Histoire du français
Chapitre 9

Drapeau de la francophonie

(9) Le français contemporain


Plan du présent article

1. Le rôle de l'Instruction publique dans l'apprentissage du français
    La mission «civilisatrice» de la France
    La loi Ferry
    Le maintien des patois
2. La question de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires
    La persistance du discours anti-patois
    Les droits des langues régionales
3. Les changements contemporains observés
    La phonétique
    La grammaire et la conjugaison
    La féminisation des noms de métiers et professions
4. L'épineuse question de l'orthographe française
    La crise des langues
    La «réforme» avortée de l'orthographe
    Les «rectifications» orthographiques
5. La coexistence des usages
    Belgique, Suisse et Québec
    Les pays créolophones et l'Afrique
6. La normalisation et la législation linguistique
    La normalisation et les organismes linguistiques
    La langue officielle et la loi Toubon
7. Le français dans les organisations internationales
    L'Organisation des Nations unies
    Les organismes rattachées aux Nations unies
    Les grandes organisations internationales indépendantes de l'Onu
8. L'hégémonie de l'anglais dans les sciences

À la fin du XIXe siècle, le français est à peu près tel que nous le connaissons aujourd'hui. Le vocabulaire a continué de s'enrichir avec le parlementarisme de la IIIe République (1870-1940) et la création des partis politiques, la naissance des syndicats, de la grande finance et du grand capitalisme, la renaissance des sports, l'amélioration des moyens de transport: apparition de l'avion, de l'automobile, de l'autobus et du tramway électrique. Les emprunts à l'anglais d'outre-Manche pénètrent massivement dans la langue française. L'unité linguistique prônée lors de la Révolution française est en grande partie, car les patois sont davantage devenus l'affaire des gens plus âgés. Il fallut néanmoins quelques décennies d'efforts dans les écoles pour tenter de faire disparaître les «idiomes» parlés par les Français ruraux. Puis, la Première Guerre mondiale jeta les hommes de France pêle-mêle dans toutes les directions, colonies comprises. On n'avait jamais vu un tel brassage de populations, qui favorisa nécessairement l'uniformisation linguistique.

Le XXe siècle a vu l'enseignement du français se poursuivre dans les anciennes colonies françaises, que ce soit l'Afrique ou les DOM-TOM, mais où le français est une langue seconde. Dans toutes ces régions hors de France, le français doit sa présence à l'histoire, c'est-à-dire à la colonisation.  L'internationalisation du français entraîne forcément une réduction de la mainmise sur la langue française de la part de la France. Désormais, le français n'appartient plus seulement à la France, surtout depuis l'affirmation identitaire qui a gagné la Belgique francophone, la Suisse romande, le Québec, le Nouveau-Brunswick (Acadie) et même la Louisiane.

1 Le rôle de l'Instruction publique dans l'apprentissage du français

Un peu après le milieu du XIXe siècle (en 1863), on comptabilisait encore 7,5 millions de Français ignorant la «langue nationale» (sur près de 38 millions d'habitants, soit 20 %). Selon les témoignages de l'époque, les enfants des villages de province ne retenaient guère le français appris à l'école; cette langue ne semblait pas laisser plus de trace que le latin n'en laissait à la plupart des élèves sortis des collèges. Les élèves reparlaient «le patois au logis paternel».

 
En 1831, dans l'une des lettres des préfets des Côtes-du-Nord et du Finistère à M. de Montalivet, ministre de l'Instruction publique, on pouvait lire ce texte sans équivoque dont le discours semble assez radicalisé:
 
[Il faut] par tous les moyens possibles, favoriser l'appauvrissement, la corruption du breton, jusqu'au point où, d'une commune à l'autre, on ne puisse pas s'entendre [...], car alors la nécessité de communication obligera le paysan d'apprendre le français. Il faut absolument détruire le langage breton.

La France s'est mise à pratiquer ce qu'on appellerait aujourd'hui un «génocide culturel» plus systématique dans les régions françaises, particulièrement en Bretagne, singulièrement stigmatisée. Cette directive de monsieur Auguste Romieu, sous-préfet de Quimper en 1831, serait considérée au XXIe siècle comme de la pure discrimination:

Multiplions les écoles, créons pour l'amélioration morale de la race humaine quelques unes de ces primes que nous réservons aux chevaux; faisons que le clergé nous seconde en n'accordant la première communion qu'aux seuls enfants qui parleront le français [...].

Dans toutes les écoles, la primauté de l'enseignement est accordée à la langue nationale. Les règlements locaux témoignent de cette nécessité. Ainsi, tel était le Règlement pour les écoles primaires élémentaires de l'arrondissement de Lorient, adopté par le Comité supérieur de l'arrondissement, en 1836 et approuvé par le recteur en 1842:
 

§ 2. Discipline

Article 19

Chaque classe commence et se termine par une prière en français, qui est arrêtée par le comité local sur proposition du curé.

Article 21

Il est défendu aux élèves de parler breton, même pendant la récréation et de proférer aucune parole grossière. Aucun livre breton ne devra être admis ni toléré. S'exprimer en breton et parler "grossièrement" font l'objet de la même prohibition.

En 1834, le Comité d'instruction primaire de l'arrondissement de Brest adoptait un règlement sur les écoles primaires. Selon l'article 19, le breton pourra seulement être un moyen auxiliaire d'enseignement:

Article 19

Il est interdit aux instituteurs d'enseigner l'idiome breton; ils pourront seulement se servir de cette langue pour communiquer avec les enfants qui n'entendraient pas le français.

1.1 La mission «civilisatrice» de la France

En 1845, ceux qu'on appellerait aujourd'hui les «linguicides» ne se taisaient plus! En témoignent ces propos d'un sous-préfet du Finistère aux instituteurs: «Surtout rappelez-vous, Messieurs, que vous n'êtes établis que pour tuer la langue bretonne.» Rien de moins, «tuer» la langue bretonne! À cette époque, on semblait vraiment en vouloir particulièrement au breton. Ainsi, un secrétaire particulier dans l'entourage du politicien François Guizot (qui fut ministre de l'Instruction publique), écrivit ce qui suit en 1841 à propos de la Bretagne :

Nous avons presque à civiliser cette province si belle mais encore si sauvage. [...] Qu'une ligne de chemin de fer soit construite à travers ce pays, une circulation rapide s'établira, des populations bretonnes descendront vers la France centrale, et des populations de provinces plus avancées en civilisation viendront à leur tour visiter la Bretagne. Un chemin de fer apprendra en dix ans plus de français aux Bretons que les plus habiles instituteurs primaires [...]. C'est vraiment pitié de ne point travailler plus activement que nous le faisons à civiliser, à franciser tout à fait cette belle province à l'entêtement si fier, aux sentiments si généreux.

Ce discours sur la mission civilisatrice de la France sera repris dans toutes les nouvelles colonies, que ce soit en Indochine, en Polynésie, en Nouvelle-Calédonie, à Madagascar, etc. 

Considérons enfin cet autre exemple dont l'auteur était un préfet des Côtes-du-Nord lors d'un discours à l'évêque de Saint-Brieuc, le 21 novembre 1846: «C'est en breton que l'on enseigne généralement le catéchisme et les prières. C'est un mal. Nos écoles dans la Basse-Bretagne ont particulièrement pour objet de substituer la langue française au breton [...].» En 1863, l'enquête du ministre de l'Instruction publique, Victor Duruy (1811-1894), établissait que le quart des Français ne parlaient pas du tout français et que l'école recourait à la langue régionale dans 12 départements, dont l'Alsace, la Lorraine, la Bretagne, le Pays basque et la Corse.

L'un de ceux qui ont le mieux propagé l’idéologie colonialiste française fut sans nul doute Hubert Lyautey (1854-1934), premier résident général du protectorat français au Maroc en 1912, ministre de la Guerre lors de la Première Guerre mondiale, puis maréchal de France en 1921.

Voici comment en 1929 Lyautey résumait dans l'Atlas colonial français la mission civilisatrice et humaniste de la France dans les colonies: 

La colonisation, telle que nous l’avons toujours comprise n’est que la plus haute expression de la civilisation. À des peuples arriérés ou demeurés à l’écart des évolutions modernes, ignorant parfois les formes du bien-être le plus élémentaire, nous apportons le progrès, l’hygiène, la culture morale et intellectuelle, nous les aidons à s’élever sur l’échelle de l’humanité. Cette mission civilisatrice, nous l’avons toujours remplie à l’avant-garde de toutes les nations et elle est un de nos plus beaux titres de gloire

Bref, offrir au monde le français, avec la culture qu’il véhicule, était perçu comme un devoir patriotique et une obligation morale: le français était imposé comme langue officielle de l'administration coloniale; les langues indigènes étaient ignorées en tant que langues inférieures. 

1.2 La loi Ferry

Avec l'adoption de la loi Ferry, qui institua la gratuité de l'école primaire (1881) et rendit obligatoire (1882) l'enseignement primaire ainsi que la laïcisation des programmes scolaires (voir le texte de la loi Ferry), le français s'imposa finalement sur tout le territoire de la France et se démocratisa. L'objectif de Jules Ferry était surtout d'éliminer le clergé des écoles publiques. Dans les campagnes, certains membres du clergé encourageaient même l'emploi des patois comme forme de résistance à la République. On forma des instituteurs laïcs qui furent appelés plus tard «les hussards noirs de la République», en raison de leur «uniforme», une longue redingote noire et une casquette plate. Ces instituteurs formés à l'École normale et vêtus de noir furent considérés comme de véritables «missionnaires laïcs» répandant dans les campagnes leur idéal de laïcité, de tolérance et du savoir éclairé. Ils constituaient une véritable «infanterie enseignante» destinée à démanteler l'école catholique, c'est-à-dire «lutter contre l'obscurantisme» et «promouvoir les avaleurs républicaines». Les patois ne purent que difficilement résister aux méthodes de répression et aux techniques de refoulement, de délation ou d'espionnage, qui marquèrent des générations d'enfants.
Parallèlement, Jules Ferry fut un ardent partisan de l'expansion coloniale française, notamment en Tunisie et à Madagascar. Ses adversaires politiques le surnommèrent le «Tonkinois». Ferry propose des mesures d'assimilation afin de franciser les «indigènes» des colonies. Le 28 juillet 1885, Jules Ferry prononça un discours sur «les fondements de la pensée coloniale» de la Troisième République, ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui les justifications de l'impérialisme français :
 
Messieurs, je suis confus de faire un appel aussi prolongé à l'attention bienveillante de la Chambre, mais je ne crois pas remplir à cette tribune une tâche inutile. Elle est laborieuse pour moi comme pour vous, mais il y a, je crois, quelque intérêt à résumer et à condenser, sous forme d'arguments, les principes, les mobiles, les intérêts divers qui justifient la politique d'expansion coloniale, bien entendu, sage, modérée et ne perdant jamais de vue les grands intérêts continentaux qui sont les premiers intérêts de ce pays. [...]

Messieurs, il y a un second point, un second ordre d'idées que je dois également aborder [...] : c'est le côté humanitaire et civilisateur de la question.  [...] Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures.  [...] Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.  [...] Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.

Tout au cours du XXe siècle et jusque dans les années 1960, les gouvernements ont adopté pas moins de 40 lois concernant surtout l'enseignement, la presse, l'administration et l'orthographe. Au début du siècle, comme la francisation n'allait pas assez vite au gré du ministère de l'Éducation nationale, les autorités suggérèrent fortement de faire nommer des instituteurs qui ignoraient tout des parlers locaux. 

Cette déclaration de la part de J. Dosimont, inspecteur d'académie en 1897, paraît aujourd'hui très catégorique: «Un principe qui ne saurait jamais fléchir : pas un mot de breton en classe ni dans la cour de récréation.» Et enfin une proclamation provenant d'Anatole de Monzie, ministre de l'Instruction publique (1925): «Pour l'unité linguistique de la France, il faut que la langue bretonne disparaisse.» On en voulait vraiment au breton!

1.3 Le maintien des patois

Néanmoins, en 1926, le grammairien Ferdinand Brunot (1860-1938), écrivait dans son Histoire de la langue française que les patois étaient encore bien vivants dans les campagnes: 

Au XVIIIe siècle, comme de nos jours, le patois était chez lui partout où l'on causait au village [...]. À l'heure actuelle, le français est la langue des villes, le patois la langue des campagnes.

On se souviendra sans doute des panneaux affichés un peu partout en Bretagne, que ce soit dans les autobus, les écoles ou autres lieux publics: «Interdiction de parler breton et de cracher par terre.» Beaucoup d'enfants furent punis parce qu'ils parlaient breton à l'école: ils devaient rejeter la langue de leurs parents. L'histoire est là pour nous rappeler également l'usage institutionnalisé du «symbole» accroché au cou des élèves, de la délation, des brimades et des vexations de la part des instituteurs dont la mission était de supprimer l'usage des parlers locaux. Un jeune Breton (anonyme) ayant fréquenté l'école dans les années 1960 en donne ce témoignage: 

À cette époque, le symbole était un morceau de fer pour mettre sous les sabots des chevaux. On le donnait au premier qui arrivait et qui parlait breton et ensuite, quand celui-ci trouvait un autre qui parlait breton, il le lui donnait. Comme ça, toute la journée. À la fin de la journée, le dernier attrapé par le symbole était mis en pénitence et il devait écrire en français: «Je ne parlerai plus jamais en breton», cinquante ou cent fois. Celui qui était pris souvent restait à l'école après 16 h 30, pendant une heure ou une demi-heure dans le coin de la salle.

Ces procédés ont été heureusement abandonnés et l'on ne retrouve plus d'affiches contemporaines du genre: «Il est interdit de cracher par terre et de parler patois.» Mais les patois ne sont pas disparus pour autant. Il s'agissait, en fait, de techniques d'assimilation que la France a largement utilisées, au cours du XIXe siècle, dans son empire colonial: au Maghreb, en Afrique noire, dans l'océan Indien (île de La Réunion) et dans le Pacifique (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, etc.).

Il est vrai, sous la IIIe République (1870-1940), l'école réussit à propager l'enseignement du français de façon plus efficace, même si le purisme s'est poursuivie durant de longues décennies. D'abord, l'enseignement du latin fut définitivement abandonné, ce qui a permis au français de prendre la place accordée au latin. L'accession de toutes les classes de la société française, y compris les femmes, à l'alphabétisation et à la scolarisation accéléra la chute des patois au profit de la langue commune. Il en fut ainsi dans la diffusion des journaux.

2   La question de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires

Les patois français ont changé de nom et, depuis l'Union européenne, ils sont devenus des «langues régionales» en France, mais non pas encore des «langues minoritaires». Dans ce monde du «politiquement correct», si le terme «dialecte» est de moins en moins employé, le mot «patois» est quasiment disparu du vocabulaire des politiciens français; ils craignent de paraître mal en y associant une valeur péjorative.

Même si la linguiste Henriette Walter affirme dans Le français dans tous les sens, qu'«il n'y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois», tous sont devenus plus prudents avec ces termes aujourd'hui controversés. Quoi qu'il en soit, pour la plupart des locuteurs, le mot patois a une connotation de dévalorisation, sinon c'est le mot «langue» qu'on utiliserait. 

Pour Henriette Walter, le terme de «patois» correspond à une forme prise par le latin parlé dans une région donnée:
 

Le terme de patois en est arrivé progressivement à évoquer dans l'esprit des gens l'idée trop souvent répétée d'un langage rudimentaire […]. Nous voilà loin de la définition des linguistes, pour qui un patois (roman) est au départ l'une des formes prises par le latin parlé dans une région donnée, sans y attacher le moindre jugement de valeur : un patois, c'est une langue.

Et la linguiste de préciser ainsi les conditions dans lesquelles sont apparus les patois:

Le latin parlé en Gaule […] s'est diversifié au cours des siècles en parlers différents. […] Lorsque cette diversification a été telle que le parler d'un village ne s'est plus confondu avec celui du village voisin, les linguistes parlent plus précisément de patois. Mais, à leurs yeux, il n'y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois.

Si pour une linguiste comme Mme Walter, il n'existe aucune hiérarchie de valeur entre les mots «langue», «dialecte» et «patois», il n'en est pas ainsi pour Monsieur et Madame Tout-le-monde. En effet, pour la plupart des simples mortels, une hiérarchie s'est établie : la «langue» est supérieure au «dialecte». Quant au «patois», il est encore associé à un «langage rudimentaire». Néanmoins, c'est Henriette Walter qui a raison!

2.1 La persistance du discours anti-patois

Cela étant dit, le discours anti-patois est toujours resté très profond chez les dirigeants politiques français contemporains. Par exemple, en 1972, Georges Pompidou (1911-1974), alors président de la République, déclarait au sujet des langues régionales: «Il n'y a pas de place pour les langues et cultures régionales dans une France qui doit marquer l'Europe de son sceau.» Il est vrai que, depuis plus de vingt-cinq ans, le discours sur cet épineux sujet a beaucoup changé dans ce pays, mais pas les actes. C'est ainsi que François Mitterand (1916-1996), président de la République de 1981 à 1995, annonçait ses couleurs au sujet des langues de France, deux mois avant son élection (1981, à Lorient):

Le temps est venu d'un statut des langues et cultures de France qui leur reconnaisse une existence réelle. Le temps est venu de leur ouvrir grandes les portes de l'école, de la radio et de la télévision permettant leur diffusion, de leur accorder toute la place qu'elles méritent dans la vie publique.

Toutefois, malgré ce discours à saveur électoraliste, la situation n'a pas évolué considérablement, car, lors des débats sur le traité de Maastricht, Robert Pandraud (né en 1928, député et ancien ministre) déclarait, le 13 mai 1992, qu'il était inutile de faire apprendre aux enfants des dialectes en lieu et place d'une langue internationale (lire «l'anglais») :

Je rends hommage à l'école laïque et républicaine qui a souvent imposé le français avec beaucoup d'autorité — il fallait le faire — contre toutes les forces d'obscurantisme social, voire religieux, qui se manifestaient à l'époque. Je suis également heureux que la télévision ait été un facteur d'unification linguistique. Il est temps que nous soyons français par la langue. S'il faut apprendre une autre langue à nos enfants, ne leur faisons pas perdre leur temps avec des dialectes qu'ils ne parleront jamais que dans leur village: enseignons-leur le plus tôt possible une langue internationale!

Là, nous ne sommes plus en 1850, ni en 1950, mais dans les années 1990; il faut dire que le député Pandraud a souvent eu des propos . contestables. Il affirmait, par exemple, que «la peur du gendarme a toujours été le commencement de la sagesse», prônant ainsi les méthodes fortes. À en croire les déclarations de la part des personnalités officielles, les dirigeants français ne doivent se préoccuper que de la langue française. En mai 1997, Daniel Gauchon, inspecteur de l'Éducation nationale, déclarait qu'il fallait privilégier la culture et la langue française et non pas les langues régionales :

Les langues régionales ont sans doute leur place à l'école comme l'enseignement de n'importe quelle langue ou discipline, mais le bilinguisme en langue régionale est incompatible avec les principes de fonctionnement de l'école publique. Il privilégie la culture et la langue d'une communauté, alors que le rôle de l'école publique est de privilégier la culture et la langue françaises dans un objectif de cohésion sociale.

Autrement dit, «privilégier» le français est synonyme d'exclusion de toute autre langue! On se croirait dans un débat en Amérique latine pour savoir s'il faut enseigner l'espagnol ou les langues amérindiennes et, dans l'éventualité où il conviendrait d'enseigner aussi ces langues, faudrait-il aller jusqu'à les enseigner aux hispanophones? Non, bien sûr! En France, tout enseignement des langues régionales est considéré comme facultatif, jamais obligatoire, et il n'est surtout pas question de les enseigner aux «francophones».

Par exemple, les velléités de l'Assemblée de Corse à ce sujet ont vite été réduites à néant lorsque le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 17 janvier 2002, a donné le feu vert à l'enseignement de la langue corse «dans le cadre de l'horaire normal des écoles maternelles et élémentaires» de l'île, en insistant sur le caractère facultatif de cet enseignement. En réalité, c'est un système courant dans de nombreux pays: les langues minoritaires ne doivent pas être enseignées à la majorité. 

En ce sens, le français, une langue minoritaire au Canada, ne devrait pas être enseigné aux anglophones dans les écoles de l'Ontario ou du Nouveau-Brunswick! Pourquoi le français en Ontario et pas l'occitan en France? Parce que, bine sûr, le français est une langue. Comme le corse, l'occitan, le franco-provençal, le breton, l'alsacien, etc. Lorsqu'une langue minoritaire n'est pas enseignée dans un système scolaire, c'est par choix politique, rien d'autre. Sinon ce sont des prétextes qui servent de paravent.  On peut comprendre l'affiche du parti régionaliste alsacien Alsace d'abord (ADA).

2.2 Les droits des langues régionales

Quand on étudie la législation linguistique de la France, on constate que ce pays a adopté une quantité impressionnante de lois portant sur les cultures et les langues régionales, sur les collectivités territoriales et sur la langue française. On compte au moins une douzaine de lois, une vingtaine de décrets, plus de 40 arrêtés (dont une vingtaine sur la terminologie) et autant de circulaires administratives. La plupart de ces textes juridiques traitent avant tout de la langue d'enseignement et de la terminologie française. Cela signifie que la législation française porte moins sur les droits linguistiques que sur la promotion de la langue française considérée du point de vue du code lui-même. Il s'agit là d'une vieille tradition qui consiste à ignorer les langues régionales dans l'enseignement et l'espace public. 

Pour ce qui est des droits des langues régionales, les textes juridiques n'en parlent d'ailleurs que très peu. Toutefois, la tendance actuelle est d'élargir le droit à la différence et de reconnaître la spécificité de ces langues régionales, surtout depuis la signature, le 7 mai 1999, de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. À ce sujet, le 14 août 2000, le ministre de l'Éducation nationale de l'époque, Jack Lang, assurait dans un entretien au journal Ouest-France qu'il allait «naturellement» favoriser l'enseignement des langues régionales: 

Je souhaite que ces langues soient pleinement reconnues dans notre système d'enseignement, à tous les échelons. C'est l'esprit du plan pour l'école que j'ai récemment présenté. Entre 5 et 12 ans, un enfant a l'oreille musicale. Il faut lui offrir toutes les possibilités d'apprentissage des langues : la langue nationale qui est l'ossature même de notre enseignement, une langue vivante étrangère et la langue particulière de la région.

M. Jack Lang se disait par ailleurs être «un militant de toujours de la reconnaissance de la pluralité des cultures». Selon cet ancien ministre de l'Éducation nationale, les grandes lignes du projet d'enseignement pour les écoles primaires comporteraient la généralisation de l'apprentissage d'une langue vivante. Deux voies pourraient être offertes dans l'enseignement public: l'initiation aux langues régionales et le bilinguisme français-langues régionales. Mais il ne faut pas se leurrer, ce n'est pas demain la veille!

Après la signature de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, un communiqué du premier ministre précisait que la France souscrivait à 39 engagements parmi les 98 proposés par la Charte. Lors de sa déclaration consignée du 7 mai 1999, le gouvernement français a justifié sa signature en prenant d'infinies précautions, notamment au sujet des notions de «protection de minorités» et de «droits collectifs»:

La République française envisage de formuler dans son instrument de ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires la déclaration suivante:

1. Dans la mesure où elle ne vise pas à la reconnaissance et la protection de minorités, mais à promouvoir le patrimoine linguistique européen, et que l'emploi du terme de «groupes» de locuteurs ne confère pas de droits collectifs pour les locuteurs des langues régionales ou minoritaires, le gouvernement de la République interprète la Charte dans un sens compatible avec le Préambule de la Constitution, qui assure l'égalité de tous les citoyens devant la loi et ne connaît que le peuple français, composé de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. [...]

C'est seulement au moment de la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires que serait précisée la liste des langues concernées — probablement l'alsacien, le breton, le basque, le catalan, le corse, le flamand, le provençal et l'occitan — ainsi que les engagements s'appliquant à chacune des langues. Il semble que les dispositions applicables aux langues régionales seraient «à géométrie variable». Quoi qu'il en soit, la France n'est pas encore prête à ratifier la Charte.

D'ailleurs, le président français, Nicolas Sarkozy (élu en 2007), a déclaré être opposé à sa ratification:

Je sais que, depuis quelques années, en période électorale, les candidats ont pris une mauvaise habitude: ils promettent tout et n'importe quoi aux locuteurs des langues régionales. Ce sont, bien entendu, des promesses qui sont sans lendemain, suscitant beaucoup d'amertume et de frustrations. Je ne suis pas de ceux-là. C'est pourquoi je ne vous dirai pas, aujourd'hui, que je m'engage à ratifier, dès demain, la Charte européenne. Les hommes ou les femmes politiques qui vous font cette promesse sont des mystificateurs.

Cependant, M. Sarkozy s'est dit «favorable à ce que le droit des parents à inscrire leurs enfants dans une classe bilingue français + langue régionale soit reconnu, dès lors que la demande est suffisante.» Plus précisément, un enseignement bilingue à la maternelle et au primaire serait «possible» pour les élèves dont les familles le demandent et dont le nombre est jugé suffisant, mais il ne pourrait être imposé. Concernant la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, Sarkozy y avait déjà affirmé son opposition dans un discours à Besançon en mars 2007:

Si je suis élu, je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales. Je ne veux pas que demain un juge européen ayant une expérience historique du problème des minorités différente de la nôtre, décide qu'une langue régionale doit être considérée comme langue de la République au même titre que le français.

Car au-delà de la lettre des textes il y a la dynamique des interprétations et des jurisprudences qui peut aller très loin. J'ai la conviction qu'en France, terre de liberté, aucune minorité n'est opprimée et qu'il n'est donc pas nécessaire de donner à des juges européens le droit de se prononcer sur un sujet qui est consubstantiel à notre identité nationale et n'a absolument rien à voir avec la construction de l'Europe.

Évidemment qu'aucune minorité n'est opprimée, car juridiquement la notion de «minorité» n'existe pas en France! M. Sarkozy dit préférer «un texte de loi posant la reconnaissance juridique des langues régionales de France», ce qui serait à son avis «beaucoup plus raisonnable et surtout plus efficace». M. Sarkozy préfère un texte de loi qui ne sera jamais adopté (voir le texte de la proposition de loi de 2010) et qui serait assujetti à une «demande» suffisante. En février 2010, le gouvernement français faisait savoir qu'une nouvelle loi sur les langues régionales n'était plus forcément nécessaire. C'est le sens de la réponse que le ministre Éric Besson a adressée à l'Assemblée nationale :

La conviction du ministre de la culture et de la communication est que le cadre législatif laisse d'importantes marges de manœuvre qui ne sont pas toujours exploitées. C'est pourquoi le gouvernement s'interroge sur la pertinence d'une intervention législative supplémentaire.

En bon politicien français de tendance conservatrice, le président Sarkozy sait comment noyer la poisson dans l'eau en assortissant tout éventuel droit à «une demande suffisante»! Or, cette mesure est généralement une arme dévastatrice pour les langues minoritaires. Dans les États où une telle disposition est appliquée, la «demande suffisante» se transforme en une façon de ne pas accorder de droit, ce qui oblige les individus à recourir aux tribunaux. Et contre la machine de l'État, le citoyen est bien démuni!

Pourtant, dans la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, presque toutes les dispositions sont déjà appliquées ou applicables sans modifier les lois en vigueur. Quand des observateurs regardent la France de l'extérieur, ils ne comprennent pas pourquoi les politiciens français ont développé une attitude aussi timorée à l'égard de leurs langues régionales, lesquelles devraient constituer une richesse pour le patrimoine culturel et linguistique du pays. En réalité, la classe politique française a toujours eu peur d'en faire «trop» pour ses langues régionales, l'idéologie des anciens patois faisant encore partie de leur culture politique. Pour le moment, les langues régionales demeurent sans reconnaissance et sans statut officiels. La France, qui prône la diversité linguistique au sein des organismes internationaux, se montre incapable de la reconnaître sur son propre territoire. C'est le point de vue du linguiste Claude Hagège dans L'Express du 12 avril 2007:

Si nous voulons défendre la francophonie dans le monde et être crédibles, cela suppose d'abord que la France montre qu'elle respecte chez elle sa propre diversité linguistique. Ratifier la Charte, en expliquant aux parlementaires qu'elle est très souple et donc peu dangereuse, irait dans le bon sens. Certes, depuis quelques années, l'État a accompli des efforts, mais largement insuffisants. Les langues régionales sont dans un tel état de précarité que, pour leur permettre d'échapper à l'extinction totale qui les menace, il faudrait un investissement énorme et accepter de prendre des risques, comme l'ont fait les Espagnols en donnant une grande autonomie aux Basques et aux Catalans.

Il semble bien que les dirigeants français ne soient pas prêts à prendre de tels risques. La tradition centralisatrice de l'État est depuis fort longtemps trop ancrée dans les mentalités. De nombreux dirigeants français voient dans la Charte un complot tramé par Bruxelles pour affaiblir la France en investissant le «terrain culturel local» et créer ainsi «un folklore sympathique» menant à la «disparition du modèle de l'État républicain français». Mais la vraie raison est bien politique, celle de devoir accorder des droits à «toutes» les langues régionales de France, comme l'expliquait en février 2010 M. Xavier North, délégué général à la Langue française et aux langues de France:

 Le territoire métropolitain compte au moins une dizaine de langues régionales, voire vingt, si l'on reconnaît la diversité des langues d'oc et des langues d'oil. Accorder des droits opposables à une langue supposerait évidemment de les étendre à toutes, ce qui porterait atteinte à l'indivisibilité de la République et d'unicité du peuple français, selon les termes du Conseil constitutionnel, qui s'est opposé pour cette raison en 1999 à la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Bref, les dinosaures ne sont pas encore disparus en France et ils ont la vie dure, et ils mènent la vie dure aux langues régionales!

3 Les changements contemporains observés

Lorsqu'on compare le français du XIXe siècle et celui d'aujourd'hui, force est de constater qu'il existe un certain nombre de changements, même s'ils paraissent mineurs par rapport au XVIIIe siècle.

3.1 La phonétique

Au point de vue phonétique, nous pouvons constater dans le nord de la France une réduction, voire la quasi-disparition, des distinctions entre la voyelle [a] antérieure et brève dans patte et la voyelle postérieure et longue dans pâte, sauf au Québec et hors de France (les anciennes colonies) où cette différence se maintient encore. De même, nous pouvons noter une différence mineure entre la voyelle orale [un] dans brun et la nasale [in] dans brin au profit de la dernière. Il est donc possible qu'un jour on assiste à des réductions dans les autres voyelles nasales [an] dans banc et [on] dans bon.

On remarque aussi des influences notables de la graphie sur la prononciation. Par exemple, des consonnes qui n'étaient pas prononcées il y a plusieurs décennies ont tendance aujourd'hui à être prononcées: dompter [don-té], moeurs [meur], août [ou] et cassis [kasi] ont tendance à devenir [domp-té], [meurss], août [outt] et [kasiss]. 

3.2 La grammaire et la conjugaison

Nous n'indiquerons que certaines tendances, soit les plus fréquentes. Si le passé simple s'est bien maintenu dans la narration écrite, il est pratiquement disparu de la langue orale. Des formes telles nous fûmes, nous connûmes, etc., sont perçues comme nettement exagérées. C'est encore plus évident avec l'imparfait du subjonctif dans que nous arrivassions, que vous vous reposassiez, etc., ou avec le plus-que-parfait dans que nous nous fussions reposés ou que nous eussions fini. Si les francophones acceptent d'entendre au théâtre dans Cyrano «il faudrait que je l'amputasse» (en parlant du nez de Cyrano), ils poufferaient de rire en l'entendant dans une conversation normale ou dans un discours électoral.

Tout francophone a dû travailler ferme pour apprendre les fameuses règles du participe passé. On s'attend à voir à l'écrit «les fautes qu'il a faites», mais à l'oral la tendance est nettement au non-accord: «les fautes qu'il a fait». Beaucoup de francophones hésitent entre l'auxiliaire avoir et être dans «je suis tombé» et «j'ai tombé», «il a tombé» et «il est tombé», etc.

Le futur se fait généralement en ajoutant -era, -ira ou -ra dans il mange/il mangera, il finit/il finira. Cependant, la langue orale a tendance à préférer le futur proche dans il va manger et il va finir ou j'vais y aller. Mais lorsque la négation est utilisée, le retour au futur normal est quasi systématique: il ne mangera pas, il ne finira pas et j'irai pas. On n'entend plus rarement il ne va pas manger, il ne va pas finir ou je n'vais pas y aller, une question d'économie de moyens. Quant à la négation elle-même, le ne... a aussi tendance à disparaître à l'oral dans il mange pas ou il finit pas

3.3 La féminisation des noms de métiers et professions

À la fin du XXe siècle, la féminisation des noms de métiers et professions a soulevé une autre controverse. Cette autre réforme a commencé à entrer dans les mœurs françaises avec la décision du ministère de l'Éducation nationale d'appeler désormais au féminin les noms de métiers et professions exercés par des femmes relevant de son autorité. Ainsi, toute femme employée dans ce même ministère, le plus important par le budget et par le nombre de personnes impliquées en France, sera appelée une inspectrice, une doyenne, une maîtresse de conférence, une professeur agrégée, une chef de service.

Le ministère français de l'Éducation nationale était alors la première administration française à appliquer concrètement une directive récente du premier ministre prescrivant la féminisation des titres. C'est l'ancien premier ministre français (Lionel Jospin) qui a semblé regretter (mars 1998) que la féminisation lancée par l'un de ses prédécesseurs, Laurent Fabius (en 1984), n'ait pu aboutir. Il avait demandé alors à une commission de terminologie et de néologie de faire «le point sur l'état de la question», notamment «à la lumière des pratiques passées et des usages en vigueur dans d'autres pays francophones». On pense surtout à la Belgique et au Québec, où cette question était déjà débattue depuis quelques années.

Or, en France, la féminisation des noms de métiers, de grades ou de fonctions s'est toujours heurtée à de fortes oppositions, notamment de la part de l'Académie française qui décide officiellement de ce qui est conforme à la langue. Au début de l'année 1998, cette noble institution fondée en 1635, avait lancé une adresse solennelle au président de la République (alors Jacques Chirac) au sujet de l'appellation Madame la Ministre, estimant que la fonction des ministres ne leur conférait pas «la capacité de modifier [...] la grammaire française et les usages de la langue». L'Académie française avait même déploré l'emploi chez les Québécois des mots une auteure, une professeure, une écrivaine et chez les Belges une sapeuse-pompière. La savante Académie a alors affirmé: «Ce n'est pas à la France de donner l'exemple de semblables déviations, et cela, chez les membres du pouvoir exécutif.» Évidemment, le français va changer, même contre l'avis de la docte Académie!

Cette prise de position de l'Académie française avait suscité un tollé de protestations non seulement au Québec et en Belgique, mais aussi chez les associations féminines françaises, qui l'avaient jugée rétrograde. En effet, plusieurs femmes parmi les ministres avaient répliqué qu'elles tenaient à la féminisation de leur fonction. Contrairement à l'orthographe, espérons que la féminisation des noms de métiers, de grades ou de fonctions aura plus de succès. Encore une fois, en matière de langue, la France semble se montrer frileuse, tant la tradition pèse lourdement.

Cela étant dit, en catimini, une circulaire datée du 6 mars 1998 («Circulaire du 6 mars 1998 relative à la féminisation des noms de métiers, fonction, grade ou titre») émanant du premier ministre Lionel Jospin invitait les administrations à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions: «Pour accélérer l'évolution en cours, j'ai demandé à la commission générale de terminologie et de néologie de mener une étude qui, à la lumière des pratiques passées et des usages en vigueur dans d'autres pays francophones fera le point sur l'état de la question.»

Finalement, un guide de la féminisation a été publié en 1999 et portait le titre de Femme, j'écris ton nom... Dans les faits, la féminisation de ces termes en France apparaît comme un décalque de l'approche québécoise, mais jamais l'État français ne s'en est vanté. On peut lire dans le guide ce qui suit (p. 21): «Les règles énoncées ci-dessous complètent les recommandations formulées dans la circulaire parue au Journal officiel du 11 mars 1986. Elles suivent de même, dans leur ligne générale, les propositions émanant de Suisse, du Québec et de Belgique publiées entre 1991 et 1994.»

4 L'épineuse question de l'orthographe française

L'enseignement de la langue française manifeste encore aujourd'hui des signes de conservatisme inévitables dans la mesure où les réformes de l'orthographe ont toutes avorté, et ce, depuis plus de deux siècles: l'archaïsme et la complexité du système restent intacts. Les linguistes dénoncent en vain le caractère arbitraire de l'orthographe, qui ne correspond plus à la réalité linguistique contemporaine. Pour prendre un seul exemple, il est tout de même ahurissant de constater que, dans le mot oiseau, aucun des lettres ne soit effectivement prononcées puisqu'on dit [wazo].

4.1 La crise des langues

L'usager moyen respecte de moins en moins les normes écrites et hésite à consacrer un temps qu'il croit disproportionné à l'apprentissage de la langue écrite. Plusieurs voient même, dans le maintien de l'orthographe actuelle, un moyen de discrimination sociale. Abstraction faite des prises de position idéologiques en cette matière, la détérioration de la langue écrite se généralise et met celle-ci dans une situation critique en France, au Québec, en Belgique et en Suisse romande. 

La «crise des langues» touche aussi d'autres pays industrialisés comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Hongrie, la Chine, la Corée, la Croatie, etc., sans atteindre toutefois des proportions aussi endémiques que dans les pays francophones, particulièrement au Québec. Pour le linguiste Alain Rey: «La crise des langues n'est qu'un aspect de la crise, permanente, des sociétés, et peut-être une manière d'en masquer en partie la nature essentiellement politique.» Que le problème soit pédagogique, social ou politique, il faudra bien un jour trouver des solutions. Après tout, les Italiens, les Espagnols, les Hollandais et les Norvégiens ont réformé leur orthographe. En France, il aurait fallu s'y mettre dès le XVIIe ou au XVIIIe siècle, alors que peu de gens savaient lire et écrire. Aujourd'hui, plusieurs croient qu'il est trop tard. Pendant ce temps, les francophones ont mal à leur orthographe.

4.2 La «réforme» avortée de l'orthographe

L'année 1990-1991 a été justement marquée par ce qu'on a appelé en France «la réforme de l'orthographe». En effet, la question de la réforme de l'orthographe a de nouveau occupé le devant de la scène de septembre 1990 à janvier 1991, y compris durant la crise du Golfe. Des débat publics assez vifs, relayés par les médias, ont suivi l'annonce de propositions d'aménagement formulées en juin 1990 par les pouvoirs publics. D'autres pays, qui se préoccupent de l'aménagement de l'orthographe de leur langue, comme l'Espagne, les Pays-Bas, la Russie ou l'Allemagne, ignorent ce genre de polémiques.

Rappelons donc quelques faits. En octobre 1989, le premier ministre français de l'époque, M. Michel Rocard, donnait le mandat au Conseil supérieur de la langue française (dirigé par M. Bernard Quémada et composé de grammairiens, linguistes, responsables de l'enseignement, écrivains, éditeurs, etc.) de réfléchir à des modifications modérées de l'orthographe en vue d'harmoniser les orthographes hésitantes (plusieurs milliers de mots dans cette situation) et de simplifier le système d'accentuation. Ce mandat n'avait donné lieu à aucun commentaire.

Le Conseil supérieur présenta en juin 1990, après consultations et avis favorable de l'Académie française, des propositions portant sur cinq points. Ces propositions, concernant environ 1500 mots, portaient essentiellement sur les points suivants:

- le trait d'union, supprimé dans quelques dizaines de cas (porteclé, chauvesouris, etc., mais faisant son apparition dans les numéraux au-dessus de cent (deux-cent-un);
- l'accord de certains type de noms composés: des pèse-lettres (un pèse-lettre), des après-midis, des brises-glaces, etc.;
- l'accent circonflexe du [i] et du [u] supprimé, sauf quelques exceptions;
- les accents: harmonisation pour les verbes en - eler et - eter (il ruissèle, j'époussète);
- le participe passé de laisser suivi d'un infinitif demeure invariable.

Les réactions se sont multipliées: des écrivains, des journalistes et quelques associations d'enseignants ont combattu ces propositions, soutenus par cinq prix Nobel. Plusieurs furent indignés parce qu'on remettait en cause le «génie de la langue française». Des linguistes, en revanche, défendirent le projet (Nina Catach, Claude Hagège, André Goose, etc.), ainsi que des associations nationales et internationales d'enseignants de français. Le gouvernement français n'a plus osé intervenir pour mettre en vigueur le projet. Le gouvernement du Québec accueillit favorablement le projet de rectifications, mais signifia qu'il devait être formellement appliqué en France avant de procéder à la mise en œuvre au Québec et souhaita une concertation avec les pays francophones. Dès lors, les académiciens apparurent partagés; le président de la République française recommanda d'aborder ce problème  «avec bon sens et gentillesse». À l'époque, les médias français ont parlé d'un échec. C'est que, tant que la moindre modification de l'orthographe française sera considérée comme mettant en péril l'unité de la Nation française, il n'y aura pas de changement possible!

4.3. Les «rectifications» orthographiques

Après la publication le 6 décembre du Rapport du Conseil supérieur de la langue française concernant les «rectifications de l'orthographe» au Journal officiel sous la forme d'un document administratif (c'est-à-dire n'ayant aucune portée contraignante), l'Académie française délibéra de nouveau, confirma son accord en l'assortissant d'une «période probatoire» devant permettre à l'usage de s'établir tout en se réservant le droit de revenir sur les rectifications.

Ainsi, il apparaît qu'il n'y aura pas d'imposition de nouvelles normes orthographiques, mais un processus long et une polémique qui s'est éteinte peu à peu. Comme d'habitude, c'est un échec, même si la réforme n'est pas morte. Certains groupes, peu nombreux mais influents, ont commencé à appliquer les rectifications orthographiques. Des ouvrages de référence tels que Le Bon Usage, le Dictionnaire de l'Académie, le Dictionnaire Hachette, etc., font état de ces rectifications; le Petit Larousse et le Petit Robert n'ont, jusqu'ici, adopté qu'une partie des rectifications proposées. On ne parle plus de «réforme», mais de simples «rectifications».

Le ministère de l'Éducation de la Communauté française de Belgique et le ministère de l'Éducation de la Suisse romande ont indiqué à leurs enseignants que l'orthographe traditionnelle et l'orthographe rectifiée devaient coexister. L'Office québécois de la langue française (OQLF) a adopté une attitude attentiste. Pour le moment, les rectifications ne sont toujours pas enseignées dans les écoles, tout en demeurant peu connues, voire inconnues du grand public. Il est possible, après tout, que la simplification du pluriel des noms composés et la francisation des noms étrangers aient plus de chances d'être acceptées. Néanmoins, il semble bien que l'orthographe française continuera, selon l'expression du linguiste Pierre Encrevé, d'être «l'instrument d'humiliation favori de l'école française, premier lieu du contrôle social». 

Les efforts de simplification de l'orthographe lexicale ne constituent qu'un simple palliatif, car c'est à l'orthographe grammaticale qu'il faudrait s'attaquer si l'on voulait vraiment économiser du temps et de l'énergie pour le plus grand profit de l'enseignement. Il faudrait changer le système en profondeur, comme l'ont fait dans le passé les Espagnols, les Allemands et les Scandinaves. En attendant, les francophones vont continuer de corriger les fautes, de blâmer les étudiants et les enseignants, de se plaindre de leur système d'éducation et de toutes les réformes de l'orthographe.   

5 La coexistence des usages

Un autre trait caractéristique de notre époque: la coexistence des normes et des usages français. Alors que jamais le nombre des locuteurs francophones n'a été aussi élevé et que jamais un aussi grand nombre d'États ne se sont intéressés au français, l'Autorité traditionnelle semble être morte. L'Académie française a perdu beaucoup de sa crédibilité et semble être devenue le vestige d'une époque révolue. Pensons à la réforme avortée de l'orthographe et à la position controversée sur la féminisation des titres. Aujourd'hui, les nouveaux «maîtres» de la langue sont davantage les médias et les publicitaires, dont l'influence est autrement plus considérable que celle des académiciens ou des terminologues. Dans ces conditions, les normes se modifient au gré des modes et des régions où l'on parle le français.

Dans chaque région du monde où l'on parle le français, il s'est développé une prise de conscience de la langue comme instrument d'identification nationale. Les Wallons, les Suisses romands, les Québécois, les Acadiens, les Maghrébins, les Sénégalais, les Ivoiriens, les Antillais, etc., ne veulent pas nécessairement parler «comme les Français». Chaque pays, voire chaque région, a tendance à cultiver sa propre norme locale, c'est-à-dire une variété de français qui a conservé un certain nombre de traits originaux. Il existe des français régionaux un peu partout en France, mais aussi un français de Wallonie, un français bruxellois, un français québécois, un français acadien, un français néo-calédonien, etc. 

5.1 Belgique, Suisse et Québec

Le français de Belgique constitue une variante régionale du français, et il est caractérisé par des belgicismes, des wallonismes, des termes bruxellois locaux (ou brusseleir) et un accent bien particulier. Il en est ainsi du français de Suisse caractérisé, outre un accent, par des helvétismes (ou des romandismes) et des germanismes. Le français du Québec, comme le français acadien, se caractérise par ses archaïsmes, ses québécismes (ou acadianismes en Acadie) et ses anglicismes. Évidemment, les phénomènes liés au climat, au sol et à certaines réalités locales occasionnent souvent des régionalismes différents pour les Belges, les Suisses, les Québécois, les Acadiens et les Français.

- Les mots courants

Mentionnons des exemples connus en France (surtout dans la région de Paris), comme le repas du matin qui s'appelle le petit-déjeuner, celui du midi, le déjeuner et celui du soir, le dîner, alors qu'au Québec, en Belgique et en Suisse, on emploie respectivement déjeuner, dîner et souper. Rappelons qu'en Belgique et en Suisse on dit septante (70) et nonante (90), tandis qu'en Suisse on privilégiera huitante (au lieu de octante) dans les cantons de Vaud, du Valais et de Fribourg, mais quatre-vingts dans les cantons de Genève, de Neuchâtel et du Jura. Alors qu'on fait du shopping en France, on magasine au Québec, mais dans les deux cas on peut aussi «faire des courses». Si les Français «garent» leur voiture dans le parking, les Québécois «parquent» leur voiture dans le stationnement. Le scooter des neiges et le jet-ski des Français deviennent une motoneige et une motomarine pour les Québécois. Le portable des Français est un cellulaire pour les Québécois. Si l'on mange des cacahuètes en France, on mange des arachides ou des peanuts au Québec. Au véhicule récréatif ou VR des Québécois, les Français préfèrent le camping car et les Belges, un mobil-home. De même, on trouve chewing-gum en France, chique en Belgique et gomme au Québec. Ce que les Français identifient comme étant des baskets (chaussures de sport), les Canadiens francophones préfèrent surtout les espadrilles, bien que dans certaines régions on trouve des runnings et, plus rarement, des sneakers ou des shoe-claques. En réponse à un merci, un Français dira de rien, mais un Québécois répondra par bienvenu et un Belge par s'il vous plaît. Si l'on fait la queue en Belgique et au Québec, on fait la file en France! Et il serait possible d'aligner des centaines d'autres exemples du genre; la comparaison des anglicismes serait aussi très pertinentes. Voici ci-dessous quelques exemples de comparaison des régionalismes

Belgicismes Helvétismes Québécismes
athénée: lycée de garçons (parfois mixte)
avant-midi: matinée
belle-mère: lavette (vaisselle)
bretteur: quelqu'un qui a un fort tempérament
cloque (au pied): ampoule
dîner: repas du midi
dix-heures: collation en milieu de la matinée
doubleur: élève qui redouble une classe
drache: très grosse pluie
chicon
: endive
clignoteur: clignotant
légumier: vendeur de légumes
bourgmestre: maire
louangeur: personne qui loue des voitures
minerval: frais de scolarité
carabistouilles: bêtises
évitement: déviation de la circulation
flat: petit appartement
mofleur: professeur inflexible aux examens
mitraille: petite monnaie
praline: bonbon au chocolat
septante
: soixante-dix
septantaine: environ soixante-dix
siroperie: fabrique de sirop
pelle à balayures: pelle à poussière
pistolet: petit pain rond
taiseux: qui cause peu
automate: distributeur automatique
azorer: réprimander
barboteuse: femme bavarde
canne de ski: bâton de ski
cassette: petite casserole
chafetane: cafetière
cocoler: cajoler, dorloter
couenne: croûte de fromage
couverte: couverture
cuissettes: short de sport
déjeuner: repas du matin (petit-déjeuner)
dîner: repas du midi
drache (fém.): averse
dringuelle (fém.): pourboire
écolage: frais de scolarité
femme d'ouvrage: femme de ménage
fermoir-éclair: fermeture à glissière
fourrure: doublure
gonfle: congère
gozette (fém.): chausson aux pommes
grenette: marché couvert
huitante: quatre-vingts
imperdable (fém.): épingle de sécurité
linge de bain: serviette de bain
neigeoter: neiger faiblement
fricasse: grand froid
nonante: quatre-vingt-dix
abatis: terrain partiellement essouché
érablière: plantation d'érables à sucre
banc de neige: amas de neige entassée
fin de semaine: du vendredi soir au dimanche
batture: partie du littoral laissé à découvert à marée basse
tabagie: marchand de tabac
crémage: glaçage (gâteau)
pitonnage: action de pitonner
biculturalisme: coexistence de deux cultures nationales
coureur des bois: chasseur-trappeur
cabane à sucre: bâtiment pour fabriquer du sirop d'érable
débarbouillette: petit gant de toilette
poudrerie: neige en rafales
cinéparc: cinéma de plein air
chefferie: candidat à la direction d'un parti politique
chérant: qui vend trop cher
jobine: de job, petit boulot
motoneige: scooter des neiges
sapinage: branches de conifère
suisse: tamia
traversier: bac ou ferry-boat
souffleuse: chasse-neige à fraise
mitaine: moufle
magasinage: faire des courses
partisannerie: esprit de parti
quétaine : de mauvais goût
quêteux: mendiant

Il n'est peut-être pas nécessaire de souligner que tous ces régionalismes ne sont employés par tous les francophones belges, suisses ou québécois. Il y aurait sûrement lieu de dresser une liste des acadianismes, des termes ou expressions utilisés par les Acadiens des provinces Maritimes au Canada. Beaucoup de ces acadianismes sont des archaïsmes originaires du Poitou ou des mots du français populaire, mais d'autres sont des créations lexicales ou des anglicismes.

Alors qu'il était directeur du Musée de la civilisation de Québec (1988-2001), M. Roland Arpin (1934-2010) donnait cet avis à la Commission des États généraux sur l'avenir de la langue française, rappelant que le français est partout le même, mais en raison de son environnement on retrouve des variantes:  

La langue française d'ici, qu'on appelle parfois « le français québécois », est une langue à part entière, issue du français de France, dont elle conserve toutes les structures, les règles et les lois. La langue française que nous parlons au Québec découle d'une histoire qui est la nôtre. Cette histoire passe d'abord par la France, mais elle a fait des détours par l'Angleterre et les États-Unis, et elle subit l'influence des nombreux immigrants venus par vagues au fil des siècles. La langue que nous parlons nous vient prioritairement du milieu où nous l'apprenons.

On ne saurait parler exactement la même langue française qu'à Paris, à Bruxelles, à Dakar, à Genève. La langue française est partout la même, mais en raison de son environnement, on retrouve des variantes. Ici, la langue est rêche comme les montagnes environnantes; là, elle chante comme le vent doux de la Méditerranée; ailleurs encore, elle est traînante et mélancolique comme les paysans qui la parlent. Mais dans tous les cas, il s'agit de ce présent qui nous vient de loin et que nous avons fait évoluer tout en lui vouant le respect et l'amour que méritent nos ancêtres.

La question des anglicismes est également digne d'intérêt, car les mots empruntés à la langue anglaise ne sont généralement pas les mêmes de part et d'autre de l'Atlantique, et ils ne sont pas employés en même quantité. L'influence de l'anglais n'est pas aussi importante en Europe qu'elle peut l'être en Amérique du Nord.

- Les anglicismes des Français européens

Les mots empruntés à l'anglais, que ce soit en France, en Belgique ou en Suisse, sont reliés à des termes à la mode (récente) ou des domaines très en vogue et en grande partie véhiculés par les médias : baskets («chaussures de sport»), briefing («exposé verbal»), booker («personne qui fait des réservations»), camping car («véhicule récréatif»), charter («vol nolisé»), chewing-gum («gomme à mâcher»), ferry ou ferry boat («traversier»), e-mail («courriel»), kitchenette («cuisinette»), mountain bike («vélo de montagne»), parking («parc de stationnement»), pull («chandail»), pressing («nettoyeur»), sponsor («commanditaire» ou «mécène»), webmaster («webmestre»), etc. Voici quelques exemples d'anglicismes employée en France au cours des années 2010
 

- J'attends ton feed-back demain matin.

   [= retour, commentaire, rétroaction]

- On va se faire sponsoriser par cet industriel.

   [= parrainer]

- On se fait un petit brief demain matin ?

   [= aperçu, bref survol, résumé]

- Je vais te débriefer parce que tu n’as pas pu assister à la réunion.

   [= compte rendu oral]

- T'es sûr d'avoir assez challengé ton équipe ?

   [= lancer un défi, stimuler, talonner]

- On fait un conf-call avec les postes demain, première heure !

   [= conférence téléphonique]

- Tu penses pouvoir délivrer pour vendredi ?

   [= transmettre quelque chose]

- Quand tu auras tout vérifié, tu nous donneras ton GO.

   [= feu vert]

- Tu me draftes un petit truc pour la réunion de cet aprèm?

   [= faire un brouillon]

- Est-ce que ce wording ne risque pas d’être confusant

   [= formulation / = brouiller, troubler]

- J'attends de tous les collaborateurs qu'ils soient force de proposition.

   [= prendre des initiatives]
- Il faut un
brainstorming pour aboutir sur un branding efficace.

  [= remue-méninges = marquage]

- Tu penses bien à me mettre dans la boucle (<loop)?

  [= faire partie d’un projet]

- On a plein de projets dans le pipe. (prononcé [pajpe]

  [= dans les tuyaux]

- Ok, c'est quoi les next steps ?

  [= prochaines étapes]

- Un séminaire de team building va renforcer notre sentiment d'appartenance.

  [= consolidation d’équipe]

- Je vais prendre le lead sur ce projet si ça ne t'ennuie pas.   

  [= contact commercial]

- T’es pas quelqu’un qui est corporate dans l’entreprise.

  [= avoir l’esprit d’entreprise]

- Est-ce qu’on va drinker ce midi?

  [= aller prendre un verre avec des collègues]

- Qui n’a n'a jamais forwardé un mail à un collègue?

  [= transférer /= courriel]

- Tu n'as pas respecté le process, tu vas devoir recommencer!

  [= processus]

- On vous attend pour un after-work après le bureau.

  [= prendre un verre entre amis après le travail]

- Il est temps de checker des trucs.

  [vérifier, faire des vérifications]

- Israël est un pays où les starts-up et l’innovation sont florissantes.

- [société qui démarre]

Étant donné que les Français sont relativement peu en contact avec des locuteurs de langue anglaise, il y a peu d’anglicismes dans le registre familier du français hexagonal et périphérique (Belgique et Suisse). Cependant, ceux-ci sont beaucoup plus présents dans le français professionnel (commerce, marketing, politique, musique) et ils sont associés à une ouverture sur le monde et à la modernité. L'anglais fait «bon chic bon genre». Pour plusieurs raisons, les Français sont peu portés à la francisation des anglicismes, sans oublier que la plupart de ces anglicismes sont prononcés «à la française», comme l'atteste le mot ferry boat en [fe-ri-bo-at] (en anglais: [fè-Ri-bôt]. Les Français se font imposer des mots anglais par des spécialistes du marketing à Paris, alors que les Québécois, comme nous le verrons, ont recours aux mots anglais parce qu’ils les entendent à l'année longue dans leur vie quotidienne; ils finissent par s’introduire dans leur langue et à prendre une place quasi exclusive.

- Les anglicismes des Québécois

Au Québec, la situation des emprunts est différente. D'abord, l'influence de l'anglais est beaucoup plus ancienne, car elle a débuté après 1763. Ce sont des vocabulaires entiers qui sont entrés dans la langue des Canadiens dès cette époque. Les emprunts ont été apportés par l'industrialisation façonnée par les Britanniques, puis plus tard par les Américains. La plupart des emprunts sont donc liés à des réalités courantes, voire quotidiennes: bad luck («malchance»), bargain («bonne affaire»), blender («mélangeur»), bum («voyou»), chum («copain»), cute («joli»)), draft («courant d'air»), drill («perceuse»), gun («pistolet/révolver»), hose («tuyau d'arrosage»), joke («blague»), plaster («pansement adhésif»), plug («prise de courant»), sideline («second emploi»), strap («courroie»), slip («bordereau d'expédition»), track («voie ferrée»), wrench («clé anglaise»), etc.   

Paradoxalement, les anglicismes employés par les Français sont fortement critiqués par les Québécois qui condamnent des mots comme baskets, ferry boat, pressing, parking, week end, pipeline [prononcé [pajplajn]), etc., parce que, eux, ils emploient espadrilles, traversier, nettoyeur, stationnement, fin de semaine, oléoduc, etc. C'est voir la paille dans l'œil de l'autre pendant qu'on ne voit pas la poutre dans son œil. Pendant que les Français, les Belges et les Suisses prononcent les mots anglais «à la française», les Québécois les prononcent «à l'américaine». 

Il faut préciser que, parallèlement, les organismes officiels, par exemple l'Office québécois de la langue française (OQLF), sont très réticents à accepter des mots d'origine anglaise et en font systématiquement la chasse avec le résultat que les Québécois semblent traduire beaucoup plus les mots anglais que les Français. Toutefois, en situation familière, la plupart des Québécois les utilisent massivement et ignorent le plus souvent les recommandations de l'OQLF. D'ailleurs, une autre différence entre les anglicismes européens et les anglicismes québécois ou acadiens, c'est la fréquence dans l'emploi de ces anglicismes. On estime que les anglicismes fréquemment utilisés par les francophones d'Europe comptent pour plus de 300 mots, notamment dans les domaines des médias et du spectacle, des sports et des loisirs, du commerce et du travail, de l'Internet et de l'informatique.

Au Québec, ce sont plus de 6000 mots dans tous les domaines et ces mots sont connus par tous. Ainsi, le Le Colpron, dictionnaire des anglicismes, la 4e édiction de 1998, en dénombre 5000. De nombreux francophones québécois ont une facilité déconcertante pour s'exprimer avec des mots anglais qui émaillent leur discours et qui peinent à trouver le même terme en français, quand ils ne les ignorent pas totalement. C'est généralement la solution du mimétisme interlinguistique qui prévaut: c'est plus facile et plus commode de recourir aux mots qu'on entend autour de soi que de chercher les équivalents proposés par l'OQLF ou de recourir à la Banque de dépannage linguistique qui propose plus de 300 articles faciles à consulter en ligne et tout à fait gratuitement. Par ailleurs, comment exiger cela des locuteurs quand les mots arrivent d'abord en anglais et qu'ils sont employés immédiatement, alors que le travail des terminologues peut être connu beaucoup plus tard. Il faut comprendre que la quasi-totalité des anglicismes employés par les Québécois ne sert aucunement à combler une lacune du français. Ce sont des doublons dont la contrepartie française est par ailleurs souvent connue, comprise, mais pas du tout employée. Ce sont des mots anglais que les locuteurs continuent de préférer aux propositions officielles et qui, par la fréquence de leur emploi, vont probablement passer dans la norme. Pour la plupart des locuteurs, un anglicisme, même s'il fait double emploi avec un équivalent français, est perçu généralement comme «normal», car il répond à un mimétisme qui est moins de nature linguistique que social, c'est-à-dire qu'il correspond à un souci de ne pas se démarquer des autres ou de ne pas passer pour un «policier de la langue».

Pourtant, le recours massif aux anglicismes est associé par une certaine élite québécoise à une éducation inférieure et à un appauvrissement de la langue française. Toute personne, en dehors du milieu scolaire, qui aurait comme attitude de vouloir corriger ses interlocuteurs en proposant la contrepartie française aurait comme résultat de les irriter davantage au lieu de leur faire changer leur façon de parler. Au Québec, le français peut encore constituer un projet de société, mais il s'agit de l'emploi de la langue dans la sphère publique, car la qualité de la langue dansa la vie quotidienne ne semble pas être une préoccupation majeure chez la plupart des Québécois.

En Amérique du Nord, chaque personne doit librement choisir sa langue, sans contrainte extérieure. Quand les instances compétentes, telles que l'Académie française en France ou l'Office québécois de la langue française, proposent des termes de remplacement aux anglicismes, il est fort à parier qu'en fin de compte c'est plutôt l’usage et non la norme officielle qui fera le poids. Autrement dit, la légitimation sociale, celle concernant l’implantation de l’emprunt dans l'usage, risque de l'emporter sur la légitimation linguistique qui repose sur l’adaptation et la conformité au système de la langue. Dans beaucoup de pays et de collectivités locales, les linguistes ont pu constater que les locuteurs qui empruntent massivement sont généralement ceux qui attribuent à la «langue prêteuse» une plus grande valeur qu'à leur propre langue. C'est pourquoi l'emprunt à l'anglais demeurera toujours un facteur important à considérer dans l'analyse de la situation sociolinguistique du Québec.

5.2 Les pays créolophones et l'Afrique

Les régionalismes français n'existent pas seulement au Québec, en Belgique ou en Suisse. Ils sont nombreux non seulement en France, mais aussi aux Antilles, en Afrique, dans la région de l'océan Indien (La Réunion, île Maurice, île Rodrigues) et dans le Pacifique (Nouvelle-Calédonie, Polynésie et Wallis-et-Futuna).

- Haïti

Dans presque toutes les îles des Caraïbes, les locuteurs parlent le créole comme langue maternelle, mais le français est la langue officielle dans plusieurs îles: Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Haïti. Or, ces insulaires ont néanmoins créé des régionalismes français. En Haïti, les régionalismes proviennent du vieux fonds français ou d'emprunts sémantiques au créole.
 

aller à la commode: aller à la toilette
assesseur: conseiller municipal
avoir la bouche sucrée: mal prononcer le français; éprouver de sérieuses difficultés de prononciation
baroque: impoli, mal élevé
bébé: belle femme
bêtiser: raconter des bêtises
bonjour: ne se dit que jusqu'à midi
bonsoir: ne se dit qu'à partir de midi
bourgeois: personne riche
cale: petit morceau (de pain, de viande, etc.)
chérant: commerçant qui vend à un prix excessif
chèqueur: personne qui touche un salaire sans rien faire
heure haïtienne: heure approximative correspondant à un retard assez important
macoute: récipient ou sac fait de grosse toile; homme de main (politique)
machine: voiture, automobile
morne: petite montagne isolée de forme arrondie
patate (gagner une): gagner son pain

- Martinique et Guadeloupe

Comme dans le cas d'Haïti, les régionalismes français de la Martinique et de la Guadeloupe proviennent de la souche antillaise et créolophone. Là aussi, les archaïsmes français sont fréquents, mais les constructions populaires abondent également. Si les Français habitant la Martinique et la Guadeloupe ont tous le français comme langue maternelle, il y a aussi des Noirs et des Mulâtres qui l'ont adopté, bien que la plupart des Martiniquais et des Guadeloupéens l'utilisent généralement comme langue seconde.
 

argent braguette: allocations familiales
bailler: donner
biguine: danse traditionnelle des Antilles
bombe: petit car (bus) rapide
cabaret: plateau
combat de coqs: conflits entre deux hommes (mâles)
commère: amie, femme bavarde; mère de l'enfant (par rapport à la marraine)
compère: parrain (par rapport au père) ou père de l'enfant (par rapport au parrain)
couleuvre: boa
couresse: couleuvre
grand-bras: variété de grosses crevettes
morne: petite montagne isolée de forme arrondie
queue-rouge: variété de grosses crevettes
ti-bois: sorte de tambour
trace: sentier en montagne
zhabitant: personne qui habite la campagne
zouker: danser sur du zouk (danse)

- Île de la Réunion et île Maurice

Les îles «francophones» de l'océan Indien partagent avec les Antilles un fonds créolophone. Les régionalismes de l'océan Indien francophone, l'île de La Réunion et l'île Maurice, sont caractérisés par le recours aux archaïsmes et à des emprunts locaux. Les insulaires parlent le créole comme langue maternelle et le français comme langue seconde.
 

âge cochon: adolescence (Maurice)
argent-z'enfants: allocations familiales
avoir la coco dur: avoir la tête dure
bazardier: commerçant d'un marché (Maurice)
bureau de deuil: entreprise de pompes funèbres (Maurice)
cocasse: mignon (Maurice)
commandeur: contremaître
contour: virage
couillonnisse: imbécillité, idiotie, bêtise
cuiteur: légèrement pris de boisson
culottes grandes manches: pantalon long
cuscute: importun (Maurice)
ariner: pleuvoir d'une pluie fine
goûter: petit déjeuner
gros-doigt: personne maladroite
hisser-pousser (masc.): marchandage (Maurice)
mariage derrière la cuisine: relations sexuelles clandestines
piton: toute élévation du relief
rhumé: ivre (de rhum)
soulaison: être ivre
tortue-bon-Dieu: coccicelle
virer son pantalon: retourner sa veste ou changer d'idée (cf. virer capot au Québec)
zhabitan: cultivateur; demeuré

- Nouvelle-Calédonie

En Nouvelle-Calédonie (océan Pacifique), les régionalismes employés dans le français local sont appelés des néo-calédonismes. Le français de cette région du Pacifique doit parfois à l'anglais un certain nombre de ses mots. Les Néo-Calédoniens d'origine mélanésienne utilisent le français comme langue seconde, et les Français évidemment comme langue maternelle.
 

baby-boy: bébé mâle
boîte à sardines: habitation en tôle, surpeuplée
broussard: quelqu'un qui habite hors de la capitale (Nouméa)
buggy: véhicule léger, haut sur quatre roues, et tiré par un cheval
Canaque: Mélanésien
cash: (payé) argent comptant
coaltar (masc.): goudron
creek: cour d'eau
djumper: accaparer
emboucané: empoisonné
féminines: femmes
gratteur: coureur de jupons
hachot: hachette
jeannerie: boutique de jeans
lotomanie: manie de la loterie
mutoï: policier
nordiste: qui est originaire du Nord de la France (Paris)
package: voyage organisé (par une agence)
peep: jeep
pétrolette: canot automobile
popinette: jeune fille (mélanésienne)
poquène (masc.): anglophone
samourai: travailleur immigré d'origine japonaise
sandwich (masc.): immigré de l'île Vaté (ou Sandwich)
tayo (masc.): ami; homme
trou d'eau: puits
varande (fém.): véranda
piquette: bière maison

- L'Afrique

L'un des effets de la décolonisation a été l'adoption du français comme langue officielle par de nombreux États africains. Les dirigeants des nouveaux pays avaient tous une bonne connaissance du français et parfois ils en avaient adopté l'usage. Le français est donc devenu une langue incontournable dans les États officiellement francophones où il se sont élaborés des «africanismes». Dans les pays d'Afrique, les africanismes correspondent aux régionalismes utilisés en français dans les pays d'Afrique francophone. Les anciennes colonies françaises du continent africain ont développé un certain nombre de termes spécifiques utilisés par les élites qui connaissent le français. Certains termes désignent des réalités régionales et plusieurs correspondent à des formations populaires. Évidemment, les régionalismes ne sont pas nécessairement employés par tous les locuteurs parlant français. Rappelons que pour les Africains d'origine le français n'est utilisé que comme langue seconde.
 

aller au bord: faire ses besoins dans la nature [au bord de l'eau] (Côte d'Ivoire)
alphabète: personne qui a appris à lire et à écrire (Burkina Faso)
ambiancer: faire la fête (Sénégal)
article quinze: système D (Congo-Kinshasa)
avocat: bénéficiaire d'un pot-de-vin (Congo-Kinshasa)
avoir la bouche sucrée: aimer parler (Bénin)
avoir une grande bouche: avoir la langue bien pendue (Niger)
avoir la bouche qui marche beaucoup: avoir la langue bien pendue (Centrafrique)
avoir une mémoire de poule: avoir la tête de linotte (Mali)
balle perdue: enfant fait hors mariage (Togo)
bandicon: imbécile (Mali)
berceuse: bonne d'enfant (Burkina Faso)
blanc-bec: Blanc incompétent (Congo-Kinshasa)
bonne arrivée: formule de bienvenue (Bénin)
bonsoir: bonjour (Congo-Kinshasa)
bordel: prostituée (Togo)
bouffement: nourriture (Tchad)
boule de neige: chou-fleur (Sénégal)
boyesse (fém.): de boy, femme de ménage (Congo-Kinshasa)
broussard: personne qui habite la province (Sénégal)
cabiner: faire ses besoins (Sénégal)
camembérer: sentir des pieds (Sénégal)
campusard: étudiant qui habite le campus universitaire (Congo-Kinshasa)
chameau: dromadaire (Maroc)
change (masc.): monnaie à rendre (Togo)
chercher le marché: courir les filles (Togo)
chicoter: frapper avec la chicote [= cravache] (Togo)
cigaretter: fumer des cigarettes (Togo)
concourant: candidat à un concours (Burkina Faso)
copiste: copieur, tricheur (Mali)
débrouillé: personne qui se débrouille dans une langue étrangère (Mali)
démarreur sexuel: vendeur d'aphrodisiaques (Côte d'Ivoire)
deuxième bureau: maîtresse d'un homme marié (Bénin)
enceinter: rendre enceinte (Togo)
essencerie: station service (Sénégal)
être au besoin: aller aux toilettes (Togo)
faire les couloirs: se faire recommander pour obtenir une faveur (Mali)
faire coup d'État: prendre à quelqu'un son ou sa petit(e) ami(e) (Mali)
faire le ronron: se rendre intéressant, faire le malin (Côte d'Ivoire)
faire ses besoins: vaquer à ses occupations (Sénégal)
femme savante: étudiante universitaire (Congo-Kinshasa)
fiançailles académiques: liaison éphémère durant l'année universitaire (Congo-Kinshasa)
fonctionner: être fonctionnaire (Togo)
gagner l'enceinte: être enceinte (Bénin)
gagner son mil: gagner son pain (Togo)
gargote: petit restaurant bon marché (Sénégal)
gossette: petite amie (Sénégal)
heure africaine: heure approximative correspondant à un retard assez important (Sénégal)
indexer: indiquer du doigt (Burkina Faso)
jaguar (être): être élégant et à la mode (Bénin)
lampion: dispositif lumineux placé sur le toit d'un taxi (Sénégal)
londonnienne: prostituée des boîtes à Blancs (Congo-Kinshasa)
macas: pâtes alimentaires (Niger)
ménagerie: travaux ménagers (Bénin)
pain chargé: sandwich (Sénégal)
parentisme: népotisme (Togo)
portier: gardien de but au football (Sénégal)
radio-trottoir (fém.): diffusion d'informations parallèle au discours politique officiel (Congo-Kinshasa)
serruté: fermé à clef (Sénégal)
slipé: qui porte un slip (Sénégal)
sous-marin: amant d'une femme (Bénin)
se toiletter: se laver (Bénin)
typesse: femme de peu d'intérêt (Togo)
valise diplomatique: attaché-case (Congo-Kinshasa)
vélo poum-poum: vélomoteur (Mali)
vidange (fém.): bouteille vide (Rwanda)
zognon: oignon (Centrafrique)
zondomiser: éliminer un rival de façon violente (Congo-Kinshasa)

De plus, les régionalismes n'apparaissent pas seulement dans le lexique, mais aussi dans la phonétique et la grammaire. C'est ainsi que tous les francophones ont leur accent, même les Français. Cependant, pour un Québécois, l'«accent français» est souvent confondu avec un accent «européen», car même un Allemand parlant français pourra être perçu comme ayant un «accent français»! 

Tous ces régionalismes provenant de plusieurs pays francophones peuvent être appelés francophonismes, et ce, qu'ils soient d'origine française, belge, suisse, québécoise, acadienne, antillaise, mauricienne ou ivoirienne. Ils démontrent qu'il y a différentes façons d'employer la langue commune, c'est-à-dire que plusieurs normes coexistent tout en demeurant du français.

Cela étant dit, les francophones se permettent de moins en moins d'ignorer la langue commune — le français standard —, mais ils ne semblent plus hantés par les questions relatives à la «pureté», à la «distinction» et à la «qualité». La spontanéité et l'aspect fonctionnel comptent davantage, sans mettre en péril la communication. Un phénomène nouveau est apparu: la France est certes le berceau historique de la langue française, mais elle n'en est plus le propriétaire exclusif. Cette langue appartient maintenant à de nombreux peuples et à plusieurs États qui se partagent cette langue. 

6 La normalisation et la législation linguistique

Notre époque subit l'influence de la suprématie de l'anglais dans le monde. Le français ne fait pas exception à la règle: l'industrie du spectacle, les produits industriels, les sciences et les nouvelles technologies, les moeurs des États-Unis enrichissent la langue. Mais le français semble réussir convenablement à se protéger contre l'anglais pour renouveler son lexique en recourant à des organismes linguistiques.

6.1 La normalisation et les organismes linguistiques

À l'instar de plusieurs pays, le gouvernement français a institué de nombreux organismes chargés de créer une terminologie française et d'assurer la défense et l'expansion de la langue.

En France, l'Académie française rend obligatoires certains mots nouveaux; le Haut-Comité de la langue française veille à la qualité de la langue; l'Association française de terminologie, qui agit conjointement avec l'Office québécois de la langue française (OQLF) et le Service de la langue française de la Communauté française de Belgique, s'occupe de néologie en recensant les besoins et en créant de nouveaux mots.

Depuis 2001, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), rattachée au ministère français de la Culture et de la Communication, joue un rôle de réflexion, d'impulsion et de coordination, en assurant le suivi des dispositifs législatifs et réglementaires (loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française) et en s'appuyant sur un réseau d'organismes partenaires (Conseil supérieur de la langue française, Commission générale de terminologie et de néologie). La DGLFLF soutient et coordonne l'action des différents acteurs qui concourent à l'élaboration des néologismes (commission générale de terminologie et de néologie, Académie française, commissions spécialisées, ministères partenaires, etc.) et s'emploie à mettre ces ressources à la disposition du public. De plus, la DGLFLF concourt par son action à la diffusion de la langue française en Europe et dans le monde.

Par ailleurs, la Délégation générale a maintenant pour mission de prendre en compte, aux côtés du français, les langues régionales parce que celles-ci constituent «un patrimoine immatériel vivant et créatif» et qu'elle sont partie prenante d'une politique en faveur de la diversité culturelle et linguistique. La DGLFLF contribue à promouvoir et faire connaître le patrimoine et les productions contemporaines qui s'expriment dans les langues de France; elle soutient la mise en valeur de ces langues par le théâtre, la chanson, le livre, et toutes disciplines où la langue est instrument de création; elle contribue à élargir leur espace d'expression en favorisant leur emploi dans les champs de la modernité culturelle et technique, comme l'audiovisuel et le multimédia. Selon la DGLFLF, les langues appelées «langues régionales» sont celles parlées par des «citoyens français» depuis assez longtemps sur le territoire national pour faire partie des richesses communes, comme le flamand, le basque, le corse, les créoles ou le tahitien. Sont appelées dorénavant «langues minoritaires» les «langues non territoriales» (extérieures à la France) comme l'arabe dialectal, le romani (tsigane), le berbère ou le yiddish.

En Belgique, le Service de la langue française de la Communauté française de Belgique est chargé de mettre en oeuvre la politique de la langue française en Communauté française, en collaboration avec le Conseil supérieur de la langue française, ce dernier étant un organisme consultatif chargé de conseiller le ministre ayant la langue dans ses attributions sur toute question relative à l'usage et à la diffusion de la langue française. Depuis sa création, le Service de la langue française réalise concrètement les tâches qui relèvent d'une politique de la langue française en Communauté française, notamment l'image du français auprès des Wallons et des Bruxellois, l'évaluation des compétences écrites des élèves des deux dernières années du secondaire général, du technique et du professionnel, les modalités d'enseignement de la grammaire, la situation du français dans les sciences en Communauté française, la situation du français à Bruxelles, les besoins et ressources terminologiques en Communauté française de Belgique, l'identification des normes sociolinguistiques des francophones belges et les particularités lexicales du français de Belgique dans les langues de spécialité.

Au Québec, l'Office québécois de la langue française a pour missions de définir et de conduire la politique québécoise en matière d'officialisation linguistique, de terminologie ainsi que de francisation de l'Administration et des entreprises; de veiller à ce que le français soit la langue habituelle et normale du travail, des communications, du commerce et des affaires dans l'Administration et les entreprises; de surveiller l'évolution de la situation linguistique au Québec et d'en faire rapport tous les cinq ans au ministre; d'assurer le respect de la Charte de la langue française; de prendre les mesures appropriées pour assurer la promotion du français. La Charte de la langue française a institué aussi deux autres organismes: la Commission de toponymie et le Conseil supérieur de la langue française.

En Suisse, la Délégation à la langue française (DLF) est un organe d'études, de consultation et de proposition, ainsi que de représentation de la Conférence intercantonale de l'instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP). La DLF de Suisse a pour missions principales d'observer les pratiques et usages de la langue française en Suisse, en Suisse romande avant tout (fonction d'observatoire), de formuler des avis sur l'enseignement des langues, du français en particulier, ainsi que sur les questions générales de politique linguistique (fonction de service linguistique), de représenter la Suisse auprès des instances analogues dans les pays de langue française (fonction de représentation, de coordination et d'information). Outre les rectifications de l'orthographe et de la féminisation des termes de fonction et métier, la DLF s'occupe aussi des questions liées à l'image et à la présence du français en Suisse et dans le monde, à la langue française dans l'information scientifique et dans les nouvelles technologies, à la place et l'usage du français dans un contexte plurilingue, etc.

Le Réseau international de néologie et de terminologie (RINT) est une organisation internationale vouée au développement terminologique et à la coopération en matière d'aménagement linguistique. Le Conseil international de la langue française réunit des spécialistes de tous les pays francophones et publie des travaux terminologiques importants; il coordonne également le travail de certaines commissions de terminologie. La législation française interdit même l'emploi exclusif d'une langue étrangère en France dans la présentation des produits de consommation.

La profusion terminologique gagne la langue commune, qui présente des traits techniques évidents, voire technocratiques. Parallèlement, la publicité apporte sa contribution: des mots ou expressions plus populaires sont diffusés à l'échelle de pays entiers. Bon an mal an, le français s'enrichit de 60 000 à 70 000 mots nouveaux, provenant de sources diverses telles que les milieux scientifiques, industriels, commerciaux, publicitaires et journalistiques. C'est là le signe manifeste du dynamisme de la langue.

6.2 La langue officielle et la loi Toubon

Du côté juridique français, les dispositions constitutionnelles portant explicitement sur la langue étaient inexistantes jusqu'en 1992. La langue française était la langue officielle de la République française dans les faits (de facto) parce que cette reconnaissance n'avait jamais été proclamée ni dans la Constitution de 1958 ni d'ailleurs dans aucun texte de loi. Cependant, la Loi constitutionnelle no 92-554 du 25 juin 1992 a apporté des modifications à la Constitution française de 1958, notamment à l'article 2 qui se lit maintenant comme suit: «La langue de la République est le français.» 

Pour le gouvernement de la France, le français est la langue de la République, c'est-à-dire la langue de l'unité nationale et des institutions publiques, celle de l'égalité de tous, une composante fondamentale du lien social, l'un des facteurs les plus importants d'égalité et d'intégration. Afin d'atteindre l'objectif d'assurer le respect du français sur le territoire national et de garantir son emploi dans tous les actes de la vie sociale, le gouvernement a adopté la loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française.

 

Photo
Jacques Toubon

Cette loi, appelée aussi loi Toubon – présentée par le ministre de la Culture et de la Francophonie Jacques Toubon (gouvernement Balladur) –, se substitue à la loi du 31 décembre 1975, dont elle élargit le champ d'application et renforce les dispositions. Cette nouvelle loi française précise que l'emploi de la langue française est obligatoire dans un certain nombre de situations et affirme ainsi un droit au français pour les consommateurs, les salariés, le public. L'imposition de ces règles est assortie des moyens pour les faire respecter. On peut consulter le texte complet de la loi Toubon en cliquant ici, s.v.p.

La loi Toubon précise successivement les conditions dans lesquelles l'emploi du français est obligatoire afin que les consommateurs, les salariés, les usagers, le public, soient assurée de comprendre les indications qui leur sont données et afin que le français soit naturellement la langue dans laquelle se déroulent les activités qui ont lieu sur le territoire national, notamment l'enseignement et les émissions de radio et de télévision. Il prévoit que la présentation en langue française peut toujours être accompagnée d'une traduction en langue étrangère.

Ainsi, les articles 1er, 2 et 3 imposent l'usage du français pour la PRÉSENTATION DES BIENS ET SERVICES et les procédés d'information destinés aux consommateurs, ainsi que pour les inscriptions et annonces faites dans les lieux ouverts au public et les transports en commun. L'article 4 prévoit que les contrats passés par des personnes publiques sont rédigés en français. L'article 5 impose des exigences minimales pour l'organisation des congrès et colloques. Les articles 6, 7 et 8 sont relatifs à la protection des salariés et précisent que les contrats de travail, les offres d'emploi et les documents internes à l'entreprise, qui s'imposent aux salariés ou leur sont nécessaires pour l'exécution de leur travail, sont rédigés en français. 

Quant à l'article 9, il affirme que la langue de l'ENSEIGNEMENT est le français. Les articles 10 et 11 rendent l'emploi du français obligatoire dans les émissions et les messages publicitaires des organismes de radio et de télévision et donnent mission à ces organismes de contribuer à la protection et à la promotion de la langue française.

L'article 12 porte sur le CODE LINGUISTIQUE: il interdit aux personnes publiques, ainsi qu'aux personnes morales de droit privé chargées d'une mission de service public, de faire usage de marques comportant une expression ou un terme étranger. 

Les articles 13 à 18 prévoient un DISPOSITIF DE CONTRÔLE de nature à permettre une bonne application de la loi: retrait des subventions éventuelles, intervention des officiers de police judiciaire, des agents chargés de l'application du Code de la consommation et des associations de défense de la langue française dans le mécanisme de contrôle, caractère d'ordre public de la loi. Les sanctions pénales applicables, qui seront de nature «contraventionnelle», seront prévues par décrit en Conseil d'État.

L'article 19 préserve la place des langues régionales du pays. Pour de plus amples explications sur ce sujet, il faut se reporter à la partie de ce site intitulée «La politique des langues régionales et minoritaires».

L'article 20 prévoit les DÉLAIS NÉCESSAIRES à l'entrée en vigueur de la loi, notamment pour la mise en conformité des dispositions relatives à la publicité, aux annonces et à l'affichage.

Enfin, l'article 21 prévoit l'ABROGATION de la loi du 31 décembre 1975 relative à l'emploi de la langue française, dans des délais différents, mais cohérents avec l'entrée en vigueur des dispositions nouvelles. On peut consulter le texte intégral de la loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française.

Cependant, afin de valoriser l'image de la langue française et contribuer à la mobilisation des Français, mais aussi des francophones et des francophiles autour de sa vitalité, de son rayonnement et de ses enjeux culturels, économiques et sociaux, une politique de sensibilisation a été mise en place, qui vise:
 
- le grand public, et tout d'abord les jeunes;
- les prescripteurs, c'est à dire ceux qui interviennent dans des domaines stratégiques pour la qualité et la diffusion de la langue et des mots : presse, radio et télévision, publicité, institutions culturelles;
- les entreprises.

Grâce à cet instrument juridique, la France se trouve dotée d'une véritable législation linguistique destinée à assurer le maintien du français tant à l'intérieur de ses frontières qu'à l'extérieur. Il n'en demeure pas moins qu'une politique linguistique si ambitieuse sur le plan international demeure rare dans le monde.

6.3 Les autres pays francophones

En Belgique, le gouvernement de la Communauté française a adopté plusieurs décrets à caractère linguistique. Les décrets réglementent l'emploi de la langue française dans les domaines de la radiotélévision et des relations sociales entre les employeurs et leur personnel; le Décret sur la défense de la langue française du 12 juillet 1978 reste l'un des principaux textes juridiques. Le décret imposait l'usage de termes français à la place de termes étrangers dans une série d'actes et de documents d'intérêt public; cette mesure visait notamment à combattre les anglicismes. En ce qui a trait au code linguistique (la langue elle-même), le Service de la langue française de la Communauté française de Belgique a établi huit grandes actions pour une politique de la langue française:

- la recherche et la publication de données objectives sur la situation du français;
- l'enrichissement de la langue française : néologie et terminologie;
- la féminisation des noms de métier, de fonction, de grade ou de titre;
- l'amélioration de la lisibilité des textes administratifs;
- la promotion du français dans les sciences;
- la promotion du plurilinguisme et du français dans les institutions de l'Union européenne;
- la sensibilisation du public à sa langue;
- la coopération avec les autres organismes de promotion de la langue française.

Au Québec, la Charte de la langue française de 1977 demeure l'une des lois les plus célèbres dans le monde francophone, probablement parce qu'elle a été adoptée par un État non souverain qui cherchait à renverser une situation devenue inacceptable pour la minorité francophone du Canada. De façon générale, il n'est pas courant qu'un État non souverain protège «trop» sa langue régionale aux dépens de la langue majoritaire à l'échelle nationale. La stratégie linguistique de la Charte de la langue française reposait sur trois principes généraux visant à corriger les problèmes qui traînaient en longueur depuis plusieurs décennies:

- endiguer le processus d'assimilation et de minorisation des francophones;
- assurer la prédominance socio-économique de la majorité francophone;
- réaliser l'affirmation du fait français.

Cette loi rejetait le bilinguisme officiel ou généralisé, dont l'expérience passée a démontré qu'il constituait la plus grande menace à la vitalité du français au Québec, parce qu'il entraînait la dégradation de la langue de la majorité (provinciale), favorisait l'unilinguisme des anglophones (québécois) et assurait la prédominance de l'anglais dans tous les secteurs de la vie québécoise.

La Louisiane a retrouvé son sentiment identitaire francophone, mais celui-ci ne repose pas sur une législation linguistique. En effet, par la création du CODOFIL (''Council for the Development of French in Louisiana''), l'État a transféré ses pouvoirs à cette agence gouvernementale qui a pour mandat de «faire tout ce qui est nécessaire pour développer, utiliser et préserver la langue française telle qu'elle existe en Louisiane, dans l'intérêt culturel, économique et touristique de l'État». C'est la Loi établissant le Conseil pour le développement du français en Louisiane (Enabling Act for the Council for Development of French in Louisiana) ou loi 409 de 1968 qui sert de «loi linguistique», mais qui correspond en fait à une loi scolaire autorisant l'enseignement du français dans les écoles.

En Suisse, il n'y a pas de loi linguistique du genre adoptée par les cantons francophones; mais il y en a dans le canton des Grisons (allemand-italien-romanche) et le canton du Tessin (italien).

7 Le français dans les organisations internationales

Le traité de Versailles (1919) a marqué la cessation du privilège du français comme langue diplomatique: il a été rédigé à la fois en anglais et en français. L'après-guerre a entraîné de profonds changements sociaux par l'urbanisation généralisée, l'amélioration du niveau de vie des classes ouvrière et rurale, la force d'organisation des travailleurs. Les classes sociales s'interpénétrèrent et démocratisèrent la langue.

Il faut souligner aussi le rôle des moyens de diffusion dans l'évolution du français contemporain. Depuis l'expansion des médias électroniques, on remarque l'importance retrouvée de la langue parlée par rapport à la langue écrite; l'efficacité et la spontanéité de la langue parlée préoccupent davantage les contemporains que la "pureté" du français. Même la presse écrite tend à la simplification de la syntaxe par l'emploi de formules-chocs et de slogans. L'omniprésence de la publicité favorise le goût de l'intensité et de l'expressivité ainsi que la recherche quasi systématique de l'effet. 

Il existe plusieurs volets au caractère international de la langue française. Il s'agit d'abord de l'organisation la plus prestigieuse, l'ONU, et des organisations non gouvernementales (ONG) et de la Francophonie. Ce dernier volet constitue une partie distincte qu'on peut consulter sous le nom de Francophonie.

7.1 L'Organisation des Nations unies

Au lendemain même de la Seconde Guerre mondiale, naissait l'organisation-mère, c'est-à-dire l'organisation-modèle de tout le système international contemporain: l'Organisation des Nations unies, qui remplaçait la Société des Nations. L'Assemblée générale, lors de sa première session, le 1er février 1946, adopta la résolution n° 2 portant approbation du Règlement concernant les langues. Celui-ci précise, dans son article 1er
 

Dans tous les organismes des Nations unies autres que la Cour internationale de Justice, le chinois, l'anglais, le français, le russe et l'espagnol sont les langues officielles. L'anglais et le français sont les langues de travail.

Plus tard, on ajouta l'arabe. La distinction entre langue officielle et langue de travail n'est pas, à vrai dire, clairement établie sur le plan juridique et fait, aujourd'hui encore, l'objet de controverses. On retiendra, en prenant l'ONU pour modèle, que le statut de langue officielle implique que toute réunion officielle soit pourvue de l'interprétation simultanée de et vers la langue qui bénéficie de ce statut, que les documents préparatoires et les projets de résolution soient disponibles dans cette langue en temps voulu, que les comptes rendus et les rapports le soient également. 

Le statut de langue de travail implique, quant à lui, que le travail des fonctionnaires internationaux interne à l'organisation puisse être effectué, verbalement et par écrit, dans une des deux langues de travail, d'où la nécessité pour ces fonctionnaires de connaître l'une de ces deux langues pour être recrutés et, si possible, de connaître, au moins passivement, l'autre langue, ou à défaut, d'être mis en mesure, par la traduction ou l'interprétation, de la comprendre. En outre, tout délégué doit pouvoir également s'exprimer, verbalement et par écrit, dans l'une des deux langues de travail, dans ses relations avec le secrétariat de l'Organisation, toute activité linguistique officielle du secrétariat (affiches, brochures, inscriptions de tout ordre, menus des restaurants, explications des guides, etc.) devant s'effectuer dans ces deux langues. 

Voici les organismes des Nations unies où le français est l'une des langues officielles et l'une des langues de travail:

- Assemblée générale, New York;
- Conseil de sécurité, New York;
- Conseil économique et social, Genève;
- Conseil de tutelle, New York;
- Cour internationale de Justice, La Haye;
- Secrétariat, New York.

7.2 Les organismes rattachées aux Nations unies

Dans les organisations rattachées à l'ONU, on ne fait pas la différence entre le statut de langue officielle et celui de langue de travail. Dans la plupart des cas, le statut unique de langue officielle ou, pour quelques organisations, selon une terminologie approximative, de "langue de travail" donne à la langue qui en bénéficie les droits cumulés des deux statuts. Cependant, certaines organisations interprètent ce statut comme ne conférant qu'à la seule langue officielle la plus utilisée (et c'est, en général l'anglais, mais parfois le français) le statut juridique de langue de travail.

À ces exceptions près, le français bénéficie juridiquement, dans la quasi-totalité des organisations internationales du système des Nations unies, du statut maximum. Tel est le cas, non seulement, en application de la résolution de 1946, à l'ONU proprement dite (Assemblée générale, Conseil de sécurité économique et social, Conseil de tutelle, Secrétariat et, en application de son règlement particulier, Cour internationale de Justice) et dans les organismes qui en dépendent directement (Offices des Nations unies de Genève et de Vienne, Commissions économiques régionales – CEE/NU, CESAP, CEA, CEPALC et CESAO –, CNUCED, PNUE, CNUEH, UNICEF, PNUD, HCR, UNWRA, organisations internationales par produit, etc.), mais aussi, conformément au paragraphe b) de la résolution de 1946 dans les institutions spécialisées et rattachées: ONUDI, OIT, FAO/OAA, PAM et FIDA, UNESCO, OMS, OMM, OACI, OMPI, UIT, OMI, et d'autres. 

Voici ces organisations:

- Commission économique pour l'Europe (CEE/NU). Genève;
- Commission économique et sociale pour l'Asie et le Pacifique (CESAP), Bangkok;
- Commission économique pour l'Afrique (CEA), Addis-Abeba;
- Commission économique pour l'Amérique latine et les Caralbes (CEPALC), Santiago;
- Commission économique et sociale pour l'Asie de l'Ouest (FSA Ammane;
- Offices des Nations unies, Genève et Vienne;
- Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), Genève;
- Commission des droits de l'homme, Genève;
- Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), Genève;
- Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) à Nairobi;
- Centre des Nations unies pour les établissements humains (CNUEH) à Nairobi;
- International Cocoa Organisation, Londres; 
- International Coffee Organisation, Londres;
- Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), New York;
- Fonds des Nations unies pour l'enfance (FISE), New York;
- Centre international pour le développement de l'enfant (UNICEF), Florence;
- Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNWRA), Vienne.
- Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), Vienne;
- Organisation mondiale de la santé (OMS), Genève;
- Organisation internationale du travail (OIT), Genève;
- Organisation mondiale de la propriété industrielle (OMPI), Genève;
- Union internationale des télécommunications (UIT), Genève;
- Organisation météorologique mondiale (OMM), Genève;
- Union postale universelle (UPU), Berne;
- Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (OAA-FAO) Rome;
- Programme alimentaire mondial (PAM), Rome;
- Fonds international pour le développement agricole (FIDA), Rome;
- Organisation des Nations unies pour l'Éducation, la Science et la Culture (UNESCO), Paris;
- Organisation maritime internationale (OMI), Londres;
- Organisation de l'aviation civile internationale (OACI), Montréal;
- Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Vienne
- Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), Genève.
- Banque mondiale, Washington;
- Fonds monétaire international (FMI), Washington.  

À ces organismes on peut ajouter les banques régionales suivantes:

- Banque de développement africaine, Abidjan
- Banque de développement interaméricaine, Washington;
- Banque de développement asiatique, Manille;
- Banque de développement des Caraïbes, Saint-Michel (Barbade)

Toutefois, certaines exceptions sont prévues en ce qui a trait à l'usage du français dans certains organismes rattachés à l'Onu: 
 
- à l'AIEA et la Banque interaméricaine de développement, le statut de langue officielle qui est celui du français n'est pas interprété juridiquement comme lui donnant les droits de langue de travail;
- au FMI et à la Banque des Caraïbes, le français est exclu, explicitement dans le premier cas, par omission dans le second, du statut langue de travail;
- à l'UPU, le français est en principe la seule langue officielle et la seule langue de travail, diverses dérogations étant admises dans les deux domaines par le règlement intérieur.

7.3 Les grandes organisations internationales indépendantes de l'ONU

Les organisations indépendantes du système des Nations unies se recensent par centaines si l'on tient compte notamment non seulement des institutions et organismes centraux mais également de leurs comités, offices, bureaux décentralisés. Or, la situation du français y est importante et particulière.

Le français se voit reconnaître dans la plupart d'entre elles le statut de langue officielle sans qu'il ne soit fait mention de langue de travail. Tel est le cas à la Commission des Communautés européennes (neuf langues officielles: français, allemand, anglais, danois, espagnol, grec, italien, néerlandais, portugais), à l'OTAN, à l'OCDE, au Conseil de l'Europe, à l'UEO, à la Commission du Pacifique Sud, à l'OIPC-INTERPOL, à la BERD, à l'OEA, à l'OUA. Dans toutes ces organisations, le statut de langue officielle entraîne, juridiquement parlant, le statut de langue de travail au sens indiqué ci-dessus. À l'OCTI, le français est dit langue de travail, ce qui correspond au double statut. À l'inverse, à l'INTELSAT et à l'INMARSAT, le français est langue officielle mais n'est pas admis, comme à l'AIEA et à la Banque interaméricaine de développement, à titre de langue de travail.

Voici la liste des ces organisations internationales:

- Commission des Communautés économiques européennes (CEE), Bruxelles;
- Organisation de coopération et de développement économique (OCD E) , Paris;
- Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), Bruxelles;
- Union de l'Europe occidentale (UEO), Londres;
- Conseil de l'Europe, Strasbourg;
- Commission du Pacifique Sud, Nouméa;
- Office central des transports internationaux ferroviaires (OCTIF), Berne;
- Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), Londres;
- Organisation internationale de police criminelle (OIPC-INTERPOL), Lyon;
- International maritime satellite organisation (INMARSAT), Londres;
- International Telecommunication Satellite organisation (INTELSAT), Londres;
- Organisation européenne pour la sécurité de la navigation aérienne (EUROCONTROL), Bruxelles;
- Organisation des États américains (OEA), Washington;
- Organisation de l'Unité africaine (OUA), Addis-Abeba.

Tel est, dans ses grandes lignes, le statut juridique du français dans le plus grand nombre, et les plus importantes, des organisations internationales. On ne saurait, encore une fois, être exhaustif dans ce domaine. Presque toutes les organisations débattent et légifèrent périodiquement sur le statut et l'emploi de langues, ce qui relativise le statut des langues en la matière.

De plus, le statut d'une langue peut changer. C'est ainsi que, en décembre 2009, le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, disait regretter «l'effacement du français dans les organisations internationales», alors qu'il est «la deuxième langue la plus enseignée dans le monde». Selon Abdou Diouf»: «La langue française est dans une situation ambiguë. Cette langue progresse, elle est la deuxième langue la plus enseignée dans le monde, le nombre de locuteurs augmente, la demande de français sur tous les continents augmente et paradoxalement nous assistons à l'effacement du français dans les organisations internationales», a-t-il précisé, citant l'exemple de la Conférence de Copenhague sur le réchauffement climatique (décembre 2009). Et M. Diouf a aussi ajouté: «Nous avons donc là un problème de volonté politique au niveau de tous nos États.» C'est pourquoi il a recommandé aux différents responsables des pays francophones de ne pas «se laisser entraîner vers l'expression dans une autre langue». Évidemment, il s'agit de l'anglais.

8 L'hégémonie de l'anglais dans les sciences

Jusqu'au XXe siècle, les mots anglais empruntés par le français ne s'étaient jamais imposés par doses massives, bien au contraire. Toutefois, l'histoire contemporaine peut témoigner que les emprunts anglais sont maintenant massivement entrés dans la langue. L'apport anglais, soulignons-le, est récent dans l'histoire du français. On peut même dire que, jusqu'au XVIIe siècle, l'influence anglaise a été insignifiante: 8 mots au XIIe siècle, 2 au XIIIe, 11 au XIVe, 6 au XVe, 14 au XVIe, puis 67 au XVIIe, 134 au XVIIIe, 377 au XIXe et... 2150 au XXe siècle. Tous les emprunts antérieurs au xviiie siècle ont été intégrés au français de telle sorte que l'on ne les perçoit plus de nos jours comme des mots anglais: est (< east), nord (<north), ouest (<west), sud (<south), paletot (<paltok), rade (<rad), contredanse (<country-dance), pingouin (<pinguyn), paquebot (<packet-boat), comité (<committee), boulingrin (<bowling-green), interlope (< interloper), rosbif (<roast-beef), etc. 

En définitive, c'est vers le milieu du XVIIIe siècle que l'influence de l'anglais a commencé à se faire sentir. Les mots concernent le commerce maritime, les voyages exotiques et coloniaux, les mœurs britanniques, les institutions parlementaires et judiciaires de la Grande-Bretagne, les sports hippiques, les chemins de fer, les produits industriels. Dès le milieu du XXe siècle, les États-Unis ont relayé la Grande-Bretagne et ont inondé de leurs mots le cinéma, les produits industriels, le commerce, le sport, l'industrie pétrolière, l'informatique et à peu près tout le vaste domaine des sciences et de la technologie américaine. 

En 1965, le linguiste Pierre Guiraud dénombrait 700 mots anglais passés au français depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Outre le fait que le calcul restait sûrement en deça de la réalité, le nombre des emprunts à l'anglais s'est multiplié depuis ce temps – au moins 2500. Toutefois, à la différence de l'influence italienne qui a subi l'épreuve du temps, l'influence anglo-américaine est encore trop récente pour que nous puissions évaluer ce qu'il en restera dans 50 ou 100 ans. Comme on le sait, la plupart des emprunts transmis à une époque donnée sont appelés à disparaître dans les décennies qui suivent leur adoption. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'influence de la langue anglaise restera très marquante dans l'histoire du français – comme celle du français sur l'anglais – et de plusieurs autres langues. 

Rappelons-nous que, comme le rapporte si bien la linguiste Henriette Walter, l'anglais demeure un «vieux compagnon de route». En effet, depuis neuf siècles, les rapports entre l'anglais et le français ont toujours été «intimes» et les échanges entre les deux langues ont toujours été déséquilibrés, d'abord à l'avantage du français, puis aujourd'hui à celui de l'anglais. En effet, entre le XIe siècle et le XVIIIe siècle, le français a transmis à l'anglais des milliers de mots au point où l'on peut affirmer que de 50 % à 60 % du vocabulaire anglais est d'origine française. Toutefois, le processus s'est inversé à partir du milieu du XVIIIe siècle et les mots anglais ont alors nourri la langue française. Ensuite, depuis le milieu du XXe siècle, la tendance s'est considérablement accélérée à partir, cette fois-ci, des États-Unis d'Amérique.

On recense dans les dictionnaires français actuels plus de 2500 mots empruntés à l'anglais. Cette liste pourrait considérablement s'allonger dans le cas des lexiques spécialisés. Le développement de la technologie et la domination de l'anglo-américain dans les sciences et les techniques actuelles laissent présager une suprématie considérable de la langue anglaise à l'échelle planétaire. Celle-ci est devenue la lingua franca du monde contemporain, c'est-à-dire la langue véhiculaire des communications internationales, tant sur le plan commercial que culturel, scientifique, technologique et diplomatique (politique). 

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette arrivée massive de termes anglais dans la langue française, car il s'agit plus que d'un engouement à l'exemple de ce que le français a vécu avec l'italien au xvie siècle. Il y a, bien sûr, la civilisation américaine qui exerce une attraction considérable sur les francophones et transporte avec elle les mots qui véhiculent cette même civilisation. Cependant, on ne peut ignorer certaines causes d'ordre linguistique.

En effet, on sait que l'anglais est une langue germanique (comme l'allemand et le néerlandais) alors que le français est une langue romane (comme l'espagnol et l'italien). Or, d'une part, en raison de l'influence exercée par le français, l'anglais est devenu une langue fortement romanisée dans son vocabulaire; d'autre part, le français a été relativement germanisé par le francique lors de la période romane, ce qui explique en partie certaines ressemblances étonnantes entre les langues française et anglaise. De plus, l'anglais a toujours abondamment puisé dans le latin et le grec pour acquérir les mots dont il avait besoin. On peut, en effet, constater aujourd'hui qu'une très large part du vocabulaire scientifique et technique anglais est d'origine gréco-latine, ce qui facilite les acquisitions du français en raison, comme on le sait, d'affinités naturelles avec les fonds latin et grec. 

Deux lexicologues d'origine française, Henriette Walter et Gérard Walter, ont effectué une analyse minutieuse de 70 000 mots puisés dans Le Petit Larousse et Le Petit Robert. Sur ce nombre de mots, ils ont relevé 8088 emprunts aux langues étrangères, soit 11 % du corpus. Le nombre des langues s'élève à plus de 120. Bien sûr, toutes ces langues n'ont pas la même importance. Ainsi, les mots empruntés à l'anglais (2527) et à l'italien (1077) ne sauraient se comparer à ceux empruntés au swahili (2), au coréen (2) ou à l'iranien (1). Néanmoins, dans tous les cas, ils reflètent la qualité des contacts qu'ont entretenus entre eux les peuples au cours de leur histoire. En ce qui a trait au français, les faits révèlent que ces contacts ont été nettement plus étroits avec l'anglais, l'italien, l'ancien germanique, l'arabe, l'allemand et l'espagnol. Or, tous les peuples qui parlaient ces langues ont été des voisins immédiats – souvent des ennemis – des Français. Ainsi, la proximité géographique et les conflits militaires ont-ils joué un rôle déterminant.

 

Le français contemporain est le résultat d'une évolution divergente. D'une part, l'orthographe, la syntaxe fondamentale et la morphologie n'ont guère changé depuis deux siècles, probablement parce que les usagers n'en ont pas ressenti le besoin. D'autre part, la phonétique et le lexique ont subi de profondes transformations, alors que les différences phonologiques ont encore tendance à se réduire depuis le début du siècle, le vocabulaire est devenu de plus en plus complexe.

Contrairement aux siècles passés, du moins dans les pays de langue maternelle française (France, Belgique, Suisse, Québec), le français n'est plus l'apanage des classes privilégiées ni même l'affaire uniquement de la France. Toutes les couches de la population s'expriment maintenant dans une même langue et avec le minimum d'aisance nécessaire, tout en maintenant des différences locales. Il est possible que ce phénomène s'accentue en même temps que se maintiendront et se développeront différentes variétés de français à l'extérieur de la France. Lorsque l'unité linguistique est atteinte, il n'est plus nécessaire de poursuivre une uniformisation minutieuse. Mais aujourd'hui, maintenant que le français comme langue maternelle n'a jamais été aussi vivant, il doit relever le défi de hausser son statut comme langue seconde sur le plan international et faire face à la concurrence étrangère, principalement l'anglais.

Date de la dernière révision: 08 mai, 2017

Histoire de la langue française
 

Section 1: Empire romain
Section 2: Période romane
Section 3: Ancien français
Section 4: Moyen français
Section 5: Renaissance
Section 6:   Grand Siècle
Section 7:   Siècle des Lumières
Section 8:   Révolution française
Section 9:   vous êtes ici
Section 10: Bibliographie

Histoire du français au Québec

 

Accueil: aménagement linguistique dans le monde