Histoire du français au Québec
Section 3

L'Union de 1840
et la Confédération de 1867

(1840-1960)

Apprendre à vivre en minorité

 


Plan de l'article

1. Le Québec sous l'Union (1840-1867)
    Le Canada-Uni
    Vers un changement constitutionnel
2. L'agriculture-refuge et l'émigration-exutoire
    L'accroissement démographique
    Les effets sur la langue dans les villes et les campagnes
    L'envahissement de l'anglais dans les villes
    L'anglomanie
    Le français archaïsant des campagnes
    La fin du régime seigneurial
    Le déferlement des francophones dans les Cantons-de-l'Est
3. Le Québec dans la Confédération (1867-1960)
    La question linguistique
    Le nouveau Canada
    La minorisation permanente
   

    La paranoïa antifrançaise
    L'inégalité des langues au Canada
    Une autonomie provinciale limitée
    L'attitude timorée des politiciens

4. La dépendance économique et son impact linguistique
    Le «French Canadian Patois »
    La dépréciation comme tactique politique

5. La trilogie industrialisation + urbanisation + anglicisation
    Industrialisation et anglicisation
    L'absence de contrôle

6. Le rôle de l'Église catholique dans le destin linguistique
    La langue, gardienne de la foi
    Un combat d'arrière-garde

Dans son célèbre rapport de 1839, lord Durham avait recommandé de réunir les deux colonies du Haut-Canada (Ontario) et du Bas-Canada (Québec). Évidemment, ce projet de fusion ne rencontra aucune sympathie de la part des francophones, qui craignaient une colonie centralisée et dirigée majoritairement par les anglophones. Le gouvernement britannique trancha en faveur de la réunion des deux colonies et promulgua en 1840 la Loi de l'Union, appelée généralement «Acte d'Union» (de Union Act), qui regroupa les deux colonies en une seule assemblée de 84 membres (42 pour chacun des deux Canadas). Ainsi, les deux Canadas (Québec ou Bas-Canada et Ontario ou Haut-Canada) devinrent le Canada-Uni par la Loi de l'Union (voir la carte du Canada-Uni), lesquels seront désormais appelés officiellement le Canada-Ouest (Ontario) et le Canada-Est (Québec).

Dans ce nouveau Canada-Uni (Québec et Ontario), les francophones durent dorénavant apprendre à vivre leur situation de minoritaires, laquelle s'accentuera avec la Confédération de 1867 (Québec, Ontario, Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick) et l'entrée graduelle de six autres provinces. Ils resteront parqués dans l'agriculture jusqu'à la révolution industrielle, alors qu'ils se transformeront généralement en prolétaires au service des Anglais. Exclus du grand commerce, de l'exploitation primaire (bois, mines, etc.), des sources de capitaux et de la direction des affaires, les Canadiens français accepteront la subordination socio-économique tout en défendant leurs lois, leur langue et leur religion. Plus d'un siècle de défense, de survivance et de conservatisme!
 

Gouverneurs de 1841 à 1867 Début du mandat Fin du mandat
Charles Edward Poulett Thomson 5 février 1841 19 septembre 1841
Richard Downes Jackson (intérimaire) 19 septembre 1841 12 janvier 1842
Charles Bagot 12 janvier 1942 19 mai 1943
Charles Theophilus Metcalfe 30 mai 1843 26 novembre 1845
Charles Murray Cathcart 26 novembre 1845 30 janvier 1847
James Bruce (8e comte d'Elgin) 30 janvier 1847 19 décembre 1854
Edmund Walker Head 19 décembre 1854 25 octobre 1861
Charles Stanley Monck 25 octobre 1861 30 juin 1867

1 Le Québec sous l'Union (1840-1867)

Par la Loi de l'Union (Union Act), le gouvernement britannique avait mis en œuvre l'une des recommandations de lord Durham, soit l'union législative du Haut-Canada (Ontario) et du Bas-Canada (Québec). L'ancien Haut-Canada est devenu le Canada-Ouest (Canada West); le Bas-Canada, le Canada-Est (Canada East). Le pays changea de nom: il devint le Canada-Uni (United Canada) ou «province du Canada» ("Province of Canada").

1.1 Le Canada-Uni

Le gouvernement britannique désira procéder à une fusion la plus complète possible en créant le Canada-Uni. La frontière naturelle, la rivière des Outaouais, ne séparait plus les deux entités réunies dans une seule union politique sous l'administration d'un seul gouverneur général. Les Canadiens français du Bas-Canada perdaient beaucoup, une façon de leur faire comprendre qu'ils n'avaient pas intérêt à s'opposer à l'Empire britannique.    

- Les pertes

Le premier inconvénient était évident: les francophones passaient d'une majorité de 76 % à celle de 58 %, ce qui signifiait qu'elle allait se réduire davantage, car la seule immigration autorisée était décidée par la Grande-Bretagne.

Second inconvénient : avec une population de 650 000 habitants, le Canada-Est (Bas-Canada) comptait 42 députés à l'Assemblée législative, soit le même nombre que pour le Canada-Ouest (Haut-Canada) avec 450 000 habitants; il s'agissait de forcer une égalité parlementaire artificielle en attendant que le jeu de l'immigration vienne combler l'écart démographique.

Troisième inconvénient: la ville de Québec perdait son titre de capitale nationale. Dorénavant, la capitale était mobile:  Kingston de 1841 à 1844, Montréal de 1844 à 1849, Toronto de 1849 à 1853, Québec de 1853 à 1857. À tous les quatre ans, on y déménageait les hauts fonctionnaires et les députés, leurs familles, les archives et la bibliothèque.  

Autre perte: toutes les dettes du Haut-Canada et du Bas-Canada étaient réunies. Or, le Bas-Canada n'avait pas de dettes, mais le Haut-Canada avait dû contracter d'énormes emprunts pour creuser des canaux et construire des routes.

Dernière perte et non la moindre : l'article 41 de la Loi de l'Union décréta que la langue anglaise était la seule langue officielle du pays.

Article 41

Et qu'il soit statué, que depuis et après la Réunion desdites deux Provinces, tous Brefs, Proclamations, Instruments pour mander et convoquer le Conseil Législatif et l'Assemblée législative de la Province du Canada, et pour les proroger et les dissoudre, et tous les Brefs pour les élections et tous Brefs et Instruments publics quelconques ayant rapport au Conseil législatif et à l'Assemblée législative ou à aucun de ces corps, et tous Rapports à tels Brefs et Instruments, et tous journaux, entrées et procédés écrits ou imprimés, de toute nature, du Conseil législatif et de l'Assemblée législative, et d'aucun de ces corps respectivement, et tous procédés écrits ou imprimés et Rapports de Comités dudit Conseil législatif et de ladite Assemblée législative, respectivement, ne seront que dans la langue Anglaise : Pourvu toujours, que la présente disposition ne s'entendra pas pour empêcher que des copies traduites d'aucuns tels documents ne soient faites, mais aucune telle copie ne sera gardée parmi les Records [comprendre «archives» ou «registres»] du Conseil législatif ou de l'Assemblée législative, ni ne sera censée avoir en aucun cas l'authenticité d'un Record original.

C'était la première fois que, depuis la Conquête, l'Angleterre proscrivait l'usage du français dans un texte constitutionnel, ce qui démontrait éloquemment la nouvelle volonté assimilatrice du gouvernement britannique. Le français ne devenait qu'une langue traduite, sans valeur juridique. Cependant, l'usage du français dans les débats parlementaires n'était pas formellement interdit. On peut consulter le texte complet de la Loi de l'Union (ou Acte d'Union) de 1840 en cliquant ICI

La mise en place de la nouvelle Constitution de 1840 réjouit la classe commerciale anglaise, dont l'avenir semblait reposer sur le développement de l'axe laurentien. Elle suscita, en revanche, la colère des Canadiens français, car plusieurs dispositions de la Loi de l'Union leur parurent vexatoires.

Comme on pouvait s'y attendre, la Loi de l'Union et ses dispositions sur l'unilinguisme anglais soulevèrent un tollé de protestations au Canada-Est (Québec). Dès le début, Louis-Hippolyte Lafontaine (1807-1864), avocat et coprésident du Conseil exécutif, tenta de convaincre le Parlement d'accepter l'usage du français. Après avoir demandé la formation de la Chambre en comité général, il s'adressa en 1842 aux députés du Canada-Uni en ces termes:

Je dois d'abord faire allusion à l'interruption de l'honorable député de Toronto, qu'on nous a si souvent présenté comme un ami de la population canadienne-française. A-t-il déjà oublié que j'appartiens à cette origine si horriblement maltraitée par l'Acte d'Union? Si c'était le cas, je le regretterais beaucoup. Il me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j'ai à prononcer dans cette Chambre. Je me méfie de mes forces à parler la langue anglaise, mais je dois informer les honorables députés que, quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n'en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens-français, ne serait-ce que pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de l'Acte d'Union qui proscrit la langue maternelle d'une moitié de la population du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi-même.

Le but de l'Union, dans la pensée de son auteur, a été d'écraser la population française : mais l'on s'est trompé, car les moyens employés n'obtiendront pas ce résultat. Sans notre active coopération, sans notre participation au pouvoir, le gouvernement ne peut fonctionner de manière à rétablir la paix et la confiance, essentielles au succès de toute administration. Placés par l'Acte d'Union dans une situation exceptionnelle, en minorité dans la distribution du pouvoir politique, si nous devons succomber, nous succomberons au moins en nous faisant respecter...

- Les compromis

La réunion du Bas-Canada et du Haut-Canada ne s'est pas faite facilement. Dans la pratique, il devint impossible de réaliser une telle fusion administrative, alors que le Canada-Est (Bas-Canada) fonctionnait avec des lois issues de la Coutume de Paris et le Canada-Ouest (Haut-Canada) avec la Common Law. Il fallut se résoudre à adopter une double structure ministérielle. De 1842 à 1867, les structures administratives et les ministères furent doublés de sorte que les francophones reçurent des services en français; les anglophones, en anglais.

Le Canada-Est et le Canada-Ouest possédaient chacun son surintendant de l'Instruction publique et son ministre des Travaux publics. Chacun avait aussi son premier ministre. De plus, la capitale du Canada-Uni se déplaçait alternativement du Canada-Est au Canada-Ouest. Malgré la Loi de l'Union adoptée par Londres, le Parlement du Canada-Uni chercha à atténuer la portée de l'article 41 en adoptant diverses mesures facilitant la traduction des lois et autres documents parlementaires. Bon gré mal gré, le français fut toléré comme langue d'usage au Parlement, ce qui équivalait à une reconnaissance officieuse. D'ailleurs, il paraissait inutile d'interdire une langue qui était utilisée entre les nations et qui avait été adoptée par l'élite en Grande-Bretagne, y compris par la famille royale.

Finalement, par la Loi sur l'usage de la langue anglaise à la Législature du Canada (voir le texte), le gouvernement britannique abrogea l'article 41 en 1848 et ce fut le retour au bilinguisme de fait qui avait cours avant la Loi de l'Union. À compter de 1849, le texte officiel de toutes les lois fut adopté à la fois en anglais et en français; dans les débats parlementaires toutefois, les députés qui s'exprimaient en français étaient «condamnés» à n'être compris que de leurs collègues francophones, la traduction simultanée n'existant pas encore.

En 1849, le gouverneur, lord Elgin, inaugura la pratique qui consiste à lire le «discours du Trône» dans les deux langues. Une autre mesure, acceptée par entente tacite, consistait à adopter des lois ne concernant qu'une des provinces seulement avec l'appui de la majorité des membres de cette province. Toutefois, même si les députés canadiens-français furent convaincus que les affaires du Canada-Uni devaient se régler en respectant la double majorité, ce principe ne fut pas régulièrement appliqué. Au cours des années 1850, le gouvernement bicéphale devint vite intolérable pour les anglophones.

Bref, dans les faits, le Canada-Uni qui devait s'avérer fatal pour les francophones fonctionna comme une fédération. Le Bas-Canada continua d'utiliser le français comme si l'anglais n'était pas la seule langue officielle. Le Haut-Canada n'utilisait que l'anglais, mais devait composer avec le français employé par les députés francophones au Parlement du Canada-Uni. Au cours de la session de 1849, celui-ci adopta 190 projets de lois, donc celui portant sur l'indemnité, qui souleva les passions populaires. En 1841, le gouvernement avait indemnisé les citoyens du Haut-Canada pour les pertes subies lors des soulèvements de 1837-1838. Louis-Hippolyte La Fontaine avait simplement désiré que les citoyens du Bas-Canada puissent bénéficier des mêmes avantages.
 


Joseph Légaré, L'incendie du Parlement à Montréal, 1849

La réaction des anglophones fut déchaînée, alors que la Monteal Gazette fit appel à l'émeute. Il y eut des manifestations, des discours virulents et des actes de vandalisme. Finalement, les émeutiers mirent le feu à l'aide de torches à l'édifice du Parlement présenté comme le French Parliament , le soir du 25 avril 1849 à Montréal, capitale de la colonie britannique du Canada-Uni depuis 1844. L'incendie consuma les deux bibliothèques parlementaires, et une partie des archives et documents publics du Haut-Canada et du Canada-Uni. Plus de 23 000 volumes appartenant aux collections des deux bibliothèques partirent en fumée et à peine 200 livres purent être sauvés des flammes. L'armée britannique (alors 10 000 soldats en garnison), sympathique aux tories, avait été prévenue la veille de fermer les yeux sur des événements annoncés comme «imprévus»; de toute façon, il était impensable pour lord Elgin d'envoyer les forces de l'ordre contre des Britanniques. Les émeutiers se promenèrent dans les rues avec des têtes de cochons au bout de leurs baïonnettes et une mitre d'évêque dessus en scandant «cochons de catholiques».

Les Canadiens français furent terrorisés. Le lendemain de l'incendie, la foule se rassembla devant la maison du premier ministre Louis-Hippolyte Lafontaine et y mit le feu; celui-ci ne sauva sa vie que grâce à l'intervention de l'armée. Deux jours plus tard, des «amis de la paix» agressèrent le gouverneur général, lord Elgin, qui jugea plus prudent de quitter temporairement la ville. Après plusieurs débats au sein du Parlement-Uni, la décision fut prise de déménager la capitale de Montréal à Toronto. Le siège du gouvernement déménagera à Ottawa en 1866.

À partir de 1852, les Anglais commencèrent à se sentir frustrés à leur tour de se voir obligés de faire élire un nombre égal de députés anglophones et francophones: le Canada-Ouest (Ontario) dépassait de plus de 60 000 habitants la population du Canada-Est (Québec). Avec l'immigration anglaise, qui accentuait l'écart démographique entre le Canada-Est et le Canada-Ouest, la situation politique ne pouvait dorénavant que se détériorer. 

1.2 Vers un changement constitutionnel

Pris à leur propre piège, les anglophones exigèrent un changement constitutionnel qui leur assurerait la représentation proportionnelle au Parlement. Étant donné l'instabilité continuelle qui s'était installé au Parlement, les Anglais commencèrent à songer à constituer une fédération. Le recensement de 1851 révéla que la population du Canada-Ouest était devenue plus nombreuses que celle du Canada-Est. Dès lors, les représentants réformistes du Canada-Ouest se rallièrent rapidement à la logique de la représentation proportionnelle; leur alliance avec les Canadiens du Canada-Est fondit comme neige au soleil. La volonté des anglophones de réformer le Canada et la résistance des francophones menèrent à l'impasse; le Canada-Uni allait devenir ingouvernable. Le journaliste et politicien réformiste George Brown (1818-1880), ardent opposant à la French Domination, dénonçait ainsi le dualisme du Canada-Uni en 1864:

We have two races, two languages, two systems of religious belief, two sets of laws, two systems of everything, so that it has been almost impossible that, with out sacrificing their principles, the public men of both sections could come together in the same Government. The difficulties have gone on increasing every year.

[Nous avons deux races, deux langues, deux systèmes de croyances religieuses, deux systèmes partout ailleurs, si bien qu'il est devenu presque impossible aux parlementaires des deux camps de faire partie d'un même gouvernement sans sacrifier leurs principes. Les difficultés ne font que s'aggraver chaque année.]

George Brown entreprit d'élaborer un plan d'union législative des colonies de l'Amérique du Nord britannique, de sorte qu'un éventuel changement constitutionnel assurerait aux anglophones la représentation proportionnelle au Parlement. En raison de l'instabilité continuelle qui s'était installé, les anglophones songèrent sérieusement à mettre fin à la prétendue French Domination. du Canada-Uni.

Toutefois, les anglophones avaient besoin du Canada-Est (Québec), car ils tenaient beaucoup aux canaux, aux chemins de fer et au port de Montréal. L'idéal pour eux, c'était deux provinces séparées au plan des institutions culturelles et politiques, mais reliées par un marché économique commun. Puis la menace d'une invasion militaire américaine incitait les anglophones à mettre en place un gouvernement le plus fort possible. Tout le monde politique reconnaissait que le régime du Canada-Uni ne pouvait tenir encore bien longtemps.

En 1864, George Brown proposa aux chefs conservateurs des deux Canadas de constituer avec lui et les libéraux du Canada-Ouest un gouvernement de coalition qui serait en faveur d'une union fédérale des deux provinces. Pour ne pas être politiquement isolé, George-Étienne Cartier (1814-1873), le chef des réformistes du Canada-Est, se joignit à la coalition et participa activement au projet fédératif. Ce fut la «Grande Coalition», comme on l'appellera plus tard, qui réunissait trois des quatre principaux groupes politiques du Canada-Uni: les conservateurs anglophones de John Alexander Macdonald (Canada-Ouest), les conservateurs francophones de G.-É. Cartier (Canada-Est) et les réformistes de G. Brown.

2 L'agriculture-refuge et l'émigration-exutoire

La Loi de l'Union favorisa un essor économique important. La production agricole s'améliora de même que l'industrie du bois, ce qui entraîna le développement des moyens de communication (prolongement des canaux de construction, des chemins de fer). Pendant que les Anglais continuaient de contrôler l'économie et les capitaux, les Canadiens français restaient fidèles à leur terre, à leur curé et à leur langue, et fournissaient parfois la main-d'œuvre nécessaire à l'industrie (bûcherons, draveurs, débardeurs, employés des manufactures, etc.). 


L.-J. Papineau
(1786-1871)


On peut rappeler ces propos du grand leader canadien-français, Louis-Joseph Papineau, chef du Parti canadien et l'un des instigateurs de la rébellion de 1837-1838, qui déclarait:

 

Nos gens ne veulent ni des Anglais ni du capital anglais, ils n'ont aucune ambition au-delà de leurs possessions actuelles, ils ne veulent jamais aller plus loin que le son des cloches de leurs propres églises.

Exclus de l'empire commercial passé aux Anglais, les Canadiens français n'eurent d'autre choix que de se replier sur les bords du Saint-Laurent (et certains dans le Haut-Canada) et de se consacrer à l'agriculture, seul débouché pour la main-d'œuvre francophone.

2.1 L'accroissement démographique

L'ennui, c'est que les possibilités d'expansion de l'agriculture commencèrent à être limitées à partir de 1830, par suite de l'accroissement démographique et de la révolution industrielle. D'une part, le surpeuplement des terres interdisait dorénavant l'expansion de l'agriculture; d'autre part, les nouvelles industries de la Nouvelle-Angleterre constituaient un débouché commode pour l'accroissement de la population. Bien que déjà minoritaires au pays, les Canadiens français se mirent à émigrer vers les villes manufacturières des États-Unis, et ce, malgré les interdits du clergé qui considérait ces villes comme des «lieux de perdition», c'est-à-dire d'assimilation au monde anglo-saxon. Au total, sur une période de près de cent ans, quelque 900 000 Canadiens français quittèrent le Québec pour tenter leur chance aux États-Unis. 

Les ravages de l'émigration francophone furent particulièrement considérables dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu'en 1930, au moment où le gouvernement américain se décida à fermer la frontière canado-américaine. Le Québec, province à faible population, venait d'assister impuissant à une véritable saignée: durant un siècle, soit entre 1840 et 1930, il a vu passer outre-frontière près de 1,2 million de ses effectifs, soit de 5 % à 10 % de sa population, chaque année. On n'a pas fini d'évaluer les répercussions de cette saignée, qui a privé la province de Québec d'une fraction très importante de sa population active. Selon les estimations démographiques, le Québec aurait aujourd'hui une population francophone de 12 à 14 millions d'habitants (contre sept actuellement). On devine qu'un tel poids démographique au sein de la Confédération actuelle modifierait sensiblement les rapports de force entre anglophones et francophones.

Au milieu du XIXe siècle, pendant que l'émigration francophone vidait le Québec, l'immigration anglaise comblait le déficit et venait augmenter la population anglophone de la ville de Québec (40 %) et de la ville de Montréal (55 %), occupant tous les postes administratifs, gérant le commerce et l'industrie. Entre 1901 et 1931, le Québec accueillit 680 000 immigrants, tandis que plus de 822 000 personnes quittèrent le province au cours de la même période. C'est ce qui explique en partie pourquoi seulement 6 % de la population québécoise est aujourd'hui allophone. Jusqu'à la Révolution tranquille, jamais les francophones de cette province n'ont pensé utiliser le pouvoir de l'État pour modifier l'ordre des choses. Après la Loi de l'Union, ils assistèrent, impuissants, au déterminisme qui jouait contre eux. Aidés par une attitude de soumission entretenue par le clergé, les francophones croyaient à leur destinée spirituelle grandiose pendant que les anglophones accaparaient l'économie et les capitaux pour réaliser le processus d'industrialisation et d'urbanisation.

2.2 Les effets sur la langue dans les villes et les campagnes

On devine l'effet de tous ces événements sur la langue, tant sur le plan du statut que sur celui du code du français. En effet, les différences entre le français de France et celui du Canada s'accentuèrent de plus en plus, notamment dans les villes. Toutefois, ces différences, souvent inconnues dans les campagnes, ne suscitèrent pas vraiment des inquiétudes. Les paysans canadiens pensaient qu'ils parlaient «le français de France». Dans les villes, ces inquiétudes commencèrent à se faire sentir pour la première fois.

Pendant que les habitants, les ouvriers et les bûcherons demeuraient unilingues, l'élite francophone, qui gravitait autour des Anglais, prit conscience de l'omniprésence de la langue anglaise et de la dévalorisation du français, que ce soit dans le monde politique, économique, industriel, etc. De façon générale, le monde rural, sauf pour les enclaves anglophones (Outaouais, Cantons-de-l'Est et Gaspésie), paraissait mieux protégé sur le plan linguistique. Toutefois, au fur et à mesure que le capitalisme pénétra dans les campagnes, la langue anglaise faisait son entrée. Par exemple, le chemin de fer, la poste et le télégraphe contribuèrent à faire connaître les produits manufacturés et leur modes d'emploi en anglais.  

2.3 L'envahissement de l'anglais dans les villes

Après l'union du Canada-Ouest (Ontario) et du Canada-Est (Québec) de 1840, la vie politique se déroula en anglais. Bien que reconnu presque sur un pied d'égalité avec l'anglais au parlement du Canada-Uni à Kingston (aujourd'hui à Ottawa), le français se trouvait très dévalorisé dans les faits. Les lois étaient rédigées en anglais, puis traduites en français. Les députés qui s'exprimaient en français ne pouvaient être compris des anglophones, pas plus qu'ils ne comprenaient les interventions de ces derniers. Au Canada-Est (Québec), l'anglais resta la seule langue de l'administration, des affaires, de l'économie, du commerce et de l'industrie. L'industrialisation du pays entraîna l'arrivée de patrons et de cadres parlant anglais, ce qui eut des conséquences dans la connaissance de la nomenclature des lexiques anglais. Ce furent surtout des hommes d'affaires canadiens-anglais et des immigrants anglo-écossais qui dominèrent la nouvelle économie. L'économie du Canada-Est (Québec) restera dominée par la grande entreprise anglophone jusqu'après le Seconde Guerre mondiale.

Dans les villes, l'anglais commença à envahir la vie économique et sociale. En 1841, un prêtre catholique, Thomas Maguire (1776-1854) prononcer [magouèr] né à Philadelphie mais qui a exercé son ministère au Québec, fut le premier «linguiste» canadien avec la publication du Manuel des difficultés les plus communes de la langue française, adapté au jeune âge, et suivi d'un recueil de locutions vicieuses. Maguire avait appris le français à Philadelphie avec des Français de France, qui y résidaient encore en grand nombre à cette époque, et avait effectué un assez long séjour à Paris. Il ne pouvait que s'être rendu compte de l'écart qui existait entre le français de la capitale française et celui de Québec. Son ouvrage marqua le début du purisme linguistique: il dénonçait avec force les anglicismes, les canadianismes et les vieilles expressions du Régime français. Tous les mots qu'il ne trouvait pas dans les dictionnaires français étaient systématiquement rejetés. Pour l'auteur, c'étaient des mots «ignobles», «bas et révoltants», «barbares et dénaturés, usités chez le peuple». Néanmoins, l'ouvrage a une grande valeur historique, ne serait-ce que par les exemples témoignant de la prononciation et du vocabulaire des Canadiens de l'époque. On y apprend par exemple que les Canadiens disent «ça ne vaut pas un sol», alors que la monnaie française n'avait plus cours au Canada depuis longtemps, et qu'il faudrait dire «cela ne vaut pas un sous». L'auteur fit école dans tout le Canada français et plusieurs volumes du même type seront publiés par d'autres auteurs dans les années à venir. 

Différents témoignages de l'époque révèlent, d'une part, l'influence de l'anglais sur le français, d'autre part, la prépondérance de l'anglais dans la vie commerciale. Un exemple significatif mérite d'être souligné. En 1842, le séminaire de Nicolet édicta un règlement (approuvé par l'évêque de Québec) dans lequel il était fait obligation aux élèves de ne parler qu'anglais durant la récréation du soir.

En 1853, dans «Promenade en Amérique: I. La Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France» (Revue des deux Mondes), Jean-Jacques Ampère (1800-1867), fils du célèbre physicien et professeur de littérature française au Collège de France, considérait que l'accent des Montréalais ressemblait à celui des Normands:
 

L'accent qui domine à Montréal est l'accent normand. Quelques locutions trahissent pareillement l'origine de cette population, qui, comme la population franco-canadienne en général, est surtout normande. Le bagage des voyageurs s'appelle butin, ce qui se dit également en Normandie et ailleurs, et convient particulièrement aux descendants des anciens Scandinaves. [...] On a dit à l'auteur: «Montais, m'sieu, il y a un biau chemin» et, en parlant d'un bateau: «Ne prenez pas celui-là, c'est le plus méchant» [...]. Pour retrouver vivantes dans la langue les traditions du Grand Siècle, il faut aller au Canada. L'habitant canadien ne parle pas le patois qu'on parle aujourd'hui dans les villages de Normandie

Il raconte aussi que l'anglais est omniprésent et qu'il influence le français du Canada :
 

À peine débarqué, une querelle survenue entre deux charretiers fait parvenir à mon oreille des expressions qui ne se trouvent pas dans le dictionnaire de l'Académie, mais qui sont aussi une sorte de français. Hélas! notre langue est en minorité sur les enseignes, et quand elle s'y montre, elle est souvent altérée et corrompue par le voisinage de l'anglais. Je lis avec douleur manufacteur de tabac, sirop de toute description, le sentiment du genre se perd, parce qu'il n'existe pas en anglais, le signe du pluriel disparaît là où il est absent de la langue rivale. Signe affligeant d'une influence étrangère sur une nationalité qui résiste, conquête de la grammaire après celle des armes!

Dans Charles Ghérin, roman de mœurs canadiennes publié en 1853, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1836-1886), qui allait devenir le premier premier ministre du Québec en 1867, parle ainsi de la langue des Canadiens dans une note:
 

Le langage des Canadiens les moins instruits est encore du français et du français meilleur que celui que parlent les paysans des provinces de France où l'on parle français. On ne saurait trop admirer la sottise de quelques touristes anglais et américains qui ont écrit que les Canadiens parlent un patois. Le fait est que, sauf quelques provincialismes, quelques expressions vieillies, mais charmantes en elles-mêmes, le français des Canadiens ressemble plus au meilleur français de France que la langue du Yankee ne ressemble à celle de l'Anglais pur sang. [...] La classe lettrée parmi nous a peut-être, proportion gardée, plus de blâme à recevoir sous le rapport du langage que la classe inférieure. Outre qu'elle ne soigne pas toujours la prononciation qu'elle devrait le faire, elle se rend aussi coupable de nombreux anglicismes. La classe ouvrière des villes a adopté un bon nombre de termes anglais, dont elle paraît avoir oublié les équivalents français.

Pour P.-J.-O. Chauveau, le «bon français» est celui des campagnes, non celui des villes qui compte trop d'anglicismes.

2.4 L'anglomanie

En 1864, un député français, Ernest Duvergier de Hauranne (1843-1877), vint passer quelque temps au Canada; il remarqua que «les familles françaises de la classe élevée commencent à copier les mœurs et le langage des conquérants». Et il ajoutait: «Presque toutes les familles de l'aristocratie de Québec ont contracté des alliances avec les Anglais et parlent plus souvent la langue officielle que la langue natale. Le gouvernement en est plein.» Dans un ouvrage intitulé Huit mois en Amérique (1864), il écrivait:
 

À Montréal, je suis en pays français. Autant il est déplaisant de rencontrer des indigènes qui, par politesse ou ostentation de science, veulent me baragouiner ma langue, autant résonne harmonieusement à mon oreille ce jargon normand qui a gardé tout l'accent du terroir.

En 1865, l'abbé Thomas-Aimé Chandonnet (1834-1881) prononça un sermon à la cathédrale de Québec, à l'occasion de la fête de la Saint-Jean-Baptiste (le patron des Québécois); il s'insurgeait contre ceux qui cédaient ainsi à l'anglais:
 

Partout, sur nos places publiques, dans nos rues, dans nos bureaux, dans nos salons, vous entendez résonner l'accent envahisseur d'une langue étrangère. On va même jusqu'à infliger à sa langue maternelle la tournure de l'étrangère, jusqu'à traduire son nom propre, le nom de sa famille, le nom de ses ancêtres, à la traduire par un son étranger, quelquefois à la lettre.

Rien de surprenant à ce que le fougueux évêque de Trois-Rivières, Mgr Louis-François Laflèche (1818-1898), déplorât, lui aussi, en 1865, que ses compatriotes parlaient trop souvent la langue anglaise:
 

Mes frères, je ne vous dissimulerai en rien ma pesée. Je le dis donc de nouveau, la plus lourde taxe que la conquête nous ait imposée, c'est la nécessité de parler l'anglais. Payons-la loyalement, mais n'en payons que le nécessaire. Que notre langue soit toujours la première.

Pour sa part, le journaliste canadien Jules-Paul Tardivel (1851-1905) estimait que, si le bilinguisme était nécessaire à une certaine élite française, il constituerait un péril grave s'il devait s'étendre à toute la population:
 

Quelques-uns des nôtres voudraient faire du peuple canadien-français un peuple bilingue. Que nous serions puissants, dit-on, si tous les Canadiens français parlaient également bien l'anglais et le français! Prenons-y garde! C'est un piège qu'on nous tend; un piège doré, peut-être; mais un piège tout de même. Connaissez-vous beaucoup de peules bilingues? Pour moi, je n'en connais aucun. Je connais, par exemple, un peuple qui a perdu sa langue nationale, parce qu'on lui a fait apprendre, de force, une autre langue. N'allons pas, de notre plein gré, tenter une expérience aussi dangereuse.
Le Français Alexis de Tocqueville (1805-1859) avait, en 1831, découvert que la langue de travail des patrons ainsi que celle de l'affichage étaient l'anglais, et ce, dans toutes les villes du Canada français.
 
Les villes, et en particulier Montréal (nous n'avons pas encore vu Québec) ont une ressemblance frappante avec nos villes de province. Le fond de la population et l'immense majorité est partout française. Mais il est facile de voir que les Français sont le peuple vaincu. Les classes riches appartiennent pour la plupart à la race anglaise. Bien que le français soit la langue presque universellement parlée, la plupart des journaux, les affiches, et jusqu'aux enseignes des marchands français sont en anglais. Les entreprises commerciales sont presque toutes en leurs mains. C'est véritablement la classe dirigeante au Canada. Je doute qu'il en soit longtemps ainsi.

Toutefois, étant donné que la plupart des Canadiens français ne vivaient pas dans les villes, cette situation ne les émouvait pas trop. Ce sera uniquement à la fin du XIXe siècle que les perceptions vont changer encore davantage à ce sujet. La multiplication des commerces tenus par des anglophones ou des francophones qui les imitaient finira par donner aux villes un visage anglais. De plus, l'essor économique que connut la colonie fit entrer des produits britanniques dans tous les foyers et eut pour résultat de transformer les mentalités pour les adapter aux usages du monde britannique. En fait, l'anglomanie gagna peut à peu les Canadiens.

Par la voix du journaliste canadien d'origine suisse, Napoléon Aubin (1812-1890), le journal Le Fantasque de Québec dénonçait ainsi cette pratique dans son édition du 18 novembre 1848:

L'habitant de la Grande-Bretagne qui arrive dans notre ville ne peut croire que les deux tiers de la population soient d'origine canadienne-française. À chaque pas qu'il fait, il voit la devanture des boutiques et des magasins des enseignes avec ces mots: Dry Goods Store, Groceries Store, Merchant Taylor, Watch and Clock Maker, Boot and Shoe Maker, Wholesale and retail, etc.

Napoléon Aubin écrivit également que l'anglomanie faisait fureur auprès des hommes et des femmes:

L'anglomanie fait fureur chez les «beaux» et les «belles» d'origine canadienne-française [...]. Les beaux parlent presque toujours la langue anglaise, singent aussi bien qu'ils peuvent le «dandy» de Londres [...], les belles emploient toujours des modistes anglaises, copient de leur mieux la «lady», et sèment leurs paroles [...] des exclamations anglaises : «Dear me», «Good gracious», «0 Lord» [...]. Mais ce que vous auriez peine à croire, lecteurs, c'est que les amants canadiens deviennent furieusement anglomanes et «font du sentiment» à l'anglaise. Quelle horreur! [...] Comme à présent, je vous le demande, soupirer en français auprès d'une Canadienne qui vous répondra en anglais. C'est décourageant, ma foi!»

En somme, tous les témoignages de l'époque concordent. D'une part, l'anglais est entré dans le vocabulaire des Canadiens de langue française et il suffit de constater le nombre des anglicismes relevés par les auteurs. D'autre part, la langue anglaise est prépondérante dans les activités commerciales.

Rappelons la pratique du bilinguisme systématique dans les journaux depuis le début du Régime britannique. À cette époque, le contenu des journaux était généralement identique d'une version linguistique à l'autre, la version française était obligatoirement une simple traduction. À partir du XIXe siècle, la situation changea radicalement. En effet, les textes anglais et français commencèrent à être différents et le nombre des journaux bilingues avait fléchi considérablement. Entre 1805 et 1845, seulement 5 % des journaux étaient bilingues. Ce mouvement d'unilinguisation des journaux reflétait le processus de polarisation politique qui marqua la vie canadienne de l'époque. Cependant, la plupart des titres étaient anglophones, ce qui choqua le rédacteur du journal Populaire, lequel écrivait le 10 août 1837:

Il y a une disproportion honteuse entre les journaux qui s'impriment en français et ceux qui s'impriment en anglais dans la province du Bas-Canada. Si l'on considère l'immense majorité de ceux qui revendiquent l'usage de la langue française, cette inégalité devient encore plus frappante. L'étranger ne pourra jamais concevoir que quatre feuilles publiques puissent suffire à 400 000 descendants de Français, tandis que que 100 000 Anglais trouvent le moyen de soutenir 10 périodiques. 

Sur les 160 publications lancées au cours de la première moitié du XIXe siècle, on pouvait relever 92 journaux en anglais et 61 en français. Avec l'immigration qui s'accentuait, les anglophones virent augmenter encore leur effectif, car la quasi-totalité des immigrants était d'origine britannique, américaine, écossaise, irlandaise; ils parlaient donc tous anglais. Comme on pourrait le constater, les journaux francophones introduisirent de nombreux anglicismes dans le parler des citadins. 

2.5 Le français archaïsant des campagnes

Alexis de Tocqueville fit un bref voyage au Bas-Canada, soit du 23 août au 2 septembre 1831. Dans une lettre à sa mère, en date du 19 juin 1831, alors qu'il était encore aux États-Unis, Tocqueville semblait répéter ce qu'il avait entendu dire au sujet de la langue des Canadiens: «Le Canada pique vivement notre curiosité. La nation française s'y est conservée intacte : on y a les mœurs et on y parle la langue du siècle de Louis XIV.» Après son passage au Bas-Canada, dans une lettre datée du 7 septembre 1831 à sa belle-sœur Émilie, Tocqueville semblait satisfait de sa visite : «Il n'y a pas six mois, je croyais, comme tout le monde, que le Canada était devenu complètement anglais.» Il se réjouissait de constater que les Canadiens parlaient encore le français, mais il s'agit d'un français de la Vieille-France auquel il n'était guère habitué. 

Nous nous sentions comme chez nous, et partout on nous recevait comme des compatriotes, enfants de la vieille France, comme ils l'appellent. À mon avis, l'épithète est mal choisie: la vieille France est au Canada; la nouvelle est chez nous.

De Tocqueville demeura inquiet quant à la survie des Canadiens français. Dans une lettre du 26 novembre 1831, il dit avoir trouvé un «peuple conquis»:

Je viens de voir dans le Canada un million de Français braves, intelligents, faits pour former un jour une grande nation française en Amérique, qui vivent en quelque sorte en étrangers dans leur pays. Le peuple conquérant tient le commerce, les emplois, la richesse, le pouvoir. Il forme les hautes classes et domine la société entière. Le peuple conquis, partout où il n'a pas l'immense supériorité numérique, perd peu à peu ses mœurs, sa langue et son caractère national.

Les écrits d'Alexis de Tocqueville ont retenu l'attention d'un grand nombre d'observateurs parce que ses analyses se sont révélé très lucides pour l'époque.

Retranchés dans l'agriculture, les paysans canadiens continuèrent de parler le français, sans être trop importunés par l'anglais qui gagnait les villes. Cependant, en raison de la reprise des contacts avec la France, les intellectuels canadiens-français prirent conscience que le français des habitants de ce pays n'était pas celui employé en France. Il était devenu un français de plus en plus archaïque et différent depuis la rupture avec la France. Un Français de passage au Canada, Théodore Pavie (1811-1896), écrivait en 1850 à propos de la langue des paysans canadiens:

Ils parlent un vieux français peu élégant; leur prononciation épaisse, dénuée d'accentuation ressemble pas mal à celle des Bas-Normands. En causant avec eux on s'aperçoit bien vite qu'ils ont été séparés de nous avant l'époque où tout le monde en France s'est mis à écrire et à discuter.

En fait, Théodore Pavie constatait simplement que le français du Canada n'avait pas beaucoup évolué depuis la Conquête. On retrouve d'ailleurs cette constatation dans les écrits de nombreux voyageurs français tout au long du XIXe siècle. D'autres témoignages méritent d'être retenus, donc celui de Jean-François-Maurice Arnault, baron Dudevant (Six mille lieues à toute vapeur, 1862) :

L'esprit canadien est resté français. Seulement on est frappé de la forme du langage, qui semble arriéré d'une centaine d'années. Ceci n'a certes rien de désagréable, car si les gens du peuple ont l'accent de nos provinces, en revanche, les gens du monde parlent un peu comme nos écrivains du XVIIIe siècle, et cela m'a fait une telle impression, dès le premier jour, qu'en fermant les yeux je m'imaginais être transporté dans le passé et entendre causer ces contemporains du marquis de Montcalm.

Si les voyageurs étrangers de la seconde moitié du XIXe siècle s'imaginaient entendre parler les contemporains de Montcalm, qui a vécu 100 ans plus tôt, cela signifiait simplement que, pour rappeler les mots de lord Durham les francophones du Canada étaient restés «une société vieille et retardataire dans un monde neuf et progressif»:

Les Canadiens français sont restés une société vieille et retardataire dans un monde neuf et progressif. En tout et partout, ils sont demeurés français, mais des Français qui ne ressemblent pas du tout à ceux de France. Ils ressemblent aux Français de l'Ancien Régime.

Le témoignage du Français Henri de Lamothe (Cinq mois chez les Français d'Amérique: Voyage au Canada et à la Rivière-Rouge du Nord) est tout aussi significatif (1875):

Un isolement de cent ans d'avec la métropole a pour ainsi dire cristallisé jusqu'à ce jour le français du Canada, et lui a fait conserver fidèlement les expressions en usage dans la première moitié du XVIIIe siècle.

De Lamothe écrivit aussi que tous les Canadiens français parlaient de la même façon, peu importe leur degré d'instruction ou leur origine sociale:

Quoi qu'il en soit, ce qui paraît surtout bizarre au Français arrivant d'Europe, c'est l'uniformité même de ce mode de prononciation, aussi bien chez les classes les plus instruites que chez les cultivateurs et les ouvriers.

James Roy, un linguiste canadien-anglais de l'époque, abondait dans le même sens (1877):

Nevertheless, the language, as a whole, over the entire country, amongst educated and uneducated alike, is the same. [Cependant, dans son ensemble, la langue, entre les gens instruits et non instruits, est la même dans tout le pays.]

Le Canadien Benjamin Sulte, journaliste, critique littéraire et historien, apporte également le même genre de commentaire (1878):

De Gaspé à Prescott, il [le français du Canada] ne varie pas et, ce qui est au moins aussi singulier, c'est que, à l'ouest de la province d'Ontario, dans le comté d'Essex, par exemple, où nos gens sont si nombreux, le langage est le même que sur les rives du Saint-Laurent et de l'Ottawa. Il est le même dans les États-Unis, partout où nous sommes répandus [...].

Sulte ne fait pas mention de la langue des Acadiens, la seule variante légèrement différente. Mais contrairement aux Français en France, les Canadiens du Canada semblaient tous parler de la même façon. Quant aux Canadiens qui émigrèrent en Nouvelle-Angleterre (plus de 50 000 entre 1851 et 1901), s'ils ont pu conserver pendant quelque temps leur langue française, l'accélération de l'industrialisation et de l'urbanisation finit par entraîner l'assimilation de la plupart d'entre eux. En réalité, ces francophones qui choisirent de faire passer leurs intérêts économiques avant leur langue l'ont payé aux prix de perdre leur langue.

Le Français Henri de Lamothe (1875) apporte des précisions pertinentes au sujet des classes sociales de France qu'il compare à celles du Canada:

Chez nous, la centralisation, les communications faciles, la fréquentation d'officiers et de fonctionnaires originaires de toutes les parties de France, tout contribue à faire disparaître du langage des villes les provincialismes relégués désormais dans les campagnes, et à niveler l'accentuation, qui devient à peu près partout celle de la bourgeoisie et de la haute société parisienne. On comprend qu'un isolement de cent ans ait produit l'effet contraire au Canada, en y conservant dans leur intégrité le langage et les expressions en usage dans la première moitié du dix-huitième siècle.

La même année, le Français Gauldrée-Boileau rédigea une monographie de la famille d'Isidore Gauthier qu'il avait visitée en 1862 dans le village de Saint-Irénée (comté de Charlevoix). Dans «Paysan de Saint-Irénée» (Ouvriers des deux mondes, t. V), trace le portrait suivant de la langue des habitants du village:

Tous les habitants de Saint-Irénée parlent français, et le parlent même plus purement qu'on ne le fait généralement dans les campagnes de France. Quelques particularités cependant: emploi de mots vieillis et de tournures de phrases surannées, prononciation un peu différente de celle de France, introduction dans le langage d'expressions anglaises que l'usage a francisées. Quelques exemples: Je dérive la tête («je détourne la tête»), mon cheval est amarré de façon à ne pas grouiller («mon cheval est attaché de façon à ne pas bouger»), espérez un instant («attendez un instant»), tu me fais nuisance («tu me fais du dommage»), c'est de valeur («pour exprimer le regret que cause un événement fâcheux»), une créature («une femme»); si la roue d'un moulin est dérangée, le meunier se plaindra que son moulin est en démence. Beaucoup de locutions maritimes, qui se retrouvent encore dans les ports de mer de France. La prononciation ressemble à celle des paysans de la Basse-Normandie. Le français des campagnes est peut-être plus pur que celui des villes, de Montréal surtout, où les envahissements de la langue anglaise sont incessants.

Autrement dit, alors que les provincialismes et l'accent de l'Ancien Régime ont été conservés quasi intégralement partout au Canada, ils ont été relégués dans les campagnes en France. De plus, l'accent parisien s'est formé sur celui de la bourgeoisie et de la haute société. Contrairement au Canada, il y a eu une distinction des classes sociales, et la haute société de Paris a servi de modèle au français, un modèle que les Canadiens n'ont pas connu après la rupture de 1763.

Jusqu'à cette époque, la langue française avait relativement été chargée au Canada de connotations positives pour l'identité collective des Canadiens français. Cependant, dans les décennies qui vont suivre, la langue sera perçue comme un facteur négatif. Il s'agira alors des premières manifestations de l'image péjorative que les Canadiens français auront d'eux-mêmes.

2.6 La fin du régime seigneurial

Le régime seigneurial avait été introduit en Nouvelle-France en 1627 par le cardinal de Richelieu. En vertu de ce régime, des seigneuries étaient découpées en longues bandes perpendiculaires aux cours d'eau. Des terres étaient concédées par le roi à des seigneurs, eux-mêmes locataires de terres et responsables de leur mise en valeur, que ce soit par la construction de routes et de moulins pour les habitants. Les quelques 200 seigneuries octroyées durant le Régime français  — il y eut 240 seigneuries, trois baronnies, une châtellerie et deux comtés — couvraient toutes les régions habitées de part et d'autre du Saint-Laurent entre Montréal et Québec, la vallée de la Chaudière et la vallée du Richelieu, et atteignaient même la Gaspésie.

Après la Conquête de 1763, ce système s'est perpétué, bien qu'il constituait un obstacle à la colonisation du territoire par les Britanniques. Même l'Acte de Québec de 1774 conserva le système seigneurial, ce qui n'empêcha pas des Britanniques et des Écossais de faire l'acquisition de seigneuries. Ce système a eu des avantages énormes pour les francophones, surtout avec l'arrivée des Américains anglophones. En effet, le système seigneurial a conservé à peu près intact le centre traditionnel de peuplement francophone en orientant le population anglophone vers les territoires non constitués en seigneuries: les Cantons de l'Est, l'Outaouais, la Gaspésie et, dans une moindre mesure la Basse-Côte-Nord et les îles de la Madeleine. Ce faisant, il fut plus facile pour les francophones de préserver leur caractère ethnique dans la province de Québec, puisque les anglophones ont préféré s'installer dans les Cantons de l'Est (townships), dans l'Outaouais ou dans la baie des Chaleurs (Gaspésie).

Les anglophones arrivés des États-Unis avaient en horreur la tenure seigneuriale. Encore en 1850, le nombre des Britanniques était toujours extrêmement faible dans les seigneuries, soit environ une personne sur dix, bien que plusieurs seigneuries appartenaient à de riches anglophones. Le régime seigneurial a donc contribué à limiter grandement la colonisation agricole par les Britanniques dans tout le Bas-Canada et à diriger ailleurs l'arrivée des étrangers.

Autrement dit, le maintien du régime seigneurial a constitué certainement l'une des causes majeures de la survivance canadienne-française en Amérique et de l'homogénéité du peuplement francophone. Du fait qu'il a tenu les anglophones à distance, le régime seigneurial a protégé et bien servi les francophones. En ce sens, il est heureux que les Britanniques n'aient pensé à éliminer ce régime que vingt-cinq ans après la Conquête et que les Canadiens aient pris trente ans avant de l'abolir. Ce laps de temps a permis de conserver les seigneuries aux mains des francophones et d'agir comme repoussoir pour les anglophones. De plus, il a empêché tout accaparement des terres par des spéculateurs mafieux. Le système seigneurial est demeuré un régime bien adapté pour une population de paysans sans capitaux. 

Avec le temps, le système seigneurial allait finir par devenir un obstacle au développement économique lors de l'avènement de l'ère industrielle. Si le système seigneurial a été bénéfique pour le maintien de la langue française et l'homogénéité du peuplement, il a fini par être nuisible au développement économique des francophones. L'abolition du régime seigneurial fut d'abord demandé par les hommes d'affaires et les industriels anglophones, ainsi que par un petit noyau de censitaires, de prêtres, de seigneurs, de notaires et d'arpenteurs francophones. En 1852 et 1853, des assemblées «anti-seigneuriales» furent tenues un peu partout dans la province et progressivement l'ensemble de la population finit par souhaiter l'abolition du régime seigneurial.

Le régime fut finalement aboli par l'Assemblée législative du Canada-Uni, le 22 juin 1854, lors de l'adoption de la Loi sur l'abolition des droits et devoirs féodaux dans le Bas-Canada, le titre officiel à l'époque étant Acte concernant l'abolition générale des droits et devoirs féodaux. En abolissant un système qui maintenait des titres et des privilèges honorifiques à un seigneur, le gouvernement du Canada-Uni obligeait en même temps les habitants des terres (agriculteurs, fermiers, etc.) ou censitaires (locataires) à «racheter» les rentes annuelles qu'ils avaient payées pendant plusieurs générations, car ils n'avaient jamais été les vrais propriétaires des terres «concédées» par l'ex-seigneur, les droits de celui-ci étant perpétuels et non rachetables. Dans le système seigneurial, les paysans avaient l'usufruit des terres sans avoir à les payer. Dans les régions divisées en cantons, les paysans devaient acheter les terres pour un montant convenu, dont il fallait payer l'intérêt. C'est pourquoi beaucoup de paysans canadiens préféraient payer une rente annuelle très basse, plutôt que d'acheter une terre. La loi de 1854 libérait les ex-censitaires de leurs rentes annuelles au moyen de paiements pour la «rente constituée», ce qui correspondait en fait à l'indemnité accordée au seigneur pour ses droits abolis. Ainsi, le gouvernement dédommageait en argent les seigneurs pour la perte de leurs privilèges. Mais c'est le censitaire qui payait, non le gouvernement.

Au moment de l'abolition du régime en 1854, les rentes annuelles étaient de 10 $ à 12 $ l'acre. Cependant, bien que ces sommes ne soient pas très élevées, elles n'étaient généralement pas à la portée de tous les paysans canadiens, en raison de leur grande pauvreté. À défaut de payer la somme totale, les paiements pouvaient être différés, c'est-à-dire étalés sur plusieurs années, voire des décennies ou indéfiniment, moyennant un intérêt annuel de 6 %. Ce ne fut qu'en 1945 qu'une loi québécoise mettra fin à cette situation anachronique de descendants d'ex-censitaires obligés de payer des indemnités aux descendants des ex-seigneurs. Dès lors, les «rentes seigneuriales» encore dues pour n'avoir pas été entièrement «rachetées» seront perçues par les municipalités. Les derniers paiements «pour rentes seigneuriales» seront effectuées le 11 novembre 1970, comme quoi cette institution aura profondément marqué la société francophone du pays.

2.7 Le déferlement des francophones dans les Cantons-de-l'Est

Entre 1840 et 1890, les francophones déferlèrent dans la région des Cantons-de-l'Est ("Eastern Townships"). Il s'agissait là aussi d'un mouvement de colonisation du territoire québécois, alors que les cultivateurs canadiens-français étaient attirés vers les manufactures de la Nouvelle-Angleterre. La colonisation et les manufactures des Cantons-de-l'Est paraissent moins loin à plusieurs, même si cette région était réputée pour abriter une majorité d'anglophones, surtout des Anglais, des Américains, des Écossais et des Irlandais. Il faut dire aussi que les anciennes seigneuries, passablement surpeuplées dans certains cas, n'offraient plus aucun débouché pour de nouvelles terres déjà trop subdivisées, alors que la région des Eastern Townships avait besoin de bras pour ses manufactures. Évidemment, le mouvement migratoire des Canadiens français dans les Cantons-de-l'Est était fortement encouragé par l'élite canadienne. Quant à l'Église catholique, elle mit tout en œuvre pour contribuer à l'ouverture des Cantons-de-l'Est aux Canadiens français afin qu'ils évitent de partir pour les États-Unis et abandonnent ainsi leur culture et leur langue. Arrivèrent en même des temps Écossais, surtout dans la région du lac Mégantic, de Stornoway, de Scotstown, de Gould, etc., qui ne parlaient que le gaélique écossais.


Source: Jean-Pierre KESTEMAN, Diane SAINT-PIERRE et Peter SOUTHAM. Histoire des Cantons-de-l'Est, Québec, Presses de l'Université Laval, 1999.
De 1840-1849, quelque 3000 catholiques irlandais s'installèrent à Richmond et au nord de Shefford, puis dans plusieurs autres cantons (Eaton, Tingwick, Lingwick, Ely, Kingsey, Dunham, Magog, Wolfestown). Comme on le sait, les Irlandais catholiques qui se sont installés au dans la province de Québec à cette époque partageaient les croyances religieuses de la majorité canadienne-française.

À partir de 1871, la majorité anglophone commença à basculer: le recensement de cette année-là révélait que les anglophones étaient 70 000; les francophones, 53 000. En 1881, les francophones étaient passés à plus quelque 82 000, alors que le nombre des anglophones avait baissé à 67 000. Les francophones ont donc pris une trentaine d'années pour devenir majoritaires, aidés en cela par un fort taux de natalité.

Dès lors, le nombre des francophones continuera d'augmenter; celui des anglophones, de stagner. Ce furent notamment l'arrivée du chemin de fer à partir de 1851 (St. Lawrence and Atlantic, Grand Trunk Railway, Massawippi Valley Railroad, Quebec Central Railway, International Railway, Waterloo & Magog Railway, Canadian Pacific Railway) et l'installation de nouvelles industries, qui contribuèrent à attirer les francophones dans cette vaste région du Bas-Canada. Les francophones peuplèrent surtout les cantons du Nord et de l'Est, ainsi que le long de la frontière au sud-est. C'est à cette époque (en 1858) que les Eastern Townships prirent le nom français de «Cantons-de-l'Est», une traduction littérale (qui deviendra «Estrie» en 1981). Aujourd'hui l'appellation «Estrie» est employée pour désigner la région administrative, alors que le nom «Cantons-de-l'Est» désigne la région touristique.

Au début de leur pénétration dans la région, la plupart des francophones venaient de Saint-Hyacinthe, et par la rivière Saint-François, de Trois-Rivières et de la région de Québec. À partir de 1888, les trains circulèrent, sous la gestion directe du Canadien Pacifique, entre Montréal et Lac-Mégantic en passant par Sherbrooke, ce qui favorisa la venue des Montréalais francophones dans la région des Cantons-de-l'Est. Les Cantons-de-l'Est avaient le réseau ferroviaire le plus dense de toute la province de Québec, et ce, en raison des liaisons avec les États-Unis.

Pendant plusieurs décennies, Canadiens français, Anglais, Écossais et Irlandais cohabitèrent dans une certaine harmonie, puis les différences de religion, davantage que la langue (français et anglais), finirent par susciter des conflits entre protestants et catholiques. C'est dans des villes manufacturières telles que Sherbrooke, Granby et Magog que prit naissance un prolétariat principalement constitué d'Irlandais et de Canadiens français, ainsi qu'une bourgeoisie anglophone, avec plusieurs classes d'artisans, de marchands et de professions libérales, d'abord anglophones, puis progressivement francophones. La petite ville de Sherbrooke, chef-lieu de la région, comptait 2964 habitants en 1861 pour atteindre 10 000 en 1896. À la fin du XIXe siècle, les anglophones, devenus très minoritaires, préféreront quitter leurs villages pour Montréal, pour l'Ouest canadien, sinon pour le Far-West américain. Aujourd'hui, les francophones de l'Estrie forment plus de 90 % de la population, les anglophones étant généralement bilingues, sauf pour la génération plus âgée parfois demeurée unilingue anglaise.

3 Le Québec dans la Confédération (1867-1960)

Les premières négociations pour former une fédération des colonies britanniques en Amérique du Nord s'amorcèrent en 1864. Aucun francophone du Canada-Ouest ou des provinces maritimes n'a participé aux débats sur la Confédération. Évidemment, aucune disposition ne fut prévue à l'intention des minorités francophones des trois provinces anglaises. À ce moment-là, le français et l'anglais étaient reconnus comme les langues officielles de la Chambre d'assemblée commune du Canada-Uni, ainsi que dans les tribunaux communs de la «Province du Canada», qui comprenait le Haut-Canada et le Bas-Canada. Mais l'anglais demeurait la seule langue utilisée dans les autres colonies : Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick, Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve. Du fait que le projet de «confédération» prévoyait un cadre fédéral dans lequel deux ou plusieurs provinces avaient chacune leur gouvernement, deux groupes linguistiques se trouvaient à voir s'accentuer leur statut de minorité. C'était le cas d'abord pour les Canadiens français déjà devenus minoritaires dans la «Province du Canada»; ils le deviendront encore davantage lorsque d'autres colonies se joindront à la fédération. Mais c'était aussi le cas des anglophones du Bas-Canada, qui se trouveront en quelque sorte «coupés» de leurs compatriotes du Haut-Canada, puisqu'ils seront inclus dans une province à majorité française.

3.1 La question linguistique

Parmi les résolutions adoptées à la Conférence de Québec de 1864, une seule concernait la langue. C'était la 46e résolution qui se présentait comme suit:

Résolution 46

Les langues anglaise et française pourront être simultanément employées dans les délibérations du Parlement général ainsi que dans la législature du Canada-Est, et aussi dans les cours fédérales et les cours du Canada-Est.

Cette version était quelque peu différente de la proposition originale d'Alexander Tilloch Galt, l'un des négociateurs et défenseurs de la clause concernant le respect des droits scolaires de la minorité protestante du Québec. Le texte de Galt ne faisait allusion qu'aux tribunaux fédéraux du Canada-Est, ce qui déplut considérablement aux Canadiens français. Lorsque le débat s'engagea sur les résolutions du Canada-Est, les négociateurs francophones firent valoir que cette disposition n'offrait guère de garanties et qu'il faudrait remplacer «pourront» par «devront» au sujet de la langue du Parlement et de la législature. Leurs revendications seront tenues en compte.

C'est essentiellement John Alexander Macdonald (1815-1891), le futur premier ministre du Canada, qui rédigea la majeure partie de la future Constitution canadienne. Il s'en est confié ainsi au juge James Robert Gowan de Barrie (en Ontario): «Tout ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans la Constitution est de moi.» Pour lui, il ne pouvait être question de placer une langue en situation inférieure:

I disagree with the viewpoint expressed in certain quarters that we must somehow attempt to suppress one language or place it in an inferior position with regard to the other; any such attempt is doomed to failure, and even were it possible, would be foolish and petty. [Je suis en désaccord avec le point de vue exprimé en certains milieux selon lequel il faut tenter de quelque façon que ce soit d'opprimer une langue ou de la placer dans une position inférieure par rapport à une autre; toute tentative en ce sens serait vouée à l'échec, et même si c'était possible, cela serait insensé et mesquin.]

Cependant, c'est George-Étienne Cartier (1814-1873) il orthographiait son prénom à l'anglaise, sans -s, en l'honneur du souverain régnant George III qui fut le grand responsable des dispositions linguistiques de l'article 133 protégeant le français au Parlement et dans les tribunaux fédéraux. La Constitution de 1867 devait accorder au Québec l'autonomie nécessaire pour protéger sa langue, sa tradition de droit civil et sa religion. Quant à Alexander Tilloch Galt (1817-1893), il rédigea les dispositions concernant les droits linguistiques des anglophones du Québec, notamment l'article 93 sur l'éducation. G.-É. Cartier avait été reçu par la reine Victoria en 1858 et c'est à cette occasion qu'il déclara qu'un habitant du Bas-Canada était «un Anglais qui parle le français». En 1865, Cartier se rendit à nouveau Londres après la session d'avril du Parlement afin de présenter au gouvernement britannique le projet de fédéralisme conçu à la conférence de Québec (1864) et approuvé par la législature du Canada-Uni.

3.2 Le nouveau Canada

La promulgation de la Loi constitutionnelle de 1867 (appelée à l'origine et jusqu'en 1982: Acte de l'Amérique du Nord britannique) créa la Confédération du Canada, qui réunissait l'Ontario (Canada-Ouest), le Québec (Canada-Est), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse.  Le 1er juillet 1867, le Globe de Toronto saluait ainsi la naissance d'un nouveau Canada, blanc, anglais et protestant (un WASP canadien):

We salute the birth of a new nation. A united English America four million inhabitants strong takes its place today among the great nations of the world. [Nous saluons la naissance d'une nouvelle nation. Une Amérique anglaise unie, forte de quatre millions d'habitants, prend place aujourd'hui parmi les grandes nations du monde.]  

 

Pour les anglophones, le nouveau pays de 1867 marquait la fin de «la domination française au Canada» et le début d'une nouvelle nationalité britannique. Pour les francophones, c'était le début de leur minorisation définitive. Officiellement, le Canada de 1867 avait choisi l'appellation de Dominion du Canada en parlant de l'«Union fédérale». Ce mot figurait explicitement dans la version anglaise du psaume 72 de la Bible: «He shall have dominion also from sea to sea, and from the river unto the ends of the earth.» En traduction, on aura: «Son empire s'étendra aussi d'un océan à l'autre, du fleuve jusqu'aux confins de la terre.» Il semble bien que ce verset ait retenu l'attention quand, au moment de rédiger l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, le mot «Dominion» fut choisi, à la suggestion de Samuel Leonard Tilley (membre de l'Assemblée du Nouveau-Brunswick), pour désigner l'ensemble du Canada. À ce moment, un Dominion désignait un État autonome au sein de l'Empire britannique. La proposition d'utiliser le mot Dominion fut jugée complètement ridicule par le premier ministre britannique de l'époque (John Russell), mais la reine Victoria le trouva fort valable.

Ce n'est qu'après l'adhésion en 1871 de la Colombie-Britannique à la Confédération que la devise «D'un océan à l'autre» put véritablement s'appliquer au nouveau Dominion du Canada, qui s'étendait désormais de l'Atlantique au Pacifique. Puis le mot Dominion a fini par tomber en désuétude, surtout après 1931 (Statut de Westminster), ce qui confirmait a posteriori le jugement négatif de lord John Russel.

Au cours de l'histoire, le terme de Confédération s'est progressivement implanté pour désigner le pays; toutefois, ce dernier terme n'a aucune valeur officielle ni juridique, puisqu'on ne le trouve même pas dans la Constitution canadienne de 1867. Bref, le Dominion du Canada fut formé le 1er juillet 1867 avec la confédération de quatre provinces (Ontario, Québec, Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick) de l'Amérique du Nord britannique pour former une Union fédérale. Au XIXe siècle, les termes de fédération et de confédération étaient employés comme synonymes. Aujourd'hui, seul le mot «fédération» est utilisé.

À l'époque, le Canada était encore très petit (voir les cartes comparatives de 1867 et 1999), car il ne comprenait qu'une partie de l'Ontario et du Québec actuels, le reste du territoire (Territoires du Nord-Ouest, Colombie-Britannique, Terre-Neuve et l'Île-du-Prince-Édouard) demeurant des colonies britanniques autonomes ne faisant pas encore partie du Canada; quant à la Terre de Rupert, elle appartenait à la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Par ailleurs, le Canada de 1867 demeurait encore une colonie britannique et il le restera techniquement jusqu'en 1931 lors de la proclamation du Statut de Westminster (Londres).

Au 1er juillet 1867, le rêve de sir George-Étienne Cartier (1814-1873), le coprésident du Conseil exécutif du Canada-Uni avec John A. Macdonald, devenait réalité. Le journal La Minerve de Montréal (2 juillet 1867), propriété de G.-É. Cartier, décrivait l'acte de naissance du Canada en ces termes:
 

Canadiens, rallions-nous tous autour du nouveau drapeau. Notre constitution assure la paix et l'harmonie. Tous les droits seront respectés; toutes les races seront traitées sur le même pied; et tous, Canadiens français, Anglais, Écossais, Irlandais, membres unis de la même famille, nous formerons un État puissant, capable de lutter contre les influences indues de voisins forts auxquels nous pourrons dire: «Et ega foederatus recedam a te». La province de Québec n'a pas le droit de mettre obstacle à la marche des événements et d'arrêter le développement d'une grande idée. Si elle fait cela, ce sera son arrêt de mort.

3.3 La minorisation permanente

Évidemment, la suite de l'histoire allait démontrer que, loin d'évoquer la paix et l'harmonie, l'histoire du Canada se déroulera aussi dans l'acrimonie et la suspicion contre tout ce qui n'était pas britannique. Dès lors, les Canadiens français se trouvèrent relégués au rang de minorité permanente au sein du Dominion du Canada; même les anglophones du Québec obtinrent un statut privilégié qui les mettait à l'abri de la majorité francophone de la province. Les comtés anglophones du Québec étaient protégés et, pour les abolir, il fallait non seulement le vote de la majorité des députés du Parlement provincial, mais également la majorité des douze députés anglophones. Aucune mesure similaire ne fut adoptée dans les provinces anglaises pour les circonscriptions électorales francophones. 

Au sein du premier gouvernement du Canada, quatre Québécois (dont un anglophone) accédèrent au rang de ministre (sur treize) membres du cabinet de J. A. Macdonald. Exception faite des dispositions de l'article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867, la dualité linguistique fut abandonnée dans toutes les institutions fédérales. La capitale cessa de passer alternativement du Canada anglais au Canada français; elle fut établie en permanence à Ottawa, du côté ontarien. Aucune mesure ne fut prévue pour les minorités francophones des trois provinces anglaises (Ontario, Nouveau-Brunswick et Île-du-Prince-Édouard). La seule concession significative du dualisme ou au bilinguisme linguistique réside dans une disposition (aujourd'hui l'art. 6) de la Loi sur la Cour suprême et la Cour de l'échiquier (38 Vic., chap. 11, 1875), qui prévoyait que deux (aujourd'hui trois) des six juges (maintenant neuf) de la Cour devaient être choisis parmi les membres des tribunaux du Québec. Quant aux anglophones du Québec, ils purent bénéficier au sein des cabinets de la province d'une présence numérique excédant la part de la population qu'ils représentaient. Durant trois décennies, trois des six membres du cabinet furent des anglophones, surtout dans les ministères à vocation économique; deux anglophones (John Jones Ross, de 1884 à 1887; Edmund James Flynn, de 1896 à 1897) occupèrent même la fonction de premier ministre du Québec. En fait, la dualité linguistique ne subsista qu'au Québec, car elle disparut des institutions fédérales. C'était le prix à payer de la part des francophones du Québec pour obtenir un gouvernement provincial qui leur soit propre.

C'est aussi à partir de la Confédération de 1867 que les habitants anglophones du Canada commencèrent à s'identifier par le mot anglais Canadians, reléguant par le fait même le mot français Canadiens (qui désignait les Canadiens de langue française) en désuétude. De façon systématique, les Canadiens de langue française s'appelèrent Canadiens français (French Canadians) par opposition à Canadiens anglais (English Canadians).

Puis, la minorisation des francophones s'accentua davantage avec l'entrée dans la fédération du Manitoba (1870), de la Colombie-Britannique (1871), de l'Île-du-Prince-Édouard (1873) et, plus tard, de l'Alberta (1905), de la Saskatchewan (1905) et de Terre-Neuve (1949). Dès lors, les droits et les pouvoirs des Canadiens de langue française seront toujours soumis à la volonté de la majorité anglaise, qui ne porte pas toujours dans son coeur la minorité francophone et catholique. Voici ce qu'écrivit le député conservateur D'Alton McCarthy, grand-maître des Loges d'Orange du Canada-Ouest (Ontario) en 1888:
 

Il s'agit de savoir si c'est la reine ou le pape qui règne sur le Canada. Il s'agit de savoir si ce pays sera anglais ou français. [...] Nous sommes ici en pays britannique et plus nous nous hâterons d'angliciser les Canadiens français, de leur enseigner à parler l'anglais, moins nous aurons d'ennuis à surmonter dans l'avenir. C'est maintenant que le scrutin doit apporter une solution à ce grave problème; s'il n'apporte pas le remède en cette génération, la génération suivante devra avoir recours à la baïonnette.

3.4 La paranoïa antifrançaise

Comme on le constate, certains anglophones n'y allaient pas de main morte. Au besoin, il leur parut même nécessaire d'utiliser la force et les armes contre les francophones. Cette époque instable fut marquée au Canada anglais par une sorte de paranoïa antifrançaise, alors que les francophones, pour leur part, craignaient pour leur survie dans la nouvelle Union où ils étaient devenus définitivement minoritaires.
 


Honoré Mercier

Honoré Mercier (1840-1894), premier ministre du Québec de 1887 à 1891, un libéral nationaliste, avait prononcé un discours, le 4 avril 1893, à Montréal, dans lequel il avait déclaré:
 
Quand je dis que nous ne devons rien à l'Angleterre, je parle au point de vue politique, car je suis convaincu, et je pourrai avec cette conviction, que l'union du Haut et du Bas-Canada ainsi que la Confédération nous ont été imposés dans un but hostile à l'élément français et avec l'espérance de le faire disparaître dans un avenir plus ou moins éloigné.

Dans le même discours, Honoré Mercier alla même jusqu'à proposer l'indépendance du Québec en ces termes:

Vous avez la dépendance coloniale, je vous offre la fortune et la prospérité; vous n'êtes qu'une colonie ignorée du monde entier, je vous offre de devenir un grand peuple, respecté et reconnu parmi les nations du monde.

La déclaration publique de Mercier fut considérée comme «subversive» de la part d'un ancien premier ministre d'une province du Canada; cette déclaration n'allait pas rester sans lendemain. Les anglophones influents comprirent qu'il fallait au plus vite museler financièrement tous les prochains premiers ministres du Québec et s'organiser pour que dorénavant les finances publiques demeurent sous le contrôle des milieux financiers anglo-montréalais. Dès ce moment, et jusqu'en 1960, tous les ministres des Finances du Québec furent des anglophones qui imposèrent sans difficulté l'anglais comme langue de travail dans leur ministère.  

En 1885, le Métis francophone Louis Riel (1844-1885) du Manitoba fut condamné à la pendaison pour trahison à la suite de sa rébellion contre le pouvoir fédéral. Les Québécois virent dans cette condamnation l'expression de la haine des Canadiens anglais pour tous les catholiques de langue française. En autorisant l'exécution de Louis Riel à Regina (Saskatchewan), le gouvernement de John A. Macdonald confirmait que, dans la Confédération, les Canadiens français ne pouvaient compter sur les autorités fédérales pour défendre leurs intérêts. En cas de conflit entre les deux grandes communautés linguistiques, la majorité anglaise canadienne favoriserait forcément les anglophones. À partir de ce moment, les Canadiens français furent convaincus que seul le gouvernement du Québec pouvait défendre la cause des francophones. 

Honoré Mercier avait pris fait et cause pour Louis Riel au Manitoba; il avait aussi défendu les Acadiens du Nouveau-Brunswick dans leurs luttes pour des écoles françaises et se rendit en Nouvelle-Angleterre pour encourager les Franco-Américains. Il fut également soupçonné de vouloir créer une «république canadienne indépendante» qui pourrait s'annexer aux États-Unis. Honoré Mercier désirait enfin former une «grande alliance francophone», avec un siège central à Paris, qui aurait pour mandat de défendre les francophones du monde entier. C'était la Francophonie avant la lettre! Mais Mercier était un peu trop en avance sur son époque et il s'attira de nombreux ennemis dans les milieux anglophones. Il fut démis de ses fonctions de premier ministre en 1891 par le lieutenant-gouverneur Auguste-Réal Angers, un conservateur nommé par Ottawa, puis traîné devant les tribunaux sous des accusations de fraudes criminelles; il fut finalement acquitté, faute de preuves, mais il en sortit complètement ruiné et malade. Il mourut à Montréal le 30 octobre 1894. Les Québécois honorèrent sa mémoire jusqu'à l'aube des années soixante, puis Mercier tomba dans l'oubli. Le 25 juin 1912, un somptueux monument avait été érigé à la mémoire de l'ancien premier ministre devant le parlement de Québec. Aujourd'hui, on trouve aussi les monuments des anciens premiers ministres Adélard Godbout (1936, 1939-1944), Maurice Duplessis (1944-1959), Jean Lesage (1961-1966), René Lévesque (1976-1985) et Robert Bourassa (1970-1976, 1985-1994). 

3.5 L'inégalité des langues au Canada

Dès le début de la Confédération, les Canadiens français durent se rendre compte que leur langue n'avait pas le même statut que l'anglais. Dans le but de rallier la députation francophone divisée sur l'adhésion à la fédération, l'article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 proclamait un «embryon» de bilinguisme officiel à l'égard du parlement du Canada et des tribunaux fédéraux. En principe, l'article 133 accordait à l'anglais et au français des droits et des privilèges égaux dans ces deux secteurs où l'État se manifestait plus particulièrement: la législature et la justice.

Pendant près d'un siècle, l'égalité des langues proclamé dans la Constitution de 1867 n'exista jamais qu'en théorie et le gouvernement fédéral s'en tint toujours au minimum des prescriptions constitutionnelles. En effet, le français demeura la langue de la traduction, et les députés francophones qui voulaient se faire comprendre durent recourir à l'anglais. Les anglophones conservèrent les portefeuilles économiques importants du cabinet fédéral ainsi que la vaste majorité des postes de commande au sein de la fonction publique; l'adoption des timbres-postes bilingues (1927), des billets de banque bilingues (1936) et des chèques fédéraux bilingues (1962) ne s'effectuèrent respectivement que 60 ans, 69 ans et 95 ans après la Confédération. En somme, la proclamation de l'égalité n'a pas empêché l'unilinguisme anglais dans la pratique. Les Canadiens percevront le gouvernement fédéral comme la manifestation d'un pouvoir politique anglais peu ouvert à leurs aspirations et à leurs attentes.

Cette attitude sera confirmée lorsque les gouvernements des provinces anglaises, telles que le Nouveau-Brunswick, le Manitoba et l'Ontario, adopteront des lois anti-françaises. En effet, en 1871, le Nouveau-Brunswick interdit le français dans la province; le Manitoba fit de même en 1890 avec la Official Language Act (Loi sur la langue officielle) et l'Ontario avec le Règlement 17 en 1912 (modifié en 1927, puis tombé en désuétude en 1944). Ces mesures législatives consternèrent tous les Canadiens français du pays, y compris ceux du Québec. Dès lors, les Canadiens français du Québec durent se rendre compte que leur langue, qu'ils croyaient pan-canadienne, était limitée aux frontières de leur seule province. C'est ce qu'écrira le jésuite Richard Arès dans Notre question nationale en 1945:

Nous n'en sommes pas encore à croire que le Québec constitue à lui seul le Canada français ou que l'on puisse parler et écrire comme si, de fait, il y avait exacte équivalence entre Franco-Québécois et Canadiens français. [...] Si la province de Québec n'est pas tout le canada français, elle en a été et elle demeure la cellule-mère, le pôle dynamique et le centre vital. [...] Le Québec a charge d'âmes et Québec n'est pas une simple capitale de province, c'est la capitale du Canada français, c'est la capitale de l'Amérique française.

L'abbé Lionel Groulx (1878-1967), historien et fondateur de l'Association de la jeunesse canadienne-française et de la revue L'Action française, puis de L'Action nationale, constatera aussi en 1952 (Histoire du Canada français, vol IV) que «depuis longtemps et surtout depuis la Confédération, le Canada français ne se confond plus avec le Québec». Il ajoute: «Il a cessé d'être une entité géographique pour devenir une entité nationale, culturelle, répartie à travers tout le Canada.»

Par ailleurs, les Canadiens français durent finalement constater que leur gouvernement provincial n'était pas très combatif lorsque venait le temps de défendre leur langue.

En même temps, beaucoup croyaient encore que la Confédération canadienne était un «pacte entre deux nations» ou deux «peuples fondateurs». Henri Bourassa (1858-1952), le fondateur du journal Le Devoir, était l'un de ceux-là (1902):

La base de la Confédération, c'est la dualité des races, la dualité des langues, garantie par l'égalité des droits. Ce pacte devrait mettre fin au conflit des races et des Églises et assurer à tous, catholiques et protestants, Français et Anglais, une parfaite égalité des droits dans toute l'étendue de la Confédération canadienne.

La thèse du «pacte des deux peuples fondateurs» a été reprise par l'abbé Lionel Groulx et invoquée par plusieurs autres (et même en 1967 dans le Rapport Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le multiculturalisme). En réalité, ce fut une période qui marqua le recul constant de la situation du français dans des secteurs importants de la vie politique, sociale et économique. Enfin, l'attitude du gouvernement fédéral lors de le Première Guerre mondiale et son armée unilingue anglaise convainquirent encore les francophones que ce gouvernement souhaitait leur assimilation. 

3.6 Une autonomie provinciale limitée
 

Il faut dire que la province de Québec de 1867 se révélait bien peu de chose (voir la carte). Non seulement la Loi constitutionnelle de 1867 imposait le bilinguisme au Parlement et dans les tribunaux à cette seule province, mais cette dernière était tenue solidement en laisse par le gouvernement fédéral. En vertu de la Constitution canadienne, le Parlement central avait le pouvoir de désavouer toute loi votée par le parlement de Québec; les députés pouvaient siéger aux deux parlements, ce qui permettait l'influence fédérale jusqu'au sein du gouvernement provincial. Le Québec était maintenu en état de sujétion financière puisque 60 % de ses revenus provenait du gouvernement central. Il n'est pas exagéré de dire que le Québec de 1867 était une «sorte de colonie» du gouvernement canadien. D'ailleurs, sir John Alexander Macdonald (1815-1891), premier ministre du Canada de 1867 à 1873 et de 1878 à 1891, aimait comparer les provinces à de «grandes municipalités» complètement soumises au «gouvernement national».

Habitué à se défendre davantage par la parole que par les actes politiques, le gouvernement du Québec, sauf à l'époque de Honoré Mercier (1887-1891), n'a jamais cru au pouvoir de l'État pour promouvoir la langue nationale de sa majorité. D'ailleurs, la population semblait prendre pour acquis que leur gouvernement provincial était tout simplement inapte à défendre le fait français. 
 

Les deux seuls cas où un gouvernement québécois s'est permis de légiférer en matière de langue sont révélateurs de l'attitude timorée des dirigeants de l'époque sur cette question. Ainsi, n'eût été de la ténacité ou plutôt de l'entêtement du député Armand Lavergne (1880-1935), jamais le gouvernement québécois n'aurait adopté, en 1910, ce qu'on finira par appeler la «loi Lavergne». 

Le député Lavergne avait soulevé une vive polémique durant deux ans dans toute la province et avait fini par déposer une pétition forte de 1,7 million de signatures. Devant l'ampleur du mouvement d'opinion en faveur de la loi, c'est-à-dire presque toute la population du Québec y compris les anglophones, le gouvernement céda et fit adopter la loi.

Cette loi modifiant le Code civil du Québec (chapitre 40) obligeait les entreprises de services publics établies au Québec à s'adresser en anglais et en français à leurs clients. Elle portait comme titre Loi amendant le Code civil concernant les contrats faits avec les compagnies de services d'utilité publique (voir le texte de la «loi Lavergne»). Bien que de portée limitée, la loi Lavergne constituait le première affirmation de l'État québécois en matière linguistique.

Toutefois, la loi a été appliquée très progressivement et nombreux furent ceux qui dénoncèrent dans les journaux, encore en 1921, les entorses à la loi québécoise. Fait troublant, la «loi Lavergne» n'a pas empêché le gouvernement du Québec d'émettre ses propres chèques uniquement en langue anglaise jusqu'en 1925. L'une des conséquence positives de cette première loi linguistique fut de favoriser le militantisme linguistique chez les Canadiens français du Québec. Quant au gouvernement fédéral, il attendra jusqu'en 1936 pour rendre la monnaie bilingue. On se battra jusqu'en 1962 pour avoir le droit de rédiger des chèques en français.

Pendant ce temps, l'abbé Joseph-Gérin Gélinas, professeur d'histoire au séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières, de 1903 à 1927, rédigeait des chroniques d'histoire dans les journaux et s'employait à la défense de «la gloire de la France» dans son interprétation des faits historiques:

Nous étions pauvres au lendemain de la Conquête, en petit nombre, épuisés par la guerre et la famine ; mais la France avait jeté sur nos bords sa semence immortelle fécondée par les orages, cette semence devait germer, pousser, mûrir, comme le blé de chez nous jeté dans les sillons.
 
Pendant que de nouveaux maîtres légiféraient et gouvernaient, en tenant compte le moins possible de nos aspirations et de nos droits de sujets britanniques, de Canadien-français et de catholiques, le long du grand fleuve, sous la garde de Dieu et de sa mère la Vierge Marie, les berceaux canadiens-français surgissaient par centaines ; sur les genoux des mères canadiennes-françaises, les enfants balbutiaient le doux verbe de France ; dans des livres, les petits de chez nous buvaient, à longs traits, la vérité et la vie venues de France, la douce et la chrétienne. Et bientôt, du sein de la forêt, des champs de bataille, de nos églises, du parlement, des plaines de l'ouest, du pays d'Évangéline, de la Grande République, de partout on entendit une mélodie française qui chantait notre survivance et montait en un immense crescendo [...]
 
C'est cette mélodie que vous avez écoutée d'une oreille attentive, que vous avez étudiée avec amour, que vous avez trouvée si française, malgré ses défauts, vous la vaillante garde du Parler français.

Une telle vision de la réalité ferait aujourd'hui sourire la plupart des nationalistes, mais à l'époque ce mouvement d'une France idéaliste était largement répandu au Québec et en Acadie.

3.7 L'attitude timorée des politiciens

Quelque 25 ans plus tard, cette attitude timorée avait continué à habiter le gouvernement du Québec. En 1937, le premier ministre Maurice Duplessis (1890-1959), qui se croyait un grand défenseur de l'autonomie provinciale, décida de faire voter une loi (Loi relative à l'interprétation des lois de la province) donnant priorité au texte français dans l'interprétation des lois et règlements du Québec. Il lui paraissait normal d'accorder la préséance au français, langue de la majorité au Québec.

Cependant, la Loi relative à l'interprétation des lois de la province (20 mai 1937) souleva la colère de la minorité anglaise, à commencer par les journaux anglophones de Montréal, puis des avocats, des juges et des députés anglophones. Moins d'un an plus tard (le 31 mars 1938), Maurice Duplessis reconnut publiquement «son erreur» et déposa un projet de rappel pour faire abroger sa loi (voir le texte de la loi d'abrogation). Le texte de loi fut voté à l'unanimité par le Parlement, avec l'appui de l'opposition officielle. Cette capitulation linguistique est passée à l'époque pour un acte de «courage politique» et a valu au premier ministre Duplessis les félicitations de toute la communauté anglophone.

Ces deux «interventions» linguistiques révèlent non seulement jusqu'à quel point les gouvernements québécois étaient tributaires de la minorité anglophone pour traiter de leurs propres affaires, mais aussi qu'ils n'avaient pas encore acquis l'habitude d'agir, du moins en ce domaine, comme les représentants de la majorité francophone du Québec.

Plus encore: le législateur québécois était totalement dépendant de la langue anglaise elle-même dans la rédaction de ses propres lois. En effet, toutes les lois québécoises étaient d'abord rédigées en anglais ou calquées sur des textes votés antérieurement par des législatures canadiennes-anglaises ou anglo-américaines. La version anglaise des lois pouvait être rédigée dans un français tellement incorrect ou confus qu'il valait mieux, pour comprendre le sens des textes de loi, recourir à la version anglaise, écrite dans une langue grammaticalement plus correcte. Il ne faut pas oublier que, jusqu'à la fin des années 1950, beaucoup de fonctionnaires du gouvernement du Québec étaient unilingues anglais, particulièrement les juristes, les hauts fonctionnaires et les économistes du «département de la Trésorerie». Cette dépendance linguistique ne faisait que refléter un état de dépendance généralisée, dont la subordination économique.

4 La dépendance économique et son impact linguistique

Le gouvernement du Québec pratiqua également la politique du laisser-faire dans le domaine de l'économie. Durant toute cette période, l'économie québécoise demeura entièrement tributaire de l'économie anglo-américaine. Jusqu'en 1930, le gouvernement laissa les capitalistes anglo-saxons mettre en valeur les richesses naturelles de l'Ontario et développer le secteur manufacturier de la Nouvelle-Angleterre en se contentant de fournir une main-d'œuvre à bon marché ou de rendre accessibles de nouvelles terres à la colonisation (Gaspésie, Saguenay-Lac-Saint-Jean, Abitibi-Témiscamingue). Alors que l'agriculture avait cessé de constituer la base de l'économie québécoise, l'État, appuyé par l'Église, continuait de promouvoir l'agriculturisme; à 85 % rurale en 1867, la même population était déjà passée à 66 % en 1891, puis à 44 % en 1921, à 33 % en 1951 et à 25 % en 1961.

Une série d'événements extérieurs provoqua une transformation accélérée de l'économie québécoise: la crise des années 1930, la Seconde Guerre mondiale (1936-1945) et la reconstitution de l'Europe (1946-1949), qui s'approvisionnera en Amérique. C'est à ce moment que les grandes compagnies américaines commencèrent à faire main basse sur les richesses naturelles du Québec, encouragées par la politique de laisser-faire de Maurice Duplessis (premier ministre), qui leur accorda un appui inconditionnel. L'industrialisation et l'urbanisation transformaient la société traditionnelle de façon irréversible sans que l'État n'intervînt; celui-ci continuait de rester un simple instrument de défense et de préservation de l'ordre économique existant. Pendant que l'État québécois sacralisait l'agriculture, l'industrialisation et l'urbanisation se poursuivaient irrémédiablement en fonction des intérêts des capitalistes anglophones.

4.1 Le «French Canadian Patois »
 

Les premières manifestations de la dépréciation linguistique chez les Canadiens français commencèrent au cours de la décennie de 1860-1867. Ce sont des intellectuels, écrivains et journalistes, comme Arthur Buies (1840-1901), Louis Fréchette (1839-1908) et Jules-Paul Tardivel (1851-1905) qui sonnèrent l'alarme. Ils s'attaquaient, bien sûr, aux anglicismes mais aussi aux archaïsmes et aux provincialismes.

C'est entre 1860 et 1910 que la question du French Canadian Patois fit fureur dans les journaux. Les Canadiens français constatèrent avec stupéfaction que les Anglo-Canadiens et les Américains étaient persuadés qu'ils parlaient non pas le français – le French Parisian – mais un patois incompréhensible, aussi bien pour les Français que pour les étrangers en visite au Canada.

Lors d'une conférence donnée à Montréal, le journaliste Jules-Paul Tardivel déclara:

Dans certains milieux, particulièrement aux États-Unis, on est sous l'impression que le français parlé au Canada n'est pas le français véritable, mais un misérable patois. Certains de nos voisins affichent parfois leur dédain pour le Canadian French, très différent à leurs yeux du Real French as spoken in France.

4.2 La dépréciation comme tactique politique

Cette question hanta les Canadiens français pendant pratiquement un demi-siècle. Elle leur fit comprendre que la mauvaise perception que les Anglo-Canadiens avaient d'eux contribuait ou servait de prétexte à remettre en question leurs droits linguistiques. C'est une tactique courante dans l'histoire que de remettre en cause les droits linguistiques d'une communauté en qualifiant sa langue de patois ou de dialecte, ce qui justifie le non-reconnaissance de droits linguistiques.

Chantal Bouchard (dans La langue et le nombril) a répertorié les termes servant à qualifier la langue des Canadiens français de l'époque. En voici quelques-uns:
 

le Canadian French   le patois canadien-français le Quebec French
la langue canayenne le Quebec Patois  le parler canadien
le patois canadien l'Indian jargon le canayen
le misérable patois le jargon canadien le patois vulgaire
le Beastly horrible French le langage petit-nègre ---

En réalité, ces qualificatifs poursuivirent les francophones pendant un siècle, c'est-à-dire jusqu'après la Révolution tranquille, lorsqu'un futur premier ministre canadien-français, Pierre Elliot Trudeau (alors ministre de la Justice), accusera les Québécois de parler un Lousy French, c'est-à-dire un français «pouilleux». Certains auteurs des années vingt nièrent le fait que les Canadiens français parlaient un «patois», même si ces mêmes auteurs reconnaissaient le caractère si particulier du français du Canada et qu'il ne paraissait pas étonnant que les étrangers le jugent plutôt mal. En 1937, un chroniqueur linguistique, Jacques Clément, écrivait dans le journal La Presse (Montréal):

L'élite des États-Unis et la classe instruite des Franco-Américains ont une très mauvaise opinion de notre parler, et nos compatriotes d'outre-quarante-cinquième en souffrent. [...] N'est-ce pas, chers compatriotes, qu'il est temps plus que jamais de nous occuper de notre langage? C'est une pitié que d'entendre notre classe soi-disant instruite. Son langage en public est mauvais, en famille et dans l'intimité, il est atroce.

En fait, personne durant cette longue période n'avait trouvé la racine du problème: la domination de l'économie par les anglophones, ce qui avait nécessairement entraîné des conséquences linguistiques. Les anglophones avaient occupé toutes les positions de commande dans l'économie pendant que les francophones avaient été relégués aux postes subalternes. En 1951, la présence des cadres francophones dans les entreprises n'était encore que de 6,7 %. Les grandes compagnies réservaient ordinairement leurs principaux emplois aux Canadians. L'historien Michel Brunet rappelle que certaines compagnies du début du XXe siècle allaient même jusqu'à afficher l'avis suivant: French need not to apply («Les francophones n'ont pas besoin de postuler un emploi»). La discrimination se poursuivit avec plus de discrétion par la suite, mais elle n'en demeura pas moins efficace.

Au cours des années quarante et cinquante, le «mauvais français» des Canadiens était attribué, selon les chroniqueurs linguistiques, à la mollesse articulatoire. Évidemment, pour un linguiste, la «mollesse articulatoire» est simplement une aberration. En 1944, l'écrivain d'origine franco-ontarienne Roger Duhamel (1916-1985) s'élevait contre les bouches molles :

Nous péchons surtout par des vices de prononciation. Notre articulation est lâche, nous ne mordons pas dans les mots, nous contentant de les prononcer du bout des lèvres. Nous sommes en général, comme nous l'a reproché un jour le R.P. Lalande, des bouches molles.

Quant au grammairien québécois Jean-Marie Laurence, il avait décelé en 1957, du moins il le croyait, les trois grands défauts de la langue au Canada français:

Trois grands périls menacent l'intégrité du français au Canada: la mollesse de la prononciation, l'indigence du vocabulaire et l'anglicisme sous toutes ces formes.

Face à cette piètre opinion de leur langue, les Canadiens français ne pouvaient plus être fiers de leur langue. Tout leur mérite se résumait à avoir conservé et transmis leur culture d'origine au point où l'on entendait dire: «Seules nos origines peuvent nous permettre d'être fiers.» Évidemment, pour un linguiste, la prétendue «mollesse articulatoire» n'existe pas, c'est un jugement de valeur. Les Franco-Canadiens avaient juste développé une articulation différente de celle des Français. Les Canadiens, par tradition, avaient continué de privilégier, par exemple, la force articulatoire dans les voyelles orales, propre à la France des XVIIe et XVIIe siècles, alors que les Français du XIXe étaient passés à une articulation plus énergique des consonnes.  

5 La trilogie industrialisation + urbanisation + anglicisation

Dans la plupart des villes du Québec, l'anglais s'imposa comme la langue de l'affichage, du travail, du commerce, de l'innovation, donc de la promotion sociale. C'est aussi naturellement vers l'anglais que se dirigèrent les milliers d'immigrants qui arrivaient chaque année au Québec (un demi-million entre 1900 et 1950). À force de vivre dans un univers qui ne leur appartenait pas et qu'ils ne contrôlaient pas, les Canadiens français en arrivèrent à ne plus pouvoir nommer cet univers. Les termes anglais s'introduisirent massivement dans la langue de la population ouvrière urbanisée, qui ne connaissait pas les équivalents français. Le traducteur Pierre Daviault (1951) expliquait ainsi l'anglicisation du parler populaire des villes:

Vinrent l'industrialisation, vers la fin du XIXe siècle, et la formation véritable des villes. Les ruraux français devinrent en grand nombre prolétaires citadins, employés des usines appartenant à des anglophones, travaillant selon des techniques apprises d'anglophones, se servant d'outils de machines fabriqués et nommés par des anglophones. Procédés, techniques, méthodes, outils, machines, tout portait des appellations anglophones. Personne ne songeait à les désigner en français. Cela atteignit le paroxysme avec la diffusion de l'auto. La langue professionnelle des ouvriers est anglaise (sauf dans les métiers traditionnels peu mécanisés). La vogue des sports exerça une influence analogue. Ce fut la naissance du parler populaire des villes.

5.1 Industrialisation et anglicisation

Selon le linguiste Jean-Claude Corbeil, l'industrialisation a implanté au Québec une langue technique, semi-technique et scientifique très anglicisée. Il décrit ainsi l'ampleur de cette anglicisation:

Il importe de noter qu'il ne s'agit pas, effectivement, de mots isolés, mais de vocabulaires entiers. À l'intérieur de l'usine, le vocabulaire anglais est omniprésent tant sur les plans de la fabrication et sur les cartes de travail des employés que sur les modes d'emploi ou d'entretien des machines, outils ou encore dans les catalogues de pièces et d'accessoires et sur les tableaux de contrôle.

En situation industrielle, de nombreux ouvriers ou techniciens francophones étaient incapables de dire en français ce qu'ils faisaient, de nommer en français les outils qu'ils manipulaient ou les opérations qu'ils exécutaient. Il s'agissait d'une anglicisation totale des secteurs entiers de l'activité humaine. Comme le souligne Jean-Claude Corbeil: «La notion d'emprunt ne peut plus désigner ce phénomène.»

5.2 L'absence de contrôle

Il en fut ainsi parce que c'était un milieu que les francophones n'avaient jamais contrôlé ni dominé eux-mêmes. Durant toute cette période, les gouvernements ne sont jamais intervenus et n'ont jamais compris que l'industrialisation anglicisait la population. Ils ont simplement abandonné la classe ouvrière urbaine à son sort. D'ailleurs, l'affichage unilingue anglais ne faisait que refléter cette situation. Partout, même dans des villes où les francophones étaient majoritaires, l'anglais était omniprésent, le français boiteux, le bilinguisme rare. En effet, des photos datant de 1900 à 1950 montrant des affiches des villes telles que Québec, Montréal, Trois-Rivières, Drummondville, etc., révélèrent l'omniprésence de l'unilinguisme anglais dans l'affichage. Même la plupart des marchands canadiens-français affichaient en anglais, tellement le commerce était associé à la langue anglaise. De plus, l'étiquetage était à 95 % en anglais, sans compter les modes d'emploi, les catalogues, etc.

Il ne faudrait pas croire que la langue française était incapable d'exprimer les nouvelles réalités. Pendant la même période, le français de France s'était donné les moyens de nommer les produits industriels de la technologie et de la science. En fait, pendant tout le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, l'essentiel de l'évolution collective des francophones du Québec a échappé complètement à l'influence de la France et de la francophonie. D'ailleurs, lorsque le français était utilisé, c'était toujours par le moyen de la traduction, omniprésente dans les textes de loi, les jugements des tribunaux, les documents administratifs, les dépêches des journaux, les étiquettes, etc. De plus, la traduction, faite par n'importe qui, était bourrée de calques, d'emprunts sémantiques, de lourdeurs syntaxiques, etc.

6 Le rôle de l'Église catholique dans le destin linguistique

La plus grande partie de cette période (1867-1940) fut marquée par la toute-puissance de l'Église catholique chez les Canadiens français. Dans leur Brève histoire du Québec, les historiens Jean Hamelin et Jean Provencher reconnaissaient que l'Église catholique était «l'instance suprême» au Québec:

L'Église est l'instance suprême qui légitime les idéologies, le lieu où la nation se définit, la police qui freine la transformation des mœurs engendrée par l'industrialisation. Elle a un projet de société centré sur un Canada biculturel, un Québec transformé en une chrétienté hiérarchisée suivant l'ordre naturel des choses, où un peuple composé d'une majorité d'agriculteurs s'épanouirait dans la ligne de son destin catholique et français.

Cette mainmise de l'Église s'explique par le fait qu'il n'existait aucune institution laïque disposant d'un pouvoir comparable auprès de la population. L'Église a simplement repris le relais des Français après la chute de la Nouvelle-France, qui avait dû laisser les pouvoirs politiques et économique aux mains des Britanniques. Pendant deux siècles, le destin des Canadiens français fut incarné dans l'idéologie dominante, soit la trilogie religion + langue + agriculture. Cette idéologie propagée par l'Église catholique faisait appel à la mission divine spirituelle d'un peuple d'agriculteurs voué à propager la foi catholique et la langue française en Amérique du Nord. Ce projet de société à perspective messianique fut bien tracé par Mgr Louis-Adolphe Paquet (1859-1942) dans un sermon prononcé le 23 juin 1902 et intitulé «Bréviaire du patriote canadien-français»:

Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu'à entretenir et à faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée. Pendant que vos rivaux revendiquent, sans doute dans des luttes courtoises, l'hégémonie de l'industrie et de la finance, nous ambitionnons avant tout l'honneur de la doctrine et les palmes de l'apostolat.

À défaut de contrôler l'économie et la politique, les Canadiens français devaient avoir le monopole de la vertu. Grâce à la religion catholique, ils pouvaient revendiquer «l'honneur de la doctrine et les palmes de l'apostolat». Évidemment, cette idéologie servait à compenser pour les méfaits causés par la conquête anglaise, car beaucoup de gens croupissaient dans la misère.  

6.1 La langue, gardienne de la foi

En 1845, François-Xavier Garneau (1809-1866) publia le premier volume (qui devait en compter cinq) de son Histoire du Canada (totalisant 1600 pages), ce qui fera de lui le plus grand historien de sa génération. Ce volume décrivait les événements de la Nouvelle-France depuis les origines jusqu'en 1701; son ouvrage immense allait s'étendre jusqu'en 1840.

Dès le premier ouvrage, des auteurs souvent anonymes, généralement des ecclésiastiques, reprochèrent à l'historien sa défense de la liberté de conscience, ses regrets du fait que les autorités françaises aient exclu les huguenots du Canada et ses critiques de l'autoritarisme de Mgr de Montmorency-Laval. On accusa Garneau de «philosophe», de «protestant» et d'«impie», des accusation graves à cette époque. Le clergé catholique lui reprocha ne de pas faire ressortir suffisamment le caractère religieux de la colonisation française en Amérique.

En 1859, l'historien dut subir la censure du clergé et couper des paragraphes entiers, puis récrire certaines pages de son Histoire du Canada. Devant l'inquiétude du clergé catholique, F.-X. Garneau adopta des vues nationalistes plus conservatrices sur les questions religieuses. Finalement, dans sa conclusion générale du troisième volume, Garneau invitait les Canadiens français à rester fidèles à eux-mêmes, donc à se garder des aventures politiques et sociales. C'était là pour la toute-puissante Église catholique une façon de s'approprier le nationalisme et de diriger le patriotisme canadien-français.
 

On ne pouvait être plus clair : aux Anglais revenaient l'économie et la richesse matérielle; aux Canadiens français, la possession de la vie céleste. Ainsi, dans cette perspective, la langue française était considérée comme une protection contre l'hérésie protestante liée à l'anglais. L'exemple venait parfois de haut. Décidé à s'opposer à l'assimilation des siens, Honoré Mercier (premier ministre du Québec de 1887 à 1891), dans un discours à la Société Saint-Jean-Baptiste, déclarait en 1889:
Cette province de Québec est catholique et française, et elle restera catholique et française. [...] Nous ne renoncerons jamais aux droits qui nous sont garantis par les traités, par la loi et la Constitution. 


Henri Bourassa
(1868-1952)

Honoré Mercier faisait sans doute allusion à l'article 93 de la Constitution canadienne, qui garantissait l'enseignement religieux aux minorités catholiques et protestantes. Dans sa brochure intitulée La langue, gardienne de la foi (1918), Henri Bourassa, le fondateur du Devoir (1910), associait étroitement lui aussi la langue et la religion en terre d'Amérique:
 

Si nous voulons défendre notre patrimoine intellectuel et national [...], nous devons le faire selon l'ordre harmonieux de nos  devoirs sociaux et de notre vocation providentielle. Ne luttons pas seulement pour garder la langue et la foi; luttons pour la langue afin de mieux garder la foi.

En même temps, Bourassa contestait ouvertement l'identification du Canada anglais à l'Angleterre et à la nationalité britannique en se faisant le champion d'une nation canadienne.

Dans cette idéologie, l'anglais devenait «la langue de l'erreur, de l'hérésie, de la révolte, de la division, de l'anarchie dogmatique et morale». Pour sa part, l'abbé Lionel Groulx, directeur de la revue L'Action nationale en 1920, développa largement cette pensée: le «bouclier de la langue» permet de résister à la puissance envahissante du protestantisme anglo-américain. Dans un article daté de 1936, intitulé «La langue gardienne de la foi», et reprenant ce même thème développé par Henri Bourassa, Mgr Paul-Émile Gosselin, du Conseil de la survivance française, associait ainsi la survivance linguistique à la survivance religieuse:

La langue française est chez nous gardienne de la foi en cet autre sens — plutôt négatif celui-là — qu'elle nous maintient dans une atmosphère entièrement, sinon intensément catholique: le climat religieux de la race à laquelle nous appartenons, alors que l'anglais présente ce danger de nous mettre en relation avec les cent millions de protestants et de libre penseurs qui vous entourent sur ce continent.

 

En 1950, l'abbé Lionel Groulx défendra encore sa thèse: «La langue anglaise est la propagandiste naturelle des idées protestantes, au Canada comme aux États-Unis et en Grande-Bretagne, pays où le protestantisme contrôle les sources d'information, le cinéma, la radio, la presse et la télévision.» 

Il n'est pas surprenant que, dans les écoles, les religieux aient pu inculquer les valeurs morales chrétiennes jusque dans l'enseignement de la grammaire, là où la religion et le participe passé se confondaient. La publication en 1907 de L'analyse grammaticale et l'analyse logique de Charles-Joseph Magnan fut saluée en ces termes par le journaliste Omer Héroux: «Il n'est pour ainsi dire pas une page [...] qui ne tende à élever le petit écolier, à l'orienter vers des aspirations plus hautes, à lui faire comprendre l'indignité de certains vices.» Entre 1850 et 1950, la plupart des manuels de grammaire et de lecture puisèrent abondamment leurs exemples dans la religion.

Contrairement à ce que craignaient les Britanniques partisans du One Nation, One Language, la défense du français ne déboucha pas sur une remise en cause des structures politiques. Bien au contraire, le clergé et les élites francophones soutinrent en général l'ordre établi et acceptèrent la domination anglophone comme allant de soi. La question de la survivance linguistique et culturelle ne semblait pas liée au pouvoir économique et politique.

La défense de la langue française passait par le traditionalisme et le conservatisme des valeurs rurales, l'exaltation des archaïsmes, l'apologie de la langue louis-quatorzienne, le recours au thème de la «langue des ancêtres» ainsi que la phobie de la langue et de la littérature de la France révolutionnaire, républicaine, laïque et contemporaine. Sauf quelques rares exceptions, toute la société canadienne-française de l'époque avaient adopté cette idéologie et la faisait sienne.

6.2 Un combat d'arrière-garde

Évidemment, ce genre de combat pour la survivance de la langue devait nécessairement prendre fin, car il avait échoué. Les Canadiens français ne semblaient pas avoir compris que, s'ils avaient subi au Canada anglais depuis 1871 toute une série de restrictions de leurs droits scolaires, ce n'était pas en tant que «catholiques», mais en tant que «francophones». Ce sont bel et bien les francophones qui y perdaient toujours, pas les Irlandais catholiques anglophones. C'est seulement à la suite du fameux Règlement 17 adopté par l'Ontario en 1912 et qui supprimait les écoles françaises publiques, que les francophones commenceront à mieux comprendre les véritables enjeux politiques. Au Québec, les grandes campagnes de francisation menées par l'Action française, par la Société du bon parler français ou par la Société Saint-Jean-Baptiste connurent beaucoup moins de succès que, par exemple, les campagnes publicitaires pour diffuser les albums de Tintin au Québec.

L'idéologie officielle de l'Église catholique, qui avait défini les Canadiens français comme un peuple catholique, français et rural ne correspondait plus à la réalité à la fin des années 1930. En effet, en 1941, seulement 35 % de la population de la province (3,3 millions) habitait dans des régions rurales et moins de 30 % vivait de l'agriculture. Le peuple demeurait attaché à sa religion, mais il devenait manifeste que la religion n'avait pu enrayer l'état de déchéance où végétait la langue française, signe de la servitude individuelle et collective des Canadiens français. La langue ne pouvait plus être la gardienne de la foi. D'ailleurs, au yeux des autorités vaticanes, le Canada était devenu une colonie britannique et sa langue d'usage était forcément l'anglais. 

Après la Seconde Guerre mondiale, le discours officiel de la vieille idéologie de conservation du peuple canadien-français était dépassé. En même temps, l'Église catholique trouvait en Maurice Duplessis, premier ministre du 26 août 1936 au 8 novembre 1939, et du 30 août 1944 au 7 septembre 1959, un allié puissant qui confirmait le rôle séculaire des institutions religieuses dans le domaine scolaire et social. En effet, si l'Église conservait pour un temps sa suprématie dans les domaines de l'éducation de langue française et de la santé, elle ne pouvait plus prétendre rester le seul rempart de la nation canadienne-française. En ce qui concerne la langue, la politique de Duplessis fut ambiguë. En 1938, il avait abrogé la Loi relative à l'interprétation des lois de la province (20 mai 1937), qui accordait la priorité au texte français dans l'interprétation des lois et règlements du Québec, parce qu'elle avait mécontenté la minorité anglaise. Dans une lettre au lendemain du rappel de la loi, Duplessis déclarait: «Notre langue française est un trésor qu'il nous est impérieux et vital de défendre et de protéger, sans esprit de race.» Le parti politique qu'il dirigeait, l'Union nationale, profita du prestige de son chef: son parti fut reporté au pouvoir en 1948, en 1952 et en 1956, chaque fois avec de solides majorités. Chef incontesté, Duplessis resta la figure dominante de son parti et de son époque.

Cependant, la philosophie du laisser-faire ou de la soumission fut de plus en plus contestée, à la fois par le mouvement syndical qui se radicalisait et critiquait les politiques du régime Duplessis, et par une certaine élite intellectuelle qui n'acceptait plus l'autoritarisme de l'Église et le conservatisme de la société. Même certains prêtres catholiques célèbres, tels Gérard Dion, Louis O'Neill et le père Lévesque de l'Université Laval, proposaient de nouvelles valeurs. Au Québec, les travailleurs étaient francophones; les dirigeants, anglophones. Maurice Duplessis projeta longtemps dans la population l'image du «gardien des traditions catholiques du Québec». Il décéda en fonction, le 7 septembre 1959 au cours d'un voyage à Schefferville. Le règne du premier ministre Duplessis a tout de même valu au Québec son drapeau actuel (le fleurdelisé), mais aussi une façon pour la province de narguer le gouvernement fédéral et un moyen d'afficher son autonomie. La mort de Duplessis allait donner le signal de départ du processus de modernisation ou d'évolution accélérée du Québec, ce qui allait aussi entraîner la dissolution rapide du pouvoir de l'Église.

Le siècle qui avait suivi l'Acte d'Union (1840-1950), celui de l'impuissance et de la soumission, celui d'un Québec essentiellement rural et catholique, était révolu. Pour plusieurs, il devenait nécessaire que l'État québécois intervienne enfin pour assurer la protection et la défense des citoyens sur les plans social, économique, éducationnel et linguistique. Les problèmes relatifs à la langue vont alors se transformer en revendications d'ordre politique. 

Dernière mise à jour: 18 septembre, 2013
 


Histoire du français au Québec
(menu)


(1) La Nouvelle-France (1534-1760)

(2) Le régime britannique (1760-1840)

(3) L'Union et la Confédération (1840-1960)
(4) La modernisation du Québec (1960-1981)

(5) Réorientations et nouvelles stratégies (de 1982 à
aujourd'hui)
(6) Bibliographie


Histoire de la langue française