Royaume de Norvège

Norvège

3) Données historiques

1 La Norvège sous domination étrangère

Les archéologues estiment que la Norvège était déjà habitée il y a 14 000 ans par un peuple de chasseurs paléolithiques — les Lapons — d'Europe centrale et d'Europe occidentale. Beaucoup plus tard, des paysans germaniques originaires du Danemark et de Suède s'établirent dans la région, autour des grands lacs et des fjords; ils parlaient une langue germanique, le vieux norrois, dont les langues scandinaves d’aujourd’hui sont issues. C’est le vieux-norrois qui a donné le mot Nordhrvegr (le «chemin du Nord») et son nom à la Norvège. L’arrivée des populations germaniques eut pour effet de repousser les Lapons (Sames) vers le Grand Nord. Sans défense et sans État, les Lapons furent obligés de payer de forts tributs aux rois norvégiens et aux marchands finlandais.

1.1 Les Vikings et les Norvégiens

Vers 800, les populations germaniques construisirent des navires de guerre: ce fut l’ère des Vikings. Vers 875, ces guerriers du Nord, divisés en de multiples royaumes, fondèrent des colonies en Irlande, en Écosse, en Islande ainsi que dans les îles Féroé et les îles Orcades et Shetland (Écosse). Au siècle suivant, vers 985, l’explorateur Erik le Rouge gagna les côtes de l’Islande, puis celles du Groenland (dit le «pays vert»). Son fils, Leif Eriksson, fut l'un des premiers Européens à explorer l'Amérique du Nord. L'alphabet latin fut introduit avec le christianisme en remplacement des caractères runiques et une langue écrite norvégienne distincte se développa au XIe siècle. Les Vikings norvégiens tentèrent de conquérir la Grande-Bretagne, mais ils échouèrent quelques jours avant le débarquement de Guillaume le Conquérant (1066).

La Norvège connut son apogée sous le roi Haakon IV, qui régna de 1217 à 1263 à la tête d’un vaste empire s’étendant jusqu’en Islande et au Groenland. Puis, en 1266, la Norvège dut céder les colonies de l’île de Man et des îles Orcades et Shetland à l’Écosse. Ensuite, le déclin se poursuivit rapidement. Les vieilles familles nobles s’affaiblirent graduellement et la Norvège devint surtout une nation de paysans. En 1319, à la mort d'Haakon V, qui n'avait pas d'héritier mâle, le royaume échut à Magnus II de Suède. En 1380, Olav II, roi de Danemark, devint le roi Olav IV de Norvège.

1.2 La domination danoise

En 1397, l’union de Kalmar réunit les royaumes du Danemark, de Suède et de Norvège qui devint une province du Danemark avec le luthéranisme comme religion officielle. Le Groenland et les îles Féroé devinrent danoises. La rupture de l’union de Kalmar en 1523 n’entraîna pas l’indépendance de la Norvège, mais la plaça sous la domination de fait du Danemark; elle dura trois siècles. La Norvège, en tant que province (lydrike) du Danemark, fut négligée par les rois scandinaves au profit de la Suède et du Danemark, plus étendus et plus riches.

Durant toute cette période, qui s’étendit de 1380 à 1814, l’influence de la langue danoise fut déterminante, car la seule langue écrite demeura le danois. Celui-ci était généralement parlé par les classes supérieures de la société norvégienne, tandis que les dialectes norvégiens continuaient d’être utilisés dans les régions rurales et, dans les villes, par la classe ouvrière et la bourgeoisie.

1.3 La domination suédoise

À la suite de la défaite de Napoléon en 1814, le Danemark, allié de la France, fut obligé de signer le traité de Kiel du 14 janvier et céda la Norvège à la Suède. Toutefois, les Norvégiens rejetèrent le traité et proclamèrent leur indépendance. Ils rédigèrent une constitution libérale et offrirent la couronne au prince héritier du Danemark, Christian Frédéric (le futur Christian VIII). En échange de la signature du traité, la Norvège réussit à garder sa nouvelle constitution. Par l'acte d'union de 1815, elle posséda sa propre armée, sa marine, ses services de douanes, son parlement et une certaine autonomie à l'intérieur de ses frontières.

Dès la semi-indépendance de 1814, la Constitution norvégienne stipulait que les affaires de l'État devaient être menées en norvégien. Cette disposition purement symbolique rédigée en danois ne pouvait être mise en pratique parce qu'il n'existait pas de langue norvégienne écrite. Il fallait donc créer une langue écrite pour répondre aux dispositions constitutionnelles.

2 La norvégianisation du pays

Puis le nationalisme norvégien s'intensifia et amena le Storting (Parlement norvégien) à se plaindre du traitement infligé à la Norvège par la Suède; ce traitement était jugé incompatible avec l'esprit de l'acte d'Union et contraire au principe d'égalité entre les nations. En 1905, ce fut la rupture définitive de l’union avec la Suède. Le Storting proclama l'indépendance de la Norvège, le roi de Suède ayant cessé d’exercer ses fonctions. Au cours d’un plébiscite en août 1905, le peuple norvégien vota à une large majorité pour sa séparation de la Suède. Le Parlement suédois (le Riksdag) ratifia l'indépendance du pays en octobre. Par la suite, le mouvement nationaliste éveilla chez les Norvégiens le désir d'avoir une langue qui soit vraiment la leur. Ce faisant, les divers gouvernements norvégiens pratiquèrent des politiques d'assimilation (ou de «norvégianisation») à l'égard de leurs minorités nationales.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Norvège devint une démocratie sociale et un État-providence. Elle adhéra à la charte des Nations unies (ONU) en 1945, puis à l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) en 1949. La Norvège devint en 1959 l’un des membres fondateurs de l'Association européenne de libre-échange (AELE). En 1970, la Norvège posa sa candidature pour adhérer à la Communauté européenne ou CEE (aujourd'hui appelée Union européenne), mais lors du référendum de 1972, les électeurs rejetèrent les recommandations du gouvernement. Le 4 mai 1994, le Parlement européen appuya à nouveau l'adhésion de la Norvège (en même temps que la Suède, la Finlande et l'Autriche à l'Union européenne. Cependant, au référendum des 27 et 28 novembre 1994, les Norvégiens rejetèrent l'adhésion à l'Union européenne pour la deuxième fois.

Par ailleurs, le gouvernement a a signé la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux (1989) de l’Organisation internationale du travail et le Parlement norvégien l’a ratifiée le 19 juin 1990. Le 1er mars 1998, la Norvège a également ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et, le 1er juillet 1999, la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales). En février 1998, la ministre du Gouvernement local et du Développement régional, Mme Ragnild Queseth Haarstad, a présenté des excuses officielles au nom du gouvernement pour les injustices commises par les autorités norvégiennes dans le passé à l’égard des Tsiganes et des autres minorités nationales (Kven, Skogfinn et Juifs) et pour la façon dont celles-ci ont été traitées. 

3 Les politiques linguistiques nationalistes

La Norvège a développé tôt une expertise en matière d’interventionnisme linguistique. On peut distinguer trois mouvements successifs entre 1814 et aujourd'hui: la création de deux langues norvégiennes (1814-1909), la période de fusionnement (1909-1966), la politique de non-intervention (1966-1980). Depuis 1980, l'État s'est contenté de reconnaître la pratique de la dualité linguistique par la proclamation du bilinguisme institutionnel (bokmål-nynorsk) appuyé par une législation sur les services publics.

3.1 La création des deux langues norvégiennes (1814-1909)

L'initiative du dirigisme linguistique en Norvège ne revient pas à l'État, mais à deux individus: Ivar Aasen (1813-1896) et Knud Knudsen (1812-1895). Dès les années 1830, de leur propre chef, Aasen et Knudsen se mirent à la tâche de créer la langue norvégienne écrite.


Ivar Aassen

Aasen parcourut la Norvège pour écouter les différents dialectes; en empruntant un peu à chaque dialecte, il créa la langue qu’on appelle aujourd’hui le nynorsk. Quant à Knudsen, il voulut rendre la langue écrite danoise plus norvégienne; celle-ci a évolué en Norvège pour devenir ce qu’on appelle aujourd’hui le bokmål. En fait, le résultat de ces deux linguistes norvégiens donna lieu à la naissance du landsmål (prononcer [lands-môl]), la «langue du pays», et du riksmål (prononcer [riks-môl]), la «langue du royaume». Bien que le terme landsmål soit resté, Aasen lui donna divers noms: «langue de notre peuple» (vort almuesprog), «vraie langue norvégienne» (det rette norske folksprog), «langue nationale (national sprog), «langue nationale norvégienne» (norske landsmål), et «norvégien» (norsk). Les partisans de Knud Knudsen se mobilisèrent au tour du mot riksmål, mot construit sur le modèle de l'allemand reichssprache.

Ce fut le début d'une longue lutte entre deux langues norvégiennes concurrentes: le landsmål et le riksmål, la campagne contre la ville. En 1885, la Norvège devint un État officiellement bilingue en reconnaissant le landsmål et le riksmål comme les langues nationales officielles du pays.

3.2 La tentative de fusionnement (1909-1966)

Il est apparu rapidement qu'aucune des deux langues norvégiennes n'arriverait à supplanter l'autre. Chacune bénéficiait de ses défenseurs et de ses organismes officiels, chacune était employée au Parlement et enseignée dans les écoles. Au plus fort de la controverse, le gouvernement décida de s'en mêler en lançant un appel en faveur de la fusion des deux langues.


Knud Knudsen

Dès lors, se succédèrent toute une série de commissions gouvernementales qui tentèrent de réunir le landsmål et le riksmål. La politique de fusionnement consistait à introduire dans chacune des langues des éléments issus de l'autre et à proposer ou imposer un nouveau code partiellement commun. En 1923, Knud Knudsen pouvait commenter ainsi la situation: «Deux réformes orthographiques hardies en une décennie avaient donné à la riksmål norvégienne un visage entièrement nouveau, qui pouvait difficilement la faire prendre pour du danois.»

Mais la politique linguistique n'était que partiellement atteinte. Si le premier objectif était de différencier nettement le riksmål du danois, il restait l'autre objectif : unifier linguistiquement la Norvège qui restait aux prises avec, d'une part, une classe dominante pratiquant une langue proche de la langue écrite (riksmål), d'autre part, une classe populaire pratiquant une forme proche des parlers locaux (landsmål). Au cours des années trente, le Parti communiste norvégien en profitera pour répéter que la lutte pour la langue populaire faisait partie de la lutte des classes.

En 1929, une loi du Parlement changea le nom des deux langues officielles: le landsmål devint le nynorsk (prononcer [nu-norsk] comme dans flûte), c'est-à-dire le «nouveau norvégien», et le riksmål s'appela le bokmål (prononcer [bouk-môl] comme dans bouc et pôle), c'est-à-dire la «langue des livres». D'autres tentatives se sont succédé afin de réunir les deux langues norvégiennes, mais elles se soldèrent toutes par des échecs. Par exemple, en 1938, un décret du gouvernement décida que les diphtongues du nynorsk devaient remplacer les monophtongues du bokmål dans les manuels scolaires (par exemple [ost] devait se prononcer [aust] et [sten] devait devenir [stein]). On imagine la réaction des parents! Néanmoins, ces tentatives permirent l'expansion du nynorsk, dont le nombre de locuteurs passa, entre 1930 et 1949, de 20 % à 32 % de la population. Le 9 décembre 1938, les plaques de 300 rues de la ville d'Oslo avaient été changées afin de respecter la nouvelle orthographe; ce geste était pour la municipalité une façon symbolique d'affirmer son adhésion à la réforme orthographique. Cette réforme fut abolie en 1941, sous l'occupation allemande, parce que les communistes accusèrent les tenants de la réforme «d'introduire la dictature du prolétariat dans le domaine linguistique», mais elle fut rétablie en 1945 lors de la libération.

En 1946, un sondage Gallup destiné à déceler l'opinion des Norvégiens sur la question linguistique révéla que 80 % des Norvégiens était pour la fusion des deux langues et que 75 % croyaient que cette fusion devait s'appuyer sur le bokmål. Malgré les résistances des défenseurs du bokmål, le Parlement adopta la nouvelle réforme en 1959 sans être capable d'endiguer le radicalisme des tenants du nynorsk et du bokmål. Un comité gouvernemental décréta qu’il y aurait dorénavant des formes obligatoires (seules permises), des formes alternatives (libre choix) et des formes optionnelles (permises seulement par les enfants dans leurs compositions). Il n’est pas surprenant que de telles réformes soient restées lettres mortes. Loin de faire l’unanimité, les diverses réformes ont suscité de vives réactions de la part des «traditionalistes» opposés à tout changement tant dans la forme du nynorsk que dans celle du bokmål. Ce constat d'échec des politiques de fusionnement fut confirmé dans un rapport publié en 1966 par un nouveau comité linguistique qui préconisait d'abandonner la recherche de fusionnement et de préserver plutôt l'héritage culturel des langues officielles de la Norvège, à la ville comme à la campagne.

3.3 La politique de la non-intervention

À partir de 1966, le gouvernement norvégien fit volte-face. Non seulement il abandonna sa politique de fusionnement, mais il renonça à toute planification linguistique. Au moment où le gouvernement a décidé de ne plus intervenir, la situation sociolinguistique était devenue radicalement différente de ce qu'elle avait été 20 ans auparavant. De 32 % de la population, les locuteurs du nynorsk avaient chuté à 17,9 %: l'industrialisation et l'urbanisation avaient favorisé le bokmål, langue traditionnellement parlée dans les villes, langue des intellectuels et des affaires par surcroît; c'était donc la langue de l'élite sociale de la Norvège. D'ailleurs, le nynorsk et le bokmål ont toujours eu des statuts très inégaux, tant par le nombre de leurs utilisateurs respectifs que par la valeur sociale accordée à chacune des langues.

Quoi qu'il en soit, la défense du nynorsk en Norvège demeure l’expression d’un nationalisme, mais un nationalisme régional qui ne concerne pas l’ensemble du pays. Il est aussi mené par une élite influente qui représente les régions. C'est depuis le XIXe siècle que le nynorsk est l'un des symboles du mouvement d’émancipation nationale norvégien. Étant donné que les populations des zones rurales n’ont jamais accepté pas la domination culturelle de la capitale, le mouvement est là pour rester.

Aujourd'hui, le gouvernement norvégien croit que la langue écrite «norvégienne» doit être stabilisée, mais en évitant, autant que possible, les changements fréquents de l'orthographe. Il semble que des réformes plus complètes aient été préférées aux rajustements annuels portant sur des problèmes ponctuels.

Dernière révision: 06 décembre 2016


(1) Situation générale
 


(2) Données historiques
 


(3) La politique de bilinguisme institutionnel
 


(4) La politique à l'égard des minorités nationales

 

Norvège
 

(5) Bibliographie
 

Europe

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