République serbe

Monténégro

2) Données historiques

Plan de l'article

1 Des Illyriens à la Grande Serbie
1.1 L'Empire romain
1.2 La Grande Serbie

2 Les Ottomans et les Vénitiens
2.1 L'occupation ottomane (1496-1878)
2.2 La République de Venise

3 La naissance du Monténégro
3.1 La principauté du Monténégro
3.2 Le royaume du Monténégro et de Serbie
4 L'intégration à la Yougoslavie
4.1 Le gouvernorat italien du Monténégro (1941-1943)
4.2 La Yougoslavie socialiste de 1943
4.3 La République fédérale de Yougoslavie (1992)

5 La Communauté des États de Serbie-et-Monténégro

6 La république indépendante du Monténégro (2006)
6.1 La question linguistique
6.2 Le nationalisme linguistique

1 Des Illyriens à la Grande Serbie

Les premiers habitants connus du Monténégro étaient les Illyriens qui, au milieu de IIIe siècle avant notre ère, ils avaient créé un État centré autour de la baie de Kotor et du lac de Skadar. Au cours des VIIe et VIe siècles avant notre ère, des colonies grecques s'installèrent le long de la côte du Monténégro, puis des groupes de Celtes firent de même au siècle suivant. Au IIIe siècle, la région fut peuplée par des tribus illyriennes; un royaume illyrien se développa autour du lac de Skadar. 

1.1 L'Empire romain

La région passa sous l’administration romaine qui en fit la conquête vers 168 de notre ère sous le nom de Illyrium, qui fut ensuite  divisée entre la Pannonie et la Dalmatie. Effectivement, en 297, le territoire fut rattaché à la province de la Dalmatie supérieure. En 395, cette province fut rattachée à l'Empire romain d'Orient. La côte adriatique comprenait alors la Pannonie (Pannonia"), la Dalmatie ("Dalmatia"), la Thrace ("Thracia") et la Moésie ("Moesia"). À partir du IIe siècle, l'urbanisation, la romanisation et la christianisation progressèrent chez les Illyriens de sorte que la région devint un endroit important de l'Empire.

De fait, le contrôle de la Dalmatie fut fréquemment disputé entre les empereurs régnant sur les parties occidentale et orientale de l’Empire romain. Lors de l’ultime division de l'Empire en 395, la Dalmatie fut rattachée à l’Empire romain d'Occident. Avec le déclin du pouvoir romain, la côte dalmate dut subir les ravages intermittents de la part de divers envahisseurs semi-nomades, en particulier les Goths à la fin du Ve siècle et les Avars au VIe siècle.

Un peu plus tard, ces peuples germaniques furent supplantés par les Slaves, qui se sont largement implantés en Dalmatie au milieu du VIIe siècle, tout en s'organisant politiquement. Parce que le terrain était extrêmement accidenté et manquait de sources majeures de richesses, telles que les richesses minérales, la région qui est maintenant le Monténégro devint un refuge pour les groupes résiduels de premiers colons, y compris certaines tribus qui avaient échappé à la romanisation. À partir du IXe siècle, plusieurs petites principautés slaves (Raska, Duklja, Zeta, etc.) virent le jour. En quelques siècles, les peuples slaves réussirent à s'imposer. La plupart des anciens occupants des Balkans latinisés ou germanisés s'assimilèrent aux Slaves et changèrent de langue. Il n'est resté des Romains dans la région, si l'on fait exception de quelques sites archéologiques, que la langue dalmate comme langue romane. Le dalmate fut encore parlé dans la région de la Dalmatie, donc de la Croatie actuelle et également jusqu'à la baie de Kotor au Monténégro. Le nom de cette langue fait référence à un groupe linguistique illyrien, les "Dalmatae" (les «Dalmates).

1.2 La Grande Serbie

La République de Venise commença à exercer le contrôle de la Dalmatie vers le Xe siècle, mais ils pénétrèrent peu dans ce qui est aujourd'hui le Monténégro.

À la fin du XIe siècle, la région du Monténégro fut brièvement incorporée dans la principauté serbe des Nemanjić, bien que d'autres dynasties princières régnaient également sur des portions du territoire monténégrin. De 1170 à 1196, Stefan Nemanjić régna sur la principauté de la Raška (ou Rascie, en français) et unit la Zeta (le futur Monténégro) à la Raška (la future Serbie). La Serbie commençait alors une nouvelle ère non seulement pour cet État naissant, mais pour tous les Balkans.

Après la quatrième croisade de1202, l'Empire byzantin s'effondra pour laisser la place à de nouveaux États. Les Balkans furent divisés en deux: d'un côté les États dans la continuité de Byzance, c'est-à-dire la Serbie et la Bulgarie, et de l’autre, les nouveaux États des croisés latins, autour de l'Empire latin de Constantinople. C'est ainsi que l’héritage catholique privilégia l’alphabet latin avec le croate, le polonais, le tchèque, le slovaque, le slovène, le sorabe et le cachoube (Pologne), tandis que l’héritage du monde orthodoxe favorisa l’alphabet cyrillique avec le serbe (et le monténégrin), ainsi que le russe, le biélorusse, l'ukrainien, le bulgare, le ruthène et le macédonien. À cette époque, les Monténégrins étaient considérés comme des Serbes au point de vue ethnique.  On ne faisait pas encore de différence.

2 Les Ottomans et les Vénitiens

Le Monténégro subit par la suite deux grandes occupations: les Ottomans et les Vénitiens.

2.1 L'occupation ottomane (1496-1878)

L’Empire serbe s’effrita lorsque l’Empire ottoman commença à conquérir, dès la fin du XIVe siècle, les Balkans, dont la Macédoine et la Bulgarie en 1396. En 1389, après la défaite de Kosovo Polje (près de Pristina), la Serbie passa sous la juridiction des Ottomans. La victoire des forces ottomanes allait permettre l’occupation complète du territoire serbe jusqu’au XIXe siècle (voir la carte de l’Empire ottoman).

Quant aux Monténégrins, ils se retirèrent dans leurs montagnes. Le Monténégro resta la seule région relativement autonome dans les Balkans en raison de la configuration géographique du pays. Malgré les guerres permanentes avec les Ottomans, la région conserva néanmoins une certaine autonomie – en raison de ses hautes montagnes qui l’isolaient – et les princes monténégrins purent régner sur une partie du territoire de la république actuelle.  Cela n'empêcha pas les colons ottomans de venir s'installer au Monténégro. Tout au long des cinq siècles d’occupation, des milliers d’Albanais et aujourd’hui des Kosovars ainsi qu'un certain nombre de Serbes (aujourd’hui les Bosniaques et/ou Serbes islamisés), particulièrement dans la région du Sandjak, sont ainsi passés à l’islam. C'est ainsi que la région, qui était massivement chrétienne, devint une région biconfessionnelle avec une population orthodoxe (et parfois catholique) et une population musulmane.

Forcément, des mots du turc ottoman s'imprégnèrent dans le vocabulaire des peuples soumis à l'Empire. En effet, le serbe et/ou le monténégrin, ainsi que le croate, empruntèrent au turc ottoman des milliers de mots qui font maintenant partie du vocabulaire courant des Serbes, des Monténégrins, des Bosniaques et des Croates.

Les  contacts linguistiques intensifs et directs commencèrent au XIVe siècle lorsque les Turcs ottomans conquirent les territoires des Balkans où vivaient les peuples slaves du Sud. Les emprunts lexicaux au turc ottoman sont appelés des «turquismes». On estime qu'environ 3000 turquismes sont utilisés dans la langue monténégrine moderne, ainsi qu'en serbe, en croate et en bosniaque.

Le Sandjak fit partie de l’Empire ottoman jusqu'à la guerre des Balkans de 1912. À la fin du XVe siècle, le Monténégro passa également sous administration ottomane. Aujourd’hui, l’identité de toute la région du Sandjak repose encore sur la composition ethno-confessionnelle de sa population : 60 % de ses 550 000 habitants sont musulmans. Dans le Sandjak monténégrin, les Bosniaques ne forment que 30,8 % de la population, mais 38,3 % avec les «Musulmans», contre 36,0% pour les Serbes.

2.2 La République de Venise

La République de Venise avait commencé à exercer un contrôle de la Dalmatie vers le Xe siècle. De ce fait, les locuteurs de la langue dalmate (une langue romane comme le français ou l'italien) s'assimilèrent rapidement en adoptant la langue vénitienne (une langue italo-romane). Au XIVe siècle, la République de Venise disposait d'une continuité territoriale autour de la baie de Kotor (Monténégro actuel). Les territoires vénitiens autour de Kotor s'étendirent de 1420 à 1797 et furent appelés «l'Albanie vénitienne» ("Albania veneziana"), une province de la république vénitienne. À cette époque, l'Albanie vénitienne était relativement riche et la zone autour de la ville de Kotor jouissait d'un énorme développement culturel et artistique.

C'est ainsi qu'une partie du Monténégro actuel au nord, le Sandjak qui ne fit partie du Monténégro qu'en 1912, fut sous contrôle de l'Empire ottoman de 1498 à 1912, tandis que la partie la plus occidentale de la côte du Monténégro restait sous contrôle de la République de Venise; le reste du Monténégro se trouva quasiment indépendant à partir de 1516. Seules quelques villes restèrent sous contrôle ottoman, alors que les montagnes et les régions rurales demeurèrent de facto indépendantes et contrôlées par plusieurs seigneurs monténégrins.

En 1516, le prince du Monténégro, Đurađ V Crnojević (1515-1516), abdiqua et transféra l’autorité civile à l'archevêque de l'Église orthodoxe de la ville de Cetinje (sud-ouest du Monténégro), créant ainsi la fonction de prince-évêque. Cette fonction en principe élective devint héréditaire et se transmit d’oncle à neveu à partir de 1697 sous la dynastie des Petrovitch. Mais l’islamisme s’était introduit au Monténégro. Daniel Ier Scepcev Petrovitch-Njegoš (1670-1735), qui avait été victime d’une trahison des Ottomans et en avait subi la torture, ordonna en 1702 l'extermination de toutes les populations musulmanes du Monténégro, ce qui impliquait surtout les Ottomans, mais aussi les Albanais et les «Serbes renégats»; ce massacre fut ce qu'on a appelé les «Vêpres monténégrines». Après ce massacre, le tsar de Russie, Pierre le Grand conclut en 1711 une alliance avec le Monténégro pour lutter contre les Ottomans, à qui il venait de déclarer la guerre.

Toutefois, les Ottomans, désireux de se venger, envahirent en 1714 le Monténégro avec 120 000 hommes. Le vizir Douman-Keuprili massacra une grande partie de la population et fit passer quelque 2000 hommes en esclavage. Cette invasion ruina le Monténégro.

3 La naissance du Monténégro

Malgré tout, les habitants du Monténégro se relevèrent et, en raison de leur isolement par rapport à leurs frères serbes restés au Nord, ils connurent une évolution culturelle, religieuse et administrative différente de celles de Serbes. Une véritable identité monténégrine se constitua par rapport aux Serbes de Serbie.

3.1 La principauté du Monténégro

 De 1696 à 1852, tous les princes-évêques furent à la fois des chefs d'État et des chefs religieux (Église orthodoxe serbe), mais aussi des administrateurs et des militaires. Ce statut leur donna longtemps une autorité juridique et religieuse sur la population du Monténégro, indispensable pour maintenir l’union des seigneurs de guerre contre les Ottomans musulmans. En même temps, ils développèrent  une culture axée sur la résistance et l'autosuffisance. Les Serbes du Monténégro commencèrent à se différencier des Serbes de Serbie tout en parlant la même langue, le serbe.

 D'épiscopat héréditaire, le Monténégro devint une principauté en 1852, lorsque le prince-évêque Daniel Ier ou Danilo Petrović-Njegoš (1826-1860) décida de renoncer à sa fonction ecclésiastique, avec le consentement du tsar russe Nicolas Ier, pour se marier et séculariser la principauté; il devint le premier prince du Monténégro (1851-1860). Il sépara l’Église et l’État en abolissant la fonction de prince-évêque et en s'établissant comme monarque séculier du Monténégro. La capitale de la principauté était la ville de Cetinje.

Cependant, l'avènement de cette principauté laïque du Monténégro entraîna aussitôt la guerre avec les Ottomans dès 1852-1853, mais grâce à l'intervention de la Russie et de l'Autriche le Monténégro sortit du conflit sans conséquence grave. Danilo Ier entreprit des réformes sociales importantes.

En 1858, le frère aîné de Danilo, le grand-duc Mirko Petrović-Njegoš, dirigea une armée forte de 7500 hommes et remporté une bataille décisive contre les Ottomans à Grahovac le 1er mai, les forces ottomanes étant mises en déroute. Cette victoire fut tellement importante qu'elle força l'Empire ottoman à reconnaît l'indépendance du Monténégro. Le prince Daniel Ier fut assassiné le 1er 1860 alors qu'il montait à bord d'un navire au port de Kotor.

3.2 Le royaume du Monténégro et de Serbie

En 1860, Nikola Petrović (Nicolas Ier) hérita du Monténégro à la suite de l’assassinat de son oncle. En 1875, la Serbie et le Monténégro soutinrent les Serbes de Bosnie-Herzégovine contre l’Autriche qui lorgnait alors la Bosnie-Herzégovine. Puis, en 1878, le Congrès de Berlin proclama l'indépendance de la Serbie et du Monténégro. La Serbie devint le «Royaume de Serbie» en 1882. C'est à cette époque du royaume de Serbie qu'est apparue la langue serbo-croate prônée par les linguistes, en particulier le Serbe Vuk Karadžić et le Croato-Slovaque Ljudevit Gaj. Ce devait être également la langue du Monténégro. En 1910, Nicolas Ier du Monténégro se proclama roi, le Parlement ayant accepté sa proposition de transformer le pays en royaume; il agrandit son petit pays, l’amenant alors à partager une frontière commune avec la Serbie.

Le Monténégro s'allia à la Grèce, à la Bulgarie et à la Serbie contre l'Empire ottoman en 1912. En 1914, le Monténégro se retrouva en première ligne, quand la Première Guerre mondiale éclata à la suite de l’assassinat de l’archiduc-héritier François-Ferdinand d’Autriche, à Sarajevo. Rapidement le Monténégro fut envahi par les Autrichiens. Le roi Nicolas 1er s'enfuit, mais à la fin de la guerre il ne put renter au pays. Durant ce temps, le Monténégro avait presque doublé de superficie.

4 L'intégration à la Yougoslavie

En 1918, le Monténégro fut annexé à la Serbie au sein du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Le roi Alexandre Ier supprima toutes les instances politiques du royaume pour laisser la place à un régime centralisé. Le 3 octobre 1929, le Monténégro fut renommé «royaume de Yougoslavie» et redécoupé de façon à occulter les anciennes frontières historiques. Le royaume fut divisé en neuf nouvelles provinces; le Monténégro   devint officiellement la province yougoslave de ZetaCes territoires furent découpés selon des critères strictement géographiques de façon à supprimer les frontières ethniques.

Bien que le souverain ait voulu imposer l’idéologie d’une nation yougoslave unifiée, il ne put supprimer la grande diversité des nationalités. L'article 3 de la Constitution de 1931 déclarait que «la langue officielle du Royaume est le serbo-croate-slovène» ("Службени језик Краљевине је српско-хрватско-словеначки").

Dans cette Yougoslavie apparemment unifiée, le nationalisme des Croates, des Albanais et des Macédoniens se radicalisa par rapport aux Serbes. Le royaume de Yougoslavie fut confronté à la résistance armée de nombreux groupes ethniques, dont les Albanais.

4.1 Le gouvernorat italien du Monténégro (1941-1943)

En 1941, les Italiens de Mussolini tentèrent de restaurer le Royaume du Monténégro pour en faire un État-satellite, soit dans le cadre d'une union dynastique, soit dans le cadre d'un strict contrôle politique et économique. Toutefois, immédiatement confrontés à une insurrection armée, les occupants italiens renoncèrent à un gouvernement monténégrin et firent plutôt le choix d'une administration militaire directe. En septembre 1943, au moment de la capitulation italienne, les Allemands envahirent le Monténégro; ils démantelèrent aussitôt le «Royaume de Yougoslavie» qui fut partagée entre les vainqueurs de la guerre en fonction de leurs intérêts stratégiques ou de leurs prétentions nationales. Les Italiens avaient occupé, en plus du Monténégro, la Slovénie du Sud, la Dalmatie, l'Albanie, le Kosovo et une partie de la Macédoine qu'ils ont annexés dans une Grande Albanie (voir la carte albanophone).

4.2 La Yougoslavie socialiste de 1943

Pendant ce temps, un Croate du nom de Josip Broz dit Tito organisa un mouvement de résistance. Désignées sous le nom de partisans, ses troupes devinrent les protagonistes d'une vigoureuse campagne de guérilla. Progressivement, les partisans commencèrent à libérer le territoire yougoslave. Le 29 novembre 1943, Tito proclama latéralement la Fédération démocratique de Yougoslavie, un État d'allégeance communiste.  En mai 1945, les Partisans communistes étaient devenus les seuls maîtres de la Yougoslavie réunifiée.

Rompant avec le centralisme d'avant-guerre, la Yougoslavie devint en janvier 1946 une République populaire fédérative (puis la République socialiste fédérative à partir de 1963) composée de six républiques: la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Slovénie et la Serbie (voir la carte 2 de l’ex-Yougoslavie). En raison de son poids historique considérable, Tito fut même nommé président à vie. Seul au pouvoir, il commença alors un long règne qui dura trente-cinq ans. Sous ce régime, les Monténégrins furent considérés comme des Serbes et non comme une minorité slave au même titre que les Croates et les Slovènes.

La capitale, aujourd'hui Podgorica, porta le nom de Titograd à partir de 1946, un nom qu'elle gardera jusqu'en 1992. Cette année-là, les républiques de Slovénie, de Croatie, de Bosnie-Herzégovine et de Macédoine firent sécession. Ces républiques avaient préféré devenir indépendantes plutôt que de se retrouver dans une Yougoslavie dominée par le nationalisme serbe de Slobodan Milosevic devenu président en 1989. La Yougoslavie de Tito fut officiellement dissoute en janvier 1992.

4.3 La République fédérale de Yougoslavie (1992)

Ce fut la troisième Yougoslavie nationaliste, celle de Slobodan Milosevic, alors composée de deux républiques: la république de Serbie et la république du Monténégro. En tant que fédération, cette Yougoslavie appelée République fédérale de Yougoslavie comprenait deux niveaux de pouvoir partagé par les républiques et le gouvernement fédéral. Chacune des républiques fédérées, soit la Serbie et le Monténégro, disposait de son président (élu au suffrage universel), de son gouvernement et de son parlement. L’article 6 de la Constitution de 1992 de la République fédérale de Yougoslavie précisait même qu’«une république membre est souveraine dans les matières qui ne sont pas sous la juridiction de la présente Constitution de la République fédérale de Yougoslavie».

Pour ce qui est de la fédération, elle comprenait une assemblée bicamérale composée de la Chambre des républiques (108 sièges pour la Serbie et 30 pour le Monténégro), le plus important organe législatif, et de la Chambre des citoyens (20 députés par république). Ses membres élisaient le président de la fédération. Toutefois, l’ONU et la communauté internationale refusèrent de reconnaître ce pays comme le successeur de l'ancienne Yougoslavie et elles lui refusèrent le siège yougoslave à l'ONU, indiquant que le pays devrait introduire une demande d'adhésion sous son propre nom, ce que n'a pas fait le gouvernement fédéral sous contrôle serbe.

- Des relations tendues

Les relations entre la Serbie et le Monténégro connurent alors de fortes tensions. Ce furent des sanctions économiques – attribuées au nationalisme serbe – imposées par l'ONU en raison de la guerre en Bosnie-Herzégovine, puis les traitements discriminatoires imposés par les Serbes à la communauté musulmane du Monténégro et la tentative serbe de concentrer les relations extérieures au niveau fédéral. Pour nombre de Monténégrins, leur pays était contrôlé par les «fanatiques de Belgrade». Or, ce petit État de 650 000 habitants s'était toujours montré très soucieux de la défense de son identité et de ses prérogatives.

Ce n’est sûrement pas un hasard si les Monténégrins changèrent leur équipe dirigeante en janvier 1998. Le nouveau régime du président Milo Đukanović (premier ministre à  quatre reprises, entre 1991 et 1998, de 2003 à 2006, entre 2008 et 2010, et de 2012 à 2016) décida de promouvoir une démocratisation plus poussée et une plus grande autonomie par rapport à son voisin serbe, ce qui contribua à envenimer les relations entre les deux partenaires de la fédération yougoslave.

- La guerre du Kosovo et les minorités

Même la guerre du Kosovo (1999) ne rapprocha pas les deux républiques yougoslaves. Alors que les Serbes, sous couvert de la guerre engagée contre l’OTAN, tentaient de reprendre là-dessus sur le Monténégro en mobilisant 20 000 soldats yougoslaves (surtout serbes), la république du Monténégro répliquait en gonflant en masse les forces de police. Alors que l’armée yougoslave n’arrivait plus à enrôler les Monténégrins, les effectifs de la police se sont mis à gonfler pour atteindre plus de 15 000 hommes. Évidemment, le but des autorités monténégrines n’était pas d’affronter l’armée yougoslave, mais de la neutraliser.

Pendant ce temps, les membres des minorités nationales du Monténégro connurent de sérieux problèmes lorsqu’ils voulurent exercer leurs droits civils fondamentaux, notamment au moment de leur participation à la vie politique et aux élections législatives. La question fut particulièrement préoccupante pour les Bosniaques et les Albanais, de confession musulmane. Le gouvernement fédéral serbe employa alors diverses méthodes pour exercer un contrôle sur la population «ethnique» du Monténégro: intimidation par l'armée et la police militaire secrète, interférences par l'armée dans la vie politique, alertes périodiques visant à installer un état d'urgence, etc. Contrairement aux minorités, les Monténégrins de souche ne furent jamais inquiétés. Le gouvernement monténégrin tenta d’affirmer sa souveraineté par tous les moyens, malgré les rappels à l'ordre de Belgrade. Par exemple, la police fut complètement épurée de ses éléments pro-serbes; c'est en vain que le président fédéral, Slobodan Milosevic, réclama la tête du chef des services secrets monténégrins. De plus, le gouvernement monténégrin se dissocia officiellement des opérations militaires de l’armée fédérale; il adopta même un décret interdisant la participation d'appelés monténégrins aux opérations militaires de l'armée fédérale.

Le Monténégro entra ensuite dans une phase de transition, surtout depuis le départ et l'incarcération de Slobodan Milosevic au Tribunal international de La Haye. La Yougoslavie de Milosevich, créée en 1992, était morte, mais elle laissait la place à un nouvel État dans les Balkans. 

5 La Communauté des États de Serbie-et-Monténégro

Le 14 mars 2002, la Serbie et le Monténégro signèrent un accord (voir le texte) pour former un nouvel État officiellement baptisé «Serbie-et-Monténégro».

La Serbie-et-Monténégro fut reconnue comme un État avec deux républiques constitutives au plan juridique. Le nouveau pays conservait son statut d'État unique. Il assumait tous les droits et responsabilités hérités des traités et des accords conclus dans le passé par la Yougoslavie. Les deux républiques de Serbie et du Monténégro furent représentées à égalité selon un système de rotation dans les institutions internationales (Nations unies, OSCE, Union européenne et Conseil de l'Europe). Dans les institutions financières, des modalités spécifiques furent définies.

Outre les symboles propres à la Serbie et au Monténégro, la nouvelle union possédait son propre drapeau, son hymne et son blason. La capitale de la république de Serbie, Belgrade, était la capitale administrative de l'Union. Cette nouvelle Union eut une durée de vie limitée, car l’accord permettait à chacune des deux républiques d’organiser un référendum sur l’indépendance trois ans après la conclusion de l’Union. Une république qui quitterait la Communauté d'États perdrait ses droits sur les biens communs et devrait se faire reconnaître comme nouvel État auprès des organisations internationales.

L'État de Serbie-et-Monténégro constituait une «confédération» très relâchée. Ainsi, cet État n’avait pas de budget commun, lequel était financé par les budgets des deux républiques, l’essentiel de l’addition étant pris en charge par la Serbie. Toutefois, le Monténégro s'est déclaré indépendant le 3 juin 2006, ce qui mettait fin à l'union entre la Serbie et le Monténégro, ainsi qu'à l'accord de 2002.

6 La république indépendante du Monténégro (2006)

L'indépendance constituait un fait le 5 juin 2006. Après la proclamation par le Monténégro de son indépendance, la Serbie fit de même. Les députés serbes, réunis en séance extraordinaire, adoptèrent une motion «statuant que la Serbie a succédé à l'union Serbie-et-Monténégro et qu'elle hérite de ses statuts juridiques et documents internationaux». En vertu de la Constitution de l'union de la Serbie-Monténégro, la république qui quitte l'union devait laisser l'autre hériter du statut international, du siège à l'ONU et des représentations dans les institutions politiques ou financières.

Quelques jours plus tard, la république du Monténégro était reconnue par un grand nombre d'États. Dès le 12 juin, les États membres de l'Union européenne, ainsi que la Russie, les États-Unis et la Croatie accueillaient le Monténégro dans la «collectivité des États». Ils furent suivis par la Chine, l'Ukraine, le Brésil, etc. De son côté, la Serbie décida de reconnaître la république du Monténégro le 15 juin 2006. Le 22 juin, le Conseil de sécurité de l'ONU recommandait l'admission de la république du Monténégro. La résolution de l'Assemblée générale faisant de la république du Monténégro le 192e État membre de l'Organisation des Nations unies fut adoptée sans opposition une semaine plus tard.

6.1 La question linguistique

Une fois l'indépendance acquise, la question linguistique attira l'attention des politiciens et des linguistes sur le concept et la signification du serbo-croate et des autres langues employées dans le pays. Comme ailleurs dans les Balkans, les problèmes linguistiques devinrent extrêmement politisés pour ne pas dire «politiquement contaminés». En peu de temps, la fonction première de communication de la langue fut remplacée par ses fonctions symboliques et identitaires. Ce courant qui s'est manifesté avec force en Serbie, en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, ne pouvait pas épargner le Monténégro qui a aussitôt adopté le «monténégrin» comme langue officielle en lieu et place du serbe ou du serbo-croate.

Dans ces conditions, la nouvelle Constitution du Monténégro devait supprimer toute allusion à la langue serbe ou au serbo-croate. Les auteurs de la nouvelle Constitution de 2007 firent en sorte que la langue des Monténégrins soit désignée comme la «langue monténégrine», car ce symbole paraissait être l'une des conditions essentielles de la liberté et de la survie du peuple monténégrin. Avec le changement constitutionnel de la langue serbe en langue monténégrine, les Monténégrins ne seraient plus désignés comme des Serbes. Bref, les Monténégrins réclamaient le droit d'appeler leur langue nationale comme ils le voulaient, au grand dam des Serbes qui proposaient l'appellation "crnogorsko-srpski", c'est-à-dire le «monténégrin-serbe».

6.2 Le nationalisme linguistique

De son côté, l'Église orthodoxe serbe du Monténégro s'est fermement opposée à la langue monténégrine. Elle a soutenu sans réserve le nationalisme linguistique serbe en luttant contre la menace présumée contre la langue serbe et l'alphabet cyrillique, en organisant des rassemblements et des tables rondes, en publiant des magazines thématiques, des livres et en niant systématiquement la langue monténégrine. L'Église fut toujours soutenue par les Serbes qui, en général, avaient voté contre l'indépendance du Monténégro au moment du référendum de 2006; ils furent déclarés comme de «ennemis de l'État» par les nationalistes monténégrins. Par la suite, le gouvernement monténégrin ne s'est jamais empressé pour réconcilier ses citoyens avec le résultat que les divisions nationales et sociales se sont creusées.

Néanmoins, le Monténégro vit une période politique qui lui permet de prendre le virage vers la démocratie en tant qu'État civil, antifasciste et laïc, et de devenir un exemple dans les Balkans, à la condition que les partis politiques et les idées civiques l'emportent sur la division des pouvoirs. Quant à la politique linguistique, avec la démocratisation éventuelle de la société, il y a des possibilités pour que cette politique soit démocratisée et que la langue officielle devienne un facteur d'intégration et non pas une cause de division et d'intolérance. Le gouvernement sait très bien que la plus grande partie des citoyens parlent la même langue, mais qu'ils l'appellent par des noms différents: le monténégrin, le serbe, le bosniaque, le croate. Il lui faudrait miser sur les éléments communs de la langue afin de ne pas exacerber les nationalismes locaux.

 

Dernière mise à jour: 02 févr. 2021

Monténégro


1)
Situation générale
 

2)
Données historiques
 

3)
La politique linguistique
 

4)
Bibliographie
 

L’Europe

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