Îles Féroé 

(Danemark)

føroyar

 

Capitale: Tórshavn 
Population: 49 400 (2013) 
Langues officielles: danois et féroïen 
Groupe majoritaire: féroïen (86 %) 
Groupes minoritaires: danois, islandais, norvégien, allemand, anglais, etc.  
Système politique: département danois bénéficiant d’une autonomie politique 
Articles constitutionnels (langue): art. 11 de la Loi sur l'autonomie des îles Féroé de 1948 
Lois linguistiques:
Loi n° 51 sur les écoles féroïennes (1979); Règlement relatif à l'administration de la Commission de la langue féroïenne (1985); Règlement du Parlement (1996); Loi sur les affaires judiciaires des îles Féroé (2004); Loi sur l'acquisition des autorités féroïennes des sujets et compétences (2005).

1 Situation géopolitique

Situées à 450 km au sud-est de l'Islande et à 350 km au nord de l'Écosse (voir la carte générale), les îles Féroé (en féroïen: Føroyar; en danois: Færøerne; en anglais: Faroe, ce qui signifie «îles aux moutons») forment un archipel danois de 17 îles séparées par de minces détroits. Lorsqu'on parle des «îles Féroé», on a donc recours à une redondance puisque le terme Føroyar implique nécessairement le mot «île». La superficie totale des Féroé est de 1399 km² (Danemark: 43 094 km² ; Luxembourg: 2586 km²) et l'île principale est Streymoy (375,5 km²) où se trouve la capitale, Tórshavn (voir la carte détaillée). L'archipel est situé à une distance de 1333 km du Danemark, soit l'équivalent de Paris-Marseille aller-retour ou la distance entre Gatineau (près d'Ottawa) et Gaspé au Québec. La distance entre le Danemark et le Groenland est encore plus grande (voir la carte).

La ville principale est évidemment Tórshavn (16 000 habitants) située sur l’île de Streymoy; elle est suivie par Klaksvík (5000 hab.). La troisième municipalité est Runavík avec 3800 personnes. Il reste 27 municipalités qui comptent toutes moins de 2000 personnes, alors que 3 municipalités comptent moins de 500 personnes. Plusieurs ponts relient la plupart des îles entre elles.

Le drapeau des îles Féroé, adopté en 1940 au cours de l'occupation britannique, est blanc avec une croix rouge bordée de bleu et décalée du côté de la hampe. La croix représente le christianisme à l'exemple des autres drapeaux nordiques (Danemark, Norvège, Suède et Islande). Le drapeau des îles Féroé est appelé Merkið en féroïen, ce qui signifie «la bannière».
 
Au point de vue organisation politique, l’archipel des Féroé, comme le Groenland, est rattaché au royaume du Danemark, mais jouit d’une grande autonomie politique pour gérer les affaires locales ; l'archipel est représenté par deux députés au Parlement danois de Copenhague. Le gouvernement local (Landsstýrið) possède son propre parlement (Løgtingið), l'un des plus anciens au monde, et adopte ses lois pour toutes les affaires intérieures, y compris l'éducation, la culture et l'industrie. De plus, les îles Féroé possèdent leur propre drapeau, leurs timbres et émettent un passeport particulier.  Le chef du gouvernement local est appelé Løgmaður («homme de loi») et sert de premier ministre. Tout autre membre du cabinet est appelé landsstýrismaður («homme du comité national») ou landsstýriskvinna («femme du comité national»).

Les domaines qui demeurent sous la juridiction du Danemark sont la défense militaire, la police, la justice, la monnaie et les affaires étrangères. Les îles Féroé ont aussi leurs représentants au sein du Conseil nordique en tant que membres de la délégation danoise. Les îles Féroé ne font pas partie de l'Union européenne. Historiquement, on peut dire que les îles Féroé et le Groenland font partie de l'«union régale danoise» (Rigsfællesskab). Le 29 juillet, la fête de la Saint-Olav  — roi de Norvège de 1016 à 1028  — est un jour férié national et les habitants des autres îles viennent à Tórshavn.

2 Données démolinguistiques 

En 2013, la population des îles Féroé était estimée à plus de 49 400 habitants, dont 17 600 dans la capitale, Tórshavn, soit 35,6 % de la population. Selon les études statistiques du gouvernement territorial, 91,7 % seraient nés dans l'archipel, 5,8 % au Danemark et 0,3 % au Groenland. Les Islandais semblent constituer le plus important groupe d'étrangers avec 0,4 % de la population; ils sont suivis par les Danois (0,3 %), les Norvégiens (0,2 %) et les Polonais (0,2 %).

2.1 La langue féroïenne

Les Féroïens parlent une langue d’origine scandinave, le féroïen (Føroyskt), une langue germanique de type nordique (scandinave) qu’ils sont les seuls à parler dans le monde et qui demeure assez proche à la fois de l’islandais d'aujourd'hui et de l’ancien norvégien qu'on appelait le vieux norrois. Il est difficile de préciser exactement combien de locuteurs dans le monde parle la langue féroïenne; peut-être 45 400 selon Ethnologue, mais probablement plus de 60 000 dans les faits. C'est qu'il faut tenir compte que beaucoup de Féroïens vivent au Danemark (entre 12 000 et 25 000), tandis que des Danois sont installés aux Féroé et n'utilisent que le danois comme langue parlée à la maison.

Le caractère insulaire des habitants des Féroé a favorisé la fragmentation dialectale en six variétés (voir la carte à gauche). On distingue généralement les dialectes des fjords du Nord et les dialectes des fjords du Sud.

Dialectes du Nord
  - dialecte de Bordoy
  - dialecte d'Esturoy
  - dialecte de Valgar
  - dialecte de T
órshavn
Dialectes du Sud
  - dialecte de Nolsoy
  - dialecte de Sandoy
  - dialecte de Suduroy
 

Certains linguistes placent le dialecte de Tórshavn comme un dialecte à part en tant que «dialecte du Centre». La concentration plus importante de la population autour de Tórshavn a eu pour effet d'assurer à cette variété du Centre une prépondérance par rapport aux autres variétés de l'archipel. Ces variétés sont toutes aisément intelligibles entre elles.

La concentration des écoles et des médias dans la région de Tórshavn a également contribué à la consolidation de cette variété qui est devenue la norme pour la prononciation correcte du féroïen. Plus de 80 % de la population peut s'exprimer dans le dialecte de Tórshavn. Le dialecte du Centre est devenu une sorte de norme qui est souvent utilisée comme prononciation normale en lecture, dans les écoles et à la radio et la télévision. En raison du caractère insulaire des locuteurs, le féroïen, d’après certains linguistes, a tendance à conserver les archaïsmes tant phonétiques que lexicaux; il faut dire que les fonctionnaires dont la responsabilité est de surveiller le féroïen, aujourd'hui le Conseil de la langue féroïenne, se sont toujours efforcés de conjurer les «danicismes» (mots empruntés au danois). L'archipel des Féroé est victime d'un mouvement puriste qui a pour mission d'éliminer les éléments étrangers indésirables.

La langue féroïenne se caractérise notamment par un accent tonique portant sur la première syllabe des mots. Il existe certaines exceptions pour les mots commençant par un préfixe et les mots étrangers, ces derniers étant souvent accentués sur une syllabe postérieure. Par exemple, dans les mots studentur («étudiant»), banan («banane») ou motorur («moteur»), l'accent porte sur la seconde syllabe. Au point de vue grammatical, le féroïen possède trois genres (masculin, féminin et neutre) et quatre cas (ou déclinaisons: nominatif, accusatif, datif et génitif), tant au singulier qu'au pluriel. Ainsi, un nom peut avoir théoriquement huit formes différentes par genre. En voici un exemple avec les mots armur («bras») et kambur («crête») au singulier et au pluriel:

Singulier «bras» «crête»
Nominatif armur kambur
Accusatif arm kamb
Datif armi kambi
Génitif arms kambs
Pluriel «bras» «crête»
Nominatif armar kambar
Accusatif armar kambar
Datif ørmum kombum
Génitif arma kamba

Le féroïen est une langue demeurée proche de l'islandais, mais il doit de nombreux emprunts au danois, au bas-allemand et, depuis quelques décennies, à l'anglais. La partie la plus importante du lexique provient de la langue nordique commune du vieux-norrois. Le féroïen utilise l'alphabet latin pour transcrire la langue écrire, avec un certain nombre de lettres particulières telles que [ð], [ø] et [sk].

Bien que l’intercompréhension entre les langues scandinaves telles que le danois, le suédois et le norvégien s'avère relativement aisée, elle est, par contre, plutôt difficile avec le féroïen (autant que le portugais peut l'être pour un francophone), sauf pour les Féroïens eux-mêmes, car ils connaissent tous le danois, la seconde langue officielle. Le bilinguisme féroïen-danois est généralisé dans tout l'archipel. On peut parler d'une société bilingue qui pratique une certaine diglossie, le féroïen étant la langue quotidienne et familiale, le danois, la langue administrative. La plupart des Féroïens sont capables aussi de converser en anglais. Au final, les Féroïens parlent le féroïen, le danois, l'anglais et comprennent le suédois, le norvégien et l'islandais.

2.2 Les immigrants

Au total, on compterait près de 70 à 80 nationalités différentes dans l'archipel, mais les Féroïens (appelés aussi Féringiens) de souche forment encore la grande majorité. En réalité, peu d'immigrants viennent de l'extérieur des pays nordiques, surtout si l'on exclut le Danemark:

Pays

Hommes Femmes Total Pourcentage
Pays nordiques 565 568 1133 87,0 %
Danemark 500 509 1009 77,5 %
Groenland    7   13   20   1,5 %
Islande   25   14   39   2,9 %
Norvège   21   19   40   3,0 %
Suède   11   13   24   1,8 %
Finlande    1 -     1   0,0 %
Autre pays   71   97 108   8,3 %
Total - ArcticStat 2012 636 665 1301 100,0 %

Dans le tableau précédent, qui illustre l'apport des immigrants pour l'année 2012, les ressortissant des pays nordiques comptaient pour 87 % des immigrants. Les seuls Danois représentaient 77,5 %, ce qui laisse peu d'immigrants pour le Groenland (1,5 %), l'Islande (2,9 %), la Norvège (3 %), la Suède (1,8 %) et la Finlande (0,0 %).

Les autres pays réunis correspondaient à 8,3 % de l'apport migratoire total. Les ressortissant des pays suivants sont représentés par au moins 10 immigrants: Brésil, Philippines, Ghana, Croatie, Macédoine, Pologne, Roumanie, Russie, Serbie, Thaïlande, Inde, Indonésie, Lituanie, Royaume-Uni, États-Unis, Canada. D'autres immigrants viennent de plusieurs autres pays, mais ils ne comptent bien souvent que un, deux ou cinq individus.

On compte environ 35 000 touristes par an dans les îles Féroé. Les Danois représentent plus de 40 % des touristes «étrangers», suivis par les Norvégiens, les Anglais et les Américains, les Suédois, les Allemands, les Islandais et les Canadiens. Les Français ne sont que 450 visiteurs annuellement. On recense également, chaque année, une centaine de touristes suisses et le même nombre de Belges. L'anglais sert de langue véhiculaire.

3 Données historiques

L'archipel des Féroé fut vraisemblablement connu des moines irlandais dès l'an 500. De 700 à 800 environ, des ermites venus d'Écosse s'y installèrent, mais ils les abandonnèrent au début du IXe siècle, lorsque les incursions des pilleurs vikings atteignirent les îles Féroé. Dès lors, les îles devinrent un relais maritime pratique reliant les routes entre la Scandinavie et les colonies vikings d'Islande, du Groenland et, pour une brève durée, d'Amérique du Nord.

3.1 Les immigrants norvégiens

Les habitants actuels des îles Féroé sont donc les descendants d'immigrants norvégiens, qui avaient eux-mêmes remplacé une petite population d’origine écossaise et irlandaise. Ils parlaient le vieux-norrois de l'Ouest. C'est à cette époque que Olaf fut élu roi de Norvège (1116-1128) sous le nom de Olav II, et qu'il entreprit de faire du christianisme la religion de son pays. Il fit construire des églises et des monastères.

Puis des colons norvégiens ont commencé à épouser des femmes originaires du nord de l'Irlande, notamment des îles Orkney et Shetland en Écosse auparavant installées dans les îles Féroé et en Islande. En conséquence, les langues celtiques d'Écosse et d'Irlande ont influencé la langue scandinave des habitants des Féroé; des mots d'origine gaélique parsèment encore le féroïen d'aujourd'hui. Les habitants conservèrent la vieille langue commune au nord-ouest de l’Europe, le vieux-norrois qui était aussi parlé en Islande et en Norvège, ainsi qu'à quelques autres endroits dans l’Atlantique Nord, notamment au Groenland. Vers 1200, les différences entre les parlers étaient encore infimes.

Vers le XVe siècle, une langue distincte, le féroïen, s'est progressivement développée dans les îles de l'archipel, bien qu'elle soit demeurée intelligible avec l'ancien norrois des Vikings de l'Ouest. Jusqu'en 1380, les îles Féroé ont appartenu à la Norvège.

3.2 La domination danoise

Puis l’archipel des Féroé tomba sous la souveraineté de la couronne danoise en 1397 par l’union de Kalmar. Avec l’Union, la Norvège apportait ses vastes possessions du nord de l’Atlantique, c’est-à-dire les îles Féroé, l’Islande et le Groenland. En fait, l’union de Kalmar réalisait sous un seul royaume l'unification du Danemark, de la Suède et de la Norvège et prévoyait que les trois pays seraient gouvernés par un souverain danois. La reine Margrethe Ire, régente du Danemark, de la Norvège et de la Suède, fit couronner, en juin 1397, à Kalmar, son neveu Erik de Poméranie, comme roi de l’Union. Ce dernier ne gouverna personnellement qu’à partir de 1412, et il mécontenta rapidement les Suédois qui se révoltèrent en 1434. L’Union avec la Suède prit fin en 1521-1523 lorsque Gustave Eriksson chassa les Danois et se fit reconnaître roi de Suède. 

Jusque là, le féroïen possédait une orthographe similaire à l'islandais et au norvégien, mais après que la Réforme religieuse de 1536 les dirigeants danois interdirent son usage dans les écoles, les églises et les documents officiels. C'est ainsi qu'en 1540 la Réforme luthérienne s'imposa dans les îles avec la Fólkakirkja, la religion d'État. Le féroïen écrit tomba en désuétude, perdit son écriture, mais les insulaires ont continué d'employer leur langue orale dans les ballades, les contes populaires et au cours de leur vie quotidienne, en maintenant ainsi une tradition riche, bien que, durant trois cents ans, le féroïen avait cessé d'être écrit.

- La restauration du féroïen

Au cours du XVIIIe siècle, le danois devint la langue officielle de l’Église du Danemark, qui imposa cette langue aux insulaires des Féroé. Ces derniers réagirent mal à l'imposition de la langue danoise, car leur langue fut remplacée par le danois non seulement comme l'unique langue écrite, mais aussi comme l'unique langue religieuse.

Jens Christian Svabo (1746-1824) fut le premier érudit à s'intéresser à la langue féroïenne; il est considéré comme le fondateur de la lexicographie de cette langue et l'un de ses premiers linguistes. Ce Féroïen d'origine né dans l'île de Vargar partit faire des études musicales à Copenhague (Danemark). Durant ses temps libres, Svabo, devenu violoniste, travailla à un projet de dictionnaire de la langue féroïenne, mais dans son aspect purement oral. Au cours des années 1781 et 1782, Jens Christian Svabo fut mandaté par le roi du Danemark, Christian VII, pour rassembler dans son archipel natal des informations nécessaires pour en faire la description géographique, inventorier les ressources naturelles et évaluer la situation économique. Tout en s'acquittant de sa tâche, il en profita pour accroître ses collections féroïennes de vocabulaire et de ballades. Pour ce faire, il dut réinventer sa propre orthographe basée sur la prononciation, car la tradition écrite avait été perdue. Persuadé que le féroïen était voué à la disparition à cause du danois, il s'employa avec empressement à collecter le vocabulaire de la langue et à transcrire les témoignages de sa littérature orale. Les travaux de Svabo furent le point de départ de la renaissance du féroïen qui devint une langue écrite suffisamment forte pour tenir tête au danois dans les domaines de la religion, de l'enseignement, de la culture, voire de l'administration.

L’Angleterre occupa l'archipel à partir de 1807, mais les Féroé et le Groenland furent restitués au Danemark en 1814, lorsque l'Union entre le Danemark et la Norvège fut abolie. L’archipel des Féroé devint ensuite un «département danois». Les ecclésiastiques et les fonctionnaires étaient tous danois, ce qui rendit encore plus prestigieux la langue danoise. La seule langue d'enseignement dans les écoles était le danois.

- La modernisation de l'écriture

Hammershaimb sur un timbre de 1980

En 1854, le Féroïen danophone Venceslaus Ulricus Hammershaimb (1819-1909) publia une orthographe moderne du féroïen, compatible avec la tradition écrite du vieux-norrois. L'orthographe de Hammershaimb rencontra une certaine opposition en raison de sa complexité et un système différent fut proposé par le Danois Jakob Jakobsen (1864-1918), dont l'orthographe demeurait plus proche de la langue parlée, mais cette approche n'a jamais été utilisée par les locuteurs du féroïen. Jakobsen préconisait aussi de renouveler le vocabulaire du féroïen dans tous les domaines sur l'ensemble du territoire de l'archipel. Dans les faits, c'est à V. C. Hammershaimb que l'on doit l'orthographe utilisée aujourd'hui en féroïen en recourant à des bases étymologiques. C'est ce qui explique que le féroïen écrit reste assez éloigné du féroïen oral, ce qui implique certaines difficultés d'ordre orthographique. Ce philologue fut le premier pasteur à lire la Bible en féroïen, ce qui incita l'Église luthérienne à délaisser le danois pour le féroïen.

Le premier manuel en féroïen, Förisk ABC, un petit livre de 12 pages fut publié en 1891. À la fin du XIXe siècle, un mouvement nationaliste vit le jour avec comme objectif de protéger la langue et la culture féroïennes contre l'influence danoise de plus en plus marquée.

Au matin du 9 avril 1940, les forces allemands franchirent la frontière du Danemark lors de l'opération Weserübung, en violation directe du traité germano-danois de non-agression signé l'année précédente. L'occupation fut menée si rapidement que la plupart des Danois se levèrent sans s'apercevoir que leur pays venait d'être occupé. Des envoyés allemands informèrent le gouvernement que la Wehrmacht devait venir «protéger la neutralité de leur pays» contre l'agression franco-britannique. Au fil des ans, la population danoise allait devenir de plus en plus hostile aux Allemands.

Depuis le 12 avril 1940, le Royaume-Uni avait aussitôt occupé militairement les îles Féroé («Opération Valentine»), stratégiquement importantes, afin de prévenir une éventuelle invasion allemande. Winston Churchill, alors premier lord de l'Amirauté, annonça ainsi à la Chambre des communes que les îles Féroé étaient occupées :

Nous occupons en ce moment les îles Féroé, qui appartiennent au Danemark et sont un point stratégique de haute importance et dont la population s'est montrée toute disposée à nous recevoir avec chaleur. Nous allons protéger les îles Féroé de toutes les rigueurs de la guerre et nous y établir commodément par la mer et l'air jusqu'à ce que le moment vienne de les rendre au Danemark libéré de l'asservissement immonde dans lequel l'agression allemande l'a plongé.

Les Féroïens furent ainsi dégagés de l'autorité danoise jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La plus grande partie du personnel britannique était stationnée à l'île Vágar autour de l'aérodrome. Beaucoup de Féroïens se familiarisèrent avec l'anglais. Environ 170 mariages eurent lieu entre des soldats britanniques et des Féroïennes.

Pendant l'occupation, le Løgting eut forcément les pleins pouvoirs législatifs. Des indépendantistes tentèrent de déclarer l'indépendance des îles Féroé, mais ils furent mis en minorité. Pendant l'occupation du Danemark, Churchill refusa d'approuver toute modification du statut constitutionnel des îles Féroé. Après avoir vécu une autonomie quasi complète pendant la guerre, le retour au statut d'avant-guerre devenait impopulaire et irréaliste. Un référendum sur l'indépendance eut donc lieu 1946, mais celui-ci n’avait été «gagné» que par 50,7 % des votes exprimés.  Néanmoins, le Danemark dut négocier avec les représentants des Féroé et, en 1948, octroyer à l'archipel un «statut d’autonomie» qui reconnut le féroïen « comme la langue principale».

3.3 L'autonomie et la langue identitaire

La Loi sur l'autonomie des îles Féroé de 1948 n'avait reconnu le féroïen que «comme la langue principale» tout en précisant que le danois devait être appris à un très haut niveau, c'est-à-dire «soigneusement enseigné». Dans le texte du statut d’autonomie, il n'est pas mentionné que le féroïen est la «langue nationale» des Féroé, seulement la «langue principale». Le gouvernement danois a volontairement utilisé cette formulation ambiguë, car il ne désirait aucunement reconnaître le féroïen comme la langue nationale des îles Féroé. En revanche, deux ans plus tard, les autorités danoises avaient consenti aux habitants des Féroé une grande autonomie.

Les îles Féroé font encore partie du royaume du Danemark et continuent de bénéficier de leur autonomie politique. En effet, les habitants de cet archipel administrent la plupart de leurs affaires intérieures grâce à leur propre parlement (en danois: le Løgting; en féroïen: le Løgtingið) et à leur gouvernement autonome (le Landstýri). Toutefois, les questions concernant les relations extérieures, la défense, la police et la religion — l'Église au Danemark est une Église luthérienne d'État — sont demeurées sous la responsabilité du gouvernement danois. Les Féroïens élisent deux représentants au Parlement danois (le Folketing), mais l’archipel ne fait pas partie de l'Union européenne.

Le 17 mars 2000, le gouvernement féroïen a présenté au gouvernement danois un projet d'indépendance totale, tout en gardant le souveraine du Danemark comme chef d'État ainsi que la monnaie danoise (la couronne). Selon ce projet, le Parlement local, le Løgting, devait détenir le pouvoir suprême et ne devait plus être représenté à l’Assemblée nationale de Copenhague. Les Féroïens souhaitaient également maintenir une coopération administrative avec le Danemark dans les domaines de la santé, du social, de la justice et du trafic aérien. Le gouvernement danois a laissé entendre qu'il ne s'opposerait pas à ce désir d'indépendance, mais que la sécession avait un prix: l'arrêt de l'aide annuelle d'environ un milliard de couronnes (soit 134 à 145 millions de dollars US) et le paiement de la dette de six milliards de couronnes (plus de 800 millions de dollars).

Selon un sondage réalisé par le quotidien féroïen (ou féringien) Sosialurin et la télévision locale, la question de l’indépendance politique semblait très partagée : 45,9 % pour et 44,5 % contre. Les autorités danoises espéraient, de leur côté, que les velléités autonomistes puissent se faire plus sourdes dans un proche avenir.

Le 26 mai 2001, la population des îles Féroé était appelée à se prononcer sur un projet concernant la souveraineté de son archipel. Ce projet de référendum comportait quatre points importants:

1) le transfert des compétences de Copenhague aux autorités insulaires, au plus tard en 2012;  
2) la création d'un fonds pour financer la période de transition;
3) la réduction et élimination progressive des subventions du Danemark;
4) l'organisation d'un nouveau référendum sur la création, au plus tard en 2012, d'un État indépendant. 

Selon le gouvernement danois, la proposition du gouvernement féroïen irait «trop loin», car elle conduirait «à la sortie des îles Féroé du royaume du Danemark». Quoi qu'il en soit, c'est à la population féroïenne (féringienne) de se prononcer sur les rapports entre les îles Féroé et le Danemark. Les négociations avec les autorités autonomes féroïennes sur le statut à venir des îles Féroé à l’intérieur ou à l’extérieur du royaume danois se sont poursuivies. Le gouvernement danois avait pour principe que l’avenir des îles Féroé appartenait à la population féroïenne elle-même. Pour peu que la population féroïenne exprime le souhait d’obtenir la souveraineté en dehors de l’unité du royaume, le gouvernement était prêt à négocier pour trouver une solution raisonnable pour les deux parties.

Au final, le référendum fut annulé après que le gouvernement danois eût annoncé que les subventions versées par le Danemark aux îles Féroé allaient être réduites, puis supprimées, au fur et à mesure que les autorités féringiennes prendraient en charge les tâches qui leur appartiennent. Or, les subventions danoises représentent quelque 1,3 milliard de couronnes danoises (environ 174 millions d'euros ou 235 millions de dollars US par an), ce qui équivaut au tiers du budget local, contre seulement 0,3 % du budget annuel danois. Pire, le cours du poisson, qui représente plus de 90 % des exportations, s'est effondré, mettant les Féroé quasiment en faillite.

En avril 2004, un autre référendum a eu lieu. Avec un taux de participation record de 91,1 %, les Féroïens ont décidé, dans une proportion de 50,72 %, de choisir l'indépendance. Mais la déclaration unilatérale d'indépendance qui suivit ce référendum ne fut pas acceptée par le gouvernement du Danemark. Les habitants des îles Féroé pourraient difficilement se passer de la manne financière danoise, de même pour le généreux système de bourses et d’allocations, qui permet aux Féroïens de venir poursuivre leurs études supérieures au Danemark, ou même de s'y faire soigner en cas de maladie grave, et ce, aux frais de la Métropole.

Par conséquent, les îles Féroé font toujours partie du Danemark qui apparaît encore comme un «bon colonisateur». On aurait découvert récemment du pétrole dans les îles Féroé. Les compagnies pétrolières sont déjà en place. Le Danemark aurait ainsi tout intérêt à garder les Féroé au sein du Royaume. On dirait que les espoirs d’émancipation et d’indépendance des Féroïens reposent uniquement sur ce qu’on pourrait découvrir dans les fonds marins de leur environnement proche. On comprend pourquoi les habitants des îles demeurent très partagés sur la question, bien que tous semblent prêts à conserver la monnaie et la reine danoises. Le statu quo se perpétue, faute d'alternative.

4 Le statut de co-officialité

En vertu de l’article 11 de la Loi sur l'autonomie des îles Féroé de 1948, le féroïen est «la langue principale» des îles et est, avec le danois, la langue officielle de l'archipel :

Article 11

1) La langue des îles Féroé est reconnue comme langue principale, mais le danois doit être enseigné avec soin et prudence, alors que le danois et le féroïen peuvent être utilisés au même titre dans la conduite des affaires officielles.

2) Pour les pourvois en appel, tous les documents en féroïen doivent être accompagnés d'une traduction en danois.

Bien que les deux langues aient le statut de co-officialité, dans les faits, le féroïen reste la langue la plus utilisée par les insulaires, le danois demeurant la seconde langue. Seul le gouvernement danois utilise presque exclusivement la langue minoritaires des îles, le danois, qui se maintient grâce à la population immigrante.

En 1994, le Parlement danois a adopté un nouveau statut d'autonomie, la loi n° 103 du 26 juillet 1994, mais cette loi ne contient aucune disposition d'ordre linguistique.

4.1 La langue usuelle du gouvernement local 

Les débats du Parlement féroïen (le Løgting en danois, mais le Løgtingið en féroïen) se déroulent normalement en féroïen et les lois sont toujours rédigées et promulguées dans cette langue. Toutefois, les lois danoises publiées en danois sont déclarées valides aux îles Féroé. La plupart des lois locales sont aussi publiées en danois pour des fins administratives avec l’État danois. L'article 22 du Règlement du Parlement (1996) ne mentionne pas formellement une langue en particulier, mais le contexte laisse entendre qu'il s'agit probablement du féroïen.

Article 22

Le directeur du Parlement ou ses employés qu'il désigne à cet effet doivent exécuter les tâches suivantes:

6) veiller à ce que tous les travaux parlementaires soient juridiquement et linguistiquement conformes;

En cas de conflit d’interprétation entre les deux versions danoise et féroïenne, la langue danoise peut être jugée prioritaire par les cours d’appel du Danemark.

sceau (logo) du Gouvernement de Féroé

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Dans les services gouvernementaux, les autorités locales utilisent toujours le féroïen dans tous leurs rapports écrits ou oraux avec les citoyens; le danois est autorisé mais rarement employé. Les soins de santé sont généralement offerts en féroïen, mais les médecins danois n’emploient que le danois. Quant aux autorités danoises, elles n’utilisent que le danois, tant à l’écrit qu’à l’oral, lorsqu'elles communiquent avec les administrés féroïens.

Les inscriptions officielles des édifices du gouvernement féroïen sont en féroïen, mais celles du gouvernement danois sont bilingues et, selon le Comité de la langue féroïenne, les inscriptions en féroïen ne sont pas mises en évidence. Les toponymes et les noms de rues sont uniquement en féroïen.

4.2 Les langues de la justice

En matière de justice, le danois et le féroïen sont les deux langues admises dans les tribunaux. Les procès se déroulent normalement en féroïen, mais le juge doit néanmoins connaître le danois. L'article 149 de la Loi sur les affaires judiciaires des îles Féroé (2004) autorise les deux langues et le recours à l'interprétariat si un témoin par le une autre langue ou que des documents sont présentés dans une langue étrangère :

Article 149

1) La langue principale au tribunal est des îles Féroé est le féroïen, mais le danois peut être aussi utilisé. L'interrogatoire des justiciables qui ne possèdent pas une connaissance suffisante de la langue féroïenne ou danoise doit se faire autant que possible par un traducteur ou un interprète désigné par la cour. Toutefois, à l'exception  de la procédure pénale dans laquelle les jurés sont impliqués, le recours à l'interprétariat peut être rejeté lorsqu'aucune des parties n'en fait la demande et que la cour estime qu'elle a une connaissance suffisante de la langue étrangère. Si le juge n'a pas une connaissance suffisante de la langue féroïenne, il peut appeler une personne assez compétente pour agir comme traducteur lorsque c'est approprié.

2) Lorsque des documents sont rédigés dans une langue étrangère, ils doivent être accompagnés d'une traduction si la cour ou la partie adverse en fait la demande; ils doivent être vérifiés par un traducteur ou un traducteur accrédité par la cour. La traduction peut être rejetée si les deux parties sont d'accord et si la cour estime qu'elle une connaissance suffisante de la langue étrangère. Si le juge n'a pas une connaissance suffisante de la langue féroïenne, il peut demander que les document écrits dans cette langue soient traduits. Si la traduction n'est pas approuvée par les parties, elle doit être vérifiée par une personne compétente. Dans le cas d'un pourvoi en appel, les documents rédigés en féroïen doivent être accompagnés d'une traduction faite par une personne autorisée désignée par la cour. Les coûts reliés à la traduction mentionnés dans le présent article aux paragraphes 1 à 4 pour des documents en féroïen traduits par un interprète doivent être assumés par les fonds publics.  

L'article 17 de la Loi sur les affaires judiciaires des îles Féroé (2004) oblige les tribunaux à garantir l'emploi du féroïen :

Article 17

1) Les représentants des tribunaux de district, les tribunaux maritimes et commerciaux et la cour d'enregistrement foncier peuvent entendre des causes relevant de leur juridiction dans la mesure où le détermine le président de la cour.

2) L'administration de la cour fixe les règles pour les procurations dans les tribunaux de district, les tribunaux maritimes et commerciaux et la cour d'enregistrement foncier. Pour les îles Féroé, les règlements doivent garantir que soit formé le nombre nécessaire de greffiers selon le droit féroïen, la société féroïenne, la culture féroïenne ainsi que dans la langue féroïenne à l'oral et à l'écrit.

Dans la nomination des juges, l'article 43 de la Loi sur les affaires judiciaires des îles Féroé (2004) autorise les autorités à accorder la préférence aux candidats maîtrisant la langue féroïenne à l'oral et à l'écrit:

Article 43

2) Pour la nomination d'un poste de magistrat (juge) à la cour dans les îles Féroé, la préférence est également accordée aux candidats maîtrisant la langue féroïenne à l'oral et à l'écrit et connaissant le droit féroïen, la société féroïenne et la culture féroïenne.

Le paragraphe 3 de l'article 149 de la Loi sur les affaires judiciaires des îles Féroé accorde aux ressortissants d'un pays nordique la possibilité de «présenter des documents rédigés dans sa propre langue»:

Article 149

3) Tout ressortissant d'un autre pays nordique peut, indépendamment des dispositions prévues aux 1 et 2, présenter des documents rédigés dans sa propre langue. La cour doit cependant traduire ces documents en féroïen si l'autre partie le demande ou si le tribunal le juge nécessaire. À la demande d'un ressortissant d'un autre pays nordique, la cour doit prendre les mesures nécessaires pour que les documents déposés par la partie adverse soient traduits dans les langues nordiques étrangères.

Il est vrai que certaines langues nordiques (suédois, danois, norvégien) sont aisément intelligibles entre elles, mais ce n'est pas toujours le cas avec le féroïen et l'islandais. Sur demande d'une partie ou si la cour le juge nécessaire, une traduction en féroïen peut être est exigée.

Selon l'article 69 de la Loi sur les affaires judiciaires des îles Féroé, la composition d'un jury doit tenir compte de la connaissance suffisante de la langue danoise ou féroïenne. 

De plus, seul le danois est admis dans une cour d’appel, et ce, conformément à l’article 11 (paragraphe 2) de la Loi sur l'autonomie des îles Féroé:

Article 11

2) Pour les pourvois en appel, tous les documents en féroïen doivent être accompagnés d'une traduction en danois.

Dans le cas où les juge ou les greffiers de la cour sont de nouveaux venus dans les îles Féroé, le danois est systématiquement utilisé avec, au besoin, le recours à l'interprétariat. En général, la sentence du juge est en danois, mais elle peut aussi être rendue en féroïen. Beaucoup de juges ne sont guère familiers avec la terminologie féroïenne parce qu'ils ont été formés au Danemark. Par le fait même, ils se sentent plus aptes à utiliser la terminologie danoise. Au final, les justiciables de l'archipel des Féroé sont assurés de bénéficier d'un procès dans leur langue ou d'être entendus en employant leur langue maternelle, que ce soit le danois ou le féroïen. Les habitants des îles Féroé ont le droit d'utiliser leur langue maternelle et au besoin de recourir à un interprète. Pour le ministère danois de la Justice, le féroïen est perçu comme une langue régionale, non comme une langue minoritaire du Danemark.

4.3 La Commission de la langue féroïenne

De façon générale, la politique linguistique de l'archipel des Féroé ressemble à celle de l'Islande. Elle est caractérisée par un purisme certain, qui consiste à vouloir conserver la langue libre de toute expression et de tout mot étrangers. C'est le mythe de la langue «pure». Les linguistes féroïens ont tendance à privilégier nettement le purisme orthographique, phonologique, morphologique et lexical. Au besoin, on fera tout pour s'inspirer de l'islandais plutôt que du danois ou de l'anglais.

Les nouveaux mots sont proposés par la Commission de la langue féroïenne (Føroyska málnevndin) fondé en 1985. Aujourd'hui, toute la politique linguistique officielle est gérée par la Commission de la langue féroïenne, dont le mandat est de favoriser la conservation, la promotion et le développement du féroïen. La Commission doit fournir aux individus, aux institutions et aux établissements du gouvernement des avis et des informations sur la langue féroïenne. Les articles 1 et 2 du Règlement relatif à l'administration de la Commission de la langue féroïenne présentent les objectifs et fonctions de la Commission de la façon suivante:

Article 1er

La Commission de la langue féroïenne est l'institut pour le développement et la préservation de la langue féroïenne.

Article 2

La Commission de la langue féroïenne prévoit, à l'intention des institutions publiques et du grand public, des donner des avis et des informations sur des questions concernant la langue féroïenne.

Les principales fonctions de la Commission de la langue féroïenne sont les suivantes :

1) Rassembler et enregistrer les nouveaux mots féroïens, et aider à choisir et créer de nouveaux mots. La Commission est également une observatrice pour détecter tout usage incorrect pouvant apparaître et essayer de prévenir qu'il devienne la norme.

2) Coopérer avec les comités linguistiques des associations et des institutions, et les soutenir autant que possible dans leur travail.

3) Répondre aux questions linguistiques de la part des institutions et des particuliers, et mettre un accent spécial sur une entière coopération avec les institutions et les médias qui ont une influence linguistique significative, comme l'administration gouvernementale, les écoles, les journaux, la radio et la télévision. Répondre à des questions concernant les noms de personne, les noms de lieu et d'autres noms. Les questions et des réponses doivent être consignées dans les fichiers du Conseil.

4) Travailler en collaboration avec d'autres comités linguistiques et les institutions correspondantes dans d'autres pays nordiques, et envoyer des représentants à leurs réunions annuelles.

La Commission nomme un membre et un remplaçant au bureau du Conseil des langues nordiques pour représenter la langue féroïenne.

De plus, le gouvernement féroïen peut assigner d'autres tâches à la Commission en relation avec le développement de la langue féroïenne comme des questions sur l'orthographe, des avis sur la langue juridique, les manuels, les ouvrages techniques, etc.

La Commission doit aider à créer et à choisir des mots nouveaux mots. En ce sens, la Commission propose des milliers de termes nouvellement créés, mais les mots proposés par la Commission ne connaissent pas toujours le succès escompté. Par exemple, certains linguistes préconisent de remplacer le mot telefon par un néologisme plus féroïen, fjarrødil. Toutefois, ce mot, proposé aux îles depuis fort longtemps, ne s'est jamais imposé, la population préférant telefon et fartelefon pour le téléphone portable (mobile).

Dans l'ensemble, la Commission de la langue féroïenne tente bien de créer des terminologies proprement féroïennes pour les techniques modernes et autres domaines d’activité spécifiques. Dans la perspective puriste, la Commission de la langue féroïenne doit rassembler et enregistrer les mots féroïens nouveaux, ainsi qu’à mettre en garde la population contre les dangers de la «pollution linguistique» et empêcher que des termes incorrects ne s’installent dans la langue. La Commission de la langue féroïenne publie une revue gratuite, Orðafar, laquelle donne des avis sur la langue, relève les usages erronés, etc. La Commission a même la possibilité de s'adresser directement aux journalistes de la radio et de la télévision. Des organismes similaires existent pour toutes les communautés linguistiques des États membres du Conseil nordique et des territoires autonomes: Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède, îles d'Åland, îles Féroé et Groenland.

4.4 Les langues d’enseignement

Le fólkaskúli est l'institution officielle de l'enseignement primaire et secondaire (premier cycle) dans les îles Féroé. Cet organisme public offre la scolarité obligatoire de la première à la neuvième année ainsi que la dixième année facultative. Certaines écoles offrent également l'éducation préscolaire en option. Le système d'éducation dans les îles Féroé se compose de trois niveaux principaux:

1) l'enseignement primaire et secondaire;
2) l'enseignement secondaire supérieur;
3) l'enseignement supérieur.

Les enfants commencent normalement l'école quand ils atteignent l'âge de sept ans. La fréquentation scolaire est obligatoire jusqu'à la neuvième année. Selon la politique en vigueur dans les îles Féroé, chaque enfant doit être en mesure de fréquenter une école primaire dans son propre village, mais il est fréquent que les enfants des petits villages soient dans l'obligation de fréquenter une école plus grande quand ils entrent en 8e année (secondaire du premier cycle). Il existe 54 écoles de type fólkaskúli dans l'archipel, qui offrent un enseignement primaire ou secondaire de premier cycle); beaucoup d'écoles offrent les deux types d'enseignement.

Par la suite, les élèves peuvent entrer à l'école secondaire supérieure (second cycle), appelée studentaskúli, dont les études durent normalement trois ans. Il existe aussi des collèges d'enseignement professionnel qui offrent des cours de menuiserie, de câblage électronique, de plomberie, de mécanique automobile, de coiffure, etc. Certains établissements offrent également des cours d'initiation de deux dans la confection de vêtements, le métal, l'électricité, la mécanique automobile et la menuiserie. Enfin, le Collège technique de Tórshavn offre des cours de formation dans la technologie de production et de la technologie du bâtiment.

L'éducation est régie par la Loi n° 51 sur les écoles féroïennes (1979). Il n'existe aucune disposition linguistique dans cette loi qui précise les conditions minimales de l'enseignement dans les îles Féroé:

Article 2

1) L'école primaire comprend une école d'une durée minimale de sept ans, qui peut être poursuivie avec des classes pour les années ultérieures.

2) Les enfants dont le développement nécessite une attention ou un soutien particulier, il est prévu une formation donnée par un spécialiste ou une instruction particulière. Ces tâches peuvent être effectuées par des établissements d'enseignement spéciaux.

3) Une école maternelle d'un an peut être créée.

4) L'école offre des cours aux élèves pendant leur temps libre.

L'article 7 de la Loi n° 51 sur les écoles féroïennes (1979) énonce que le c'est le gouvernement féroïen qui fixe des modalités d'application pour les écoles primaires publiques :

Article 7

Le gouvernement féroïen fixe des modalités d'application pour les écoles primaires publiques dans les îles Féroé, y compris les objectifs pédagogiques, la gestion, le contenu de l'enseignement, l'organisation scolaire ainsi que le respect de l'obligation scolaire.

- L'enseignement des langues officielles

La principale tâche de l'école est d'aider les élèves à acquérir les connaissances, les capacités et les méthodes de travail, et les aider dans leur formation linguistique. Toutes les écoles maternelles, primaires et secondaires des îles Féroé enseignent en féroïen. Cependant, le danois est obligatoire comme langue seconde à partir de la troisième année du primaire. Cette pratique du danois comme langue seconde s’avère conforme à l’article 11 de la Loi sur l'autonomie des îles Féroé:

Article 11

1) La langue des îles Féroé est reconnue comme langue principale, mais le danois doit être enseigné avec soin et prudence, alors que le danois et le féroïen peuvent être utilisés au même titre dans la conduite des affaires officielles.

Le féroïen est la langue officielle de la «fólkaskúli»; il est la première langue que les élèves apprennent. Les élèves commencent ensuite à apprendre le danois en troisième année.  En huitième et neuvième année, le programme se compose d'un certain nombre de matières obligatoires, qui préparent les élèves à l'école secondaire supérieure, et une gamme de matières à option, à partir de laquelle les étudiants peuvent choisir. Le personnel enseignant est généralement formé en danois au Danemark; des enseignants danois peuvent parfois enseigner aux Féroé le danois comme langue seconde.  

Il existe aussi une école de marine, une école des pêcheries, une école de nursing, une école en science de la santé, une école de musique, etc., qui enseignent toutes en féroïen.

L’un des rares problèmes en éducation dans l'archipel réside dans la disponibilité insuffisante des manuels scolaires élaborés en féroïen, surtout à partir du secondaire. Il existe encore des écoles et des enseignants qui, pour une raison quelconque, préfèrent utiliser du matériel pédagogique danois. De plus, les seuls dictionnaires de langue n’existent qu’en féroïen-danois et en danois-féroïen. Des dictionnaires sont en préparation, notamment en féroïen-anglais et en anglais-féroïen.

- L'enseignement des langues étrangères

La plupart des enseignants ont le féroïen ou le danois comme langue maternelle; certains sont originaires d'un autre pays nordique et parlent le suédois ou le norvégien. Il n'existe guère d'enseignants dont la langue maternelle est l'anglais. Cette langue est enseignée dès la quatrième année du primaire et se poursuit tout le long du primaire. 

L'allemand est également enseigné à partir de la 8e année, mais il n'est pas une matière obligatoire. Il en est ainsi pour le français, l'espagnol, l'italien et le russe.

 - Les études supérieures

À la fin de ces études secondaires, il est possible d'avoir accès aux établissements d'enseignement supérieur, soit dans les îles Féroé, soit au Danemark, soit à l'étranger. Il ya aussi un certain nombre d'écoles qui offrent des options alternatives pour ceux qui ne souhaitent pas poursuivre l'enseignement secondaire supérieur ou l'enseignement supérieur.

L'archipel bénéficie depuis 1965 d'une université locale. L'Université des îles Féroé (Fróðskaparsetur Føroya), qui ne compte qu'environ 150 étudiants, est située à Tórshavn, la capitale. Elle comprend trois facultés : Langue et littérature, Science et technologie et Histoire et sciences sociales. L'université offre des grades de bachelier, de maîtrise et de doctorat. La langue d'enseignement de cette université est généralement le féroïen, ce qui en fait la seule université au monde à dispenser un enseignement universitaire dans cette langue. Cette université travaille étroitement en collaboration avec l'Université de Copenhague et l'Université de l'Islande pour ses projets de recherche. Il arrive que des professeurs invités soient danois, norvégiens ou suédois. Ils peuvent enseigner dans leur langue maternelle parce que les étudiants féroïens vont néanmoins les comprendre en raison de la proximité des langues nordiques.   

Mais les étudiants qui choisissent d'autres disciplines doivent aller étudier à l'étranger. Beaucoup féroïen vont poursuivre leurs études supérieures au Danemark et un plus petit nombre choisit d'aller en Islande, en Norvège, en Suède ou au Royaume-Uni. Dans ce cas, la langue d'enseignement sera le danois, le suédois, le norvégien ou l'anglais.

- Les cours du soir

La plupart des municipalités offrent des cours du soir à l'intention des immigrants; ces cours sont toujours donnés en féroïen. Tous les étrangers ayant un permis de séjour et un permis de travail ont le droit de participer gratuitement à un cours de féroïen d'une durée de vingt heures dans une école du soir. À Tórshavn, la municipalité offre gratuitement des cours de féroïen pour les ressortissants des pays scandinaves. On offre aussi à l'intention des anglophones un cours de quarante heures, mais ce cours n'est pas gratuit.

4.5 La vie économique

Dans la vie économique, il faut faire la différence entre les entreprises féroïennes, danoises et internationales, car le féroïen, le danois et l'anglais se livrent une certaine concurrence.  

Dans les petites entreprises commerciales, l'unilinguisme féroïen constitue la pratique normale, que ce soit pour les communications, la publicité ou l’affichage. Par exemple, les entreprises reliées à la pêche et à l'aquaculture sont féroïennes; il en est ainsi de l'élevage des moutons (plus de 70 000). Quant aux sociétés danoises, elles utilisent généralement des raisons sociales bilingues généralement en féroïen et en danois, rarement en féroïen et en anglais. Le secteur bancaire dans les îles Féroé sont sous le contrôle des Danois, ce qui favorise la langue danoise. 

On trouve de plus en plus de raisons sociales en anglais, plus particulièrement dans le cas des boutiques de mode (par snobisme), des usines et des noms de bateaux. Les propriétaires d'établissements et de bateaux affichant en anglais estiment que, ce faisant, ils favorisent beaucoup plus le commerce international.

Pour ce qui est des étiquettes des produits de consommation courante ainsi que des modes d’emploi, tout est généralement bilingues, en féroïen et en danois. Certains produits de luxe sont offerts uniquement en danois. Depuis le début des années 2000, une nouvelle industrie est apparue: l'industrie pétrolière, souvent contrôlée par les Norvégiens.  La langue de travail de cette industrie est dans une large mesure l'anglais, mais le norvégien peut être utilisé par les sociétés norvégiennes. Bien que la plupart des travailleurs dans l'industrie pétrolière soient des étrangers, les communications avec le public des îles demeurent le féroïen.

4.5 Les médias

La situation insulaire des Féroé a favorisé le développement des médias écrits et électroniques afin de contrer l'isolement. Les premiers journaux sont apparus dès les années de 1870; ils étaient d'abord principalement en danois, mais avec le temps le féroïen a pris progressivement sa place. 

- Les journaux

Il existe actuellement deux quotidiens nationaux, le Dimmalætting et le Sosialurin. Le Dimmalætting (ce qui signifie «Aurore») est le journal de Tórshavn le plus ancien des îles Féroé.  Le nom du journal a été donné par Venceslaus Ulricus Hammershaimb, le créateur même de l'orthographe moderne du féroïen. De 1910 jusqu'à 1947, le journal a été imprimé dans les deux langues; par la suite, la plupart des articles ont été rédigés en féroïen. Dans les années 1990, le journal était publié à quelque 10 000 exemplaires et apparaissait cinq jours par semaine (du mardi au samedi, puis du lundi au vendredi). Après être publié en format tabloïd en mars 2005, il fut dissous en 2013.

Le Sosialurin a été fondé en 1927. À l'origine, il était associé au parti politique des sociaux-démocrates. En 2006, le journal a été publié en partenariat avec la société Føroya Tele. Il paraît du mardi au samedi à quelque 7300 exemplaires. Il existe quatre autres journaux publiés entre 2000 et 4000 exemplaires et tous liés à des partis politiques: Oyggjatíðindi Dagbladid, Norðlýsið et FF/FA-bladid. Ils paraissent de une à trois fois par semaine.

Aussi politiquement indépendant, il publie des journaux quotidiens du mardi au samedi papier et en ligne. En 2000, sa diffusion a été estimée à 7300. Les îles Féroé a quatre autres journaux, dont le tirage en 2000 en dessous de 4000. Tous les quatre sont affiliés à des partis politiques, et tout se appuient sur les subventions et les contributions gouvernementales privées. Oyggjatíðindi est publié deux fois par semaine, Dagbladid est publié trois fois par semaine, Norðlýsið apparaît une fois par semaine, et FF / FA-bladid est publié tous les quinze jours.

Les journaux publicitaires gratuits distribués par les commerçants sont généralement en danois, ainsi que les périodiques populaires. Le Vikublaðið est le journal hebdomadaire gratuit et publié en féroïen. Les autres périodiques en féroïen sont le Kvinna, un magazine pour les femmes, le Frøði, un magazine scientifique, le Land og Fólk, le Vencil et le Varðin, des magazines culturels. Évidemment, les magazines en anglais abondent dans els kiosques à journaux.

- La radio

Il existe plusieurs stations de radio dans les îles Féroé. La plus ancienne est Útvarp Føroya (Radio-Féroé), qui a été fondée en 1957. Elle diffuse en féroïen de quinze à seize heures par jour. Les deux autres stations sont plus récentes. Créée en 1999, la station Rás 2 diffuse uniquement en féroïen, alors que la station chrétienne Lindin diffuse en féroïen, en anglais et en norvégien. L'archipel compte aussi deux stations de musique populaire: le Voxpop et le Kiss FM. Enfin, l'Atlantic Radio est la seule station qui diffuse 24 h/jour.

- La télévision

La Sjónvarp Føroya ou SVF est la seule chaîne de télévision locale diffusant en féroïen. De nombreuses émissions sont des retransmissions de programmes danois accompagnés parfois de sous-titres anglais. Le tiers des émissions de télévision est produit aux îles Féroé. L'un des objectifs est que tous les programmes destinés aux enfants doivent être en féroïen.

Cette situation n’empêche pas les Féroïen de syntoniser par satellite une grande quantité de chaînes norvégiennes ou suédoises (ou britanniques), puisque l’intercompréhension entre les langues scandinaves peut être relativement facile pour certains Féroïens. En voici quelques-unes: TV2 Sport, TV3, TV3 +, Kanal 4, Kanal 5, Visjon Norge, BBC Entertainment, BBC World Nouvelles, Eurosport, Cartoon Network, Discovery Channel, Disney Channel, National Geographic Channel, etc. Beaucoup de films sont présentés avec leur version danoise ou anglaise, parfois accompagnés de sous-titres en danois lorsque les films sont en anglais.

Le gouvernement local des îles Féroé semble contrôler avec suffisamment de succès la vitalité de la langue féroïenne. Il faut dire que les locuteurs de cette langue unique bénéficient d'un mur protecteur de taille: leur insularité et leur éloignement. Il en résulte des frontières linguistiques presque imperméables à toute langue majoritaire. Le danois semble même en déclin dans l'archipel, car on y trouve peu de fonctionnaires du gouvernement danois prêts à s'expatrier dans ces îles dites «perdues». 

Néanmoins, le maintien du féroïen n’est pas uniquement le résultat d’un développement «naturel» ou d'une exclusion au monde extérieur, mais aussi la conséquence d’une politique linguistique volontariste de la part des habitants et du gouvernement féroïens. Ce facteur est très important pour la survie et le maintien de cette langue. Il faudra cependant que, dans le futur, le gouvernement local réussisse à élaborer une politique d'accueil pour les immigrants afin que ceux-ci ne contribuent pas à minoriser la langue féroïenne, mais au contraire à en augmenter le nombre des locuteurs. Il n'en demeure pas moins que le féroïen sera toujours numériquement une «petite langue» appelée à subir une énorme concurrence au plan international. En 2014, l'Atlas UNESCO des langues en danger dans le monde classait le féroïen parmi les langues «vulnérables». Malgré tout, sa vitalité indéniable ferait l'envie de nombreuses langues beaucoup plus importantes.


 Dernière mise à jour: 31 oct. 2016

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