Pays d'outre-mer au sein de la République

Polynésie française

(France)

Capitale: Papeete
Population: 275 000 (2012)
Langue officielle: français
Groupe majoritaire: tahitien (45 %)
Groupes minoritaires: français (30 %),  chinois hakka (9,6 %), français (7,6 %), tuamotu (7,2 %), tubuai-rurutu (4 %), marquisien (2,7 %), mangarévien (0,8 %), etc.
Système politique: ancien territoire d’outre-mer autonome (TOM), devenu depuis 2003 un POM (pays d'outre-mer au sein de la République)
Articles constitutionnels langue): art. 2 et 75-1 de la Constitution de 1992 de la République française
Lois linguistiques: toutes les lois linguistiques de la République, dont les suivantes: loi no 84-747 du 2 août 1984 relative aux compétences des régions de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de La Réunion; loi no 75-620 du 11 juillet 1975 relative à l'éducation (loi Haby); Décision no 2036 du 28 novembre 1980 donnant à la langue tahitienne qualité de langue officielle du territoire de la Polynésie française; loi no 84-52 du 26 janvier 1984 sur l'enseignement supérieur; Arrêté no 1266 CM du 20 octobre 1986 portant organisation du service de la traduction et de l’interprétariat; loi d'orientation no 89-486 du 10 juillet 1989 sur l'éducation (loi Jospin); décret no 93-535 du 27 mars 1993 portant approbation du cahier des missions et des charges de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision française pour l'outre-mer (RFO); loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française (1994); Loi organique no 96-312 du 12 avril 1996 portant statut d'autonomie de la Polynésie française (abrogée); Code de l'éducation (2000); Loi d'orientation pour l'outre-mer (2000); Loi organique no 2004-192 du 27 février 2004 portant statut d'autonomie de la Polynésie française; Loi no 2005-380 du 23 avril 2005 d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école (loi Fillon).

 

1    Situation géographique

La Polynésie française est un POM, un pays d'outre-mer français situé dans le Pacifique-Sud, entre la Nouvelle-Zélande et l’Amérique du Sud. En fait, ce territoire fait partie d’un ensemble plus vaste couvrant une grande partie du Pacifique et formant un vaste ensemble géographique qu’on appelé le triangle polynésien, dont les sommets sont Hawaï au nord, l’île de Pâques au sud-est et la Nouvelle-Zélande au sud-ouest (voir la carte du Pacifique).

Mentionnons qu'en Polynésie française les appellations Polynésie, Polynésien et polynésien ne font référence qu’aux «Polynésiens français» et à la «Polynésie française» (et non pas aux Polynésiens issus d’autres régions de la Polynésie, au sens géographique et ethnologique). Le nom Polynésien peut désigner seulement les autochtones (appelés Maohis) ou globalement tous les résidents, selon le contexte.

La Polynésie française, au point de vue géographique, est constituée d’environ 118 îles couvrant une superficie émergée (incluant les lagons) de 4200 km², dispersée sur 2,5 millions de kilomètres carrés équivalant à la surface de l’Europe (moins la Russie). En guise de comparaison, rappelons que la superficie de l’Australie est de 7,6 millions km²; l’Indonésie, 1,9 million km²; la France, 534 000 km²; les États-Unis, 9,3 millions km²; le Canada, 9,9 millions km². Ces îles de la Polynésie française sont regroupées en cinq archipels.

Archipel de la Société

1747 km²

- les Îles-du-Vent (Tahiti, Mooréa et Tetiaroa) et Maiao (interdite aux étrangers), Meetia (inhabitée);

- les Îles-Sous-le-Vent (Raiatea, Tahaa, Huahine, Bora Bora et Maupiti);

Archipel des Marquises

1274 km²

- 10 îles, dont six habitées
Archipel des Tuamotu

1000 km²

- 84 îles, dont 41 habitées
Archipel des Gambier

36 km²

- 12 îles, dont six seulement sont habitées
Archipel des Australes (ou Tubuai)

141 km²

- îles Rurutu, Tubuai, Rimatara, Raivavae et Rapa

En Polynésie française, les îles sont généralement de dimension réduite (voir la carte 2): la plus importante est l’île de Tahiti, (1042 km²) et, par comparaison, elle est 20 fois plus petite que la Grande Terre de la Nouvelle-Calédonie. La capitale, Papeete (23 555 habitants; avec l'agglomération: 140 000), est située dans l’île de Tahiti, soit à une distance de 17 100 km de Paris, 8800 km du Japon, 6200 km des États-Unis(Los Angeles) et 5700 km de l’Australie (Sydney). La zone urbaine de Papeete, qui s’étend sur environ 40 km², soit 1 % du territoire, regroupe 65,4 % de la population.

Au sein même de la Polynésie française, les distances peuvent être très grandes d’un archipel à l’autre (voir la carte 3). Par exemple, les Îles-sous-le-Vent sont à 200 km de Tahiti située dans les Îles-du-Vent; l’archipel des Marquises est situé à 1500 km au nord de Tahiti, alors que les îles Australes sont à une distance variant entre 600 km du point le plus proche de Papeete à 1500 km de son point le plus éloigné. L’archipel des Tuamotu est égrené sur quelque 1500 km² et est séparé de Tahiti par près de 2000 km² de territoire marin. Rappelons que la Polynésie française couvre une superficie de 2,5 millions de kilomètres carrés, soit l’équivalant environ de la surface de l’Europe (moins la Russie).

Ajoutons une mention sur la petite île de Clipperton, appelée «île de la Passion» par les Français, qui est un atoll de 9 km² situé dans l'océan Pacifique, à quelque 1280 kilomètres à l'ouest du Mexique et à 6500 km de l'archipel de Tahiti. Attribué définitivement à la France en 1931, l'atoll inhabité, constitué au centre d'un lagon d’eau douce, a été sous la juridiction des Établissements français d'Océanie à partir de 1936, puis de la Polynésie française jusqu'en mars 1986; mais aujourd'hui l'île relève du «domaine public maritime» et reste sous l'autorité du ministre de l'Outre-Mer (depuis février 2007). Dans les faits, cette petite possession française ne fait pas partie des DOM-TOM. En 1981, l'Académie des sciences d'outre-mer avait proposé de construire une piste d'atterrissage et un port et y installer des habitants, mais le projet ne s'est jamais concrétisé.

2 Données démolinguistiques

Le recensement de 2002 faisait état de 244 830 habitants en Polynésie française, dont 169 333, c’est-à-dire 69,1 %, vivant sur la seule île de Tahiti. Les estimations de 2012 révèlent que la population serait de 275 000 habitants, dont 178 00 à Tahiti (64,7 %). Dans ces conditions, la population n’est pas répartie uniformément dans les archipels:

 

2002

2012

Îles de la Société 
   
Îles-du-Vent 
    Îles-sous-le-Vent 

Îles Marquises 
Îles Tuamotu-Gambier
Îles Australes
 (Tubuaï)

[214 107] (87,45 %)
183 804  (75,07 %)
30 303  (12,37 %)
8 548  (3,49 %)
15 846  (6,47 %)
6 329  (2,58 %)

[242 663] (88,2 %)
206 335 (75,0 %)
  36 228 (13,1 %)
    8 613 ((3,1 %)
  17 657 (6,4 %)
    6 207 (2,2 %)

 

244 830

275 040

Par ailleurs, la population est jeune : 55 % de la population a moins de 30 ans, et les moins de 20 ans représentent 40 %, soient 97 823 personnes.

2.1 La composition ethnique 

On compte en Polynésie française 71,7 % de Polynésiens (et assimilés), 4,8 % d’Asiatiques (surtout des Chinois), 10,5 % d’Européens, qu’ils soient des «locaux» (6 %) ou des «métropolitains» (4 %). Parmi ces trois groupes ethniques, il faut inclure les demis, c’est-à-dire ceux qui sont métissés, que ce soit à dominante polynésienne (32 641 habitants), blanche (2787 habitants) ou asiatique (1194 habitants). Au plan de la religion, on compte 55 % de protestants adeptes de l’Église évangélique, 30 % de catholiques, 6 % de mormons, 2 % d’adventistes, 2 % de bouddhistes et de confucianistes.

Du point de vue groupe ethnique, les Tahitiens formaient en 2012 quelque 54 % de la population. Il sont suivis des Demis-Européens (les Euronésiens), des Français, des Chinois hakka et des Tuamotu. Les autres groupes sont numériquement beaucoup moins importants.  
 

Peuples Population Pourcentage Langue maternelle Affiliation linguistique
Tahitiens et Demi-Tahitiens 150 000 54,5 % tahitien langue austronésienne
Français   29 000 10,5 % français langue romane
Euronésiens (Demis-Européens)   26 000 9,4 % français langue romane
Tuamotu   22 000 8,0 % tuamotu langue austronésienne
Chinois Han/Hakka   13 000 4,7 % chinois mandarin/hakka langue sino-tibétaine
Tubuaï (Toubouaïs)   12 000 4,3 % tubuaï (toubouaï) langue austronésienne
Marquisiens du Nord    3 900 1,4 % marquisien du Nord langue austronésienne
Marquisiens du Sud    3 700 1,3 % marquisien du Sud langue austronésienne
Mangaréviens    2 400 0,8 % mangarévien langue austronésienne
Maoris des îles Cook    1 700 0,6 % rarotongan langue austronésienne
Rapanuis de l'île de Pâques      600 0,2 % rapanui langue austronésienne
Insulaires de l'est de l'île Rapa      500 0,1 % rapanui langue austronésienne
Chinois tahitiens (Métis)      300 ,1% tahitien langue austronésienne
Pitcairnais      300 0,1 % pitcairnais-norfuk créole
Autres  10 000 4,3 %

-

-
Total (2012) 275 000

100 %

   

En Polynésie française, on appelle popa'a (signifiant «étranger» en tahitien) ceux qui ne parlent pas tahitien (mais jamais un Blanc local) et, en pratique, ne parlant pas le français avec l'accent local, au minimum ne roulant pas les [r], sauf si une personne a sa famille originaire de Polynésie et un nom polynésien. Un Blanc métropolitain est forcément un popa'a. On peut distinguer un popa'a farani (français), un popa'a merite (américain) et un popa'a peretani (britannique).

2.2 L'usage des langues

Les Polynésiens parlent des langues austronésiennes appartenant au groupe des langues malayo-polynésiennes orientales: le tahitien, le marquisien, le tuamotu, le mangarévien (île de Mangareva dans l’archipel des Gambier), le ruturu (îles Australes), le ra’ivavae (îles Australes), le rapa (îles Australes), le wallisien et le futunien. Toutes ces langues sont désignées par le terme générique reo ma'ohi (reo maohi).

- Le tahitien

Même si seulement 44 % des habitants de la Polynésie française parlent le tahitien (le reo tahiti) comme langue maternelle, plus de 80 % des Polynésiens le parlent comme langue véhiculaire. Le tahitien est également parlé par 73 % des «demis» polynésiens, 67 % des Chinois et 6 % des Européens locaux, à l’exception des îles Marquises où seulement 35 % des habitants le pratiquent. Le tahitien est fragmenté en quelques dialectes très étroitement apparentés et est couramment écrit depuis le premier quart du XIXe siècle, à l’époque où les missionnaires anglais l’utilisaient comme outil d’enseignement. Dans la ville de Papeete, la capitale de la Polynésie française, et dans plusieurs autres centres, les différentes populations autochtones polynésiennes ainsi que la minorité chinoise emploient une forme de pidgin tahitien pour communiquer entre elles. D’ailleurs, le tahitien reste fort peu utilisé comme langue véhiculaire chez les membres des populations non tahitiennes de Papeete, bien que la plupart d’entre eux puissent comprendre cette langue.

- Le marquisien

Le marquisien (ou 'eo 'enama) est pratiqué par quelque 8200 locuteurs dont un bon nombre vit à Tahiti. En dialecte de Nuku Hiva, il y en a au moins deux autres dans lesquels on dira plutôt 'enata et non 'enama. Dans les Marquises, il existe deux aires linguistiques: le marquisien des îles du Nord-Ouest (3900 locuteurs) et le marquisien des îles du Sud-Est (3700 locuteurs); les deux variantes sont mutuellement intelligibles. Le marquisien fut largement utilisé comme langue d’évangélisation par les missionnaires catholiques et il existe une importante littérature religieuse écrite, notamment une traduction de la Bible par Mgr Le Cléac’h, ancien évêque de Taiohae. 

- Le mangarévien

Le mangarévien (ou reo magareva), assez proche du marquisien et de l'hawaïen, est la langue parlée aux îles Gambier par environ 2400 locuteurs. Le mangarévien est appelé reo ma'areva en tahitien. 

- Le tuamotu (paumotu)

Bien qu'il soit parlé par seulement 8 % de la population, le tuamotu (ou reo pa'umotu en tahitien) — appelé paumotu et prononcé [pomotou] est fragmenté en sept aires dialectales: le mihiroa, le vahitu, le tapuhoe, le napuka, le marangai, le parata et le fagatau. Chacune de ces aires est, à son tour, soumise à de nombreuses variantes. Comme l'archipel des Tuamotou compte 75 atolls, la diversité linguistique est tout aussi variée. Les variantes du tuamotu sont fortement apparentées au marquisien. Au total, on dénombre quelque 22 000 locuteurs du tuamotu.

- Les langues des Australes

Les langues des Australes (nom générique: reo tuha'a pae) sont parlées par 7200 locuteurs répartis selon leurs variantes linguistiques : langue de Ra'ivavae (1500), langue de Rapa (600), langue de Rimatara (1100), langue de Rurutu (2500), langue de Tubua'i (1500). Le nom de chacun des idiomes locaux est celui de l'île sur laquelle il est parlé. On observe que ces variantes linguistiques (tubua'i, rurutu, rapa, etc.) ont tendance à être remplacées de plus en plus par le tahitien des îles de la Société, tout en conservant certaines caractéristiques phonologiques et lexicales particulières. 

- Le chinois hakka

Parmi les autres langues parlées en Polynésie française, citons le chinois hakka et le français. Le chinois hakka est parlé par l’importante minorité asiatique (plus de 13 000 locuteurs: 4,7 %) de la Polynésie française, notamment les Chinois; toutefois, cette langue semble de plus en plus en déclin en Polynésie au profit du pidgin tahitien. C'est le mandarin qui est enseigné dans les écoles de la communauté chinoise. Mentionnons également le cantonais parlée par les Chinois de Hong-Kong et le vietnamien parlé par les Vietnamiens.

- Les autres langues

On compte également quelques autres petites langues telles que le rapanui de l'île de Pâques (une langue austronésienne du groupe polynésien), le pukapuka et le rarotongan parlés par les Maoris des îles Cook, ainsi que le pitcairnais de l'île de Pitcairn, une sorte de créole anglo-tahitien parlé à l'île.

Il faut comprendre que l'île Pitcairn est située dans la région de la Polynésie française et que l'île de Pâques constitue une escale sur la ligne Santiago du Chili et Tahiti, ce qui explique l'arrivée des ces immigrants en provenance de ces deux îles. De fait, la Polynésie française, les îles Pitcairn, les îles Cook et l'île de Pâques sont situées dans le triangle polynésien.

- Le français

Quant au français, c’est la langue maternelle des Métropolitains, des Français installés en permanence dans le pays et des Polynésiens assimilés. Cependant, étant donné que le français est la langue officielle de la Polynésie française et, par conséquent, employé dans tous les aspects de la vie administrative et scolaire, il est forcément parlé et compris, jusqu’à un certain degré, par la grande majorité de la population autochtone.

Le français est entendu non seulement dans la capitale, Papeete, mais également ailleurs dans les îles où il entre en concurrence avec le tahitien. Il est même parlé par des gens qui maîtrisent parfaitement une ou plusieurs langues polynésiennes. Dans la plupart des familles, on ne s'adresse aux enfants qu'en français; ceux qui prétendent utiliser le tahitien en famille (quand personne n'est là pour vérifier!) ne doivent en réalité que placer quelques phrases de temps en temps, alors que le reste de la conversation reste en français mêlé de mots ou expressions tahitiennes.

Par contre,  le français employé dans les îles n'est pas le français standard, car ce français a subi d'énormes modifications d'ordre phonologique, syntaxique et lexicale; l'intercompréhension avec le français métropolitain n'est qu'apparente. Elle dépend forcément des locuteurs, mais on peut estimer qu'elle n'est que de 50 % (à nuancer selon les situations) dans le sens tahitien-farani (popaa farani étant un Français) et pourrait baisser jusqu'à 25 % dans l'autre sens; on parle ici d'une compréhension réelle, un faux sens pouvant annuler l'effet de toute une conversation.

- L'anglais

Enfin, quelques mots au sujet de la place de l’anglais en Polynésie française. Soulignons que ce territoire français est situé à plus de 17 000 km de la Métropole et que, par conséquent, l’attraction du français se révèle plus faible que, par exemple, en Corse ou aux Antilles. La Polynésie française, peuplée seulement de 220 000 habitants, fait partie d’un vaste ensemble géopolitique, le Pacifique-Sud, qui compte au moins 25 millions d’anglophones, notamment avec l’Australie (1500 km à l’ouest) et la Nouvelle-Zélande (1700 km au sud-ouest).

De plus, la plupart des États du Pacifique ont l’anglais comme langue officielle: l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Vanuatu (avec le français), les îles Salomon, Nauru, Tonga, Fidji, Tuvalu, Kiribati, les Samoa occidentales, les Samoa américaines, Niue, sans oublier Guam, les États fédérés de Micronésie et Hawaï. En réalité, seuls les territoires de la Nouvelle-Calédonie, de Wallis-et-Futuna et de la Polynésie française sont officiellement de langue française. À cela s’ajoute le fait que la présence américaine, australienne et néo-zélandaise est très forte dans tout le Pacifique... sauf dans les trois TOM français (Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et Polynésie française). Ainsi, l’accès à certains biens de consommation passe par l’anglais, même en Polynésie française (et les autres TOM).

De fait, l’anglais est compris et parlé par une certaine partie de la population polynésienne instruite; les Polynésiens scolarisés parlent anglais comme les Européens. À ceux-là s’ajoutent certaines communautés autochtones, dont les ancêtres ont été christianisés par les missionnaires protestants, ainsi qu’une couche importante de la population chinoise. Cela dit, le français est la langue officielle et domine entièrement le paysage polynésien. Dans les faits, l’anglais ne demeure qu'une attraction théorique en Polynésie française.

3  Données historiques

Les îles de la Polynésie furent habitées par les ancêtres des autochtones actuels dès 200 avant notre ère, peut-être avant. Les premiers visiteurs européens sont, au XVIe siècle, le marquis espagnol Alvaro Mendaña de Neira  (1595), qui aurait nommé les îles Las Islas de Marquesa de Mendoza en l'honneur de ses bienfaiteurs, puis Quiros (1605), pilote de Mendaña, qui traversa l’archipel des Tuamotu, découvrit Tahiti qu’il nomma Sagitaria (du latin sagitta, «flèche», rappelant le cône volcanique en forme de faisceau de flèches). Toutefois, ces découvertes portugo-espagnoles restèrent sans lendemain.

3.1 Les premiers découvreurs

C’est au cours du XVIIIe siècle que se multiplièrent les découvertes marquantes. En juin 1767, la frégate du navigateur anglais Samuel Wallis aborda le rivage de l’île de Tahiti qu’il nomma King George’s Island; le capitaine Wallis en prit possession au nom du roi d’Angleterre, Georges III. L’année suivante, le navigateur français Louis-Antoine de Bougainville la redécouvrit, la revendiqua au nom du roi de France, la baptisa Nouvelle-Cythère en mémoire du célèbre sanctuaire d’Aphrodite, au milieu de la mer Égée, et ramena en France un Tahitien, ce qui accrédita la légende du «bon sauvage» de Rousseau et fit fantasmer l’Europe sur ces îles lointaines du Pacifique-Sud. Puis, de 1769 à 1777, le capitaine James Cook visita trois fois Tahiti ainsi que les Îles-sous-le-Vent, les îles Marquises et les îles Australes. C’est en 1769 que James Cook prit possession du groupe des îles qu’il baptisa Society Islands en l’honneur de la Société royale de Londres (qui finançait alors l’expédition). Par la suite, la Polynésie fut le théâtre des affrontements entre la France et l’Angleterre, alors que Tahiti était devenue une escale importante dans le Pacifique.

3.2 La dynastie des Pomaré

En 1791, le capitaine Étienne Marchand prit possession, au nom du roi de France (Louis XVI), de plusieurs des îles Marquises qu’il appela îles de la Révolution. C’est vers cette époque que le chef polynésien Hapai affirma sa suprématie sur les archipels et créa avec l’aide de ses alliés anglais la dynastie des Pomaré (1762-1880) qui, seule, devait par la suite régner sur Tahiti. En 1793, Tahiti et certaines îles environnantes formaient déjà les États du protectorat gouvernés par Pomaré Ier. Celui-ci assujettit également les îles Tuamotu, mais mourut en 1803 avant d’avoir terminé son oeuvre hégémonique.

En 1797, les premiers pasteurs de la London Missionary Society s’établirent à Tahiti, afin d’évangéliser les autochtones et les convertir au protestantisme. Vers 1826, les prêtres catholiques empêchés d’y accoster entreprirent, pour leur part, l’évangélisation des Marquises, des Tuamotu et des Gambier. C’est à cette époque que les tensions entre les catholiques français et les protestants anglais furent les plus vives, les uns tentant de refouler les autres. Ainsi, des missionnaires catholiques s’implantèrent dans des îles délaissées par la London Missionary Society, mais ils abordèrent Tahiti en 1836.

Sous le règne de Pomaré II (1780-1821), une partie de la population polynésienne de Tahiti devint protestante au prix de sanglants combats qui la décimèrent. Pomaré II s’imposa comme monarque, cumulant pouvoir temporel et pouvoir spirituel, il se fit le protecteur de la «nouvelle religion» protestante. Puis il imposa son protectorat aux îles Tuamotu et aux îles Australes en s’appuyant sur les pasteurs protestants et les Polynésiens convertis. Il laissa le trône à son fils, Pomaré III, mais comme celui-ci mourut en bas âge (un an), il fut remplacé par sa soeur Aimata (1813-1877), qui régna pendant cinquante ans sous le nom de Pomaré IV. Sous l’insistance du missionnaire George Pritchard (1796-1883) qui faisait fonction de consul d’Angleterre, la reine Pomaré IV expulsa les missionnaires catholiques français et fit du protestantisme la religion officielle de son royaume.

3.3 Le protectorat français (1842-1880)

En guise de représailles, le capitaine de vaisseau Abel-Aubert Dupetit-Thouars (1793-1864) obtint, dès 1838, réparation de Pomaré IV qui dut reconnaître en 1843 le protectorat français à Tahiti. Le capitaine Dupetit-Thouars proclama l’annexion de Tahiti à la France et étendit en 1844 le protectorat français aux Marquises.

Selon les termes du traité instituant le protectorat, la France reconnaissait l’existence de deux États souverains liés par une convention. D’une part, la reine Pomaré IV conservait son pouvoir à l’égard de ses sujets, alors que la France garantissait la souveraineté du monarque ainsi que l’autorité des chefs polynésiens; la France reconnaissait aussi la possession des terres par les Tahitiens ainsi que le libre exercice de leur culte; en matière de justice, la souveraine continuait d’exercer sa compétence et sa juridiction sur ses sujets polynésiens. D’autre part, la France devenait compétente pour tout ce qui concernait les Européens, c’est-à-dire les étrangers, ainsi que les relations extérieures, la sécurité individuelle, les droits de propriétés et l’ordre public.

Les missionnaires anglais furent expulsés en 1852, tandis que la reine Pomaré IV était renversée à la suite d’insurrections. Elle fut rétablie par la France, mais elle abdiqua en faveur de son fils Pomaré V. Cette période se révéla troublée, puisque l’arrivée des Européens conduisit à un phénomène d’acculturation qui porta gravement atteinte aux fondements de la société polynésienne; en outre, l’alcoolisme et les épidémies ravagèrent les populations polynésiennes.

En 1865, le pasteur anglais Jacques Stewart fit venir un millier de coolies chinois (terme à connotation raciste formé des mots chinois ku et li signifiant «souffrance» et «force») de Canton afin d’exploiter une plantation de coton et de café à Atimaono. En 1873, la plantation fit faillite et la main-d’oeuvre chinoise ne fut jamais rapatriée. Celle-ci est devenue le noyau de la population asiatique de la Polynésie française d’aujourd’hui. Cependant, le statut de protectorat connut assez rapidement un caractère formel et, peu à peu, la France respecta de moins en moins les clauses du traité et accrut considérablement ses compétences institutionnelles en imposant la législation française et en restreignant progressivement le rôle des juridictions autochtones.

3.4 Les Établissements français d’Océanie (1880-1946)

Le roi Pomaré V abdiqua le 29 juin 1880 et dut «céder» ses territoires à la France. Outre Tahiti, ceux-ci comprenaient Moorea, Maiaio, Mehetia, les Tuamotu, Tubuai et Raivavae. Par la suite, le gouvernement français accorda la citoyenneté française aux Tahitiens et transforma le protectorat en colonie par la constitution des Établissements français d’Océanie. Le passage du protectorat à la colonie conduisit logiquement à la suppression des juridictions autochtones par la convention du 29 décembre 1887. Par la suite, l’entreprise d’annexion des archipels polynésiens fut longue et ponctuée de nombreux conflits. Après l’annexion des îles Gambier, ce fut le tour des îles Sous-le-Vent en 1888 et, en 1902, des îles Australes. La seule annexion des Îles-sous-le-Vent provoqua une guerre qui dura neuf ans et amena la France à confier les Établissements français de l’Océanie à des gouverneurs aux pouvoirs très étendus.

La vie sociale de Tahiti connut ensuite l’ascension des «demis» ou métis. Depuis le mariage du banquier anglais Alexandre Salmon avec la princesse Ariioehau (Ariitaimai), en janvier 1842, les mariages mixtes étaient devenus nombreux. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les «demis» devinrent grands propriétaires terriens et s’accaparèrent des postes dans l’Administration. De grandes familles de fetii (parents) apparurent et dominèrent la vie économique et mondaine de Papeete. Ce furent surtout les colons anglo-saxons qui, en s’unissant aux principales familles locales, s’enrichirent et imposèrent leur puissance. Au début du XXe siècle, on dénombrait dans les Établissements français d’Océanie quelque 2701 Européens pour une population de 11 777 habitants. La communauté européenne était alors divisée en deux classes sociales: la petite bourgeoisie, qui tentait de se faire admettre dans le milieu des hauts fonctionnaires anglo-saxons et de l’aristocratie tahitienne, et une minorité de colons, qui vivait dans les quartiers éloignés ou dans les archipels et se tahitianisait par le biais de mariages mixtes. Avant la Première Guerre mondiale, bien que la France ait investi beaucoup dans les domaines de la santé et de l’enseignement, les disparités socio-économiques entre, d’une part, les Européens et les «demis» et, d’autre part, les autochtones polynésiens étaient demeurées très grandes.

L’entre-deux-guerres amena une modification des structures sociales. La dépopulation des îles entraîna une planification nouvelle de l’habitat et une expansion de l’urbanisation. Les îles Gambier se désertifièrent, à l’exception de l’île Rikitea. L’agglomération de Papeete se transforma en un pôle attractif qui accueillit des immigrants arrivant de tous les archipels polynésiens. La population se scolarisa plus jeune et le métissage continua d’alimenter la classe des «sangs-mêlés» ou «demis». C’est à peu près à cette époque que le terme de colon fut remplacé par celui de demi. Ces «demis» vivaient en majorité à Papeete, possédaient des terres dans les districts ou dans les îles et travaillaient surtout dans l’administration. Ils sont généralement restés très attachés au français et à la France.

Durant toute cette période des Établissements français d’Océanie, trois langues se faisaient alors concurrence: l’anglais, langue de nombreux colons et des pasteurs protestants, le français, langue de l’État et des missionnaires catholiques, le tahitien, langue principale des autochtones mais aussi langue d’évangélisation des protestants. À cet égard, le rôle de l’Église évangélique a été déterminant dans le développement de la langue tahitienne. Depuis les années vingt, l’Église évangélique a adopté le tahitien comme langue officielle de la liturgie et a toujours fait preuve d’un grand attachement à la civilisation polynésienne en s’adaptant à sa culture et à sa langue (tahitien). Bref, l’évangélisation par les pasteurs protestants a certainement joué un rôle décisif et a freiné la régression du tahitien.

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les mentalités se transformèrent avec le retour des combattants polynésiens et le réveil politique des Tahitiens. Une volonté d’autonomie vis-à-vis de l’administration coloniale, considérée alors comme sclérosée, commença à voir le jour. Une ère nouvelle de décolonisation se profila, avec de nouveaux statuts institutionnels pour la Polynésie.

3.5 Un territoire d’outre-mer (TOM)

Conformément à l’article 77 de la Constitution du 27 octobre 1946, les Établissements français d’Océanie acquirent le statut de territoire d’outre-mer (TOM). De ce fait, tous les habitants du territoire devinrent des citoyens de la République française et furent représentés par un député, un sénateur ainsi qu’un conseiller au Haut-Conseil de l’Union française. Le Territoire fut alors doté d’une Assemblée territoriale. Les Polynésiens profitèrent des nouvelles institutions pour élire leur député à l’Assemblée nationale française. Les dirigeants locaux proposèrent l’océanisation de l’enseignement et des cadres, la création de coopératives de production et d’achat pour lutter contre les intermédiaires, ainsi que l’impôt sur le revenu afin d’améliorer le niveau de vie, essentiellement en zones rurales.

En vertu de la loi-cadre de 1957, les archipels des Établissements français d’Océanie prirent le nom de Polynésie française. Mais la chute de la IVe République fut aussi synonyme d’une remise en cause des liens entre la Métropole et les territoires d’outre-mer. Après le référendum du 28 septembre 1958, au cours duquel les Polynésiens furent invités à se prononcer sur leur appartenance à la République française, les partisans du OUI l’emportèrent avec 16 279 voix contre 8988. Parallèlement à ces aspects politiques importants, la France prit des mesures qu’il convient d'exposer.

En 1964, la France décidait de transférer le centre d’essais nucléaires du Sahara aux atolls de Moruroa et Fangataufa et créait le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Pendant plus de trente ans, la présence du Centre d’expérimentation nucléaire du Pacifique a représenté, à elle seule, une manne financière importante: plus de 15 % du PIB. Parallèlement, une sorte de "rideau de bambou" tomba autour de la Polynésie française, car l’injection massive de fonds publics et l’introduction de médias (ORTF et quotidiens) à l’optique purement parisienne eurent pour effet d’isoler Tahiti de son environnement océanien. En effet, on assista à l’interdiction d’enseignes en langue anglaise pour les commerces de Papeete, aux liaisons aériennes marginales avec les îles voisines, à des campagnes anti-anglo-saxonnes régulières et répétitives dans les médias et au refus des investissements étrangers. Néanmoins, en 1968, le CEP faisait travailler 25 000 personnes sur place dont 10 000 Polynésiens. Le "colonialisme nucléaire" dura dix ans et le CEP a aujourd’hui cessé ses opérations.

3.6 Vers l’autonomie

En 1977, la Polynésie française acquit un nouveau statut accroissant les pouvoirs de l’Assemblée territoriale qui bénéficia d’une autonomie de gestion. Dès lors, le haut-commissaire remplaça le gouverneur comme représentant de l’État, mais les Polynésiens autonomistes voulurent se libérer de la présence du haut-commissaire à la tête de l’exécutif local et de la tutelle a priori qu’il exerçait sur le territoire.

En 1980, la délibération no 2036 de l’Assemblée territoriale de la Polynésie française a déclaré dans son article 1er le tahitien langue officielle, au même titre que le français: «La langue tahitienne est, conjointement avec la langue française, langue officielle du territoire de la Polynésie française.» Puis le tribunal administratif de Papeete a annulé l’adoption par l’Assemblée territoriale d’un code de procédure civile prévoyant, dans certains cas, l’utilisation exclusive des langues polynésiennes devant les juridictions.

Ce fut ensuite la grande réforme du 6 septembre 1984, instituant l’autonomie interne de la Polynésie française, un peu à l’image des cantons suisses. Cette loi institutionnelle permettait au Territoire de s’administrer librement. La tutelle administrative du représentant de l’État disparaissait. Désormais, les délibérations et actes des autorités du territoire furent directement exécutoires après leur transmission au haut-commissaire. Celui-ci n’était plus l’Exécutif responsable de la Polynésie française. Un président du gouvernement du territoire était désormais élu.

Il en découla une extension de la langue tahitienne, appelée aussi le reo maohi, la reconnaissance de l’identité polynésienne avec l’adoption du tahitien comme langue co-officielle de la part du gouvernement local, une responsabilité directe des autorités élues sur le territoire et un élargissement des compétences propres au territoire. Rappelons que l’Académie tahitienne fut créée en 1974 et fut chargée de préserver le patrimoine linguistique en codifiant une grammaire, une orthographe et une syntaxe; le gouvernement a également créé une Académie marquisienne. De plus, il a soutenu la réédition d’ouvrages anciens en langues polynésiennes et sauvegardé des archives sonores anciennes, et a apporté son concours financier au festival des langues paumotu et au festival des langues mangaréviennes; il a également créé une classe de orero (art oratoire) au sein du Conservatoire territorial; il soutient également le Heiva (activités traditionnelles telles les spectacles de danse, le lancer du javelot, le lever de pierre, les courses de pirogues ou encore le tir à l'arc). En 1986, le gouvernement de la Polynésie française créait un Service de la traduction et de l'interprétariat afin de pouvoir utiliser les langues locales (Arrêté no 1266 CM du 20 octobre 1986 portant organisation du service de la traduction et de l’interprétariat). Enfin, le gouvernement a par ailleurs créé un prix annuel destiné à récompenser l’auteur d’un ouvrage en reo maohi et à l’éditer. Ainsi, la Polynésie française est en quelque sorte reconnue compétente pour gérer ses propres affaires tout en demeurant au sein de la République française.

- L'évolution des statuts

Mais le statut a évolué à deux reprises, soit en 1990 et en 1996, puis en mars 2003, vers une autonomie accrue. Le statut a été défini dans la Loi organique no 96-312 du 12 avril 1996 portant statut d’autonomie de la Polynésie française et de la loi no 96-313 du 12 avril 1996 complétant le statut d’autonomie (sans aucune disposition linguistique). Le haut-commissaire de la République en Polynésie française représente l’État. Celui-ci exerce des compétences de souveraineté énumérées par le texte de loi traitant du statut de la Polynésie française, notamment les relations extérieures, le contrôle de l’immigration, la monnaie, le crédit, les changes, la défense, la justice, les principes généraux du droit du travail, l’ordre public, la sécurité civile, l’enseignement supérieur.

Par rapport aux statuts antérieurs, les «avancées» produites par la loi de 1996 sont cependant suffisamment importantes pour qu’on ait pu parler à son sujet de Constitution territoriale. Maintenant, le Territoire détermine librement les signes distinctifs (drapeau, hymne, ordre de Tahiti-Nui, etc.)  permettant de marquer sa personnalité dans les manifestations publiques officielles, aux côtés de l’emblème national et des signes de la République française. De plus, le Territoire possède toutes les compétences, dans les domaines non réservés à l’État, en particulier les compétences en matière d’environnement. Les institutions territoriales comprennent l’Assemblée, le gouvernement et le Conseil économique, social et culturel. La Polynésie française est désormais dénommée territoire d’outre-mer autonome, ce qui, en termes politiques, transforme radicalement le statut de ce TOM. Le statut de 1996 devait renforcer nettement l’insertion de la Polynésie française dans le champ international et lui conférer, sur le plan interne, des compétences extrêmement larges. Le Conseil constitutionnel a entériné le statut de 1996 dans sa Décision no 96-373 DC du 9 avril 1996 sur la Polynésie française. Puis, en 1999, un nouvel article 74 a été ajouté dans la Constitution française; on trouvera le texte sur les Collectivités territoriales (Titre XII) en cliquant ICI, s.v.p.

La première phrase de l’article 74 rappelle également que, si la Polynésie française (ou toute autre collectivité territoriale) devait se gouverner, elle le faisait «au sein de la République». Autrement dit, la Polynésie française n’exerce plus des compétences, elle se gouverne. Dans son article 76 (aujourd'hui abrogé) relatif à la Communauté, la Constitution précise que «les États jouissent de l'autonomie», qu'«ils s'administrent eux-mêmes et gèrent démocratiquement et librement leurs propres affaires»:

Article 76 [abrogé]

Dans la Communauté instituée par la présente Constitution, les États jouissent de l’autonomie; ils s’administrent eux-mêmes et gèrent démocratiquement et librement leurs propres affaires.

Cet article a été abrogé par un nouveau projet de réforme de la Constitution. Le nouveau texte semble plus large et concerne la décentralisation de l’État français lorsqu'elle s'applique aux collectivités territoriales de la République que sont les communes, les départements, les régions, les collectivités à statut particulier et les collectivités d’outre-mer régies (par l’article 74 de la Constitution). Cette réforme de la Constitution a été entérinée le 17 mars 2003 avec la convocation du Congrès.

L'étape suivante fut l’adoption, le 17 février 2004, d’une loi organique modifiant le statut de la Polynésie française: la Loi organique no 2004-192 portant statut d'autonomie de la Polynésie française. Cette loi fixe les règles d’organisation et de fonctionnement des institutions de la collectivité de la Polynésie, ainsi que l’étendue de ses compétences. Un titre spécifique (le Titre Ier: «De l'autonomie») reconnaît l’autonomie de la Polynésie française au sein de la République: «Pays d'outre-mer au sein de la République, la Polynésie française constitue une collectivité d'outre-mer dont l'autonomie est régie par l'article 74 de la Constitution.» Parmi les principales dispositions induites pour la Polynésie par la réforme de la Constitution, on peut retenir :

-     Les actes de l’Assemblée de la Polynésie auront une compétence juridique supérieure aux règlements ordinaires. Leur contrôle juridictionnel relèvera du Conseil d’État et non plus du tribunal administratif.

-     Dans les domaines de l’emploi, du droit d’établissement et de la protection du patrimoine foncier, la collectivité pourra prendre des mesures en faveur des polynésiens pour autant que les nécessités locales l’exigent (discrimination positive).

-     La participation de la Polynésie française aux compétences régaliennes de l’État. En matière de libertés, d’ordre et de sécurité publics de procédure pénale, la Polynésie pourra proposer à l’État de prendre certaines mesures la concernant. Par délégation de l’État, elle pourra exercer une compétence normative dans ces matières.

-     Les autorités polynésiennes pourront saisir le Conseil constitutionnel lorsqu’elles considèrent que la loi empiète sur les compétences propres du territoire. Si le juge constitutionnel «déclasse» les parties litigieuses du texte, l’Assemblée de la Polynésie pourra les modifier.

- L'ambiguïté du statut

En mai 2005, l'Assemblée territoriale de la Polynésie française a adopté un règlement afin de reconnaître dans ses débats l'usage non seulement du français, mais aussi du tahitien et des autres langues polynésiennes:

Article 15

Le président dirige les débats. La parole doit lui être demandée. En séance plénière, l'orateur s'exprime assis. Son intervention est faite en langue française ou en langue tahitienne ou dans l'une des langues polynésiennes.

À la suite de l'adoption de ce règlement intérieur, le haut-commissaire en Polynésie française et représentant de l'État (Édouard Fritch), a fait un recours contre l'article 15 sur l'organisation des débats. Le 29 mars 2006, le Conseil d'État a annulé cette disposition qui mettait sur un pied d'égalité les langues française et tahitiennes, chacun pouvant s'exprimer dans la langue de son choix. Voici quelques extraits de la décision du Conseil d'État:

[...]

Considérant que l'article 15 du règlement intérieur attaqué prévoit que: «1- Le président dirige les débats. La parole doit lui être demandée. En séance plénière, l'orateur s'exprime assis. Son intervention est faite en langue française ou en langue tahitienne ou dans l'une des langues polynésiennes […]»; que ces dernières dispositions ont pour objet et pour effet de conférer aux membres de l'assemblée de la Polynésie française le droit de s'exprimer, en séance plénière de cette assemblée, dans des langues autres que la langue française; que ces dispositions sont contraires à l'article 57 précité de la loi organique du 27 février 2004 qui prévoit que le français est la langue officielle de la Polynésie française et que son usage s'impose notamment aux personnes morales de droit public; que le HAUT COMMISSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE EN POLYNÉSIE FRANÇAISE est ainsi fondé à demander l'annulation de la dernière phrase du point 1 de l'article 15 du règlement intérieur attaqué;

[...]

Considérant d'une part, que le HAUT COMMISSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE EN POLYNÉSIE FRANÇAISE soutient que cet article 74 est contraire aux dispositions de la loi susvisée du 11 mars 1988 relative à la transparence financière de la vie politique et de la loi susvisée du 19 janvier 1995 relative au financement de la vie politique ; que ces dispositions législatives fixent les conditions dans lesquelles les partis et les groupements politiques peuvent percevoir des financements ; que toutefois ces dispositions ne sont pas applicables aux groupes d'élus constitués au sein de l'assemblée de la Polynésie française lesquels ne sont ni des partis ni des groupements politiques au sens de ces dispositions législatives ;

Considérant d'autre part, que si le HAUT COMMISSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE EN POLYNÉSIE FRANÇAISE soutient que l'article 74 du règlement intérieur contesté est contraire aux dispositions de la loi susvisée du 6 février 1992 relative à l'administration territoriale de la République fixant les conditions dans lesquelles les collectivités locales peuvent accorder des aides aux groupes d'élus constitués en leur sein, ces dispositions ne sont pas applicables en Polynésie française ;

Considérant enfin que l'assemblée de la Polynésie française a pu légalement prévoir dans son règlement intérieur, sur la base des dispositions de l'article 124 de la loi organique du 27 février 2004, que les groupes d'élus constitués en son sein bénéficient d'une dotation financière mensuelle ; qu'ainsi, le HAUT COMMISSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE EN POLYNÉSIE FRANÇAISE n'est pas fondé à demander l'annulation de l'article 74 du règlement intérieur attaqué ;

D É C I D E :

Article 1er : La dernière phrase du point 1 de l'article 15 du règlement intérieur de l'assemblée de la Polynésie française est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions du recours du HAUT COMMISSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE EN POLYNÉSIE FRANÇAISE et la requête de M. X sont rejetés.

Article 3 : La présente décision sera notifiée au HAUT-COMMISSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE EN POLYNÉSIE FRANÇAISE, à M. X... , au président de l'assemblée de la Polynésie française et au ministre de l'outre-mer.

La décision du Conseil d'État, basée notamment sur l'article 2 de la Constitution française et l'article 57 de la loi organique du 27 février 2004, qui font du français la seule langue officielle sur le territoire de la République, n'a pourtant rien changé à Papeete, car les élus polynésiens considèrent que les deux langues font partie de facto de leurs langues de travail habituelles. Cela étant dit, il est vrai que la législation française impose l'usage du français «notamment aux personnes morales de droit public», ce qui est le cas des élus en Polynésie française. Que la République exige que les documents officiels soumis au vote soient rédigés en français, est une chose, mais interdire que les échanges et les débats se déroulent dans la langue que les participants utilisent couramment, c'en est une autre. Il faudrait alors invalider un grand nombre d'actes de l'Assemblée territoriale de la Polynésie française parce que la langue utilisée lors des débats a été la langue locale, et ce, depuis 1945.

C'est pourquoi, en juillet 2006, des représentants de la Polynésie française ont signé une lettre ouverte en faveur du plurilinguisme en Polynésie française. Ils ont protesté du fait que l'État français puisse interdire l'emploi du tahitien, une langue qu'ils emploient tous les jours. Bref, le statut du tahitien en Polynésie française a toujours été ambigu. Tant que les élus l'emploient oralement, même dans leurs fonctions officielles, il n'y a pas trop de problème dans la mesure où ce n'est pas proclamé officiellement. Toutefois, l'Assemblée nationale française a même adopté, dans la nuit du 22 novembre au 23 novembre 2007, un amendement à la loi portant sur l'organisation électorale de la Polynésie. Et cet amendement interdit l'usage du tahitien.

4 La politique linguistique

La politique linguistique de la Polynésie française est définie en partie par la Constitution française et certaines lois particulières de la République française. L’article 2 de la Constitution énonce ce qui suit: «La langue de la République est le français» (Loi constitutionnelle n° 92-554 du 25 juin 1992). Cependant, dans la délibération no 2036 de l’Assemblée territoriale, le gouvernement local avait déjà promu le tahitien comme langue officielle, conjointement avec la langue française: «La langue tahitienne est, conjointement avec la langue française, langue officielle du territoire de la Polynésie française.» Cette proclamation n’a jamais été entérinée par le gouvernement français. D’ailleurs, l’article 115 de la Loi organique no 96-312 du 12 avril 1996 portant statut d’autonomie de la Polynésie française (aujourd'hui abrogée) ne reconnaissait pas davantage le caractère co-officiel du tahitien:

Article 115

1) Le français est la langue officielle, la langue tahitienne et les autres langues polynésiennes peuvent être utilisées.

[...]

De plus, dans sa Décision no 96-373 DC du 9 avril 1996, le Conseil d'État a jugé que le rappel simultané du français comme langue officielle «doit s'entendre comme imposant en Polynésie française l'usage du français aux personnes morales de droit public et aux personnes de droit privé dans l'exercice d'une mission de service public, ainsi qu'aux usagers dans leurs relations avec les administrations et services publics; que toute autre interprétation serait contraire à l'article 2 de la Constitution».

À l'article 57 de la Loi organique no 2004-192 du 27 février 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française, le français demeure la langue officielle, alors que les autres langues polynésiennes font partie de l'identité culturelle.  C'est pourquoi la langue tahitienne «est reconnue et doit être préservée, de même que les autres langues polynésiennes, aux côtés de la langue de la République, afin de garantir la diversité culturelle qui fait la richesse de la Polynésie française.» La France a fait là de beaux efforts, mais elle ne pouvait pas reconnaître deux langues co-officielles!

Pourtant, la langue tahitienne et d'autres langues polynésiennes ont un certain statut. En matière de langue, on trouve à l'article 57 ces dispositions sur l'identité culturelle: 

Section 7: L'identité culturelle

Article 57

1) Le français est la langue officielle de la Polynésie française. Son usage s'impose aux personnes morales de droit public et aux personnes de droit privé dans l'exercice d'une mission de service public ainsi qu'aux usagers dans leurs relations avec les administrations et services publics.

2) La langue tahitienne est un élément fondamental de l'identité culturelle : ciment de cohésion sociale, moyen de communication quotidien, elle est reconnue et doit être préservée, de même que les autres langues polynésiennes, aux côtés de la langue de la République, afin de garantir la diversité culturelle qui fait la richesse de la Polynésie française.

3) Le français, le tahitien, le marquisien, le paumotu et le mangarevien sont les langues de la Polynésie française. Les personnes physiques et morales de droit privé en usent librement dans leurs actes et conventions ; ceux-ci n'encourent aucune nullité au motif qu'ils ne sont pas rédigés dans la langue officielle.

4) La langue tahitienne est une matière enseignée dans le cadre de l'horaire normal des écoles maternelles et primaires, dans les établissements du second degré et dans les établissements d'enseignement supérieur.

5) Sur décision de l'assemblée de la Polynésie française, la langue tahitienne peut être remplacée dans certaines écoles ou établissements par l'une des autres langues polynésiennes.

6) L'étude et la pédagogie de la langue et de la culture tahitiennes sont enseignées dans les établissements de formation des personnels enseignants.

Il faut noter que «le français est la langue officielle de la Polynésie française», mais que tout citoyen peut utiliser librement l'une ou l'autre des langues polynésiennes»: tahitien, marquisien, paumotu (tuamotu ) et mangarévien. La langue tahitienne, même si elle n'est pas reconnue comme langue officielle, sera enseignée dans le cadre de l’horaire normal des écoles maternelles et primaires, dans les établissements du second degré et dans les établissements d’enseignement supérieur. On notera également la redéfinition des langues polynésiennes par rapport à l'article 115 de la de la Loi organique no 96-312 du 12 avril 1996 portant statut d’autonomie de la Polynésie française. Dans la loi de 2004, ces langues sont nommées, mais leur identification n'est pas exhaustive; par exemple, les langues de l'archipel des Australes ne sont pas représentées.

4.1 Les domaines de la législation et de la justice

En vertu de l’article 2 de la Constitution, le français demeure donc l’unique langue officielle de ce qui est encore un territoire français d’outre-mer. Malgré la présence des langues autochtones en Polynésie française, seul le français bénéficie d’une reconnaissance juridique dans les domaines de la législation et de la justice. Ainsi, les ordonnances du gouvernement territorial et les procès-verbaux des cours de justice ne sont rédigés qu’en français. Mais l'affiche extérieure officielle identifiant l'Assemblée de la Polynésie française est bilingue: ASSEMBLÉE DE LA POLYNÉSIE FRANÇAISE / APO'ORA'A RAHI NO TE FENUA. 

La Polynésie française est représentée au PARLEMENT national de Paris par deux députés et un sénateur, et par un conseiller au Conseil économique et social. L’élite dirigeante, tant européenne que polynésienne, n’utilise en principe que le français non seulement au plan national, mais ce n'est pas une règle stricte. De fait, les débats au sein de l’Assemblée de la Polynésie se font indifféremment en français et en tahitien, comme l'attestent d’ailleurs les compte rendus effectués par l’institution. Par ailleurs, il n’est pas rare, même si ce n’est pas la règle, que le président du gouvernement local ou ses ministres s’expriment en tahitien lors de discours ou de déclarations publiques.

En matière de JUSTICE, aucun texte récent d’ordre général ne prescrit l’obligation d’employer la langue française. C’est pourquoi l’ordonnance de Villers-Cotterêt de 1539 (François Ier) est par tradition considérée comme le texte faisant de la langue française la langue judiciaire, en France comme dans tous les DOM-TOM. C’est donc sur ce fondement que les juges ont fait de la langue française une règle obligatoire dans le déroulement de la procédure tant administrative que judiciaire. Évidemment, en Polynésie française, la procédure se déroule toujours en français, même quand le juge est un autochtone. Néanmoins, le juge peut rendre son jugement en tahitien, mais avec une traduction française. Lorsque les circonstance l'exigent, il est autorisé d'entendre accusés et témoins en reo maohi à la condition de faire appel à des interprètes.

4.2 La langue de l’Administration

Dans l’administration publique, les communications se déroulent généralement en français puisque c’est la langue officielle, mais le tahitien peut être utilisé lors des communications orales ou écrites à l’intention des autochtones. De fait, les employés des services publics en contact avec les citoyens sont généralement bilingues, mais il faut pour cela que le fonctionnaire en poste soit un autochtone ou un «demi». Le rôle social du tahitien demeure encore relativement limité aux communications entre autochtones, aux cérémonies religieuses, à l’information officielle et aux avis donnés au public par l’Administration, notamment par la voie d’affichage sur la place publique. Au cours des années récentes cependant, la langue tahitienne a commencé à s’imposer davantage.

Il faut préciser que le personnel administratif ne compte que fort peu de Français (ou Métropolitains), à part quelques chefs de service. C'est que, depuis vingt ou trente ans, les Polynésiens ont appliqué une politique ségrégationniste. Des concours ont lieu pour combler les postes et des épreuves facultatives de tahitien sont destinées à favoriser les locaux.

4.3 L’éducation

En application de l’article 6 de la loi d’autonomie no 96-312 du 12 avril 1996, l’enseignement primaire et secondaire relève de la compétence du Territoire; les classes post-baccalauréat et l’enseignement supérieur, de celle de l’État français. La Polynésie française compte 252 établissements du premier degré (écoles maternelles et primaires et enseignement spécialisé), et 62 établissements secondaires (second degré). Pour l’année scolaire 1998-1999, l’enseignement du premier degré comptait 46 800 élèves, celui du second degré touchait 31 200 élèves.

- La législation

En principe, selon l’article 11 de la loi no 94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française, la langue d’enseignement de la Polynésie française doit être le français:

Article 11

La langue de l’enseignement, des examens et concours, ainsi que des thèses et des mémoires dans les établissements publics et privés d’enseignement est le français, sauf exceptions justifiées par les nécessités de l’enseignement des langues et cultures régionales ou étrangères ou lorsque les enseignants sont des professeurs associés ou invités étrangers.

Cependant, les langues régionales peuvent être enseignées sous réserve de la clause «sauf exceptions justifiées par les nécessités de l’enseignement des langues et cultures régionales». D’ailleurs, l’article 21 de la même loi énonce également ce qui suit: «Les dispositions de la présente loi s’appliquent sans préjudice de la législation et de la réglementation relative aux langues régionales et ne s’opposent pas à leur usage.»

Selon l’article 90 de la loi 6 septembre 1984 instituant l’autonomie interne de la Polynésie française, l’enseignement du tahitien est obligatoire comme matière d'enseignement dans toutes les écoles maternelles et primaires du premier cycle, facultatif et à option au secondaire:

Article 90

La langue tahitienne est une matière enseignée dans le cadre de l’horaire normal des écoles maternelle et primaire. Cet enseignement est organisé comme matière facultative et à option dans le second degré.

L’article 115 de la Loi organique no 96-312 du 12 avril 1996 portant statut d’autonomie de la Polynésie française (aujourd'hui abrogée) reprenait les mêmes dispositions que la loi de 1984:

Article 115 (abrogé)

2)  La langue tahitienne est une matière enseignée dans le cadre de l'horaire normal des écoles maternelles et primaires et dans les établissements du second degré.

3)  Sur décision de l'assemblée de la Polynésie française, la langue tahitienne peut être remplacée dans certaines écoles maternelles et primaires et dans les établissements du second degré par l'une des autres langues polynésiennes.

4)  L'étude et la pédagogie de la langue et de la culture tahitiennes sont à cet effet enseignées à l'école normale mixte de la Polynésie française. 

Actuellement, cet article 115 est remplacé par l'article 57 de la Loi organique no 2004-192 du 27 février 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française :

 

Article 57

4) La langue tahitienne est une matière enseignée dans le cadre de l'horaire normal des écoles maternelles et primaires, dans les établissements du second degré et dans les établissements d'enseignement supérieur.

5) Sur décision de l'assemblée de la Polynésie française, la langue tahitienne peut être remplacée dans certaines écoles ou établissements par l'une des autres langues polynésiennes.

6) L'étude et la pédagogie de la langue et de la culture tahitiennes sont enseignées dans les établissements de formation des personnels enseignants.

Il faut ajouter également une loi adoptée par l’Assemblée nationale française: la Loi d'orientation pour l'outre-mer (ou loi 2000-1207 du 13 décembre 2000) entrée en vigueur le 14 décembre 2000. Ce sont les articles 33 et 34 de cette loi qui concernent tous les DOM-TOM. À l’article 33, on apprend que «l’État et les collectivités locales encouragent le respect, la protection et le maintien des connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales fondées sur leurs modes de vie traditionnels et qui contribuent à la conservation du milieu naturel et l'usage durable de la diversité biologique» et qu’à l’article 34 que «les langues régionales en usage dans les départements d'outre-mer font partie du patrimoine linguistique de la Nation» et qu’elles «bénéficient du renforcement des politiques en faveur des langues régionales afin d'en faciliter l'usage». D’après la Loi d’orientation d’outre-mer, la loi n° 51-46 du 11 janvier 1951 relative à l'enseignement des langues et dialectes locaux leur est applicable. 

- L'enseignement

Le tahitien a été introduit dans les écoles primaires en 1982; le nouveau statut de 1996 a étendu son enseignement aux écoles secondaires. On constate que, au primaire et au secondaire, l’enseignement du tahitien, en plus d'être limité à un enseignement hebdomadaire de deux heures et demie, reste une matière facultative, et ne constitue pas une langue d’enseignement. Il en est ainsi du marquisien, mais la langue des Tuamotu fait partie des «activités d'éveil» dans certaines classes du primaire. Dans les écoles primaires des îles Gambier, un cours de reo maohi est dispensé durant deux heures et demie par semaine, soit en tahitien soit en mangarévien, selon les compétences et la disponibilité de l'enseignant. Comme en France, le français reste la seule langue de l’instruction. Pour le moment, l’enseignement de la langue locale demeure marginal et il ne doit pas nuire à l’enseignement du français. Les textes démontrent que les écoles ont le droit de dispenser cinq heures d’enseignement (maximum) par semaine pendant lesquelles les langues vernaculaires, notamment le tahitien, peuvent être employées: une heure d’expression orale, deux heures d’éducation physique, une heure d’éducation artistique et une heure de géographie, d’histoire ou de sciences. 

Il resterait éventuellement à mettre en application les clauses adoptées par la France au sujet de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires de 1992; rappelons que, si cette Charte a été signée, elle n'a pas été ratifiée et ne peut donc être mise en application. Le Rapport Cerquiglini d’avril 1999 précise quelles sont les langues territoriales pouvant être admises dans l’enseignement: le tahitien, le marquisien, la langue des Tuamotu, la langue mangarévienne, la langue de Ruturu (îles Australes), la langue de Ra’ivavae (îles Australes), la langue de Rapa (îles Australes), le wallisien et le futunien. Compte tenu des pratiques en cours, les risques sont grands pour que seul le tahitien réussisse à concurrencer quelque peu le français.

En 2003, après le bilan de l'application de la Charte de l'éducation, la délibération de l'Assemblée de la Polynésie française no 2003-89 APF du 24 juin 2003 approuvant les perspectives d'actions dans le domaine de l'éducation fixe de nouveaux objectifs, qui réorientent le cadre de la politique linguistique :

Aujourd'hui et compte tenu des éléments dont il dispose, le gouvernement pense que la position à adopter devrait être la suivante : une approche de l'enseignement du français en terme de langue seconde et un enseignement renforcé du/et en tahitien.
(Délibération JOPF du10 Juillet 2003 p.1723)

Notons particulièrement la création d'un groupe «maîtrise des langues» au niveau de l'enseignement secondaire :

1.2.2. S'agissant de l'enseignement secondaire, un groupe langues vient d'être créé afin d'introduire sur l'ensemble de la Polynésie un enseignement du français en tant que langue seconde : il s'agit de continuer au collège et au lycée à apprendre à communiquer en français et pas simplement d'apprendre à décrire la langue française, supposée connue, en termes grammaticaux. Pour cela, il faudra corriger de manière appropriée les effets de l'interaction entre les langues en présence. Cela implique l'organisation et l'animation de groupes composés de professeurs ne parlant pas forcément le reo ma'ohi et de professeurs de tahitien-français pour qu'un juste diagnostic initial conduise à des pratiques pédagogiques appropriées de remédiation. Les résultats des travaux du groupe langues qui ont été validés sont mis à la disposition de tous sur le site www.des.pf depuis la fin mai 2003. L'espoir est que des équipes de plus en plus étoffées et réparties dans tous les établissements proposeront des solutions pédagogiques efficaces, répondant très concrètement aux besoins des élèves, par effet d'entraînement sur des bases clarifiées pour tous.

En 2004, l'alternance gouvernementale entraîne le rattachement de la question des langues au ministère de l'éducation . Une " expérimentation pour l'enseignement des langues polynésiennes à l'école primaire publique de la Polynésie française " est mise en place et doit se dérouler sur la période 2005-2008.

Le document de présentation du dispositif expérimental, présenté sur le site du ministère, rappelle les objectifs généraux et fixe les modalités de mise en œuvre (extraits) :

Pourquoi enseigner les langues polynésiennes à l'école ?
Pour contribuer au développement personnel de l'enfant et à sa réussite scolaire
- Contribution de la langue maternelle pour la formation intellectuelle.
- Développement d'une compétence bilingue et biculturelle […] bilinguisme additif.
- Double valorisation de la langue maternelle ou d'origine et de la langue française : Lorsque deux langues sont en contact, dont l'une est plus prestigieuse que l'autre (on parle alors de «diglossie»), l'apprenant bilingue qui a pour première langue celle qui est la moins prestigieuse est confronté à une double contradiction[…] la valorisation conjointe des deux langues doit permettre à l'élève de sortir de cette double contradiction.
- Facilitation de la différenciation entre les deux langues […] un enseignant différent pour chaque langue. […] Cette prise de conscience précoce permet de réduire le mélange de code. L'enfant apprend à choisir le code qui convient selon la situation de communication.
Pour valoriser le patrimoine linguistique polynésien et participer à sa transmission
Pour s'ouvrir à l'Autre
[…] Dans une société multilingue et multiculturelle, la construction d'une citoyenneté commune passe par le développement de la tolérance linguistique.

La mise en œuvre du projet «implique une réforme du système éducatif», qui passe entre autres par l'élaboration d'un support scientifique, la formation, des actions de sensibilisation des agents (maîtres, cadres, formateurs, etc.) et des populations.

De façon préliminaire, l'expérimentation a pour objectifs de :

- Consolider l'enseignement des langues polynésiennes à l'école primaire ;
- Expérimenter un programme de formation d'enseignants qualifiés de/en langue polynésienne ;
- Créer des supports pédagogiques pour l'enseignement des/en langues polynésiennes ;
- Évaluer l'impact de cet enseignement sur les élèves du dispositif expérimental ;
- Évaluer le programme de formation ;
- Sensibiliser et informer les partenaires de l'école sur le développement bilingue.

L'enseignant de/en langue polynésienne intervient 5 heures hebdomadaires (1 h/ jour) par niveau scolaire, en petite, moyenne et grande sections de maternelle ; son rôle est celui d'un «partenaire de l'équipe pédagogique : à la fois personne-ressource sur la langue et la culture et éventuel médiateur vis-à-vis des familles». L'enseignement expérimental des langues polynésiennes, assuré par 17 enseignants recrutés et formés à cette occasion, a démarré en janvier 2006 sur 17 sites. Le dispositif prévoit l'intégration des langues suivantes : tahitien, marquisien, paumotu (tapuhoe), langues des Australes (langues de Raivavae et de Tupuai).

Il faut noter aussi la mise en place d'un autre volet expérimental, trilingue celui-là, avec l'introduction de classes d'apprentissage précoce de l'anglais par les TICE. Les filières dites «Pacifique» explicitent la relation particulière que la Polynésie française entretient avec la langue anglaise, du fait - outre une part de son histoire - de sa situation au cœur du Pacifique insulaire.

Si les premiers résultats d'évaluation n'ont pas fait l'objet d'un communiqué officiel, il ressort de l'opinion publique une appréciation positive globale de ce projet. Un nouveau changement de gouvernement intervenu en décembre 2006 pourrait le mettre en question, toutefois, d'après un article paru dans La Dépêche de Tahiti le 22 février 2007, le nouveau ministre envisagerait de mener l'expérimentation à son terme.

À l’Université de la Polynésie française, les cours ne se donnent qu’en français. L’établissement propose des programmes de formation scolaire dans les domaines suivants: droit, lettres, langues-sciences humaines et sciences. L'Université prépare à la licence et au CAPES de reo maohi. Il existe des cours, notamment «de civilisation», qui se donnent en anglais et en reo ma’ohi.

- Les résultats

Par ailleurs, on ne saurait passer sous silence la question des manuels scolaires et les problèmes d’intégration socio-culturelle. La Polynésie française, comme tous les DOM-TOM, vit une situation de dépendance quasi exclusive de la France, non seulement pour ce qui concerne son système éducatif, mais aussi pour son approvisionnement en manuels et autres documents pédagogiques. Tous les enfants d’origine non européenne — la très grande majorité — évoluent dans un milieu naturel et humain tout à fait différent de celui qui est représenté dans les manuels de classe européens, et la plupart d’entre eux peuvent se considérer comme des étrangers dans leur propre pays. Cette situation a favorisé un fort taux d’analphabétisme et d’illettrisme, une situation qui peut être considérée comme une honte pour un territoire français.

On peut parler d'un relatif demi-échec (ou demi-succès) en matière d'enseignement des langues polynésiennes. Ce constat n'est pas si surprenant. D'une part, il est le résultat d'une pratique coloniale qui a consisté à interdire l'enseignement des langues autochtones durant un siècle et demi. D'autre part, beaucoup de dirigeants polynésiens ne sont pas convaincus eux-mêmes de l'importance de l'enseignement des langues autochtones à l'école, ne serait-ce que pour l'alphabétisation ou la définition de l'identité culturelle des enfants. De plus, tout le système est ainsi fait qu'il laisse croire que l'enseignement du "tout en français" constitue l'unique garantie de la réussite scolaire et de l'accès aux emplois.

C'est ainsi que les difficultés pédagogiques qu'entraîne l'enseignement quasi exclusif de la langue française et l'importation du moule pédagogique métropolitain, dues au fait que nombre d'enfants ne sont en réalité que partiellement francophones, n'ont été prises en compte que très récemment.

4.4 Les médias

La presse écrite en Polynésie française compte deux quotidiens, Les Nouvelles de Tahiti et La Dépêche de Tahiti, ainsi que des hebdomadaires (Tahiti Beach Press et Week) et quelques mensuels locaux (dont le Tahiti Pacifique Magazine), complétés par la diffusion des journaux édités en Métropole. Tous les journaux sont publiés en français, sauf la Tahiti Beach Press destinée aux touristes anglophones de passage sur le territoire. Toutefois, des sections de certains journaux sont rédigées en langue tahitienne. En réalité, le gouvernement local reste le seul à publier un mensuel intégralement en reo maohi  (Te Reo Fenua) et à avoir des publications bilingues.

Il y a une vingtaine d'années et plus, Les Nouvelles et Le Journal de Tahiti offraient quelques pages en tahitien, mais elles furent abandonnées, faute de lecteurs. Les deux publications actuelles en langue tahitienne, le Vea Porotetani (Église évangélique, moitié français moitié tahitien) et la toute récente version tahitienne du Te Fenua (créée grâce à John Mairai), n'existent qu'avec les soutiens financiers de l'Église ou du gouvernement.

Le service public de radiodiffusion est assuré par RFO (Société nationale de radiodiffusion et de télévision pour l’outre-mer) qui émet sur deux canaux. Le premier diffuse une sélection de programmes repris des chaînes nationales, ainsi que des émissions dites «de proximité». Le second diffuse, avec le différé inévitable, des programmes de France 2. Deux chaînes privées émettent sur le territoire depuis 1995: une chaîne cryptée «Canal Outre-mer» (Canal +), aujourd’hui intégrée à TNS, et une chaîne câblée «Téléfénua» (maintenant disparue). Le tahitien est utilisé environ 18 heures par mois pour les informations et les divertissements de proximité auxquelles il faut ajouter une émission bilingue quotidienne de 52 minutes (soit 26 heures par mois), ainsi que de nombreuses émissions totalement ou partiellement en tahitien, telles que des retransmissions sportives ou musicales.

Depuis juin 2000, la Polynésie française possède sa propre chaîne de télévision, purement polynésienne, créée dans le cadre de l'article 6 du statut d'autonomie, TNTV (Tahiti Nui Télévision). Il s'agit d'une chaîne généraliste locale bilingue, reçue dans l'ensemble du territoire, qui présente des journaux et des magazines en tahitien. Par ailleurs, trois journalistes de la chaîne sont actuellement en formation au sein de l'Université Laval (Québec), au Département d'information et de communication. Dans le domaine de la radio, le tahitien et d’autres langues polynésiennes sont régulièrement employés et totalisent environ une soixantaine d’heures par semaine. À l'heure actuelle, quelque 18 radios privées émettent en Polynésie française; la plupart opèrent en français et en tahitien. Les productions locales sont caractérisées par le bilinguisme, un élément identitaire fondamental, et elles se sont appliquées à s’ouvrir aux langues marquisienne et paumotu, notamment par la mise en place d’une émission quotidienne dans chacune de ces langues. Toute la journée la radio se fait en bilingue français/tahitien. Un magazine d’information hebdomadaire de trente minutes est réalisé tant en français qu’en tahitien.

Rappelons que, en tant que territoire français, la Polynésie française fait partie de la France. Or, étant donné que le français est la langue officielle (art. 2 de la Constitution de la République), toutes les communications formelles doivent se faire exclusivement dans cette langue. Il est d’autant plus aisé d’utiliser le français sur le territoire que c’est la principale langue écrite et orale permettant de communiquer avec toutes les ethnies.

Par ailleurs, de tout temps, les langues autochtones de la Polynésie française ont souffert de l’indifférence des responsables français qui ont toujours pratiqué, au mieux, une politique linguistique de non-intervention, au pire, une véritable politique d’assimilation; seule l’Église évangélique a pris des dispositions pour freiner la régression du tahitien. Jusqu’à présent, l’Administration locale n’avait d’autre choix que d’adopter intégralement la politique nationale française. Mais au moment où la France vient de signer — mais sans encore ratifier — la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, la politique linguistique pratiquée en Polynésie française doit être révisée, notamment sur le plan de l’éducation et des médias, mais aussi en matière d’administration et de justice. Jusqu’ici, les revendications autochtones ne se sont pas souvent transposées sur le plan de la langue, mais il pourrait bien en être autrement un jour et ce serait dans l’ordre des choses. La France a accepté 35 engagements énoncés dans la partie III de la Charte, justement dans les secteurs de l’administration, de la justice, de l’éducation et des médias. Mais c’est à l’Administration locale de prendre maintenant ses responsabilités.

Dans le cas de la Polynésie française, le gouvernement local a déjà commencé à mettre en oeuvre les moyens dont il dispose pour promouvoir la culture polynésienne autrement que par des pratiques folkloriques et des colliers de coquillages. Il fallait que l’utilisation des langues polynésiennes, notamment du tahitien, se manifeste dans les activités autres que strictement culturelles, en particulier dans l’éducation, les médias et certaines activités économiques. C’est avant tout une question de reconnaissance d’une identité pour les Polynésiens, sinon le situation actuelle pourrait hypothéquer leur développement socioculturel et économique.

Quant à l'avenir du tahitien, beaucoup de gens veulent encore le protéger, mais la tendance qui s'accentue avec les années laisse plutôt croire à son éventuelle disparition. Pour beaucoup de Polynésiens, la question n'est plus de savoir si le tahitien se maintiendra, mais de savoir quelle sorte de français sera parlé en Polynésie française, le français standard ou le français polynésien? Présentement, il s'agirait vraisemblablement d'un rapprochement progressif entre les deux variétés, comme essaient de la faire les journalistes, les ministres, les instituteurs (quand ils sont inspectés) et l'Administration en général par le moyen des médias. Puis, lorsque le tahitien sera presque liquidé et qu'il ne représentera plus un menace pour l'État français, il sera alors temps pour l'État de manifester sa grande générosité par des mesures juridiques pour protéger la culture polynésienne.

Dernière mise à jour: 02 janv. 2013

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