République du Cameroun

Cameroun

République du Cameroun
Republic of Cameroon

Capitale: Yaoundé
Population: 16,4 millions (2005)
Langues officielles: français et anglais
Groupe «majoritaire»: français (78 %)
Groupes minoritaires: anglais (22 %) et environ 280 langues nationales
Langues coloniales: allemand, anglais et français
Système politique: république unitaire
Articles constitutionnels (langue): art. 1, 31 et 69 de la Constitution du 18 janvier 1996.
Lois linguistiques: Ordonnance n° 72-11 du 26 août 1972 relative à la publication des lois, ordonnances, décrets et actes réglementaires (1972); Décret n° 77/14 du 6 janvier 1977 portant réglementation de la publication des actes au Journal officiel de la République unie du Cameroun (1977); Loi n° 90/031 du 10 août 1990 régissant l'activité commerciale au Cameroun (1990); Circulaire n° 001/CAB/PM du 16 août 1991 relative à la pratique du bilinguisme dans l’administration publique et parapublique (1991); Loi n° 092/007 du 14 août 1992 portant Code du travail (1992); Instruction n° 03/CAB/PR/ du 30 mai 1996 relative à la préparation, à la signature et à la publication en version bilingue des actes officiels (1996); Loi no 98/004 du 14 avril d'orientation de l'éducation au Cameroun (1998); Instruction générale n° 002 du 4 juin relative à l’organisation du travail gouvernemental : communication – publications - promotion du bilinguisme (1998); Loi n° 005 du 16 avril portant orientation de l'enseignement supérieur (2001); Loi n° 2004/018 du 22 juillet fixant les règles applicables aux communes (2004); Loi n° 2004/019 du 22 juillet 2004 fixant les règles applicables aux régions (2004); Loi n° 2005/007 du 27 juillet 2005 portant Code de procédure pénale (2005); Décret N° 2011/1521/PM du 15 juin fixant les modalités d’application de la loi n°2010/021 du 21 décembre 2010 régissant le commerce électronique au Cameroun (2011).

1 Situation générale

La république du Cameroun (en angl.: Republic of Cameroon) d'aujourd'hui se trouve limitée au nord-ouest par le Nigeria, à l'est par le Tchad et la République centrafricaine, au sud par le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale, à l'ouest par le golfe de Guinée (voir la carte). Le Cameroun s’étire vers le nord jusqu’au lac Tchad, formant un triangle de 475 442 km² de superficie (Espagne: 504 782 km²) reliant l’Afrique équatoriale à l’Afrique occidentale. Sa capitale est Yaoundé. 

La république du Cameroun compte dix provinces administratives qui sont les suivantes (avec leur chef-lieu): au nord, l’Extême-Nord (Maroua), le Nord (Garoua), l’Adamaoua (Ngaoundéré); à l'ouest, le Nord-Ouest (Bamenda), le Sud-Ouest (Buea), l'Ouest (Bafoussam) et le Littoral (Douala); au sud, le Centre (Yaoundé), l’Est (Bertoua) et le Sud (Ebolowa).

Les deux provinces anglophones du Cameroun sont les provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les autres étant toutes francophones (voir la carte de l'Afrique francophone).

2 La situation démolinguistique

Les langues camerounaises étaient à la fois si nombreuses (entre 250 et 300), si diverses (enchevêtrement de langues des familles nigéro-congolaise, nilo-sahariennes, bantoues et chamito-sémitiques, et parlées parfois par si peu de locuteurs que, au moment de l'Indépendance, il paraissait plus pratique de maintenir le français et l'anglais comme langues co-officielles de l'État. De toute façon, personne n'était alors intéressé au sort des langues nationales, qui s'écrivaient peu... ou pas du tout. Afin de schématiser l'enchevêtrement ethnique de la population camerounaise, il paraît utile de la classer en trois catégories: le Nord, le Sud et l'Ouest.

2.1 Les ethnies

Au point de vue numérique, les principaux groupes ethniques sont les Fangs (19,6 %), les Bamilékés et les Bamouns (18,5 %), les Douala, les Loumdou et les Bassa (14,7 %), les Peuls (9,6 %), les Tikars (7,4 %), les Mandara (5,7 %), les Maka (4,9 %), les Chamba (2,4 %), les Mbums (1,3 %) et les Haoussa (1,2 %). 

Le nord du Cameroun (du lac Tchad à la province de l'Adamaoua, comprenant les provinces Extrême-Nord, Nord et Adamoua) est dominé par les Peuls musulmans, appelés Foulbé, dont les chefferies détiennent dans le pays une position politique dominante; ils se sont faits depuis plusieurs siècles les principaux propagateurs de l'islam; des populations animistes dites kirdi («païennes») ont généralement échappé à l'islamisation. On trouve également dans ce «Grand Nord» les Arabes Choa, les Kotokos, les Kapsikis, les Massa, les Mousgoums, les Toupouris, les Mafa, les Guiziga, les Koma, les Mboums, les Fali, les Sara, les Haoussa, les Baya, etc. 

Le Sud est le pays des ethnies bantoues (les Douala, les Béti, les Atons, les Bassa, les Bafia, les Boulous, etc.), mais les régions forestières du Sud-Est n'abritent guère que quelques communautés de pygmées. À la différence du Nord et de ses puissantes chefferies, le Sud n'a pas connu de grandes organisations politiques, mais une fragmentation de l'autorité à l'échelon des familles, des lignages et des clans. Dans les régions côtières, les populations, notamment les Douala, sont entrées tôt en contact avec les Européens et ont été scolarisés par les missions chrétiennes; par la suite, ils ont constitué une part importante des élites camerounaises qui ont pris la relève du pouvoir colonial. Paradoxalement, le premier président de la République, Ahmadou Ahidjo, était nordiste, foulbé et musulman.  

Dans l'Ouest, on trouve surtout les Bamouns et les Bamilékés, un peuple qui doit sa notoriété à son dynamisme économique et à son expansion spatiale. Les Bamilékés ont fait du port de Douala la capitale économique du Cameroun. Ces peuples sont majoritairement convertis aux religions chrétiennes, mais les Bamoums sont en partie islamisés. La région de l'Ouest se caractérise aussi par un héritage colonial qui en a fait une région partiellement anglophone (les provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest) au sein d'un État majoritairement francophone.

2.2 Les langues camerounaises

Le Cameroun est un pays très complexe au point de vue linguistique. Le pays est un véritable melting pot linguistique comptant entre 250 et 300 langues réparties entre quatre grands groupes: les langues chamito-sémitiques (afro-asiatiques), les langues nigéro-congolaises, les langues nilo-sahariennes et les langues bantoues.

C'est dans ce monde tripartite et très complexe (entre 250 et 300 langues) que se formèrent les principales langues véhiculaires camerounaises: le foulfouldé (fulfuldé) ou peul qui est en usage dans tout le Nord (à l'exception du Logone-et-Chari où domine l'arabe), le béti et le bassa dans le Centre-Sud,  le boulou et le pidgin english dans l'Ouest et sur le littoral (provinces francophones de l'Ouest et du Littoral comprises), chacune dépassant aujourd'hui les trois millions de locuteurs. On utilise aussi l'éwondo dans la banlieue de Yaoundé et le douala sur la côte. Le pluralisme linguistique au Cameroun est tel qu'il est difficile de prétendre affirmer avec exactitude, combien d'ethnies et de langues compte le pays.

Il faut apporter quelques précisions au sujet des langues composites telles le pidgin english, le camfranglais et le franfulfude. C'est le contact permanent entre les langues africaines locales et les langues officielles européennes, le français et l'anglais, qui a entraîné la naissance de ces parlers composites (hybrides).

- Le pidgin english

Il s'agit d'une sorte de créole à base d'anglais comparable à ceux utilisés aux Antilles, mais il est surtout pratiqué au Cameroun dans les zones à forte diversité linguistique (pays bamiléké et Grassland), ainsi qu'à Douala où le cosmopolitisme de la ville a imposé cette langue véhiculaire dans les transactions commerciales. On peut même affirmer que le pidgin english ou pidgin camerounais demeure la langue la plus parlée dans le pays, car elle sert de langue véhiculaire dans les deux provinces anglophones et dans les provinces francophones de l'Ouest et du Littoral, contiguës aux provinces anglophones.

Par ailleurs, le pidgin-english parlé par les anglophones et celui parlée par les francophones ne sont pas identiques. Il existe des différences phonétiques et lexicales, ce qui complique l'intercompréhension. Selon certains, le pidgin english parlé par les anglophones peut apparaître comme une sorte de dialecte par rapport à l'anglais (un «anglais de brousse»), car il demeure dans une continuité inter-linguistique. Par contre, le pidgin english parlé par les francophones est dans un rapport de discontinuité interlinguistique avec le français. Ce sont des pidgins relativement autonomes.

Voici de courts exemples de pidgin english avec une traduction anglaise et française :

Pidgin English Anglais Français
A de ste fo Bamenda.
Wuna de len fayn.
I de wok plenti.
Wi de kam evri mornin.
I live in Bamenda.
You are learning well.
He works a lot.
We come every morning.
J'habite à Bamenda.
Vous apprenez bien..
Il travaille beaucoup.
Nous venons tous les matins
.

 

On compte au total au moins deux millions de locuteurs du pidgin english, lequel est mal perçu par les intellectuels et dans les établissements d'enseignement supérieur. À l'Université Buéa, par exemple, des campagnes anti-pidgin ont déjà eu lieu dans le but de décourager les étudiants à l'employer. Un certain nombre de Camerounais, environ 5 %, parle le pidgin english comme langue maternelle.

- Le camfranglais

On peut mentionner également une variété de pidgin appelée camfranglais. C'est une sorte de franglais camerounais argotique tiré du français, de l'anglais, du pidgin english et d'autres langues locales. En voici un exemple: «La big-reme va bring mon binji au school» ("La grand-mère est allé prendre mon petit frère à l'école"). Ce parler connaît une dispersion et une pénétration sociales importante au Cameroun, mais il demeure surtout un parler de jeunes entre amis ou familiers.

- Le franfulfude

Le franfulfude (franfoulfouldé) est une autre langue composite. Il est issu d'un mélange du fulfuldé et du français. Il sert de moyen de communication aux étudiants des couches sociales plus ou moins scolarisées du Cameroun. Par exemple, le franfufulde est couramment utilisé par les étudiants fréquentant l'Université de Ngaoundéré.

- Le français

Dans les faits, le français parlé par les Camerounais est grandement influencé par des emprunts aux langues locales comme le béti, le douala, mais aussi par l'anglais et le pidgin-english. De plus, les Camerounais ont créé de nombreux néologismes français propres au Cameroun: accélérateur («aphrodisiaque»), adversaire («maîtresse»), balafong («xylophone»), bordelle («putain»), bourrer («mentir»), cadeauter («offrir un cadeau»), enceinter («rendre enceinte»), grever («faire la grève»), ivoirien («personne qui n'y voit rien»), joueur («personne qui joue le rôle principal dans un film»), main de banane («portion de banane»), nordiste (habitant le Nord»), palabrer («se plaindre»), planton («garçon de bureau»), promotionnaire («camarade de promotion»), radio-trottoir («rumeur publique»), sucrerie (boisson sucrée»), taxi-man («chauffeur de taxi»), washman («blanchisseur»), etc.

- Le bilinguisme français-anglais

Lorsqu'on dit que la population camerounaise est «bilingue», on fait référence au français et à l'anglais, pas aux langues nationales. En ce sens, la société camerounaise est majoritairement francophone (env. 78 % de la population) et compte une minorité de quelque 22 % d'anglophones vivant dans la partie ouest (provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest), autrefois sous administration britannique. Le Cameroun applique la formule de la division territoriale des langues coloniales. Le sud-ouest du pays (provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest) constitue la portion anglophone; tout le reste, la partie dite francophone. Même si le français et l'anglais sont reconnus à égalité dans l'administration, l'éducation, le commerce et les médias, on verra que la balance est plus lourde d'un côté que de l'autre, d'autant plus que Yaoundé, la capitale politique, et Douala, la capitale économique, sont situées toutes deux dans la zone francophone. Il faut dire aussi que le régime francophile en place depuis l'Indépendance a toujours favorisé les francophones aux dépens des anglophones. D'ailleurs, la progression rapide du français, particulièrement dan les provinces anglophones, fait de cette langue l'idiome le plus diffusé et le facteur d'unification primordial du pays.

En concentrant toute sa politique linguistique sur la promotion du bilinguisme français-anglais, l'État camerounais a négligé ses langues nationales africaines. Aucun programme officiel de promotion pour ces langues n'a été mis sur pied. Des initiatives privées sont signalées ici ou là, mais ces langues demeurent généralement les parents pauvres dans l'aménagement linguistique officiel du pays.

On peut se demander combien de Camerounais sont réellement bilingues aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle de bilinguisme officiel? De façon générale, un Camerounais se perçoit avant tout comme francophone ou anglophone. Si l'État est bilingue, ses citoyens ne le sont pas. Un État bilingue ne suppose pas nécessairement des individus bilingues. Par exemple, la grande majorité des Canadiens et des Belges sont restés unilingues, alors que leur État central est bilingue. Au Cameroun, être bilingue français-anglais est un idéal que beaucoup recherchent, mais que très peu atteignent. Les francophones (env. 25 %) sont en principe plus bilingues que les anglophones (env. 20 %). Il ressort que les efforts pour parler l’autre langue officielle restent timides, alors que le pidgin english prend le pas sur les langues officielles.

En réalité, tous les Camerounais sont au moins bilingues: ils connaissent tous leur langue maternelle et une «langue importée», soit le français ou l'anglais et, dans une proportion de 50 %, le pidgin english, ce qui équivaudrait alors à un trilinguisme.

2.3 Les langues véhiculaires

Dans un pays aux prises avec autant de langues, les langues véhiculaires ont pris une grande importance lors que les locuteurs des différentes régions veulent communiquer entre eux. Dans les circonstances formelles, le français peut servir de langue véhiculaire, mais il n'est pas nécessairement connu de tous les Camerounais. De façon générale, le français est utilisé comme langue véhiculaire entre locuteurs  de langues et de régions différentes.

Comme l’emploi des langues officielles est alors limité surtout aux domaines de l’administration et l’éducation, on se sert des langues véhiculaires camerounaises comme moyen de communication entre les ethnies dans les domaines du commerce, du transport, des métiers et ceci surtout parmi les gens qui n’ont pas fréquenté les établissements d'enseignement supérieur.
 

Mais les langues camerounaises peuvent aussi jouer un rôle important dans les communications locales. C'est ainsi que, dans leur lieu d'origine, ces langues contribuent à leur façon au développement démographique et économique. En général, ces langues véhiculaires sont apprises de façon «naturelle», sans l'intermédiaire de l'école, donc dans la rue en parlant avec d’autres individus.

Parmi ces langues, citons d'abord l'éwondo, la langue employée à Yaoundé, la capitale administrative du pays et le douala, la langue de Douala, la capitale économique.

Mentionnons aussi le bassa, la langue de la province du Littoral, le bakweri, la langue de la ville de Buéa à l'ouest de Douala, le bulu, la langue de la ville d’Ebolowa située au sud de Yaoundé et près de la Guinée équatoriale, le bamoun parlé dans les provinces anglaises et la ville de Foumban, le tikar parlé dans la région du Grassland, le mboum employé plus au nord dans la province d'Amaoua), ainsi que le gbaya et le baka (dans la province de l'Est). Dans le Nord, la grande langue véhiculaire demeure le peul et sa variante, le foufouldé, mais le haoussa peut être utilisé pour communiquer avec les Haoussa du Nigeria.

Il faut ajouter aussi le pidgin english employé comme langue véhiculaire dans la presque totalité du Cameroun. Ce pidgin sert de langue véhiculaire dans les deux provinces anglophones et dans les provinces francophones de l'Ouest et du Littoral, contiguës aux provinces anglophones. C'est aussi la langue véhiculaire dans les grandes villes commerçantes comme Yaoundé, Douala, Ebolowa, Mbalmayo, Batouri, Ngaoundéré, Maroua, etc.  Le pidgin english est grandement utilisé comme langue véhiculaire non seulement dans les deux provinces anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) du Cameroun ainsi que dans les provinces françaises limitrophes (Ouest et Littoral). En réalité, chaque camerounais est capable de parler de deux à trois langues nationales en plus du pidgin english. On estime que 80 % des Camerounais anglophones peuvent utiliser le pidgin english, alors que 40 % des Camerounais francophones y auraient également recours. Lorsque, par exemple, deux Camerounais ne s'expriment pas dans la même langue officielle, ils ont recours au pidgin english.

En ce qui a trait aux confessions religieuses, avec 34,7 % de la population, les catholiques sont les plus nombreux. Les adeptes des religions traditionnelles représentent 26 % de la population, contre 21,8 % pour les musulmans et 17,5 % pour les protestants.

3  Données historiques

Le nom de Cameroun vient du portugais Rios dos Camaroes signifiant «rivière aux crevettes» en raison de l’abondance de ces crustacées dans l'estuaire du Wouri, qui a valu à ce fleuve cette appellation. Le mot Camaroes aurait ensuite évolué en Camarones en portugais, puis Kamerun sous la colonisation allemande, enfin en Cameroon (en anglais) et Cameroun (en français). 

Des peuples bantous se seraient installés dans l'ouest du territoire de l'actuel Cameroun dès le Ier millénaire avant notre ère: les Tikars, les Bamouns et les Bamilékés. Le premier État connu dans la région semble avoir été est celui du Kanem, qui se développa autour du lac Tchad à partir du IXe siècle. Le Kanem devint musulman au XIe siècle et atteignit son apogée à la fin du XVIe et au XVIIe siècle; il imposa sa souveraineté à la majeure partie du territoire camerounais. Cependant, il se heurta à la résistance des peuples et des petits royaumes camerounais, notamment les royaumes des Kotoko et des Mandara. 

3.1 L'arrivée des Européens

Les côtes camerounaises furent explorées en 1471 par le Portugais Fernando Póo. C'est lui qui baptisa l'estuaire du Wouri le Rio dos Camarões («rivière des Crevettes») qui, par déformation, donna naissance au mot Cameroun. Les Européens, qui faisaient du commerce avec les populations locales pour se procurer de l'ivoire, des bois précieux et des esclaves, ne créèrent des établissements commerciaux qu'au XVIIe siècle. Le commerce fut d'abord contrôlé par les Hollandais, puis il devint essentiellement britannique jusqu'à l'arrivée de négociants allemands à partir de 1868. Au XVIIe siècle, les Doualas étaient alors bien établis sur le littoral; au nord, les pasteurs peuls constituaient à cette époque des chefferies indépendantes, après avoir refoulé les Kirdi et les Massa.

L'Église catholique commença à s'intéresser au Cameron en 1841. La mission des Deux-Guinées que le pape Grégoire XVI établit cette année-la comprenait, entre autres, le Gabon (soumis à la France) et le Cameroun. En fait, le vicariat des Deux-Guinées (la Guinée supérieure et la Guinée inférieure) s'étendait sur 8000 km le long de la côte atlantique, à partir du Sénégal jusqu'au fleuve Orange en Afrique du Sud. Plus de la moitié des missionnaires francophones envoyés en Afrique et qui devaient apprendre les langues locales, périrent prématurément ou furent rapatriés.

À partir de 1845, des missionnaires de la Baptist Missionary Society de Londres s'installèrent sur le littoral camerounais. Ils y exercèrent des activités d'évangélisation et utilisèrent le douala comme langue véhiculaire. Sous l'initiative du baptiste anglais Alfred Saker (1814-1880), les missionnaires entreprirent la traduction de la Bible en douala et normalisèrent l'orthographe de cette langue. Cette œuvre, certainement remarquable, marqua le début de la formation et de l'éducation dans une langue camerounaise et influencera la démarche des autres missionnaires de l'époque coloniale. Le douala devint une langue de travail, à l'exclusion des autres langues camerounaises.

En même temps, naissait une autre langue sur la côte camerounaise: le pidgin english, qui s'était structuré sur une base d'anglais. Graduellement, les négociations et les transactions commerciales se firent en pidgin english. Même les pétitions officielles auprès de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne furent rédigées en pidgin englishPar la suite, le pidgin english a absorbé les termes provenant du pidgin portugais déjà très connu dans la région. Malgré l’abolition de la traite des Noirs, cette langue n’a cessé de se développer au point d’envahir toute la côte de l'Afrique de l'Ouest.

3.2 La colonisation allemande (1884-1916)

En 1884, un ancien consul d'Allemagne à Tunis, Gustav Nachtigal, explora la région et signa à la demande du chancelier Otto von Bismarck des traités avec les souverains doualas de la côte camerounaise: l'Allemagne établit ainsi son protectorat allemand, un Schutzgebiet, sur le Kamerun (nom qui ne désignait que la région de Douala). Dès lors, la ville de Douala fut baptisée Kamerun-Stadt. Les Allemands entreprirent ensuite la colonisation du pays, mais la brutalité de leurs méthodes suscita une vive résistance des populations locales. L'implantation de l'administration allemande entraîna le départ de la Baptist Missionary Society au profit de la «mission de Bâle», de confession protestante, qui allait prendre la relève et poursuivre l'œuvre d'évangélisation chrétienne. Même si les Allemands ne souhaitaient pas vraiment l'expulsion des baptistes anglais, ceux-ci préférèrent ouvrir d'autres missions au Congo, car ils ne pouvaient pas assumer simultanément toutes ces responsabilités.

- Les missions chrétiennes

En 1884, le territoire colonisé par les Allemands ne comprenait pas encore la totalité du Kamerun, mais graduellement les colonisateurs étendirent leur domination vers le nord sur l'ensemble du territoire, y compris les zones occidentales qu'on désignera en 1916 par les appellations de «Cameroun septentrional» et de «Cameroun méridional» (voir la carte de gauche).

L'installation de la mission de Bâle fut accompagnée du premier conflit linguistique. Les Bâlois se rendirent compte que le douala était la langue véhiculaire et celle de l'instruction dans les écoles. Toutefois, une partie du Kamerun, l'enclave de Victoria (aujourd'hui Limbé sur la côte de l'Atlantique), avait été évangélisée en anglais du temps des missionnaires anglais. Les habitants de Victoria s'opposèrent vivement à l'introduction du douala dans leur ville au détriment de l'anglais. Au sein de la communauté allemande, des voix s'élevèrent contre l'usage du douala, car la marginalisation des autres langues, surtout l'allemand, était à craindre. Finalement, les Bâlois décidèrent d'avoir des écoles où l'on enseignait en douala et d'autres en allemand. Plus précisément, les missionnaires bâlois se résolurent à offrir les cours de religion en langue vernaculaire, alors que les autres disciplines étaient données en allemand. Les habitant de Victoria, qui s'opposaient au douala, apprirent l'allemand plutôt que l'anglais. Mais les Allemands et les ethnies camerounaises (autres que les Doualas) se méfiaient du douala, tandis que les Camerounais voulaient apprendre une langue occidentale, symbole de l'accès à la modernité. En même temps, le pidgin English poursuivait son expansion.

Puis le gouvernement de Bismarck autorisa en 1886 l'intervention de missions catholiques au Kamerun. Les missionnaires germanophones de la Societas Apostolus Catholici ("Société de l'Apostolat catholique"), plus connue sous le nom de son fondateur Vincent Pallotti (1795-1850), les «pères Pallotins», s'installèrent dans la colonie allemande en 1890. Plus désireux que les Bâlois (généralement indépendants) d'entretenir de bonnes relations avec l'administration allemande, les pères Pallotins offrirent un enseignement en allemand à ceux qui le désiraient, tout en continuant à ouvrir des écoles de village non seulement en douala, mais aussi en bakweri, en éwondo, en nguma, etc., tandis que les protestants continuaient l'enseignement en douala et parfois en boulou (presbytériens américains).

Mais l'enseignement catholique, plus conservateur, inculquait aux petits Camerounais les vertus de l'obéissance et du respects envers les autorités coloniales allemandes. La langue allemande commença à exercer un certain attrait auprès de la société camerounaise urbaine qui désirait pouvoir communiquer avec la puissance coloniale.  

- L'expansion coloniale allemande

Après avoir réussi à «pacifier» le centre du pays à partir de 1894, les Allemands atteignirent la région de l'Adamaoua au centre du pays en 1899 et le lac Tchad en 1902. Un décret allemand du 1er janvier 1901 imposa l'usage du mot Kamerun pour l'ensemble du pays.

En 1911, le territoire du Kamerun s'élargit d'une partie de l'Afrique équatoriale française cédée par la France: le Neukamerun (le «Nouveau Cameroun»). Par la suite, des colons allemands créèrent diverses plantations (cacaoyers, bananiers, caféiers, hévéas, palmiers à huile, tabac, etc.); ils construisirent aussi des lignes de chemin de fer, des routes, des ponts, etc. Toutefois, les exactions de l'Administration coloniale allemande, les expropriations massives et la soumission au travail forcé entretinrent la résistance des peuples du Kamerun, qui ne furent jamais totalement «pacifiés». 

Le gouverneur allemand Eugen von Zimmerer commença en 1891 une politique de germanisation du Kamerun afin de fournir à l'Administration des cadres autochtones parlant l'allemand. En 1897, le gouverneur Jesko von Puttkamer ordonna aux missionnaires d'enseigner exclusivement en allemand dans les écoles. En 1900, une loi coloniale, la Schutzgebietsgesetz ("Loi sur les protectorats"), ratifia cette décision tout en autorisant les missionnaires à employer les langues indigènes dans l'évangélisation. Malgré la pression de l'administration allemande pour imposer l'allemand dans les écoles, les langues locales furent privilégiées par les missionnaires.

Cependant, cette politique tarda tant à être appliquée dans les écoles que finalement fort peu de Camerounais apprirent à parler l'allemand avant la Première Guerre mondiale. De fait, avant 1910, la mission de Bâle ne comptait que deux écoles moyennes germanophones, et l'allemand était enseigné comme discipline, non comme langue d'enseignement. L'arrêté du 25 avril 1910, sous l'initiative du gouverneur Theodor Seitz, précisait que l'allemand devait être utilisé dans les écoles à l'exclusion de toute autre langue européenne et locale. La nouvelle politique linguistique allemande mit fin à l'enseignement de l'anglais et réduisit le rôle et l'expansion du douala. Il y eut même des tentatives pour introduire l'éwondo dans la région du littoral pour remplacer le douala; les Éwondo, massivement convertis au catholicisme, étaient très appréciés des Allemands.

3.3 Le partage du Kamerun allemand et les mandats

Ensuite, ce fut la Première Guerre mondiale. Le Kamerun allemand s'est alors retrouvé au carrefour des ambitions coloniales de trois grandes puissances: l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Les Britanniques et les Français, auxquels s'associèrent les Belges, attaquèrent le Congo belge et le Nigeria, puis cernèrent le Kamerun allemand en lui imposant un blocus maritime. La ville de Douala au Kamerun tomba dès 1914, puis ce fut le tour de toute la région côtière l'année suivante. Finalement, les troupes allemandes abandonnèrent le Kamerun en 1916.

Aussitôt, les Français et les Britanniques créèrent un «condominium» (qui ne devait durer que le temps de la guerre) pour administrer le territoire arraché progressivement aux Allemands. Les Français occupèrent presque tout le Kamerun allemand et la totalité du Neukamerun, sauf les zones occidentales à la frontière du Nigeria. Les Britanniques s'emparèrent du Cameroun septentrional (le "Northern Cameroons") et le Cameroun méridional (le "Southern Cameroons"). Ainsi, l'Allemagne perdit sa principale colonie aux mains de la France et de la Grande-Bretagne, ses deux plus grandes rivales.

Le traité de Versailles (1919), qui fixait les conditions de la paix, entérina le partage franco-britannique du Kamerun, mais le Cameroun français (ou oriental) cessa en 1922 d'être une «colonie» pour devenir un «territoire sous mandat de la Société des Nations» confié à la France. À partir du 10 juillet 1919 jusqu'à l'indépendance, la France et la Grande-Bretagne allaient se partager le Cameroun en l'administrant au nom de la Société des Nations (SDN). C'était officiellement sous le régime des «mandats». Dans les faits, le Cameroun français (les quatre cinquièmes du territoire) fut administré comme une colonie française et le Cameroun britannique (ou occidental), le cinquième du territoire, fut intégré au Nigeria en tant que colonie anglaise. Chacun des colonisateurs marqua «son» Cameroun de son empreinte linguistique en imposant soit l'anglais soit le français. Par voie de conséquence, l'allemand laissa peu de traces, car non seulement les Allemands n'avaient imposé leur régime que deux décennies, mais ils avaient été trop détestés.  

Avec l’occupation franco-britannique du Cameroun (1916), le pidgin english commença une nouvelle page de son histoire; son vocabulaire s’enrichit par l’anglais et les langues locales, mais il intégra à la fois l’anglais, les langues africaines locales, le français et, dans une moindre mesure, le portugais.

Les Britanniques divisèrent «leur» Cameroun en deux parties: le Southern Cameroons (Cameroun méridional) et le Northern Cameroons (Cameroun septentrional. Chacune des parties fut régie par une administration différente, c'est-à-dire un gouvernement régional du Nigeria britannique, le Kaduna pour le Nord et l'Enugu pour le Sud. Cette séparation pouvait se justifier pour des raisons administratives, mais elle se traduisit dans les faits par l'édification d'un fossé entre les deux grandes circonscriptions administratives. Le Cameroun méridional bénéficia d'un gouvernement régional autonome. En contrepartie, le Cameroun septentrional fut presque réquisitionné par l'administration nigérienne, ce qui accrut la distorsion artificielle entre le Nord et le Sud. De plus, le nord du Nigeria était peuplé de Bamilékés musulmans, alors que le Sud était habité par les Peuls chrétiens et des animistes. De façon générale, l'anglais n'était pas beaucoup utilisé dans le Cameroun britannique, car les les écoles administrées par les missionnaires préféraient les langues africaines.

3.4 La colonisation française

Avec son nouveau mandat sur le Cameroun, la France veilla à supprimer toutes les traces de la colonisation allemande pour s'attacher les populations: elle acheva la construction du chemin de fer Douala-Yaoundé, étendit le réseau routier, reprit l'exploitation des grandes plantations allemandes et favorisa l'émergence d'une classe de planteurs «indigènes».

- L'enseignement du français

Plusieurs décrets (1er octobre 1920, 20 décembre 1920 et 26 décembre 1924) rendirent obligatoire l'enseignement en langue française et interdirent l'utilisation des langues locales dans le système d'éducation (Journal officiel de l'État du Cameroun, 1924): «La langue française est la seule en usage dans les écoles. Il est interdit aux maîtres de se servir avec leurs élèves des idiomes du pays.» On peut également rapporter cette directive de Jules Carde (1921), haut-commissaire de la République française au Cameroun, précisant à ses chefs de circonscription l'objectif de la politique linguistique de la France dans la colonie:

Il faut donc de toute nécessité que vous suiviez avec le plus grand soin le plan de campagne que je vous ai tracé, que vous coordonniez vos efforts, tous les efforts et que le défrichement méthodique et bien concerté (des autres langues) se poursuive sans hâte comme sans arrêt... (afin de concrétiser) notre volonté de donner aux populations du Cameroun la langue en quelque sorte nationale qu'elles n'ont pas et qui ne saurait être évidemment que celle du peuple à qui est dévolue la souveraineté du pays.

Sous l'administration du commissaire Carde, même les écoles privées furent dans l'obligation d'offrir l'instruction en français pour être institutionnellement reconnues: «Ne peuvent être reconnues comme écoles privées que celles qui donnent exclusivement l'enseignement en langue française.» Cette politique découlait de l'application de l'arrêté du gouverneur général de l'Afrique équatoriale française, Jean-Victor Augagneur, signé le 28 décembre 1920 à Brazzaville:

Aucune école ne sera autorisée si l'enseignement n'y est donné en français. L'enseignement de toute autre langue est interdite.

La politique de francisation exclusive mécontenta les missions des presbytériens américains qui durent renoncer à alphabétiser les enfants en boulou (avant de passer au français). En fait, les Américains avaient l'habitude d'enseigner en français le matin et en boulu le reste de la journée (consacrée à la Bible et à l'histoire sainte). L'introduction systématique du français dans les écoles permettait d'effacer l'influence allemande et freinait l'expansion des langues comme le douala et le pidgin English. Pour les Français, oeuvrer à la propagation du français dans les écoles correspondait à un «devoir patriotique» et à une «action civilisatrice». Ils considéraient aussi que la colonie ne pouvait fonctionner en une centaine de langues, que les langues camerounaises étaient incapables de véhiculer les concepts abstraits européens et que l'unicité linguistique allait renforcer l'unité politique de la colonie. Cette idéologie fut confirmée dans la lettre circulaire gouvernementale du 8 décembre 1921:

[...] Nulle école ne peut fonctionner si l'enseignement n'y est donné en français. Cette disposition n'a pas besoin de justification. Entre les indigènes et nous, n'existera un lien solide que par l'initiation des indigènes à notre langue. [...]

L'administration française ouvrit partout des écoles publiques n'enseignant qu'en français, ce qui occasionna aussi de nombreux conflits avec les missions chrétiennes, car les autorités religieuses interprétaient différemment les directives gouvernementales. Ainsi, cette lettre d'avertissement envoyée le 15 février 1921 par l'administrateur chef de la circonscription de Douala au directeur de la mission protestante de Douala témoigne des difficultés d'application:

Je vous rappelle qu'il ne doit, à l'heure actuelle, exister aucun enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul en langue indigène. Dans les centres de formation purement confessionnelle, l'enseignement doit être purement oral et doit se borner à la doctrine religieuse; la lecture d'ouvrages pieux ou de livres saints écrits en langue indigène n'y est nullement interdite[...]. Mais il ne doit exister dans un établissement tenu par un catéchiste non muni d'un certificat d'aptitude ni l'alphabet ou livre élémentaire de langue indigène, ni tableau noir, ni ardoises, ni cahiers. Dans le cas où il ne sera pas satisfait à ces conditions, j'estime qu'il est contrevenu aux dispositions de l'article 2 de l'arrêté du 1er octobre 1920. Je me vois donc dans l'obligation de proposer à M. le Commissaire de la République de prendre la mesure prévue par le paragraphe de l'article 10 du même arrêté [...].

- Les langues camerounaises

Le Cameroun reçut, aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, le statut de« territoire associé» dans l'Union française. Les autorités coloniales françaises subirent de fortes pressions afin d'assouplir leur politique linguistique et de promouvoir les langues autochtones. Les Églises catholiques et protestantes insistèrent sur la nécessité d'employer certaines langue locales  pour des raisons d'efficacité dans l'évangélisation. Puis les Nations unies exercèrent des pressions décisives en demandant à la France d'assouplir sa réglementation dans l'usage des langues dans les établissements d'enseignement. Le haut-commissaire de la République finit par concéder quelque peu l'application de la politique. En 1949, il accorda aux langues locales la possibilité d'être une discipline d'enseignement au même titre que les langues étrangères, par exemple l'anglais ou l'espagnol. Malgré tout, les Camerounais n'accordèrent pas grand intérêt à leurs langues locales et continuèrent à préférer le français. Les langues autochtones perdirent du terrain au profit du français. Aucun texte réglementaire ne fut proposé et le système d'éducation ne connut aucun changement jusqu'à l'indépendance.

Des mouvements nationalistes se développèrent à partir de 1945; ils s'appuyaient sur une élite formée dans les écoles supérieures de Dakar (Sénégal), sur une bourgeoisie terrienne et sur un prolétariat urbain qui avait déjà prouvé sa mobilisation. Avec la création de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1945, les deux territoires (le Cameroun britannique et le Cameroun français) sous mandat passèrent sous le contrôle du Conseil de Tutelle, lequel devait assurer leur marche vers l’indépendance, mais le Cameroun français intégra en1957 l'Union française en tant que «territoire associé». Les nationalistes camerounais se mirent à revendiquer à la fois l'indépendance et la réunification du Cameroun, c'est-à-dire le Cameroun britannique et le Cameroun français, puis acquit son autonomie totale en 1959. Le 1er janvier 1960, il accéda à l'indépendance sous le nom de «République du Cameroun».

3.5 L'indépendance (1961)

L'indépendance du Cameroun français ramenait la question du Cameroun britannique qui, auparavant, faisait partie du Kamerun allemand. C'est pourquoi les frontières définitives du Cameroun indépendant demeuraient incertaines. Or, le Cameroun sous tutelle britannique, doté en 1954 d’une Assemblée législative autonome, faisait néanmoins partie intégrante au plan administratif du Nigéria. Quatre États étaient impliquées: outre l'ONU, la Grande-Bretagne, la France, le Nigeria et, bien sûr, le Cameroun.

Une consultation, décidée par l'ONU, eut lieu le 11 janvier 1961 auprès de la population du Cameroun septentrional et de celle du Cameroun méridional. Conformément à la résolution n° 1352 (XIV) des Nations unies (16 octobre 1959), les deux populations devaient choisir à quel pays ils désiraient être rattachés. Les populations appelées aux urnes avant le mois de mars se virent imposer un scrutin limité à deux choix : soit l’union avec la fédération nigériane soit la réunification avec la république du Cameroun. Ainsi, une troisième option, celle d'une indépendance séparée, fut refusée à la population du Cameroun méridional, tandis que la violence militaire, couplée à la répression politique, se poursuivait dans la république du Cameroun. Le référendum fut tellement mal organisé qu'il serait aujourd'hui déclaré invalide dans les mêmes circonstances. De plus, la campagne référendaire fut constamment accompagnée de brimades, d'arrestations arbitraires, de mesures de représailles, etc., notamment auprès des militants de la réunification avec le Cameroun.

Lors du référendum du 11 février 1961, les habitants du Cameroun méridional, sous tutelle britannique, se prononcèrent massivement pour une séparation du Nigeria et leur rattachement à la république du Cameroun. Quant au Cameroun septentrional, il se prononça à 59,9 % pour son rattachement au Nigeria. On peut se demander pourquoi les habitants du Cameroun méridional avaient préféré le «Cameroun français» au «Nigeria anglais», mais ce n'est pas la question linguistique qui a prévalu. L'expérience coloniale britannique parut négative aux Camerounais méridionaux. De fait, les Anglais ne se sont que très peu intéressés à «leur» Cameroun et, de plus, ils traitaient différemment le Cameroun septentrional et le Cameroun méridional. Durant les quarante ans sous l'administration britannique, les Camerounais méridionaux en étaient venus à valoriser le fait colonial français sous prétexte qu'ils n'avaient pas de routes, pas d’écoles secondaires publiques, bref rien par comparaison à ce qu'ils voyaient au Cameroun français, celui-ci étant présenté comme porteur d'avantages supérieurs. Les Camerounais méridionaux espéraient ainsi bénéficier de meilleures conditions dans le cadre d’une unification avec la république du Cameroun indépendante. Ce qu'ils ne pouvaient pas savoir, c'est que les partisans de la réunification allaient devenir les otages d’un État unitaire non désiré.

- La fédération camerounaise (1961-1972)

Le 1er juin 1961, le Cameroun septentrional fut rattaché au Nigeria, tandis que le 1er octobre 1961, la partie méridionale du Cameroun britannique et la république du Cameroun furent unies. En réalité, la réunion des deux Camerouns devint la République fédérale du Cameroun (1961-1972) et Yaoundé fut la capitale. Le drapeau de la république du Cameroun fut conservé pour la république fédérale mais avec deux étoiles afin de symboliser l'existence de deux États fédérés. Le français et l’anglais furent reconnus comme les deux langues officielles. Dès le mois d'avril 1962, le franc CFA devint la monnaie officielle de l’ensemble du Cameroun. 
La nouvelle fédération était formée du territoire de la république du Cameroun appelé «Cameroun oriental» et du territoire du Cameroun méridional, anciennement sous-tutelle britannique, appelé «Cameroun occidental». Le  pouvoir fédéral était exercé par le président de la République fédérale et par l'Assemblée nationale fédérale. Chacune des entités constituantes avait sa propre Assemblée.

Toutefois, la Constitution de la République fédérale du Cameroun, qui a été promulguée le 1er septembre 1961, l'a été sans élection ni référendum; elle devait renforcer surtout un pouvoir central pro-francophone. De fait, sous la présidence d'Ahmadou Ahidjo, un homme du Nord et un Peul musulman, le pouvoir central se renforça progressivement; Ahidjo imposa un régime autoritaire et fusionna tous les partis politiques, à l’exception du PDC (Parti des démocrates camerounais) et de l’UPC (Union des populations du Cameroun), pour former l’Union camerounaise (UC). À partir de ce moment, tout sera alors mis en œuvre pour aboutir à un État unitaire et pour mettre fin au fédéralisme entrer les deux États. Le Sud bamiléké et chrétien fut au cœur d’une violente agitation contre le régime dominé par le président Ahmadou Ahidjo.

- La République unie (1972-1984)

En mai 1972, le président Ahidjo organisa un référendum qui abolissait le fédéralisme; les deux États fédérés disparaissaient pour faire place à un seul État, la République unie du Cameroun (1972-1984), centralisée et divisée en 10 provinces administratives, dont deux de langue anglaise et huit de langue française (voir la carte). Les quatre assemblées qui existaient sous l'ancien régime furent également dissoutes au profit d’une seule : l’Assemblée nationale. De même, le drapeau national qui était jusque là marqué de deux étoiles d’or sur la bande verte, changea et devint tel qu’il se présente encore aujourd’hui, c’est à dire trois bandes d’égales dimensions en vert, rouge et jaune avec une étoile d’or sur la bande rouge, symbole de l’unité nationale.

Évidemment, les anglophones des provinces anglaises (20 % de la population du pays) se sentirent trahis dans leurs droits, eux qui avaient choisi le Cameroun en raison du fédéralisme et de la répartition des pouvoirs. Ce changement constitutionnel adopté par une majorité simple et par décret présidentiel annonçait une marginalisation des anglophones et l'éviction progressif de l'identité biculturelle du Cameroun à la faveur d'un pouvoir centralisateur. Les écoles des provinces «françaises» continuèrent d'enseigner le français, les provinces «anglaises», l'anglais. À la fin des années 1970, un alphabet général des langues camerounaises fut adopté par les linguistes.  

En 1982, le président Ahidjo céda le pouvoir pour des raisons de santé à son premier ministre, Paul Biya, un chrétien du Sud d'origine béti, qui continua à régner de façon tout aussi autoritaire. En 1983, Biya a décidé de modifier au baccalauréat anglophone le GCE, le General Certificate of Education, en y incluant le français comme matière obligatoire, alors que l’anglais ne l'était pas pour le baccalauréat francophone. Cette décision présidentielle a déclenché une grève des étudiants anglophones qui brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Le Cameroun dispose de deux cultures : non à l’assimilation!» Rien n'y fit! 

- La république du Cameroun (1984)

En février 1984, le président Biya supprima par un simple règlement l’adjectif «unie» associé au nom du pays qui devint officiellement la république du Cameroun. Pour les responsables des mouvements anglophones, cette modification constitua une véritable attaque à leur égard, alors qu'ils réclamaient même la reconnaissance constitutionnelle de leur identité anglophone avec notamment le retour à la fédération. À la même époque, le gouvernement autorisa certaines écoles à enseigner des langues camerounaises à titre expérimental. En 1986, on comptait 11 écoles expérimentales.  

En 1990, le gouvernement refusa de légaliser un parti anglophone, le Front démocratique social (ou Social Democratic Front, le SDF), ce qui eut pour résultat de provoquer des manifestations dans la province du Nord-Ouest. Le SDF transforma la région anglophone en véritable foyer de rébellion ouverte en organisant plusieurs confrontations avec le pouvoir, en particulier pendant l’opération «villes mortes» de 1991. Depuis cette époque, le mouvement sécessionniste anglophone, le Southern Cameroon National Council (SCNC), représentant les 6,2 millions d'habitants des deux provinces anglaises, militent pour obtenir un référendum sur la question de leur droit à l'autodétermination.

Évidemment, cette démarche a débouché sur un «climat politique hostile» et «des intimidations pratiquées par le régime répressif de Yaoundé». Certains observateurs croient que ce sont les régimes répressifs d'Ahidjo et de Biya qui auraient poussé les ressortissants du Cameroun oriental dans «une logique de rupture».

Beaucoup de nationalistes anglophones estiment que l'État unitaire créé en 1972 est illégal parce qu'il aurait été en violation avec la Constitution fédérale du 1er septembre 1961. Les anglophones croient que le seul moyen approprié de réparer les torts infligés au «Cameroun anglophone» est le retour à la forme d'un gouvernement fédéral qui prenne en compte la dualité culturelle du Cameroun. Pour sa part, le Conservative Republican Party (CRP) propose une fédération de dix États calqués sur les dix provinces actuelles. Ces États devraient être officiellement unilingues (français ou anglais), le bilinguisme n'étant exigé que pour le gouvernement fédéral; il préconise également que la république du Cameroun soit rebaptisée République unie du Cameroun. Or, depuis une bonne décennie, les deux provinces anglophones sont bouclées par l'armée camerounaise, les francophones craignant que les anglophones ne «filent à l'anglaise». Plus que jamais, les anglophones de l’ancien condominium franco-anglais se considèrent comme des citoyens de seconde zone et réclament un Cameroun fédéral.

L'ex-premier ministre Paul Biya succéda à Ahmadou Ahidjo en 1982. En réponse à la contestation grandissante, des réformes démocratiques furent adoptées en 1990, mais le climat de violence perdura malgré la tenue d'élections multipartites en 1992. De plus, la corruption demeura persistante et l'opposition au président Biya, en poste pendant plus de trente ans, est restée faible.

Les populations anglophones du Sud-Ouest réclamèrent le retour du fédéralisme. Malgré tout, le gouvernement de Paul Biya préféra ignorer les problèmes et prétendit que le maintien d'un État fédéral serait trop coûteux; il encouragea par le fait même les mouvements autonomistes et sécessionnistes, assimilant fédéralisme et sécession. Évidemment, la guérilla déclenchée par les militants du SDF (Social Democratic Front) souleva beaucoup d'inquiétudes, car les drames libériens, rwandais ou somaliens sont restés encore frais dans les mémoires. En 1992, Paul Biya fut réélu dans une élection où d'autres partis que le sien étaient autorisés à participer; son parti gagna encore les élections de 1997 et celles de 2004. Entre-temps, un conflit de frontières avec le Nigeria pour le contrôle de zones riches en pétrole nécessita l'intervention d'une médiation des Nations unies.

Plus de cinq décennies après l'indépendance, l'unification du Cameroun de 1972 est aujourd’hui contestée et remise en cause par le Southern Cameroon National Council (SCNC), le parti politique anglophone qui milite pour la sécession des provinces anglophones et la création d'un État indépendant qui serait appelé «Ambazonie» ou en anglais "Ambazonia". Les indépendantistes soutiennent que les droits de la minorité anglophone ne sont pas respectés par la majorité francophone du Cameroun. Certains d'entre eux croient que l'indépendance est nécessaire pour garantir ces droits. L'Ambazonie regroupe les provinces camerounaises du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, et couvre une superficie de 43 000 kilomètres carrés.

Les anglophones éprouvent le sentiment d'être marginalisés et d'être des citoyens d'un rang inférieur à celui des francophones. Le bilinguisme pourtant inscrit dans la Constitution est considéré comme appliqué de façon profondément inégalitaire dans l'administration, la justice et l'enseignement. Les anglophones disent ne pas bénéficier de l'égalité des chances qui devrait être accordée à tous les citoyens d'un État moderne et démocratique. Cette inégalité frappe également leurs conditions de vie, car ils souffrent davantage que leurs compatriotes francophones du chômage et du déficit en infrastructures. Pour les anglophones, le Cameroun serait juridiquement réservé aux francophones.

Le Cameroun est devenu un État de moyenne importance en Afrique et ses légères avancées en démocratie montrent qu'il y a encore  beaucoup de chemin à parcourir, et ce, d'autant plus que la corruption du pouvoir demeure une gangrène difficile à faire disparaître. Cependant, sa situation géographique au centre du continent, son bilinguisme anglais-français et son niveau de développement lui donnent un poids relativement important en Afrique.

4 Un bilinguisme institutionnel

L'article 1 (par. 3) de la Constitution de 1996 énonce que le français et l'anglais sont les deux langues officielles du pays:

Article 1er

3) La République du Cameroun adopte l'anglais et le français comme langues officielles d'égale valeur.

L'État garantit la promotion du bilinguisme sur toute l'étendue du territoire.

Il œuvre pour la protection et la promotion des langues nationales.

Au Cameroun, c'est l'État qui doit être bilingue. À l'article 38 de l'Instruction générale n° 002 du 4 juin relative à l’organisation du travail gouvernemental : communication – publications - promotion du bilinguisme (1998), le gouvernement précise le type de bilinguisme pratiqué par l'État:

Article 38

Notre constitution stipule que le Cameroun est un pays bilingue, qui adopte l'anglais et le français comme langues officielles d'égale valeur et qui garantit la promotion du bilinguisme sur toute l'étendue de son territoire. À cet égard, il n'est pas inutile de rappeler que le premier ministre, les membres du gouvernement et les responsables des pouvoirs publics à tous les niveaux sont tenus d'œuvrer au développement du bilinguisme. Le secrétaire général de la Présidence de la République est spécialement chargé de la promotion du bilinguisme. À ce titre, il conçoit et élabore la politique du bilinguisme sur le plan national ; il veille et contrôle la qualité linguistique des actes pris par les pouvoirs publics. En cas de nécessité, il propose au chef de l'État toute mesure tendant à améliorer l'usage de nos langues officielles et à développer le bilinguisme dans le pays.

La politique linguistique du gouvernement camerounais est en fait fondée sur les droits personnels reconnus seulement aux usagers du français ou de l'anglais. Toutefois, hormis quelques exceptions dans les institutions communes, ces droits ne sont applicables qu'en français dans la partie française et qu'en anglais dans la partie anglaise.

4.1 Le Parlement et les publications officielles

Dans les institutions communes des deux régions linguistiques, c'est la formule des droits personnels qui prévaut et non plus la séparation des langues. Il s'agit généralement du Parlement (et du gouvernement) et de certains tribunaux. L'article 2 de l'Ordonnance n° 72-11 du 26 août 1972 relative à la publication des lois, ordonnances, décrets et actes réglementaires (1972) impose le bilinguisme français-anglais dans toutes les publications législatives ou réglementaires:

Article 2

La publication des actes législatifs ou réglementaires a lieu au Journal officiel de la République.

Elle est effectuée en anglais et en français. Il pourra être stipulé dans toute loi ou acte réglementaire quel est le texte, français ou anglais, qui fera foi.

Il en est ainsi dans l'Instruction n° 03/CAB/PR/ du 30 mai 1996 relative à la préparation, à la signature et à la publication en version bilingue des actes officiels (1996):

À compter de la date de publication de la présente instruction, les lois, décrets, décisions, instructions, circulaires et notes de service seront préparés, signés et publiés en français et en anglais.

À cet effet, la Direction des services linguistiques de la Présidence de la République prendra toutes dispositions utiles en vue d'assurer par son personnel propre, ou de faire assurer par les services assistants dans les ministères la traduction et la révision des textes au fur et à mesure de l'évolution de la procédure réglementaire.

Au terme de cette procédure, les textes définitifs ne devront être transmis pour diffusion en procédure d'urgence à la radiodiffusion, à la télévision et à la presse écrite quotidienne, et pour la publication au Journal officiel que conjointement dans leurs deux versions bilingues.

Le premier ministre, chef du gouvernement, et le secrétaire général de la Présidence de la République sont chargés chacun en ce qui le concerne, de la stricte application de la présente Instruction qui sera diffusée en tant que de besoin.

Dans les faits, les députés du Parlement s'expriment dans la langue de leur choix (français ou anglais), mais la loi du nombre fait que les délibérations se déroulent généralement en français. Toutefois, la Chambre dispose d'un système de traduction simultanée. Les lois sont adoptées et promulguées dans les deux langues officielles.

Afin de respecter un certain bilinguisme, le gouvernement est en principe constitué de ministres francophones et anglophones, tant musulmans que chrétiens, issus lorsque cela est possible de chacune des dix provinces. Mais les ministres francophones ne sont pas toujours bilingues, contrairement aux ministres anglophones.

4.2 La justice

Le domaine de la justice subit un traitement assez particulier au Cameroun. Les deux provinces anglaises ne fonctionnent qu'en anglais et se réfèrent au droit privé de tradition britannique. Dans le reste du pays, c'est le droit civil français et la langue française qui sont de rigueur. Lorsqu'un Camerounais ignore l'une des deux langues officielles, le juge permet l'utilisation de la langue maternelle et exige un traducteur. Les cours supérieures sont bilingues. La Loi n° 2005/007 du 27 juillet 2005 portant Code de procédure pénale (2005) décrit ainsi assez bien la procédure:

Article 183 

1)
a) Lorsqu'un témoin ne s'exprime pas dans l'une des langues officielles comprises du greffier et du juge d'instruction, ce dernier fait appel à un interprète.
b) l'interprète doit être âgé de vingt et un ans révolus.
c) le greffier, le témoin et les parties ne peuvent assumer les fonctions d'interprète.
d) l'interprète prête serment de traduire fidèlement les paroles des personnes parlant les langues ou dialectes différents ; mention de cette prestation de serment est faite au procès-verbal.

Article 333 

Lorsqu'un témoin ne s'exprime pas dans l'une des langues officielles comprises des membres de la juridiction, ou est sourd-muet ou atteint d'une infirmité qui ne lui permet pas de se faire comprendre, les dispositions des articles 183,354,355 et 357 lui sont applicables.

Article 354

1)
Si le prévenu ne s'exprime pas dans rune des langues officielles comprises des membres de la juridiction ou s'il est nécessaire de traduire un document versé aux débats, le président désigne d'office un interprète âge de vingt et un ans au moins et lui fait prêter le serment d'interpréter fidèlement les paroles des personnes parlant des langues différentes ou de traduire fidèlement le document en cause.

4.3 L'administration publique

Il n'existe pas de loi concernant la langue de l'administration publique au Cameroun. Cependant, une ancienne circulaire datée de 1991 et signée par le premier ministre de l'époque, Sadou Hayatou, sert de politique en ce qui concerne l'emploi des langues en ce domaine, la Circulaire n° 001/CAB/PM du 16 août 1991 relative à la pratique du bilinguisme dans l’administration publique et parapublique (1991). 

Dans le but de renforcer davantage l'intégration nationale prônée par le président de la République, de promouvoir l'efficacité de nos services publics et parapublics et de valoriser, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de nos frontières, l'image d'un Cameroun bilingue, je précise, par la présente circulaire, les mesures à prendre pour rendre plus bilingue notre Administration qui dispose déjà d'un nombre suffisant de cadres bilingues ainsi que de traducteurs et d'interprètes bien formés.

1— Tout citoyen camerounais en général et, en particulier tout usager d'un service public et parapublic, a le droit fondamental de s'adresser en français ou en anglais à tout service public ou parapublic et d'en obtenir une réponse dans la langue officielle de son choix.

2— A quelques exceptions près (contrôleurs aériens et enseignant de langue par exemple) tout agent public a le droit de travailler dans la langue officielle de son choix sans que cela affecte sa carrière. Toutefois, il incombe à l'agent public qui traite directement avec le public de se faire comprendre par celui-ci. Il reste entendu que l'objectif à atteindre est que tout agent public qui traite directement avec le public soit en mesure de se faire comprendre par celui-ci.

3— Les services offerts et les documents officiels publiés par les services publics ou parapublics et destinés au grand public (discours, avis, actes réglementaires, encarts publicitaires, communiqués de presse, examens circulaires et formulaires, etc., ils doivent être disponibles dans les deux langues officielles.

4— Les affiches, panneaux publicitaires, enseignes et avis concertants les services ou les biens de l'État et l'usage de ceux-ci doivent être rédigés dans les deux langues officielles sur un même support ou sur deux supports distincts placés côte à côte et de manière à ce que le texte de chaque langue soit également visible, apparent et disponible.

5— Tout traité et accord conclu entre le Cameroun et des États, des personnes ou organismes étrangers doit, à sa signature ou dès que possible être rendu en anglais et en français, et comporter une disposition stipulant que les deux versions font également foi.

6— Les jugements rendus par les juridictions et, en particulier, les arrêts de la Cour suprême doivent être mis le plus tôt possible à la disposition du public dans les deux langues officiel les, notamment lorsque le point de droit soulevé présente une importance ou un intérêt évidents pour les usagers.

7— Un effort particulier doit être fait par les municipalités de grandes vil les, notamment celles de Douala et de Yaoundé qui sont notre vitrine sur le monde et celles qui abritent des centres touristiques, ainsi que nos missions diplomatiques et consulaires et tous les services ou institutions qui sont en contact direct avec le monde extérieur, pour refléter pleinement le caractère bilingue de notre nation.

8— Des services bilingues doivent être assurés à toutes les personnes utilisant les moyens de communication publics ou parapublics.

9— Les services publics et parapublics doivent encourager et aider les entreprises et autres organismes placés sous leur tutelle, contrôle ou autorité, à refléter et à promouvoir l'image bilingue du Cameroun, à l'intérieur du pays comme à l'étranger.

La capitale du Cameroun, Yaoundé, est restée essentiellement française. Les Camerounais qui viennent des provinces anglaises pour y travailler ne peuvent s'y faire comprendre en parlant anglais. Dans l'administration publique de Yaoundé, le français occupe une place prépondérante: les bilingues sont rares, même si le bilinguisme fait partie des critères d'embauche des fonctionnaires. Le bilinguisme institutionnel est plus visible sur les formulaires administratifs. Dans l'armée, seul le français est admis. Les anglophones et pidginophones doivent donc devenir bilingues.

Dans l'administration régionale, l'anglais est utilisé couramment dans les provinces du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. Cependant, les fonctionnaires anglophones sont désavantagés s'ils ne connaissent pas le français parce qu'il leur sera impossible de poursuivre leur carrière après quelques années de service; il en est de même pour les policiers. Les anglophones ne peuvent recourir à des services dans leur langue à l'échelle du pays, alors que les francophones peuvent éventuellement le faire dans la partie anglophone.

De plus, les langues nationales camerounaises peuvent être employées dans les municipalités. L'article 22 de la Loi n° 2004/018 du 22 juillet fixant les règles applicables aux communes (2004) a transféré aux communes ;a compétences en  matière de promotion des langues nationales :
:

Article 22

Les compétences suivantes sont transférées aux communes :

b) En matière de promotion des langues nationales:

- la participation aux programmes régionaux de promotion des langues nationales ;
- la participation à la mise en place et à l'entretien d'infrastructures et d'équipements.

Il en est ainsi aux régions, selon l'article 24 de la Loi n° 2004/019 du 22 juillet 2004 fixant les règles applicables aux régions (2004):

Article 24

Les compétences suivantes sont transférées aux régions :

b) en matière de promotion des langues nationales :

- la maîtrise fonctionnelle des langues nationales et la mise au point de la carte linguistique régionale ;
- la participation à la promotion de l'édition en langues nationales ;
- la promotion ide la presse parlée et écrite en langues nationales ;

Dans les bureaux sous administration municipale ou très locale, les langues camerounaises peuvent être employées dans les communications orales, mais dans les faits c'est le pidgin english qui sert de langue véhiculaire. 

4.4 L'éducation primaire et secondaire

Dans le domaine de l'éducation primaire et secondaire, les langues nationales ne sont pas interdites, mais tous les Camerounais qui s'instruisent sont assurés de recevoir un enseignement en français ou en anglais (selon la zone linguistique), du primaire à la fin du secondaire. L'enseignement de l'autre langue devient obligatoire en sixième année du primaire. C'est la loi no 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun, qui régit le système éducatif et le régime des langues. L'article 7 de cette loi stipule ce qui suit: 

Article 7

L’État garantit à tous l’égalité de chances d’accès à l’éducation sans discrimination de sexe, d’opinions politique, philosophique et religieuse, d’origine sociale, culturelle, linguistique ou géographique.

Quant à l'article 3 de la loi no 98/004 du 14 avril 1998, il énonce que «l’État consacre le bilinguisme à tous les niveaux d’enseignement comme facteur d’unité et d’intégration nationales». L'article 15 précise qu'il existe deux systèmes éducatifs, l'un en français, l'autre en anglais: 

Article 15

1) Le système éducatif est organisé en deux sous-systèmes, l’un anglophone, l’autre francophone, par lesquels est réaffirmée l’option nationale du biculturalisme.

2) Les sous-systèmes éducatifs sus-évoqués coexistent en conservant chacun sa spécificité dans les méthodes d’évaluation et les certifications.

Malgré les efforts du ministère de l'Éducation pour propager le bilinguisme chez les enfants, les résultats paraissent plutôt modestes, particulièrement chez les francophones. L'enseignement de l'anglais pour ces derniers reste très scolaire, car ils ne trouvent à peu près personne à qui parler anglais. «On nous embête avec l'anglais», disent beaucoup d'élèves.

- Le système anglophone et le système francophone

L'article 16 de la loi n° 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun est consacré au système anglophone:

Article 16

1) Le sous-système anglophone est organisé en cycles et filières ainsi qu’il suit : l’enseignement maternel d’une durée de deux ans ; l’enseignement primaire d’une durée de six ans ; l’enseignement secondaire d’une durée de sept ans; l’enseignement post-primaire d’une durée de deux ans; l’enseignement normal d’une durée de deux à trois ans.

2) L'enseignement secondaire comprend: un premier cycle de cinq ans ayant un sous-cycle d’observation en tronc commun de deux ans et un sous-cycle d’orientation de trois ans ans d’enseignement général et technique; un second cycle de deux ans d’enseignement général ou d’enseignement technique. 

3) En plus de l’enseignement général, une formation pratique est offerte aux élèves dans les collèges et lycées professionnels, selon leur orientation.

Pour le système francophone, c'est l'article 17 de la loi no 98/004 du 14 avril 1998

Article 17

1) Le sous-système francophone est organisé en cycles et filières ainsi qu’il suit : l’enseignement maternel d’une durée de deux ans; l’enseignement primaire d’une durée de six ans; l’enseignement secondaire d’une durée de sept ans; l’enseignement post-primaire d’une durée de deux ans; l’enseignement normal d’une durée de deux à trois ans.

2) L’enseignement secondaire comprend : un premier cycle de cinq ans ayant un sous-cycle d’observation en tronc commun de deux ans et un sous-cycle d’orientation de trois ans d’enseignement général ou technique; un second cycle de deux ans d’enseignement général ou d’enseignement technique.

3) En plus de l’enseignement général, une formation pratique est offerte aux élèves dans les collèges et lycées professionnels, selon leur orientation.

La structure particulière de chaque système s'établit comme suit:

1) le système francophone comprend :

- un enseignement maternel: trois classes (petite, moyenne et grande sections);
- enseignement primaire: sept classes; 

Les élèves terminant le CM2 (cours moyen de 2e année) doivent présenter le Certificat d'études primaires élémentaires (CEPE) et le concours d'entrée en 6e pour pouvoir accéder en 6e (sauf dérogation).

2) le système anglophone comprend:

- une «nursery school» : deux classes (class 1 - class 2);
- une «primary school» : 7 classes (class 1 - class 7).

À la fin de la «primary school», et pour pouvoir passer en 6e les élèves doivent présenter le «Ordinary Level Certificate» (diplôme équivalent au CEPE du système francophone) et le concours d'entrée au secondaire.

Le français reste aujourd'hui le support principal du système d'éducation camerounais avec 77 % de scolarisés au primaire, 57 % au secondaire et 3 % au supérieur (en 1996).

- L'analphabétisme

Le système d'éducation connaît des ratés, car le taux d'analphabétisme demeure assez élevé au Cameroun, mais inégal il est vrai. Dans certaines régions du pays, surtout au nord, l’analphabétisme est devenu un problème majeur. Les taux d’analphabétisme les plus élevés du pays se trouvent dans les provinces de l’Extrême-Nord, de l’Adamaoua et du Nord, avec respectivement pour les hommes 36,2 %, 32,4 % et 28,9 %, contre 72,4 %, 66,6 % et 61,1 % pour les femmes. Les provinces du Centre, du Littoral, de l’Ouest et le Sud restent les plus alphabétisées tant en ce a trait aux femmes et aux hommes avec des taux très au-dessus de la moyenne nationale. 

L'analphabétisme toucherait davantage les femmes en raison de la grande pauvreté des parents, les coûts directs de scolarité élevés, la forte demande de la main d’œuvre féminine pour les travaux agricoles et ménagers, la perception négative de l’éducation des filles et des femmes en général, la précocité des mariages et des grossesses, la fausse interprétation des principes religieux, le bas degré d’instruction des parents, etc. Ajoutons aussi que la part relative des dépenses publiques consacrées à l'enseignement primaire aurait régressé continuellement (de l'ordre de 5 % annuellement) depuis une décennie, surtout dans les régions périphériques comme le Nord. Souvent, les parents dans certains régions rurales doivent défrayer le salaire des enseignants, tandis qu'il n'est pas rare de voir s'entasser plus de 120 élèves dans une classe (la norme nationale étant de 60 élèves/classe), notamment dans les zones rurales. Bref, certains observateurs affirment que la qualité de l'enseignement s'est tellement détériorée qu'elle remet en question l'enseignement dans les écoles du Cameroun.  

- L'enseignement supérieur

L'enseignement supérieur public au Cameroun relève de la juridiction du ministère de l'Enseignement supérieur (MINESUP). Le pays compte huit universités publiques, toutes issues de l'éclatement de l'université du Cameroun de Yaoundé: Buéa, Douala, Dschang, Ngaoundéré, Yaoundé I (Ngoa-Ékélé), Yaoundé II (Soa), Maroua et Bamenda. La Loi n° 005 du 16 avril portant orientation de l'enseignement supérieur (2001 régit le système d'enseignement à l'université. L'article 5 parle du bilinguisme:

Article 5

L'État consacre le bilinguisme au niveau de l'enseignement supérieur comme facteur d'unité et d'intégration nationales.

Quant à l'article 6, il prévoit au paragraphe 1 la promotion du bilinguisme:

Article 6

La mission fondamentale de l'enseignement supérieur, définie à l'article 2 ci-dessus, vise les objectifs suivants : [...]

- la promotion du bilinguisme.

En principe, dans les universités, les étudiants reçoivent leur instruction en français ou en anglais, selon la langue que le professeur maîtrise le mieux. Ceux et celles qui maîtrisent les deux langues (la minorité des étudiants) sont avantagés. Les autres s'installent, le temps d'un cours, à côté d'un «anglo» ou d'un «franco» pour recopier ensuite les notes de celui-ci. Dans la pratique, le français reste prédominant dans la plupart des universités, des instituts et des grandes écoles de technologie.

Il existe aussi un grand nombre d'établissements privés et non reconnus par l'État. Ce sont souvent des établissements confessionnels protestants ou catholiques, ainsi que des écoles dites «internationales».

4.5 Les médias

Du côté des médias, Radio-Yaoundé diffuse treize heures par jours en français et sept heures en anglais; des flashes d'information sont diffusés dans les deux langues au début de chaque heure. Il existe une dizaine de stations régionales. À l'échelle du pays, on estime que 69 % des émissions sont en français, contre 31 % en anglais. Presque toutes les émissions sont produites au Cameroun.

La station CRTV Poste National, une radio généraliste, émet sur la bande FM de deux à cinq heures des émissions à travers tout le Cameroun en langue française (60 %) et anglaise (40 %). Deux radios FM, soit FM 94 à Yaoundé et FM 105 à Douala, diffusent en français et en anglais dans ces deux villes des émissions à vocation musicale et commerciale. Quelques radios étrangères diffusent des émissions: Radio France Internationale, La Voix de l'Amérique, la BBC, la Voix de l'Allemagne, Radio Canada Internationale, Radio Nederland, etc. De son côté, la CRTV, la seule chaîne de télévision nationale, diffuse depuis Yaoundé des émissions en français et en anglais. Le journal national bilingue, Cameroon-Tribune, paraît tous les jours en français, mais une seule fois par semaine en anglais. La presse privée compte une cinquantaine de titres, dont quelques-uns en anglais. 

4.6 Les activités commerciales

Comme on peut s'y attendre, certaines langues sont privilégiées dans le monde du travail. Le français et l'anglais, les deux langues officielles, ont un avantage certain dans la mesure où ils sont grandement employés dans les domaines de l’administration et de l’éducation. Ainsi, l'article 21 de la Loi n° 90/031 du 10 août 1990 régissant l'activité commerciale au Cameroun (1990) oblige les entreprises commerciales au Cameroun à utiliser des messages («notice») rédigés en français ou en anglais sur leurs produits:

Article 21 

(a) Toute entreprise commercialisant au Cameroun à l'état neuf des biens de consommation durables, qu'ils soient à usage professionnel ou non, est tenue de délivrer, lors de chaque vente, une notice rédigée en français ou en anglais, rappelant les caractéristiques essentielles du bien en cause et précisant l'étendue et la durée de la garantie accordée au client et rappelant en outre les dispositions relatives à la garantie légale des vices cachés.

Par ailleurs, la Loi n° 092/007 du 14 août 1992 portant Code du travail (1992) impose la maîtrise du français ou de l'anglais pour tous les agents membres d'un syndicat:

Article 15

Les statuts de tout syndicat doivent comporter les dispositions suivantes :

f) l'interdiction d'élection au poste de président, de secrétaire ou de trésorier ou d'autres fonctions analogues, d'une personne ne sachant ni lire, ni écrire en français ou en anglais ;

Article 69

1) Le paiement du salaire doit être constaté par une pièce dressée ou certifiée par l'employeur ou son représentant et émargée par chaque travailleur ou par deux témoins si ce dernier ne sait ni lire ni écrire en français ou en anglais Ces pièces sont conservées par 1'employeur dans les mêmes conditions que les pièces comptables et doivent être présentées à toute réquisition de l'inspection du travail.

[...]

Article 123

2) Sont éligibles, les électeurs âgés de vingt (20) ans révolus, sachant s'exprimer en français ou en anglais, ayant travaillé sans interruption dans l'entreprise pendant douze (12) mois au moins.

Article 135

1) Les conditions à remplir pour être assesseur sont exigées des membres chargés de l'administration ou de la direction d'un syndicat, telles qu'elles figurent à l'article 10 de la présente loi, auxquelles s'ajoutent les suivantes :

a) exercer depuis trois ans au moins, apprentissage non compris, une activité professionnelle;
b) avoir exercé cette activité dans le ressort du tribunal depuis au moins trois (3) mois ;
c) savoir lire et écrire le français ou l'anglais.

Nul ne peut être élu à un poste de président, de secrétaire ou de trésorier ou d'autres fonctions analogues au sein d'un syndicat, s'il ne sait ni lire, ni écrire en français ou en anglais (art. 15). Mais tout ceux qui ont vingt ans révolus et connaissent le français ou l'anglais sont éligibles (art. 123). Les assesseurs, des professionnels en matière de droit, doivent également maîtriser l'une des deux langues officielles (art 135). Dans les faits, le français suffit dans la mesure où l'on n'a pas affaire avec les habitants des provinces anglophones.

Pour s’adresser au Cameroun tout entier ainsi qu’à l’Afrique francophone, le français s’impose comme étant la langue que la majorité des locuteurs comprennent. Le choix d’une langue nationale provoque généralement une attitude de rejet de la part des autres locuteurs, alors que le français reste relativement neutre.

5 La place des langues nationales

Tous les Camerounais parlent l'une des très nombreuses langues nationales comme langue maternelle. Même si les langues nationales sont très répandues dans la société camerounaise, il n'est pas possible de s’adresser à tous dans l'une de ces langues. C'est là le rôle des langues véhiculaires comme l'éwondo, le douala, le bassa, le bakweri, le bulu, le pidgin english, etc. Les langues officielles prennent toute la place dans la politique linguistique du gouvernement camerounais, avec comme résultat que les langues africaines locales sont laissées pour compte.  Il n'existe que fort peu de textes juridiques faisant allusion à ces langues. Dans la loi n° 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun, seuls deux articles mentionnent les langues camerounaises, dont l'article 5 qui prévoit cette disposition sur la promotion de ces langues nationales :

Article 5

Au titre de la mission générale définie à l’article 4 ci-dessus, l’éducation a pour objectifs :

[...]

4) la promotion des langues nationales ;

Puis l'article 11 de la  loi n° 98/004 qui déclare que l'État doit veiller à l'adaptation permanente du système éducatif aux réalités économiques et socioculturelles nationales, particulièrement en ce qui concerne la promotion des enseignements scientifiques et technologiques, du bilinguisme et l'enseignement des langues nationales

Article 11

1) L'État assure l'élaboration et la mise en œuvre de la politique de l'éducation à laquelle concourent les collectivités territoriales décentralisées, les familles ainsi que les institutions publiques et privées. À cette fin, il :

· arrête les objectifs et les orientations générales des programmes nationaux d'enseignement et de formation, en liaison avec tous les secteurs de la vie nationale en vue de la professionnalisation de l'enseignement;

· veille à l'adaptation permanente du système éducatif aux réalités économiques et socioculturelles nationales ainsi qu'à l'environnement international, particulièrement en ce qui concerne la promotion des enseignements scientifiques et technologiques, du bilinguisme et l'enseignement des langues nationales;

Évidemment, l'enseignement des langues nationales est resté à l'état embryonnaire. De toute façon, il n'existe aucun programme officiel et les manuels dans ces langues sont inexistants. Le bilinguisme institutionnel du Cameroun ne laisse aucune place aux langues nationales; l'individu qui ne parle que sa langue maternelle est prisonnier dans son propre pays. En dehors du village, point de salut! Pour savoir le français ou l'anglais, il faut fréquenter l'école. Or, le taux d'analphabétisme frôle généralement les 40 %.

En cas de force majeure, il faut bien que les fonctionnaires aient recours à quelques-unes des langues nationales. L'usage prévalant dans les cours de justice se perpétue nécessairement au sein de divers services municipaux. Comme les langues nationales ne sont pas écrites, on ne peut les employer ni dans les missives ou messages adressés aux citoyens ni dans la presse écrite. 

Les langues nationale sont cependant employées (tolérées?) à la radio: huit heures quarante minutes hebdomadaires pour 28 langues. Au plan provincial, de 20 % à 25 % des émissions sont diffusées dans les langues nationales camerounaises, le reste étant en français, puis en anglais. En général, les émissions en langues nationales servent à la diffusion des messages gouvernementaux aux masses illettrées. Quelques stations émettent en pidgin-english, surtout dans les émissions d'information, d'éducation sanitaire ou agricole. La chanson en langue autochtone diffusée à la radio connaît beaucoup de succès dans tout le pays. Il n'y a aucune émission en langues nationales à la télévision.

Bref, aucune des langues camerounaises n'est utilisée dans l'administration publique, la presse écrite, la publicité, la télévision nationale, ni dans l'enseignement officiel, pas même dans les campagnes d'alphabétisation financées par l'État. Il n'est pas étonnant que l'emploi des langues nationales reculent d'année en année et régressent devant le rouleau compresseur du français. Selon des études universitaires, les adultes francophones déclarent qu'en famille ils utilisent la langue maternelle dans 52 % des situations évoquées, contre 42% de temps d'utilisation du français. Les jeunes de 10 à 17 ans interrogés dans les mêmes familles affirment qu'ils utilisent le français à 70 % dans les mêmes situations de communication familiale. 

Parallèlement, le gouvernement camerounais ne finance plus la recherche sur les langues locales depuis 1990. Il n'existe aucun organisme gouvernemental chargé de la protection et de la promotion des langues nationales, ce qui est contraire à l'article 1 (par. 3) de la Constitution et aux articles 5 et 11 de la loi n° 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun. Cette partie de la loi destinée à promouvoir «le bilinguisme et l'enseignement des langues nationales» n'a jamais été mise en vigueur. À ce rythme, on peut penser que la politique linguistique visant la promotion des langues camerounaises prendra sûrement quelques décennies à se réaliser. À ce moment-là, la plupart de ces langues auront disparu, d'autant plus que la politique est uniquement orientée vers l'enseignement comme une fin en soi et ne prévoit aucun objectif de développement socio-économique relié à ces langues. 

Devant l'indifférence de l'État à l'égard des langues camerounaises, la revanche des citoyens se traduit par l'utilisation du pidgin-english, langue de communication plus populaire que le français et l'anglais réunis, particulièrement dans tout le Sud-Ouest ainsi qu'à Yaoundé. C'est la langue camerounaise de tout le monde, celle qu'on utilise au marché, à l'église, chez le médecin, au commissariat de police et dans les conseils d'administration de la capitale. Certains politiciens n'hésitent même plus à s'adresser en pidgin-english à leurs électeurs potentiels et la radio d'État y a recours dans les situations d'urgence. Bien qu'il soit interdit officiellement et détesté par plusieurs, cet «anglais de brousse» semble un «mal nécessaire» dans ce pays où règne un multilinguisme omniprésent.

Le bilinguisme institutionnel du Cameroun se veut égalitaire quand il s'agit des symboles de l'État (timbres, billets de banque, Parlement, rédaction des lois), mais il ne peut prétendre l'être au plan des services. Il ne dispense pas non plus la «minorité officielle» de la connaissance du français. Les anglophones doivent en effet faire beaucoup plus d'efforts pour parler et écrire le français que ne le font les francophones pour l'anglais. Le Cameroun demeure le seul État bilingue (français-anglais) au monde où l'anglais recule devant le français. Mais il est improbable que l'anglais, en raison de son importance stratégique sur le plan international, finisse par être complètement évincé par le français. Manifestement, les dirigeants francophones n'ont pas rempli les engagements qu'ils avaient pris en 1972 vis-à-vis de leurs compatriotes anglophones.

Dans le domaine des langues nationales, la politique du Cameroun est embryonnaire et déjà largement dépassée. Beaucoup de Camerounais sont convaincus que leur gouvernement ignore délibérément les langues nationales et impose le français aux dépens de l'anglais pour des raisons politiques, en l'occurrence l'unification nationale. En somme, le Cameroun a largement échoué dans sa politique linguistique dans la mesure où il n'a pas su tenir compte de la diversité.

Dernière mise à jour: 30 janv. 2017

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