République fédérale du Nigeria

Nigeria

Federal Republic of Nigeria

 
Capitale: Abuja
Population: 130 millions (2000)
Langue officielle: anglais 
Groupe majoritaire: aucun 
Groupes minoritaires: yorouba (19 %), haoussa (18 %), ibo (17 %), fulani ou peul (8 %), ibibio (3 %), le tiv (2 %), anang (1 %) et ebira (1%). 
Langue coloniale: anglais
Système politique: république fédérale de 36 États (régime militaire)
Articles constitutionnels (langue): art. 35, 36, 55, 97 et 318 de la Constitution de juillet 1999 
Lois linguistiques: sans objet  

1 Situation géopolitique

Carte : Nigeria

Ce pays de 923 768 km² est ouvert sur le golfe de Guinée. Le Nigeria, officiellement république fédérale du Nigeria (en anglais: Federal Republic of Nigeria), est limité au nord par le Niger, à l'est par le Tchad et le Cameroun, et à l'ouest par le Bénin (voir la carte de l'Afrique), tous des pays officiellement francophones.

Comme régime politique, le Nigeria constitue une république fédérale composée de 36 États et d'un territoire fédéral, la capitale: Abia, Adamawa, Akwa Ibom, Anambra, Bauchi, Bayelsa, Benue, Borno, Cross River, Delta, Ebonyi, Edo, Ekiti, Enugu, Gombe, Imo, Jigawa, Kaduna, Kano, Katsina, Kebbi, Kogi, Kwara, Lagos, Nasarawa, Niger, Ogun, Ondo, Osun, Oyo, Plateau, Rivers, Sokoto, Taraba, Yobe et Zamfara (voir la carte des États fédérés).

Ancienne colonie britannique, membre du Commonwealth, le Nigeria est aujourd'hui le pays le plus peuplé du continent africain avec 125 millions d'habitants. La capitale nigériane actuelle est Abuja, mais le principal centre commercial est demeuré Lagos, l'ancienne capitale.

2 Données démolinguistiques

Ce pays de 130 millions d'habitants, le plus peuplé du continent, devrait être l'un des géants de l'Afrique; il est demeuré un nain politique. Le Nigeria compte une population multiethnique et multilingue. En effet, on dénombre plus de 450 langues et 250 communautés liées à quatre ethnies principales: les Haoussas et les Peuls (Foulanis), établis au nord, les Yoroubas occupent le Sud-Ouest et les Ibos le Sud-Est. 

Ces peuples parlent des langues tchadiques ou des langues de la famille nigéro-congolaise.  À ces groupes s'ajoutent une mosaïque de communautés plus petites: les Edos, les Ijos, les Ibibios, les Nupes, les Tiv, les Kanuri, etc. Bien que l'anglais soit la langue officielle du Nigeria, le haoussa, l'ibo, le yorouba et le pidgin english sont utilisés pour les échanges commerciaux dans presque tout le pays.

Les langues parlées par plus d'un million de locuteurs sont les suivantes: le yorouba (18,8 millions), le haoussa (18,5 millions), l'ibo (17 millions), le fulani ou peul (7,6 millions), l'ibibio (3,1 millions), le tiv (2,2 millions), l'anang (1 million) et l'ebira (1 million). Il paraîtrait fastidieux de présenter la liste des 450 à 500 langues. C'est pourquoi il a semblé préférable de s'abstenir de dresser une telle liste.

L'anglais est parlé par seulement un million de locuteurs comme langue seconde, mais il demeure la langue de l'administration fédérale. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la question linguistique au Nigeria n'est pas d'ordre conflictuel.

Au Nigeria, on distingue trois catégories de langues: 

- les langues «majeures» (le haoussa, l'ibo et le yorouba);
- les langues régionales (à l'intérieur des États);
- les langues locales (généralement les municipalités et villages).

3 Données historiques

Le Nigeria est le berceau des peuples bantous en Afrique. Les Yoroubas ont dominé politiquement cette partie de l'Afrique jusqu'à l'arrivée des Européens au XVIe siècle, qui y firent la traite des esclaves.

3.1 La colonisation britannique

Au XIXe siècle, les Britanniques s'intéressèrent au pays pour se procurer de l'huile, de l'étain et du caoutchouc, et instituèrent un protectorat dans le Sud en 1885. En 1914, les cartographes britanniques unirent le nord et le sud du pays, d'un simple coup de crayon, en un seul territoire, sous l’autorité du gouverneur général Frederick Lugard qui, entre 1901 et 1906, avait soumis tout le Nord musulman. La Grande-Bretagne adopta un système d'administration indirecte (indirect rule) par le biais de chefs traditionnels dont le pouvoir restait intact.

Pour éviter les conflits religieux, les Britanniques découragèrent les missionnaires chrétiens de convertir le Nord musulman, avec le résultat que les écoles furent presque toutes construites dans le Sud, où les habitants se sont enrichis et occidentalisés. L'armée fut néanmoins toujours dominée par les gens du Nord, parce que les les Britanniques avaient estimé qu'ils faisaient de meilleurs dirigeants. Pendant toute l'occupation anglaise, les affaires du pays se sont déroulées en anglais, bien que cette langue soit demeurée ignorée par l'ensemble de la population.

Après la Première Guerre mondiale et la défaite de l’Allemagne, la colonie allemande du Cameroun est partagée entre la France et l’Allemagne. Deux territoires, sous mandat de la Société des Nations (SDN), sont alors rattachés au Nigeria : l’un était habité par une majorité de Peuls et fut intégré au Nord, l’autre était habité surtout par des Bamiléké et fut intégré au Sud. La Constitution de 1922 mit en place un Conseil législatif dans les régions du Sud et ouvrit la voie à des élections directes. Trois constitutions, adoptées entre 1946 et 1954, attribuèrent au Nigeria une autonomie accrue et préparèrent à l'indépendance.

3.2 L'indépendance

Devenu indépendant en 1960, le Nigeria a passé presque toute sa nouvelle existence sous la botte de dictateurs militaires qui ont réussi à maintenir, d'une main de fer, le pays fragmenté, non seulement entre musulmans et chrétiens, mais entre plus de 1250 ethnies qui se sont toujours voué une profonde méfiance, souvent mortelle. La guerre civile, qui suivit la guerre du Biafra en 1967 et qui fit un million de morts, contribua à consolider les Forces armées dont les coups d'État ponctuent régulièrement la vie politique depuis. Ce sont les régimes militaires qui ont augmenté continuellement le nombre des États membres de la fédération: le Nigeria est passé de trois États à quatre en 1964, puis à 12 en 1967, à 19 en 1976, à 21 en 1987 et à 30 en 1990; cette année-là, les administrations locales passèrent de 304 à 589. En 1999, le nombre des États fédérés est passé à 36. 

En fait, plus les militaires augmentèrent le nombre des États, plus ils renforcèrent le pouvoir militaire sur l'ensemble du pays: il plus facile de régner sur de petites entités nigérianes que sur de grands ensembles. Si les dictateurs ont sauvé le Nigeria de l'éclatement, ils ont aussi causé sa ruine. Avec sa population de 130 millions d 'habitants, le pays devrait être le géant de l'Afrique. C'est pourtant l'une des nations les plus pauvres du monde.

Les Nigérians en sont venus à considérer le fédéralisme de leur pays comme la garantie d'une représentation ethnique et religieuse équitable au sein de tous les rouages du gouvernement. Il faut comprendre aussi que les États membres de la fédération n'ont que fort peu de pouvoirs: pratiquement dépourvus de véritables pouvoirs législatifs, ils se contentent d'administrer le territoire soumis à leur juridiction.

Le Nigeria est non seulement familier avec les génocides (un million de Biafrais massacrés en 1967, 250 000 Ogoni entre 1993 et 1995), mais les divers régimes militaires ont toujours conduit le pays par la dictature. Évidemment, les violations contre les droits de l'homme sont fréquentes et inutilement dénoncées par les Nations unies. Les institutions politiques souffrent souvent du pouvoir des militaires. Par exemple, le Sénat et la Chambre des représentants ont été suspendus en 1993 ainsi que tous les partis politiques. Quant aux juges de la Cour suprême, ils sont désignés directement par les Forces armées. 

La Constitution de 1979 a été plusieurs fois suspendue et réinstaurée; finalement, c'est celle de 1984 modifiée en 1989, puis en 1995 et en juillet 1999, qui demeure, pour le moment, en vigueur au Nigeria. Le 12 décembre 1991, la capitale a été officiellement déplacée de Lagos à Abuja. Après autant d'années de régimes militaires successifs, non seulement toute l'économie du pays s'est effondrée, mais également les infrastructures, les institutions politiques et le système social.

Lors de sa 64e séance du 15 avril 1997, la Commission des droits de l'Homme, sachant que le Nigeria est partie prenante au Pacte international relatif aux droits de l'Homme et à la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, a dénoncé la violation persistante des droits de l'Homme et des libertés fondamentales au Nigeria, notamment par les détentions arbitraires, et la non-observance des procédures judiciaires régulières. La commission constatait aussi que des personnes détenues au Nigeria sont toujours jugées de façon arbitraire, que le gouvernement nigérian, en dépit d'engagements antérieurs, refuse de coopérer avec la Commission des droits de l'homme, et que l'absence de gouvernement représentatif au Nigeria est contraire au voeu populaire en faveur d'un gouvernement démocratique, comme en témoigne le résultat des élections de 1993.

En mai 1999, Olusegun Obasanjo, appartenant à l'ethnie yorouba, est devenu le premier président démocratiquement élu du Nigeria. Pour la première fois depuis des décennies, un vent d'espoir souffle sur le Nigeria. Pourtant, plus de 10 000 personnes ont perdu la vie dans des émeutes, un chiffre terrifiant pour un pays censé être en paix. Le Nigeria demeurait alors écrasé par le poids de sa dette extérieure, de la corruption, d'une économie morose, de la violence quotidienne et d'une mauvaise administration.  Lors d'un entretien télévisé, le président Obasanio a bien résumé ainsi la situation de son pays:

 

Le Nigeria est un pays béni, dans lequel les richesses naturelles abondent, dont le pétrole et le gaz naturel, ainsi qu’une grande variété de minéraux solides, des terres fertiles, une main d’œuvre bon marché et relativement bien qualifiée, une population nombreuse et dynamique, de vastes débouchés nationaux. Or, malgré ces ressources naturelles, son économie est en chute libre depuis vingt ans. La pauvreté et le chômage sont endémiques. Les services de santé et d’éducation se sont dégradés, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif. Notre économie est fondée presque exclusivement sur la vente du brut. L’agriculture, encore largement fondée sur la monoculture, a enregistré une croissance de 4 % en 1999, mais elle n’entre que pour une part infime dans nos exportations. Quant au secteur industriel, il représente moins de 5 % du PNB. Le Nigeria fait aujourd’hui partie des pays les plus pauvres du monde, avec un revenu par habitant inférieur à 300 dollars par an, contre 1000 en 1980. Toutes les autres statistiques sur notre économie suivent cette même tendance. [...]

En dépit des inégalités criantes qui se sont traduites par des sanglants affrontements ethnico-religieux (surtout entre musulmans et chrétiens) ravageant régulièrement le pays, le président Obasanjo fut réélu lors des turbulentes élections de 2003. Le Nigeria demeure toujours un carrefour international de trafiquants spécialisés notamment dans les escroqueries financières ou les drogues dures, et un géant exsangue dont les administrateurs se disputent l’or noir qui sert davantage aux intérêts des politiciens professionnels que pour la lutte à la pauvreté.

4 La politique linguistique

La politique linguistique du gouvernement fédéral du Nigeria n'apparaît pas trop complexe dans la mesure où les régimes militaires ont probablement d'autres chats à fouetter que la question linguistique qui, répétons-le, n'est pas perçu comme un problème dans ce pays multilingue.

4.1 Le statut des langues

Dans la Constitution de 1999, qui reprend les dispositions de celle de 1995, l'article 55 présente la disposition suivante:
 

The business of the National Assembly shall be conducted in English, and in Hausa, Ibo and Yoruba when adequate arrangements have been made therefor.

Les affaires de l'Assemblée nationale seront conduites en anglais, ainsi qu’en haoussa, en ibo et en yorouba lorsque des mesures appropriées auront été prises à cet effet.

Autrement dit, l'anglais a un statut ambigu, il n'est pas proclamé la langue officielle de l'État, mais seulement celle de l'Assemblée nationale; de plus, le haoussa, l'ibo et le yorouba peuvent être utilisés dans les débats. En réalité, l'Assemblée nationale a employé seulement l'anglais jusqu'à présent, mais des dispositions juridiques ont été prises pour l'emploi des trois langues «majeures», le haoussa, l'ibo et le yorouba, jusqu'à ce que le Parlement aménage dans la nouvelle capitale, Abuja, ce qui est le cas depuis 1991. Ces dispositions impliquent une assemblée quadrilingue dans les deux Chambres, à la condition d'ajouter un système de traduction simultanée. Cependant, les lois continuent à n'être rédigées qu'en anglais. En fait, le quadrilinguisme n'est pas très difficile à appliquer depuis quelques années, les deux Chambres ayant été, plus souvent qu'autrement, suspendues.

La situation se complique au plan des États membres de la fédération. En effet, l'article 97 de la Constitution permet à une chambre d'Assemblée d'utiliser en plus de l'anglais une ou plusieurs langues parlées dans l'État:

 

Article 97

The business of a House of Assembly shall be conducted in English, but the House may in addition to English conduct the business of the House in one or more other languages spoken in the State as the House may by resolution approve.

Article 97

Les affaires de la Chambre d’assemblée seront conduites en anglais, mais la Chambre pourra conduire ses affaires, en plus de l’anglais, une ou plusieurs autres langues parlées dans l’État, pourvu que cette mesure ait été approuvée par une résolution de la Chambre.

Depuis les années quatre-vingt, près d'une vingtaine d'États ont rendu le haoussa co-officiel avec l'anglais à leur chambre d'Assemblée, quatre l'ont fait avec le yorouba et deux avec l'ibo (États du sud-Est: Anambra et Imo). L'introduction d'une langue régionale dans la législature des États était une question de nécessité, particulièrement dans le Nord où la connaissance de l'anglais est rudimentaire et où le haoussa est parlé par plus de 18 millions de locuteurs et par au moins 50 % de la population comme langue seconde.

4.2 Les langues de la justice

La langue de la justice de la fédération est l'anglais, mais le haoussa est utilisé dans la plupart des États du Nord (une vingtaine), l'ibo dans deux États du Nord-Est, le yorouba dans des États du Sud-Ouest. Par ailleurs, la Constitution de 1999 prévoit les dispositions suivantes:

 

Article 35

Any person who is arrested or detained shall be informed in writing within twenty-four hours (and in a language that he understands) of the facts and grounds for his arrest or detention.

Article 36

Every person who is charged with a criminal offence shall be entitled to -

(a) be informed promptly in the language that he understands and in detail of the nature of the offence;

Article 35

(3) Quiconque est arrêté ou retenu sera informé par écrit, dans un délai de vingt-quatre heures (et dans une langue qu’il comprend), des faits et des motifs de son arrestation ou de sa détention.

Article 36

(6) Quiconque est accusé d'un acte criminel est autorisé à -

(a) être informé immédiatement, dans la langue qu'il comprend et en détail, de la nature de cet acte;

Ainsi, ce n'est pas nécessairement l'anglais qui sert de langue véhiculaire dans les cours de justice, du fait que fort peu de gens connaissent cette langue. Cependant, dans tous les tribunaux de seconde instance, l'anglais reste la seule langue d'usage des juges, mais la présence d'interprète est souvent nécessaire.

4.3 Les langues de l'Administration

Dans l'administration publique, l'anglais demeure généralement la langue véhiculaire des organismes fédéraux, tant dans la correspondance que dans les communications orales, en raison de la grande variété des langues dans le pays.

Toutefois, le ministère fédéral de l'Information et le Conseil de la radio et de la télédiffusion utilisent localement les langues régionales. Dans les États de la fédération, l'anglais reste la langue des documents officiels qui ne sont pas destinés au public; toutefois, dans la correspondance et les communications orales, le haoussa, l'ibo et le yorouba ont la préséance sur l'anglais dans les régions où ces langues sont parlées. 

Enfin, dans les 589 administrations locales, l'anglais sert uniquement à la rédaction des dossiers officiels et dans les correspondances avec les gouvernements des États (incluant le fédéral) de la fédération. Dans tous les autres cas, on emploie l'une des trois langues «majeures», le haoussa, l'ibo ou le yorouba, sinon des langues plus régionales, souvent même le pidgin english.

4.4 Les langues de l'éducation

Du côté de l'éducation, le gouvernement central a décidé de reconnaître 27 langues autochtones de base. Cela signifie que l'enseignement primaire commence avec l'une de ces langues, pour se poursuivre avec l'une des trois langues majeures (le haoussa, l'ibo ou le yorouba). 

L'enseignement de l'anglais est obligatoire dès le primaire; dans les écoles coraniques (islamiques), l'arabe classique est également obligatoire. L'article 318 de la Constitution précise au sujet de l'anglais:

 

Article 318

"School Certificate or its equivalent" means:

(a) a Secondary School Certificate or its equivalent [...];

(b) education up to Secondary School Certificate level; or

(c) Primary Six School Leaving Certificate or its equivalent and - [...]

(iii) the ability to read, write, understand and communicate in the English language to the satisfaction of the Independent National Electoral Commission, and

(d) any other qualification acceptable by the Independent National Electoral Commission.

Article 318

«Certificat d'études ou son équivalent» signifie:

(a) Le certificat d'études secondaires ou son équivalent [...];

(b) L'éducation jusqu'à niveau du certificat d'études secondaires; ou

(c) Le certificat d'études primaires ou son équivalent comprend: [...]

(iii) l'aptitude à lire, écrire, comprendre et communiquer dans la langue anglaise à la satisfaction de la Commission électorale nationale indépendante, et;

(d) tout autre compétence jugée acceptable par la Commission électorale nationale indépendante.

Dans les écoles secondaires, l'anglais devient une langue d'enseignement. Seul le yorouba reste une langue d'enseignement à tous les niveaux, c'est-à-dire du primaire jusqu'à l'université, et dispose de manuels scolaires adéquats. Dans les écoles et établissements spécialisés gérés par le gouvernement fédéral, l'anglais reste la seule langue d'enseignement. Précisons que seulement le tiers des enfants entre 12 et 17 ans est scolarisé, ce qui signifie que l'analphabétisme est très élevée au Nigeria.

Il faut parler également de la question des langues étrangères, dont la question du français. En décembre 1996 le général-président dictateur qui dirigeait le Nigeria d'une main de fer depuis 1993, Sani Abacha, annonçait que le gouvernement nigérian avait pour objectif d’instaurer le français comme la «deuxième langue officielle» du pays. On sait que, dans la plupart des pays voisins, le français est la langue officielle. Cette nouvelle politique fut proposée après une visite du président français, Jacques Chirac, au Nigeria. Évidemment, la France a flairé là un bon coup et a promis d'aider le Nigeria, d'autant plus qu'elle était devenue le second partenaire commercial de ce pays. En fait, le dictateur désirait surtout remplacer ses soutiens traditionnels, les Britanniques et les Américains, avec lesquels ses relations étaient au plus bas. Avec l'argent français et la langue française, c'était une bonne leçon à donner aux Britanniques et aux Américains. 

Par la suite, le discours officiel est passé de «pays bilingue » ou de «seconde langue officielle», à celui de «langue étrangère prioritaire» dans les écoles. L'objectif était de fournir, sur cinq ou six ans, plus de 10 000 professeurs de français langue seconde. Des ententes furent même conclues entre la France et la moitié des 36 États fédérés. Le gouvernement de Sani Abacha a également pris la décision de mettre à l’étude du français tous les fonctionnaires de l’immigration pour améliorer leur capacité à communiquer avec les ressortissants issus des pays francophones limitrophes. Cependant, dans les faits, la priorité a été donnée à l'introduction du français comme «langue obligatoire au secondaire», mais il n'y a jamais eu d'augmentation des moyens, que ce soit d'ordre stratégique, pédagogique, financier ou autre. Les difficultés ayant été plus importantes que prévues — pénurie de professeurs de français,  manque de matériel pédagogique, désintérêt des familles qui oublient que le Nigeria est entouré de pays francophones, concurrence de l'anglais, etc. —, les réalisations sont demeurées médiocres, compte tenu des besoins et des enjeux exprimés. En comparaison avec ses voisins francophones, et surtout calculée par tête d'habitant, l'aide de la France apportée au Nigeria à l'heure actuelle atteint un niveau qui pourrait être qualifié de «dérisoire». De fait, en 1999, l'aide au français et la diffusion culturelle au Nigeria représentaient 12,6 millions de francs français (soit 1,7 million de dollars US), une somme nettement insuffisante pour les besoins réels.

Puis, le 9 juin 1998, le général dictateur Sani Abacha est décédé subitement d'une crise cardiaque. Le lendemain, le Conseil révolutionnaire provisoire a nommé le général Abdulsalam Abubakar dans les fonctions de chef de l'État (effectif jusqu'en mai 1999). Les observateurs ne croient pas que la disparition d'Abacha va améliorer le sort des Nigérians, car le régime militaire installé dans ce pays depuis fort longtemps est tellement enfoncé dans la corruption, la drogue et le mauvais gouvernement, qu'il ne peut plus inverser le cours des choses. Cependant, on peut compter sur les États-Unis et sur la Grande-Bretagne pour tenter de profiter du nouveau régime en cherchant à «récupérer» ce grand pays sur lequel ils avaient perdu beaucoup d’influence du temps d’Abacha. D'ailleurs, en août 2000, le Nigeria accueillait le président des États-Unis; à cette occasion, le nouveau président nigérian, Olusegun Obasanjo (un ancien général), déclarait à la presse internationale: «Partout dans le monde, nous pouvons dire que les relations américano-nigérianes sont au beau fixe.» 

Pour ce qui est du français comme seconde langue officielle du Nigeria, on pourra repasser. Ainsi, dans les 15 écoles-pilotes de Lagos, 91 % des élèves étudient aujourd'hui le français dans le premier cycle du secondaire, mais ils ne constituent plus que 9 % à poursuivre leurs études dans le second cycle, et moins de 0,1 % le présentent à l'examen qui est l'équivalent du baccalauréat français. Et le français est considéré comme la plus importante langue étrangère parlée au Nigeria. 

4.5    Les médias et la vie économique

Dans les médias, c'est-à-dire les journaux, radios et télévisions d'État (environ 60 %), le gouvernement fédéral ne communique ses informations qu'en anglais, mais assure certains bulletins dans les trois langues «majeures» (haoussa, ibo, yorouba). Certaines stations privées de radio et de télévision ne diffusent qu'en anglais, mais la plupart diffusent dans l'une ou l'autre des trois langues «majeures», sinon dans une ou plusieurs autres langues régionales ou locales. Il est néanmoins étonnant qu'on ne diffuse pas de programmes en haoussa, qui est la langue que parlent 60 millions d'Africains et tous les Nigérians du Nord. Enfin, on peut regretter que le régime militaire d'Abacha ait été le pire d'une longue série de cauchemars pour les médias du pays; de nombreux journaux ont été fermés, des journalistes ont été terrorisés et incarcérés, des tirages entiers (qui critiquaient la dictature) ont été saisis, des reporters ont été attirés dans des embuscades, etc. 

La vie économique se déroule généralement dans l'une des quatre langues suivantes: l'anglais, le haoussa, l'ibo et le yorouba (et le pidgin english à l'oral). En fait, l'anglais est partout, mais selon les régions il fait la concurrence avec le haoussa, l'ibo ou le yorouba. Ce bilinguisme asymétrique (où l'anglais est toujours présent) s'applique aux raisons sociales, à l'étiquetage des produits, aux enseignes commerciales, aux inscriptions gouvernementales, régionales ou municipales. En raison du rôle du haoussa dans une vingtaine d'États, on peut affirmer que cette langue joue un rôle encore plus important que les autres langues dites «majeures». On peut même penser que, dans un avenir assez proche, cette langue risque de s'assurer une prépondérance indiscutable. 

Bref, la politique linguistique du Nigeria n'est pas trop dirigiste, compte tenu de la mainmise des militaires sur la vie politique du pays. En réalité, on peut même se demander s'il existe une véritable politique linguistique de la part du gouvernement fédéral. Celui-ci s'est contenté de pratiquer la même politique coloniale qui consistait à utiliser l'anglais sans se poser plus de question. C'est exactement la politique exercée jusqu'ici, exception faite de l'ouverture temporaire faite au français. Ce sont les États membres de cette curieuse fédération qui, au contraire, on tenté et réussi à mettre devant le fait accompli le gouvernement fédéral: la présence incontournable des langues «majeures» qui, dans un avenir pas très lointain, sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important, surtout dans le cas du haoussa. À l'échelle du pays, on peut donc parler d'une politique de multilinguisme stratégique. Après tout, il est difficile de faire autrement dans un pays aux prises avec un si grand nombre d'ethnies et de langues. Néanmoins, il semble bien que l'anglais est là pour rester dans les affaires administratives du pays.

Dernière mise à jour: 28 avril, 2010
 

Bibliographie

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GAUTHIER, François, Jacques LECLERC et Jacques MAURAIS. Langues et constitutions, Montréal/Paris, Office de la langue française / Conseil international de la langue française, 1993, 131 p. 

HACHEY, Isabelle. «Le rêve nigérian tourne au cauchemar» dans La Presse, Montréal, 30 novembre 2002, p. Plus B-3.

HAUT COMMISSAIRE DES NATIONS UNIS AUX DROITS DE L'HOMME. ARésolution de la Commission des droits de l'Homme 1997/53" dans Situation des droits de l'homme au Nigeria, 12 dcembre 1997, 10 K, [http://www.unhchr.ch/html/menu4/chrres/1997.res/53f.htm]. 

LECLERC, Jacques. Les droits linguistiques dans 129 États du monde, tome I: «Description schématique par pays», Montréal, rapport déposé à l'Office de la langue française, 1992, 392 p. 

LECLERC, Jacques. Les droits linguistiques dans 129 États du monde, tome II: «Description thématique», Montréal, rapport déposé à l'Office de la langue française, 1992, 402 p. 

NEWJAN COMMUNICATIONS. «A Glance at the Languages of Nigeria» dans Nigerian Languages, 12 mars 1997, 24 K, [http://www.nigeriangalleria.com/portrait/language.htm]. 

SCHMITT, Nicolas. «Le fédéralisme... vaudou! Le Nigéria à l'heure de la démocratisation» dans Dossier Universitas Friburgensis, Genève, 19 K, 11 août 1997, [http://www.unifr.ch/spc/UF/92 novembre/schmitt.html]. 
 

  

 

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