.

Linguistiquement, l'aroumain fait partie des dialectes roumains du Sud:

1) Les dialectes du Sud: l'aroumain et le mégléno-roumain, ainsi que le macédo-roumain, un nom familier donné en Roumanie à l’aroumain, mais il n’est ni officiel ni reconnu par les scientifiques.

2) Les dialectes du Nord: le daco-roumain (qui est devenu le roumain officiel et le moldave officiel) ainsi que l'istro-roumain (considéré comme éteint†). Il s'agissait d'une langue intermédiaire entre le romanche, le ladin et le frioulan des Alpes, et les langues latines orientales telles le daco-roumain, l'aroumain et le mégléno-roumain.

Les dialectes du Nord sont très différents de ceux du Sud et l'intercompréhension n'est pas toujours facile. Aujourd'hui, toutes les langues roumaines (roumain, moldave, aroumain, etc.) sont parlées dans une aire linguistique située autour de la Roumanie. 

Afin de voir les différences et les ressemblances entre l'aroumain et le roumain, voici un petit texte de M. Spiridon Manoliu :
 

Français Aroumain Roumain (daco-roumain)
Ce dictionnaire est celui de Vasile Stati, qui d’un glossaire de mots peu connus de Moldavie, a fait un dictionnaire roumain-roumain, non pas lexicologique comme ceux auxquels nous sommes habitués, mais pour ces Moldaves qui ne connaissent pas bien la différence entre la langue roumaine littéraire que l’on apprend à l’école, et la langue familière parlée à la maison par les parents. Aestu dictsiunar easti atsel al Vasili Stati, turnat dit’un glusar cu zboarli ma putsan cunoscuti di Moldova, tu un dictsiunar rumän-rumän, ma nu lexiculoghic ca tuti alanti, cu care easti nvitsatä lumea, mäni tr’atselj moldovenj tsi nu shtiu ghini dauli limbi, sh’atsea rumäneascä, limbä litirarä, tsi u’nvitsarâ la shcoalä, ma sh’atsea di casä, tsi u’nvistarä di la pärintsä. Acest dictionar este cel al lui Vasile Stati, care dintr-un glosar de cuvinte mai putin cunoscute din Moldova, a fäcut un dictionar român-român, dar nu lexicologic ca toate cele cu care este obisnuita lumea, ci pentru acei moldoveni care nu cunosc bine ambele limbi, limba românä literarä ce se învatä la scoalä, si limba de casa învätatä de la pärinti.

Il existe une nette différence entre, d’un côté, l’aroumain et, de l’autre, le daco-roumain appelé «roumain» en Roumanie et le «moldave» en Moldavie. L’aroumain n’est intelligible qu’à 20 % tout au plus pour un locuteur du daco-roumain et réciproquement.

2 Données historiques

Si l’'origine des Roumains est située en Dacie, qui englobait l’Olténie et la Transylvanie au nord du Danube, celle des Aroumains se situe en Thrace qui englobait les actuelles Macédoine et Bulgarie, au sud du Danube (voir la carte). Quoi qu'en disent certaines historiographies nationalistes et militantes, les Aroumains ne descendent pas plus des Daces que les Daco-Roumains ne descendent des Aroumains : la linguistique comparée montre que les Aroumains descendent des Thraces (méridionaux et hellénisés) latinisés sur place, au sud de la «ligne de Jireček», tandis que les Daco-Roumains descendent des Daces latinisés dans le bassin du bas-Danube, en Dacie et en Mésie, au nord de la «ligne de Jireček». Cette «ligne» servait à désigner les Thraces qui étaient hellénisés au sud d'une ligne dite Jireček (du nom de l'historien qui l'a imaginée) et latinisés au nord de cette «ligne».

La Mésie et le royaume Odrysse de Thrace ont été latinisés à partir du Ier siècle avant notre ère et le processus s’est poursuivi jusqu’au Ve siècle de notre ère et même plus tard. Au sud de la «ligne de Jireček» (qui coupait la péninsule des Balkans en deux, de l’Adriatique à la mer Noire), il y avait, en plus, une forte influence grecque ancienne, que l’on retrouve en aroumain, mais pas en daco-roumain. Au nord de la «ligne de Jireček» et du Danube, le royaume de Dacie fut attesté au IIe siècle avant notre ère, et soumis par l’empereur Trajan après deux campagnes appelées guerres daciques (101-102 et 105-107). La domination romaine n’y a duré qu’un siècle et demi — les Romains abandonnèrent totalement la province en 275 —, et le daco-roumain, presque exempt d’influences grecques anciennes, fut en revanche très influencé par le slave et le magyar. En effet, les habitants de cette province de Dacie, christianisés en latin et non en grec, furent envahis par les vagues successives des Goths (IIIe-IVe siècles), des Gépides (IVe-Ve siècles), des Huns (IVe-Ve siècles), des Avars (VIe-VIIe siècles), des Slaves et des Bulgares (VIIe-IXe siècles), et pour finir des Magyars (IXe-Xe siècles). La dernière des grandes invasions fut celle des Tatars et des Mongols (1241).

La population autochtone se réfugia dans les montagnes des Monts Dinariques, des Balkans et des Carpates, où elle conserva ses traditions et la langue néo-latine. Les langues romanes orientales se différencièrent entre le VIe et le IXe siècle, des divisions politiques s’ajoutant aux divisions géographiques, et les différents groupes de «Proto-Roumains» se trouvant séparés les uns des autres par des populations slaves.

Vers le XIIe siècle, les Aroumains fondèrent leurs propres États dans la Grande Valachie (en Thessalie et dans le sud de la Macédoine) et la Petite Valachie (dans l'Etolia-Akarnania et au sud de l'Épire). Ils étaient considérés en Grèce comme des «Grecs valacophones». 

Jadis, des écoles en langue aroumaine furent ouvertes dans les régions valaques de l'Empire ottoman, mais les familles les plus prospères continuèrent de favoriser l'instruction grecque pour leurs enfants et développer une attitude hellénophile. Les Aroumains sont des chrétiens orthodoxes et leurs services religieux sont encore aujourd'hui tenus en grec. 

Quand les premiers manuels d'aroumain utilisant l'alphabet latin  apparurent au début du XIXe siècle, ils furent pratiquement ignorés par les Aroumains parce qu'ils connaissaient mieux l'alphabet grec.

Après les guerres balkaniques de 1912-1913, les Aroumains se  retrouvèrent partagés entre quatre États: l'Albanie, la Serbie, la Grèce et la Bulgarie. Parmi ceux-ci, seule la Grèce reconnut officiellement pendant quelque temps les Aroumains (ou Valaques en Grèce) comme une minorité à la suite de la signature du traité de Bucarest (1913). Quelques écoles ont même été accordées à la minorité valaque, mais c'est la Roumanie qui les subventionnait. Après la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie communiste a cessé toute aide financière aux communautés valaques de Grèce, car celles-ci étaient perçues comme anti-grecques par le gouvernement grec. Les autres États ne se sont guère préoccupés de leurs communautés aroumaines (valaques). Dans les circonstances actuelles, il est fort peu probable qu'un gouvernement se préoccupe un jour du sort de ces populations.

3 La régression de l'aroumain

L'omniprésence du grec (la hellénisation) dans la culture aroumaine a certainement été un facteur important dans l'affaiblissement de cette langue et l'urbanisation a accéléré le processus. L'aroumain, comme le mégléno-roumain, avait survécu jusqu'à récemment dans beaucoup de villages de Grèce, d'Albanie, de Serbie ou de Macédoine restés linguistiquement homogènes et où la plupart des gens utilisaient régulièrement leur langue maternelle. Ceux qui ont dû se déplacer vers les centres urbains ont bientôt abandonné l'emploi de l'aroumain parce qu'il était perçu comme un signe de retard social, alors que les enfants n'avaient plus aucun moyen d'apprendre leur langue ancestrale: l'aroumain n'était plus enseigné dans les écoles et était de moins en moins parlé à la maison.

Depuis les années 1950, toute politique linguistique relative en faveur de l'aroumain (ou au valaque) a cessé. Elle a plutôt cédé la place à une autre qui consistait à en décourager l'emploi par tous les moyens: punitions et humiliations dans les écoles et dans l'armée. La langue a ainsi perdu tout statut juridique dans les écoles, l'administration publique et les médias. Au début du XXe siècle, on dénombrait 500 000 Aroumains, mais ils ne seraient plus qu'environ 250 000 aujourd'hui. La plupart des locuteurs aroumains parlent le grec et la langue officielle du pays, soit l'albanais en Albanie, le serbe en Serbie ou le macédonien en Macédoine (ou le bulgare en Bulgarie).  La plupart des Aroumains qui ont conservé leur identité ethnique sont bilingues, sinon polyglottes, et participent à leur façon à plusieurs cultures

Les experts du Conseil de l'Europe sont convaincus que la langue aroumaine est menacée d'extinction. C'est pourquoi, le 24 juin 1997, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a adopté la recommandation 1333. À l'article 8 de celle-ci, l'Assemblée recommande au Comité des ministres du Conseil de l'Europe d'encourager les États balkaniques qui comptent des communautés aroumaines à signer, ratifier et appliquer la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires de 1992, et les invite à soutenir les Aroumains, particulièrement dans les domaines de l'éducation, des services religieux, des journaux et des périodiques, des émissions de radio et de télévision, des associations culturelles, de façon à ce que cette minorité reçoive des services dans sa langue ancestrale.

Terminons par une petite anecdote. L'ancien président des États-Unis, George Bush (père), reçut un jour une délégation de la communauté valaque (aroumaine). L'un des représentants aurait dit au président: «Nous sommes Valaques, nous voulons avoir notre État.» Le président Bush leur aurait alors demandé si beaucoup de gens étaient morts pour défendre leur cause. Étonnés, les Valaques ont répondu: «Pourquoi? Il doit y avoir des tués?» Et George Bush leur a répondu : «Si vous voulez votre État, vous devez vous battre. Si vous n’avez pas de morts, vous n’avez pas de raison d’avoir un État.»  Dans les faits, les Aroumains ne semblent avoir aucune revendication politique ni territoriale. La différence avec d'autres peuples (Juifs, Arméniens, Turcs de Crimée, etc.), c'est que les Aroumains n'ont jamais été victime de génocide.

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Voir les États où se trouvent les Aroumains (Valaques):

Albanie, Bulgarie, Grèce, Macédoine et Serbie.

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