Histoire du français
Chapitre 10

(10) Les emprunts
       et la langue française

Le phénomène des échanges linguistiques


Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean, linguiste-grammairien.

Plan de l'article

1. Le phénomène des emprunts linguistiques
1.1 Les causes des emprunts
1.2 Un processus d'enrichissement ou d'assimilation ?
1.3 Les types d'emprunts
1.4 Les organismes de contrôle

2. L'importance des emprunts du français

3. L'apport des langues anciennes au français
3.1 Les mots latins d'origine populaire
3.2 Les mots empruntés au latin
3.3 Les mots d'origine gauloise
3.4 Les mots d'origine grecque
3.5 L'apport du francique au français
3.6 L'apport du normand

4. L'apport des langues modernes
4.1 Les mots arabes
4.2 Les mots italiens
4.3 Les mots espagnols et portugais
4.5 Les autres langues d'Europe (moins l'anglais)
4.6 Les langues dites «exotiques»


5.
L'apport du français régional et des langues périphériques
5.1 Le français régional
5.2 Les langues périphériques

6. Le cas particulier de l'anglais
6.1 Les anglicismes adoptés par les Français
6.2 Les anglicismes employés par les Québécois

7. Les noms géographiques et les patronymes

8. Les mots français dans les autres langues
8.1 L'influence du français sur l'anglais
8.2 Les mots français dans la langue allemande
8.3 Les mots français en néerlandais
8.4 Les mots français en italien
8.5 Les mots français dans les langues ibériques
8.6 Les mots français dans la langue russe
8.7 Le français dan la langue turque
8.8 Les mots français en persan
8.9 Les mots français en arabe
8.10 Les mots français en vietnamien
8.11 Divers


1. Le phénomène des emprunts linguistiques

 

Lorsqu'on parle d'emprunt linguistique, on fait généralement allusion à un mot ou une expression qu'un locuteur ou une communauté emprunte à la langue d'une autre communauté linguistique, sans passer par la traduction, tout en l'adaptant parfois aux règles phonétiques, morphologiques et syntaxiques de la langue d'arrivée. Dans le dictionnaire Le Robert de 2010, on trouve la définition suivante:

 

(1826 (Ling.) Acte par lequel une langue accueille un élément d'une autre langue; élément (mot, tour) ainsi incorporé. Emprunts à l'anglais. ➙ anglicisme; aussi américanisme, canadianisme, germanisme, hispanisme, italianisme, latinisme.

Dans le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (1994, Larousse), la définition du mot emprunt est la suivante:

Il y a emprunt linguistique quand un parler A utilise et finit par intégrer une unité ou un trait linguistique qui existait précédemment dans un parler B (dit langue source) et que A ne connaissait pas; l’unité ou le trait emprunté sont eux-mêmes qualifiés d'emprunts.

Le terme «emprunt» peut, il est vrai, paraître discutable dans la mesure où il n’y a jamais de contrat entre deux langues, encore moins de dette, d'autant plus que, d'une façon ou d'une autre, les mots n'ont pas à être rendus, une fois empruntés. On pourrait plutôt parler d'appropriation, de vol ou de pillage, mais ce genre d'emprunt n'enlève rien à la langue prêteuse. Bien au contraire, elle enorgueillit les locuteurs de cette langue.  

Dans les faits, l'emprunt demeure un phénomène sociolinguistique très important dans les contacts entre les langues. Les pays situés les uns à côté des autres sont inévitablement soumis aux échanges linguistiques. L'emprunt linguistique est lié au prestige dont jouit un peuple et sa langue ou, dans le cas inverse, au mépris dans lequel on tient l'un et l'autre.  Généralement, les peuples dominants transmettent les mots de leur langue aux peuples dominés; mais il peut arriver qu'une langue conquérante finisse par disparaître au profit de la langue conquise après lui avoir légué un nombre appréciable de mots. 

Les relations économiques, politiques et culturelles entre les pays provoquent l’entrée de certains éléments d'une langue dans une autre. Ce phénomène des emprunts a existé de tout temps, y compris dans l'Antiquité gréco-latine, peut-être même bien avant avec les Sumériens et les Babyloniens. Dès le début de son existence, vers le XIe siècle, l'ancien français a commencé à emprunter des mots à l'arabe, à l'allemand, au néerlandais, à l'italien, etc. Le latin avait, lui aussi, emprunté à d'autres langues, surtout au grec mais aussi aux langues italiques parlées par les peuples conquis (osque, ombrien, volsque, ligure, etc.). Dans la Gaule soumise par les Francs, le gallo-roman a massivement emprunté à la langue franque appelée «germanique». Tout au long de son histoire, le français a emprunté des milliers de mots à plusieurs autres langues, mais il en a aussi donné à d'autres avec lesquelles il a été en contact.

1.1 Les causes des emprunts
 

Les principales causes des emprunts linguistiques sont les guerres, le commerce et la colonisation. Quand on examine la carte de l'Europe, on remarque que les pays voisins de la France, particulièrement la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Espagne, les Pays-Bas et l'Italie, ont transmis beaucoup plus de mots à la langue française que d'autres pays. Par exemple la Grande-Bretagne (2515 mots), l'Italie (1198 mots), l'Allemagne et l'Autriche (546 mots), l'Espagne (476 mots), les Pays-Bas (249 mots) et le Portugal (117 mots):   
 
Grande-Bretagne (anglais) 2515 Russie (russe) 97
Italie (italien) 1198 Suède (suédois) 24
Allemagne (allemand) 546 Norvège (norvégien) 16
Espagne (castillan + catalan) 476 Pologne (polonais) 15
Pays-Bas (néerlandais) 249 Danemark (danois) 7
Portugal (portugais + galicien) 117 République tchèque (tchèque) 8

Il faut ajouter à ces exemples les cas de l'occitan (479 mots) dans le sud de la France, du franco-provençal (42 mots) dans l'est et le catalan (18 mots) en Espagne.

Si l'on fait exception de la Russie (97 mots), les autres pays, par leur langue nationale, ont donné nettement moins de mots au français, que ce soit la Norvège (16 mots), la Suède (24 mots), le Danemark (7 mots), l'Irlande (10 mots), la Slovaquie (5 mots), la Serbie (4 mots), la Grèce moderne (7 mots), l'Albanie (2 mots), l'Ukraine (1 mot), l'Estonie (1 mot), etc. 

Il est donc normal que ce soit les pays voisins qui s'échangent des mots, généralement en raison des guerres ou des rapports commerciaux, à moins que la colonisation puisse en quelque sorte faire fi des distances dans la mesure où ce sont les colonisateurs qui s'installent de force dans un autre pays éloigné pour s'emparer de ses richesses. À ce moment-là, certains mots régionaux désignant des réalités locales peuvent s'intégrer dans la langue des colonisateurs.

Quand la France s'est mise à coloniser le nord de l'Afrique ou la Grande-Bretagne le sud du même continent, ce n'est pas la proximité géographique qui a joué, mais les rapports de force, sinon la guerre. D'ailleurs, beaucoup de mots empruntés servent à désigner des réalités de la guerre ou des réalités locales. Une fois intégré ou assimilé dans la langue d'arrivée, l'emprunt — lorsqu'on peut encore l'identifier — n'est plus perceptible que par des spécialistes, généralement des philologues ou des linguistes. C'est le cas de presque tous les emprunts anciens tirés du latin, du francique, de l'arabe, de l'italien, etc. La question des emprunts linguistiques constitue ainsi un merveilleux reflet des relations multiples que des groupes humains ont entretenu ou entretiennent encore entre eux. Les emprunts reflètent une partie de l'histoire des peuples et des rapports de force passés ou présents, donc également l'histoire de leur langue.

Les causes des emprunts apparaissent comme intimement liées aux conditions socio-historiques, particulièrement politiques et économiques, qui font évoluer les situations sociolinguistiques. Nous savons, par exemple, que la langue anglaise a intégré un grand nombre de mots d'origine française, mais il ne s'agit pas d'un mouvement naturel d'échanges entre les langues française et anglaise, c'est en fait parce que les Vikings scandinaves devenus des Normands se sont francophonisés avant de conquérir l'Angleterre en 1066 à la suite d'une invasion militaire. Avec les siècles, la situation a été inversée, notamment depuis le milieu du XXe siècle, le prestige de l'anglais ayant suivi la progression ascendante du pouvoir socio-économique des États-Unis. Comme il est facile de le constater, c'est presque toujours la langue dont le statut socio-économique est le plus faible qui emprunte massivement à la langue bénéficiant du plus grand prestige et de la plus grande force économique. Aujourd'hui, non seulement le français est fortement touché par l'anglais dans son évolution, mais c'est également le cas d'un très grand nombre de langues, que ce soit le portugais, l'allemand, le suédois, l'hindi, le japonais, etc.

1.2 Un processus d'enrichissement ou d'assimilation ?

Dès que deux cultures se trouvent en contact, il y a échanges d’idées, d’informations, de produits et en général d'éléments de vocabulaire. Par exemple, dans l'Antiquité, les Grecs ont créé le concept de démocratie et le mot qui le désigne a été emprunté plus tard par le latin avant de passer au français. Le rôle de l'emprunt linguistique comme processus d'enrichissement des langues demeure incontestable. L'emprunt est considéré comme tel surtout lorsque ce phénomène ne touche que superficiellement les structures de la langue d'arrivée. On peut admettre que les emprunts viennent généralement combler un vide pour désigner de nouvelles réalités. L'emprunt devient alors non seulement légitime, mais nécessaire. 

On emprunte d'abord par mesure d’économie : il est beaucoup plus aisé d'intégrer un mot étranger dans une langue que d'en inventer un nouveau. Par exemple, lorsqu'un fruit comme le kiwi arrive sur le marché, on conserve le mot tel quel, alors qu'il provient du maori avant de passer par l'anglais qui l'a transmis aux autres langues, dont le français. Ce fut dans le passé le cas pour le café (< turc: kahave), le cacao (< aztèque: cacao), l'alpaga (< quechua: alpaka), le bungalow (>hindi: bangla), le barbecue (< espagnol: barbacoa), etc. Ce phénomène d'emprunt adaptable semble plus fréquent dans des domaines où le vocabulaire se développe rapidement, notamment dans les nouvelles technologies grâce aux médias et à l'Internet.

L'emprunt est donc un mode d'enrichissement des langues, mais il est soumis, au sein de chacune des sociétés, à un jeu de forces sociales régies par l’influence de plusieurs facteurs, dont les échanges socio-économiques, l'importance des médias, la volonté d'intervention des pouvoirs publics, les moyens d'apprentissage et de formation, les attitudes des locuteurs à l’égard des langues, etc. Selon cette même dynamique, les conséquences des emprunts peuvent être différentes. Ils sont acceptés facilement ou au contraire avec de fortes réticences; ils s'intégreront rapidement ou lentement, ou demeureront intacts dans la langue d'arrivée.

En employant le vocabulaire d'une autre langue au lieu des mots de sa propre langue qu'il connaît déjà, un locuteur témoigne de son attirance à une autre communauté linguistique que la sienne. Dans des situations de langues en contact, les phénomènes d'alternance linguistique peuvent être parfois nombreux. C'est alors que les changements d'allégeance linguistique peuvent devenir plus ou moins importants, voire mener à long terme à une assimilation culturelle.

Mais il n'est pas si aisé de déterminer qu'un emprunt est nécessaire ou utile à une collectivité linguistique donnée. De façon normale, les usagers d'une langue n'évaluent pas un emprunt de façon analytique et rationnelle. Ils agissent plutôt de façon spontanée et par mimétisme. Il est plus simple et plus commode de recourir aux mots qu'on entend autour de soi que de chercher les équivalents proposés par un organisme officiel, par les pouvoirs publics ou par des ouvrages savants, et ce, même quand ceux-ci sont disponibles en ligne tout à fait gratuitement.

Il arrive que, dans certaines sociétés, de nombreux locuteurs développent une facilité déconcertante pour s'exprimer avec des mots étrangers (p. ex. en anglais). Ces locuteurs peinent parfois à trouver le même terme dans leur langue maternelle, quand ils ne les ignorent pas totalement. C'est ce qu'on appelle la solution du mimétisme linguistique qui est adoptée dans ces cas-là. Par ailleurs, il n'est pas si évident d'exiger que des locuteurs emploient des mots nouveaux de leur langue, dans la mesure où beaucoup de termes arrivent d'abord en anglais et qu'ils sont employés immédiatement, alors que le travail des terminologues sera connu beaucoup plus tard, c'est-à-dire au bout de plusieurs semaines, voire de mois. Or, il devient plus difficile de modifier un comportement linguistique, une fois un usage adopté.

Il est possible que des emprunts étrangers ne servent aucunement à combler une lacune d'une langue, dans ce cas-ci le français. On a alors des doublets dont la contrepartie française est souvent connue, comprise, mais pas nécessairement employée. Ce sont parfois des mots anglais que les locuteurs continuent de préférer aux propositions officielles des organismes linguistiques et qui, étant donné la fréquence de leur emploi, vont probablement passer dans la norme. Pour de nombreux locuteurs, un mot anglais, même s'il fait double emploi avec un équivalent français, peut être perçu comme «normal», car il répond à un mimétisme qui est moins de nature linguistique que social, c'est-à-dire qu'il correspond à un souci de ne pas se démarquer des autres ou de ne pas passer pour un «policier de la langue». C'est dans ce sens que le recours aux emprunts peut ne plus être une source d'enrichissement, mais un facteur d'assimilation culturelle et linguistique.

1.3 Les types d'emprunts

Quand on parle des emprunts, on fait souvent référence aux seuls emprunts lexicaux, lorsque quelqu'un a recours aux mots étrangers pour les intégrer dans sa propre langue. En vue de simplifier le processus, on admettra qu'il existe trois types d'emprunts :
 

1) l'emprunt direct : quand un mot ou un groupe de mots est repris sans modification (staff, shopping, cannelloni, etc.) ou avec adaptation phonétique ou orthographique.

Exemples: artéfact, démotion, cafétéria, boléro, cannelloni, etc.

2) le calque : quand le mot ou le groupe de mots est traduit, plus ou moins fidèlement, dans la langue d’arrivée.

Exemples: salle de séjour < "living-room" ; lune de miel < "honeymoon".

3) l'emprunt sémantique: quand un sens d'origine étrangère est ajouté à un mot de la langue d'arrivée.

Exemples: réaliser > «se rendre compte» > angl.: to realize; avoir les bleus < "to have the blues" ;  ce n’est pas ma tasse de thé < angl.: "it’s not my cup of tea"; gratte-ciel < "skyscraper"). 

Aujourd'hui, les emprunts, notamment à l'anglais, font souvent l'objet de critiques et pas uniquement pour le français, mais également pour le portugais, l'allemand, le polonais, l'arabe, etc. Évidemment, les emprunts plus anciens comme film ou cafétéria ne sont pas rejetés, et ce, d'autant plus lorsqu'ils n'ont tout simplement pas d'équivalent dans d'autres langues (jeans, tee-shirt, aluminium, trust, etc.).

Le problème se pose lorsque l’emprunt semble manifestement inutile parce qu’un ou plusieurs équivalents sont en usage en français. Par exemple, les doublets suivants: building/immeuble, staff/personnel, cockpit/cabine, offshore/extraterritorial, etc.). Cependant, le critère de l'utilité ou de l'inutilité n'est pas nécessairement facile à appliquer. Il faut aussi évaluer l'usage et la fréquence de ces termes nouveaux.

1.4 Les organismes de contrôle
 

Dans de nombreux pays du monde, il existe des organismes de contrôle destinés à réguler l'apparition des nouveaux mots, de même que des problèmes reliés à la grammaire ou à la prononciation. En anglais, on parle de "language regulator" et de "language policy" pour désigner une politique linguistique. Ces organismes sont là pour définir et gérer la politique linguistique en matière d'officialisation et de terminologie; ils doivent en principe veiller à ce qu'une langue donnée soit la langue habituelle et normale des communications, du travail, de l'école, etc.; ils peuvent surveiller l'évolution de la situation linguistique de leur pays et en faire rapport aux autorités compétentes; ils peuvent aussi assurer le respect des lois et des règlements en agissant d'office à la suite de la réception des plaintes; ils peuvent enfin établir les programmes de recherche nécessaires à l'application de la loi et effectuer ou faire effectuer les études prévues par ces programmes. On comprendra que les organismes de contrôle ont un grand rôle à jouer dans la création des mots nouveaux ainsi que dans l'acceptation des emprunts.

En France, ces organisme sont l'Académie française et la Délégation générale à la langue française. Au Québec, c'est l'Office québécois de la langue française. En Belgique (Fédération Wallonie-Bruxelles), c'est le Service de la langue française. En Suisse, c'est la Délégation à la langue française. Des organismes linguistiques existent aussi dans de nombreux autres pays pour diverses langues. En Italie, l'organisme de contrôle s'appelle l'Accademia della Crusca. Le mot Crusca désigne le «son», plus précisément la farine du son. L'objectif était celui de séparer le son de la farine, bref les mots nobles des mots non nobles, les mots «purs» des mots «impurs». Le terme fait référence ainsi aux mots «vulgaires», non «nobles », qui avaient envahi la langue toscane, car les modèles du Bon Usage de la langue italienne, le toscan plus exactement, pour l'académie des puristes du XVIe siècle étaient Boccace et Pétrarque. On ne peut pas traduire «Accamemia della Crusca», par Académie du son, mais par «Académie des puristes» ou «Académie pour la sauvegarde de la pureté de la langue». Le choix de l'appellation "Accamemia della Crusca" semble ambigu, car l'accent est mis sur la "Crusca" plutôt que sur le «Bon Usage».

Le tableau ci-dessous présente une liste non exhaustive des organismes linguistiques en activité dans divers pays :

État ou gouvernement Appellation d'origine Transcription française
France Académie française
Délégation générale à la langue française

-

Belgique (Fédération Wallonie-Bruxelles) Service de la langue française -
Suisse Délégation à la langue française -
Québec Office québécois de la langue française -
Albanie Këshilli Ndërakademik për Gjuhën Shqipe Conseil interuniversitaire de la langue albanaise
Algérie Aseqqamu Unnig n Timmuzɣa ( المحافظة السامية للأمازيغية)
المجلس الأعلى للغة العربية بالجزائر‎‎
Haut Commissariat à l'Amazighité
Conseil suprême de la langue arabe
Allemagne Rat für deutsche Rechtschreibung
Serbski institut
Conseil pour l'orthographe allemande
Institut sorbe
Brésil Academia Brasileira de Letra Académie brésilienne des lettres
Croatie Institut za hrvatski jezik i jezikoslovlje Institut de la linguistique et de la langue croate
Danemark Dansk Sprognævn
Danske Sprog - og Litteraturselskab
Conseil de la langue danoise
Société pour la langue et la littérature danoises
Égypte مجمع اللغة العربية (majmae allughat alearabia) Académie de la langue arabe
Espagne Real Academia Española Académie royale espagnole
 Catalogne Dirección General de Política Lingüística Direction générale à la politique linguistique
 Pays basque Instituto Vasco Etxepare Euskal Institutua / Basque Institute Institut basque Etxepare
  Galice Real Academia Galega Académie royale galicienne
  Asturies Academia de la Llingua Asturiana Académie de la langue asturienne
Estonie Eesti keelenõukogu Conseil de la langue estonienne
Finlande Kotimaisten kielten keskus Institut des langues de Finlande
Haïti Akademi Kreyòl Ayisyen Académie du créole haïtien
Israël האקדמיה ללשון העברית / Academy of the Hebrew Language Académie de la langue hébraïque
Islande Árni Magnússon Institute Institut de la langue islandaise
Italie Accademia della Crusca Académie du Bon Usage
Inde Department of Official Language Département de la langue officielle
Irlande Bord na Gaeilge Conseil de la langue gaélique
Lettonie Valsts valodas aģentūra Agence de la langue officielle
Lituanie Valstybinė lietuvių kalbos komisija Commission nationale de la langue lituanienne
Macédoine Совет за македонски јазик (Sovet za makedonski jazik) Conseil de la langue macédonienne
Malte Malti Kunsill Nazzjonali tal-Ilsien / National Council for the Maltese Language Conseil national de la langue maltaise
Mexique Academia Mexicana de la Lengua Académie mexicaine de la langue
Nigéria Yoruba Academy Académie yorouba
Norvège Norsk språkråd Conseil de la langue norvégienne
Nouvelle Zélande Māori Language Commission / Te Taura Whiri i te Reo Māori Commission de la langue maorie
Pays-Bas Nederlandse Taalunie
Orgaan voor de Friese taal / Orgaan foar de Fryske taal
(frison)
Fryske Akademy
Union de la langue néerlandaise
Conseil de la langue frisonne
Académie frisonne
Pologne Rada Języka Polskiego Conseil de la langue polonaise
Portugal Academia das Ciências de Lisboa
Anstituto de la Lhéngua Mirandesa
Académie des sciences de Lisbonne
Institut de la langue mirandaise
Royaume-Uni British Council Conseil britannique
 Écosse Bòrd na Gàidhlig Bureau du gaélique
 Pays de Galles Bwrdd yr Iaith Gymraeg Bureau de la langue galloise
Russie Институт русского языка (Institut russkogo yazyka) Institut de la langue russe
Suède Svenska språknämnden
Nämnden för svensk språkvård
Terminologicentralen
Conseil de la langue suédoise
Commission de la planification de la langue suédoise
Centre de terminologie
Turquie Türk Dil Kurumu Institut de la langue turque
Ukraine Рада мовної політики (Rada movnoyi polityky) Conseil de la politique linguistique

 

En plus des organismes de contrôle, certains États mettent en place des dispositifs législatifs pour limiter le nombre d'emprunts aux langues étrangères. Les mots d’emprunt sont normalement moins nombreux que les mots hérités de la langue-mère, sauf pour l'anglais et la plupart des créoles. La majorité des langues n'ont acquis qu'un faible pourcentage de mots étrangers dans leur système linguistique. De plus, les emprunts sont généralement intégrés et adaptés à la langue d'arrivée. Il s'agit là d'un procédé courant et enrichissant dans la vie des langues. Le linguiste Claude Hagège affirme que l'intégrité d'une langue n'est assurée que dans la mesure où les emprunts ne dépassent pas un seuil de tolérance, ce qu'il évalue à environ à 15 % du lexique. Cependant, l'anglais, dont les deux tiers du lexique proviennent du français, du normand et du latin, n'a jamais été en danger. C'est que les mots empruntés ont toujours été adaptés à la grammaire et à la phonologie anglaises.

Parmi les dangers possibles de l'adoption des emprunts, il faut signaler, répétons-le, le double emploi, alors qu'il existe des équivalents dans sa propre langue, le trop grand nombre d'emprunts, et la conservation de la prononciation de la langue étrangère. Afin d'être en mesure de concurrencer une langue comme l'anglais à notre époque dans plusieurs secteurs d'activités, il faut que les organismes linguistiques, que ce soit pour le français, l'espagnol, le portugais, le swahili, etc., demeurent à la fine pointe de la création lexicale et interviennent rapidement pour s'engager dans une dynamique d'enrichissement linguistique et non pas qu'ils se maintiennent à la remorque constante d'une force vitale qui les domine. C'est à ce prix qu'une langue réussit à se construire une identité culturelle et à s’imposer dans plusieurs domaines de la vie économique et sociale.

L'une des causes des emprunts provient, bien sûr, du prestige de la langue prêteuse. De nos jours, c'est l'anglais qui est la grande langue véhiculaire. Le fait d'adopter des mots de cette langue peut donner l'impression de participer aux richesses liées à l'usage de celle-ci. À ce sujet, le linguiste Claude Hagège fait allusion au «mimétisme de la  puissance». Cette attitude consiste à renoncer à sa langue nationale, non par une hostilité interne à cet égard, mais pour faire partie des pays ou de ceux qui sont considérés comme riches ou puissants. Ainsi, adopter l'anglais, ce serait faire partie de ces «privilégiés». Il s'agit en fait d'une forme de snobisme qui a déjà été décrié par le général de Gaulle au sujet des Français anglophiles:

 

Car le snobisme anglo-saxon de la bourgeoisie française est quelque chose de terrifiant. Il y a chez nous toute une bande de lascars qui ont la vocation de la servilité. Ils sont faits pour faire des courbettes aux autres. Et ils se croient capables, de ce seul fait, de diriger le pays.

Le désir compulsif d'être «à la mode» pousse des centaines d'employeurs à imposer l'utilisation de l'anglais à leurs employés. Autrement dit, non satisfaits de courber l'échine, des entreprises et des pays non anglophones en redemandent! On pourrait dire que c'est témoigner d'une vassalité certaine et d'un collaborationnisme empressé à satisfaire les désirs anticipés du principal bénéficiaire, les États-Unis d'Amérique. Les emprunts sont souvent perçus négativement lorsqu'ils sont considérés comme une menace, en particulier lorsqu'une langue puise massivement dans le lexique d'une autre qui se trouve en position de domination économique ou démographique. Cette attitude a toujours existé dans l'histoire de l'humanité, de l'Antiquité jusqu'à nos jours.

2. L'importance des emprunts en français

Dans les lignes qui suivent, nous allons utiliser le dictionnaire Le Robert (en version électronique de 2010) comme source de référence pour analyser l'importance des emprunts en français. Ce dictionnaire compte 60 000 mots, dont 11 825 d'origine étrangère pour environ 90 langues, ce qui exclut le latin qui demeure un cas plus complexe dans la mesure où une grande partie des mots de cette langue ne provient pas d'un emprunt, mais d'une évolution phonétique. Cela signifie que le français possède des emprunts lexicaux dans une proportion de 19,7 % dans l'ensemble du dictionnaire. Ces mots témoignent des relations que les locuteurs du français ont entretenues avec les autres peuples au cours de leur histoire, notamment en ce qui concerne les guerres, la colonisation et le commerce. Le tableau qui suit présente une liste de langues qui ont donné des mots au français:
 

Groupe de langues langue
Langues pré-indo-européennes

ibère, ligure, étrusque, basque

Langues sémitiques

arabe classique, arabe maghrébin, berbère, hébreu, égyptien ancien, amharique, etc.

Langues d’Asie

malais, hindi, chinois, sanskrit, coréen, hindoustani, indonésien, tibétain, malayalam, japonais, mongol, tamoul, vietnamien, tatar, khmer, kirghiz

Langues slaves russe, tchèque, polonais, serbe, croate, bulgare
Langues amérindiennes ou autochtones

tupi-guarani, algonquin, caraïbe, quechua , inuktitut, aztèque, guarani, arawak, huron, iroquois (mohawk)

Langues scandinaves norvégien, suédois, danois, islandais
Langues africaines

bantou, malinké, wolof, swahili, yorouba, zoulou

Autres langues langues celtiques (écossais, gallois), hongrois,  araméen, roumain, frison, assyrien, finnois, créole, lapon, turc, etc.

Selon les langues prêteuses, la quantité des mots peut varier énormément, ainsi que la durée de leur influence sur la langue d'arrivée. Pour le français, la figure ci-dessous donne un aperçu par ordre décroissant des langues prêteuses au cours de l'histoire, en commençant par le grec ancien, l'anglais, l'italien, l'allemand, etc.: 


 

Le tableau suivant présente le nombre des mots empruntés parmi les langues numériquement les plus importantes: 

 

Langue étrangère Nombre Pourcentage sur 10 931 mots
Grec ancien 3776 34,5 %
Anglais 2510 22,9 %
Italien 1198 10,9 %
Allemand 598 5,4 %
Arabe + autres langues afro-asiatiques 528 4,8 %
Espagnol 461 4,2 %
Francique 368 3,3 %
Langues d'Asie 262 2,3 %
Néerlandais 249 2,2 %
Langues slaves 173 1,5 %
Gaulois 147 1,3 %
Langues amérindiennes 135 1,2 %
Portugais 117 1,0 %
Persan (iranien/farsi) 83 0,7 %
Normand 78 0,7 %
Turc 75 0,6 %
Langues scandinaves (suédois, norvégien, danois) 47 0,4 %
Langues africaines (wolof, swahili, etc.) 35 0,3 %
Langues créoles 26 0,2 %
Autres langues non mentionnées 65 0,5 %
TOTAL - Source: Le Robert 2010

10 931

100 %


On constate que le grec ancien (3776 mots), l'anglais (2510 mots), l'italien (1198), l'allemand (598), l'arabe ainsi que les autres langues afro-asiatiques (528 mots), l'espagnol (461 mots), l'ancien francique (368 mots), le néerlandais (249 mots), l'ancien gaulois (147 mots), le portugais (117 mots), de même que certaines langues d'Asie, certaines langues slaves et amérindiennes ont donné le plus de mots au français. Ces langues ont, ensemble, enrichi le lexique français de 10 931 mots, soit 18,2 % du total.

 

3. L'apport des langues anciennes au français

Les langues anciennes qui ont influencé le français sont le latin, le grec et le francique, comme dans une moindre mesure le gaulois. Quant on parle du latin, il s'agit d'abord du latin populaire, celui parlé par le peuple, puis du latin classique au moment de l'Empire, ainsi que du grec ancien et de la langue celtique des Gaulois conquis par les Romains, pour finir avec le francique, une langue germanique parlée par les Francs qui ont envahi en 450 le nord de la Gaule romaine.

3.1 Les mots latins d'origine populaire

Nous savons que la majorité des mots français viennent du latin, comme c'est le cas pour les autres langues romanes (espagnol, portugais, catalan, occitan, italien, sarde, roumain, etc.). On distingue deux sortes d'origine latine. Les mots d'origine populaire proviennent de la transformation des mots latins employés par le peuple employant une langue familière appelée «latin vulgaire» (< lat. vulgus: «peuple»). Ces mots, aujourd'hui devenus français, sont issus du latin parlé après avoir subi, durant quelques siècles, de lentes transformations phonétiques. Ainsi, nous avons maintenant les mots suivants en français (chanter, rive, lent, clarté, cheval, etc.). Le latin populaire ou vulgaire se distingue du latin classique, qui désigne la forme du latin employé dans la Rome antique, notamment dans sa littérature considérée comme «classique» et qui faisait autorité à cette époque. Son utilisation s'est étendue du Ier siècle avant notre ère jusqu'au début du Ier siècle de notre ère.  Quant au latin populaire, il a été parlé du IIIe siècle au IXe siècle. Voici quelques exemples d'évolution phonétique à partir du latin jusqu'à aujourd'hui :

Latin classique (1) Prononciation latine Période romane (2) Ancien français (3) Prononciation moderne (4) Écriture moderne
vacca [wak-ka] [wa-tʃé] [va-tʃë] [vaʃ] vache
gamba [gam-ba] [djam-ba] [ʒam-bə] [ʒɑ̃b] jambe
caelu [kae-lou] [tsjɛl] [tsjɛl] [sjɛl] ciel

Les mots vacca, gamba et caelu appartiennent au latin classique. Après l'Empire, la prononciation s'était déjà grandement transformée (watʃé, djamba et tsjɛl) pour devenir en ancien français vatʃë, ʒambə et tsjɛl. Le français moderne en arrivera à vaʃ (vache), ʒɑ̃b (jambe) et sjɛl (ciel). Il faut aussi comprendre que ces transformations se sont étendues sur plusieurs siècles avec de multiples modifications mineures, sans que les locuteurs s'en aperçoivent d'une génération à l'autre. 

Mot latin

Transformation phonétique française

En espagnol En italien En portugais
cantare
ripa
lentum
claritate
caballum
sapone
chanter
rive
lent
clarté
cheval
savon
cantar
río
lento
claridad
caballo
jabón
cantare
riva
lento
chiarezza
cavallo
sapone
cantar
rio
lento
clareza
cavalo
sabão
vita
gamba
ratione
hospitalis
potio
dorminorium
vie
jambe
raison
hôtel
poison
dortoir
vida
gamba
razón
hospicio
veneno
dormitorio
vita
gamba
motivo
hotel
veleno
dorminorio
vida
gamba
razão
hotel
veneno
dormitório
Lorsque nous comparons les mots latins aux mots français, nous constatons que les transformations phonétiques ont été parfois importantes (cantare >chanter; caballum > cheval), alors que d'autre ont été minimes (ripam > rive; vitam > vie; lentum > lent), mais les mots français sont toujours plus courts que ceux d'origine en latin.

Les transformations phonétiques ont été au contraire beaucoup moins importantes en espagnol, en italien et en portugais; des mots sont demeurés parfois inchangés par rapport au latin (ital. cantare, vita, gamba) ou ont subi des modifications mineures (esp. cantar, ital. riva, esp. caballo, port. dormitório).

À proprement parler, ces mots n'ont pas été empruntés au latin, ce sont des mots latins qui, progressivement, sont devenus des mots français, espagnols, italiens ou portugais.

3.2 Les mots empruntés au latin

Les mots empruntés au latin ont fait leur apparition bien après les conquêtes germaniques et la disparition de l'Empire romain pour désigner des mots abstraits, techniques ou scientifiques, en les reproduisant tels quels (aquarium) ou en francisant la partie finale (facilis = facile).

Mots latin Évolution phonétique Emprunt direct
hospitale
acrem
rigidus
fragilis
legalis
hôtel
aigre
raide
frêle
loyal
hôpital
âcre
rigide
fragile
légal
pendere
integer
fabrica
capitalem
masticare
auscultare
peser
entier
forge
cheptel
mâcher
écouter
penser
intègre
fabrique
capitale
mastiquer
ausculter
potio
maturus
captivus
navigare
articulus
captivum
poison
mûr
chétif
nager
orteil
chétif
potion
mature
captif
naviguer
article
captif
C'est que le français a aussi eu recours à des emprunts au latin, surtout à partir de la Renaissance. Il ne s'agit donc pas d'évolution phonétique dans ce cas, mais d'emprunts puisés directement dans le latin en francisant la prononciation, généralement la finale des mots: actif < activus ; anémie < anaemia ; capituler < capitulare ; épidémie < epidemia ; hôpital < hospitalis ; âcre < acrem ; légal < legalis ; capitale < capitalem ; naviguer < navigare, etc.

De façon générale, ces emprunts correspondent à des mots considérés comme «savants» (âcre, rigide, fragile, etc.) ou carrément scientifiques (cautériser, conservatif, hibernation, métonymie, obnubilation, etc.).

Certains mots français ont une double origine latine. On les appelle des doublets, car ce sont des mots dont l'un résulte de l'évolution phonétique, l'autre, d'un emprunt direct. Ainsi, les mots hôtel et hôpital viennent tous deux du même latin hospitale. Les mots plus éloignés du latin (hôtel, aigre, raide, frêle, loyal, etc.) ont subi des transformations phonétiques, alors que les autres ont été puisés dans le bas-latin et adaptés à la langue romane: hôpital, âcre, rigide, fragile, légal, etc.

Les doublets proviennent donc d'un même mot latin, l’un par la voie populaire (évolution phonétique), l’autre par la voie savante (emprunt direct). Leurs significations peuvent être proches comme raide/rigide ou éloignées comme peser/penser ou orteil/article.

Dans les faits, le français a emprunté au latin de diverses façons et à différentes époques. Le dictionnaire Le Robert distingue à ce sujet plusieurs catégories d'emprunts au latin:

- latin classique (10 657 mots): abdication, abeille, abhorrer, abnégation, abolition, aborigène, etc.
- bas-latin (1166 mots): abréviation, abusif, actuel, acuité, adéquation, adhérence, affabulation, etc.
- latin populaire (857 mots): abattre, aboyer, abreuver, accorder, accueillir, affamer, affiler, etc.
- latin d'Église (419 mots): abbatial, abomination, absoudre, adorateur, adversité, anathème, etc.
- latin tardif (600 mots): admissible, affectation, affinité, amovible, antilope, anormal, etc.
- latin juridique (98 mots): adjudication, allégation, contester, contracter, déposition, détenteur, etc.
- latin scientifique (652 mots): acide, acoustique, acuponcture, alcoolisme, anaphore, anémie, etc.
- latin moderne (79 mots): album, cryptologie, dualisme, esthétique, exergue, infinitésimal, etc.

Le bas-latin est la variété qui a succédé au latin impérial et qui a été pratiqué par les lettrés pendant tout le Moyen Âge; le latin tardif est celui qui s'est écrit entre les IIIe et VIIIe siècles. Le latin d'Église est aussi appelé «latin ecclésiastique». Le peuple, lui, parlait le latin dit «vulgaire» (vulgus: «peuple»).

 

Lorsque nous incluons des mots du latin dans le nombre des emprunts, ainsi que ceux du grec ancien, nous constatons que ces deux variétés de langues atteignent près de 16 000 termes, ce qui est considérable par comparaison aux langues modernes comme l'anglais européen (2500 mots), l'italien (1140 mots), l'arabe (416 mots) ou l'espagnol d'Espagne (419 mots), etc. Même en ajoutant les emprunts à l'anglo-américain (315 mots) et à l'anglais ancien (27 mots), l'apport des langues modernes, à l'exception de l'italien et de l'anglais, demeure assez modeste dans l'histoire du français.

Pourtant, le français a emprunté des mots à plus de 90 langues étrangères. Il faut reconnaître que, dans un grand nombre de cas, les emprunts ont été fort réduits: ukrainien (1 mot), estonien (1 mot), letton (1 mot), lituanien (1 mot), amharique (1 mot), kirghiz (1 mot), ouzbek (1 mot), sango (1 mot), somali (1 mot), bulgare (2 mots), albanais (2 mots), huron (2 mots), malinké (2 mots), roumain (3 mots), biélorusse (4 mots), islandais (4 mots), serbe (4 mots), mongol (5 mots), slovaque (5 mots), etc. Avec moins d'une vingtaine de mots empruntés, nous pouvons affirmer que ces langues étrangères ont exercé une influence négligeable. Par comparaison, l'influence du latin et du grec a été considérable. 

La figure de gauche présente les mêmes langues que la figure précédente, mais en indiquant les pourcentages au lieu des nombres. C'est ainsi qu'on constate que les emprunts au latin constituent 19,8 % des emprunts totaux en français. Suivent le grec ancien (6,2%), l'anglais 4,1%), l'italien (2%), l'allemand (0,9%), l'arabe (0,8%), l'espagnol (0,7%), le francique (0,6%), toutes les langues d'Asie réunies (chinois, hindi, malais, javanais, indonésien, etc. : 0,4%), le néerlandais (0,4%), toutes les langues slaves (russe, biélorusse, polonais, serbe, etc.: 0,2%), le gaulois (0,2), toutes les langues amérindiennes (huron, algonkin, aztèque, guarani, etc.: 0,2).

En somme, le français ayant emprunté 19,8% de mots au latin, c'est encore plus que toutes les autres langues réunies dont la proportion totale n'atteint pas 17%. Si l'on ne tient compte que des langues étrangères modernes, la proportion des emprunts n'atteint pas les 10%.

Par comparaison avec l'anglais qui a emprunté plus des deux tiers de ses mots à d'autres langues, nous pouvons constater que le français n'a pas emprunté beaucoup de mots étrangers au cours de son histoire.

Locutions latines Signification
Ad vitam aeternam
A fortiori
A posteriori
A priori
De facto
Pour la vie éternelle
À plus forte raison
Ce qui est acquis par l’expérience
En partant de ce qui vient avant
Dans les faits
De visu
Et cætera (ou etc.)
Curriculum vitae
Ex aequo
Intra-muros
Après avoir vu de ses propres yeux
Tout le reste
CV
À égalité
À l’intérieur des murs
De jure
Ipso facto
Manu militari
Sine die

Sine qua non
Par le droit (la loi)
Par le fait même
Par la force (militaire)
Sans date précise
Sans quoi, non
Modus vivendi
Nota bene
Mutatis mutandis
Statu quo
Vice versa (ou vice-versa)
Manière de vivre à partir d’un compromis
Notez bien, faites attention
Après les changements nécessaires
Dans l’état où étaient les choses avant
réciproquement
Le tableau ci-contre montre quelques exemples de locutions latines — il y en a quelques centaines — que les francophones du monde emploient, dont certaines de façon très régulière. Ce sont de véritables expressions d'origine latine utilisées comme des emprunts directs.

De nombreuses locutions sont entrées depuis longtemps dans le vocabulaire français ou elles ont été francisées dans l'écriture: c'est le cas de plusieurs locutions, notamment des expressions courantes comme vice-versa, grosso modo, alter ego ou de l’abréviation etc., qui ne sont presque plus perçues comme des mots étrangers. L’usage hésite parfois entre l'emploi de l'italique et celui des caractères romains.

Ajoutons que, selon les propositions de rectifications de l'orthographe, les locutions latines peuvent maintenant être accentuées, le cas échéant; on peut écrire, par exemple, a priori ou à priori, a fortiori ou à fortiori.

La langue anglaise utilise également de nombreuses locutions latines: a fortiori, a posteriori, a priori, alter ego, annus horribilis, annus mirabilis, de facto, de jure, de novo, mutatis mutandis, per capita, per diem, pro forma, vox populi, etc.

Le latin classique, celui que parlaient sans doute Cicéron et César, a été employé entre le 1er siècle avant notre ère et le IIIe siècle de notre ère, ce qui fait environ quatre siècles. À partir du IVe siècle, le latin avait déjà commencé à se fragmenter de façon plus ou moins importante selon les provinces romaines. Cette fragmentation linguistique s'est faite progressivement jusqu'aux VIe et VIIe siècles. Au VIIIe siècle, la plupart des lettrés ne comprenaient plus les termes du latin classique; il fallait les traduire pour le peuple ou ajouter des «gloses», c'est-à-dire des commentaires. Durant cette époque, les Gallo-Romains ne se sont jamais rendus compte qu'ils ne parlaient plus le latin. Pour eux, c'était encore du «vrai» latin, mais ils avaient bien conscience qu'il se parlait différemment, selon les régions, alors qu'il s'agissait en fait du roman (écrit "romanz"), c'est-à-dire en français le «romain». C'est le IXe siècle qui donna naissance au plus ancien français.

Le latin comme langue vivante est disparu; il subsiste cependant, comme on vient de le voir, dans des locutions courantes en français, ainsi que dans d'autres langues qui en ont adopté. De plus, le latin a donné naissance à un grand nombre de langues appelées aujourd'hui les «langues romanes» parce qu'elles sont issues du roman, une altération du latin qui survit autrement dans le français, l'espagnol, l'italien, le portugais, le galicien, le catalan, le roumain, le romanche, le sarde, le corse, etc.

Aujourd'hui, plusieurs langues européennes, dont l'anglais, ont recours aux racines latines et grecques pour créer de nouveaux mots : 

- télévision (grec tele : « loin») + latin vision («action de voir»);
- automobile (grec auto « soi-même») + latin mobilis («mobile»);
- cancérigène (latin crabe) + grec genos («gène»);
- mammectomie (latin mammo «mamelle») + ectomè («ablation»);
- antibiotique (latin anti «contre») + grec biotikos («vie»);
- audiométrie (latin audio «entendre») + grec metrikos «mesure»);
- cartographe (latin charta «carte» + grec graphos («écrire»);

Mentionnons enfin que le latin est encore enseigné comme langue morte, de façon obligatoire ou facultative, en France, en Belgique, en Italie, en Allemagne, en Suède, etc. 

3.3 Les mots d'origine gauloise

Nous savons que les Romains ont conquis la Gaule (Gallia) après quelques décennies de guerres. À l'époque de la conquête romaine par César (58-51), les Gaulois occupaient tout le nord et le sud-ouest de la Gaule, mais ils étaient moins présents dans le Sud. Les Romains y ont trouvé plusieurs peuples qui parlaient des langues différentes, dont le gaulois, mais aussi le grec, l'ibère, le ligure et diverses variétés de germanique ancien. 

alouette < alauda
arpent < arepennis
balai < banatto
benne < benna
barde < bard
boisseau < bosta
bouc < bucco
boue < bawa
bouleau < betulubriser < brissim
bruyère < bruko
cervoise < cervesia
char < carru
charpente < carpentu*
charrue < carruca*
chêne < cassanus
cloche < cloc
druide < druida
galet < gallos
jarret < garra
lieue < leuga
lotte < lotta
mouton < multo
quai < caio
sapin < sappus
soc < soccos
suie < sudia
talus < talo
valet <
vasso
vassal < gwas
La langue française n'a jamais emprunté de mots directement du gaulois. Ce sont plutôt les Romains qui ont emprunté un certain nombre de mots gaulois à l'époque des conquêtes. Une fois adoptés par les Romains, les mots gaulois ont continué d'évoluer comme des mots latins que le roman a assimilé par la suite. Aujourd'hui, seul un historien de la langue peut en reconnaître les origines celtiques. Ce fonds gaulois est certes l'un des plus anciens. Plus d'une centaine de mots (selon Le Robert: 147) sont parvenus jusqu'à nous. Ils concernent des réalités désignant des végétaux, des animaux, des objets de la ferme, etc. Le tableau de gauche en présente une courte liste.

 

La langue gauloise est disparue après le VIe siècle, mais d'autres langues celtiques sont encore parlées de nos jours: le breton (France), le gallois (pays de Galles), l'irlandais (Irlande) et l'écossais (Écosse). Le cornique et le mannois sont des langues celtiques disparues.

3.4 Les mots d'origine grecque

L'influence du grec peut paraître surprenante, car ce ne sont pas les Grecs qui ont conquis la Gaule, mais les Romains, lesquels avaient déjà exercé leur domination sur la Grèce. Cependant, il faut savoir que le latin n'était pas l'unique langue administrative utilisée par les Romains.

En fait, l'Empire romain était pratiquement bilingue: le latin et le grec se partageaient le statut de langue dominante. L'élite romaine connaissait la langue grecque parce que cette langue jouissait d'un grand prestige dans l'Empire. C'était la langue de la littérature et de la philosophie; la plupart des notables romains étaient parfaitement bilingues.

Pour simplifier, on peut attester que la langue du commandement restait le latin qui était la langue véhiculaire, mais que le grec était utilisé auprès des nombreuses populations locales de certaines provinces. En effet, selon les régions de l'Empire, notamment en Asie Mineure et en Égypte, les Romains communiquaient normalement en grec avec leurs administrés. Les documents officiels, d'abord rédigés en latin, étaient systématiquement traduits en grec dans les provinces dites hellénophones. On peut ainsi plus facilement comprendre l'influence du grec sur le latin. 

Mots d'origine grecque (ancienne) Mots d'origine grecque (ancienne)
académie < ακαδημία
acrobate < ακροβάτης
acropole < ακρόπολη
allergie < αλλεργία
alphabet < αλφάβητο
amalgame < αμάλγαμα
icône < εικόνα
idée < ιδέα
idiome < ιδίωμα
idylle < ειδύλλιο
ironie < ειρωνεία
isthme < ισθμός
amnésie < αμνησία
analogie < αναλογία
analyse < ανάλυση
anarchie < αναρχία
anathème < ανάθεμα
anatomie < ανατομία
labyrinthe < λαβύρινθος
laïc < λαϊκός
lesbienne < λεσβία
lexique < λεξικό
logique (nom) < λογική
lyre < λύρα
aristocratie < αριστοκρατία
arsenic < αρσενικός
ascète < ασκητής
asile < άσυλο
baptême < βάπτισμα
barbare < βάρβαρος
machine < μηχανή
mélodie < μελωδία
métaphore < μεταφορικός
monarchie < μοναρχία
monastère < μοναστήρι
mosaïque < μωσαϊκό
basilique < βασιλική
Bible < Βίβλος
blasphème < βλασφημία
cataclysme < κατακλυσμός
catalogue < κατάλογος
catapulte < καταπέλτης
narcissisme < ναρκισσισμός
nausée < ναυτία
nécropole < νεκρόπολη
nectar < νέκταρ
nostalgie < νοσταλγία
nymphe < νύμφη
cataracte καταρράκτης
catastrophe καταστροφή
catéchisme κατηχητικός
cathédrale καθεδρικός
catholique καθολικός
chaos < χάος
océan < ωκεανός
organe < όργανο
orgie < όργιο
orphelin < ορφανός
orthodoxe < ορθόδοξος
orthographe < ορθογραφία
crâne < κρανίο
critère < κριτήριο
critique < κριτική
crypte < κρυπτός
cycle < κύκλος
cynique < κυνικός
parabole < παραβολή
paralysie < παράλυση
parenthèse < παρένθεση
pharmacie < φαρμακείο
philosophie < φιλοσοφία
phonétique < φωνητική
démon < δαίμονας
diabolique < διαβολικός
dialecte
< διάλεκτος
dialogue
< διάλογος
diplomate
< διπλωμάτης
diplôme
< δίπλωμα
pléonasme < πλεόνασμα
politique < πολιτική
polygamie < πολυγαμία
presbytère < πρεσβύτερος
problème < πρόβλημα
prophète < προφήτης
éléphant < ελέφαντας
éphémère < εφήμερο
épitaphe < επιτάφιο
épithète < επίθετο
épopée < έπος
étymologie < ετυμολογία
rhétorique < ρητορική
rhinite < ρινίτιδα
rhinocéros < ρινόκερος
rhododendron < ροδόδεντρο
rhumatisme < ρευματισμός
rythme < ρυθμός
généalogie < γενεαλογία
genèse < γέννηση
géographie < γεωγραφία
géologie < γεωλογία
glotte < γλωττίδα
grammaire < γραμματική
sarcophage < σαρκοφάγος
schématique < σχηματικός
schisme < σχίσμα
sirène < σειρήνα
syllabe < συλλαβή
symptôme < σύμπτωμα
harmonie < αρμονία
hécatombe < εκατόμβη
hellène < ελληνικός
héroïque < ηρωικός
héros < ήρωας
histoire < ιστορία
théâtre < θέατρο
théologie < θεολογία
thèse < θέση
thorax < θώρακας
tragédie < τραγωδία
tympan < τύμπανο
Le latin parlé a largement puisé dans la langue grecque, particulièrement à l'époque où le sud de la Gaule subissait la colonisation grecque (Ier siècle avant notre ère). Ces mots grecs ont été par la suite latinisés par le peuple. Par exemple, gond (lat. gomphus < gr. gomphos), ganse (gr. gampsos), dôme (gr. dôma), lampe (lat. lampada < gr. lampas), etc., sont des termes qui ont été transformés phonétiquement au cours de leur passage du grec au latin et du latin au français.

Ces mots d'origine grecque peuvent donc avoir subi les mêmes modifications phonétiques que les autres mots hérités du latin; certains d'entre eux sont maintenant relativement éloignés de leur provenance grecque, mais la plupart sont de simples adaptations francisées. 

aristocratie < αριστοκρατία (aristokratía)
arsenic < αρσενικός (arsenikós)
ascète < ασκητής (askitís)
asile < άσυλο (ásylo)
baptême < βάπτισμα (báptisma )
barbare < βάρβαρος (bárvaros)
pléonasme < πλεόνασμα (pleónasma)
politique < πολιτική (politikí)
polygamie < πολυγαμία (polygamía)
presbytère < πρεσβύτερος (presvýteros)
problème < πρόβλημα (próvlima)
prophète < προφήτης (profítis)

Les exemples présentés dans le tableau de gauche témoignent de la place du grec dans la langue française. Les emprunts au grec ancien et au grec médiéval sont, selon Le Robert, au nombre de 3776. La plupart de ces mots sont passés dans la langue courante.

En outre, un certain nombre de mots grecs ont été introduits dans le français par l'Église catholique au cours du Moyen Âge :

Grec ecclésiastique Grec ecclésiastique
amnésie < amnêsia
apôtre < apostolos
cataracte < kataraktês
Christ < khristos
cimetière < koimêtêrion
église < ekklesia
eucharistie < eukharistia
extase < extasis
holocauste < olokautos
judaïsme < ioudaismos
liturgique < leitourgikos
martyr < martur
orphelin < orfanos
paradis <
paradeisos
paroisse <
paroikia
patriarche <
patriarkhês
prophète <
prophêtês
psaume < psalmos
scandale <
skandalon
synagogue <
sunagogê

Ces emprunts au grec ont été latinisés (apostulus, cataracta, christus, synagoga, etc.) avant d'être francisés.

On parle de «grec ecclésiastique» parce que c'est cette variété de grec qui servait, surtout dans l'Empire romain d'Orient, à célébrer la messe et les offices divins; elle était aussi employée dans les traités théologiques ou philosophiques et d'autres ouvrages savants.

De façon générale, pour tout ce qui concerne ces emprunts au grec ancien, au grec médiéval ou au grec ecclésiastique, voire au grec byzantin, on emploie aussi le terme «gréco-latin», car la plupart de ces mots sont passés par le latin avant d'arriver dans les langues romanes.

gr. ορφανός > lat. orphanus > fr. orphelin; ital. orfano; port. órfão; esp. huérfano, cat. orfe.

Ce sont les évolutions phonétiques régionales qui ont fragmenté la langue romane en plusieurs autres idiomes (italien, français, espagnol, catalan, portugais, etc.).

3.5 L'apport du francique au français

Il est probable que près d'un millier de mots germaniques de la langue franque — la langue des Francs — se soient implantés dans la langue romane, mais seulement 368 (selon Le Robert) d'entre eux sont restés jusqu'à aujourd'hui. Contrairement aux mots provenant du latin vulgaire, les mots d'origine francique peuvent être considérés comme de véritables emprunts. Évidemment, les mots empruntés par le roman vulgaire au francique reflètent le type de rapports ayant existé entre les Gallo-Romains et les Francs: il s'agit de contacts reliés à la guerre, à l'agriculture, à l'organisation sociale, à la vie quotidienne, etc., bref, ils renvoient à des mots qui concernent peu la science. La liste qui suit présente quelques-uns des termes franciques passés au roman, puis au français.

 

Origine francique Origine francique Origine francique Origine francique
auberge
baron
bedeau
beignet
bière
bille
blanc
blé
bleu
blond
bois
brèche
broyer
canif
chambellan
chouette
crampe
crampon
crèche
crisser
dard
échanson
écharde
écharpe
échasse
échine
éperon
étalon
étau
fanon
fauteuil
flan
flanc
flèche
fourbir
frapper
gâcher
gagner
galoper
gifle
glisser
gravir
grippe
gris
gué
guérir
guerre
guêtre
guetter
guider
hache
haïr
hâler
heurter
honte
housse
hublot
laid
maganer
motte
moue
moufle
mousse
sénéchal
soigner
soin
soupe
tourbe
trépigner
trêve
tricoter
wallon
La conscience linguistique des Gallo-Romains se transforma également avec les conquêtes franques. Même s'ils s'étaient toujours identifiés comme des «Romains», les habitants du pays franc, ceux du Nord en particulier, se sont dès lors considérés comme des Francs. À partir du VIIIe siècle, le mot «Franc» ou plutôt Franci ne désignait plus les membres des communautés germanophones, mais bien les habitants de la «Gaule du Nord», par opposition aux habitants du Sud, les Romani. Le pays deviendra plus tard la «France» («le pays des Francs»), et sa langue nationale, le «françois» avant de devenir le français.

En ce sens, les Francs ont largement contribué à germaniser les langues romanes de la «Gaule du Nord» et de la Francie occidentale (le royaume de Charles le Chauve après 843). Plus que pour toute autre langue romane issue du latin, les parlers du Nord s'éloignèrent de leur latinité primitive. C'est ce qui explique aujourd'hui que le français soit la moins «latine» des langues romanes (espagnol, occitan, italien, portugais, catalan, etc.).

En examinant le tableau ci-dessous, nous pouvons constater que le français a toujours une forme bien plus différente des autres langues romanes; les différences seraient encore plus accentuées si l'on comparait les prononciations: 

Latin

Français

Catalan Occitan Italien Espagnol Portugais Roumain

cantare

chanter

cantar

cantar

cantare

cantar

cantar

cînta

capra

chèvre

cabra

cabra

capra

cabra

cabra

capra

lingua

langue

llengua

lenga

lingua

lengua

lingua

limbǎ

pons

pont

pont

pònt

ponte

puente

ponte

pod

lactem

lait

llet

lach

latte

leche

leite

lapte

bibere

boire = [bwar]

beure

beure

bere

beber

beber

băutură

Ces écarts sont dus au fait que le français a subi des influences germaniques provenant des Francs, ce que n'ont pas connu les autres langues romanes. Si l'Italie a été occupée par les Goths, la péninsule Ibérique l'a été par les Wisigoths, mais les langues germaniques de ces conquérants n'ont pas autant influencé l'italien ou l'espagnol.  

3.6 L'apport du normand

Aux IXe et Xe siècles, le royaume de France dut subir les incursions des Vikings qui finirent par s'installer dans la province de Normandie devenue un duché concédé en 911 par Charles III le Simple. Ces «hommes du Nord» (Northmans) venus de la Scandinavie, particulièrement de Norvège, du Danemark et de l'Écosse, devinrent sédentaires et fondèrent des familles avec les femmes du pays, des Normandes. Celles-ci parlaient ce qu'on appellera plus tard le normand, une langue romane qu'elles ont transmise naturellement à leurs enfants. On estime que la langue des Vikings, le vieux-norrois, encore vivante à Bayeux au milieu du Xe siècle, n'a pas survécu bien longtemps au-delà de ce siècle. Autrement dit, l'assimilation linguistique des vainqueurs vikings s'est faite rapidement.
 

accabler
agrès
brancard
brioche
caillou
carnage
crabe
crevette
échouer
équiper
falaise
flâner
flotte
galvauder
girouette
gourgane
harfang
hauban
havre
homard
houle
macreuse
pouliche
quille
raz
renflouer
requin
suroît
vague
varech
L'héritage linguistique de ces anciens Vikings se limite à moins de 80 mots (78, selon Le Robert), presque exclusivement des termes maritimes ou nautiques: agrès, crabe, cingler, duvet, flâner, harfang, hauban, homard, houle, hune, touer, turbot, vague, varech, etc. C’est très peu par rapport au latin, au grec, au francique et à l’arabe, qui ont enrichi le français de centaines ou de milliers de mots.

Lorsque le duc de Normandie, Guillaume II, conquit l'Angleterre et devint Guillaume Ier d'Angleterre en 1066, c'est à la fois le normand et le français que la cour importa dans le nouveau royaume, mais c'est le français qui s'implanta plus durablement en raison de son prestige.

4. L'apport des langues modernes

Les langues modernes sont celles qui, tout en étant plus anciennes que le français, sont encore parlées aujourd'hui; on parle aussi de «langues vivantes» par opposition aux «langues mortes» telles que le latin classique, le grec ancien, le gaulois et le vieux-francique. 
 

4.1 Les mots arabes


La langue arabe est apparue vers le IVe siècle de notre ère. Les populations arabes préislamiques, qui ont vécu dans la péninsule Arabique et dans les régions voisines, l'utilisaient sous sa forme orale. Jusqu'au VIIIe siècle de notre ère, l'arabe ne fut pas systématiquement rassemblé et enregistré sous forme écrite. Il fallut attendre l'arrivée du prophète Mahomet (571-632)pour normaliser la forme écrite de l'arabe dans le Coran. Comme de plus en plus de non-arabophones se convertissaient à l'islam, le Coran devint le lien le plus important entre les musulmans, Arabes comme non-Arabes.


Par la suite, tous les musulmans, indépendamment de leur origine ethnique, tinrent en plus haute estime la langue arabe et la considérèrent comme le véhicule d'un riche patrimoine culturel. C'est cette relation intime entre le Coran et l'arabe qui a donné à cette langue son statut particulier et qui a contribué à l'arabisation de nombreuses populations.
 

abricot
alambic
alcazar
alchimie
alcool
algèbre
algorithme
almanach
amalgame
ambre
amiral
argan
arsenal
artichaut
assassin
aubergine
azimut
azur
bedaine
bédouin
calibre
calife
caramel
chemise
chiffre
coton
couscous
douane
épinard
iman
jupe
magasin
matelas
nacre
nénuphar
orange
raquette
satin
savate
sinus (math.)
sirop
sofa
sucre
talc
talisman
tare
tarif
zéro

Au VIIIe siècle, la civilisation arabe était nettement en avance sur la civilisation occidentale, alors que l'arabe était déjà une langue savante codifiée. Les Arabes avaient traduit un grand nombre d'ouvrages grecs, chinois, etc., et avaient accès à la philosophie, aux sciences et aux techniques des Anciens. Les plus grands noms de la littérature, de la philosophie, de la science, etc., étaient arabes.

 

C'est dans ces circonstances que la plupart des mots arabes ont pénétré dans les langues romanes, surtout par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'italien, du sicilien, du provençal, du portugais et de l'espagnol. Les emprunts à la langue arabe sont au nombre de 419 (Le Robert 2010). Ils désignent des réalités de la science, de l'astronomie, des mathématiques, de la flore, des mœurs, etc.

 

Aux XXe et XXIe siècles sont venus s'ajouter une cinquantaine de termes arabo-musulmans: ayatollah, baroud, burkini, burqa, tchador (persan), charia, chiite, sunnite, djihad, djihadiste, salafiste, fatwa, hallal, intifada, méchoui, merguez, taboulé, etc.

4.2 Les mots italiens

Le XVIe siècle fut marqué par la prépondérance de l'Italie dans presque tous les domaines en raison de sa richesse économique, de son avance technologique et scientifique, de sa suprématie culturelle, etc. Au seuil du XVIe siècle, la France en était encore au XIVe. Les Italiens au contraire tenaient le haut du pavé dans tout le monde méditerranéen depuis deux ou trois siècles. Les succursales de leurs compagnies de commerce se propageaient de la mer du Nord à la mer Noire, de la péninsule Ibérique au Levant.

En même temps, l'Italie était devenue le théâtre des rivalités entre François Ier (1494 – 1547) et Charles Quint (1500-1558). De 1494 à 1559, ce furent les guerres d'Italie, puis les mariages diplomatiques dont le plus célèbre fut celui de Catherine de Médicis (1519-1589) et de Henri II (1519-1959). Or, Catherine de Médicis fut régente de France durant vingt ans (1560-1580); elle fit la promotion des arts italiens à la cour de France. Constituée d'environ 10 000 personnes, la cour de France se raffina en s'italianisant; dans les salons, les courtisans s'exprimaient autant en florentin (italien) qu'en «françois», car des centaines d'entre eux étaient d'origine italienne et avaient adopté les usages italiens, que ce soit dans la mode, les arts, la musique, l'alimentation, etc.

alarme
appartement
arabesque
arsenal
bagatelle
balcon
baldaquin
ballet
ballon
balustre
banderole
banque
banqueroute
banquet
barrette
basson
bémol
berlingot
bombe
brigade
brigand
brocoli
buffle
burlesque
buste
cabriole
caleçon
calibre
camisole
canon
caporal
carafon
caresser
carrosse
carton
cartouche
casemate
cavalcade
cavale
cavalier
citadelle
citrouille
colonel
concert
corridor
cortège
costume
coupole
désastre
embusquer
escadron
escalade
escorte
escrime
esplanade
estafette
estamper
estrade
estropier
fantassin
figurine
fleuret
florin
fortin
fresque
fugue
galerie
gamelle
gondole
gouache
grotte
guirlande
incognito
infanterie
intermède
lagune
lavande
lustre
mandoline
mascarade
mascarade
masque
médaille
miniature
mosaïque
mousquet
ombrelle
opéra
panache
parapet
parasol
partisan
perle
perruque
piano
piastre
piédestal
pilastre
piston
plage
plastron
police
polichinelle
poltron
pommade
porcelaine
riz
rotonde
saccager
sentinelle
sérénade
socle
sorbet
store
tournesol
trafic
tribune
vermicelle
violon
L'influence culturelle de l'Italie se refléta nécessairement sur la langue française au moyen des emprunts. Des milliers de mots italiens pénétrèrent le français, notamment des termes relatifs à la guerre (canon, alarme, escalade, cartouche, etc.), à la finance (banqueroute, crédit, trafic, etc.), aux mœurs (courtisan, disgrâce, caresse, escapade, etc.), à la peinture (coloris, profil, miniature, etc.) et à l'architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.). En réalité, tous les domaines ont été touchés: l'architecture, la peinture, la musique, la danse, les armes, la marine, la vie de cour, les institutions administratives, le système pénitencier, l'industrie financière (banques), le commerce, l'artisanat (poterie, pierres précieuses), les vêtements et les objets de toilette, le divertissement, la chasse et la fauconnerie, les sports équestres, les sciences, etc.

Bref, une véritable invasion de quelque 8000 mots à l'époque, dont environ 10 % sont utilisés encore aujourd'hui. Cet apport considérable de termes lexicaux n'a pas duré très longtemps, seulement quelques décennies. La plupart de ces italianismes sont disparus avec le temps, comme c'est d'ailleurs le sort qui attend la plupart des mots empruntés à l'anglais par le français (ou par toute autre langue) de nos jours. Lorsque les modes changent ou que les réalités disparaissent, les mots disparaissent aussi.

4.3 Les mots espagnols et portugais

abricot
adjudant
alcôve
(arabe)
alezan
alguazil
(arabe)
ananas
anchois
aubergine
avocat
bandoulière
bizarre
boléro
cacahuète
cacao
camarade
canari
cannibale
canot
caracoler
caramel
casque
castagnette
cédille
chocolat
cigare
condor
cortes
créole
écoutille
eldorado
embarcadère
embarcation
embarcation
embargo
estampille
fanfaron
(arabe)
flottille
gaucho
gitane
goyave
hamac
hidalgo
indigo
jonquille
junte
lama
maïs
mandarine
marron
matamore
matamore
mayonnaise
mélasse
mirador
moresque
moustique
mulâtre
nègre
ouragan
pacotille
palabre
parade
parer
pastille
pépite
picador
pirogue
quadrille
romance
safran
satin
(arabe)
savane
sieste
tabac
tomate
toque
toréador
tornade
toucan
vanille

L'espagnol d'Espagne a donné 419 mots au français, alors que l'espagnol d'Amérique lui en a transmis 42, pour un total de 461 mots. La plupart de ces emprunts ont été effectués aux XVIe et XVIIe siècles, alors que l'Espagne formait un empire.

 

Ces emprunts décrivent des réalités espagnoles ou des découvertes liées au Nouveau Monde : arabe, arawak, aymara, caribe, chibchaw, maya, quechua, tupi-guarani, uto-aztèque, etc. Certains mots peuvent être passés par l'arabe avant d'arriver à l'espagnol (alcôve, alguazil, fanfaron, satin).

acajou (tupi-guarani)
albinos (esp.)
autodafé
balise (mozarabe)
bambou (malais)
banane (bantou)
bonze (japonais)
cachalot (esp.)
cachou (malais)
calambour (malais)
câlin (malais)
caste (hindi)
cobaye (tupi-guarani)
cobra
cornac
(hindi)
fétiche
jaguar
(tupi-guarani)
lascar (hindi)
macaque
mandarin (malais)
mangue (hindi)
marabout (arabe)
marmelade
mousson
(arabe)
palanquin (hindi)
paria (hindi)
pintade
tapioca (guarani)
vigie
zèbre
(inconnu)
Le français a emprunté 117 mots au portugais, dont 108 en provenance du Portugal et 9 du portugais d'Amérique. Ces acquisitions ont eu lieu au cours des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Le portugais a joué un rôle important comme relais dans la transmission des mots exotiques  («lointains»), car plusieurs de ces mots venaient en réalité de l'hindi, du malais, du tupi-guarani, du bantou, etc.

4.4 Les mots allemands et néerlandais

accordéon
allergie
arquebuse
aspirine
auroch
bivouac
blafard
blockhaus
bock
bourgmestre
brandebourg
brèche
brelan
bretelle
bride
burgrave
butin
calèche
choucroute
cible
cobalt
cran
cric
croissant
cromorne
édredon
fifre
foudre
haillon
halte
hamster
hanse
havresac
hère
huguenot
hussard
hutte
képi
kirsch
krach
landgrave
lansquenet
lied
margrave
menthol
nickel
nouille
obus
potasse
putsch
quartz
quenelle
renne
sabre
sarrau
trinquer
valse
vasistas
vermouth
zinc
Le français doit à l'allemand 546 mots qu'il a obtenus entre les XVIe et XIXe siècles. Ces mots servent à désigner des réalités germaniques relatives à la guerre (arquebuse, bivouac, blockhaus, butin, etc.), à la faune (auroch, hamster, renne, etc.), à la gastronomie (choucroute, croissant, kirsch, meringue, etc.), aux mines (cobalt, nickel, quartz, etc.) et à plusieurs autres domaines.
aiglefin
amarrer
bâbord
bâcler
beaupré
berne
bière
blocus
boulevard
bouquin
buse
caravelle
chaloupe
choquer
corvette
dalle
démarrer
digue
dock
drogue
échoppe
éperlan
flûte
frelater
fret
frise
godet
grabuge
gruger
haler
havre
hisser
houblon
houppe
hublot
kermesse
mannequin
matelot
paquet
plaquer
polder
pompe
quille
rame
tanguer
tribord
vacarme
vase
vilebrequin
vrac
Les mots néerlandais sont au nombre de 249 en français. L'apport le plus important a eu lieu entre les XIVe et XVIIIe siècles, alors que les Pays-Bas constituaient l'une des puissances maritimes dominantes et que la culture flamande était florissante. Ce sont des mots relatifs à l'industrie et au commerce, mais surtout aux techniques maritimes comme les types de bateaux, la construction navale, les cordages, la voilure, les manœuvres, l'armement, les digues, les poissons, etc.

4.5 Les autres langues d'Europe (moins l'anglais)

En Europe, d'autres langues ont contribué à enrichir la langue française, notamment les langues slaves et les langues scandinaves. Bien que les emprunts d'origine slave soient entrés généralement dans le vocabulaire français au cours des XIXe et XXe siècles à la suite de divers échanges entre la France et les pays slaves, certains termes sont apparus dès le XVIIe siècle. Le russe et le polonais sont les langues slaves les plus importantes, mais il existe aussi un petit nombre de mots empruntés au tchèque, au serbo-croate, au bulgare, au slovène, etc.
 

balalaïka
bélouga
bridge
cosaque
cosmos
datcha
glasnost
goulag
icône
isba
kolkhoze
mammouth
mazout
moujik
nomenklatura
oukase
perestroïka
pogrom
popov
rouble
samoyède
spoutnik
steppe
taïga
tatar
toundra
troïka
ukrainien
vodka
yourte
Les 97 mots russes concernent des réalités russes (balalaïka, cosaque, datcha, goulag, isba, etc.).

Quant aux 62 mots polonais (cravache, magnat, mazurka, métalangage, meringue, polonais, etc.), ils sont dus à quelque 400 000 ouvriers polonais qui sont venus en France pour y travailler dans le premier quart du XXe siècle. De nombreux termes demeurent peu connus en français (berce, polaque, rémiz, staroste, etc.) ou bien ils concernent souvent des noms propres.  

 

À partir du Moyen Âge et jusqu'à la fin du XVIIe siècle, une cinquantaine de mots des langues scandinaves firent leur entrée en français:

- norvégien: fart, fiord, krill, rorqual, ski, slalom, etc.
- suédois: drakkar, elfe, iceberg, lapon, ombudsman, rutabaga, troll, tungstène, etc.
- danois: édredon, gorfou, kayak, narval, etc.
- islandais: eider, geyser, roseau, saga.

Ces mots dits «scandinaves» sont peu nombreux et ont laissé peu de traces dans l'histoire du français. Quant au féroïen des îles Féroé, il n'a transmis aucun mot en français.

D'autres langues européennes ont laissé un petit nombre de mots en français, parfois un seul (p. exemple, l'estonien, le letton, le lituanien, l'ukrainien, etc.), mais le hongrois semble être la plus importante avec 15 entrées, dont dolman, goulache, hussard, magyar, paprika, sabre, tsigane.

4.6 Les langues dites «exotiques»

L'expression «langues exotiques» concerne les langues afro-asiatiques (arabe, hébreu, berbère, etc.), les langues d'Asie et d'Afrique, ainsi que les langues amérindiennes, bref les langues des pays considérés comme lointains par rapport aux Français de France.

Les mots arabes ont déjà fait l'objet d'une présentation dans la section 7.1. Nous avons que l'apport de l'arabe classique et de l'arabe maghrébin a été considérable avec un total de 453 mots. L'hébreu a enrichi la langue française de 62 mots (Le Robert 2010). Voici une courte liste de ces mots relativement courants:
 
abracadabrant
alléluia
amen
ange
araméen
brouhaha
casher
chérubin
éden
émissaire
géhenne
goujat
jubilé
juif
kibboutz
messie
sabbat
séraphin
testament
torah

Les mots berbères (amazigh, chaoui, sagaie, tamazight, zouave), ceux de l'ancien égyptien  (ébène, isis, oasis,  pharaon) et de l'amharique (négus) sont peu nombreux et désignent des réalités locales pour lesquelles le français ne disposait pas d'équivalents.  
 

Les nombreuses langues du continent asiatique ont donné au français environ 400 mots, mais les langues donneuses les plus importantes sont le persan (83 mots), le turc (75 mots), le malais (52 mots), l'hindi (46 mots), le chinois (41 mots) et le sanskrit (41 mots).
 

Chinois Sanskrit Hindi Malais Persan Turc
chop suey
ginseng
ketchup
kung-fu
pinyin
taoïsme
thé
wok
yin
yoyo
bouddha
brahmane
dravidien
gourou
karma
khmer
maharadja
sanskrit
sikh
tamoul
basmati
bengali
bungalow
coolie
hindi
ourdou
punch
radja
shampoing
tandouri
bambou
cacatoès
calambour
durian
gon
jonque
malais
orang-outang
pagaie
papou
afghan
aubergine
azur
carafe
divan
douane
farsi
jasmin
pilaf
safran
baklava (baklava)
café
(kahve)
caviar
(havyar)
divan
(divān)
gilet
(yelek)
janissaire
(yeni çeri)
kébab
(kebap)
moussaka
(musakka)
pacha
(paşa)
sultan
(
soltân)

 

D'autres langues ont aussi fourni des mots au français, mais en moins grande quantité: le japonais (futon, geisha, samouraï, soja), le tamoul (catamaran), le tibétain (dalaï-lama, yéti),  le vietnamien (tet), le tatar (horde), l'indonésien (émeu), etc.

 

La France a colonisé une grande partie de l'Afrique de l'Ouest, ce qu'on a alors appelé l'Afrique occidentale française (AOF) et l'Afrique équatoriale française (AEF), sans oublier Djibouti et Madagascar. C'est alors que quelques mots locaux se sont introduits dans la langue française: le malgache (malgache, tapia), le wolof (bougnoul, peul), les langues bantoues (bambou, gombo, lingala, macoute, zoulou) dont le swahili (bwana, safari), etc. 

Dans les faits, le français n'a emprunté qu'un petit nombre de mots aux langues africaines, soit à peine une cinquantaine pour l'ensemble des langues donneuses. Le nombre des langues en Afrique étant généralement estimé à environ 2000 pour un milliard d'habitants, le total des mots empruntés à ces langues (moins de 50) par le français est extrêmement réduit, pour ne pas dire insignifiant. À l'inverse cependant, un grand nombre de mots français ont été empruntés par les langues africaines.

 

En Amérique, les langues amérindiennes ont donné davantage de mots au français que les langues africaines, soit environ 140 termes.
 
Algonquin Tupi-guarani Quechua Caraïbe Inuktitut
achigan
babiche
manitou
mocassin
tomawak
ananas
cobaye
couguar
jaguar
tapioca
condor
gaucho
lama
pampa
puma
caïman
canot
goyave
papaye
pirogue
anorak
igloo
inuit
kayak
parka

Toutefois, ce n'est pas le français qui a emprunté directement la plupart de ces mots; ceux-ci sont passés par l'anglais (algonquin et inuktitut), le portugais ou l'espagnol (tupi-guarani, quechua et caraïbe) avant d'arriver au français. Pour les langues amérindiennes parlées en Amérique du Sud, il est normal que le français ait emprunté des mots amérindiens déjà utilisés par l'espagnol et le portugais, puisque la France a eu peu de contact avec les Amérindiens du Sud. C'est plus surprenant pour l'Amérique du Nord étant donné la colonisation de la Nouvelle-France. 

 

5. L'apport du français régional et des langues périphériques

 

Les langues parlées à l'intérieur du territoire français ont aussi contribué à enrichir le français, notamment les langues régionales issues du latin, le français parlé en Belgique, en Suisse et au Canada, ainsi que les langues périphériques ayant une autre origine.

 

5.1 Le français régional

 

Le français régional de France a aussi contribué à enrichir la langue française standard. En effet, beaucoup de termes régionaux en France, en Belgique, en Suisse ou au Canada (Québec) se sont introduits dans le français normal ou officiel. En France même, les termes provenant de l'occitan ou des langues d'oïl constituent un atout important pour l'enrichissement du français. L'expression «langue régionale» ne renvoie pas nécessairement à la même signification en France. Cette notion peut recouvrir des systèmes linguistiques très différents du français (basque, breton, flamand, alsacien, etc.), mais aussi les multiples variétés linguistiques issues du latin dont on trouve les termes dans les langues d’oïl (picard, normand, poitevin, etc.) et les langues d'oc (provençal, languedocien, gascon, etc.).Voir la carte des langues de France en cliquant ICI s.v.p.
 

Le dictionnaire Le Robert 2010 a recensé 163 termes originaires du «français d'oïl». La majorité de ces mots viennent du normand et du picard, et quelques-uns en faible quantité du poitevin, de l'angevin, du wallon, etc.
 
bidule
boulanger
bure
cabinet
caboche
cabotin
cafouiller
cauchemar
charpente
cingler
colimaçon
estaminet
frisquet
galvauder
gifle
grisou
guidoune
guignolée
maganer
marcassin
méli-mélo
minette
morpion
raboudiner
racaille
rapailler
reluquer
rémoulade
revirer
ringard
saligaud
taponner
tataouiner
taudis
vareuse
vaudeville

En consultant la carte des langues de France, il s'agit du provençal, du gascon, du languedocien, etc.
 

aigrette
ballon
bébelle
bidouiller
brimbelle
broquette
chiot
chouan
débaucher
délurer
empoter
enliser
escogriffe
flâner
grésiller
grouiller
jargonner
mégot
pichet
pleurnicher
pleuvasser
pleuvioter
potin
purin
rabibocher
saint-glin-glin
salope
tôle
tignasse
transvider
trouille
troufignon
truffe
virer
zigonner
zigouiller


Le franco-provençal a transmis 42 mots dont voici quelques-uns: avalanche, bastonner, braise, gabegie, gamin, gicler, guignol, luge, redoux, tacon, tartiflette, tonne, etc.

 

Quant aux français hors de France, ceux de la Belgique, de la Suisse et du Canada, ils n'ont transmis qu'un petit nombre de mots, dont 2 de la Belgique (porion et zwanze), 11 de la Suisse (caquelon, chalet, crétin, fondue, etc.) et 28 du Canada (autoneige, avionnerie, bleuetière, caribou, cinéparc, fardoches, magasiner, motoneige, poudreux, raquetteur, etc.).

 

5.2 Les langues périphériques
 

Les langues dites périphériques sont celles qui sont parlées dans des régions généralement situées loin des villes françaises situées au centre du pays. À l'exception du wallon et du corse, ce ne sont pas des langues romanes. L'alsacien et le flamand sont des langues germaniques; le breton, une langue celtique; le basque, un isolat linguistique, qui ne se rattache à aucune autre langue.

Ces langues périphériques sont le wallon (fransquillon, houille, morpion, spitant, saligaud, etc.), le flamand (kermesse, lambic, pleutre, poquer, etc.), l'alsacien (chnoque, choucroute, flammekueche, quetsche, etc.), le basque (bagarre, euskarien, orignal, etc.), le breton (balai, baragouin, biniou, boette, cohue, darne, dolmen, fringale, goéland, menhir, etc.) et le corse (maquis, vendetta, etc.), pour un total de 110 mots. Comme on peut le constater, ces emprunts concernent généralement des réalités locales pour lesquelles le français n'avaient pas d'équivalents.

 

6. Le cas particulier de l'anglais

Jusqu'au XXe siècle, les mots anglais empruntés par le français ne s'étaient jamais imposés par doses massives. La linguiste française Henriette Walter reconnaît que l'anglais demeure un «vieux compagnon de route». En effet, pendant neuf siècles, les rapports entre l'anglais et le français ont été «intimes», alors que les échanges entre les deux langues ont toujours été déséquilibrés, d'abord à l'avantage du français, puis aujourd'hui à celui de l'anglais. En effet, entre le XIe et le XVIIIe siècles, le français a transmis à l'anglais des milliers de mots au point où l'on peut affirmer qu'environ 60 % du vocabulaire anglais est d'origine française ou franco-latine. Toutefois, le processus s'est inversé dès le milieu du XVIIIe siècle, alors que bon nombre de mots anglais s'implantaient dans la langue française. Ensuite, depuis le milieu du XXe siècle, la tendance s'est considérablement accélérée à partir, cette fois-ci, des États-Unis d'Amérique.

Autrement dit, le véritable apport anglais est récent dans l'histoire du français. On peut même dire que, jusqu'au XVIIe siècle, l'influence anglaise a été insignifiante: 8 mots au XIIe siècle, 2 au XIIIe, 11 au XIVe, 6 au XVe, 14 au XVIe, puis 67 au XVIIe, 134 au XVIIIe, 377 au XIXe et... 2150 au XXe siècle.

XIIIe XIVe XVe XVIe XVIIe XVIIIe XIXe XXe
2 mots 11 mots 6 mots 14 mots 67 mots 134 mots 377 mots 2150 mots

Tous les emprunts antérieurs au xviiie siècle ont été intégrés au français: on ne les perçoit plus de nos jours comme des mots anglais: est (< east), nord (<north), ouest (<west), sud (<south), paletot (<paltok), rade (<rad), contredanse (<country-dance), pingouin (<pinguyn), paquebot (<packet-boat), comité (<committee), boulingrin (<bowling-green), interlope (< interloper), rosbif (<roast-beef), etc. 

On recense dans les dictionnaires français actuels plus de 2500 mots empruntés à l'anglais. Cette liste pourrait considérablement s'allonger dans le cas des lexiques spécialisés. Le développement de la technologie et la domination de l'anglo-américain dans les sciences et les techniques actuelles laissent présager une suprématie considérable de la langue anglaise à l'échelle planétaire. Celle-ci est devenue la langue véhiculaire du monde contemporain, c'est-à-dire la langue des communications internationales, tant sur le plan commercial que culturel, scientifique, technologique et diplomatique (politique). 

airbag
baby sitter
banana split
barbecue
bazooka
bermuda
best-seller
blazer
bluff
boom
booster
boss
bouledogue
boycott
break
breakfast
brunch
building
bulldozer
camping
charter
check-list
chewing gum
clown
coach
coming out
cool
cowboy
crash
dancing
deal
design
discount
dressing
drive-in
drugstore
email
exit
fair-play
fake
fashion
fast food
feeling
ferry
flirt
flyer
fun
gun
hamburger
hardware
hold up
jackpot
jean
kidnapping
laser
lifting
living room
marshmallow
master
microphone
miss
no man’s land
non-stop
open
outsider
pacemaker
parking
patchwork
peanuts
people
pickpocket
pickup
pipeline
pop
revolver
rush
sandwich
scoop
self service
sex shop
sexy
shopping
show
sketch
slow
smoking
snack
sniper
speech
sponsor
squatteur
stand by
steak
talkie-walkie
timing
toast
toaster
top
tuning
underground
vintage
week end
workshop

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette arrivée massive de termes anglais dans la langue française, car il s'agit plus que d'un engouement à l'exemple de ce que le français a vécu avec l'italien au xvie siècle. Il y a, bien sûr, la civilisation américaine qui exerce une attraction considérable sur les francophones et transporte avec elle les mots qui véhiculent cette même civilisation. Cependant, on ne peut ignorer certaines causes d'ordre linguistique.

6.1 Les anglicismes adoptés par les Français

Les mots empruntés à l'anglais, que ce soit en France, en Belgique ou en Suisse, sont aussi reliés à des termes à la mode (récente) ou à des domaines très en vogue et en grande partie véhiculés par les médias : baskets («chaussures de sport»), briefing («exposé verbal»), booker («personne qui fait des réservations»), camping car («véhicule récréatif»), charter («vol nolisé»), chewing-gum («gomme à mâcher»), ferry ou ferry boat («traversier»), e-mail («courriel»), kitchenette («cuisinette»), mountain bike («vélo de montagne»), parking («parc de stationnement»), pull («chandail»), pressing («nettoyeur»), sponsor («commanditaire» ou «mécène»), webmaster («webmestre»), etc. Voici quelques exemples d'anglicismes employés en France au cours des années 2010-2016:
 

- J'attends ton feed-back demain matin.

   [= retour, commentaire, rétroaction]

- On va se faire sponsoriser par cet industriel.

   [= parrainer]

- On se fait un petit brief demain matin ?

   [= aperçu, bref survol, résumé]

- Je vais te débriefer parce que tu n’as pas pu assister à la réunion.

   [= compte rendu oral]

- T'es sûr d'avoir assez challengé ton équipe ?

   [= lancer un défi, stimuler, talonner]

- On fait un conf-call avec les postes demain, première heure !

   [= conférence téléphonique]

- Tu penses pouvoir délivrer pour vendredi ?

   [= transmettre quelque chose]

- Quand tu auras tout vérifié, tu nous donneras ton GO.

   [= feu vert]

- Tu me draftes un petit truc pour la réunion de cet aprèm?

   [= faire un brouillon]

- Est-ce que ce wording ne risque pas d’être confusant

   [= formulation / = brouiller, troubler]

- J'attends de tous les collaborateurs qu'ils soient force de proposition.

   [= prendre des initiatives]
- Il faut un
brainstorming pour aboutir sur un branding efficace.

  [= remue-méninges = marquage]

- Tu penses bien à me mettre dans la boucle (<loop)?

  [= faire partie d’un projet]

- On a plein de projets dans le pipe. (prononcé [pajpe]

  [= dans les tuyaux]

- Ok, c'est quoi les next steps ?

  [= prochaines étapes]

- Un séminaire de team building va renforcer notre sentiment d'appartenance.

  [= consolidation d’équipe]

- Je vais prendre le lead sur ce projet si ça ne t'ennuie pas.   

  [= contact commercial]

- T’es pas quelqu’un qui est corporate dans l’entreprise.

  [= avoir l’esprit d’entreprise]

- Est-ce qu’on va drinker ce midi?

  [= aller prendre un verre avec des collègues]

- Qui n’a n'a jamais forwardé un mail à un collègue?

  [= transférer /= courriel]

- Tu n'as pas respecté le process, tu vas devoir recommencer!

  [= processus]

- On vous attend pour un after-work après le bureau.

  [= prendre un verre entre amis après le travail]

- Il est temps de checker des trucs.

  [vérifier, faire des vérifications]

- Israël est un pays où les starts-up et l’innovation sont florissantes.

- [société qui démarre]

Étant donné que les Français entrent généralement peu en contact avec des locuteurs de langue anglaise, on relève peu d’anglicismes dans le registre familier du français hexagonal et périphérique (Belgique et Suisse). Cependant, ceux-ci sont beaucoup plus présents dans le français professionnel (commerce, marketing, politique, musique) et ils sont considérés comme une ouverture sur le monde et comme un élément de la modernité. L'anglais fait «bon chic bon genre». Les Français semblent peu portés à la francisation des anglicismes, sans oublier que la plupart de ceux-ci sont prononcés «à la française», comme l'atteste le mot ferry boat en [fe-ri-bo-at] (en anglais: [fe-Ri-bôt]. Les Français se font imposer des mots anglais par des spécialistes du marketing à Paris, alors que les Québécois, comme nous le verrons, ont recours aux mots anglais parce qu’ils les entendent à longueur d'année dans leur vie quotidienne; ces mots finissent par s’introduire dans leur langue et à prendre une place quasi exclusive.

6.2 Les anglicismes employés par les Québécois

Au Québec, la situation des emprunts est différente. D'abord, l'influence de l'anglais est beaucoup plus ancienne, puisqu'elle a débuté après 1763. Ce sont des vocabulaires entiers qui sont entrés dans la langue des Canadiens dès cette époque. Les emprunts ont été apportés par l'industrialisation façonnée par les Britanniques, puis plus tard par les Américains. La plupart de ces emprunts sont donc liés à des réalités courantes, voire quotidiennes: bad luck («malchance»), bargain («bonne affaire»), blender («mélangeur»), bum («voyou»), chum («copain»), cute («joli»)), draft («courant d'air»), drill («perceuse»), gun («pistolet/révolver»), hose («tuyau d'arrosage»), joke («blague»), plaster («pansement adhésif»), plug («prise de courant»), sideline («second emploi»), strap («courroie»), slip («bordereau d'expédition»), track («voie ferrée»), wrench («clé anglaise»), etc.   

Paradoxalement, les anglicismes employés par les Français sont fortement critiqués par les Québécois qui condamnent des mots comme baskets, ferry boat, pressing, parking, week-end, pipeline (prononcé [pajplajn]), etc., parce que, eux, ils emploient espadrilles, traversier, nettoyeur, stationnement, fin de semaine, oléoduc, etc. C'est, croiraient certains, voir la paille dans l'œil de l'autre pendant qu'on ne voit pas la poutre dans son œil. Alors que les Français, les Belges et les Suisses prononcent les mots anglais «à la française», les Québécois les prononcent «à l'américaine». 

Il faut préciser que, parallèlement, les organismes officiels, par exemple l'Office québécois de la langue française (OQLF), sont très réticents à accepter des mots d'origine anglaise; ils en font systématiquement la chasse avec le résultat que les Québécois semblent traduire beaucoup plus les mots anglais que les Français. Toutefois, en situation familière, la plupart des Québécois les utilisent massivement et ignorent le plus souvent les recommandations de l'OQLF. D'ailleurs, une autre différence entre les anglicismes européens et les anglicismes québécois ou acadiens réside dans la fréquence de ces anglicismes. On estime que les anglicismes fréquemment utilisés par les francophones d'Europe comptent pour à peine plus de 300 mots, notamment dans les domaines des médias et du spectacle, des sports et des loisirs, du commerce et du travail, de l'Internet et de l'informatique.

Au Québec, ce sont plus de 6000 mots dans tous les domaines et ces mots sont connus de presque tous les Québécois. Ainsi, le Le Colpron, dictionnaire des anglicismes, dans la 4e édiction de 1998, en dénombrait 5000. De nombreux francophones québécois s'expriment avec une facilité déconcertante au moyen de mots anglais qui émaillent leur discours, alors qu'ils peinent à trouver les termes français équivalents, quand ils ne les ignorent pas totalement. C'est généralement la solution du mimétisme inguistique qui est adoptée : on le sait, il est plus facile et plus commode de recourir aux mots qu'on entend autour de soi que de chercher les équivalents proposés par l'OQLF ou de recourir à la Banque de dépannage linguistique qui propose plus de 300 articles faciles à consulter en ligne et tout à fait gratuitement. Mais, en même temps, comment exiger une autre attitude quand les mots arrivent d'abord en anglais et qu'ils sont presque aussitôt employés, alors que le travail des terminologues peut être connu beaucoup plus tard, des semaines ou des mois après l'apparition du mot anglais.

Signalons toutefois que la quasi-totalité des anglicismes employés par les Québécois ne servent aucunement à combler des lacunes du français. Rappelons que ce sont généralement des doublets dont la contrepartie française est souvent connue, comprise, mais pas du tout employée. Les locuteurs continuent de préférer aux propositions officielles des mots anglais qui, par la fréquence de leur emploi, vont probablement être intégrés dans la norme locale. Pour la plupart des locuteurs québécois, un anglicisme, même s'il fait double emploi avec un équivalent français, est perçu ordinairement comme «normal»; il est alors lié à un réflexe qui est moins de nature linguistique que social, c'est-à-dire qu'il correspond à un souci de ne pas se démarquer des autres ou de ne pas passer pour un «policier de la langue». La maxime suivante semble, dans ce cas, s'appliquer inexorablement : «L’usage a toujours raison, même quand il a tort.»

Ainsi, d'un côté, le recours massif aux anglicismes est associé par une certaine élite québécoise à une éducation inférieure et à un appauvrissement de la langue française. D'un autre côté, toute personne, en dehors du milieu scolaire, qui ferait mine de corriger ses interlocuteurs en proposant la contrepartie française risquerait de les irriter très vivement au lieu de leur porter à changer leur façon de parler.
 

Au Québec, le français peut encore constituer un projet de société, mais seulement lorsqu'il s'agit de son emploi dans la sphère publique, car la qualité de la langue dans l'usage quotidien ne semble pas être une préoccupation majeure de la plupart des Québécois.

En Amérique du Nord, tout individu peut librement choisir sa façon de s'exprimer, sans contrainte extérieure. Quand les instances compétentes, telles que l'Académie française en France ou l'Office québécois de la langue française au Québec, proposent des termes de remplacement aux anglicismes, il est fort à parier qu'en fin de compte c'est plutôt l’usage et non la norme officielle qui l'emportera. Autrement dit, la légitimation sociale, celle concernant l’implantation de l’emprunt dans l'usage risque de prévaloir sur la légitimation linguistique qui repose sur l’adaptation et la conformité au système de la langue. Dans beaucoup de pays et de collectivités locales, les linguistes ont pu noté que les locuteurs qui empruntent massivement sont généralement ceux qui attribuent à la «langue prêteuse» une plus grande valeur qu'à leur propre langue. Sous cet angle, l'emprunt à l'anglais demeurera toujours un facteur important à considérer dans l'analyse de la situation sociolinguistique du Québec.


7. Les noms géographiques et les patronymes


La langue française s'est aussi enrichie de nombreux noms propres provenant de divers pays. Par exemple, le terme angora vient du mot «Ankara» (Turquie), baïonnette de «Bayonne», beline de «Berlin», etc. On en a fait des noms communs pour désigner différentes réalités.

 

angora < 1792, Ankara (Turquie)
baïonnette < 1575, Bayonne, ville basque du sud de la France
berline < 1718, ville de Berlin
bistouri < 1564, ville de Pistoia (Italie du Nord)
bougie < 1300, ville de Bejaia qui fournissait de la cire > Bougie (Algérie)
cachemire < 1803, Kashmîr, région du nord de l'Inde
canari < 1583, îles Canaries (Espagne) < lat. canis: «chien»
capharnaüm < XVII, Capharnaüm (Galilée)
catalogne < 1625, Catalogne
cordonnier < XIII, Cordoue, ville d'Espagne
cravate < 1651, Croatie (Yougoslavie)
crémone < 1724, Cremone (Italie)
denim < 1973, toile de Nîmes (ville de France)
dinde < 1600, poule d'Inde
échalote < 1500, Ascalon, port de la Palestine
épagneul < XV, Espagne > espagnol
faïence < 1642, Faenza, ville d'Italie où on fabriquait de la poterie émaillée
galerie < 1316, Galilée > galeria désignant un porche d'église
hermine < 1140, rat d’Arménie
javel < 1830, Javel, village de France et quartier de Paris
jean < 1948, Gênes (Italie), vêtement
landau < 1791, Landau, ville d'Allemagne
lesbienne < 1844, Lesbos, île grecque
limousine < 1836, Limousin, région de France
macédoine < 1740, Macédoine (ancienne région de la Grèce)
magnésie < 1762, Magnésie (ville d'Asie mineure)
mayonnaise < 1806, Port-Mahon, archipel espagnol des Baléares
méandre <1552, Méandre, fleuve sinueux de la Phrygie (Turquie)
moka < 1767, Moka, port du Yémen du Nord
mousseline < 1656, Mossoul, ville d'Irak
rugby < 1888, Rugby, école de Grande-Bretagne
sardine <1380, Sardaigne, île italienne au sud de la Corse
truie < XII, allusion au cheval de Troie = femelle farcie de petits cochons
turquoise < XIII, Turquie > turquois
xérès < XVIII, Jeres, ville d‘Andalousie
zouave < 1830, Zwâwa, nom d'une tribu kabyle < Zwana, ville d'Algérie

Une autre source d'enrichissement lexical réside dans le recours à des patronymes, c'est-à-dire un nom de famille d'un personnage plus ou moins célèbre, un inventeur, un savant, un chef d'État, mais rarement un nom de femme (sauf lavallière).
 

ampère < André-Marie Ampère, physicien français (1775-1836).
barème < François Barrème, mathématicien français (1638-1703).
béchamel < Louis de Béchamel, courtisan de Louis XIV, amateur d'art et fin gourmet.
bégonia < Michel Bégon, intendant à Saint-Domingue (XVIIe siècle).
binette < Binet, coiffeur de Louis XIV.
bourse < Van der Burse, banquier flamand du Moyen Age.
bottin < Sébastien Bottin, statisticien du XIXe siècle.
braille < Louis Braille (1809-1852), inventeur de l'écriture pour aveugles.
calepin < Ambrogio Calepino (1435-1511), lexicographe italien auteur d'un volumineux dictionnaire de la langue latine.
chauvin < Nicolas Chauvin, soldat imaginaire admirateur de Napoléon.
guillemet < Guillemet, imprimeur du XVIIe siècle qui introduisit le signe des guillemets et son usage en typographie.
guillotine < Joseph-Ignace Guillotin (1738-1814), médecin et politicien français; «machine à supplice» qui abrégerait les souffrances des condamnés.
kalachnikov < 1947, Mikhaïl Kalachnikov, soviétique qui inventa ce fusil d'assaut.
lavallière < Louise Françoise de Lavallière (1644-1710), maîtresse de Louis XIV; mode des cravates à grand noeud.
macadam < John Loudon McAdam (1756-1836), ingénieur écossais qui inventa un système de revêtement pour les routes.
mansarde < François Mansart (1598-1666), architecte français qui généralisa la construction des combles «à la Mansart».
masochisme < Léopold von Sacher-Masoch (1836-1895), romancier autrichien, qui a dépeint l'érotisme de la volupté par la souffrance.
mécène < Caius Cilnius Maecenas (né en 69 av. J.-C.), chevalier romain de grande naissance et hautement cultivé, qui consacra sa vie et sa fortune à des poètes et à des philosophes.
nicotine < Jean Nicot (1530-1600), ambassadeur français au Portugal, qui introduisit en France «l'herbe à Nicot», c'est-à-dire le tabac, dont on extrait la nicotine.
pantalon < Pantaleone, personnage de la comédie italienne.
paparazzi < 1960, Paparazzo, journaliste insatiable de La Dolce Vita de Federico Fellini.
poubelle < Eugène-René Poubelle (1831-1907), préfet de Paris, qui instaura un règlement obligeant les Parisiens à utiliser des boîtes à ordures (ou «boîtes à Poubelle») pour disposer des détritus ménagers.
praline < Plessis-Praslin, duc de Choiseul et maréchal de France (1598-1675), qui inventa la célèbre friandise.
sadisme < Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814), marquis qui passa 27 ans de sa vie en prison en se consacrant à la littérature comme moyen de défense et d'illustration de l'érotisme axé sur la souffrance.
sandwich < John Montagu, comte de Sandwich (1718-1792), amiral anglais; passionné et absorbé par le jeu, qui refusait de quitter sa table pour le temps du repas; son cuisinier eut l'idée de lui servir du jambon entre deux tranches de pain.
silhouette < Etienne de Silhouette (1709-1767), contrôleur des Finances tellement impopulaire que son nom devint une injure: il n'occupa le poste que quatre mois; retiré dans son château, il dessinait des profils de visage sur les murs (sortes de «silhouettes»).
vespasienne < 1834, Flavius Vespasianus, empereur romain qui fit construire des édicules (pissotières) élevés sur la voie publique afin que les messieurs puissent se soulager.
volt < Allessandro Volta (1745-1827), physicien italien.
watt < James Watt (1736-1819), ingénieur écossais.

Ce genre d'emprunts existe dans la plupart des langues et, en français régional (Belgique, Canada, etc.), il est possible d'en trouver d'autres exemples locaux. C'est ainsi qu'au Québec, on relève, entre autres, les cas suivants:
 

canadair (masc.) < Canada : avion qui largue de l'eau sur les incendies de forêt.
canadienne (fém.) < Canada : manteau d’hiver épais.
castonguette (fém.) < Claude Castonguay, ministre qui a instauré la carte d’assurance-maladie québécoise.
micmac (masc.) < Micmacs ou Mi’kmaqs: désordre, fouilli.
quétaine (adj.) < Keeting, Keaton ou McKeaton (St-Hyacinthe): famille d'origine irlandaise, qui gardait des porcelets dans sa cuisine et qui aurait eu des goûts vestimentaires et une tenue publique discutables.
séraphin (masc.) < Séraphin Poudrier : personnage avare dans le roman Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon.
taxe de bienvenue (fém.) < Jean Bienvenue : ministre dans le cabinet de Robert Bourassa, qui parraina cette taxe en 1976, appelée officiellement «droits de mutation».

Le procédé, relativement courant dans d'autres langues, peut être illustré par les noms suivants: boycott (< capitaine irlandais Charles C. Boycott), calepino > calepin (< savant italien Ambrogio Calepino), colt (< Samuel Colt, inventeur américain du revolver), diesel (< ingénieur allemand Rudolf Diesel), jacuzzi (< immigrant italien Roy Jacuzzi, qui inventa aux États-Unis un type de baignoire à remous), kalachnikov (< inventeur soviétique du fusil d'assaut, Mikhaïl Kalachnikov), lynchage (< Charles Lynch, juge américain célèbre pour ses manières expéditives), macadam (< ingénieur britannique John Loudon McAdam), saxophone (< Adolphe Sax), etc.

8. Les emprunts français dans les autres langues

Le français n'a donc pas seulement emprunté aux autres langues, car il leur a aussi transmis de nombreux mots, parfois quelques centaines de mots pour certaines langues (allemand, néerlandais, espagnol, catalan, etc.). Le cas le plus frappant se rapporte à l'anglais qui compte environ 25 000 mots issus du français.


8.1 L'influence du français sur l'anglais 
 

L'élément déclencheur de l'influence du français sur l'anglais fut l’arrivée de Guillaume Le Conquérant, qui devint roi d’Angleterre en 1066. En tant que duc de Normandie, il parlait naturellement le français et le normand. Devenu roi d'Angleterre, il accorda de nombreuses terres à ses barons normands et des privilèges à ses hommes d'église. Dès lors, le français s'imposa parmi les élites, et le vieil anglais, parlé depuis 500 ans, resta la langue du peuple. À partir de 1100, on trouve des documents écrits de la présence du français grâce aux dictionnaires étymologiques qui datent précisément l'arrivée de nouveaux mots. Ainsi, des mots comme cardinal, prison, justice, couronne (devenu crown), et tout le vocabulaire aristocratique, militaire, juridique, religieux, etc., remontent à cette époque et témoignent de l'influence du français.

Au XIe siècle, l'anglais n'avait pas encore d'écriture et était surtout utilisée par les paysans. Lorsque les Normands ont envahi l'Angleterre, ils ont introduit de nouvelles réalités dans l'organisation du gouvernement, de la culture et des arts; de nouveaux mots français et/ou normands sont imposés naturellement, car ils comblaient une lacune.
 

Mots anglais d'aujourd'hui Mots franco-normands
1. accustom
2. afraid
3. atorney
4. auburn
5. broil
6. bullet
7. butler
8. candle
1. acostumer (> accoutumer)
2. afrayé (> effrayé)
3. atorné (atourné: «nommé»)
4. auborne («blanchâtre»)
5. bruler
6. boulette
7. buteler (> bouteiller)
8. candeile (> chandelle)
9. crown
10. dispatcher
11. eagle
12. engineer
13. fair
14. flour
15. furnace
16. garden
9. corone (> couronne)
10. depescheur (de dépêcher: «expéditeur»)
11. egle (> aigle)
12. engigneor (> ingénieur)
13. feire/foire
14. flour (>fleur)
15. fornais (>fournaise)
16. gardin (> jardin)
17. gentleman
18. gin
19. jacket
20. jewel
21. labour
22. launch
23. laundry
24. mayor
25. money
17. gentilhomme
18. geneivre (> genièvre)
19. jacquet (> jaquette)
20. juel/joel (> joyau)
21. labour (de labourer)
22. launcher (> lancer)
23. lavandier (> lavandière)
24. maire
25. moneie (> monnaie)
26. mushroom
27. noise
28. nurse
29. oil
30. oyster
31. powder
32. quarter
33. random
26. mousseron (> champignon)
27. nose/noise (bruit associé à une querelle/dispute)
28. nourice
29. oile (huile)
30. oistre/uistre (huître)
31. poudre
32. quarte (quart)
33. random (hasard) < randir/randonner
34. rescue
35. rock
36. school
37. screen
38. slave
39. soldier
40. story
41. tailor
42. vanish
43. wafer
44. war
34. rescoure (> rescousse)
35. roque (> roc)
36. escole (> école)
37. escren/escran (> écran)
38. slave (> esclave)
39. soudier (> soldat)
40. estorie (> histoire)
41. taillour (tailleur)
42. esvanir (> évanouir; fig: «disparaître»)
43. wafre / waufre (> gaufre)
44. werre (> guerre)
L'influence du français sur le destin de la langue anglaise a été de fait considérable et l'a marquée de façon indélébile, notamment dans le vocabulaire. Voici quelques exemples de mots venus du franco-normand et passés ensuite à l'anglais (anglo-saxon).

Relevons par exemple to catch à côté de to chase, tous deux de même origine, mais le premier (to catch) venant du normand cachier («chasser»), le second (to chase), du français chasser ; au mot real du franco-normand s'ajoute royal, du français. Ainsi, viennent du franco-normand des mots comme catch («chasser»), wage («salaire»), warden («surveillant»), reward («récompense») et warrant («garantie»), alors que le français parisien a donné des mots comme chase («chasser»), guarantee («garantie»), regard («respect», «égard»), guardian («gardien») et gage («gage»).

La noblesse anglaise a emprunté des titres de fonction au français (prince, duke < duc, peer < pair, marquis, viscount < vicomte et baron), mais en a développé d'autres en moyen anglais: king («roi»), queen («reine»), lord, lady et earl («comte»). Dans le vocabulaire administratif d'origine française, citons county, city, village, justice, palace, mansion (< manoir), residence, government, parliament. Il existe aussi des mots dans le domaine de la religion (sermon, prayer, clergy, abbey, piety, etc.), du droit (justice, jury, verdict, prison, pardon, etc.), de la mode (fashion, collar, button, satin, ornament, etc.), de la cuisine (dinner, supper, sole, salmon, beef, veal, mutton, pork, sausage, pigeon, biscuit, orange, oil, vinegar, mustard, etc.) et de l'art (art, music, image, cathedral, column, etc.).

Du côté des mots anglo-saxons, certains ont été créés: town, home, house et hall. C'est ainsi que l'anglais a acquis de nombreux doublets dans le domaine lexical, l'un des deux éléments étant d'origine germanique, l'autre d'origine romane: house / home, bookstore / library, kitchen / cuisine, sheep / mutton, tream / river, coming / arrival, tank / reservoir, tongue / language, town / city, mansion / manor, etc. Ces mots n'ont pas tout à fait le même sens bien qu'ils désignent des réalités similaires. Par exemple, sheep (d'origine anglo-saxonne) désigne l'animal sur pattes, mais mutton (d'origine française) désigne la viande cuisinée. Bookstore (d'origine anglo-saxonne) est une librairie, mais library (d'origine française) est une bibliothèque.  

 

Mots empruntés Formes d'origine française Mots empruntés Formes d'origine française

slate
pastry
crust
custom
grief
to conceal
aunt
bargain
debt
money
curtain
pork
to toast
challenge
choice

esclat (ardoise)
paste (pâtisserie)
cruste (croûte)
custume (coutume)
grief (chagrin)
conceler (cacher)
ante (tante)
bargaignier (barguigner)
det (dette)
monnaie
cortine (rideau de lit)
porc
toster (rôtir)
chalenge (défi)
chois (choix)

pattern
cost 
bastard
foreign 
squire
rental
scorn
summon
merchant
chain
to dress
mutton
stew
chapel
mischief

patron (modèle)
coste (coût)
bastard (bâtard)
forain (étranger)
escuier (écuyer)
rental (loyer/redevance)
escorner (insulter)
semondre (convoquer)
marchant
chaine (chaîne)
dresser (mettre droit)
mouton
estuver (bain chaud)
chapelle
meschef (méchanceté)

Au cours du Moyen Âge, le vocabulaire anglais se transforma radicalement en raison de ses emprunts au franco-normand et surtout au français de Paris. La noblesse et le clergé anglais, qui connaissaient généralement le français et l'anglais, y introduisirent des mots français relatifs au gouvernement, à l'Église, à l'armée, à la vie à la cour ainsi qu'aux arts, à l'éducation et à la médecine. Un siècle après l'arrivée de Guillaume le Conquérant, plus de 1000 mots normands avaient été introduits en moyen anglais. Par la suite, ce furent des mots français, de l'ordre de plusieurs milliers (environ 10 000).

 

Gallicisme sen anglais Gallicismes en anglais Gallicismes en anglais
à contrecœur
à gogo
à la carte
à la française
à la mode
à la russe
à outrance
apéritif
au pair
bon appétit
bon ton
bric-à-brac
bureau
carte blanche
cause célèbre
chef d’œuvre
coup d’État
crème brûlée
entrecôte
entrepreneur
faux pas
force majeure
formidable
garçon
hors d’œuvre
joie de vivre
laissez-faire
nouveau riche
pièce de résistance
pied-à-terre
pis aller
potpourri
tour de force
Un gallicisme est techniquement un emprunt fait au français par une autre langue. L'anglais moderne emploie de nombreux gallicismes (notamment des expressions toutes faites), mais beaucoup d'autres langues ont aussi eu recours à ce procédé d'enrichissement.

Le tableau ci-contre présente quelques gallicismes utilisés en anglais contemporain: à la carte, à la française, bon appétit, chef d’œuvre, coup d’État, crème brûlée, entrecôte, joie de vivre, pièce de résistance, etc. Malgré l'anglomanie qui a gagné le monde francophone, l'anglais continue d'emprunter au français, mais de façon réduite.

Sur une période couvrant près de 900 ans, c'est-à-dire de 1066 jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, quelque 25 000 mots français ou franco-normands se sont donc intégrés dans la langue anglaise. C'est considérable au point que les deux tiers des mots anglais sont d'origine latine, française ou normande, ce qui rend l'anglais et le français assez proches au point de vue linguistique, du moins dans le lexique, parce que la grammaire est restée anglaise.

Signalons que certains faits d'ordre linguistique ont joué un rôle déterminant dans les relations entre le français et l'anglais. Nous savons que l'anglais est une langue germanique (comme l'allemand et le néerlandais), alors que le français est une langue romane (comme l'espagnol et l'italien). Sur cet aspect, on s'attendrait à ce que les deux langues soient distantes et hermétiques puisqu'elles n'ont pas la même origine. Pourtant, en raison de l'influence exercée par le français, l'anglais est devenu une langue fortement romanisée dans son vocabulaire. De son côté, le français avait été précédemment très germanisé par le francique au moment de la période romane, ce qui explique en partie beaucoup de ressemblances étonnantes au plan lexical entre les langues française et anglaise.

L'anglais, rappelons-le, a toujours abondamment puisé dans le latin et le grec pour acquérir les mots dont il avait besoin. On peut à ce sujet constater aujourd'hui qu'une très large part du vocabulaire scientifique et technique anglais est d'origine gréco-latine, ce qui facilite les acquisitions du français en raison, comme on le sait, d'affinités naturelles avec les fonds latin et grec.  Les échanges de mots entre l'anglais et le français reflètent la qualité des contacts qu'ont entretenus entre eux les peuples au cours de leur histoire. En ce qui a trait au français, les faits révèlent que ces contacts ont été nettement plus étroits avec l'anglais, l'italien, l'ancien germanique, l'arabe, l'allemand et l'espagnol. Or, tous les peuples qui parlaient ces langues ont été des voisins immédiats – souvent des ennemis – des Français. Ainsi, la proximité géographique et les conflits militaires ont-ils joué un rôle déterminant dans l'évolution des langues. La linguiste Henriette Walter a bien raison d'affirmer que l'anglais est un «vieux compagnon de route» depuis près de mille ans:
 

Depuis bientôt mille ans, la langue française a eu des contacts si fréquents, si intimes et parfois si passionnels avec la langue anglaise qu’on est tenté d’y voir comme une longue histoire romanesque où se mêlent attirance et interdits.

Il faut surtout retenir que les relations entre le français et l'anglais constituent un phénomène linguistique rare dans l'Histoire, car une langue vivante (l'anglais) imprégnée à ce point par une autre langue vivante (le français) n’est pas un phénomène courant.

8.2 Les mots français dans la langue allemande

Quelques centaines de mots français ont été adoptés par l'allemand. Si certains mots concernent la guerre et les mines, la plupart sont des «emprunts de luxe» résultant de mouvements migratoires de Français vers l'Allemagne. En effet, en 1685, la révocation de l'édit de Nantes sous le règne de Louis XIV entraîna un exode massif de huguenots. Les États allemands accueillirent 50 000 Français, dont 20 000 dans la région autour de Berlin (Brandebourg). Ces immigrants apportèrent avec eux leur langue française, dont certains mots se sont intégrés dans la langue allemande.

 

Mots allemands Mots d'origine française Signification
das Accessoire accessoire -
die Affäre affaire aventure sexuelle
die Allee allée avenue
der Amateur amateur -
der Aperitif apéritif -
die Aubergine aubergine -
das Baguette baguette -
das Baiser baiser meringue
die Barrikade barricade -
das Bataillon bataillon -
das Billett billet ticket
das Bistro bistro -
die Toilette toilettes -
die Bouillabaisse bouillabaisse -
die Boutique boutique magasin de monde
die Brioche brioche -
die Broschüre brochure -
das Café café bistro
der Camembert camembert -
der Coiffeur, die Coiffeuse coiffeur, coiffeuse coiffeur (niv. soutenu)
der Friseur ou Frisör friser (v.) coiffeur (niv. familier)
das Debüt début premier pas d'un artiste
die Gendarmerie gendarmerie police
L'allemand a emprunté beaucoup de mots au français, soit quelques centaines. On en trouve quelques exemples dans le tableau de gauche. Toutefois, on remarquera que si la plupart des termes empruntés ont le même sens qu'en français, d'autres, au contraire, ont acquis une signification différente. C'est le cas de Allee en allemand, qui désigne une avenue, de Baiser («meringue»), de Boutique («magasin de monde»), de Affaire («aventure sexuelle»), de Aubergine qui peut désigner une couleur en plus du légume.  

On pourrait ajouter d'autres exemples tels l'adjectif fidel qui, en allemand, signifie «joyeux» ou encore Komparse qui désigne «le figurant» et Kompagnon «l’associé». Le terme Coiffeur est de niveau soutenu, alors que Friseur est de niveau familier.

D’autres emprunts de l’allemand au français ont abouti à des restrictions de sens; l'allemand a deux mots pour désigner le champignon: soit Champignon, soit Pilz; Pilz est le terme général, tandis que Champignon renvoie au «champignon de Paris».

De plus, des mots français ont fini par être adaptés à l'allemand: le mot Chauffeur est devenu Schofför ; éclatant > eklatant ; escorte > das Eskorte; étiquette > Etikette; fabrique > die Fabrik; capitaine > Kapitän; rabais > Rabatt, etc.

D'autres mots, qui désignent des réalités allemandes, ont été adoptés paradoxalement en français: das Eau de Cologne. Ce parfum a été créé à Cologne (Köln) par un parfumeur italien du nom de Jean Marie Farina (Giovanni Maria Farina).

8.3 Les mots français en néerlandais

Les campagnes militaires de Louis XIV aux Pays-Bas ont contribué à répandre le vocabulaire français dans ce pays. Selon une étude (L'influence de la langue française en Hollande, Paris, 1913) du linguiste néerlandais Salverda de Grave (1863-1947), il y aurait eu quelque 12 000 emprunts français dans le néerlandais.
 

Mots néerlandais Origine française Mots néerlandais Origine française
 crème brulée crème brulée kostuum costume
haute couture haute couture  etui  étui
bureau bureau gourmet gourmet
chauffeur chauffeur charmant charmant
hors d'oeuvre hors d'œuvre interieur intérieur
conducteur conducteur dragon dragon
paraplu parapluie aubergine aubergine
guillotine guillotine à l'improviste à l'improviste
bagage bagage agent-provocateur agent provocateur
coulisse coulisse gendarmerie gendarmerie
Certes, beaucoup de ces mots ont disparu, mais la plus grande partie est encore présente dans le vocabulaire du néerlandais. Parmi les mots français passés en néerlandais, c'est-à-dire quelques centaines, plusieurs ont conservé le même sens qu’en français, comme crème brulée, bureau, chauffeur, paraplu, guillotine, kostuum, restaurant, etc.

Cependant, l’évolution particulière de la langue néerlandaise a abouti parfois à des résultats différents. Par exemple, le mot perron en néerlandais désigne le «quai d'une gare»; un bon en néerlandais est une «contravention» ou simplement un «reçu»; une lune est un «caprice»; un avis est un «journal». Une fois devenu un mot néerlandais, le mot français peut perdre son sens d'origine. 


8.4 Les mots français en italien


On ne peut passer sous silence le fait que l'italien, avec l'anglais, est la langue qui a donné le plus de nouveaux mots au français. Mais la question se pose aussi pour l'italien et les mots issus de la langue française. Est-ce que l'italien a aussi été influencé par le français ? Bien sûr, car plus de 500 mots italiens, encore utilisés aujourd'hui, sont issus du français. Dès le XIV
e siècle, des mots français sont entrés dans le vocabulaire italien, mais d'abord en petit nombre: voyage (> viaggio), manger (> mangiare), coussin (> cuscino), etc. Jusqu'au XVIIe siècle, les emprunts au français demeurèrent rares, car c'est le français qui empruntait à l'italien.

 
Si l'italien a effectivement donné des milliers de mots au français à l'époque de la Renaissance, la situation a été inversée à partir des XVII
e et XVIIIe siècles. Rappelons qu'au  XVIIe siècle, la France était devenue un pays incontournable en Europe. Henri IV (1553-1610), le cardinal de Richelieu (1585-1642) et le cardinal de Mazarin (1602-1661) avaient assuré la prépondérance française sur ce continent. Sous le Roi-Soleil, la France acquit de nouvelles provinces et, grâce au prestige de ses victoires et à l'influence qu'elle exerçait en Europe, elle devint la plus grande puissance de cette partie du monde, ce qui eut pour effet de susciter l'admiration effrénée ("sfrenata ammirazione", en italien) des Italiens pour la France.

La plus grande influence du français dans le domaine lexical eut lieu entre 1700 et 1800: l'italien lui aurait alors emprunté probablement près de 4000 mots, dont beaucoup sont encore en usage aujourd'hui. La France se distinguait dans tous les domaines: la littérature, la philosophie, les beaux-arts ("belle arti"), les vêtements et la mode (bretella/bretelle, cravatta/cravatte, parrucchiere/salon de coiffure, tuppè/perruque), la gastronomie (bignè/chou à la crème, liquore/liqueur, ragù/sauce), l'ameublement (ammobiliare/meubler, tappezzare/tapisser, toilette/toilettes, sofà/canapé), la vie mondaine (libertinaggio /libertinage, manierismo/maniérisme, scetticismo/scepticisme), etc.

Il ne faut pas croire que cet envahissement du français faisait l'affaire de tous les Italiens. Au début de 1800, des puristes italiens s'élevèrent contre les gallicismes ("gallicismi") et la francisation ("infranciosamento") de l'italien. Mais les Italiens continuèrent d'emprunter massivement au français, un phénomène qui ne devait s'arrêter qu'au XXe siècle avec un nouvel «envahisseur» : l'anglais.    

Pendant la période napoléonienne, la langue française acquit une importance encore plus considérable en Italie. Les administrateurs, les fonctionnaires et les membres de la famille de Napoléon favorisèrent par leur présence l'énorme vogue de la culture et de la langue françaises dans ce pays. En 1926, le grammairien Ferdinand Brunot écrivait dans son Histoire de la langue française au sujet de cette époque (1796-1814) :
 

Avec les armées, la production française, les idées françaises [...] passent les Alpes. Venise, Gênes, Milan en sont inondées. [...] Tout le monde peut et doit se franciser.

Le grammairien et philologue français donne de nombreux exemples de cet envahissement (en parlant d'«inondation») et il fait référence aux ouvrages didactiques pour l'apprentissage du français. En dix-huit ans de domination française en Italie, c'est-à-dire de 1796 à 1814, Ferdinand Brunot a recensé 117 manuels de français pour cette seule période.
 

Mots italiens (médiéval) Mots italiens (période napoléonienne)
=
"francesismi"
burro < beurre
cugino < coussin
giallo < jaune
giorno < jour
mangiare < manger
manicaretto < bon petit plat saggio < sage
cavaliere < chevalier
gioiello < bijou
gonfalone < gonfalon (oriflamme)
usbergo < haubert (cotte de maille)
sparviere < épervier
levriere < lévrier dama < dame
messere < messire (monseigneur)
scudiero < écuyer
lignaggio < lignée
liuto < luth
viola < viole
acrobazia < acrobatie
addizionale < additionnel
allocazione < allocation
ambulanza < ambulance
azzardo < hasard
barricata < barricade batteria < batterie
bretella < bretelle
clementina < clémentine
editare < éditer
emozionare < émotionner
giardiniere < jardinier maggioritario < majoritaire
mistificare < mystifier
natalità < natalité
purismo < purisme
portavoce < porte-voix
scolarizzare < scolariser

Dans le Piémont, les religieuses enseignèrent à leurs élèves des classes aisées le français plutôt que l'italien; les jeunes filles furent invitées à lire Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Mirabeau, Diderot et des philosophes «populaires» tels l'abbé Guillaume-Thomas Raynal, Claude-Adrien Helvétius et Julien Offray de La Mettrie, aujourd'hui tous d'illustres inconnus. Il ne faudrait pas croire que cette vogue de la langue française s'arrêtait au nord de la péninsule. À Naples surtout, elle connaissait un franc succès grâce, entre autres, aux traductions et aux adaptations de l'éditeur Luigi Carlo Federici. Des auteurs italiens écrivirent en français au point où il n'existe probablement pas d'États dont les nationaux aient davantage écrit en français que l'Italie, sans oublier que beaucoup de livres français furent imprimés dans ce pays.

Par voie de conséquence, la langue italienne fut inondée de mots français au cours de cette période et durant les décennies qui suivirent, doit voici quelques exemples dans la colonne de droite: acrobazia (< acrobatie), addizionale (< additionnel), allocazione (< allocation), ambulanza (< ambulance), azzardo (<hasard), etc.  

 

Évolutions divergentes des emprunts français en italien

Mots italiens Origine française Sens italien
l’autocarro < autocar camion
il budino < boudin flan
la camera < caméra chambre
la cantina < cantine cave
la casa < case maison
la firma < firme signature
il forestiere < forestier étranger (à la région)
molestarer < molester importuner
il morbido < morbide moelleux
la notizia < notice nouvelle
l’ombrello < ombrelle parapluie
il poltrone < poltron paresseux
il regalo < régal cadeau
il risposta < riposte réponse
travagliare < travailler tourmenter
la verdura < verdure légumes
la primavera < primevère printemps
La plupart des mots empruntés au français ont conservé à peu près le même sens en italien, avec quelques exceptions. Dans le tableau ci-contre, on trouve des mots italiens et français qui ont une même étymologie, mais dont les évolutions sémantiques ont été divergentes.

 - autocarro (autocar) > camion en italien
 - budino (boudin) > flan en italien
 - camera (caméra) > chambre en italien
 - casa (case) > maison en italien
 - firma (firme) > signature en italien
 - ombrello (ombrelle) > parapluie en italien
 - regalo (régal) > cadeau en italien
 - risposta (riposte) > réponse en italien
 - verdura (verdure) > légumes en italien
 - primavera (primevère) > printemps en italien

Ces exemples démontrent que l'italien a non seulement intégré phonétiquement les mots du français, mais aussi qu'il les a adaptés à ses propres besoins au point de vue sémantique et lexical.

 

8.5 Les mots français dans les langues ibériques

 

L'expression «langues ibériques» désigne les langues de la péninsule Ibérique, c'est-à-dire l'espagnol, le catalan et le portugais, bien qu'il existe d'autres langues dans cette péninsule (basque, aragonais, asturien, aranais, etc.). Le français a exercé une influence très importante sur le développement de l'espagnol. Au point de vue linguistique, les deux langues partagent un ancêtre commun, le latin populaire. De plus, la France et l'Espagne partagent une frontière géographique et une même lignée dynastique familiale le petit-fils de Louis XIV deviendra roi d'Espagne en 1700 sous le nom de Philippe V) ce qui a favorisé des échanges linguistiques entre le français et l'espagnol. Cependant, l'influence de la France sur l'Espagne n'était pas exclusivement basée sur le monde politique. Durant cette époque, le français était la langue la plus importante du monde occidental et tout ce qui était français était à la mode.

- La langue espagnole

Mots espagnols Origine française Mots espagnols  Origine française
la gofre gaufre el cabaré cabaret
el cruasán croissant la bisutería bijouterie
la baguette baguette la troupe troupe
la mousse mousse l’eau de toilette eau de toilette
el champán champagne el buró bureau
la chucrut choucroute los toilettes toilettes
el suflé soufflé el menú menu
el champiñón champignon el chófer chauffeur
la besamel béchamel la boutique boutique
el sumiller sommelier la limusina limousine
el bibeló bibelot el taxi taxi
Les mots français passés en espagnol sont au nombre d'environ 300, ce qui semble, il est vrai, peu par comparaison à l'italien, à l'allemand, au néerlandais et, bien sûr, à l'anglais.

Les mots français passés à l'espagnol désignent des réalités françaises adoptées par les Espagnols qui les ont adaptées phonétiquement et grammaticalement à leur langue. Généralement, le genre féminin ou masculin en français a été conservé dans la langue d'arrivée. Par exemple, gofre, baguette, mousse, chucrut, besamel, etc., sont restés au féminin comme en français. Il en est ainsi pour les mots masculins.

Il peut arriver, comme dans d'autres langues, qu'un mot français adopté en espagnol change de signification. Ainsi, le mot chalet (du français chalet) désigne une maison de villégiature, que ce soit à la plage, à la montagne ou à la campagne, alors que le français standard privilégie une maison de bois en montagne.

 

- La langue catalane

 

En raison de son aire linguistique délimitée entre les langues d'oïl (nord de la France) et l'Espagne, le vocabulaire catalan est constitué de termes généralement plus proches du français et de l'occitan (soit le gallo-roman) que de l'espagnol et du portugais (soit l'ibéro-roman), et ce, qu'il s'agisse de noms ou d'adjectifs.
 

Mots catalan Origine française Mots catalans  Origine française
acròbata acrobate gendarme gendarme
ambulància ambulance hotel hôtel
assemblea assemblée informàtica informatique
camuflatge camouflage moda mode
canapè canapé motivació motivation
capitonar capitonner restaurant restaurant
carrabina carabine retard retard
comitè comité taxi taxi
crema crème toaleta toilette
crom chrome xampinyó champignon
Les mots catalans issus du français sont moins nombreux que ceux venant de l'espagnol, bien que l'histoire des Catalans montre que la langue catalane a subi une énorme influence du français; le catalan a également subi la domination du castillan (espagnol d'Espagne), ce qui a contribué à affaiblir l'influence française. L'aire catalane se trouvant à proximité de la frontière française, il est normal que le catalan ait subi l'influence du français, surtout parce qu'une partie du sud de la France a appartenu longtemps aux comtes catalans.

On peut constater la proximité linguistique entre le catalan et le français par les exemples suivants : acròbata (acrobate), ambulància (ambulance), assemblea (assemblée), camuflatge (camouflage), canapè (canapé), capitonar (capitonner), carrabina (carabine), comitè (comité), crema (crème), etc.

 

- La langue portugaise

 

Mots portugais Origine française Sens portugais
abajur abat-jour lampe de bureau
ateliê atelier atelier (artisans)
batom bâton bâton de rouge à lèvres
bege beige jaunâtre
baguete baquette pain français
bijuteria bijouterie breloque
bufê buffet table pour friandises
buquê bouquet -
menu menu -
moda [modë] mode -
greve grève réclamation
condutor conducteur chauffeur
bulevar boulevard -
avenida avenue -
limunsine limousine -
a la carte à la carte au choix
maçom maçon -
mantô manteau châle
omeleta omelette -
ragu ragoût -
La langue française a légué au portugais pas moins de 5000 mots sur les 9500 mots d'origine étrangère, d'après la linguiste Henriette Walter, ce qui excède de loin les mots français passés à l'espagnol et au catalan.  La majorité des emprunts au français se situent au XIXe et au XXe siècles, soit environ 3500 au XIXe siècle, et environ 850 au XXe siècle.

Certains emprunts sont demeurés tels quels en portugais, à l'exception des accents (aigus, graves, circonflexes): banal, champagne, hotel, menu, greve, a la carte, flan, gendarme, etc. La plupart ont toutefois été adaptés à la phonétique et à la morphologie portugaises: abajur, ateliê, avenida, baguete, bijuteria, bufê, buquê, bulevar, cofre, facultativo, fanfara, jornal, maçom, margarina, omeleta, palotó, ragu, etc.

La langue portugaise a employé davantage que l'espagnol les changements de sens. Par exemple, le batom (bâton) est un cas de restriction de sens, car il désigne spécifiquement le rouge à lèvres. Le mot bege (beige) change de couleur en portugais, il sert à désigner le jaunâtre. Le bufé (buffet) est une table pour les friandises. La bijureria (bijouterie) est une breloque. La greve (grève) est une réclamation. Le mantô est un châle. Le sutiã (soutien) désigne le soutien-gorge.

Les mots français empruntés par le portugais sont des «gallicismes», alors que les mots français  issus du portugais sont des «lusitanismes». Les Brésiliens désignent les gallicismes par le terme estrangeirismos («étrangérismes).

Le domaine lexical qui doit le plus à la langue française est sans doute celui des sciences, qu'il s'agisse de la physique, de la chimie, de la médecine, des sciences humaines, mais il y a aussi celui de la mode et de la gastronomie.

8.6 Les mots français dans la langue russe

Mots russes Transcription latine Origine française
абажур
абиссальный
абонировать
абсанс
abazhur
abissal'nyy
abonirovat'
absans
abat-jour
abyssal
s'abonner
absence
вальс
велосипед
виньетка
волан
val's
velosiped
vin'yetka
volan
valse
vélo
vignette
volant
газ
гараж
гардероб
гид
грамм
gaz
garazh
garderob
gid
gramm
gaz
garage
garde-robe
guide
gramme
жаргон
багаж
багет
бал
банан
zhargon
bagazh
baget
bal
banan
jargon
bagage
baguette
balle
banane
кальсоны
камелия
капот
кафе
кило
комитет
коммунист
компот
kal'sony
kameliya
kapot
kafe
kilo
komitet
kommunist
kompot
caleçon
camélia
capot
café
kilo
comité
communiste
marmelade
коньяк
креветка
крем
макияж
массаж
меню
монгольфьер
kon'yak
krevetka
krem
makiyazh
massazh
menyu
mongol'f'yer
cognac
crevette
crème
maquillage
massage
menu
ballon
революционер
ресторан
роман
плато
платформа
пляж
портрет
поэт
престиж
пролетариат
revolyutsioner
restoran
roman
plato
platforma
plyazh
portret
poet
prestizh
proletariat
révolutionnaire
restaurant
roman
plateau
plate-forme
plage
portrait
poète
prestige
prolétariat
саксофон
секретариат
серенада
скандал
сосиска
лимузин
такси
тире
saksofon
sekretariat
serenada
skandal
sosiska
limuzin
taksi
tire
saxophone
secrétariat
sérénade
scandale
saucisse
limousine
taxi
tiret
фантом
фанфарон
фасад
финансы
фланёр
фондю
фосфат
fantom
fanfaron
fasad
finansy
flanor
fondyu
fosfat
fantôme
fanfaron
façade
finances
flâneur
fondue
phosphate
Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, la langue française, alors réputée pour son «universalité», a atteint les cours européennes, mais aussi la société russe qui s'est soumise à cette mode avec une docilité surprenante. Dans les grandes villes, mais aussi en région, les aristocrates ont adopté le français jusqu'à marginaliser parfois la langue russe. Les Russes acquirent rapidement en Europe la réputation de parler le français mieux que les autres nations, surtout à Saint-Pétersbourg.

Parallèlement, la Russie accueillit de nombreux créateurs français (peintres, architectes, artistes, etc.).  Les familles aisées avaient à cœur de faire venir des précepteurs français pour instruire leurs enfants. En outre, l'habitude s'instaura pour tout jeune homme bien né d'effectuer un grand voyage en Europe au cours duquel le séjour en France paraissait incontournable. Les relations entre les deux pays demeurèrent fortes, y compris dans les territoires francophones n'appartenant pas à la France, notamment le duché de Savoie et le comté de Nice.

Ainsi, la ville de Nice et la ville de Villefranche ont abrité, dès le milieu du XIXe siècle, alors que la région appartenait encore au duc de Savoie, une importante communauté russe. Le tsar Alexandre II a fait construire une église orthodoxe à Nice pour les quelques centaines de familles qui s’y étaient installées. Depuis cette époque, les voyageurs russes ont pris l’habitude de visiter assidument la Côte d'Azur; ils le font encore aujourd'hui.

Cet engouement pour le français de la part des Russes a eu des répercussions dans la langue russe et explique le fait que celle-ci a emprunté environ 400 mots au français.

Ce sont des mots relativement courants de la vie quotidienne, qui ont été implantés en russe à partir du XVIIIe siècle; ce mouvement s'est perpétué au XIXe et au XXe siècles (années soviétiques). La littérature russe regorge de termes français russifiés; parmi les auteurs français les plus lus par toutes les générations, on trouve Balzac, Zola, Dumas, Jules Verne, etc. Évidemment, les locuteurs du russe ont tôt fait d'adapter les termes français selon les règles de la langue russe.  

Le tableau ci-contre présente une courte liste de mots français adoptés en russe; la colonne de gauche est en cyrillique, la colonne du centre est une transcription en alphabet latin, tandis que la colonne de droite correspond aux mots français et à leur signification.

Comme on le constate, ce sont surtout des mots simples tels gaz, garage, guide, gramme, caleçon, camellia, capot, café, etc. Il y a aussi des mots composés: abat-jour, garde-robe, etc. On trouve également des expressions familières, comme secret de polichinelle (sekret polishinelya), à la mode (modnyy), etc.

Après 1991, à la dissolution de l'URSS, la nouvelle Russie a fini par s'ouvrir quelque peu au monde capitaliste et ses regards se sont tournés vers l'Amérique anglophone.

8.7 Le français dans la langue turque

Il peut paraître surprenant que le français, une langue romane, ait exercé une grande influence sur le turc qui appartient à la famille altaïque, comme l'ouzbek, l'azéri, le kazakh, ainsi que le mongol et le mandchou. De son côté, le français a emprunté très peu de mots au turc (75 mots). Il faut savoir que les Turcs (ou Ottomans), après s'être convertis à l'islam et être restés sous l'influence de la langue persane, ont subi ensuite l'influence de la langue et de la littérature françaises lorsqu'ils se sont rendus accessibles à la civilisation occidentale.

En fait, le premier enseignement en français avait commencé à Istanbul en 1669 sous l'Empire ottoman; il s'agissait de l'École de la langue pour garçons ("Dil oğlan okulu") construite et gérée par des prêtres capucins. Par la suite, de nombreuses écoles furent construites au cours de cette période, dans lesquelles l'instruction se faisait souvent en français. La diffusion du français devint plus importante sous le règne de Selim III (1789-1807) et de Mahmut II (1808-1839). À la fin du XVIIIe siècle, l'arrivée d'experts en armement eut pour conséquence l'adoption du français comme langue seconde obligatoire à l'École du génie militaire de Constantinople ainsi que, en 1854, au ministère des Affaires étrangères et à l'administration des Chemins de fer. Les intellectuels, le personnel du palais et le sultan visitaient les ambassades étrangères; ils s'exprimaient régulièrement en français. L'influence du français se fit sentir à peu près dans tous les domaines de la vie des Ottomans. En 1868, la fondation du lycée français de Galatasaray (Galatasaray Lisesi, en turc) à Istanbul marqua aussi une étape importante dans la formation des élites administratives ottomanes. Le français devint alors la langue véhiculaire de l'Empire ottoman qui était un assemblage de nations multilingues et multiethniques.

Mots turcs Origine française Mots turcs Origine française
akrobat
alarm
ambulans
amiral
arşiv
abajur
asansör
acrobate
alarme
ambulance
amiral
archive
abat-jour
ascenseur
margarin
mekanik
mersi
migren
motivasyon
ruj
televizyon
margarine
mécanique
merci
migraine
motivation
rouge à lèvres
télévision
bagaj
banal
bandaj
barikat
baron
bisküvi
büro
palto
bagage
banal
bandage
barricade
baron
biscuit
bureau
pardessus
oksijen
okul
omlet
organik
otobüs
otomobil
hidrolik
bisküvi
oxygène
école
omelette
organique
autobus
automobile
hydraulique
biscuit
kamuflaj
kamyon
kilo
klinik
koli
konferans
konser
krem
krom
camouflage
camion
kilo
clinique
colis
conférence
concert
crème
chrome
şans
şezlong
şık
sinema
şoför
taksi
telefon
türban
vazelin
chance
chaise longue
chic
cinéma
chauffeur
taxi
téléphone
turban
vaseline
Dans l'administration gouvernementale, la plupart des employés savaient le français, ce qui eut comme résultat l'introduction massive de mots français dans la langue turque. Dans les années 1839-1876, l’adoption des idées occidentales et l’emploi de nouveaux vocabulaires pour les exprimer accélérèrent l'influence du français sur le peuple. Au XIXe siècle, la langue turque s'imprégna de plusieurs centaines de mots français. En 1885, on recensait 165 mots français dans les dictionnaires turcs, mais en  1941 on en trouvait 2411 dans le Dictionnaire des mots étrangers (rédigé par Haydar Tuncer). Au total, le turc s'était enrichi de quelque 2500 mots au milieu du XXe siècle. On en compterait aujourd'hui plus de 5000.

Les innovations dans le monde de la technologie, de la médecine, des médicaments, des réalités modernes, etc., n'ont pas tardé à marquer la langue turque : grip (< grippe), romatizma (< romantisme), tablet (<tablette), gut (< goutte), enfeksiyon (< infection), preparasyon (< préparation), losyon (< lotion), jel (< gel), antibiyotik (< antibiotique), bakteri (< bactérie), egzema (< eczéma), drog (< drogue), otobüs (< autobus), kamyon (< camion), otomobil (< automobile), tren (< train), koaför (< coiffeur), şoför (< chauffeur), taxsi (< taxi), telefon (< téléphone), etc. Le turc a aussi emprunté au français certains suffixes.

Avec la révolution linguistique du francophile Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938), l'influence du français persista et continua à enrichir la langue turque. Même après l'introduction du nouvel alphabet turc en 1928 (abandon de l'alphabet arabo-persan en usage depuis mille ans), ainsi que la rénovation du lexique turc et de la littérature turque, l'influence du français demeura stable. Les kémalistes ont toujours été des francophiles. Mais après la Deuxième Guerre mondiale, l'anglais vint supplanter le français. Aujourd'hui, la première langue étrangère en Turquie est l'anglais.

8.8 Les mots français en persan

Comme toutes les langues vivantes, le persan a subi diverses influences et a effectué des échanges linguistiques avec d'autres langues. Signalons qu'il existe une controverse d'ordre terminologique au sujet du nom de la langue perse. Avant 1979 et la révolution islamique de l'ayatollah Khomeiny, les Iraniens parlaient le persan, mais l'arrivée au pouvoir du «Guide suprême» entraîna un changement de nom: le persan est devenu le farsi, en rappel du nom de la province du Fârs au centre du pays, et désigne en principe une variété locale du persan, dont le nom a été étendu depuis à l'ensemble de la langue en Iran. Cependant, si le persan est appelé farsi en Iran, il est appelé dari en Afghanistan et tadjik (ou tajiki) au Tadjikistan. C'est pourtant la même langue !

Persan Transcription latine Origine française
آباژور ābāzhur abat-jour
آکتور āktor acteur
آمبولانس āmboulāns ambulance
آمفی‌تئاتر āmfiteātr amphithéâtre
آسانسور āsānsor ascenseur
آسفالت āsfālt asphalte
اتوبوس otobus autobus
اتومبیل otomobil automobile
باگت bāget baguette
بانک bānk banque
بلوار bolvār boulevard
بولتن bultan bulletin
کافه kāfé café
کامیون kāmion camion
شامپانى shāmpāni champagne
شوفر shofer chauffeur
شیک shik chic
شکلات shokolāt chocolat
سینما sinemā cinéma
کمیته komité comité
کراوات kerāvāt cravate
کرم kerem crème
دسر deser dessert
دکتر doktor docteur
ادکلن odécolon eau de Cologne
گاراژ gārāzh garage
گارسون gārson garçon (de café)
گاز gāz gaz
ژاندارمرى zhāndārmeri gendarmerie
ماشین māshin (signifie «voiture») machine
مانتو mānto manteau
مرسی mersi merci
موتور motor moteur
املت omlet omelette
پارلمان pārlémān parlement
رادار rādār radar
روژ rozh rouge (à lèvres)
سوپ sup soupe
سوتین sutian soutien-gorge
تئاتر teātr théâtre
توالت tuālet toilette
اورژانس urzhāns urgence
ویترین vitrin vitrine
N'oublions pas que le persan s'écrit avec un alphabet différent du latin: c'est un système de signes proche de l'alphabet arabe appelé alphabet arabo-persan. La plupart des caractères sont identiques, mais les différences sont grandes du point de vue phonétique. 

Dans ces échanges entre les langues française et persane, à l'origine de relations politiques, sociales, économiques et culturelles, la traduction a tenu un rôle essentiel. Selon les recherches, c’est le français, parmi les langues européennes, qui a exercé l’influence la plus profonde sur la langue persane. Dès le début de l’établissement des relations entre l’Iran et la France, les Iraniens semblent avoir réservé un accueil favorable à la langue française. Soulignons que le transfert des mots entre la France et l'Iran remonte à des temps anciens. Étant donné que le persan et le français appartiennent à la même grande famille des langues indo-européennes, il est assez aisé de trouver des similitudes entre les deux langues, notamment dans la prononciation de certains mots.

Les traces d’une attraction entre la langue française et la langue persane remontent aux XVe siècle au temps de la dynastie des Safavides (ou Séfévides), qui régna sur l'Iran de 1501 à 1736. Beaucoup d'intellectuels iraniens firent alors leurs études supérieures dans des universités de pays européens francophones, essentiellement en France et en Belgique. En même temps, des orientalistes français se mirent à étudier le persan et à en traduire des textes juridiques. Puis de nombreuses lois et de documents administratifs furent directement extraits et traduits à partir de textes français.

Pendant longtemps, on enseigna la langue française à titre de langue véhiculaire dans les écoles et les collèges iraniens. La traduction des articles et des rubriques politiques de la presse étrangère participa à l’entrée d'un grand nombre de nouveaux mots et d'expressions dans le lexique persan sous diverses formes. Au XIXe siècle, les échanges culturels se développèrent de façon plus marquée. Cette fascination pour la langue et la culture françaises en Iran fut à l’origine de l’ouverture des premières écoles françaises par les lazaristes (frères ou prêtres de la Congrégation de la Mission fondée en 1625 par saint Vincent de Paul, 1581-1660) à Tabriz en 1839, où se trouvait une importante communauté chrétienne, ainsi qu'à Ispahan et à Téhéran, où le lycée St-Louis ouvrit ses portes aux fils de la diaspora iranienne en 1862. Le développement des sciences en Europe et en France eut des conséquences directes dans la langue persane qui intégra des centaines de mots français. Par la suite, les relations diplomatiques, culturelles et scientifiques entre l’Iran et la France, ainsi que les voyages des étudiants iraniens en France, ont joué un rôle actif dans l’influence qu'a subie le persan.

Parce que l'iranien s'écrit avec l'alphabet arabo-persan, il a semblé utile de recourir à une transcription latine dans les exemples ci-contre. La plupart des emprunts au français sont des termes techniques et scientifiques, mais il y a aussi des mots relatifs à la vie quotidienne. Beaucoup de mots français ont conservé le même sens en persan (ou en farsi), avec cependant des adaptations phonétiques ou une prononciation dite «iranisée». Ainsi, on a ābāzhur (abat-jour), āktor (acteur), āmboulāns (ambulance), āmfiteātr (amphithéâtre), āsānsor (ascenseur), āsfālt (asphalte), chocolāte (chocolat), ājāne (agent) cinamâ (cinéma), sup (soupe), sālāde (salade), séchouoir (séchoir), tuālet (toilette), vitrin (vitrine), etc. Ces mots sont aisément reconnaissables en français.

Évidemment, d'autres mots ont pu changer de signification. Ainsi, aujourd’hui le mot français, «corset» est prononcé corsett en farsi (persan d'Iran) et signifie «soutien-gorge». Le mānto (manteau) est l’uniforme des femmes en Iran; le mot «paquet» se prononce pākāt et désigne une «enveloppe». Une māshin est une «voiture», un mobl (meuble) est un «canapé» ou un «fauteuil», alors qu'un bilitte (billet) est un «ticket».

 

8.9 Les mots français en arabe
 

Nous savons qu'au Moyen Âge la langue arabe a transmis beaucoup de mots au français et que cette langue a encore enrichi le français au XIXe et au XXe siècle. Mais qu'en est-il du côté arabe? Est-ce que le français a transmis des mots à la langue arabe ? Il paraît inconcevable qu'il n'ait pas transmis des mots à ses anciennes colonies ou ses anciens protectorats de langue arabe: le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Mauritanie, le Tchad, Djibouti, la Syrie, etc. L'une des particularités de l'arabe est qu'il n'est pas uniforme et qu'il se présente sous différentes variétés dialectales. Comme chaque pays utilise son arabe propre, que ce soit l'arabe algérien, l'arabe égyptien, l'arabe irakien, l'arabe jordanien (levantin), l'arabe libanais (ou syro-libanais), l'arabe libyen, l'arabe marocain, l'arabe mauritanien, etc., l'apport des emprunts peut paraître relativement complexe. De plus, dans plusieurs pays arabes, comme l'Algérie et le Maroc, il peut exister des variétés dialectales différentes selon les régions.

 

Mots
en arabe
algérien
Origine française Mots
en arabe
algérien
Origine française
tobîs
tamobîl
bâtima
bišklêta
bîra, serfiza (esp.)
forchita
autobus
automobile
bâtiment
bicyclette
bière
fourchette
barazâr
busta
ristora
entrît
rweda (esp.)
boumba
par hasard
poste
restaurant
retraite
roue
bombe
kofitîr
fakans
kofitîr
kuzîna
dûš
likôl, skwêla (esp.)
chaussure
vacances
confiture
cuisine
douche
école
birwêta
sâlûn
tilifûn
telfizyûn
trên
trtwâr
brouette
salon
téléphone
télévision
train
trottoir
lastîk
farîna
firma
lagâr
jarda 
lajunîs
élastique
farine
ferme
gare
jardin
jeunesse
fakans
falîza
motûr
fista
filâj

yûgurt ou Danûn (Danone)
vacances
valise
vélomoteur
veste
village
yogourt

Il se trouve que le français a transmis beaucoup de mots à l'arabe, mais surtout à l'arabe dialectal. Étant donné que l'Algérie fut une importante colonie française durant cent trente-deux ans, on peut comprendre que l'arabe algérien a emprunté de nombreux mots du français. En voici quelques-uns présents dans le tableau de gauche. La plupart des mots ont été adaptés selon les règles de la phonétique arabe algérienne:

 

tobîs
tamobîl
bâtima
bišklêta
bîra, serfiza (esp.)
< autobus
< automobile
< bâtiment
< bicyclette
< bière
fakans
kofitîr
kuzîna
dûš
< vacances
< confiture
< cuisine
< douche

 

Certains emprunts ont abouti au changement de sens des mots français. Par exemple, le mot gazûz (< gaz) désigne un soda ou une boisson gazeuse; le mot motûr (< moteur) désigne le vélomoteur; le mot machine (machina en algérien) désigne le train; le mot «immigré» est rendu par fakansî parce qu'il décrit un immigré en vacances au «bled».

 

D'autres mots ont intégré le déterminant français (l'article): lagâr (gare), lajunis (jeunesse), l'frigidair (frigidaire), etc. Parfois, ce peut être un possessif: le mot boîte a donné en arabe tabwat. Le mot yogourt est intéressant, car il a donné en arabe yûgurt, puis Danûn du nom de la marque commercialisée Danone. Enfin, l'expression «par hasard» a été reprise en barazâr.

 

8.10 Les mots français en vietnamien
 

Le Vietnam fut une colonie française de 1885 à 1946, soit durant une soixantaine d'années. Mais c'est depuis le XVIIe siècle que la France était présente dans cette région. Au cours de la période coloniale, la langue vietnamienne (appartenant à la famille austro-asiatique) a emprunté quelques centaines de mots au français. Un jésuite français, Alexandre de Rhodes (1591-1660), missionnaire en Cochinchine, a inventé l’alphabet romanisé du vietnamien moderne, lequel est encore utilisé. Ce mode de transcription conçu par les Français (et aussi en partie par les Portugais) ne pouvait pas, au début, traduire fidèlement les sons et les tons vietnamiens. L'alphabet fut donc modernisé par un autre missionnaire français, Pierre Pigneau de Behain (1741-1799). Par la suite, des linguistes vietnamiens n'ont cessé de compléter ce système d'écriture et de l'améliorer pour en faire l'alphabet actuel du Vietnam.

 

affiche > áp phích
antenne > an-ten
artichaut > atisô
aspirine > atpirin
autobus > xe buýt
gant > găng
gare > nhà ga
gilet > áo gi lê
gomme à effacer > gôm
homosexuel >  pê đê (vulgaire)
poupée > púp pê
pédale > pê đan
radio > rađiô
ragoût > món ragu
savon > xà phòng ou xà bòng
automobile  > xe ô tô
balcon > ban công
bébé > em bé
biftek > bít tết
bombe > bom
jambon > giam bông
jeans > jean
laine > len
manteau > măng tô
médaille >  mề đay
sirop > xi rô
soupe > xúp
soutien-gorge > xu chiêng
taxi > tắc xi
toilettes > toa lét
chocolat > sô cô la
ciment > xi măng
cinéma > xi nê
cirque > rạp xiếc
gâteau > ga-tô
morue > cá moruy
moutarde >  mù tạt
paletot > bành tô
pâté > pa tê
pourboire >  buột-boa
vin > vang
vis > vít
valise > cái va li
vodka > votca
zéro > cê-rô ou zé ro
Étant donné que la langue vietnamienne s'écrit avec un alphabet latin modifié, appelé quoc-ngu, il est plus ou moins aisé de reconnaître l'origine française dans le mot en vietnamien.
 
antenne > an-ten
aspirine > atpirin
automobile  > xe ô tô
chocolat > sô cô la
cinéma > xi nê
gâteau > ga-tô
gant > găng
gilet > áo gi lê
gomme à effacer > gôm
manteau > măng tô
médaille >  mề đay
pâté > pa tê
poupée > púp pê
radio > rađiô
ragoût > món ragu
sirop > xi rô
taxi > tắc xi
zéro > cê-rô  

 

Ces mots vietnamiens transcrits à partir de mots français sont simplement donnés ici à titre d’exemples; la liste ne saurait être exhaustive. Aujourd’hui, la langue française au Vietnam n'est enseignée principalement que dans les universités et dans certaines écoles.

 

8.11 Divers

 

Les exemples précédents ne représentent quelques langues étrangères qui ont adopté des mots français dans leur lexique. Mais les emprunts ne s'arrêtent pas là, car le français a aussi donné des mots au lituanien, au danois, à l'estonien, au hongrois, au suédois, au polonais, au norvégien, etc. Voici quelques exemples de mots qui ont été empruntés par plusieurs langues: 

 

apéritif, dessert + champagne > italien, allemand et anglais;

bonbon > italien, allemand, lituanien, néerlandais, arabe;

croissant, menu + entrée > toutes les langues européennes + arabe;

champignon (de Paris) > danois, espagnol, arabe, anglais (< fr. mousseron) ;

potage > porridge (anglais), potage (italien), potaje (espagnol), potatge (catalan), potagem (portugais);

crème caramel > italien, anglais, espagnol, portugais, arabe, danois, allemand, estonien, hongrois, letton, roumain, slovène;

béchamel > allemand, anglais, espagnol, italien, arabe;

rouge (à lèvres) > arabe, persan, grec, hongrois, etc.;

patrouille > patrol (anglais), Patrouille (allemand), pattuglia (italien), patrulla (catalan et espagnol), patrulha (portugais), patrulja (slovène), patrol (finnois), patrulis (lituanien), patrull (suédois), etc.;

caprice > caprice (allemand, anglais, suédois, danois, polonais, estonien, espagnol, italien et portugais), mais capritx (catalan);

capitaine > captain (anglais), kapitein (néerlandais), kaptajn (danois), capitán (espagnol), capità (catalan), kapteeni (finnois), capitano (italien), kaptein (norvégien), kapitán (slovaque), kaptan (turc);

troupe > troop (anglais), Truppe (allemand ), troep (néerlandais), trupp (suédois), trupp (norvégien), truppa (italien), tropa (espagnol), trupa (estonien), trupy (polonais), etc.

 
En soi, les emprunts à une langue étrangère ne mettent pas en danger l'existence des langues. C'est le rapport de force entre elles qui est la source d'un éventuel danger, et ce rapport n'est pas uniquement déterminé par les individus, mais aussi par les organismes et les gouvernements.
 

 

Les langues empruntent avec une fréquence particulière à celles qui jouissent d’un grand prestige, dont la culture est rayonnante ou l'économie florissante. Ce fut l’arabe au Moyen Âge, puis l’italien au XVIe siècle, le français au XVIIIe siècle et l’anglais depuis le XIXe siècle. L’histoire des langues montre clairement que les emprunts constituent un phénomène normal et universel, qui participe grandement à leur dynamique et à l'enrichissement de leur vocabulaire. Néanmoins, les emprunts sont souvent perçus négativement lorsqu'ils sont considérés comme une menace, en particulier lorsqu'une langue emprunte massivement à une autre qui se trouve en position de domination économique ou démographique. Quoi qu'il en soit, les emprunts constituent un témoignage révélateur dans l'histoire des langues.

 

Date de la dernière révision: 12 septembre, 2018

Histoire de la langue française

Section 1: Empire romain
Section 2: Période romane
Section 3: Ancien français
Section 4: Moyen français
Section 5: Renaissance
Section 6:   Grand Siècle
Section 7:   Siècle des Lumières
Section 8:   Révolution française
Section 9:   Français contemporain
Section 10: Les emprunts et le français
Section 11: Bibliographie

Histoire du français au Québec

 

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