République fédérale
démocratique d'Éthiopie

Éthiopie

(Ityop'iya)

Capitale: Addis-Abeba
Population:  72 millions (2004)
Langue officielle:  amharique (de facto)
Groupe majoritaire:  aucun
Groupes minoritaires:  amharique (29,0 %), oromo (28,5 %), somali (5,3 %), tigrina (5,3 %), gurage (3,1 %), sidamo (3,1 %), gamao-gofa-dawro (2,0 %), wolaytta (2,0 %), afar (1,6 %), adiya (1,5 %), gedeo (1,0 %), kambatta (1,0 %), kaficho (0,9 %), bench (0,2 %), etc.
Système politique:  république fédérale formée de huit États
Articles constitutionnels (langue): art. 5, 19, 20, 25, 38 et 39 de la Constitution du 8 décembre 1994
Lois linguistiques:  aucune

1 Situation géographique

Map of Ethiopia L'Éthiopie, un pays situé dans la Corne de l’Afrique, est limitée au nord-est par l’Érythrée et Djibouti, au sud-est par la Somalie, au sud-ouest par le Kenya, et à l’ouest par le Soudan. L’Éthiopie couvre 1133 380 km², soit l'équivalent de la Colombie, de la Bolivie ou de l'Égypte, ou... deux fois la France.  Sa capitale est Addis-Abeba.

Depuis 1994, la nouvelle Constitution a découpé le territoire en huit États (ou régions ou provinces), formés en principe sur une base ethnique et trois villes à charte (Addis-Abeba, Harar et Diré-Dawa): l'État d'Afar, l'État d'Amhara, l'État de Beni-Shangul, l'État de Gambella, l'État méridional (Southern), l'État d'Oromia, l'État de Somalia et l'État du Tigré (voir la carte détaillée). Le gouvernement fédéral éthiopien emploie le terme anglais State, ce qui correspond au terme français État, plutôt que province ou région.

L'État méridional (Southern) est officiellement appelé État méridional des nations, nationalités et des peuples (SNNPS: Southern Nations Nationalities and Peoples State). L'Éthiopie est aujourd'hui une fédération dont les États ont acquis une grande autonomie, avec chacun une assemblée et une administration propre. Le nom de Éthiopie (anciennement Abyssinie) proviendrait d'un mot grec Æthiops (latin: Aethiopia) signifiant «pays des visages brûlés» (par allusion à la peau noire des Africains), probablement une traduction du sémitique ancien Habesha (qui a donné Abyssinie). Ce terme d'Abyssinie désignait alors plusieurs régions d'Afrique, dont la Nubie, le Soudan, le désert de Lybie et l’actuelle Éthiopie. Toutefois, l’origine du mot Abyssinie n’est pas clairement établie : il pourrait s'agir d’un mot d’origine arabe signifiant «mélangé» et désignant la multiplicité ethnique du pays ou d'un mot désignant une ancienne tribu éthiopienne. 

2 Données démolinguistiques

La population éthiopienne était estimée à 72 millions d'habitants en 2004. Les États les plus peuplés sont l'Oromia (25,1 millions), l'Amhara (18,5 millions) et l'État méridional (13,9 millions). 

État (ville*)

Capitale

Population 2004 Superficie
Oromia Finfine 25 125 000  353 632 km2
Amhara Bahir-Dar 18 555 200  156 960 km2
Méridional (Southern) Awassa 13 918 200  112 727 km2
Somalia Jijiga   4 537 700  279 252 km2
Tigré

Mekele

  4 206 500   50 286 km2
Addis-Abeba* -   2 833 700       546 km2
Afar Aysaita   1 483 900 96 708 km2
Beni-Shangul Assosa      617 600    50 248 km2
Diré-Dawa* -      337 800    1 025 km2
Gambella Gambella      243 900  25 369 km2
Harar* -     175 900       374 km2
Total Éthiopie Addis-Abeba 72 035 400 1 127 127 km2

2.1 Les groupes ethniques

L'Éthiopie constitue une mosaïque de plus de 80 ethnies. Les Oromo (appelés aussi Galla) sont les plus nombreux (env. 40 %) suivis des Amhara et des Tigréens (32 %). Les autres groupes ethniques numériquement importants sont les Sidamo (9 %), les Ari ou Shankella (6 %), les Somali (6 %), les Afar (4 %) appelés aussi Danakil et les Gurage (2 %).

Afar
Alaba
Agew/Awingi
Agew/Kamyr
Amhara
Anyiwak
Arborie
Argoba
Ari (Shankella)
Badi
Basketo
Bench
Burji
Charra
Dasenech
Dime
Dizi
Dorzie
Fekashi
Falacha
Gamo
Gamili
Ganjule
Gebato
Gedeo
Gewada
Gidole
Goffo
Guagu
Gurage
Hadiyya
Hamer
Harari/Adare
Jebelawi
Kebena
Kechama
Keffa
Kemant
Kembata
Konta
Kulo
Kewama
Koma
Konso
Koyra
Kunama
Mabaan
Macha
Mareko
Mao
Me'en
Malie
Mello
Mer
Mesengo
Mossiya
Mursi
Nao
Nuer
Nyangatom
Oromo
Oyda
Saho
She
Sheko
Shinasha
Shita
Sidama
Soddo
Somalis
Suri
Tigréens
Timbaro
Tsamay
Welaytta
Werji
Weyito
Yemsa
Zeysie
Zergula

 2.2 Les langues éthiopiennes

L'Éthiopie compte autant de langues que d'ethnies: plus de 80, sans parler des innombrables variétés linguistiques (plus de 200 dialectes). Toutes les langues parlées en Éthiopie appartiennent à deux familles: la famille chamito-sémitique (ou afro-asiatique) et la famille nilo-saharienne. Seules quelques langues chamito-sémitiques comptent plus de 600 000 locuteurs:

Langue Pourcentage Groupe chamito-sémitique
amharique 29,0 % sémitique
oromo (et variétés dialectales) 28,5 % couchitique
somali   5,3 % couchitique
tigrina   5,3 % sémitique
gurage (et variétés dialectales)   3,1 % sémitique
sidamo   3,1 % couchitique
gamao-gofa-dawro   2,0 % omotique
wolaytta  2,0 % omotique
afar  1,6 % couchitique
adiya  1,5 % couchitique
gedeo  1,0 % couchitique
kambatta  1,0 % couchitique
kaficho

 0,9 %

omotique
bench  0,2 % omotique

- La famille chamito-sémitique

C'est la famille des langues chamito-sémitiques qui est la plus importante; elle se divise en trois sous-groupes: les langues sémitiques, les langues couchitiques et les langues omotiques.

Les langues sémitiques (environ 25,1 millions de locuteurs) sont parlées dans le nord-ouest de l'Éthiopie, principalement dans les provinces de Tigré, d'Amhara et de Harar, ainsi que dans la partie nord du l'État méridional. Citons les cinq langues sémitiques: l'amharique, le tigrina, le gurage, l'argobba, le harari (ou adare) et le zay. Langue officielle de l'Ethiopie depuis la fin du XIXe siècle (sous Ménélik II), l'amharique est d'abord la langue traditionnelle de quatre anciennes provinces : le Choa , la province centrale dont Addis est aussi la capitale, le Wollo, le Godjam et le Gondar.

Les langues couchitiques (environ 25 millions de locuteurs) sont surtout utilisées dans la région d'Addis-Abeba, dans le Centre, le Sud et tout l'Ouest; ces langues occupent des frontières communes avec l'Érythrée, Djibouti et la Somalie. Les langues couchitiques sont les suivantes: l'afar, l'agaw (awngi), l'alaba, l'arbore, le baiso, le bussa, le daasanach, le dirasha, le gawwada, le gedeo, le haaiyya, le kambatta, le komso, le libido, l'oromo (plus de 17 millions de locuteurs), le saho, le sidamo (près de deux millions de locuteurs), le somali (plus de trois millions de locuteurs), le tsamai et le xamtanga.

Pour leur part, les langues omotiques (environ 3,9 millions de locuteurs) sont parlées au sud-ouest de l'Éthiopie. Ces langues sont relativement nombreuses, mais, sauf exception, comptent généralement peu de locuteurs: l'aari, l'anfillo, le bambassi, le basketto, le bench, le boro, le chara, le dimé, le dizi, le dorzé, le gamo-gofa-dawro, la ganza, le hamer-banna, le kachama-ganjule, le kaficho, le kooreté, le malé, le melo, le nayi, l'oyda, le sézé, le shakacho, le sheko, le wolaytta, le yemsa et le zayse-zergulla.

- La famille nilo-saharienne

Enfin, les langues de la famille nilo-saharienne occupent une petite superficie dans le sud-ouest du pays, une aire linguistique commune avec le Soudan. Ces langues sont l'annuak, le berta, le gumuz, le kacipo-balesi, le komo, le kwama, le majang, le me'en, le mursi, le nuer, le nyangatom, l'opuo, le suri et l'uduk. Le nombre total des locuteurs des langues nilo-saharienne de l'Éthiopie est d'environ 503 000, les langues les plus importantes étant le berta (125 000 locuteurs) et le gumuz (120 000 locuteurs).

2.3 Les langues véhiculaires

Certaines langues servent, d'une façon ou d'une autre, de moyen véhiculaire entre les ethnies: l'amharique, le tigrina et l'oromo parmi les langues nationales, puis le guèze comme langue liturgique, et enfin l'arabe et l'anglais.

- Les langues éthiopiennes

Même si l'amharique est une langue minoritaire (30 %), il constitue la langue officielle et administrative du pays. Le gouvernement fédéral l'utilise comme langue de travail. L'amharique sert également de langue véhiculaire entre les différentes ethnies du centre du pays. On estime que l'amharique est parlé par autant de locuteurs comme langue seconde, ce qui fait que 60 % de la population peut s'exprimer d'une manière ou d'une autre dans cette langue. Dans le nord de l'Éthiopie, c'est le tigrina qui sert de langue véhiculaire, mais c'est l'oromo qui exerce cette fonction dans le Sud. Bref, l'amharique, le tigrina et l'oromo sont les trois langues véhiculaires nationales de l'Éthiopie.

- L'arabe et l'anglais

L'anglais est la langue administrative avec l'amharique, mais il est surtout pratiqué dans les centres urbains, notamment dans les hôtels et les lieux touristiques; l'Éthiopien moyen baragouine plus l'anglais qu'il ne le parle. Il en est ainsi de l'italien, encore parlé par les plus âgés. Certaines personnes parlent également le russe ou l'espagnol, un vestige des conseillers  soviétiques et cubains. Enfin, le français est connu des employés du chemin de fer éthiopien (et djiboutien).

De plus, l'arabe est une langue enseignée dans les écoles coraniques aux Éthiopiens de religion musulmane.

- Les alphabets

L'amharique et le tigrina utilisent l'alphabet guèze (langue liturgique de l'Église orthodoxe éthiopienne), mais la plupart des autres langues ont recours à l'alphabet latin, tandis que l'arabe emploie l'alphabet arabe. L'alphabet guèze est assez particulier en plus d'être unique à l'Éthiopie (et à l'Érythrée): il compte 33 lettres, dont chacune réfère à sept caractères, ce qui fait un total de 231 caractères. Les premiers écrits en guèze (IIIe ou IVe siècle) utilisaient un alphabet d'origine sud-sémitique composé uniquement de consonnes. Dans des inscriptions plus tardives datant du Ve siècle, un système de notation des voyelles fut introduit; les sons des voyelles était indiqués par des traits longs ou brefs ou par l'ajout d'un signe diacritique (coche ou cercle, par exemple).

Particularité
de l'alphabet guèze

Cet alphabet est aujourd'hui utilisé pour écrire les langues modernes de l'Éthiopie. La première écriture guèze était un boustrophédon (du grec bous, «bœuf» et strophein, «tourner»: selon le principe du boeuf tirant la charrue d'un sillon à l'autre dans un champ; littéralement «comme tourne le boeuf»). Il s'agit d'une écriture dont les lignes se lisent de droite à gauche, puis alternativement de gauche à droite (et non pas uniquement de gauche à droite, comme on le fait en français ou en anglais). Plus tard, l'écriture de gauche à droite a prévalu sous l'influence grecque, à la différence des autres écritures sémitiques.

2.4 Les religions

Près de la moitié de la population est de religion chrétienne orthodoxe ou copte. C'est le christianisme qui prédomine dans le nord du pays. L’Église d’Éthiopie, rattachée à l’Église copte d’Égypte, était Église d’État jusqu’en 1974.  L'orthodoxie éthiopienne se caractérise par une forte tradition monastique et, jusqu'à la révolution marxiste, le clergé était présent dans pratiquement toutes les villes du pays. Sa vision des valeurs chrétiennes est mêlée à des croyances traditionnelles africaines qui intègrent les esprits et les démons, tandis que les offices religieux accordent volontiers une place à la danse, à l'astrologie et à la divination. La répartition des croyances répond en partie à des critères linguistiques et géographiques. Les Éthiopiens parlant le tigrina ou l'amharique sont chrétiens à 90 % et ceux de langue sidamo à 60 %.

Quant à l'islam, il est pratiqué par environ 40 % de la population, principalement dans les régions isolées du Sud et les régions de l'Est. L'islam a pénétré dans le pays lors des conquêtes territoriales du VIIe siècle. Au cours de l'occupation italienne (1935-1941), la cour de justice islamique, la Charia, devint officielle à Addis-Abeba et dans le Wollo. En 1960, sous la pression musulmane, le gouvernement de Haïlé Sélassié reconnut l'existence de la Charia qui concernait un nombre grandissant de croyants. Quelque 10 % des Éthiopiens sont animistes, notamment parmi certaines ethnies semi-nomades du sud et du sud-ouest du pays.

Il existait, jusqu’au milieu des années 1980, une petite minorité de juifs éthiopiens dans la province de Gondar, les falachas (appelés aussi juifs d’Abyssinie). Cette minorité religieuse fut persécutée par les autorités éthiopiennes durant plusieurs siècles. Leur nom vient d'un ancien mot guèze (racine du mot falacha) signifiant «exilés», «émigrés» ou «étrangers». Il désigne notamment une partie de l'ethnie des Agoués, qui vivait sur le haut plateau abyssin avant l'arrivée des fondateurs du royaume d'Aksoum; les anciens Agoués étaient animistes, mais une partie d'entre eux adopta le judaïsme, sans doute aux environs de l'ère chrétienne. Lorsque vers 320 l'Église d'Éthiopie devint Église d'État, les Agoués juifs se séparèrent des Agoués chrétiens et créèrent leur propre royaume. L'État falacha resta indépendant jusqu'en 1616, date à laquelle il fut intégré à l'Empire abyssin. Ce fut le dernier État juif de l'histoire avant la création d'Israël en 1948. Privés de leurs terres, victimes de l'antisémitisme, les falachas devinrent la communauté la plus pauvre d'Éthiopie. Au XVIe siècle, leur nombre était estimée à 500 000, mais diminua à 70 000 vers 1860 et à moins de 30 000 au milieu du XXe siècle. Une bonne partie de la communauté falacha émigra en Israël en 1984-1985, alors qu'un pont aérien avait été organisé pour faciliter leur transport vers Israël. Il resterait aujourd'hui en Éthiopie quelque 20 000 falachas à attendre depuis des années, dans des camps de transit, l'autorisation de s'envoler pour Israël. Ce sont des juifs noirs éthiopiens, dont la judaïté n'est pas certaine; les autorités israéliennes ont admis 4000 falachas en 1998 et examinent maintenant les demandes cas par cas: environ 250 falachas partent chaque mois pour Israël. Une fois installés en Israël, les falachas feraient face à un racisme administratif particulièrement flagrant. Les falachas sont les seuls juifs parmi les Noirs et les seuls Noirs parmi les juifs.

3 Données historiques

L’Éthiopie est sûrement l'un des plus anciens pays du monde. Rappelons que c'est 1974 que des scientifiques ont découvert en Éthiopie (vallée de l'Aouach) Lucy, une jeune australopithèque ayant vécu il y a environ 3,2 millions d'années. Durant le premier millénaire avant notre ère, des émigrants arabes du royaume de Saba au Yémen traversèrent la mer Rouge et se mêlèrent aux populations chamitiques des hauts plateaux du Tigré. Le métissage entre les deux peuples constitua le fonds de la population actuelle.

D'après la tradition chrétienne locale, le fondateur de la dynastie salomonide du royaume d'Aksoum est Ménélik, le fils que le roi Salomon aurait aurait eu de la reine de Saba, le dernier représentant ayant été Hailé Sélassié, renversé en 1974. Sous l’empereur Lezanas, le royaume d'Aksoum fut converti au christianisme au IVe siècle par des moines grecs orthodoxes. À partir du VIIe siècle, l'expansion de l'islam en Arabie et dans la région de la mer Rouge isola pour plusieurs siècles le royaume chrétien d’Aksoum (aujourd'hui la métropole religieuse de l'Église copte éthiopienne). En effet, l'Éthiopie perdit l'Érythrée qui s'islamisa.

Dès le Xe siècle, les Salomonides furent renversés et remplacés par la dynastie des Zagoué, issue d’une région du plateau central. Sous le règne de Zara Yacoub, au XVe siècle, l’administration de l’Église éthiopienne, divisée en plusieurs factions, fut réformée et les doctrines religieuses codifiées. C’est vers cette époque que naquit un système politique qui dura jusqu’au milieu du XXe siècle; il était caractérisé par une monarchie absolue avec, à sa tête, un roi (appelé négus: «roi d'Éthiopie») qui se proclama empereur ou «roi des rois».

3.1 Les influences européennes

L'Éthiopie subit les influences de certains pays européens au cours de son histoire, notamment le Portugal, l'Italie, la Grande-Bretagne et la France. 

Au XVIe siècle, les musulmans d'Ahmad ibn Ibrahim («le Gaucher») envahirent envahirent l’Éthiopie en 1527. Le roi d'Éthiopie demanda l’aide des Portugais dont une première ambassade avait rejoint en 1520 l’Éthiopie. Le pays fut sauvé par l'intervention d'une armée portugaise conduite par la fils de Vasco de Gama (1541). Les jésuites portugais tentèrent de catholiciser les Éthiopiens, mais ils rencontrèrent une forte opposition de la part des religieux coptes, pour lesquels la religion monophysite était indissociable du pouvoir politique et de l’identité éthiopienne. Ibrahim et le négus Claude furent tués au cours d'une attaque en 1559, tandis que les Gallas envahissaient le sud du pays.

Le XVIIe siècle vit la renaissance artistique de la culture éthiopienne, qui se trouva exposée aux influences de l’Europe occidentale et du monde musulman, notamment sous le règne de Fazilidas, qui fonda une nouvelle capitale à Gondar en 1632 et sous Yasous (1682-1706). Puis l’Éthiopie connut une longue période de confusion dynastique et de déclin, durant laquelle le pays se morcela. La seule force d’unification durant cette période demeura l’Église copte d’Éthiopie.

Au XIXe siècle, l'Éthiopie fascinait les Européens. Considérée par ces derniers comme un «pôle chrétien» au sein d’une «Afrique islamo-animiste», l’Éthiopie faisait figure de «pays civilisé». Lors de l'ouverture du canal de Suez en 1869, toute la zone de la mer Rouge devint la proie des puissances européennes, notamment l’Italie, la France et la Grande-Bretagne, soucieuses de contrôler le passage de leurs navires. Ce fut d'abord l'Italie qui s’empara des ports d’Assab en 1872, puis de Massaoua en 1885. 

Lorsque Ménélik, roi du Choa succéda à Johannès IV en Éthiopie, il se fit couronner empereur d'Éthiopie sous le nom de Ménélik II en 1889 et rétablit la dynastie des Salomonides. Il fixa sa capitale à Addis-Abeba et réunifia le royaume éthiopien, en poussant ses conquêtes à l'ouest et au sud et en annexant l'Ogaden. Le traité d’Ucciali conclu la même année (le 2 mai) entre l'Éthiopie et l'Italie donna lieu à des interprétations divergentes: la version italienne différait de la version en amharique. Les Italiens prétendaient faire de l'Éthiopie un «protectorat» et y envoyèrent une expédition militaire. Pour l'Éthiopie, il s'agissait simplement d'un «traité d'amitié».

Comme il fallait s'y attendre, la guerre éclata entre l'Éthiopie et l'Italie en 1895, mais les forces italiennes du général Baratieri furent vaincues à Adoua, l’année suivante (le 1er mars 1896), grâce à la collaboration de la France qui avait vendu des armes à Ménélik II. Les Italiens avaient perdu 8000 hommes, dont 4000 tués. L’Italie dut reconnaître l’indépendance de l’Éthiopie en octobre 1896 (paix d’Addis-Abeba), ainsi que les frontières telles qu’elles résultaient de l’expansion de Ménélik II, ce qui correspond aux frontières actuelles.

Le 7 août 1896, la Compagnie des chemins de fer éthiopiens fut fondée, en partenariat avec la France, afin de relier Addis-Abeba à la capitale djiboutienne. Ménélik II accorda au Français Léon Chefneux et au Suisse Alfred Ilg, l’autorisation de constituer la Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens (la CIE). Depuis l'ouverture du chemin de fer en 1917, c'est vers le port de Djibouti que convergent les flux économiques et commerciaux de toute l’Éthiopie, d’une bonne partie de l’Afrique de l’Est et du Proche-Orient. Ménélik II, qui mourut en 1914, ne put assister à l’arrivée du premier train et à sa mise en exploitation. Le chemin de fer Djibouti Addis-Abéba, appelé aussi franco-éthiopien (puis CED: Chemin de fer djibouto-éthiopien), consacra Djibouti comme porte maritime de l'Éthiopie. Bref, la coopération de la France s'avéra une bonne affaire pour les Français, car le commerce du port de Djibouti connaîtra une croissance remarquable. La France possédera en Djibouti le principal centre économique de toute la région. Depuis cette époque (1917), du moins jusqu'en 1972, le français resta la langue véhiculaire des employés des chemins de fer djibouto-éthiopiens. Même les billets étaient en français et... en Ensuite, les syndicats ont exigé l'éthiopianisation du chemin de fer; les Français durent partir et les Éthiopiens ont pris le contrôle, mais ce fut le début de la dégringolade. Le train est vétuste, il n'a jamais été rénové. Aujourd'hui, le chemin de fer roule encore, mais ce n'est plus qu'une question de temps. Le transport des personnes est maintenant interdit, seules les marchandises sont autorisées, mais on ne sait pour combien de temps.

Le successeur de Ménélik II, Tafari Makonnen, fut désigné comme héritier et accéda au trône sous le nom de Hailé Sélassié Ier. En 1931, il dota l’Éthiopie de sa première constitution. Mais l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini réveilla les ambitions colonisatrices de l'Italie. Invoquant les incidents ayant opposé les éthiopiens et les Italiens en Somalie, le gouvernement fasciste de Mussolini attaqua l'Éthiopie en octobre 1935. En mai suivant, Mussolini proclama le roi d'Italie (Victor Emmanuel III) empereur d’Éthiopie et Hailé Sélassié dut s'exiler en Grande-Bretagne. L'Éthiopie fut alors réunie à l'Érythrée et à la Somalie pour former l'Afrique-Orientale italienne. En trois ans, près de 200 000 Italiens vinrent s’installer en Afrique orientale, dont 120 000 en Libye. La plupart des Italiens n'étaient pas des colons, mais des petits entrepreneurs, des artisans, des commerçants et fonctionnaires désireux de faire fortune. L'italien devint la langue administrative de toute l'Afrique orientale (Éthiopie, Érythrée et Libye).

3.2 Le régime de Hailé Sélassié et l'imposition de l'amharique

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, les Britanniques chassèrent les Italiens et restaurèrent l'autorité de Hailé Sélassié en 1941. Durant l'administration militaire britannique, l'arabe et le tigrina devinrent les deux langues officielles du pays
au grand dam des Éthiopiens partisans de l'amharique. À la fin de la guerre, les Nations unies prirent en charge le dossier des anciennes colonies italiennes et optèrent en 1952 pour la fédération de l’Érythrée au sein de la couronne éthiopienne. La nouvelle fédération devait se doter d'institutions démocratiques telles qu'une Assemblée élue au suffrage universel désignant le chef de l'exécutif, des partis politiques et des syndicats libres. Le tigrina et l'arabe restaient les deux langues officielles du pays.


Hailé Sélassié (1892-1975)

Cependant, l'empereur Hailé Sélassié (dont le nom signifie «puissance de la Trinité») refusa l'exclusion de l'amharique comme langue officielle, ainsi que la relative autonomie accordée à l'Érythrée. En 1955, Sélassié provoqua le renversement de l'Assemblée d'Asmara et fit occuper progressivement tous les rouages du pouvoir, jusqu'à l'annexion totale, en 1962, de la «quatorzième province» érythréenne.

Il s’ensuivit la création d’un mouvement de résistance: le Front de libération érythréenne (FLE). Après plusieurs scissions et une recomposition sous le nom de Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE), le mouvement participera au renversement du régime éthiopien, trente ans plus tard, et obtiendra l’indépendance de l’Érythrée.

Pendant ce temps, Hailé Sélassié avait pensé à donner à la langue amharique une fonction nationale d'unification politique. Cette conception politique de la langue fut influencée à l'époque par la France, qui pratiquait depuis longtemps une politique similaire avec le français. En 1959, le gouvernement éthiopien confia à Roger Schneider (1917-2002) la tâche de concevoir une Académie éthiopienne dont le rôle serait de légiférer sur le «bien parler» et le «bien dire», à l'exemple de l'Académie française.

De leur côté, les Érythréens s'établirent dans toutes les villes d'Éthiopie dans le commerce et dans le transport routier, où l'italien était devenu la langue véhiculaire, car le marché éthiopien parut une aubaine pour les Érythréens. Le commerce avec l'Éthiopie favorisa le développement économique de l'Érythrée. Toutefois, dans l'Administration, les Érythréens durent faire face à la concurrence des Amhara et de la langue amharique. Ainsi, l'examen d'amharique d'entrée à l'université d'Addis-Abeba eut pour effet de détourner les étudiants musulmans érythréens vers les pays arabes voisins. Dans toutes les écoles primaires, l'amharique était devenu l'unique langue d'enseignement.

Au cours de la décennie soixante, l'empereur Hailé Sélassié joua un rôle de premier plan dans la formation de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), dont le secrétariat fut fixé à Addis-Abeba. Cependant, cette période marqua également le début des conflits avec la Somalie et le Soudan. D'un côté, la Somalie cherchait à réunir les Somali de l’Ogaden; de l'autre, le Soudan soutenait le mouvement des indépendantistes érythréens.

Hailé Sélassié commença à négliger les problèmes intérieurs de l’Éthiopie tels que les inégalités sociales, le sous-développement et les famines très graves de 1972-1973, qui firent plus de 100 000 morts. Ces événements mécontentèrent la population et l’année de 1974 vit se succéder d’importantes manifestations contre l'incompétence du gouvernement face à la sécheresse. La destitution d’Hailé Sélassié eut lieu le 12 septembre, tandis qu’une junte militaire, le DERG (Conseil militaire administratif provisoire), prit le pouvoir, après 44 ans de règne du négus. Le décès de ce dernier, à l'âge de 83 ans, a été attribué officiellement, dans la nuit du 26 au 27 août, à une «défaillance circulatoire» (lors d'une intervention chirurgicale), mais pour la majorité des historiens, Hailé Sélassié a été assassiné (étouffé entre deux matelas) par le nouveau régime révolutionnaire dirigé par Mengistu Hailé Mariam, aujourd'hui en exil au Zimbabwe.

3.3 Le régime de Mengistu et le multilinguisme

Le nouveau régime nationaliste, le DERG, lança le slogan Ethiopia Tikdem (« l’Éthiopie d’abord ») et prit les premières mesures de gouvernement par la nationalisation de l’économie et l'abolition de la monarchie. Mais aussitôt, les oppositions entre extrémistes et modérés se firent sentir. Le 22 novembre 1974, le chef du gouvernement, le général Aman Andom était assassiné; le lendemain, c’était le tour de 59 autres personnalités. Le lieutenant-colonel Mengistu Hailé Mariam, un militaire du Sud, s’affirma comme la principale figure politique du pays. Surnommé le «négus rouge», Hailé Mariam Mengistu devient en 1977 président du Conseil des ministres et du Conseil militaire, puis il inaugura une période de purges et de terreur.

Mengistu accentua l’aspect marxisant du régime en abolissant la propriété foncière, ce qui lui aliéna les grands propriétaires terriens et l'Église copte. Il décida de continuer la guerre contre l’Érythrée et intensifia la répression à l’encontre des citoyens, tout en engloutissant de vastes ressources financières et militaires pour tenter d’étouffer le mouvement pour l’indépendance de l'Érythrée. En 1977, la province de l’Ogaden fit sécession, tandis que le conflit s’internationalisa avec le soutien apporté par la Somalie aux rebelles et l’appui militaire (environ 15 000 hommes) accordé par Cuba et l’URSS au gouvernement éthiopien. Le régime fut également engagé dans des opérations militaires au Tigré et dans la province d'Oromia au sud-ouest. En 1984-1985, une terrible famine ravagea le nord-ouest du pays. Mengistu prit alors la décision de déplacer de force 2,5 millions de paysans, dont au moins 20 % périrent lors des regroupements.

Sous la férule de Mengistu , l'Éthiopie devint en 1987 une «République populaire et démocratique» à parti unique. Outre les transferts de population, il pratiqua la collectivisation et la villagisation (le regroupement des paysans); à l'exemple de Ménélik II et Sélassié, Mengistu pratiqua une politique particulièrement répressive à l'égard de l'ethnie oromo. Les Soviétiques et les Cubains apportèrent une aide massive au régime de Mengistu, qui se convertit au marxisme-léninisme.

L'influence de l'Union soviétique entraîna une nouvelle politique des nationalités. Au plan linguistique, Mengistu modifia complètement la politique de son prédécesseur qui avait favorisé une politique d'unification nationale par l'emploi de l'amharique. Mengistu pratiqua plutôt une politique de multilinguisme destinée à noyer l'amharique parmi les nombreuses langues nationales de l'Éthiopie. Bien que l'amharique était devenu la langue de la révolution, il perdit la position privilégiée qu'il avait sous l'ancien régime. Mengistu assura la promotion de l'enseignement des langues locales à côté de l'amharique et par le découpage de régions autonomes, à base ethnique. La surenchère nationaliste s'accentua en 1988, après la perte de l'Érythrée et du Tigré, puis raviva les vieux antagonismes entre les Amhara et des Oromo à l'égard des Tigréens.

Le régime s'épuisa dans les opérations militaires en Érythrée, au Tigré et dans le pays oromo (Oromia) au sud-est, alors que les famines ravageaient le pays. La République populaire et démocratique de l'Éthiopie fut de plus en plus contestée par les masses populaires. Le désengagement du bloc de l'Est à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique ainsi que la suppression de l’aide provenant des pays socialistes de l’Est contribuèrent à la chute du colonel Mengistu en mai 1991, qui s'exila au Zimbabwe. Une «Conférence nationale», représentant les principales forces du pays et les différents peuples, reçut la mission de préparer la transition démocratique et la libéralisation de l'économie. Le pouvoir passa aux mains d'une coalition de rebelles dirigée par le chef Tigréen Meles Zenawi. Ensuite, le nouveau gouvernement provisoire redessina les frontières pour constituer 14 régions autonomes sur la base de l'appartenance ethnique. C'est que Meles Zenawi, un Tigréen, défendait le «régionalisme ethnique» et rompait ainsi avec la tradition centralisatrice des Amhara longtemps au pouvoir à Addis-Abéba.

3.4 L'Éthiopie contemporaine
 
Le gouvernement du président Meles Zenawi entreprit la difficile tâche de reconstruire l'Éthiopie. Confronté au réveil des nationalités, l'Éthiopie  dut reconnaître l'indépendance de l'Érythrée, qui devint effective le 3 mai 1993, ce qui privait l'Éthiopie de sa façade maritime. La nouvelle Constitution de 1994 a découpé le territoire en neuf États, formés sur une base ethnique (voir la carte détaillée). Chacun a théoriquement le droit à l’autodétermination. Durant ce temps,
l’amharique a perdu son statut de «langue officielle» pour devenir la «langue de travail» du gouvernement fédéral. Mécontents de la concentration de spouvoirs par les Tigréenes, les oromos quittèrent le gouvernement et la gérilla reprit dans l'Ougaden. L'opposition boycotta les élections de 1995,     qui portèrent à la présidence Negasso Guidada.

En mai-juin 1998, un conflit armé, déclenché notamment par la création d'une nouvelle monnaie érythréenne, éclata entre l'Éthiopie et l'Érythrée. Opposée à l’Éthiopie, l’Érythrée occupa des territoires éthiopiens qu’elle revendiquait sur la base de frontières délimitées à l'époque coloniale. L'Érythrée dut se retirer de la région de Badmé où l'Éthiopie avait remporté une victoire militaire. Les diverses tentatives de médiation échouèrent, et les belligérants tentèrent d'impliquer dans leur querelle les clans somaliens, eux-mêmes en conflit. Après une trêve de quelques mois, l'Éthiopie envahit l’Érythrée en février 2000 jusqu'en mai. Afin d’inciter les deux pays à engager des pourparlers de paix, un embargo sur les armes, ainsi que sur le matériel et sur l’assistance militaire, fut proclamé par le Conseil de sécurité de l’ONU. Les troupes érythréennes se retirèrent des territoires qu’elles occupaient depuis deux ans.

Grâce à l'intervention de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), des négociations de paix furent entamées en mai 2000, suivies d'un cessez-le-feu. Un accord ouvrit la voie au déploiement de la Mission des Nations unies en Éthiopie et Érythrée (MINUEE), forte de 4200 hommes et de 200 observateurs, dans une zone-tampon de sécurité d’une profondeur de 25 kilomètres le long de la frontière. Cet autre conflit en l'Éthiopie et l'Érythrée fit plusieurs dizaines de milliers de victimes et provoqué le déplacement de 1,3 million de personnes.

Le 8 octobre 2001, le lieutenant Girma Wolde-Giorgis fut élu président de la République fédérale démocratique d'Éthiopie par les deux chambres du Parlement éthiopien réunies en session commune, aucun autre candidat ne s'étant présenté. Âgé de 76 ans, Girma Wolde-Giorgis a servi sous Hailé Sélassié en tant qu'officier de l'armée de l'air, puis comme responsable au sein de l'Autorité de l'aviation civile. Par la suite il est devenu parlementaire et a œuvré pour l'admission de l'Éthiopie au sein de l'Union parlementaire internationale. Réputé «conciliant» et «indépendant», celui qui a déjoué tous les pronostics aura fort à faire pour tirer son épingle du jeu dans un rôle de président «rassembleur», voire au-dessus des partis politiques. Mais le président dispose d'atouts non négligeables pour mener à terme son mandat. En plus de parler l'anglais, l'italien et le français, cet Oromo maîtrise aussi l'oromo, l'amharique et le tigrina, un avantage certain dans un pays qui compte plus de 80 ethnies et près de 290 langues et dialectes.

4 La politique linguistique

La politique linguistique de l'Éthiopie en est une de multilinguisme stratégique. Ce type de politique repose sur un choix essentiellement pragmatique en raison des clivages communautaires et linguistiques. État multilingue, l'Éthiopie ne semble plus avoir le choix d'agir autrement. D'ailleurs, la Constitution du 8 décembre 1994 a entériné cette orientation. L'article 5 est très clair à ce sujet: toutes les langues éthiopiennes sont égales.

Article 5

Les langues

1) Toutes les langues éthiopiennes jouiront de la reconnaissance égale de l'État.
2) L'amharique est la langue de travail du gouvernement fédéral.
3) Les membres de la Fédération peuvent, conformément à la loi, déterminer leurs langues de travail respectives.

Si toutes les langues sont égales, il ne peut y avoir un statut officiel pour l'une d'elles. De façon plus subtile, on parle dans la Constitution de «langue de travail» plutôt que de «langue officielle».

4.1 Les langues officielles

En vertu de la Constitution, il n'existe pas de langue officielle de jure, car toutes les langues éthiopiennes jouissent de la «reconnaissance égale de l'État». L'amharique a perdu son statut de «langue officielle» pour celui de «langue de travail» du gouvernement fédéral. De leur côté, les provinces peuvent choisir «leurs langues de travail respectives». On constate que quatre États (l'Amhara, le Beni-Shangul, le Gambella et l'État méridional) ainsi que deux villes à charte fédérale (Addis-Abeba et Diré-Dawi) ont choisi l'amharique comme leur «langue de travail» (considérée comme une langue officielle de facto), mais le tigrina est la langue de travail du Tigré; l'oromo, celle de l'Oromia; l'afar, celle de l'Afar; le somali, celle de Somalia; le harari, celle de la ville-État de Harar.

Province Langue de travail
(ou officielle)
Langue majoritaire Autres langues  parlées Population
( 2004)
Capitale
Tigré tigrina tigrina (94 %) amharique, erob et kunama   4 206 500 Mekele
Oromia oromo oromo (85 %) amharique, gurage, gedeo et tigrina 25 125 000 Finfine
Afar afar afar (91 %) amharique, tigrina, oromo, argobba et wolaytta   1 483 900 Aysaita
Somalia somali somali (96 %) oromo, amharique et gurage   4 537 700 Jijiga
Amhara amharique amharique (91 %) oromo (3 %), agaw/awi (2,7 %),
kimant et agaw/kamyr
18 555 200 Bahir-Dar
Beni-Shangul amharique aucune berta (26,7 %), gumuz (23,4 %), amhara (22,2 %), oromo (12,8 %), shinasha (7 %), mao, komo, etc.     617 600 Assosa
Gambella amharique aucune nuer (40 %) , agnuak (27 %), amharique (8 %), oromo ( 6 %), mezhenger, keffa, mocha, tigrina, etc.    243 900 Gambella
État méridional amharique aucune sidamo (18 %), gurage (14,7 %), wolaytta (11,5 %), adiya (8,5 %), keffa (5,2 %), kembata, gamo, malo, goffa,  gedeo, etc.  13 918 200 Awassa
Addis-Abeba* amharique amharique (50 %) oromo (19,2 %), gurage (17,5 %), tigrina (7,6 %), etc.   2 833 700 -
Diré-Dawa* amharique oromo (48 %) amharique (27,7 %), somali (13,9 %), gurage (4,5 %), etc.     337 800 -
Harar* harari et oromo oromo (52 %) amharique (32,6 %), harari (7,1 %) et gurage (3,2 %)     175 900 -

Cela signifie que l'État éthiopien adopte ses lois en amharique, mais que les provinces fédérées peuvent le faire en une autre langue. Toutefois, les membres du Parlement ont le droit de s'exprimer en amharique, en trigrina, en oromo, voire en anglais.

En fait, il existe trois types d'États linguistiques:

1) La première catégorie compte des États qui ont adopté leur langue locale majoritaire comme «langue de travail» de leur administration respective: le Tigré avec le tigrina (94 % de la population), l'Oromia avec l'oromo (85 %), l'Afar avec l'afar (91 %), la Somalia avec le somali (96 %) et l'Ahmara avec l'amharique (91 %). Ce sont les véritables États ethniques de la Fédération.

2) Une seconde catégorie a choisi l'amharique comme langue de travail de façon à ne pas se distinguer du gouvernement fédéral: le Beni-Shangul, le Gambella et l'État méridional. Ce sont des États-multi-ethniques qui n'ont aucune langue majoritaire.

3) La troisième catégorie concerne les villes à charte, qui ne comptent à peine qu'une très faible majorité linguistique. Si Addis-Abeba et Diré-Dawa ont choisi l'amharique, Harar a opté à la fois pour le harari et l'oromo.

En somme, les États éthiopiens ont préféré une langue plus adaptée à leurs besoins que l'unique amharique. L'ennui, c'est qu'on compte un grand nombre d'Éthiopiens dispersés dans différents États et ne bénéficiant pas du soutien de leur ethnie d'origine. Par exemple, des Amhara résident dans l'Oromia et des Oromo vivent en Ahmara. Cela dit, cette structure semble correspondre à l'article 46 de la Constitution, qui déclare que les États sont basés sur des critères linguistiques et identitaires: 

Article 46

Les États de la Fédération


(1) La République démocratique fédérale comprendra des États.
(2) Les États seront délimités sur la base des modèles d'accords tels que la langue, l'identité et le consentement des peuples concernés.

Par ailleurs, la Constitution fédérale ne précise pas clairement en quelle(s) langue(s) doivent se faire les communications entre le gouvernement fédéral et les États ou entre les États eux-mêmes. Pour des raisons pratiques, il semble que l'amharique ou l'anglais soit utilisé dans la plupart des cas.

Soulignons que, en vertu de l'article 39, tout État a droit à l'autodétermination ou à la sécession, et que tout Éthiopien «a le droit de parler, écrire et développer sa propre langue; d'exprimer, développer et promouvoir sa culture, et préserver son histoire»:

(1) Toute ethnie, toute nationalité et tout citoyen éthiopien a un droit inconditionnel à l'autodétermination, incluant le droit à la sécession.
(2) Toute ethnie, toute nationalité et tout citoyen éthiopien a le droit de parler, écrire et développer sa propre langue; d'exprimer, développer et promouvoir sa culture, et préserver son histoire.
(3) Toute ethnie, toute nationalité et tout citoyen éthiopien a droit à une pleine mesure d'autonomie qui inclut le droit de déterminer les établissements de gouvernement au territoire qu'il habite et à la représentation équitable dans les gouvernements régionaux et fédéraux.

Le problème, c'est la capacité des institutions de mettre en pratique cette disposition constitutionnelle, car, ne l'oublions pas, l'Éthiopie compte un grande nombre de langues, plus de 80. Or, il n'est pas réaliste de transposer dans les faits ce grand principe de l'égalité entre toutes les langues et toutes les ethnies.

Enfin, l'article 25 de la Constitution interdit la discrimination fondée sur la langue:

Article 25

Le droit à l'égalité

Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans discrimination à la protection égale de la loi. À cet égard, la loi garantira à tous la protection égale et efficace, sans discrimination basée sur des motifs de race, d'ethnie, de nationalité ou d'autre origine sociale, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou autre, de propriété, de naissance ou d'un autre statut.

Enfin, selon l'articler 38 de la Constitution, tout citoyen éthiopien, sans discrimination basée sur la couleur, la race, l'ethnie, la nationalité, le sexe, la langue, la religion, l'opinion politique, etc., a le droit de voter pour élire ses représentants et le droit d'être lui-même élu.

4.2 Les droits linguistiques en matière de justice

Lorsque des citoyens éthiopiens sont détenus, ils ont le droit d'être informés promptement, dans une langue qu'ils comprennent, des motifs de leur arrestation (art. 19 de la Constitution):

Article 19

Le droit des personnes arrêtées

(1) Les personnes détenues ont le droit d'être informé promptement, dans une langue qu'elles comprennent, des motifs de leur arrestation et de n'importe quelle accusation contre elles.
(2) Les personnes détenues ont le droit de rester silencieuses. Lors de leur arrestation, elles ont le droit d'être informées promptement, dans une langue qu'elles comprennent, et toute déclaration qu'elles font peut être employée comme preuve contre elles devant la cour.
[...]

En vertu de l'article 20 de la Constitution, tout citoyen éthiopien a le droit de s'exprimer dans sa langue ou de recourir gratuitement aux services d'un interprète:

Article 20

Les droits des accusés

[...]

(7) Ils ont le droit de requérir les services d'un interprète aux frais de l'État lorsque la procédure judiciaire est conduite dans une langue qu'ils ne comprennent pas.

Le plus souvent, la cour utilise l'amharique, mais elle permet aussi le recours à des interprètes lorsque les circonstances l'exigent.

4.3 Les langues de l'Administration

Les langues de l'Administration en Éthiopie correspondent aux «langues de travail». Pour sa part, le gouvernement fédéral utilise l'amharique et parfois l'anglais, plus rarement le trigrina (au Tigré) et l'oromo (en Oromia). Les citoyens qui font affaire avec les services du gouvernement éthiopien doivent utiliser l'une ou l'autre langue. Par contre, pour des raisons historiques, le français est la langue administrative des chemins de fer éthiopiens (ainsi que de ceux de la république de Djibouti).

En ce qui a trait aux États, le Beni-Shangul, le Gambella, l'Amhara et l'État méridional, ainsi que les villes d'Addis-Abeba et Diré-Dawa, utilisent également l'amharique comme langue administrative, tandis que le Tigré (tigrina), l'Oromia (oromo), l'Afar (afar) et la Somalia (somali) ont opté pour leur langue régionale majoritaire.  La ville de Harar a choisi le harari et l'oromo.

4.4 Les langues de l'éducation

Jusqu'en 1991, l'amharique demeurait l'unique langue de l'instruction dans les écoles primaires éthiopiennes. Selon la proclamation no 41/1993, publiée le 20 janvier 1993, les organismes centraux et régionaux des Bureaux de l'éducation ont reçu comme mandat d'assurer la qualité de l'éducation dans leur région, de préparer des programmes d'étude pour les écoles primaires, de fournir des manuels scolaires, d'assurer des services éducatifs aux minorités nationales et de coordonner les communautés locales dans leurs efforts de participation aux activités éducatives. Depuis 1994, les programmes d'enseignement ont été radicalement modifiés afin de permettre aux États fédérés de choisir la langue dans laquelle les élèves allaient recevoir leur instruction au primaire. Ainsi, de nombreuses langues éthiopiennes ont été introduites pour remplacer l'amharique comme langue d'enseignement dans les régions où l'amharique n'est pas la langue maternelle de la majorité de la population. La Politique d'éducation et de formation prescrit sans équivoque que «l'enseignement primaire doit être dispensé dans les langues nationales». Trois études gouvernementales affirment que le choix de la langue d'enseignement doit être laissé à la communauté, qu'il faut revoir la politique de l'enseignement dans la langue maternelle et qu'il faut réexaminer les implications pédagogiques et administratives du choix de la langue d'enseignement.

L'amharique est enseigné dans les écoles primaires d'Addis-Abeba, de Diré-Dawa, du Beni-Shangul, du Gambella, de l'Amhara et de l'État méridional, mais le tigrina est enseigné au Tigré, l'oromo en Oromia et à Harar, l'afar en Afar, le somali en Somalia et le harari à Harar. Une quinzaine d'autres langues sont également enseignées dans les écoles d'Éthiopie. C'est la première fois dans l'histoire de l'Éthiopie que plusieurs langues locales, autres que l'amharique, sont utilisées comme langue d'instruction dans les écoles.  Cette transition vers un système éducatif multilingue ne s'est pas fait sans difficulté; afin de produire des enseignants capables d'enseigner les langues nationales locales, il a fallu former des candidats dans leur région d'origine pour qu'ils puissent enseigner dans l'une des langues nationales. Ce développement rapide de l'éducation a entraîné une augmentation de l'effectif moyen par classe dans l'ensemble du pays. L'offre d'établissements scolaires n'arrive pas à satisfaire la demande. C'est pourquoi l'intégration du plus grand nombre possible d'enfants dans le système d'éducation a eu pour conséquence inévitable de compromettre sérieusement la qualité de l'éducation au profit de l'équité.

L'arabe est également enseigné dans les écoles coraniques. De façon générale, l'amharique et l'anglais sont enseignés comme langue seconde dans beaucoup d'écoles secondaires éthiopiennes, mais l'anglais tend à remplacer l'amharique dans la plupart des établissements où cette langue n'est pas la langue maternelle des élèves. Généralement, les élèves en arrivent à maîtriser au moins les premiers rudiments de la langue anglaise, mais cela n'en fait pas des anglophones pour autant.

4.4 Les langues des médias

La situation des médias éthiopiens est unique à plus d'un titre. Les médias se répartissent en deux secteurs: d’une part, les médias publics et gouvernementaux, d’autre part, la presse privée. Les médias gouvernementaux comptent parmi les plus anciens de l’Afrique subsaharienne. Les premiers journaux gouvernementaux du remontent au début du XXe siècle, notamment après la spectaculaire victoire de l’Éthiopie contre les Italiens. À l'opposé, les médias privés sont très récents; ils ont moins de dix ans d’existence et leur apparition est la conséquence de la première loi sur la presse dont s’est dotée l’Éthiopie en 1992.  Fait digne d'être mentionné: c’est le seul pays possédant un alphabet guèze. Mais cet alphabet n’est employé que par moins de cinq langues parmi les quelque 80 parlées dans le pays. Si l'on fait exception des journaux publiés en anglais, tous les journaux ne publient qu'en amharique (sauf un en oromo et un en arabe). Les journalistes éthiopiens parlent rarement une autre langue nationale que l'amharique. La radio et la télévision, encore dans une situation de monopole gouvernemental, exercent une forte influence sur la population. Il n'existe qu'une seule station privée: Radio Fana, la station du parti au pouvoir.

- Les médias écrits

Dans l'ensemble, la presse écrite publique, dont les quotidiens The Ethiopian Herald (en anglais) et Addis Zemen (en amharique), est ignorée par le grand public. Par contre, le Elatawi Addis (en amharique) et The Monitor (en anglais) sont davantage lus, auxquels il convient d'ajouter le Bariisaa (en oromo) et l'Alalem (en arabe). Ces journaux gouvernementaux demeurent contrôlés par l’État et s’inscrivent dans la politique du gouvernement.

Comme il n'existe que fort peu de quotidiens, les hebdomadaires sont plus nombreux, une trentaine environ, et massivement publiés en amharique, alors que la majorité de la population ne parle pas cette langue: Askual, Atkurot, Mahlet, Ethiop, Tomar, Tikusat, Efoita, Tobia, Mebrek, Kebrit, Menelik, Seife Nebelbal, Ruh, Goh, Ethio Times, etc. The Sun et Addis Tribune sont édités en anglais, alors que The Reporter l'est à la fois en amharique et en anglais. Les Éthiopiens des zones rurales ne reçoivent aucun journal (environ 85 % de la population). La presse hebdomadaire éthiopienne est hebdomadaire dans sa périodicité, mais quotidienne dans le traitement de l’information. De fait, chaque titre paraît une fois par semaine mais jamais le même jour; il paraît donc plusieurs hebdomadaires tous les jours. Autrement dit, il existe une presse quotidienne à partir de la publication des hebdomadaires.

- Les médias électroniques

De façon générale, le secteur électronique reste sous le contrôle entier de l'État, et ce, malgré une loi de dérégulation adoptée en 1999 (loi no 178/99).  Radio Fana, l'une des rares stations privées du pays, sert d'outil de propagande au Front démocratique révolutionnaire des peuples d'Éthiopie (EPRDF, au pouvoir). Il existe quelques autres stations privées, mais elles sont toutes liées à des partis politiques. Or, en vertu de l’article 19 de la loi fédérale sur la presse et l'audiovisuel (no 178/99), les activités dans le secteur audiovisuel en Éthiopie sont strictement réservées aux citoyens éthiopiens et interdits aux partis politiques et aux organisations religieuses.

En raison de la faible alphabétisation des Éthiopiens, la radio est le média prédominant et le plus influent auprès du public. Évidemment, comme la tradition orale éthiopienne est importante, la radio et la télévision nationales ont souvent été utilisées par le gouvernement pour se rallier l’appui du public; elles ont donc joué un rôle déterminant dans la promotion de la solidarité nationale, mais également comme agent de désinformation.

La station EMA (Educational Media Agency), une agence éducative gouvernementale, gère 13 stations locales et diffuse en une quinzaine de langues nationales, dont l'anglais. Radio Ethiopia diffuse, pour sa part, en 11 langues (amharique, oromo, tigrina, somali, afar, harari, nuer, agnuak, arabe, anglais et français).   Radio Fana émet à partir d'Addid-Abeba et de trois autres villes, et diffuse en amharique, en oromo en somali et en afar. On compte plusieurs stations régionales, qui diffusent au total en une quinzaine de langues.

 

Malgré la politique de multilinguisme stratégique égalitariste, les langues éthiopiennes ne sont pas toutes au même niveau. Au sommet de la hiérarchie, se trouve l'amharique, qui bénéficie d'un statut privilégié comme «langue de travail» au sein des institutions fédérales, de quatre États (l'Amhara, le Beni-Shangul, le Gambella et l'État méridional) et de deux villes à charte fédérale (Addis-Abeba et Diré-Dawi), mais aussi dans les milieux scolaires et en général toute la presse écrite et électronique. C'est beaucoup! Ainsi, certaines langues sont avantagées, outre l'anglais comme langue internationale et l'arabe, on peut également citer le tigrina dans le Nord et l'oromo dans le Sud. Par contre, toutes les autres langues sont désavantagées. C'est qu'il n'est pas possible de transposer dans la réalité l'égalité juridique des quelque 80 langues utilisées en Éthiopie. On ne peut forcer l'égalité des très petites langues face aux cinq grandes langues nationales que sont l'amharique, le tigrina, l'oromo, l'afar et le somali. Sur le continent africain, l'Éthiopie pratique une politique linguistique assez exceptionnelle, qui repose sur un multilinguisme plus théorique que réel dans la mesure où il est limité à quelques rares langues: l'amharique, l'anglais, l'arabe, le tigrina, l'oromo, l'afar et le somali. Au sommet de toute cette hiérarchie, on trouve d'abord l'amharique, puis, assez loin derrière, l'anglais. Ensuite, il y a de la place pour le tigrina, l'oromo, l'afar, le somali et l'arabe.

Il n'en demeure pas moins que l'Éthiopie est l'un des rares pays africains à promouvoir une langue nationale (amharique) plutôt qu'une langue colonisatrice (anglais, français, portugais), car l'anglais dans ce pays joue un rôle moins important que, par exemple, en Afrique du Sud où il bénéficie d'un statut de langue officiel. De plus, l'Éthiopie mise sur un multilinguisme stratégique, ce qui n'est guère le cas des autres pays du continent. En ce sens, la politique linguistique de l'Éthiopie semble plutôt originale, même si son multilinguisme n'est pas aussi étendu qu'il pourrait l'être.

Dernière mise à jour: 24 juin 2009
 

Bibliographie

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CARAMAN, Ph., L'empire perdu. L'histoire des jésuites en Éthiopie, Paris, Desclée De Brouwer, 1988.

DUBOIS, C., Djibouti 1888-1967. Héritage ou frustration?, Paris, L'Harmattan, 1997.
 
FEDERAL DEMOCRATIC REPUBLIC OF ETHIOPIA, Basic Information, States of the Federal Democratic Republic of Ethiopia, Addis-Abeba, http://www.ethiopar.net/English/basinfo/Basicifo.htm
 
FONTRIER, M., La chute de la junte militaire éthiopienne (1988-1991), Paris, L’Harmattan, Peiresc, 1999.
 
PARTENAIRES DES MÉDIAS AFRICAINS, L’état des médias en Éthiopie, Document de synthèse réalisé pour le compte du réseau de Partenaires des médias africains, Tsega MariaAbebe Genamow, décembre 2000.
 
TADESSE, T., Church and State in Ethiopia, 1270-1527, Oxford, Oxford University Press, 1972
 

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