[Drapeau kanak

Nouvelle-Calédonie

(5) La politique linguistique

 

La politique linguistique de la Nouvelle-Calédonie est définie en partie par la Constitution française et certaines lois particulières de la République française. L’article 2 de la Constitution énonce ce qui suit: «La langue de la République est le français» (Loi constitutionnelle no 92-554 du 25 juin 1992). Les autres documents juridiques relatifs à la langue en Nouvelle-Calédonie ont principalement trait aux lois suivantes:

- la loi no 88-1028 du 9 novembre 1988 portant dispositions statutaires et préparatoires à l'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie en 1998;
- la loi organique no 99-209 du 19 mars 1999 relative à la Nouvelle-Calédonie
.

De plus, les lois et règlements de la République, notamment en matière d'éducation, s'applique également à la Nouvelle-Calédonie. Qu'on pense aux nombreux arrêtés et circulaires du gouvernement français.

1 Les domaines de la législation et de la justice

En vertu de l’article 2 de la Constitution, rappelons que le français demeure la langue officielle de ce qui est encore pour le moment un territoire français d’outre-mer: «La langue de la République est le français.» Malgré le grand nombre de langues en usage en Nouvelle-Calédonie, seul le français bénéficie d’une reconnaissance juridique dans les domaines de la législation et de la justice. Cette situation peut s’expliquer en raison, d’une part, du nombre élevé des langues kanakes et, d’autre part, d'un plurilinguisme dit «égalitaire». Même les dirigeants kanaks utilisent le français comme langue véhiculaire dans les rapports officiels et, bien que les Kanaks restent attachés à leur langue maternelle, ils n’en choisissent aucune comme langue nationale.

La Nouvelle-Calédonie est représentée au PARLEMENT français de Paris par deux députés et un sénateur, et par un conseiller au Conseil économique et social. L’élite dirigeante, tant européenne que mélanésienne, n’utilise que le français non seulement au plan national, mais également dans le territoire, que ce soit au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, dans chacune des trois assemblées provinciales ou dans les municipalités (sauf exception pour les îles Loyauté).

En matière de JUSTICE, aucun texte récent d'ordre général ne prescrit l’obligation d'employer la langue française. C’est pourquoi l'ordonnance de Villers-Cotterêt de 1539 (François Ier) est par tradition considérée comme le texte faisant de la langue française la langue judiciaire, en France comme dans tous les DOM-TOM. C'est donc sur ce fondement que les juges ont fait de la langue française une règle obligatoire dans le déroulement de la procédure tant administrative que judiciaire. Évidemment, en Nouvelle-Calédonie, la procédure se déroule toujours en français, même si le juge est un autochtone — actuellement il y en a au moins un.

2 La langue de l’Administration

Dans l’administration publique, les communications se déroulent généralement en français puisque c’est la langue officielle, mais certaines langues mélanésiennes peuvent être occasionnellement utilisées lors des communications orales dans la province des Îles-Loyauté. Pour cela, il faut que le fonctionnaire en poste soit un autochtone, ce qui demeure encore peu fréquent. Durant ces dernières années, un programme de formation soutenu a été mis sur pied pour les Mélanésiens qui voudraient faire carrière dans la fonction publique, provinciale ou municipale. Évidemment, cette formation n’est assurée qu’en français. Cet effort de formation de Néo-Calédoniens, et non des Métros, a été rendu nécessaire pour assurer un rééquilibrage au bénéfice des Kanaks.

Pensons que dans la province Sud le français demeure pour ainsi dire la seule langue véhiculaire employée entre tous les Néo-Calédoniens. Dans la province des Îles-Loyauté, beaucoup de séances des conseils municipaux se déroulent dans une langue autochtone, sauf si des Européens y assistent. Dans la province Nord, à cause de la diversité des langues autochtones parlées, cela n'est pas possible et presque tout se fait exclusivement en français.

Cela dit, conformément à l’article 1.3.1 de l’accord de Nouméa, les gouvernements locaux commencent à remettre à l’honneur les noms de lieu selon leur appellation mélanésienne, mais le travail n’est pas terminé:

Article 1.3.1

Les noms kanaks des lieux seront recensés et rétablis. Les sites sacrés selon la tradition kanake seront identifiés et juridiquement protégés, selon les règles applicables en matière de monuments historiques.

Dans les îles Loyauté et dans plusieurs communes de la province Nord, certaines administrations acceptent de rédiger des affichettes ou des messages «en langue» à l’intention des utilisateurs kanaks. Le système n’est pas encore très répandu, mais il tend à prendre de l’expansion, du moins dans les zones mélanésiennes.

3 Les langues de l’éducation

L'enseignement primaire en Nouvelle-Calédonie relève de la compétence des provinces, mais l’enseignement secondaire et supérieur reste pour le moment sous la juridiction de l’État français. La province Sud regroupe 39,4 % des 279 établissements des écoles maternelles et primaires ainsi que l’enseignement spécialisé); la province Nord comprend 33 % de ces établissements et la province des Îles-Loyautés compte pour 27,6 %.

3.1 L'enseignement du français 

En principe, selon l’article 11 de la loi no 94-665 du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française, la langue d’enseignement doit être le français:

Article 11

La langue de l'enseignement, des examens et concours, ainsi que des thèses et des mémoires dans les établissements publics et privés d'enseignement est le français, sauf exceptions justifiées par les nécessités de l'enseignement des langues et cultures régionales ou étrangères ou lorsque les enseignants sont des professeurs associés ou invités étrangers.

3.2 La réglementation et la place des langues régionales

Cependant, les langues régionales peuvent être enseignées sous réserve de la clause «sauf exceptions justifiées par les nécessités de l’enseignement des langues et cultures régionales». D’ailleurs, l’article 21 de la même loi énonce également ce qui suit: «Les dispositions de la présente loi s'appliquent sans préjudice de la législation et de la réglementation relative aux langues régionales et ne s'opposent pas à leur usage.» Par la suite, les responsables provinciaux ont dû tenir compte de la clause 1.3.3 de l’accord de Nouméa de 1998 qui préconisait:

Article 1.3.3

Les langues kanakes sont, avec le français, des langues d'enseignement et de culture en Nouvelle-Calédonie. Leur place dans l'enseignement et les médias doit donc être accrue et faire l'objet d'une réflexion approfondie.

Cette disposition s’est retrouvée à l’article 205 de la loi no 99-209 du 19 mars 1999 relative à la Nouvelle-Calédonie, qui stipule que les langues mélanésiennes sont reconnues comme langue d’enseignement:

Article 215

1) Dans le but de contribuer au développement culturel de la Nouvelle-Calédonie, celle-ci, après avis des provinces, conclut avec l’État un accord particulier. Celui-ci traite notamment du patrimoine culturel kanak et du centre culturel Tjibaou.

2) Les langues kanakes sont reconnues comme langues d’enseignement et de culture.

Toutefois, seul l’article 1er du décret no 92-1162 du 20 octobre 1992 relatif à l'enseignement des langues et dialectes locaux précise quelles sont les langues mélanésiennes qui seront effectivement reconnues: l'ajië, le drehu, le nengone et le paicî.

Article 1er

Les articles 2 à 9 de la loi du 11 janvier 1951 modifiée relatifs à l'enseignement des langues et dialectes locaux sont applicables dans la zone d'influence des langues mélanésiennes pour ce qui concerne l'ajië, le drehu, le nengone et le paicî.

Article 2

Le présent décret prendra effet en Nouvelle-Calédonie à compter de la session 1992 du baccalauréat.

(Journal officiel du 23 octobre 1992)

Enfin, il convient d'ajouter également une loi plus récente adoptée par l’Assemblée nationale française: la Loi d'orientation pour l'outre-mer (ou loi 2000-1207 du 13 décembre 2000) entrée en vigueur le 14 décembre 2000. Ce sont les articles 33 et 34 de cette loi qui concernent tous les DOM-TOM. À l’article 33, on apprend que «l’État et les collectivités locales encouragent le respect, la protection et le maintien des connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales fondées sur leurs modes de vie traditionnels et qui contribuent à la conservation du milieu naturel et l'usage durable de la diversité biologique» et qu’à l’article 34 que «les langues régionales en usage dans les départements d'outre-mer font partie du patrimoine linguistique de la Nation» et qu’elles «bénéficient du renforcement des politiques en faveur des langues régionales afin d'en faciliter l'usage». D’après la Loi d’orientation d’outre-mer, la loi n° 51-46 du 11 janvier 1951 relative à l'enseignement des langues et dialectes locaux leur est applicable. 

Il faudrait ajouter les nombreux arrêtés et circulaires du gouvernement français. On peut en citer quelques-uns: la circulaire n°83-547 du 30 décembre 1983 (Texte d'orientation sur l'enseignement des cultures et langues régionales), à l'arrêté du 2 octobre 1987 (Les langues et cultures propres à la Nouvelle-Calédonie dans les "matières à option" dans l'enseignement du premier degré), la loi n°88-1028 du 9 novembre 1988 portant les dispositions statutaires et préparatoires à l'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie en 1998 (Programmes aux spécificités linguistiques et culturelles locales), les arrêtés du 20 octobres 1992 (comprenant trois arrêtés introduisant quatre langues kanakes dans les épreuves des baccalauréats du second degré, technologiques et professionnels), l'arrêté du 31 juillet 2001 (Mise en place d'un enseignement bilingue en langues régionales), la circulaire n°2001-166 du 5 septembre 2001 (Développement de l'enseignement des langues et cultures régionales dans les écoles), la circulaire n°2001-167 du 5 septembre 2001 (Modalités de mise en œuvre de l'enseignement bilingue à parité horaire), la circulaire n°2001-168 du 5 septembre 2001 (Mise en œuvre de l'enseignement bilingue par immersion dans les écoles et établissements "Langues régionales"), l'arrêté du 19 avril 2002 (Mise en place d'un enseignement bilingue par immersion en langues régionales dans les écoles), la circulaire n°2002-103 du 30 avril 2002 (Mise en place d'un enseignement bilingue par immersion en langues régionales dans les écoles), etc.

Mentionnons la délibération no 70-2002 relative à la prise en compte des langues et cultures à l'école de la province Nord:

Délibération no 70-2002/APN du 26 avril 2002 relative à la prise en compte des langues et cultures à l'école

Article 1er

L'école en province nord parle les langues et prend en compte la culture de la province nord.

Article 2

La reconnaissance et la prise en compte de la langue maternelle des enfants kanak dans le dispositif scolaire en ses différents degrés, sont des impératifs indispensables à la réussite scolaire, à l'atteinte des objectifs du développement, et à la restauration de l'identité culturelle kanak ".

Article 9

L'assemblée de la province nord prendra toute initiative propre à soutenir l'Académie des langues kanak

Article 10

L'assemblée de la province nord soutient les recherches linguistiques et les enquêtes sociolinguistiques ayant pour objet les langues et les pratiques linguistiques des quatre aires de la province.

Article 11

L'assemblée de la province nord, conformément aux engagements pris par l'État et la Nouvelle-Calédonie dans l'accord particulier sur le développement culturel, demande l'inscription des langues kanak comme épreuve à part entière aux différents concours et examen. Cette inscription doit prendre en compte la pluralité des langues.

Article 12

L'État et la Nouvelle-Calédonie, chacun pour ce qui le concerne, doivent s'engager dans la formation d'enseignants à l'enseignement des langues kanak […].

Article 15

L'assemblée de la province nord s'appliquera à défendre, à tout niveau, l'enseignement du français, langue seconde, avec les efforts de formation et de documentation qu'il suppose.

La Nouvelle-Calédonie étant maintenant compétente en matière d’enseignement du 1er degré public (en vertu de l'accord de Nouméa), les nouveaux programmes pour l’école primaire publique, adoptés par délibération du 26 septembre 2005 par le Congrès, prévoient un enseignement des langues et de la culture kanak en direction des enfants dont les parents en ont exprimé le vœu:
 

1 – Principes généraux et modalité de mise en œuvre

L’enseignement des langues et de la culture kanak fait l’objet d’une généralisation progressive en cycle 1, 2 et 3 à l’initiative des provinces en fonction de leurs réalités culturelles et linguistiques, des connaissances linguistiques, des outils pédagogiques et des ressources mobilisables.

En cycle 1 et au CP, cet enseignement est dispensé à compter de l’année 2006 et dans les conditions prévues à l’alinéa précédent.

Cet enseignement est généralisé dans les mêmes conditions, en CE1 et cycle 3, sous réserve d’une expérimentation scientifique validée par l'autorité pédagogique.

2 – Organisation pédagogique

L’enseignement des langues et de la culture kanakes fait l’objet d’une organisation précisée dans le projet d’école. Il est dispensé auprès des élèves dont les parents en ont exprimé le vœu, par des enseignants qualifiés, à raison de 7 heures hebdomadaires à l’école maternelle et de 5 heures hebdomadaires à l’école élémentaire.

Pour traduire leur caractère de langues d’enseignement, les langues kanak sont enseignées à travers différents champs disciplinaires (art. 6 de la délibération no 118 du 26 septembre 2006).

3.3 L'application de la politique linguistique

Bien que la langue de l’enseignement relève de la compétence de l'État, sauf pour la maternelle et le primaire qui sont de juridiction provinciale, c’est uniquement à la suite de la période dite des «événements» (1984-1988) qu'une politique linguistique a pu être établie par les instances métropolitaines. C’est ainsi qu’en 1985 des Écoles populaires kanakes (les EPK) ont été ouvertes dans plusieurs régions. Nés d'une décision politique à la suite du congrès fondateur du Front national de libération kanake et socialiste (FLNKS), ces établissements se voulaient un refus des écoles coloniales, perçues comme acculturantes, et avaient pour but de mettre en valeur l'identité et la culture kanake au moyen d’un enseignement dit «en langue». Au début, les EPK ont scolarisé un bon nombre d’enfants kanaks de brousse mais avec des résultats extrêmement variables. Après quelques années, à peine deux ou trois d’entre elles ont perduré, et une seule fonctionne toujours sur la Grande Terre, l’école de Canala, qui a réussi à maintenir une scolarisation pour les enfants de deux à neuf ans (cf. Claire Moyse).

Les provinces ont créé, pour leur part, de nouvelles structures scolaires. Le plan EILM (Enseignement intégré des langues maternelles) a été conçu en 1991 et est devenu effectif en 1994 dans toutes les écoles publiques et privées. Dans la province Nord, ce plan s’est concrétisé dans l’opération PHAX (qui tire son origine des langues paicî, hoot-ma-whaap, ajië et xârâcùù), laquelle permet de dispenser cinq heures d'enseignement (maximum) par semaine pendant lesquelles les langues vernaculaires peuvent être employées: une heure d'expression orale, deux heures d'éducation physique, une heure d'éducation artistique et une heure de géographie, d'histoire ou de sciences. Mais rien n'est prévu pour l'alphabétisation en langue maternelle. En somme, l'opération PHAX reste encore une «opération virtuelle». En général, les seules petites avancées du cycle secondaire concernent l’enseignement de quatre langues kanakes (le nengone, le drehu, le paicî et l’ajië) que l'on peut choisir depuis 1992 dans l’option «Langue» au baccalauréat et dans l’option facultative dans les sections technologique et professionnelle. Dans les faits, sauf de rares exceptions, l’enseignement continue donc d’être dispensé exclusivement en français, même dans la province Nord et dans la province des Îles.

Par ailleurs, dès 1978, une section «langues vernaculaires» avait été créée au Centre territorial de recherche et de documentation pédagogique (CTRDP). Cette section devait établir des mécanismes pour assurer un enseignement dans différentes langues mélanésiennes et produire des documents pédagogiques. Les résultats paraissent plutôt décevants, car ces tentatives n’ont abouti à rien de concret.

Les effectifs concernés par l'enseignement des langues mélanésiennes demeurent restreints. Seulement 5 % des élèves du second degré public suivaient en 2001 un enseignement dans l'une des quatre langues proposées au baccalauréat:  l'ajië (5000 locuteurs), le drehu (15 000 locuteurs), le nengone (6100 locuteurs) et le paicî (5500 locuteurs) bénéficient d’une certaine protection.  De plus, la langue xaracuu est enseignée au collège de Canala.

L'enseignement des langues mélanésiennes dans les collèges et lycées publics

Nombre d'élèves 6e 5e 4e 3e Total
cycle
collège
2e 1re Terminale Totale
cycle
lycée
Total
Général
Drehu    32      8    34  40 114  56 72 71 199 313
Nengone    29   101    83  24 237  10   6   8   24 261
Paicî      0    47    16  20  83  35 10 12   57 140
Ajië    12      5    40  12  69   0   0   1    1   70
Xaracuu    28    18    16    3  65          0   65
 Total   101  179   189  99 568 101 88 92 281  849

Source: vice-rectorat de la Nouvelle-Calédonie, décembre 2002

D’ailleurs, ce sont les seules langues formellement mentionnées dans l’article 1er du décret no 92-1162 du 20 octobre 1992 relatif à l'enseignement des langues et dialectes locaux. Il est à craindre que toutes les autres langues mélanésiennes soient, dans l’avenir, définitivement laissées pour compte.

Dans le second degré, les langues kanakes se présentent comme «matière d'enseignement» et font partie de l'emploi du temps organisé avec des horaires à harmoniser (deux à trois heures par semaine, selon le cas). Huit langues sont enseignées (facultativement) au collège (ajië, drehu, nengone, paicî, xaracuu, nelemwâ, iaai) et quatre au lycée (ajië, drehu, nengone, paicî). Le statut de cet enseignement est régi par les circulaires ministérielles n°95-086 du 7-4-1995, n°2001-166 du 5-9-2001.

Depuis 2002, la province du Sud a introduit résolument l'enseignement des langues kanakes dans ses écoles. Par exemple, en 2006, un enseignant qualifié était disponible dans chacune des 14 écoles dispensant un enseignement dans une langue kanake en raison de sept heures/semaine dans les trois premiers niveaux du cycle 1. Dans la province du Nord, on comptait en 2005 un total de 261 classes ouvertes au primaire aux langues kanakes. À cela s'ajoute un programme d'édition de documents pédagogiques dans certaines langues kanakes. Dans la province des Îles, une vingtaine d’enseignants bilingues déclaraient en 2005 assurer plus ou moins régulièrement cinq heures d’enseignement en langue kanake dans leur classe. Le nombre total de ces classes devait être de 139 en 2005.

Au second degré (public), qui demeure sous la responsabilité de l’État, cinq langues kanakes étaient représentées en 2005 comme «matière d’enseignement facultative» (ou optionnelle) en raison de trois heures/semaine au plus. Sur les 27 établissements publics que compte la Nouvelle-Calédonie, 19 établissements offraient ce type d'enseignement. Dans les écoles privées, une dizaine de langues kanakes étaient enseignées. Pour plus de précision, 4200 élèves sur un total de 32 340 recevaient leur instruction dans une langue kanake, soit environ 13 % de l'ensemble.

Cela étant dit, il aura fallu attendre 2006, soit huit ans après la signature de l’accord de Nouméa, pour que la question statutaire des enseignants de langues kanakes trouve une issue favorable au 1er degré, car le problème du second degré n’est pas encore résolu. Bref, l’effectif des élèves concernés par cet enseignement demeure encore «relativement modeste».

À l’Université de la Nouvelle-Calédonie (ex-Université française du Pacifique), les cours ne se donnent qu’en français, mais deux langues sont enseignées depuis 1999 (le drehu et l'ajië) et deux autres devaient l'être à partir de l'an 2000 (le nengone et le paicî). De plus, la formation d’enseignants pour ces langues dans les cycles élémentaire et secondaire est envisagée, de même que la création d'une Académie des langues kanakes. Ajoutons aussi qu'il existe un enseignement du drehu (ou lifou) à l'Institut national des langues et civilisations orientales de Paris (section Langues océaniennes). 

3.4 Les problèmes pédagogiques

Enfin, on ne saurait passer sous silence la question des manuels scolaires et les problèmes d’intégration socioculturelle. La Nouvelle-Calédonie, comme tous les DOM-TOM, vit une situation de dépendance quasi exclusive de la France, non seulement pour ce qui concerne son système éducatif, mais aussi pour son approvisionnement en manuels et autres documents pédagogiques. Tous les enfants d’origine non européenne — la grande majorité — évoluent dans un milieu naturel et humain tout à fait différent de celui qui est représenté dans les manuels de classe européens et la plupart d’entre eux peuvent se considérer comme des étrangers dans leur propre pays. Cette situation a favorisé un fort taux d’analphabétisme et d’illettrisme, ce qui est perçu comme une honte pour un territoire français. Néanmoins, la province du Nord a commencé un programme d'édition de documents pédagogiques dans certaines langues kanakes, ce qui semble prometteur.

À cela s’ajoutent les difficultés pédagogiques qu’entraînent l’enseignement quasi exclusif de la langue française et l’importation du moule pédagogique métropolitain. La quasi-totalité des élèves dans certaines écoles n’étant pas d’origine francophone, des problèmes d’apprentissage surgissent forcément étant donné que les méthodes pédagogiques sont peu appropriées à ces élèves pour lesquels le français constitue une langue seconde.

Pour conclure sur cet aspect, on peut parler d’un relatif échec en matière d’enseignement des langues mélanésiennes. Ce constat n’est pas si surprenant. D’une part, il est le résultat d’une pratique coloniale qui a consisté à interdire l’enseignement des langues autochtones durant un siècle et demi. D’autre part, beaucoup de dirigeants kanaks ne sont pas convaincus eux-mêmes de l'importance de l'enseignement des langues ancestrales à l'école, ne serait-ce que pour l’alphabétisation ou la définition de l’identité culturelle des enfants. De plus, tout le système est ainsi fait qu’il laisse croire que l’enseignement du «tout en français» constitue l'unique garantie de la réussite scolaire et de l’accès aux emplois.

Par tradition, le système d'éducation français a toujours été peu perméable à l'enseignement des autres langues maternelles que le français. En 2001, l'OCDE le PISA : Programme for International Student Assessment — publiait en anglais sous le titre de What Makes School Systemes Perform?Qu'est-ce qui rend les systèmes scolaires performants?») une étude comparative sur le système d'éducation de six pays (Royaume-Uni, Canada, Finlande, Suède, France et Pays-Bas). Cette étude révélait que les autorités françaises témoignaient d'une certaine mauvaise volonté à reconnaître le rôle des langues maternelles «non officielles» dans l’intégration scolaire et l’enseignement :

All countries except France recognise mother-tongue support as an important element for integration and education. Most countries provide a combination of support in the mother tongue language and the language of instruction. France, on the other hand, stresses the acquisition of French as the key prerequisite for educational success. In Canada, “inter-cultural education” is part of the school curriculum. (PISA, 2004, What Makes School Systems Perform?, p. 49). [Tous les pays, sauf la France, reconnaissent l'appui d'une langue maternelle comme un élément important pour l'intégration et l'éducation. La plupart des pays prévoient une combinaison de renforcement dans la langue maternelle et dans la langue d'enseignement. La France, par ailleurs, soutient l'acquisition du français comme la condition préalable pour la réussite scolaire. Au Canada, l'«éducation interculturelle» fait partie du programme scolaire. (PISA, 2004, What Makes School Systems Perform?, p. 49).]

Étant donné que le français est bien établi comme langue véhiculaire en Nouvelle-Calédonie qui dispose par ailleurs de ressources financières suffisantes versées par l’État français en éducation, il est plausible de croire que les différentes instances puissent mener une politique linguistique plus ambitieuse à l’égard des langues maternelles indigènes.

4 Le rôle des médias

Le service public de la radiotélévision est assuré par RFO (Société nationale de radio et télévision pour l'outre-mer). En radio, RFO diffuse des productions locales et relaye les programmes de France Inter et France Info. En outre, il existe plusieurs radios privées, dont Radio Rythme Bleu (proche du Rassemblement pour la Calédonie dans la République) qui diffuse seulement en français et Radio Djiido (proche du Front de libération nationale kanake socialiste) qui présente quelques émissions dites en langues. La Nouvelle-Calédonie dispose aussi de deux canaux de télévision exploités par RFO où alternent émissions et journaux télévisés locaux et métropolitains, et ce, en français seulement. Depuis 1994, un nouveau système de compression numérique d'images permet à RFO de nombreuses retransmissions en direct depuis Paris. La chaîne cryptée Canal Outre-Mer (Canal +) émet depuis le début de l'année 1995.

Télé-Nouvelle-Calédonie (RFO) doit faire face à une contrainte majeure : le grand nombre des langues autochtones dans l’archipel calédonien, dont aucune ne peut être mise en avant sans créer des déséquilibres ou des tensions. C'est pourquoi il demeure beaucoup plus rare de trouver des productions entièrement en langue régionale sur Télé-Nouvelle-Calédonie.

La chaîne Radio Nouvelle-Calédonie diffuse des modules d'initiation aux quatre langues locales enseignées à l'Université du
Pacifique : en drehu (langue de Lifou), en nengoné (langue de Maré), en païci (langue de Poindimié et Koné) et en ajië (langue de Houaïlou). Ces séquences d'environ quatre minutes chacune sont regroupées sous le titre de Gweba signifiant «le lien» en langue du Sud; elles sont fabriquées par des enseignants locuteurs dans le cadre d'une convention signée avec RFO Nouvelle-Calédonie et sont rediffusées trois fois dans la journée, cinq jours sur sept, soit au total 10 à 12 minutes par jour. Quant à la programmation musicale, elle prend en compte la production locale et régionale du Pacifique. Cette ressource constitue environ 150 des 250 titres proposés quotidiennement à l’antenne; parmi ces 150 titres, environ un sur trois est interprété dans une langue locale.

Pour ce qui est de la presse écrite en Nouvelle-Calédonie, on compte un quotidien Les Nouvelles calédoniennes, plusieurs hebdomadaires et mensuels provinciaux, complétés par la diffusion des journaux édités en Métropole. Tous les journaux et périodiques ne sont diffusés qu’en français.

Rappelons que, en tant que territoire français, la Nouvelle-Calédonie fait encore partie de la France. Or, étant donné que le français est la langue officielle (art. 2 de la Constitution de la République), toutes les communications formelles doivent se faire exclusivement dans cette langue. Il est d’autant plus aisé d’utiliser le français sur le territoire que c’est la seule langue écrite de la majorité des autochtones et la seule langue orale permettant de communiquer avec les autres ethnies. Évidemment, même si les deux gouvernements provinciaux à majorité kanake voulaient favoriser l’emploi d’une langue mélanésienne, ils devraient néanmoins faire face à la multiplicité des langues mélanésienne concurrentes et ils ne pourraient endiguer l’usage généralisé du français au sein de la population. Pour le moment, si l’on fait exception de l'ajië (5000 locuteurs), du drehu (15 000 locuteurs), du nengone (6100 locuteurs) et du paicî (5500 locuteurs) qui bénéficient d’une certaine protection, on ne voit pas comment empêcher la disparition de la plupart des autres langues mélanésiennes, notamment à la Grande Terre. Quant aux langues immigrantes, elles risquent, à long terme, de disparaître du fait que les jeunes les apprennent de moins en moins.

Par ailleurs, de tout temps, les langues autochtones de la Nouvelle-Calédonie ont souffert de l’indifférence des responsables nationaux qui ont toujours pratiqué, au mieux, une politique linguistique de non-intervention, au pire, une véritable politique d’assimilation doublée d’une politique de minorisation démographique. Jusqu’ici, l’Administration locale n’avait d’autre choix que d’adopter intégralement la politique nationale française. Maintenant, si les administrations provinciales, notamment celle du Nord et celle des Îles, tiennent à conserver les spécificités culturelles et linguistiques, elles devront accomplir encore une énorme travail pour trouver un juste équilibre entre la culture française et les cultures locales. Voilà trop longtemps que tous les intervenants laissent pourrir la situation dans le domaine des langues.

En outre, les responsables politiques de la Nouvelle-Calédonie ont du pain sur la planche pour relever le défi, d’ici quinze ou vingt ans, d’une politique d’intégration sociale des Kanaks, des Européens et des immigrants qui, dans l’ensemble, sont restés cloisonnés et imperméables les uns aux autres. Il reste, en effet, à développer une sentiment d’appartenance nationale, la «calédonianité» étant encore une notion floue. Les Caldoches et les Métropolitains risquent de se retrouver au point de départ si, dans dix ou quinze ans, ils revendiquent encore un statu quo, même avec de légers accommodements.

Enfin, au moment où la France vient de signer mais sans encore ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, la politique linguistique pratiquée en Nouvelle-Calédonie doit être révisée, notamment sur le plan de l’éducation et des médias, mais aussi en matière d’administration et de justice. Jusqu’ici, les revendications kanakes ne se sont pas souvent transposées sur le plan de la langue, mais il pourrait bien en être autrement un jour et ce serait dans l’ordre des choses. La France a accepté 35 engagements énoncés dans la partie III de la Charte, justement dans les secteurs de l’administration, de la justice, de l’éducation et des médias. Mais c’est aux administrations locales à prendre maintenant leurs responsabilités.

Dans le cas de la Nouvelle-Calédonie, les gouvernements provinciaux devront mettre en oeuvre les moyens dont ils disposent pour promouvoir leurs cultures autrement que par des pratiques folkloriques. Il faut que l’utilisation des langues mélanésiennes, du moins un certain nombre d’entre elles, se manifeste dans les activités autres que strictement culturelles, en particulier dans l’éducation, les médias et les activités économiques. C’est avant tout une question de reconnaissance d’une identité pour les Kanaks, sinon le situation actuelle pourrait hypothéquer leur développement socioculturel et économique. Cependant, en Nouvelle-Calédonie, la promotion des langues locales se heurtera toujours à un problème de taille: la multiplicité et la fragmentation des langues. Il reste encore beaucoup à faire pour qu'évolue la situation d’un des derniers territoires coloniaux du Pacifique, même si ces dernières années de grands pas ont été accomplis.

Dernière mise à jour: 28 déc. 2015

Nouvelle-Calédonie


(1) Situation géographique

 

(2) Données démolinguistiques (3) Données historiques


(4) Les fluctuations politiques

 

(5) La politique linguistique

(6) Bibliographie

France  (État)

DOM-TOM (France)

États du Pacifique

 

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