République du Cameroun

Cameroun

République du Cameroun
Republic of Cameroon

Capitale: Yaoundé
Population: 16,4 millions (2005)
Langues officielles: français et anglais
Groupe «majoritaire»: français (78 %)
Groupes minoritaires: anglais (22 %) et environ 280 langues nationales
Langues coloniales: allemand, anglais et français
Système politique: république unitaire
Articles constitutionnels (langue): art. 1, 31 et 69 de la Constitution du 18 janvier 1996
Lois linguistiques: loi n° 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun; Instruction générale no 2 du 4 juin 1998 relative à l'organisation du travail gouvernemental; loi no 98/004 du 14 avril 1998 d'orientation de l'éducation au Cameroun ; loi n°005 du 16 avril 2001 portant orientation de l'enseignement supérieur.

1 Situation générale

La république du Cameroun (en angl.: Republic of Cameroon) d'aujourd'hui se trouve limitée au nord-ouest par le Nigeria, à l'est par le Tchad et la République centrafricaine, au sud par le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale, à l'ouest par le golfe de Guinée (voir la carte). Le Cameroun s’étire vers le nord jusqu’au lac Tchad, formant un triangle de 475 442 km² de superficie (Espagne: 504 782 km²) reliant l’Afrique équatoriale à l’Afrique occidentale. Sa capitale est Yaoundé. 

La république du Cameroun compte dix provinces administratives qui sont les suivantes (avec leur chef-lieu): au nord, l’Extême-Nord (Maroua), le Nord (Garoua), l’Adamaoua (Ngaoundéré); à l'ouest, le Nord-Ouest (Bamenda), le Sud-Ouest (Buea), l'Ouest (Bafoussam) et le Littoral (Douala); au sud, le Centre (Yaoundé), l’Est (Bertoua) et le Sud (Ebolowa).

Les deux provinces anglophones du Cameroun sont les provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les autres étant toutes francophones (voir la carte de l'Afrique francophone).

2 La situation démolinguistique

Les langues camerounaises étaient à la fois si nombreuses (entre 250 et 300), si diverses (enchevêtrement de langues des familles nigéro-congolaise, nilo-sahariennes, bantoues et chamito-sémitiques, et parlées parfois par si peu de locuteurs que, au moment de l'Indépendance, il paraissait plus pratique de maintenir le français et l'anglais comme langues co-officielles de l'État. De toute façon, personne n'était alors intéressé au sort des langues nationales, qui s'écrivaient peu... ou pas du tout. Afin de schématiser l'enchevêtrement ethnique de la population camerounaise, il paraît utile de la classer en trois catégories: le Nord, le Sud et l'Ouest.

2.1    Les ethnies

Au point de vue numérique, les principaux groupes ethniques sont les Fangs (19,6 %), les Bamilékés et les Bamouns (18,5 %), les Doualas, les Loumdous et les Bassas (14,7 %), les Peuls (9,6 %), les Tikars (7,4 %), les Mandaras (5,7 %), les Makas (4,9 %), les Chambas (2,4 %), les Mbums (1,3 %) et les Haoussas (1,2 %). 

Le nord du Cameroun (du lac Tchad à la province de l'Adamaoua, comprenant les provinces Extrême-Nord, Nord et Adamoua) est dominé par les Peuls musulmans, appelés Foulbé, dont les chefferies détiennent dans le pays une position politique dominante; ils se sont faits depuis plusieurs siècles les principaux propagateurs de l'islam; des populations animistes dites kirdi («païennes») ont généralement échappé à l'islamisation. On trouve également dans ce «Grand Nord» les Arabes Choas, les Kotokos, les Kapsikis, les Massas, les Mousgoums, les Toupouris, les Mafas, les Guizigas, les Komas, les Mboums, les Falis, les Saras, les Haoussas, les Bayas, etc. 

Le Sud est le pays des ethnies bantoues (les Doualas, les Bétis, les Atons, les Bassas, les Bafias, les Boulous, etc.), mais les régions forestières du Sud-Est n'abritent guère que quelques communautés de pygmées. À la différence du Nord et de ses puissantes chefferies, le Sud n'a pas connu de grandes organisations politiques, mais une fragmentation de l'autorité à l'échelon des familles, des lignages et des clans. Dans les régions côtières, les populations, notamment les Doualas, sont entrées tôt en contact avec les Européens et ont été scolarisés par les missions chrétiennes; par la suite, ils ont constitué une part importante des élites camerounaises qui ont pris la relève du pouvoir colonial. Paradoxalement, le premier président de la République, Ahmadou Ahidjo, était nordiste, foulbé et musulman.  

Dans l'Ouest, on trouve surtout les Bamouns et les Bamilékés, un peuple qui doit sa notoriété à son dynamisme économique et à son expansion spatiale. Les Bamilékés ont fait du port de Douala la capitale économique du Cameroun. Ces peuples sont majoritairement convertis aux religions chrétiennes, mais les Bamoums sont en partie islamisés. La région de l'Ouest se caractérise aussi par un héritage colonial qui en a fait une région partiellement anglophone (les provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest) au sein d'un État majoritairement francophone.

2.2    Les langues

Le Cameroun est un pays très complexe au point de vue linguistique. Le pays est un véritable melting pot linguistique comptant entre 250 et 300 langues réparties entre quatre grands groupes: les langues chamito-sémitiques (afro-asiatiques), les langues nigéro-congolaises, les langues nilo-sahariennes et les langues bantoues.

C'est dans ce monde tripartite et très complexe (entre 250 et 300 langues) que se formèrent les principales langues véhiculaires camerounaises: le foulfouldé (fulfulde) ou peul qui est en usage dans tout le Nord (à l'exception du Logone-et-Chari où domine l'arabe), le béti et le bassa dans le Centre-Sud,  le boulou et le pidgin english dans l'Ouest et sur le littoral (provinces francophones de l'Ouest et du Littoral comprises), chacune dépassant aujourd'hui les trois millions de locuteurs. On utilise aussi l'éwondo dans la banlieue de Yaoundé et le douala sur la côte. Le pluralisme linguistique au Cameroun est tel qu'il est difficile de prétendre affirmer avec exactitude, combien d'ethnies et de langues compte le pays.

Il faut apporter quelques précisions au sujet des langues composites telles le pidgin english, le camfranglais et le franfulfude. C'est le contact permanent entre les langues africaines locales et les langues officielles européennes, le français et l'anglais, qui a entraîné la naissance de ces parlers composites (hybrides).

- Le pidgin english

Il s'agit d'une sorte de créole comparable à ceux utilisés aux Antilles, mais il est surtout pratiqué au Cameroun dans les zones à forte diversité linguistique (pays bamiléké et Grassfields), ainsi qu'à Douala où le cosmopolitisme de la ville a imposé cette langue véhiculaire dans les transactions commerciales. On peut même affirmer que le pidgin english demeure la langue la plus parlée dans le pays, car elle sert de langue véhiculaire dans les deux provinces anglophones et dans les provinces francophones de l'Ouest et du Littoral, contiguës aux provinces anglophones. C'est également l'idiome véhiculaire dans les grandes villes commerçantes dont évidemment Douala, mais aussi Ebolowa, Mbalmayo, Yaoundé (la capitale), Batouri, Ngaoundéré, etc. On compte au total au moins deux millions de locuteurs.

Le pidgin english est grandement utilisé comme langue véhiculaire dans les deux provinces anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) du Cameroun ainsi que dans les provinces françaises limitrophes (Ouest et Littoral). On estime que 80 % des Camerounais anglophones peuvent utiliser le pidgin english, alors que 40 % des Camerounais francophones y auraient également recours. Lorsque, par exemple, deux Camerounais ne s'expriment pas dans la même langue officielle, ils ont recours au pidgin english. Par ailleurs, le pidgin-english parlé par les anglophones et celui parlée par les francophones ne sont pas identiques. Il existe des différences phonétiques et lexicales, ce qui complique l'intercompréhension. Selon certains, le pidgin english parlé par les anglophones peut apparaître comme une sorte de dialecte par rapport à l'anglais (un «anglais de brousse»), car il demeure dans une continuité interlinguistique. Par contre, le pidgin english parlé par les francophones est dans un rapport de discontinuité interlinguistique avec le français. Ce sont des pidgins relativement autonomes. Un certain nombre de Camerounais parle le pidgin english comme langue maternelle.

- Le camfranglais

On peut mentionner également une variété de pidgin appelée camfranglais. C'est une sorte de franglais camerounais argotique tiré du français, de l'anglais, du pidgin english et d'autres langues locales. En voici un exemple: «La big-reme va bring mon binji au school» ("La grand-mère est allé prendre mon petit frère à l'école"). Ce parler connaît une dispersion et une pénétration sociales importante au Cameroun, mais il demeure surtout un parler de jeunes entre amis ou familiers.

- Le franfulfude

Le franfulfude (franfoulfouldé) est une autre langue composite. Il est issu d'un mélange du fulfuldé et du français. Il sert de moyen de communication aux étudiants des couches sociales plus ou moins scolarisées du Cameroun. Par exemple, le franfufulde est couramment utilisé par les étudiants fréquentant l'Université de Ngaoundéré.

- Le français

Dans les faits, le français parlé par les Camerounais est grandement influencé par des emprunts aux langues locales comme le béti, le douala, mais aussi par l'anglais et le pidgin-english. De plus, les Camerounais ont créé de nombreux néologismes français propres au Cameroun: accélérateur («aphrodisiaque»), adversaire («maîtresse»), balafong («xylophone»), bordelle («putain»), bourrer («mentir»), cadeauter («offrir un cadeau»), enceinter («rendre enceinte»), grever («faire la grève»), ivoirien («personne qui n'y voit rien»), joueur («personne qui joue le rôle principal dans un film»), main de banane («portion de banane»), nordiste (habitant le Nord»), palabrer («se plaindre»), planton («garçon de bureau»), promotionnaire («camarade de promotion»), radio-trottoir («rumeur publique»), sucrerie (boisson sucrée»), taxi-man («chauffeur de taxi»), washman («blanchisseur»), etc.

- Le bilingusime

Par ailleurs, la population camerounaise est considérée comme bilingue: elle est majoritairement francophone (env. 78 % de la population), mais compte une minorité de quelque 22 % d'anglophones vivant dans la partie ouest (provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest), autrefois sous administration britannique. Le Cameroun applique la formule de la division territoriale des langues coloniales. Le sud-ouest du pays (provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest) constitue la portion anglophone; tout le reste, la partie dite francophone. Même si le français et l'anglais sont reconnus à égalité dans l'administration, l'éducation, le commerce et les médias, on verra que la balance est plus lourde d'un côté que de l'autre, d'autant plus que Yaoundé, la capitale politique, et Douala, la capitale économique, sont situées toutes deux dans la zone francophone. Il faut dire aussi que le régime francophile en place depuis l'Indépendance a toujours favorisé les francophones aux dépens des anglophones. D'ailleurs, la progression rapide du français, particulièrement dan les provinces anglophones, fait de cette langue l'idiome le plus diffusé et le facteur d'unification primordial du pays.

Avec 34,7 % de la population, les catholiques sont les plus nombreux. Les adeptes des religions traditionnelles sont 26 %; les musulmans, 21,8 % et les protestants, 17,5 %.

3  Données historiques

Le nom de Cameroun vient du portugais Rios dos Camaroes signifiant «rivière aux crevettes» en raison de l’abondance de ces crustacées dans l'estuaire du Wouri, qui a valu à ce fleuve cette appellation. Le mot Camaroes aurait ensuite évolué en Camarones en portugais, puis Kamerun sous la colonisation allemande, enfin en Cameroon (en anglais) et Cameroun (en français). 

Des peuples bantous se seraient installés dans l'ouest du territoire de l'actuel Cameroun dès le Ier millénaire avant notre ère: les Tikars, les Bamouns et les Bamilékés. Le premier État connu dans la région semble avoir été est celui du Kanem, qui se développa autour du lac Tchad à partir du IXe siècle. Le Kanem devint musulman au XIe siècle et atteignit son apogée à la fin du XVIe et au XVIIe siècle; il imposa sa souveraineté à la majeure partie du territoire camerounais. Cependant, il se heurta à la résistance des peuples et des petits royaumes camerounais, notamment les royaumes des Kotoko et des Mandara. 

Les côtes camerounaises furent explorées en 1471 par le Portugais Fernando Póo. C'est lui qui baptisa l'estuaire du Wouri le Rio dos Camarões («rivière des crevettes») qui, par déformation, donna naissance au mot Cameroun. Les Européens, qui faisaient du commerce avec les populations locales pour se procurer de l'ivoire, des bois précieux et des esclaves, ne créèrent des établissements commerciaux qu'au XVIIe siècle. Le commerce fut d'abord contrôlé par les Hollandais, puis il devint essentiellement britannique jusqu'à l'arrivée de négociants allemands à partir de 1868. Au XVIIe siècle, les Doualas étaient alors bien établis sur le littoral; au nord, les pasteurs peuls constituaient à cette époque des chefferies indépendantes, après avoir refoulé les Kirdi et les Massa.

À partir de 1845, des missionnaires de la Baptist Missionary Society de Londres s'Installèrent sur le littoral camerounais. Ils y exercèrent des activités d'évangélisation et utilisèrent le douala comme langue véhiculaire. Sous l'initiative d'Alfred Saker, les missionnaires entreprirent la traduction de la Bible en douala et normalisèrent son orthographe. Cette oeuvre, certainement remarquable, marqua le début de la formation et de l'éducation dans une langue camerounaise et influencera la démarche des autres missionnaires de l'époque coloniale. Le douala devint une langue de travail, à l'exclusion des autres langues camerounaises. En même temps, naissait une autre langue sur la côte camerounaise: le pidgin English, qui s'était structuré sur une base d'anglais. Graduellement, les négociations et les transactions commerciales se firent en pidgin English. Même les pétitions officielles auprès de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne furent rédigées en pidgin English

3.1 La colonisation allemande

En 1884, un ancien consul d'Allemagne à Tunis, Gustav Nachtigal, explora la région et signa à la demande du chancelier Otto von Bismark des traités avec les souverains doualas de la côte camerounaise: l'Allemagne établit ainsi son protectorat allemand, un Schutzgebiet, sur le Kamerun (nom qui ne désignait que la région de Douala). Dès lors, la ville de Douala fut baptisée Kamerun-Stadt. Les Allemands entreprirent ensuite la colonisation du pays, mais la brutalité de leurs méthodes suscita une vive résistance des populations locales.  L'implantation de l'administration allemande entraîna le départ de la Baptist Missionary Society au profit de la «mission de Bâle», de confession protestante, qui allait prendre la relève et poursuivre l'oeuvre d'évangélisation chrétienne. Même si les Allemands ne souhaitaient pas vraiment l'expulsion des baptistes anglais, ceux-ci préférèrent ouvrir d'autres missions au Congo et ne pouvaient pas assumer simultanément toutes ces responsabilités.

L'installation de la mission de Bâle fut accompagnée du premier conflit linguistique. Les Bâlois se rendirent compte que le douala était la langue véhiculaire et celle de l'Instruction dans les écoles. Toutefois, une partie du Kamerun, l'enclave de Victoria avait été évangélisée en anglais du temps de l'Empire britannique. Les Victoriens s'opposèrent vivement à l'introduction du douala dans leur ville au détriment de l'anglais. Au sein de la communauté allemande, des voix s'élevèrent contre l'usage du douala, car la marginalisation des autres langues, dont l'allemand, était à craindre. Finalement, les Bâlois décidèrent d'avoir des écoles où l'on enseignait en douala et d'autres en allemand. Les Victoriens, qui s'opposaient au douala, apprirent l'allemand plutôt que l'anglais. Mais les Allemands et les ethnies camerounaises (autres que les Doualas) se méfiaient du douala, alors que les Camerounais voulaient apprendre une langue occidentale, symbole de l'accès à la modernité. En même temps, le pidgin English poursuivait son expansion.

Puis le gouvernement de Bismarck autorisa en 1886 l'intervention de missions catholiques au Kamerun. Les missionnaires de la Societas Apostolus Catholici, plus connue sous le nom de son fondateur V. Pallotti les «pères Pallotins» , s'installèrent dans la colonie en 1890. Plus désireux que les Bâlois (généralement indépendants) d'entretenir de bonnes relations avec l'administration allemande, les pères Pallotins offrirent un enseignement en allemand à ceux qui le désiraient, tout en continuant à ouvrir des écoles de village non seulement en douala, mais aussi en bakweri, en éwondo, en nguma, etc., tandis que les protestants continuaient l'enseignement en douala et parfois en boulou (presbytériens américains). Mais l'enseignement catholique, plus conservateur, inculquait aux petits Camerounais les vertus de l'obéissance et du respects envers les autorités coloniales allemandes. La langue allemande commença à exercer un certain attrait auprès de la société camerounaise urbaine qui désirait pouvoir communiquer avec la puissance coloniale.  

Après avoir réussi à «pacifier» le centre du pays à partir de 1894, les Allemands atteignirent l'Adamaoua en 1899 et le lac Tchad en 1902. Un décret allemand du 1er janvier 1901 imposa l'usage du mot Kamerun pour l'ensemble du pays. En 1911, le territoire du Kamerun s'élargit d'une partie du Congo cédée par la France. Par la suite, des colons allemands créèrent diverses plantations (cacaoyers, bananiers, caféiers, hévéas, palmiers à huile, tabac, etc.); ils construisirent aussi des lignes de chemin de fer, des routes, des ponts, etc. Toutefois, les exactions de l'Administration coloniale, les expropriations massives et la soumission au travail forcé entretinrent la résistance des peuples du Kamerun, qui ne furent jamais totalement «pacifiés». 

Le gouverneur allemand von Zimmerer commença en 1891 une politique de germanisation du Kamerun afin de fournir à l'Administration des cadres autochtones parlant l'allemand. Cependant, cette politique tarda tant à être appliquée dans les écoles que finalement fort peu de Camerounais apprirent à parler l'allemand avant la Première Guerre mondiale. De fait, avant 1910, la mission de Bâle ne comptait que deux écoles moyennes germanophones, et l'allemand était enseigné comme discipline, non comme langue d'enseignement. L'arrêté du 25 avril 1910, sous l'initiative du gouverneur Th. Seitz, précisait que l'allemand devait être utilisé dans les écoles à l'exclusion de toute autre langue européenne et locale. La nouvelle politique linguistique allemande mit fin à l'enseignement de l'anglais et réduisit le rôle et l'expansion du douala. Il y eut même des tentatives pour introduire l'éwondo dans la région du littoral pour remplacer le douala; les Éwondo, massivement convertis au catholicisme, étaient très appréciés des Allemands.

Ensuite, dès le début de la Première Guerre mondiale, Français, Belges et Britanniques attaquèrent le Congo belge et le Nigeria, puis cernèrent le Kamerun en lui imposant un blocus maritime. La ville de Douala tomba en 1914, puis toute la région côtière l'année suivante; en 1916, les troupes allemandes abandonnèrent le Kamerun. Les Français et les Britanniques créèrent un «condominium» (qui ne dura que le temps de la guerre) pour administrer le territoire arraché progressivement aux Allemands. Ceux-ci ne laissèrent que peu de traces de leur langue, car ils avaient été trop détestés. 

3.2 La colonisation française

Le traité de Versailles (1919), qui fixait les conditions de la paix, entérina le partage franco-britannique du Kamerun, mais le Cameroun français ou oriental cessa en 1922 d'être une colonie française pour devenir un «territoire sous mandat de la Société des Nations» confié à la France. Dans les faits, le Cameroun français (les quatre cinquièmes du territoire) fut administré comme une colonie française ordinaire et le Cameroun britannique ou occidental (le cinquième du territoire) fut intégré au Nigeria en tant que colonie anglaise.  Chacun des colonisateurs marqua «son» Cameroun de son empreinte en imposant soit l'anglais soit le français.

Au Cameroun britannique, l'anglais n'était en général pas beaucoup pratiqué, car les les écoles de missions préféraient les langues africaines. Cependant, les Français pratiquèrent dans l'ensemble une assimilation plus «efficace», car l'enseignement des langues africaines fut expressément interdite, contrairement au Cameroun anglais où elles furent même enseignées dans les missions chrétiennes. Les Britanniques divisèrent «leur» Cameroun en deux parties, chacune régie par une administration différente. La partie nord du Cameroun britannique, le Northern Cameroons, fut rattachée au Nigeria septentrional, alors que la partie sud, le Southern Cameroons, fut intégrée au Nigeria oriental. Le Nord était peuplé de Bamilékés musulmans, alors que le Sud était habité par les Peuls chrétiens ou animistes. Les populations du Nord choisirent de rester nigérianes, tandis que les habitants du Sud, demandèrent leur rattachement au Cameroun français.

La situation fut toute autre au Cameroun français. La France veilla à supprimer toutes les traces de la colonisation allemande pour s'attacher les populations: elle acheva la construction du chemin de fer Douala-Yaoundé, étendit le réseau routier, reprit l'exploitation des grandes plantations allemandes et favorisa l'émergence d'une classe de planteurs «indigènes». Plusieurs décrets (1er octobre 1920, 20 décembre 1920 et 26 décembre 1924) rendirent obligatoire l'enseignement en langue française et interdirent l'utilisation des langues locales dans le système éducatif (Journal officiel de l'État du Cameroun, 1924): «La langue française est la seule en usage dans les écoles. Il est interdit aux maîtres de se servir avec leurs élèves des idiomes du pays.» On peut également rapporter cette directive de Jules Carde (1921), haut-commissaire de la République française au Cameroun, précisant à ses chefs de circonscription l'objectif de la politique linguistique de la France dans la colonie:

Il faut donc de toute nécessité que vous suiviez avec le plus grand soin le plan de campagne que je vous ai tracé, que vous coordonniez vos efforts, tous les efforts et que le défrichement méthodique et bien concerté (des autres langues) se poursuive sans hâte comme sans arrêt... (afin de concrétiser) notre volonté de donner aux populations du Cameroun la langue en quelque sorte nationale qu'elles n'ont pas et qui ne saurait être évidemment que celle du peuple à qui est dévolue la souveraineté du pays.

Sous l'administration du commissaire Carde, même les écoles privées devient obligatoirement dispenser l'Instruction en français pour être institutionnellement reconnues: «Ne peuvent être reconnues comme écoles privées que celles qui donnent exclusivement l'enseignement en langue française.» Cette politique découlait de l'application de l'arrêté du gouverneur général de l'Afrique équatoriale française, V. Augagneur, signé le 28 décembre 1920 à Brazzaville:

Aucune école ne sera autorisée si l'enseignement n'y est donné en français. L'enseignement de toute autre langue est interdite.

La politique de francisation exclusive mécontenta les missions des presbytériens américains qui durent renoncer à alphabétiser les enfants en boulou (avant de passer au français). En fait, les Américains avaient l'habitude d'enseigner en français le matin et en boulu le reste de la journée (consacrée à la Bible et à l'histoire sainte). L'introduction systématique du français dans les écoles permettait d'effacer l'influence allemande et freinait l'expansion des langues comme le douala et le pidgin English. Pour les Français, oeuvrer à la propagation du français dans les écoles correspondait à un «devoir patriotique» et à une «action civilisatrice». Ils considéraient aussi que la colonie ne pouvait fonctionner en une centaine de langues, que les langues camerounaises étaient incapables de véhiculer les concepts abstraits européens et que l'unicité linguistique allait renforcer l'unité politique de la colonie. Cette idéologie fut confirmée dans la lettre circulaire gouvernementale du 8 décembre 1921:

[...] Nulle école ne peut fonctionner si l'enseignement n'y est donné en français. Cette disposition n'a pas besoin de justification. Entre les indigènes et nous, n'existera un lien solide que par l'initiation des indigènes à notre langue. [...]

L'administration française ouvrit partout des écoles publiques n'enseignant qu'en français, ce qui occasionna aussi de nombreux conflits avec les missions chrétiennes, car les autorités religieuses interprétaient différemment les directives gouvernementales. Ainsi, cette lettre d'avertissement envoyée le 15 février 1921 par l'administrateur chef de la circonscription de Douala au directeur de la mission protestante de Douala témoigne des difficultés d'application:

Je vous rappelle qu'il ne doit, à l'heure actuelle, exister aucun enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul en langue indigène. Dans les centres de formation purement confessionnelle, l'enseignement doit être purement oral et doit se borner à la doctrine religieuse; la lecture d'ouvrages pieux ou de livres saints écrits en langue indigène n'y est nullement interdite[...]. Mais il ne doit exister dans un établissement tenu par un catéchiste non muni d'un certificat d'aptitude ni l'alphabet ou livre élémentaire de langue indigène, ni tableau noir, ni ardoises, ni cahiers. Dans le cas où il ne sera pas satisfait à ces conditions, j'estime qu'il est contrevenu aux dispositions de l'article 2 de l'arrêté du 1er octobre 1920. Je me vois donc dans l'obligation de proposer à M. le Commissaire de la République de prendre la mesure prévue par le paragraphe de l'article 10 du même arrêté [...].

Les autorités coloniales françaises subirent de fortes pressions afin d'assouplir leur politique linguistique et de promouvoir les langues autochtones. Les Églises catholiques et protestantes insistèrent sur la nécessité d'employer certaines langue locales  pour des raisons d'efficacité dans l'évangélisation. Puis les Nations unies exercèrent des pressions décisives en demandant à la France d'assouplir sa réglementation dans l'usage des langues dans les établissements d'enseignement. Le haut-commissaire de la République finit par concéder quelque peu l'application de la politique. En 1949, il accorda aux langues locales la possibilité d'être une discipline d'enseignement au même titre que les langues étrangères, par exemple l'anglais ou l'espagnol. Malgré tout, les Camerounais n'accordèrent pas grand intérêt à leurs langues locales et continuèrent à préférer le français. Les langues autochtones perdirent du terrain au profit du français. Aucun texte réglementaire ne fut proposé et le système d'éducation ne connut aucun changement jusqu'à l'indépendance.

Des mouvements nationalistes se développèrent à partir de 1945; ils s'appuyaient sur une élite formée dans les écoles supérieures de Dakar (Sénégal), sur une bourgeoisie terrienne et sur un prolétariat urbain qui avait déjà prouvé sa mobilisation. En 1946, le Cameroun devint un «territoire sous tutelle de l'Onu», mais le Cameroun français intégra l'Union française en tant que «territoire associé». Les nationalistes camerounais se mirent à revendiquer à la fois l'indépendance et la réunification du Cameroun.  En 1957, le Cameroun français devint partiellement autonome, puis acquit son autonomie totale en 1959. Le 1er janvier 1960, il accéda à l'indépendance.

3.3 L'indépendance

Lors du plébiscite du 11 février 1961, une partie du Cameroun britannique, le Northern Cameroons opta pour le rattachement à la fédération nigériane, tandis que le Southern Cameroons se prononça pour le rattachement au Cameroun français, formant alors la République fédérale du Cameroun. Le Cameroun français prit le français comme langue officielle; le Cameroun anglais choisit l'anglais.

Cependant, sous la présidence d'Ahmadou Ahidjo, le pouvoir central se renforça progressivement et Ahidjo imposa un régime autoritaire à parti unique. Le Sud bamiléké et chrétien fut au cœur d’une violente agitation contre le régime dominé par le président Ahmadou Ahidjo, un homme du Nord et un Peul musulman. En 1972, le président Ahidjo organisa un référendum qui abolissait le fédéralisme et constituait une république centralisée et divisée en 10 provinces administratives, au grand désespoir des anglophones (environ 20 % de la population). La République unie du Cameroun compta huit provinces de langue française et deux de langue anglaise (voir la carte). Les écoles des provinces «françaises» continuèrent d'enseigner le français, les provinces «anglaises», l'anglais. À la fin des années soixante-dix, un alphabet général des langues camerounaises fut adopté par les linguistes. 

En 1982, le président Ahidjo céda le pouvoir pour des raisons de santé à son premier ministre, Paul Biya, un chrétien du Sud d'origine béti, qui continua à régner de façon tout aussi autoritaire. En 1983, Biya a décidé de modifier au baccalauréat anglophone le GCE, le General Certificate of Education, en y incluant le français comme matière obligatoire, alors que l’anglais ne l'était pas pour le baccalauréat francophone. Cette décision présidentielle a déclenché une grève des étudiants anglophones qui brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Le Cameroun dispose de deux cultures : non à l’assimilation!» Rien n'y fit!  En février 1984, le président Biya supprima par un simple règlement l’adjectif «unie» associé au nom du pays qui devint officiellement la République du Cameroun. Pour les responsables des mouvements anglophones, cette modification constitua une véritable attaque à leur égard, alors qu'ils réclamaient même la reconnaissance constitutionnelle de leur identité anglophone avec notamment le retour à la fédération. À la même époque, le gouvernement autorisa certaines écoles à enseigner des langues camerounaises titre expérimental. On comptait 11 écoles expérimentales en 1986.  

En 1990, le gouvernement refusa de légaliser un parti anglophone, le Front démocratique social (ou Social Democratic Front, le SDF), ce qui eut pour résultat de provoquer des manifestations dans le Nord-Ouest du pays. Le SDF transforma la région anglophone en véritable foyer de rébellion ouverte en organisant plusieurs confrontations avec le pouvoir, en particulier pendant l’opération «villes mortes» de 1991. Depuis cette époque, le mouvement sécessionniste anglophone, le Southern Cameroon National Council (SCNC), représentant les 6,2 millions d'habitants des deux provinces anglaises, militent pour obtenir un référendum sur la question de leur droit à l'autodétermination. Évidemment, cette démarche a débouché sur un «climat politique hostile» et «des intimidations pratiquées par le régime répressif de Yaoundé». Certains observateurs croient que ce sont les régimes répressifs d'Ahidjo et de Biya qui auraient poussé les ressortissants du Cameroun oriental dans «une logique de rupture».

Beaucoup de nationalistes anglophones estiment que l'État unitaire créé en 1972 est illégal parce qu'il aurait été en violation avec la Constitution fédérale du 1er septembre 1961. Les anglophones croient que le seul moyen approprié de réparer les torts infligés au «Cameroun anglophone» est le retour à la forme d'un gouvernement fédéral qui prenne en compte la dualité culturelle du Cameroun. Pour sa part, le Conservative Republican Party (CRP) propose une fédération de dix États calqués sur les dix provinces actuelles. Ces États devraient être officiellement unilingues (français ou anglais), le bilinguisme n'étant exigé que pour le gouvernement fédéral; il préconise également que la république du Cameroun soit rebaptisée République unie du Cameroun. Or, depuis une bonne décennie, les deux provinces anglophones sont bouclées par l'armée camerounaise, les francophones craignant que les anglophones ne «filent à l'anglaise». Plus que jamais, les anglophones de l’ancien condominium franco-anglais se considèrent comme des citoyens de seconde zone et réclament un Cameroun fédéral. Toutefois, le gouvernement de Paul Biya a préféré ignorer le problème, diviser les anglophones et accuser leur mouvement de rechercher la sécession de la région; le gouvernement prétendit que le maintien d'un État fédéral serait trop coûteux et encouragea les mouvements autonomistes sécessionnistes, assimilant fédéralisme et sécession. Évidemment, la guérilla déclenchée par les militants du SDF (Social Democratic Front) souleva beaucoup d'inquiétudes, car les drames libériens, rwandais ou somaliens sont restés encore frais dans les mémoires.

Le Cameroun est aujourd'hui un État «moyen» en Afrique et ses légères avancées en démocratie montrent qu'il y a encore  beaucoup de chemin à parcourir, et ce, d'autant plus que la corruption du pouvoir demeure une gangrène difficile à faire disparaître. Cependant, sa situation géographique au centre du continent, son bilinguisme anglais-français et son niveau de développement lui donnent un poids relativement important en Afrique.

4 Un bilinguisme inégalitaire

L'article 1 (par. 3) de la Constitution de 1996 stipule que le français et l'anglais sont les deux langues officielles du pays:

Article 1

(3) The official languages of the, Republic of Cameroon shall be English and French, both languages having the same status. 

The State shall guarantee the promotion of bilingualism throughout the country. 

It shall endeavour to protect and promote national languages.

Article 1er

(3) La République du Cameroun adopte l'anglais et le français comme langues officielles d'égale valeur.

L'État garantit la promotion du bilinguisme sur toute l'étendue du territoire.

Il oeuvre pour la protection et la promotion des langues nationales.

La politique linguistique du gouvernement camerounais est fondée sur les droits personnels reconnus seulement aux usagers du français ou de l'anglais. Toutefois, hormis quelques exceptions dans les institutions communes, ces droits ne sont applicables qu'en français dans la partie française et qu'en anglais dans la partie anglaise.

4.1    Les institutions communes

Dans les institutions communes deux régions linguistiques, c'est la formule des droits personnels qui prévaut et non plus la séparation des langues. Il s'agit généralement du Parlement (et du gouvernement), de l'université et de certaines cours de justice. 

Au Parlement, les députés s'expriment dans la langue de leur choix (français ou anglais), mais la loi du nombre fait que les délibérations se déroulent généralement en français. Toutefois, la Chambre dispose d'un système de traduction simultanée. Les lois sont adoptées et promulguées dans les deux langues officielles. Le document (signé par le président de la République) intitulé Instruction générale no 2 du 4 juin 1998 relative à l'organisation du travail gouvernemental énonce à l'article 23 ce qui suit: «Tout avant-projet de loi dans sa forme définitive doit être accompagné de son exposé des motifs, rédigé en français et en anglais [...].» L'article 31 de la Constitution déclare:

Article 31

1) The President of the Republic shall enact laws passed by Parliament within 15 (fifteen) days of their being forwarded to him unless he requests a second reading or refers the matter to the Constitutional Council.

2) Upon the expiry of this deadline, and after establishing the failure of the President of the Republic to act, the President of the National Assembly may himself enact the law.
 

3) Laws shall be published in the Official Gazette of the Republic in English and French. 

Article 31

1) Le président de la République promulgue les lois adoptées par le Parlement dans un délai de quinze (15) jours à compter de leur transmission s'il ne formule aucune demande de seconde lecture ou s'il n'en saisit le Conseil constitutionnel.

2) À l'issue de ce délai, et après avoir constaté sa carence, le président de l'Assemblée nationale peut se substituer au président de la République.

3) La publication des lois est effectuée au Journal officiel de la République en français et en anglais.

Quant à l'article 69, il reconnaît le bilinguisme de la Constitution:

Article 69

This law shall be registered and published in the Official Gazette of the Republic of Cameroon in English and French and implemented as the Constitution of the Republic of Cameroon.

Article 69

La présente Constitution sera enregistrée et publiée au Journal officiel de la République du Cameroun en français et en anglais. Elle sera exécutée comme Constitution de la république du Cameroun.

Afin de respecter un certain bilinguisme, le gouvernement est lui-même constitué de ministres francophones et anglophones, musulmans et chrétiens, provenant si possible de chacune des dix provinces. Mais les ministres francophones ne sont pas toujours bilingues, contrairement aux ministres anglophones.

Le domaine de la justice subit un traitement assez particulier. Les deux provinces anglaises ne fonctionnent qu'en anglais et se réfèrent au droit privé de tradition britannique. Dans le reste du pays, c'est le droit civil français et la langue française qui sont de rigueur. Lorsqu'un Camerounais ignore l'une des deux langues officielles, le juge permet l'utilisation de la langue maternelle et exige un traducteur. Les cours supérieures sont bilingues.

La loi no 005 du 16 avril 2001 portant orientation de l'enseignement supérieur régit le système éducatif à l'université. L'article 5 déclare:

Article 5

L'État consacre le bilinguisme au niveau de l'enseignement supérieur comme facteur d'unité et d'intégration nationales.

Quant à l'article 6, il prévoit au paragraphe 1 la promotion du bilinguisme:

Article 6

La mission fondamentale de l'enseignement supérieur, définie à l'article 2 ci-dessus, vise les objectifs suivants : [...]

- la promotion du bilinguisme.

En principe, dans les universités, les étudiants reçoivent leur instruction en français ou en anglais, selon la langue que le professeur maîtrise le mieux. Ceux et celles qui maîtrisent les deux langues (la minorité des étudiants) sont avantagés. Les autres s'installent, le temps d'un cours, à côté d'un «anglo» ou d'un «franco» pour recopier ensuite les notes de celui-ci. Dans la pratique, le français reste prédominant dans la plupart des universités.

4.2    L'Administration

Il n'existe pas de loi concernant la langue de l'Administration au Cameroun. Toutefois, l'article 38 de l'Instruction générale no 2 du 4 juin 1998 relative à l'organisation du travail gouvernemental précise ce qui suit: 

Article 38

Notre Constitution stipule que le Cameroun est un pays bilingue, qui adopte l’anglais et le français comme langues officielles d’égale valeur et qui garantit la promotion du bilinguisme sur toute l’étendue de son territoire. À cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que le premier ministre, les membres du gouvernement et les responsables des Pouvoirs publics à tous les niveaux sont tenus d’œuvrer au développement du bilinguisme. Le secrétaire général de la présidence de la République est spécialement chargé de la promotion du bilinguisme. À ce titre, il conçoit et élabore la politique du bilinguisme sur le plan national; il veille et contrôle la qualité linguistique des actes pris par les Pouvoirs publics. En cas de nécessité, il propose au chef de l’État toute mesure tendant à améliorer l’usage de nos langues officielles et à développer le bilinguisme dans le pays.

La capitale du Cameroun, Yaoundé, est restée essentiellement française. Les Camerounais qui viennent des provinces anglaises pour y travailler ne peuvent s'y faire comprendre en parlant anglais. Dans l'Administration gouvernementale de Yaoundé, le français occupe une place prépondérante: les bilingues sont rares, même si le bilinguisme fait partie des critères d'embauche des fonctionnaires. Le bilinguisme institutionnel est plus visible sur les formulaires administratifs. Dans l'armée, seul le français est admis. Les anglophones et pidginophones doivent donc devenir bilingues.

Dans l'Administration régionale, l'anglais est utilisé couramment dans les provinces du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. Cependant, les fonctionnaires anglophones sont désavantagés s'ils ne connaissent pas le français parce qu'il leur sera impossible de poursuivre leur carrière après quelques années de service; il en est de même pour les policiers. Les anglophones ne peuvent recourir à des services dans leur langue à l'échelle du pays, alors que les francophones peuvent éventuellement le faire dans la partie anglophone.

4.3    L'éducation primaire et secondaire

Dans le domaine de l'éducation primaire et secondaire, les langues nationales ne sont pas interdites, mais tous les Camerounais qui s'instruisent sont assurés de recevoir un enseignement en français ou en anglais (selon la zone linguistique), du primaire à la fin du secondaire. L'enseignement de l'autre langue devient obligatoire en sixième année du primaire. 

C'est la loi no 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun, qui régit le système éducatif et le régime des langues. L'article 7 de cette loi stipule ce qui suit: 

Article 7

L’État garantit à tous l’égalité de chances d’accès à l’éducation sans discrimination de sexe, d’opinions politique, philosophique et religieuse, d’origine sociale, culturelle, linguistique ou géographique.

Quant à l'article 3, il énonce que «l’État consacre le bilinguisme à tous les niveaux d’enseignement comme facteur d’unité et d’intégration nationales». L'article 15 précise qu'il existe deux systèmes éducatifs, l'un en français, l'autre en anglais: 

Article 15

1) Le système éducatif est organisé en deux sous-systèmes, l’un anglophone, l’autre francophone, par lesquels est réaffirmée l’option nationale du biculturalisme.

2) Les sous-systèmes éducatifs sus-évoqués coexistent en conservant chacun sa spécificité dans les méthodes d’évaluation et les certifications.

Malgré les efforts du ministère de l'Éducation pour propager le bilinguisme chez les enfants, les résultats paraissent plutôt modestes, particulièrement chez les francophones. L'enseignement de l'anglais pour ces derniers reste très scolaire, car ils ne trouvent à peu près personne à qui parler anglais. «On nous embête avec l'anglais», disent beaucoup d'élèves.

L'article 16 de la loi n° 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun est consacré au système anglophone:

Article 16

1) Le sous-système anglophone est organisé en cycles et filières ainsi qu’il suit : l’enseignement maternel d’une durée de deux ans ; l’enseignement primaire d’une durée de six ans ; l’enseignement secondaire d’une durée de sept ans; l’enseignement post-primaire d’une durée de deux ans; l’enseignement normal d’une durée de deux à trois ans.

2) L’enseignement secondaire comprend: un premier cycle de cinq ans ayant un sous-cycle d’observation en tronc commun de deux ans et un sous-cycle d’orientation de trois ans ans d’enseignement général et technique; un second cycle de deux ans d’enseignement général ou d’enseignement technique. 

3) En plus de l’enseignement général, une formation pratique est offerte aux élèves dans les collèges et lycées professionnels, selon leur orientation.

Pour le système francophone (art. 17):

Article 17

1) Le sous-système francophone est organisé en cycles et filières ainsi qu’il suit : l’enseignement maternel d’une durée de deux ans; l’enseignement primaire d’une durée de six ans; l’enseignement secondaire d’une durée de sept ans; l’enseignement post-primaire d’une durée de deux ans; l’enseignement normal d’une durée de deux à trois ans.

2) L’enseignement secondaire comprend : un premier cycle de cinq ans ayant un sous-cycle d’observation en tronc commun de deux ans et un sous-cycle d’orientation de trois ans d’enseignement général ou technique; un second cycle de deux ans d’enseignement général ou d’enseignement technique.

3) En plus de l’enseignement général, une formation pratique est offerte aux élèves dans les collèges et lycées professionnels, selon leur orientation.

La structure particulière de chaque système s'établit comme suit:

1) le système francophone comprend :

- un enseignement maternel: trois classes (petite, moyenne et grande sections);
- enseignement primaire: sept classes; 

Les élèves terminant le CM2 (cours moyen de 2e année) doivent présenter le Certificat d'études primaires élémentaires (CEPE) et le concours d'entrée en 6e pour pouvoir accéder en 6e (sauf dérogation).

2) le système anglophone comprend:

- une «nursery school» : deux classes (class 1 - class 2);
- une «primary school» : 7 classes (class 1 - class 7)

À la fin de la «primary school», et pour pouvoir passer en 6e les élèves doivent présenter le «Ordinary Level Certificate» (diplôme équivalent au CEPE du système francophone) et le concours d'entrée au secondaire.

Le français reste aujourd'hui le support principal du système éducatif, avec 77 % de scolarisés dans le primaire, 57 % dans le secondaire et 3 % dans le supérieur (en 1996). Cela dit, le système éducatif connaît des ratés, car le taux d'analphabétisme demeure assez élevé au Cameroun, mais inégal il est vrai. Dans certaines régions du pays, surtout au nord, l’analphabétisme est devenu un problème majeur. Les taux d’analphabétisme les plus élevés du pays se trouvent dans les provinces de l’Extrême-Nord, l’Adamaoua et le Nord, avec respectivement pour les hommes 36,2 %, 32,4 % et 28,9 %, contre 72,4 %, 66,6 % et 61,1 % pour les femmes. Les provinces du Centre, du Littoral, de l’Ouest et le Sud restent les plus alphabétisées tant en ce a trait aux femmes et aux hommes avec des taux très au-dessus de la moyenne nationale. 

L'analphabétisme toucherait davantage les femmes en raison de la grande pauvreté des parents, les coûts directs de scolarité élevés, la forte demande de la main d’œuvre féminine pour les travaux agricoles et ménagers, la perception négative de l’éducation des filles et des femmes en général, la précocité des mariages et des grossesses, la fausse interprétation des principes religieux, le bas degré d’instruction des parents, etc. Ajoutons aussi que la part relative des dépenses publiques consacrées à l'enseignement primaire aurait régressé continuellement (de l'ordre de 5 % annuellement) depuis une décennie, surtout dans les régions périphériques comme le Nord. Souvent, les parents dans certains régions rurales doivent défrayer le salaire des enseignants, tandis qu'il n'est pas rare de voir s'entasser plus de 120 élèves dans une classe (la norme nationale étant de 60 élèves/classe), notamment dans les zones rurales. Bref, certains observateurs affirment que la qualité de l'enseignement s'est tellement détériorée qu'elle remet en question l'enseignement dans les écoles du Cameroun.  

4.4    Les médias

Du côté des médias, Radio-Yaoundé diffuse treize heures par jours en français et sept heures en anglais; des flashes d'information sont diffusés dans les deux langues au début de chaque heure. Il existe une dizaine de stations régionales. À l'échelle du pays, on estime que 69 % des émissions sont en français, contre 31 % en anglais. Presque toutes les émissions sont produites au Cameroun. La station National, une radio généraliste, émet sur la bande FM de deux à cinq heures des émissions à travers tout le Cameroun en langue française (60 %) et anglaise (40 %). Deux radios FM, soit FM 94 à Yaoundé et FM 105 à Douala, diffusent en français et en anglais dans ces deux villes des émissions à vocation musicale et commerciale. Quelques radios étrangères diffusent des émissions: Radio France Internationale, La Voix de l'Amérique, la BBC, la Voix de l'Allemagne, Radio Canada Internationale, Radio Nederland, etc. De son côté, la CRTV, la seule chaîne de télévision nationale, diffuse depuis Yaoundé des émissions en français et en anglais.

Le journal national bilingue, Cameroun-Tribune, paraît tous les jours en français, mais une seule fois par semaine en anglais. La presse privée compte une cinquantaine de titres, dont quelques-uns en anglais. 

5 La place des langues nationales

Même si dans la société camerounaise, les langues nationales sont très répandues, on ne peut s’adresser à toute la société dans une de ces langues. Pour s’adresser au Cameroun tout entier ainsi qu’à l’Afrique francophone, le français s’impose comme étant la langue que la majorité des gens comprennent. Par ailleurs, le choix d’une langue nationale provoque généralement une attitude de rejet de la part des autres, alors que le français reste relativement neutre.

Deux articles font allusion aux langues camerounaises dans la loi n° 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun. D'abord, l'article 5  prévoit cette disposition:

Article 5

Au titre de la mission générale définie à l’article 4 ci-dessus, l’éducation a pour objectifs :

[...]

4) la promotion des langues nationales ;

Puis l'article 11 déclare: 

Article 11

1) L’État assure l’élaboration et la mise en oeuvre de la politique de L’éducation à laquelle concourent les collectivités territoriales décentralisées, les familles ainsi que les institutions publiques et privées.

À cette fin, il [...] veille à l’adaptation permanente du système éducatif aux réalités économiques et socio-culturelles nationales ainsi qu’à l’environnement international, particulièrement en ce qui concerne la promotion des enseignements scientifiques et technologiques, du bilinguisme et l’enseignement des langues nationales;

Évidemment, l'enseignement des langues nationales est resté à l'état embryonnaire. De toute façon, il n'existe aucun programme officiel et les manuels dans ces langues sont inexistants. Le bilinguisme institutionnel du Cameroun ne laisse aucune place aux langues nationales; l'individu qui ne parle que sa langue maternelle est prisonnier dans son propre pays. En dehors du village, point de salut! Pour savoir le français ou l'anglais, il faut fréquenter l'école. Or, le taux d'analphabétisme frôle généralement les 40 %.

En cas de force majeure, il faut bien que les fonctionnaires aient recours à quelques-unes des langues nationales. L'usage prévalant dans les cours de justice se perpétue nécessairement au sein de divers services municipaux. Comme les langues nationales ne sont pas écrites, on ne peut les employer ni dans les missives ou messages adressés aux citoyens ni dans la presse écrite. 

Les langues nationale sont cependant employées (tolérées?) à la radio: huit heures quarante minutes hebdomadaires pour 28 langues. Au plan provincial, de 20 % à 25 % des émissions sont diffusées dans les langues nationales camerounaises, le reste étant en français, puis en anglais. En général, les émissions en langues nationales servent à la diffusion des messages gouvernementaux aux masses illettrées. Quelques stations émettent en pidgin-english, surtout dans les émissions d'information, d'éducation sanitaire ou agricole. La chanson en langue autochtone diffusée à la radio connaît beaucoup de succès dans tout le pays. Il n'y a aucune émission en langues nationales à la télévision.

Bref, aucune des langues camerounaises n'est utilisée dans l'Administration, la presse écrite, la publicité, la télévision nationale, ni dans l'enseignement officiel, pas même dans les campagnes d'alphabétisation financées par l'État. Il n'est pas étonnant que l'emploi des langues nationales reculent d'année en année et régressent devant le rouleau compresseur du français. Selon des études universitaires, les adultes francophones déclarent qu'en famille ils utilisent la langue maternelle dans 52 % des situations évoquées, contre 42% de temps d'utilisation du français. Les jeunes de 10 à 17 ans interrogés dans les mêmes familles affirment qu'ils utilisent le français à 70 % dans les mêmes situations de communication familiale. 

Parallèlement, le gouvernement camerounais ne finance plus la recherche sur les langues locales depuis 1990. Il n'existe aucun organisme gouvernemental chargé de la protection et de la promotion des langues nationales, ce qui est contraire à l'article 1 (par. 3) de la Constitution et aux articles 5 et 11 de la loi n° 98/004 du 14 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun. Cette partie de la loi destinée à promouvoir «le bilinguisme et l'enseignement des langues nationales» n'a jamais été mise en vigueur. À ce rythme, on peut penser que la politique linguistique visant la promotion des langues camerounaises prendra sûrement quelques décennies à se réaliser. À ce moment-là, la plupart de ces langues auront disparu, d'autant plus que la politique est uniquement orientée vers l'enseignement comme une fin en soi et ne prévoit aucun objectif de développement socio-économique relié à ces langues. 

Devant l'indifférence de l'État à l'égard des langues camerounaises, la revanche des citoyens se traduit par l'utilisation du pidgin-english, langue de communication plus populaire que le français et l'anglais réunis, particulièrement dans tout le Sud-Ouest ainsi qu'à Yaoundé. C'est la langue camerounaise de tout le monde, celle qu'on utilise au marché, à l'église, chez le médecin, au commissariat de police et dans les conseils d'administration de la capitale. Certains politiciens n'hésitent même plus à s'adresser en pidgin-english à leurs électeurs potentiels et la radio d'État y a recours dans les situations d'urgence. Bien qu'il soit interdit officiellement et détesté par plusieurs, cet «anglais de brousse» semble un «mal nécessaire» dans ce pays où règne un multilinguisme omniprésent.

Le bilinguisme institutionnel du Cameroun se veut égalitaire quand il s'agit des symboles de l'État (timbres, billets de banque, Parlement, rédaction des lois), mais il ne peut prétendre l'être sur le plan des services. Il ne dispense pas non plus la «minorité officielle» de la connaissance du français. Les anglophones doivent en effet faire beaucoup plus d'efforts pour parler et écrire le français que ne le font les francophones pour l'anglais. Le Cameroun demeure le seul État bilingue (français-anglais) au monde où l'anglais recule devant le français. Mais il est improbable que l'anglais, en raison de son importance stratégique sur le plan international, finisse par être complètement évincé par le français.

Au plan des langues nationales, la politique du Cameroun est embryonnaire et déjà dépassée. Beaucoup de Camerounais sont convaincus que leur gouvernement ignore délibérément les langues nationales et impose le français aux dépens de l'anglais pour des raisons politiques, en l'occurrence l'unification nationale.  

Dernière mise à jour: 27 janv. 2011

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MANASSE, Aboya Endong. «Menaces sécessionnistes sur l’État camerounais», Paris, Le Monde diplomatique, décembre 2002, p. 12-13.

MENTHONG, Hélène-Laure. La construction des enjeux locaux dans le debat constitutionnel au Cameroun, Limoges (France), sans date, Université de Limoges et Groupe de recherches administratives et politiques (Cameroun),
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NGA MINKALA, Alice. «Le difficile équilibre du bilinguisme au Cameroun», dans La Presse, Montréal, 8 septembre 1984.

TABI-MANGA, Jean. Les politiques linguistiques du Cameroun, Paris, Éditions Karthala, 2000, 237 p.

 

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