Afrique du Sud

Données historiques et apartheid

De façon générale, l’histoire de l’Afrique du Sud a été écrite pour l'éducation de la minorité blanche. C'est pourquoi elle commence traditionnellement à partir de la colonisation du pays par les Européens au XVIIe siècle. Cela dit, les découvertes des anthropologues ont permis d’établir que l’occupation humaine de l’Afrique du Sud évidemment est très ancienne. Ainsi, en 1924, un australopithèque, appelé l’«enfant de Taung» et daté de plus d’un million d’années, fut découvert au nord de Kimberley. Plus récemment, la datation d'un fossile trouvé dans les grottes de Sterkfontein, dans le Transvaal, a permis de déterminer que les premiers australopithèques sont apparus il y a environ 3,6 millions d’années. Des populations de chasseurs et de cueilleurs sont les auteurs des peintures rupestres remontant à plus de 1500 ans avant notre ère, et qui pourraient être les ancêtres des Bochimans.

Vers le Xe siècle de notre ère, les pasteurs bochimans sont arrivés du centre du continent. Ils ont été suivis peu après par les premiers groupes bantous. Entre les XIIe et XVe siècles, les Bochimans furent repoussés ou réduits en servitude par les Bantous qui les appelèrent «Hottentots». La résistance qu'ils entreprirent face à leurs envahisseurs fut vaine.

1 La colonisation hollandaise

C'est un Portugais du nom de Bartolomeu Dias qui semble avoir été le premier Européen à avoir contourner l’Afrique, en 1488, et à avoir dépassé le cap de Bonne-Espérance. Dix ans plus tard, un autre Portugais plus connu celui-là, soit Vasco de Gama, aborda les côtes du Natal en Afrique du Sud. Mais les Portugais ne colonisèrent jamais l’Afrique du Sud.

En fait, ce sont les Hollandais qui furent à l'origine du premier établissement européen. C'est en avril 1652 que la Compagnie hollandaise des Indes orientales installa au Cap un comptoir commercial destiné à assurer un relais sur la route des Indes orientales. Des fermiers hollandais appelés Boers (signifiant «paysans» en néerlandais et se prononçant alors [bour]) rejoignirent les employés de la Compagnie hollandaise des Indes orientales. À cette époque, le territoire devait être peu peuplé: on y trouvait des peuples khoïsans (Hottentots et Bochimans), des nomades qui ne cultivaient pas le sol. La colonie hollandaise se développa rapidement, car les Boers cultivèrent les terres de la région avec succès.

Après la révocation de l’édit de Nantes de 1685 en France, quelque 200 familles françaises de religion protestante, les huguenots, s’installèrent en Afrique du Sud à côté des Boers. Évidemment, l’occupation des terres par les Européens provoqua de violents affrontements avec les Hottentots, qui furent refoulés ou réduits en esclavage. Dès la fin du XVIIe siècle, la colonie hollandaise du Cap fit appel à des esclaves venus du golfe de Guinée, de Madagascar, d’Angola et de Java. Le métissage semble avoir été une pratique courante entre Blancs et Africains, tandis que la ségrégation raciale n'était pas encore répandue.

Plus tard, au cours des années 1770, les colons européens, qui avaient toujours besoin de nouvelles terres, se heurtèrent aux Bantous. De 1779 à 1780, une première guerre entre les Trekboers, des paysans hollandais migrant vers l’intérieur du pays, et les cafres (les Bantous) eu lieu. Petit à petit, il se forma un particularisme afrikaner, avec l’élaboration d’une langue spécifique, l’afrikaans (une langue germanique), et la constitution d’un système de valeurs propres à ces paysans colonisateurs, calvinistes austères, confrontés à un environnement rigoureux, à des populations autochtones hostiles, et à des conflits avec les Britanniques. Soulignons que l'afrikaans provient d'une variété dialectale du néerlandais parlé dans le sud de la Hollande; il fut adapté par les colons hollandais en Afrique du Sud à partir du milieu du XVIIe siècle. L'afrikaans se distingue du néerlandais par son système phonologique particulier résultant de son histoire et de son implantation géographique, par ses emprunts à l'anglais, au français, à l'allemand et aux langues africaines, et par certaines spécificités grammaticales.

Finalement, les guerres cafres ne prirent fin qu’à la fin du XIXe siècle avec la défaite des Zoulous bantous, car ceux-ci se firent la guerre entre eux, ce qui conduisit les groupes plus faibles au refoulement et en une fragmentation des groupes bantous en un grand nombre de nations, appelés Mfecane («écrasement»).

2 La colonisation britannique

À partir de la fin du XVIIIe siècle, des missionnaires britanniques, la Société missionnaire de Londres (London Misionary Society), s'étaient installés au Cap et travaillaient à l'évangélisation des peuples khoïsans et bantous. Mais les Boers se méfiaient des Britanniques. Quelques années plus tard, lors du traité de Paris de 1814, la Grande-Bretagne acquit officiellement la colonie du Cap, qui devint britannique. Par la suite, surtout après 1820, des milliers de colons anglais débarquèrent dans la colonie du Cap. En 1822, l’anglais devint la langue officielle de la colonie, ce qui suscita la colère des Boers qui se réfugièrent dans leur particularisme linguistique: l'afrikaans. Ils voulurent également préserver leurs coutumes et leur religion calviniste. Les différences culturelles et linguistiques opposèrent Boers et Anglais, sans parler de la concurrence pour les terres.

La Grande-Bretagne abolit l’esclavage en 1833, ce qui provoqua encore la colère des Boers qui possédaient eux-mêmes des esclaves. Les Boers se sentirent menacés également dans leur identité parce qu'ils craignaient aussi pour leur langue, l'afrikaans à l'oral et le néerlandais à l'écrit. Afin d'échapper aux Britanniques, ils se déplacèrent vers le nord, au-delà du fleuve Orange. Cette longue migration, appelée le «Grand Trek», se déroula entre 1835 à 1837 et forgea l'identité des Boers (plus tard les Afrikaners). Les Boers échappèrent aux  Britanniques, mais se heurtèrent aux Zoulous. Il s'ensuivit des guerres continuelles contre les Zoulous, qui prirent fin lors de la bataille de la rivière Blood (la «rivière du Sang») le 16 décembre 1838. Les Boers fondèrent alors la république du Natal en 1840.

Toutefois, les Britanniques ne voulurent pas que les Boers aient accès à la mer et s'empressèrent de leur enlever cette possession maritime trop stratégique. Le Natal fut rapidement annexé dès 1843 par les Britanniques. Les Boers retournèrent à l'intérieur des terres et fondèrent finalement deux nouvelles républiques boers: la république du Transvaal en 1852 et l'État libre d'Orange en 1854. Jusqu'à ce moment, l'afrikaans n'était utilisé qu'à l'oral, car les colons hollandais se servaient du néerlandais à l'écrit. Mais à partir de la formation des républiques boers, l'afrikaans devint progressivement une langue écrite.

Les Boers se crurent enfin à l'abri des Britanniques, mais la découverte de gisements de diamants dans le Transvaal en 1867 relança l’expansionnisme anglais, encouragé par le financier Cecil de Rhodes. De plus, les Zoulous en révolte étaient redevenus un danger pour les Boers. En 1877, les Anglais en profitèrent pour annexer la république du Transvaal, qui se résigna. Après que l'empire zoulou eut été définitivement détruit par les Britanniques en 1879, les Boers tentèrent de reconquérir leur indépendance en 1880.  La première guerre anglo-boer s’acheva par la sévère défaite des Britanniques à Majuba Hill en 1881. Deux ans plus tard, Paul Kruger fut élu président de la république boer indépendante du Transvaal.

3 La guerre des Boers

Comme par hasard, la découverte en 1886 de vastes gisements aurifères dans le sud du Transvaal coïncida avec l’occupation de l’Afrique du Sud-Ouest (l'actuelle Namibie) par les Allemands. Comme l’exploitation de l’or était financée par les Britanniques, des milliers de mineurs britanniques, appelés uitlanders (en afrikaans: «étrangers») par les Boers, vinrent s’installer au Transvaal.

Le Royaume-Uni fit échouer en 1890 le projet de Paul Kruger, le président de la république du Transvaal, de prendre le contrôle du Bechuanaland (devenu depuis le Botswana). Kruger refusa d’attribuer l’égalité des droits aux uitlanders et imposa de lourdes taxes aux sociétés étrangères (britanniques et allemandes).

En réaction, les Britanniques tentèrent en 1895 sans succès une nouvelle expédition militaire contre la république du Transvaal. Comme on pouvait s'y attendre, les relations entre la colonie britannique du Cap et les républiques boers (Transvaal et Orange) se dégradèrent davantage. En octobre 1899, le président Kruger déclara la guerre aux Britanniques qui ouvrirent des camps de «concentration» (un terme alors utilisé pour la première fois) où ils enfermèrent les femmes et les enfants boers dans des conditions particulièrement pénibles. Mais la guerre des Boers se prolongea jusqu’en mai 1902, alors que le Royaume-Uni, après avoir mis des forces énormes dans la guerre, conquit les deux républiques boers qui durent s'avouer vaincues.

Par le traité de Vereeniging, signé le 31 mai 1902, le Transvaal et l’État libre d’Orange devenaient des colonies britanniques. En compensation, le gouvernement britannique accorda aux Boers un gouvernement autonome, autorisait l’usage de l’afrikaans dans les écoles et les cours de justice, et versait trois millions de livres pour la reconstruction du pays.

Dès lors, les Britanniques se trouvèrent à contrôler un grand nombre de colonies: Le Cap, le Natal, le Transvaal, l'État libre d'Orange, le Griqualand, la Nouvelle République («The New Republic»), le Stellaland et le Zoulouland, sans oublier le Bechuanaland plus au nord.   

En 1910, la Grande-Bretagne créa l'Union sud-africaine qui rassemblait toutes les anciennes colonies britanniques et les anciens États boers. Pendant que les Britanniques contrôlaient une grande partie de l'Afrique allant du Caire au Cap, l'Angola et le Mozambique demeuraient sous le contrôle des Portugais. Pour sa part, le Congo restait le domaine des Belges. C'est à partir de cette époque que les Boers furent dorénavant appelés Afrikaners et constituèrent un groupe majoritaire parmi les Blancs d’Afrique du Sud.

Dès les premières élections, l’ancien commandant de l’armée boer, Louis Botha, devint premier ministre et chef du Parti sud-africain. À la fondation de l’Union (en 1910), les Noirs et les Métis, bien qu'ils représentaient plus des deux tiers de la population, furent systématiquement écartés de la vie politique.

Les nouveaux maîtres du pays ne pouvaient accepter d’associer les Noirs à la gestion du pays. On créa aussitôt les premières «réserves» pour les Noirs, qui occupaient 7 % du territoire, même s'ils représentaient les deux tiers de la population du pays. Peu de temps après, les élites noires créèrent  le premier parti bantou qui allait devenir en 1923 le Congrès national africain (l’African National Congress: ANC). Le Parlement blanc, qui avait adopté en 1911 une première loi de ségrégation interdisant aux non-Blancs les emplois spécialisés, adopta en 1913 Loi sur la propriété foncière indigène (Native Lands Act), qui réservait à la minorité blanche 93 % des territoires de l’Union.

En même temps, lord Milner, le Haut Commissaire britannique chargé d’administrer les républiques boers vaincues, institua tout d'abord à l’intention des Blancs de langue afrikaans une politique d’anglicisation forcée sur l’ensemble du territoire de ce qui allait devenir l’Union sud-africaine (1910). Cette politique fut appelée par les Afrikaners le milnérisme, du nom de celui qui l'avait imposée.  Évidemment, cette politique d'anglicisation contribua à exacerber le nationalisme afrikaner, lequel se traduira plus tard par le système de l’apartheid. Néanmoins, c'est d'abord au plan linguistique que se cristallisa l'identité de la  «communauté afrikaner», les Sud-Africains blancs de langue afrikaans. En contrepartie, le milnérisme a confirmé la petite classe de race noire des enseignants, des prédicateurs, des interprètes, des employés et des membres des professions libérales dans sa croyance que la maîtrise de l'anglais constituait un passeport pour leur promotion sociale et économique. D'ailleurs, le président de l’African People’s Organisation (APO), Abdullah Abdurahman (un Noir), posait la question de la langue nationale en opposant l'anglais et l'afrikaans, tout en omettant les langues africaines parlées par plus de 75 % de la population:

La question se pose naturellement de savoir quelle sera la langue nationale. Est-ce que ce sera la forme dégénérée d’une langue littéraire, un patois vulgaire, ou plutôt cette langue dont Macaulay dit qu’«en force, en richesse et en possibilités d’expression, pour tous les besoins les plus nobles du poète, du philosophe et de l’orateur, elle n’est inférieure qu’à la langue grecque»? Est-ce que ce sera la langue du «Kombuis» (de la cuisine, NA) ou la langue de Tennyson? Autrement dit, sera-ce le taal (l’afrikaans, NA) ou l’anglais?

Comme il était courant à l'époque, on croyait que les Noirs étaient disposés à conserver leur langue maternelle dans «un contexte familial», voire «communautaire» ou «religieux», mais ces langues ne pouvaient pas devenir des langues de pouvoir. Blancs, Noirs et Métis étaient d'accord là-dessus.

En réalité, seuls les missionnaires, au cours de la période de l’occupation britannique, ont tenté d’étudier et de codifier les langues indigènes pour servir les fins de l’Empire. Pour ces missionnaires, l'objectif principal était de transcrire les langues des groupes nguni et sotho afin d’accélérer le rythme des conversions des «païens». L’autre objectif en matière de langue était d'enseigner l’anglais et la culture britannique à l’élite missionnaire faite de collaborateurs africains.

4 L’essor du nationalisme afrikaner

Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, le premier ministre de l'Union sud-africaine, Louis Botha, engagea le pays aux côtés de la Grande-Bretagne et des Alliés. En 1915, les troupes sud-africaines occupèrent le Sud-Ouest africain allemand, sur lequel l’Union obtint en 1920 un mandat de la Société des Nations. À partir de ce moment, les Afrikaners décidèrent de se démarquer des Anglais. La langue afrikaans s'imposa peu à peu dans la presse, les écoles et les églises et, en 1925, elle remplaça officiellement le néerlandais dans la langue écrite. La même année, l’afrikaans devint la «première langue officielle», l’anglais demeurant la seconde. Dans les années qui suivirent, les Afrikaners rendirent disponibles de vastes ressources matérielles pour développer le corpus de l'afrikaans afin d'assurer son emploi dans tous les domaines publics ainsi qu'en éducation. Son statut constitutionnel lui avait garanti l'égalité avec l'anglais, et l'afrikaans est alors devenue la langue dont le développement fut parmi le plus rapide du monde. Dans le contexte sud-africain, il faut reconnaître que l'afrikaans a réussi à freiner la puissance de l'anglais et même à augmenter ses propres gains.

Les Britanniques instituèrent et renforcèrent la ségrégation raciale: instauration d'un passeport restreignant la liberté de circulation des Noirs, interdiction des Noirs de résider dans les zones habitées par les Blancs et d'avoir des rapports sexuels hors mariage entre «races» différentes, etc. En 1931, le statut de Westminster accorda à l’Union sud-africaine la pleine souveraineté au sein du Commonwealth.

Au cours de cette période, les pratiques en matière d’enseignement des langues étaient des plus simples. Les langues étaient utilisées dans la phase initiale d’alphabétisation en vue d'accélérer et de favoriser la transition vers l’anglais ou parfois vers l’afrikaans. Généralement, aucun effort ne fut entrepris pour maintenir ou développer une quelconque connaissance des langues africaines.

4.1 La politique d’apartheid

Afin de séduire un électorat anglophone conservateur, Daniel F. Malan, dirigeant du Parti national rénové, élabora un programme fondé sur le concept d’apartheid («développement séparé»). Vainqueur aux élections de 1948, il érigea en système la ségrégation raciale qui prévalait depuis la fondation de l’Union et enleva aux Métis du Cap leur droit d’élection. Destinée en réalité à préserver la suprématie blanche, l’apartheid prétendait assurer aux différents groupes ethniques une identité et une existence propres, au sein d’«ensembles nationaux autonomes» (les Homelands), appelés aussi bantoustans.

C'est en 1950 qu'une classification raciale fut instaurée. Elle séparait les Sud-Africains en trois catégories: les Blancs, les Métis et les Noirs. Par la suite, une quatrième catégorie, celle des Indiens (Asiatiques), s’y ajouta. Les mariages interraciaux furent interdits et, la même année, la Group Area Act définit des lieux de résidences obligatoires pour chacun des groupes en fonction de la couleur de leur peau. En 1953, la Separate Amenities Act implantait la séparation des lieux publics (plages, écoles, cliniques sanitaires, transports publics, toilettes, etc.). Les Noirs furent dans l'obligation de porter sur eux le laissez-passer (la fameuse pass), un document attestant leur identité et leur lieu de résidence.

Après 1954, les successeurs de Daniel F. Malan poussèrent davantage la politique d’apartheid. Des Homelands ou bantoustans, régions autonomes fragmentées en plusieurs parcelles habitées par les Bantous, furent créés, par une série de lois adoptées entre 1959 et 1971. De façon fort prétentieuse, les bantoustans furent affublés du titre d'«État» où les Noirs avaient le droit à leur territoire pour gérer leurs affaires, le droit de pratiquer leur langue et leur culture, comme ils l'entendaient. En fait, le système consistait à enfermer les différents groupes bantous derrière des frontières ethniques fondées sur la langue, avec l’espoir que les minuscules pouvoirs accordés aux «gouvernements locaux» des bantoustans suscitent des rivalités politiques. La concession de parcelles de leurs anciens territoires (13 % de la superficie du pays) aux Noirs, dont la croissance démographique ne manquait pas d’inquiéter la minorité blanche, garantit théoriquement l’existence de l’État sud-africain blanc.

Finalement, la plupart des Noirs en vinrent à entretenir une véritable haine de l’afrikaans devenu la «langue de l’oppresseur». En revanche, l’anglais devint la «langue de la libération», gagnant rapidement du terrain auprès des majorités noires opprimées. De leur côté, les langues africaines demeuraient confinées aux domaines de la vie quotidienne informelle et communautaire.

Le 31 mai 1961, l’Union sud-africaine devint officiellement la République sud-africaine. En juin 1964, le Conseil de sécurité de l’ONU condamnait l’apartheid et ordonnait l’étude de sanctions contre la République.

4.2 L'éducation sous l'apartheid

En 1953, l'Afrique du Sud adoptait la Loi sur l'éducation bantoue de 1953 (Bantu Education Act of 1953). Cette loi codifiait plusieurs aspects du régime d'apartheid. La principale mesure consistait à séparer tous les établissements d'enseignement.

La politique de l'éducation bantoue avait pour objectif de former les jeunes Noirs et les Métis à un marché du travail non qualifié et assurer la seule prospérité aux Blancs et le contrôle total des Sud-Africains.  L'auteur de la législation, Hendrik Verwoerd, alors ministre chargé des Affaires indigènes, a lui-même déclaré que son objectif principal était d'empêcher les Africains de recevoir une instruction qui les pousserait à aspirer aux postes enviés dans la société. La loi prévoyait de 1953 trois types d’écoles : les écoles des collectivités bantoues, les écoles publiques bantoues et les écoles des missionnaires. Il était interdit de fonder une école sans que celle-ci ne soit enregistrée auprès de l'État. La méconnaissance des dispositions législatives constituaient une infraction pénale. Seuls les membres de l'Église catholique, de l'Église des Adventistes du Septième Jour et de la Congrégation pour la Réforme juive unie ont pu poursuivre leur éducation auprès des Noirs en puisant dans leurs propres ressources financières.

Dans les écoles bantoues, les jeunes Noirs recevaient une instruction dans leur langue maternelle, mais l'enseignement demeurait limité à la langue maternelle et à l'agriculture pour les garçons, à la couture et au tricot pour les filles. On voulait faire des enfants de futurs fermiers sans aucune connaissance des mathématiques ou des sciences, et sachant à peine lire. L’enseignement destiné aux Noirs était différent de celui des Blancs et de moindre qualité, c'est-à-dire «à rabais».  En 1956, la ségrégation scolaire s’appliquait aux universités qui furent déclarées «tribales».   

Évidemment, des organisations politiques noires réagirent avec la colère à la nouvelle loi. Des milliers de parents ont préféré voir leurs enfants errer dans la rue plutôt qu'être soumis à l'éducation bantoue. Les salaires des enseignants noirs étaient extrêmement bas à tel point que la profession accusait une grave pénurie après quelques années. L'ANC et d'autres partis politiques ont alors suggéré que soient fondées des écoles privées, mais les autorités restèrent muettes et obligèrent toutes les écoles à respecter la Loi sur l'éducation bantoue. Dès 1956, tous les jeunes Noirs durent fréquenter les écoles bantoues.

Dans les écoles blanches, la politique en éducation mise en place par les nationalistes consistait à «afrikanériser» l’Afrique du Sud, c’est-à-dire à remplacer la dominance de l'anglais par celle de la langue et de la culture afrikaans. Cette politique allait échouer lamentablement, car les locuteurs de l'anglais ne se sont pas laissé faire.

Parallèlement, divers comités linguistiques (''Language Board'') furent prévus dans les bantoustans (ou homelands) afin de présenter les langues africaines de façon à soulever leurs différences et leurs spécificités, et de témoigner de leurs traditions... passéistes. Les Noirs sud-africains se trouvèrent ainsi confinés dans une séparation ethnique basée sur la langue devenue un ghetto. On croyait que l'usage de certaines langues bantoues «normalisées» pouvaient être utiles dans un processus de «retribalisation» ou d’«ethnicisation» du peuple sud-africain.

La plupart des membres de l’élite politique et culturelle anglophile s’opposèrent à cette politique d’enseignement en langue bantoue parce qu'ils y ont vu une façon de diviser pour régner; ils croyaient également qu'une véritable instruction ne pouvait s’acquérir que par l'anglais. Quoi qu'il en soit, les résultats obtenus par ces écoles noires furent catastrophiques, d'autant plus que les programmes d’études étaient de qualité nettement inférieure à ceux des Blancs. En résumé, les politiques linguistiques de l’époque coloniale et de l’apartheid ont imposé aux populations indigènes à apprendre le néerlandais, l’anglais et, plus tard, l’afrikaans; par conséquent, ces politiques ont volontairement négligé les langues sud-africaines.   

4.3 La lutte contre l’apartheid

Évidemment, plusieurs mouvements sud-africains luttaient depuis longtemps contre l'apartheid. Les différents partis se radicalisèrent et la police se mit à réprimer violemment les manifestations anti-apartheid. Même les dirigeants du Congrès national africain (l’African National Congress: ANC) entrèrent dans la clandestinité et choisirent de recourir à la lutte armée. En 1961, Nelson Mandela de l'ANC créait l’Umkhonto We Siswe («la lance de la Nation»), une sorte de «bras armé» du Congrès national africain. Mandela fut arrêté en août 1963 et condamné à la prison à vie en 1964.  Les dirigeants des principaux mouvements anti-apartheid quittèrent massivement le pays. En 1975, l’Angola et le Mozambique accédèrent à l’indépendance et les deux États, soutenus par l’Union soviétique, épaulèrent les organisations opposées au régime sud-africain. Ils permirent l'organisation sur leur territoire de camps d’entraînement à la lutte armée.

En 1975-1976, le ministère de l'Éducation bantoue décida d'imposer l’afrikaans et l’anglais à égalité de traitement comme langues d’enseignement dans le cycle du primaire et le premier cycle du secondaire pour les élèves noirs. Ce fut la goutte d’eau qui a fit déborder le vase. Le mois de juin 1976 marqua le commencement des émeutes qui se prolongèrent jusqu'en févier 1977. Le tout avait débuté par une manifestation d'écoliers de Soweto protestant contre l’apprentissage obligatoire de l’afrikaans. Les forces policières avaient rudement réprimer les enfants, mais la répression étendit la contestation à l’ensemble du pays, alors que la communauté internationale condamnait de plus en plus ouvertement le régime sud-africain. Après le soulèvement des étudiants en 1976, les autorités durent limiter la durée de l’enseignement en langue maternelle aux trois ou quatre premières années du cycle primaire. Dans les faits, l’enseignement en afrikaans disparut de toutes les écoles scolarisant des élèves noirs, bien que l'État soit tenu de maintenir cette langue de par son statut de langue officielle.  Curieusement, toutes les organisations politiques noires avaient comme seul objectif de mettre un terme à l’oppression et à l’inégalité raciales.

Par voie de conséquence, les questions d'ordre ethnique, culturel et linguistique passèrent au second plan. Parallèlement, les langues indigènes n’acquirent pas un statut suffisamment important pour convaincre les Sud-Africains que leur maîtrise pourrait apporter un certain bénéfice matériel ou social en dehors de la vie communautaire. C'est Neville Alexander (Politique linguistique éducative et identités nationales et infranationales en Afrique du Sud) qui résume le mieux les résultats de la politique linguistique mise en oeuvre au cours des quatre-vingt-dix ans de domination blanche:

Autrement dit, l’orientation anglophile des leaders noirs a empêché le développement d’une culture de la lecture et, par voie de conséquence, d’une littérature de fiction et de publications de chercheurs dans les langues africaines. Les dirigeants politiques de la minorité blanche qui a gouverné le pays pendant 90 ans (de 1905 à 1994) ont adopté une politique de bilinguisme colonial aux termes de laquelle tous les citoyens blancs devaient savoir parler l’anglais et l’afrikaans, indépendamment de leur bagage linguistique ou culturel originel. En même temps, la classe dirigeante blanche était disposée à tolérer les enfants de l’«élite des missions» dans les cercles de la «société blanche» s’ils parlaient l’anglais ou l’afrikaans, ou les deux. Quant aux langues africaines, c’est une attitude de laisser-faire qui prévalait à leur égard, entraînant ainsi leur marginalisation totale dans la vie politique, économique et même culturelle de l’Afrique du Sud.

Évidemment, au cours de cette longue période, les pratiques en matière d’enseignement des langues ont été négatives à l'égard des langues indigènes. Ces langues étaient utilisées seulement dans la phase initiale de l’alphabétisation afin d'accélérer et de faciliter la transition vers l’anglais, voire de l’afrikaans. Ainsi, aucun effort n’a jamais été entrepris pour maintenir ou développer la connaissance des langues sud-africaines.

5 L'instauration de l'Afrique du Sud (1996) et la politique de multilinguisme

En 1977, le gouvernement sud-africain commença une politique d’«ouverture» à l'égard des Métis et des Indiens afin de contrebalancer le poids des Noirs. Ainsi, la nouvelle Constitution de 1984 permettait aux Métis et aux Indiens d’être dorénavant représentés au Parlement. Toutefois, ce début d'«ouverture» fut ressenti comme une profonde injustice par les Noirs. Les contestations et les émeutes devinrent meurtrières dans les ghettos noirs. En 1984, une vaste campagne de manifestations contre le gouvernement de Pieter Botha couvrit tout le pays pendant que l’archevêque anglican Desmond Tutu, un Noir, recevait le prix Nobel de la paix. En août 1985, le président Botha se résolut à supprimer un certain nombre d’éléments du système de ségrégation, tels que le passeport intérieur et l'interdiction des mariages mixtes. Or, le Front démocratique uni et le Congrès national africain exigeaient la création d’une «société multiraciale unie», fondée sur la démocratie.

Finalement, en février 1990, les organisations anti-apartheid furent autorisées. Le Congrès national africain renonça à la lutte armée et Nelson Mandela fut libéré. Par la suite, un accord fut trouvé, le 13 novembre 1993, qui prévoyait l’instauration d’une Afrique du Sud multiraciale, unie et démocratique. En 1991, la fameuse Loi sur l'éducation bantoue de 1953 fut abrogée.


Nelson Mandela

En mai 1994, après la victoire de l’ANC aux premières élections multiraciales, Nelson Mandela devint le premier président noir d’Afrique du Sud. L'année suivante, Mandela créait la commission LANGTAG (''Language Plan Task Group'' ou «Groupe de travail sur le projet linguistique») qui devait proposer un projet linguistique et une législation correspondante visant à protéger également onze langues officielles, et non plus seulement deux (anglais et afrikaans).

Sous la pression du président Mandela, la promulgation de la nouvelle Constitution du 10 décembre 1996, avec l'instauration de la république d'Afrique du Sud, joua un rôle décisif dans l’apaisement de la crise nationale. En instituant une fédération de neuf provinces, la Constitution respectait les particularismes et attribuait des pouvoirs importants aux assemblées provinciales. Toutefois, les termes «fédéral» et «fédération» n'apparaissent pas dans la Constitution.

L'article 6 de la Constitution porte sur les langues et reconnaît onze langues officielles: le sepedi, le sotho, le tswana, le swati, le venda, le tsonga, l'afrikaans, l'anglais, le ndébélé, le xhosa et le zoulou. L'État, les provinces et les autorités locales doivent dorénavant promouvoir l'usage des onze langues officielles, en rédigeant tous les actes administratifs dans au moins deux des langues mentionnées, mais toutes doivent être traitées de manière équitable, y compris l'anglais et l'afrikaans.

Des dispositions supplémentaires énoncent aussi que les langues rares parlées par les Khoï, les Nama et les San, des occupants d'origine de l'arrière-pays du Cap, doivent être promues, et que des conditions favorables à leur usage doivent être mises en place. D'autres langues doivent également être protégées, car elles sont utilisées par des communautés participant à la diversité du pays ou à des fins religieuses: l'allemand, le grec, le gujarat, l'hindi, le portugais, le tamoul, le télougou et l'ourdou, ainsi que l'arabe, l'hébreu et le sanskrit.

Malgré l'accession au pouvoir de la majorité noire, les inégalités sociales persistèrent. Une nouvelle loi sur l'éducation obligeant les écoles à accueillir les élèves noirs fut adoptée en 1996, mais les différences sociales créèrent des tensions raciales entre les élèves. La volonté gouvernementale de corriger les maux de l'apartheid en faveur des Noirs par l'établissement de quotas raciaux dans les établissements publics inspirés de l'affirmative action américaine (discrimination positive), fut critiquée par les Blancs. Les élections parlementaires du 2 juin 1999 confirmèrent la mainmise du Congrès national africain (ANC) dans la politique sud-africaine (66,3 % des suffrages grâce à un taux de participation de 90 %). Nelson Mandela abandonna sa fonction à la présidence de la République. En février 2000, quatre nouvelles lois renforçant la Constitution sur l'égalité et la prévention des discriminations entrèrent en vigueur. Vivement critiquées par l'opposition, ces lois furent présentées par le président comme la dernière étape de la mise en place du système judiciaire post-apartheid.

Enfin, en 2005, tandis que l'insatisfaction augmente dans les bidonvilles et que des manifestants invectivent les autorités nationales et provinciales, celles-ci accusées d'incompétence et de corruption, le Congrès national africain trouve une solution en renommant la toponymie et en imposant des dénominations d'origine africaine, et ce, par centaines, avec le résultat que tout le monde est perdu. Terni par des affaires de corruption et affaibli par des dissensions internes, l’ANC n’en continue pas moins de dominer la scène politique sud-africaine.

Dernière mise à jour: 17 avr. 2012

Afrique du Sud


1) Situation géographique et données démolinguistiques
 
2) Données historiques

3) Dispositions constitutionnelles (1996)

 

4) Politique linguistique

 

5) Bibliographie

 
Constitution de 1996


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