République moldave de Transnistrie

Transnistrie

Pridnestrovskaïa Moldavskaïa Respublica

(Moldavie)

 
Capitale: Tiraspol
Population: 555 347 (recensement 2004)
Langues officielles: russe, moldave et ukrainien
Groupe majoritaire:  aucun
Groupes minoritaires: Moldaves (31,8 %), Russes (30,4 %), Ukrainiens (28,8 %), Bulgares (2 %), Gagaouzes (2 %), Polonais (2 %), etc.
Système politique: république autonome autoproclamée 
Articles constitutionnels (langue): art. 12, 17 et 43 de la Constitution locale du 24 décembre 1995
Lois linguistiques:  Loi sur les langues de 1992; Loi constitutionnelle du 30 juin 2000

1 Situation générale

La Transnistrie (en moldave: Transnistria; en russe: Пpиднecтpoвьe / Pridnestrovié) forme, à l’est de la Moldavie, un petit territoire de 4163 km² (sept fois plus petit que la Belgique) entre les rives du fleuve Nistru à l'ouest (Nistru étant le nom du Dniestr en moldave et/ou en roumain) et la frontière ukrainienne à l'est. Le nom russe est le nom officiel du territoire: la Pridnestrovskaïa Moldavskaïa Respublica (ou République moldave de Pridnestrovié). Pour sa part, le Conseil de l'Europe utilise la dénomination République moldave transdnistrienne. La région, une république autonome autoproclamée, compte six districts (en russe et en moldave): Tiraspol, Dubossary (Dubasari), Rybnitsa (Ribnita), Grigoriopol, Kamenka (Camenca) et Slobodzeya (Slobozia). La ville de Tiraspol, dont la population est à majorité russo-ukrainienne, est la capitale locale (voir la carte).  

La Transnistrie est une région que le gouvernement moldave ne contrôle pas et qui demeure sous occupation militaire de la 14e armée russe, forte à l'origine de 6000 hommes (aujourd'hui 2600 soldats).

Ainsi, la Transnistrie est devenue, de facto, une enclave russe entre la République moldave et l’Ukraine, un peu à l’exemple de Kaliningrad (Калининград, Königsberg jusqu'en 1946) qui constitue un tampon russe entre la Lituanie et la Pologne. La Transnistrie a maintenant toutes les apparences d'un État, à l'exception de la reconnaissance diplomatique. Elle constitue l'émanation du pouvoir russe qui continue de soutenir cette république autoproclamée.

2 Données démolinguistiques

Le recensement de 1989 établissait la population à 546 400 habitants, sans la ville de Tighina (estimée alors à 130 000 habitants). On comptait alors 39,9 % de Moldaves, 28,3 % d'Ukrainiens, 25,5 % de Russes et 6,4 % pour les autres groupes ethniques.
 

District

Population estimée (2004)

Kamenka (Camenca) 12 800
Dubossary (Dubăsari) 33 300
Grigoriopol 10 900
Rybnitsa (Rîbniţa) 57 200
Slobodzeya (Slobozia) 30 600
Bendery (Tighina) 145 900
Tiraspol 211 800
Total 502 500

Le dernier recensement, en date de l'année 2004, révélait une population de 555 347 indivisus, incluant le ville de Tighina (ou Bendery). C'est le district de Tiraspol qui est le plus peuplé (211 800), suivi de Bendery (145 900). Selon le recensement de 2004, les Slaves sont majoritaires en Transnistrie avec 30,4 % de Russes, 28,8 % d'Ukrainiens, 2 % de Bulgares et 2 % de Polonais — pour un total de 63,2 % — , alors que les Moldaves ne représentent que 31,8 % et les Gagaouzes, 2 %. Les Moldaves vivent effectivement en minoritaires dans le territoire, les Russo-Ukrainiens faisant la pluie et le beau temps. Les Moldaves demeurent fortement majoritaires dans seulement trois districts : Comenca (63 %), Dubossary (89%) et Grigoriopol (76%).

Cependant, plusieurs communautés linguistiques vivent pour une bonne partie concentrées dans des villages où elles sont relativement majoritaires, localement. Ce sont les villes qui sont davantage hétérogènes: on y trouve généralement des Russes, des Ukrainiens, des Moldaves, puis des Gagaouzes, des Bulgares et des Polonais. Le Nord est davantage moldavophone et ukrainophone, alors que le Sud est russophone et ukrainophone. De façon générale, Russes et Ukrainiens préfèrent habiter les villes plutôt que la campagne.

La plupart des russophones sont unilingues, mais presque tous les Ukrainiens et les Moldaves sont bilingues (ukrainien-russe ou moldave-russe). La Transnistrie est une région russophone qui vit à l'heure de Moscou. Les russophones sont relativement satisfaits de la situation actuelle et ne veulent pas faire partie de la Moldavie; au mieux, ils désirent l'indépendance. Au fur et à mesure que la Russie réduit le nombre de ses soldats, les dirigeants de la Transnistrie compensent par le renforcement de l'armée transnistrienne fournie en équipement moderne par les forces russes.

Parmi les Moldaves, plusieurs d'entre eux ont fini par adhérer à l'idéologie du groupe dominant. C'est pourquoi ils craignent les «nationalistes de Kichinev» (Chisinau) qui voudraient réunir la Moldavie à la Roumanie; ils préféreraient être «indépendants» en Transnistrie, «mais sans perdre leur nationalité moldave». D'autres estiment qu'ils vivent comme des «colonisés» dans cette enclave russophone.

Par ailleurs, la Transnistrie est un territoire appelé à diminuer démographiquement. Devant les perspectives d'emploi assez limités, beaucoup de Russes ont décidé d'aller habiter la Russie, notamment Moscou. Il en résulte que la ville de Tiraspol, peuplée dans sa plus grande expansion par 211 800 habitants (2004), régresse considérablement. Depuis le recensement de 2004, la population de la capitale transnistrienne aurait diminué jusqu'à atteindre à peine 130 000 habitants, soit la population de 1995. Et la tendance semble se poursuivre.

3 Données historiques

La Transnistrie tire son nom de Nistru, une dénomination roumaine (moldave) du fleuve Dniestr. La région de la Transnistrie est située au-delà du Dniestr, entre la rive gauche de celui-ci et la rive droite du Boug. Le territoire n'a jamais constitué une zone clairement définie, encore moins un État. L'appellation de Transnistrie est relativement récente, car non seulement elle recouvre plusieurs réalités selon les époques, mais elle a changé plusieurs fois de nom.

3.1 L'occupation russe

On sait que les Ukrainiens et les Roumains ont constitué la population la plus ancienne du territoire de la Transnistrie actuelle. Après le partage de la Pologne et la guerre russo-turque (1877-1878), le territoire fut occupé par la Russie (1892) dont il resta la frontière sud-ouest jusqu'à l'annexion de la Bessarabie par la Russie (traité de Bucarest), puis massivement colonisée avec des Moldaves (des Roumains de Bessarabie), des Roumains de l'empire des Habsbourg, des Serbes et des Allemands. Rappelons que la Bessarabie est une région historique du sud-est de l'Europe, située entre le Prout et le Dniestr; la région correspond, pour les deux tiers, à la république de Moldavie actuelle, sauf dans ses parties septentrionale et méridionale (Transnistrie), qui se trouvent en Ukraine. Son nom provient de Basarab, une dynastie roumaine qui gouverna la Valachie voisine (l'actuelle Roumanie) du XIVe au XVIIe siècle. La Bessarabie (l'actuelle Moldavie) a aussi appartenu à la principauté de Moldavie (l'actuelle Roumanie), puis elle fut gouvernée par les Turcs de 1513 à 1812, avant d'être cédée à l'Empire russe.

En octobre 1924, l'URSS créa sur ce territoire, appelé aujourd'hui Transnistrie et à cheval entre la Moldavie et l'Ukraine, la République autonome socialiste soviétique de Moldavie (RASSM) avec Balta comme capitale, puis, à partir de 1929, Tiraspol. C'était un territoire construit artificiellement par le Kremlin dans le seul but de faire main basse sur la Bessarabie. Avec une superficie de 8432 km² (aujourd'hui: 4163 km²), cette nouvelle république «autonome» de Moldavie ne disposait pas de débouché sur la mer Noire, mais elle en avait dans le cadre de la république d'Ukraine. Sa population comptait alors 500 000 habitants.

En 1940, la RASSM fut rattachée à la République socialiste soviétique de Moldavie (RSSM). Sa capitale devint Kichinev (aujourd'hui Chisinau). L'année suivante, les troupes roumaines et allemandes occupèrent la région de l'actuelle Transnistrie. Le maréchal pro-nazi, Ion Antonescu, nomma un administrateur civil dans la «province de Transnistrie», qui fut étendue jusqu'à Odessa en Ukraine.

Le territoire de la RASSM (40 000 km²) fut ensuite administré par la Roumanie à partir de 1941. Il devint un lieu de déportation pour les Tsiganes et les Juifs de Roumanie (soit environ 300 000), dont plus de la moitié moururent de froid ou de maladie, ou furent liquidés par les troupes allemandes et roumaines. La province de Transnistrie compta une population atteignant environ 900 000 personnes, dont 500 000 Roumains, les autres étant des Ukrainiens et des Russes. La Roumanie décida de ne pas procéder à une annexion systématique de la province.

En août 1944, les Soviétiques occupèrent à nouveau la province de Transnistrie, mais aussi la Bessarabie (l'actuelle Moldavie). La république de Moldavie fut rétablie dans ses frontières de 1940, la Transnistrie désignant les parties orientales de la république de Moldavie. Dès lors, les autorités soviétiques favorisèrent la population russo-ukrainienne aux dépens des Moldaves. Ils développèrent le secteur industriel de cette région, tandis que le reste de la Moldavie restait agricole avec une industrie centrée exclusivement sur l'agroalimentaire. C'est en Transnistrie que furent installés l'ensemble de l'industrie lourde et l'essentiel de l'industrie énergétique de la RSSM. Joseph Staline avait ainsi procédé à la jonction forcée de deux régions distinctes (Bessarabie et Transnistrie), dont la composition ethnique, l'histoire et les mentalités étaient différentes; les disparités se sont par la suite accentuées. Moscou favorisa constamment la Transnistrie, considérée comme étant plus sûre que la Bessarabie (Moldavie). Pour les russophones, les Moldaves étaient considérés comme des «primitifs» par comparaison à la prestigieuse culture russe! Ce sentiment persiste encore aujourd'hui. 

Durant le régime soviétique, la région constitua une pépinière pour les cadres du Parti communiste de Moldavie, et ce, jusqu'à la fin des années 1980. Les principaux responsables du Parti communiste et de l'État en Moldavie provenaient tous de la Transnistrie. Entre 1940 et 1989, aucun premier secrétaire du PC de Moldavie ne fut originaire de Bessarabie (Moldavie); cinq furent issus de l'Ukraine, deux de Transnistrie et un de Russie: c'était Leonid Brejnev, qui administra la République socialiste soviétique de Moldavie (RSSM) de 1950 à 1952. En 1989, plus de 75 % des apparatchiks de la Moldavie venaient de la Transnistrie. Beaucoup de Moldaves en vinrent à contester l'hégémonie des Transnistriens russo-ukrainiens dans leur pays.

3.2 L'indépendance de la Moldavie et la sécession de la Transnistrie

En juin 1990, le Parlement moldave vota une déclaration de souveraineté instaurant la primauté de la Constitution moldave sur tout le territoire, ce qui incluait la Transnistrie. Lorsque le Parlement moldave adopta l'utilisation du moldave (roumain) comme seule langue officielle de la Moldavie, les Russo-Ukrainiens exprimèrent leur mécontentement, car de façon générale les Russes ne parlaient que le russe, les Ukrainiens le russe et l'ukrainien, certainement pas le moldave. De plus, une éventuelle réunification entre la Roumanie et la Moldavie paraissait inacceptable pour les russophones, déjà bien prévenus depuis 1989 par la réintroduction de l'alphabet latin sur tout le territoire et la volonté moldave de sortir de l'influence soviétique. Aussitôt, les minorités russophone (de Transnistrie) et gagaouze (de Gagaouzie) réclamèrent l'autonomie de leur région. À l'occasion d'un référendum tenu en décembre 1991, la population de Transnistrie se prononça pour l'indépendance pure et simple de son territoire. Pendant que les Moldaves déboulonnaient les icônes soviétiques, les Transnistriens continuaient d'astiquer leurs statues de Lénine et d'afficher les slogans à la gloire du monde ouvrier.

En 1992, une guerre civile éclata dans la république de Transnistrie entre les forces armées moldaves et les russophones; ces derniers étaient alors appuyés par des contingents de cosaques et surtout par la 14e armée russe qui, stationnée en permanence sur le territoire, pouvait opposer une force de 6000 hommes bien entraînés et bien équipés contre les Moldaves de Chisinau. La nouvelle République sécessionniste de Transnistrie désigna Tiraspol comme capitale et demanda son rattachement à l'URSS, puis à la Russie. Les Moldaves accusèrent la «tutelle russo-ukrainienne» de répandre la terreur au moyen de troupes spéciales — les omon — issues de l'ex-KGB, qui quadrillaient la Transnistrie comme lors du régime soviétique. Partout, sur tous les murs de Tiraspol, on pouvait lire des slogans du genre «SOUVENONS-NOUS. Nous ne sommes pas la Moldavie.»

À l'automne de 1992, la guerre aboutit à un accord entre le président moldave (Mircea Snegur) et le président russe (Boris Eltsine), en vertu duquel la Russie devenait neutre (elle cessait d’appuyer la Transnistrie), alors que la Transnistrie bénéficiait d'un statut politique particulier (type région autonome) dans le cadre de la république de Moldavie. En échange, la Moldavie s'engageait à ne pas demander son rattachement à la Roumanie ou, dans ce cas, à accorder le droit à l'autodétermination de la Transnistrie. Cet accord fut complété par un pacte entre le président Snegur et le président Kravtchouk d'Ukraine: la Moldavie et l’Ukraine s’engageaient à ne pas autoriser le transit de troupes étrangères sur leur sol.

En mars 1995, les habitants de la Transnistrie votèrent par référendum, dans une proportion de 81 %, en faveur d'une nouvelle constitution indépendantiste. On peut se demander de quel côté ont voté les 40 % de Moldaves de Transnistrie... s'ils ont voté! Lors du même référendum, la population de la république de Transnistrie s'est prononcée à 93,3 % (malgré les 40 % de Moldaves!) pour le maintien des troupes russes sur le territoire. Comme on peut s'en douter, on a parlé de «fraude»: le taux de participation aurait été artificiellement gonflé, les opérations électorales se seraient déroulées exclusivement dans des autobus loués dans lesquels les urnes auraient été truquées. En février 1998, les dirigeants de Tiraspol demandèrent à la Douma russe de ne pas ratifier l'accord de 1992 sous prétexte que la Moldavie regarderait «avec trop d'insistance» en direction de la Roumanie, de l'Occident, de l'OTAN, et surtout ne respecterait pas les droits acquis de la population russophone. La situation devint politiquement bloquée.

3.3 L'impasse politique

Il n'en demeure pas moins que la partition entre la république de Moldavie et la République moldave de Transnistrie est réelle: la Transnistrie possède, comme la Moldavie, sa propre constitution, son drapeau, son hymne, son président, son parlement, son gouvernement, son armée (en même temps que l'armée russe), sa monnaie (le rouble transnistrien ou Souvoriki) et son alphabet (cyrillique). Cependant, aucun État, pas même la Russie, ne reconnaît l'indépendance de la Transnistrie toujours dirigée par un régime «présidentiel» de type autoritaire (on dirait stalinien), qui a pris une orientation nationaliste, anti-moldave et xénophobe. Il en résulte que la population moldave autochtone n’est protégée ni par le pouvoir local, ni par les autorités moldaves, ni par les normes internationales (p. ex., le Conseil de l'Europe et l'Union européenne). C’est pourquoi la discrimination ethnique est omniprésente, notamment dans le domaine des services, de l’éducation et de la culture.

De plus, la Transnistrie est souvent montrée du doigt pour sa corruption généralisée. Le général russe Alexandre Lebed (aujourd'hui décédé) a même accusé les dirigeants transnistriens d'être une «clique mafieuse et totalement corrompue». Depuis 1993, la Transnistrie est devenue un territoire où tous les trafics sont non seulement permis, mais encouragés par les autorités en place qui en bénéficient économiquement. La Transnistrie est également une «affaire de famille»: Boris Smirnov, le fils de l'ancien président Igor Nikolaievitch Smirnov, est le grand patron des douanes et l'un des principaux dirigeants de la firme qui détient le monopole du commerce du pétrole, de l'alcool et des cigarettes. En plus d'enrichir la famille Smirnov, un nom célèbre pour la vodka, les bénéfices provenant des impôts de la production industrielle ne sont jamais versés au gouvernement de la république moldave, mais attribués exclusivement au budget de la Transnistrie.

Alors qu'il était président (1991-2011), Igor Smirnov, appelé aussi «le duc» par les russophones, disposait dans les faits de tous les pouvoirs et ne rencontrait pas d'opposition sérieuse, encore moins structurée. Tout le monde a fini par être «fatigué» du président Smirnov, mais tout le monde avait peur. Pour les dirigeants de la république de Moldavie, Smirnov était «une marionnette du Kremlin» pour promouvoir en Moldavie les intérêts de la Russie. Le pouvoir politique était solidement établi et il se maintenait par un savant alliage de criminalité, de profit sauvage et d'un service de sécurité efficace.

Les dirigeants étaient et son encore tous des citoyens russes, parmi lesquels se trouvaient des anciens officiers de l'armée soviétique. S'il y avait des élections libres, tous les dirigeants seraient sans aucun doute impitoyablement balayés par la population, mais pendant longtemps la Transnistrie a résisté avec succès à tout changement géopolitique.


Défilé militaire à Tiraspol lors de la fête de la République (2004)

Quant aux jeunes, ils devaient faire jusqu'à récemment leur service militaire dans la 14e armée russe. Les Moldaves qui refusaient de se plier à cette mesure étaient simplement jetés en prison dans des conditions généralement pénibles; les fuyards étaient inculpés de «diffusion des secrets» de la 14e armée russe. Aujourd'hui, les jeunes font leur service militaire dans l'armée transnistrienne; ceux qui ont la citoyenneté russe (avec un passeport russe) ont le droit de choisir entre l'armée russe ou l'armée transnistrienne.

Le nouveau président communiste moldave, M. Voronine, a tenté, dans les premiers mois de son mandat, de trouver une solution avec le président Igor Nikolaievitch Smirnov. Il a proposé de donner au territoire de la Transnistrie une très large autonomie dans le cadre d'un système de type fédéral, sans transiger sur les conditions suivantes: l'appartenance de la Transnistrie à l'État moldave qui demeurerait compétent pour le contrôle des frontières, de la monnaie, des forces armées et de la politique extérieure, toutes les autres compétences pouvant être confiées à la région autonome de Transnistrie.

Toutefois, les autorités de Tiraspol ont refusé ce statut : elles exigent plutôt une confédération, c'est-à-dire une quasi-indépendance, une solution qui est rejetée à la fois par le gouvernement de Chisinau et la communauté internationale. En même temps, Voronine diffusait sa propagande haineuse à l'égard des russophones de Transnistrie; tous les jours, la radio d'État diffuse des messages aux Moldaves pour leur faire comprendre que les Russes sont la cause de tous leurs malheurs depuis qu'ils ont «pris» la Transnistrie.

Bref, de part et d'autre, on «culpabilise» les russophones et on «victimise» les Moldaves. En réalité, il faut avouer que les Moldaves n'ont pas fait beaucoup d'efforts pour attirer les Transnistriens vers la Moldavie. Pour l'analyste Nico Popescu, ce serait pourtant là l'une des solutions: «Les Moldaves devraient cesser de geindre et travailler à faire de la Moldavie un pays plus attirant que la Russie.» Il est vrai que, si les Transnistriens voyaient un intérêt à s'allier avec la Moldavie, ils le feraient. Mais c'est pas demain la veille!

La 14e armée russe — transformée en 1994 en Groupe opérationnel des forces russes (GOFR) — reste toujours sur place, même si ses effectifs ont été réduits à moins de 2600 hommes, puis à 1600. Mais l'armée transnistrienne compte entre 6000 à 7000 hommes, toujours bien équipés! Pour les Russes, l'indépendance de la Transnistrie empêcherait la république de Moldavie de devenir partie intégrante de la Roumanie. D'ailleurs, ils croient que si la Transnistrie rentrait dans le «giron moldave», le drapeau roumain serait rapidement hissé à Chisinau, tandis que l'OTAN s'empresserait de rénover l'aéroport de Tiraspol. Autrement dit, la Moldavie fusionnerait avec la Roumanie pendant que l'Ouest remplacerait les bases russes par des bases américano-européennes. C'est pourquoi la politique de l'ancien président de la Russie (Poutine) était axée sur la consolidation de l'influence de Moscou dans cet espace géostratégique que constitue la Transnistrie. C'est en ce sens que la Russie a proposé, le 15 novembre 2003, le Mémorandum Kozak (du nom de Dmitri Kozak, le premier adjoint du chef de l'administration de la Présidence russe). Le Mémorandum propose d'établir de facto un protectorat russe dans la république moldave. En plus de rendre permanente la présence militaire russe, le projet vise la création d'une «structure non étatique» au statut politique incertain placée sous l'influence russe, comme une sorte de territoire tampon pour la Russie, le long des frontières orientales de la Roumanie, lesquelles seraient les nouvelles frontières de l'Union européenne et de l'OTAN. En réalité, on sait que la Russie rêve de faire de la Transnistrie un nouveau Kaliningrad, c'est-à-dire une nouvelle enclave russe en territoire étranger.

En 2004, la Moldavie et la Transnistrie se disaient prêtes à envisager un éventuel pays fédéral avec deux entités sous le nom de «État fédéral de Moldavie et du Dniestr». On verra bien comment tout ça se concrétisera. Quant à l'ancien président Smirnov de Transnistrie, il avait déclaré qu'il ne quitterait son poste que lorsque son pays serait indépendant! De son côté, l'administration moldave de Tiraspol a été accusée de corruption, de trafic d'armes, de drogues et d'êtres humains, etc., dans le but de faire partir Smirnov. Ce n'est pas pour rien que de nombreux observateurs ont exprimé leur scepticisme quant à une avancée notable du règlement du conflit transnistrien. C'est pourquoi, du moins pour le moment, les perspectives du règlement du conflit transnistrien demeurent plutôt incertaines. Cela dit, les nouvelles autorités démocratiques en Ukraine (depuis les élections présidentielles de 2004) ont décidé de fermer en partie leurs frontières avec la Transnistrie afin de stopper la contrebande en provenance de la région. Le projet ukrainien est intitulé «Stop contrebande» et supposait la collaboration de la Roumanie afin de boucler la frontière moldavo-ukrainienne. La Transnistrie se voit maintenant isolée, car l'Ukraine constituait sa seule ouverture sur le monde. Quant à la Roumanie, elle a suspendu ses relations commerciales avec le gouvernement de Transnistrie et augmenté son aide économique à la Moldavie.

Pour sa part, l'Ukraine conserve des liens économiques et culturels privilégiés avec la Transnistrie, d'autant plus que la région compte beaucoup de ressortissants ukrainiens (25 % de la population). L'Ukraine reconnaît même les passeports émis par la république de Transnistrie. La plupart des Russes de Transnistrie se servent du territoire ukrainien pour se diriger en Russie par voie terrestre. En réalité, l'Ukraine est soucieuse de ne pas heurter ni la sensibilité ni les intérêts russes! Elle a besoin du pétrole bon marché des Russes.

Enfin, il faut dire qu'en Moldavie l'économie va très mal et que les Moldaves pensent plus à survivre qu'à s'intéresser au sort de la Transnistrie. Même en Transnistrie, il y a des intérêts économiques et financiers qui empêchent la résolution du conflit. Si les négociations pour une fédération échouent et que la Transnistrie reste «indépendante», la Moldavie n'aura plus de raison d'être. Il ne lui restera qu'à s'annexer à la Roumanie dont l'entrée dans l'Union européenne a eu lieu en 2007. Pour le moment, la Transnistrie est une sorte de «musée en plein air du communisme», un petit morceau d'URSS encore bien vivant. Les Russes de la Transnistrie ont bel et bien la certitude de demeurer dans une sorte d'enclave russe, pas du tout en Moldavie!

Enfin, un référendum sur l’indépendance de la petite république de Transnistrie était prévu pour le 17 septembre 2006. Les députés avaient voté pratiquement à l'unanimité en faveur de cette consultation décidé par le Soviet suprême de cette enclave russophone. Les Russes de Transnistrie voulaient ainsi légitimer la sécession de la Moldavie et demander ensuite son «libre rattachement» à la fédération de Russie.  Les dirigeants demandaient à la population de se prononcer par «oui» ou «non» sur deux questions:

(1) «Soutenez-vous la politique visant l'indépendance de la République moldave de Transnistrie et le libre rattachement de la Transnistrie à la fédération de Russie?»

(2) «Jugez-vous possibles l'abandon de l'indépendance de la République moldave de Transnistrie et son intégration ultérieure dans la république de Moldavie?»

L'ancien président transnistrien, Igor Smirnov, avait appelé la population à comparer l'attitude de la Moldavie et celle de la Russie vis-à-vis du pays: «Réfléchissez aux réponses que vous donnerez aux questions posées lors du référendum. Rappelez-vous ce que vous avez eu de la part de la Moldavie et ce que la Russie vous a donné, et comparez.» Dans les rues de Tiraspol, la campagne pour le NON fut simplement inexistante.

De leur côté, les autorités de Moscou n'ont jamais commenté l'annonce du référendum en Transnistrie, qui a été rapidement dénoncé par le Parlement moldave. Pour les chancelleries occidentales, ce référendum constituait  une «farce». Outre la Moldavie, l'Union européenne, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les États-Unis, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et d'autres pays ont fait savoir qu'ils ne reconnaîtraient pas le résultat de cette consultation populaire.

Comme il fallait s'y attendre, la population de la Transnistrie a voté avec une écrasante majorité en faveur de son rattachement à la fédération de Russie. Le OUI l'a emporté avec 97,1 % des suffrages. Le taux de participation s'est élevé à 77,63 %, selon la commission électorale. La situation risque de se compliquer considérablement si la Russie, qui soutient la Transnistrie, reconnaissait ce résultat. L'Union européenne continue de désavouer ce référendum contraire au respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale internationalement reconnues de la république de Moldavie.

Igor Smirnov, 70 ans, fut le dernier dictateur en Europe avec le président biélorusse Alexandre Loukachenko. Lors des élections de décembre 2011, le président Igor Smirnov a été éliminé dès le premier tour de l'élection présidentielle. La Commission électorale centrale a officiellement confirmé l'élection de l'ancien président du Parlement transnistrien, Evgueni Chevtchouk, au poste du président de la République. Celui-ci appartient à la communauté ukrainienne. Il a été président du Parlement de Transnistrie et l'un des anciens leaders du Parti «renouveau». Les dirigeants de Moscou semblent ambigus dans leurs relations avec Tiraspol, car si la Russie ne reconnaît pas la Transnistrie, elle y a, malgré tout, ouvert un consulat, symbole de relations diplomatiques, et les Transnistriens qui veulent se rendre à l'étranger peuvent y obtenir aisément un passeport russe.

Depuis le conflit d'indépendance de 1992, la Transnistrie est depuis ce temps considérée comme un «trou noir» qui n'est ni tout à fait en guerre, ni tout à fait en paix. Complètement isolé diplomatiquement et économiquement, cet État mafieux vit surtout de trafics en tous genres, en particulier d'armes (plusieurs usines d'armement sont situées en Transnistrie et une importante part de l'arsenal des pays du pacte de Varsovie y a été entreposée). De plus, on trafique tout ce qui peut l'être, et c'est un paradis pour le blanchiment d'argent et la transformation des voitures volées. Le qualificatif d'«enclave russe» et le parallèle avec Kaliningrad semblent évidents. Pour Moscou, la Transnistrie est perçue officiellement comme une «zone d'intérêt stratégique». Pendant que le Kremlin soutient le gouvernement de Moldavie dans son intégrité territoriale, il continue à soutenir le séparatisme transnistrien, car le sort des «minorités russes» préoccupent toujours l'opinion publique en Russie; les autorités russes ne sauraient ignorer cet état de fait. Toutefois, il est évident que les russophones de Transnistrie sont loin d'être persécutés. De plus, ils commencent à s'habituer à avoir leur État propre et ont de moins en moins le sentiment d'appartenir à la Moldavie. Par voie de conséquence, le séparatisme transnistrien contribue à affaiblir la nation moldave et la prive de 17 % de sa population. Le conflit armé déclenché entre la Moldavie et la Transnistrie lors de la dislocation de l'URSS, est relégué aux oubliettes, consolidant ainsi la souveraineté autoproclamée. Pendant ce temps, la minorité moldave de la Transnistrie est également oubliée.     

4 La politique linguistique

La politique linguistique de la Transnistrie est définie en partie dans la Constitution de la Pridnestrovskaia Moldavskaia Respublica adoptée lors du référendum national du 24 décembre 1995; la loi constitutionnelle a été signée par le président de la République moldave de Transnistrie le 17 janvier 1996. La formulation de l'actuelle Constitution inclut les amendements présentés le 30 juin 2000 dans la Loi constitutionnelle no 310. Mais la politique linguistique est surtout définie dans la Loi sur les langues de 1992. Au niveau culturel et linguistique, la Transnistrie a adopté l'alphabet cyrillique (y compris pour le moldave) et l'enseignement y est dispensé en russe. Seules huit écoles sur tout le territoire offrent un enseignement en moldave (roumain).

Les dirigeants de la Transnistrie ne reconnaissent aucune autorité de la part du Parlement ou du gouvernement moldaves. C’est pourquoi aucune des lois promulguées par la république de Moldavie n’est appliquée sur ce territoire. Les Transnistriens russophones continuent d'appeler de son nom russe Kichinev la capitale de la Moldavie, maintenant devenue Chisinau. Par ailleurs, le régime actuel interdit le pluralisme politique, impose de nombreuses restrictions aux libertés individuelles, applique le droit de l’ex-Union soviétique et refuse systématiquement d'appliquer certaines normes internationales, notamment celles du Conseil de l'Europe ou de l'Union européenne.

Les articles 17 et 43 de la Constitution locale du 24 décembre 1995 semblent pourtant reconnaître l'égalité entre tous les citoyens:

Статья 17

1)
Все имеют одинаковые права и свободы и равны перед законом без различия пола, расы, национальности, языка, религии, социального происхождения, убеждений, личного и общественного положения.

2) Преимущества и привилегии могут быть установлены только законом и должны соответствовать принципам социальной справедливости.

Статья 43

1) Каждый имеет право сохранять свою национальную принадлежность, равно как никто не может быть принужден к определению и указанию национальной принадлежности.

2) Оскорбление национального достоинства преследуется по закону.

3) Каждый имеет право пользоваться родным языком, выбирать язык общения.

Article 17

1) Chacun possède la liberté et des droits égaux devant la loi sans distinction de sexe, de race, de nationalité, de langue, de religion, d'origine sociale, d'opinion, de statut personnel et social.

2) Les bénéfices et privilèges peuvent être admis seulement s'ils sont conformes à la loi et ils doivent être compatibles avec les principes de la justice sociale.

Article 43

1) Chacun a le droit de préserver son appartenance ethnique, comme nul ne peut être forcé de nommer et d'indiquer son appartenance ethnique.

2) L'offense à la dignité nationale doit être punie comme prévu, conformément à la loi.

3) Chacun a le droit d'employer sa langue maternelle et de choisir sa langue de communication.

Par ailleurs, l'article 1er de la Loi sur les langues de 1992 énonce les grands principes suivants:

Article 1

La souveraineté des langues et les droits du citoyen

1) Le République moldave de Transnistrie garantit la souveraineté de la langue du citoyen, indépendamment de son origine, statut social et fortune, de l'appartenance raciale et nationale, de son sexe, son éducation, sa religion, son emploi et autres conditions.

2) Chaque citoyen possède le droit naturel et juridiquement égal de choisir librement la langue des relations et de l'employer dans tous les domaines de l'activité sociale. 

3) Il est injustifiable de limiter les droits des citoyens dans l'usage de leur langue maternelle ou d'autres langues des peuples de la CEI dans les diverses sphères politiques et sociales.

Voilà pour les grands principes. S'il est vrai que chacun a le droit d'employer sa langue maternelle, il reste à voir comment ces dispositions se concrétisent dans les faits.

4.1 Les langues officielles

Le pouvoir russo-ukrainien de Transnistrie a proclamé trois langues officielles: le russe, le moldave écrit avec l’alphabet cyrillique (et non avec l'alphabet latin comme dans le reste de la Moldavie et en Roumanie) et l’ukrainien. En effet, l'article 12 de la Constitution  déclare ce qui suit:

Статья 12

Статус официального языка на равных началах придается молдавскому, русскому и украинскому языкам.
Article 12

Les langues moldave, russe et ukrainienne ont le statut de langues officielles sur une base égale.

De plus, la Loi sur les langues de 1992 déclare ce qui suit à l'article 3:

Article 3

Le statut juridique des langues

1) Sur le territoire de la République moldave de Transnistrie, toutes les langues possèdent un statut juridique égal et sont assurées de la sauvegarde et du soutien identique de l'État.

2) Le statut de langue officielle est de façon égale assigné au moldave, au russe et à l'ukrainien.

3) Dans les localités particulières, la priorité est donnée à chacune desdites langues définie par la République ou par décision de la collectivité locale ou par un référendum tenu dans la République ou l'unité administrative territoriale correspondante.

Dans les faits, le trilinguisme officiel est une façade, car les dirigeants transnistriens ont imposé, dans tous les districts soumis à leur autorité, une politique précise concernant l’usage officiel des langues, un régime que certains qualifieraient d'abusif et de discriminatoire. Ce droit d'employer la langue de son choix s'applique dans la seule vie privée, pas dans la vie administrative officielle. La langue russe est omniprésente, l'ukrainien et le moldave étant relégués à l'arrière-plan, voire réprimés. Malgré le trilinguisme officiel, les russophones considèrent que leur territoire est le leur et qu'ils n'ont pas à concéder quoi que ce soit à la langue moldave, langue officielle d'un État dont ils ne veulent pas faire partie; quant à la reconnaissance de l'ukrainien, elle semble destinée à assurer l'appui des Ukrainiens aux politiques des russophones. Le statut de co-officialité du moldave ne reste que purement symbolique. 

4.2 La langue de l'État

Malgré le trilinguisme officiel de la république autoproclamée de Transnistrie, le russe demeure l’unique langue de travail de l’Administration, la plupart des fonctionnaires ignorant le moldave. Seul le russe est utilisé dans les débats parlementaires, ainsi que dans l'Administration de la république sécessionniste. Ces pratiques sont conformes à l'article 9 de la Loi sur les langues, en vertu de la décision de l'organisme administratif concerné:

Article 9

Les langues dans l'activité administrative de l'État

1) Dans les pouvoirs publics, leur gestion et leurs structures (par exemple, les sessions des Soviets des députés du peuple de la République moldave de Transnistrie à tous les niveaux, les sessions du Soviet suprême des nations, les sessions des Nations et de la République, des comités, des commissions, du Présidium du Soviet suprême, du gouvernement, etc.), le travail est conduit dans l'une des langues officielles (moldave, russe ou ukrainien), selon la décision respective dudit organisme administratif.

2) Les particuliers qui ne peuvent pas parler la langue officielle de l'administration de l'État ont le droit de décider de leur langue maternelle ou d'une l'autre langue de la CEI. En cas de besoin, l'Administration de l'État fait appel à un interprète.

Autrement dit, c'est l'entité administrative qui décide de la langue officielle et c'est toujours le russe. Évidemment, en cas de besoin, l'Administration de l'État fait appel à un interprète. Néanmoins, ces pratiques font en sorte que les autorités locales privent ainsi de ses droits la population de langue moldave. Quant aux Ukrainiens, ils parlent tous le russe et ils ne s'opposent pas, au contraire, aux mesures discriminatoires envers les Moldaves.

Les russophones, pour leur part, considèrent que, si la Moldavie impose le moldave, ils ont le droit d'imposer le russe. C'est oublier que la langue russe occupe des positions socialement et économiquement décisives dans toutes les grandes villes de la Moldavie, y compris dans la capitale (Chisinau). La langue russe demeure la principale langue de communication entre les citoyens d'ethnies différentes dans toute la Moldavie, et elle jouit d'un prestige considérable. Même la langue moldave est très influencée par le russe (contrairement à la langue roumaine). On ne peut pas en dire autant du moldave en Transnistrie où le moldave est quasi inexistant dans la vie publique.

En matière de justice, seul le russe est reconnu au tribunal, mais il est possible de recourir au services d'un interprète lorsqu'une personne ignore le russe (en vertu du Règlement de la Cour constitutionnelle):

PARAGRAPHE III
L'examen des affaires dans les séances de la Cour constitutionnelle de la République moldave de Transnistrie

Article 34

L'interprète

1) En vertu de l'article 40 de la Loi constitutionnelle de la République moldave de Transnistrie «sur la Cour constitutionnelle de la République moldave de Transnistrie» aux participants du procès ne possédant pas la langue russe, la Cour constitutionnelle de la République moldave de Transnistrie, à la requête des parties ou de leurs représentants ou bien à sa propre initiative, assure la participation de l'interprète à la procédure judiciaire constitutionnelle.

2) L'interprète est obligé de venir à l'appel de la Cour constitutionnelle de la République moldave de Transnistrie et d'accomplir complètement et exactement la traduction confiée.

3) Avant la participation de l'interprète à la procédure judiciaire constitutionnelle, il lui est expliqué les droits et son obligation d’accomplir complètement et exactement la traduction confiée. L'interprète est prévenu de la responsabilité d’une traduction notoirement incorrecte.

Il n'en demeure pas moins que, pour un pays qui a trois langues officielles, cette manière de procéder semble pour le moins étrange. L'article 40 de la Loi constitutionnelle est claire à ce sujet:

Article 40

La langue de la procédure judiciaire constitutionnelle


1) La production dans la Cour constitutionnelle de la République moldave de Transnistrie est conduite en russe.

2) Les participants du procès ne possédant pas la langue russe ont le droit de donner les explications dans une autre langue et de bénéficier des services d'un interprète.

Ces dispositions semblent contredire l'article 12 de la Loi sur les langues, qui prévoit que la procédure judiciaire est menée dans l'une des langues officielles (moldave, russe ou ukrainien) ou dans la langue de la majorité de la population dans la région donnée, mais il n'en est rien, puisque la langue de la majorité de la population est le russe:

Article 12

Les langues dans la procédure judiciaire et les délits administratifs

1)
Dans les tribunaux de la République moldave de Transnistrie, la procédure judiciaire est menée dans l'une des langues officielles (moldave, russe ou ukrainien) ou dans la langue de la majorité de la population dans la région donnée.

2) Les justiciables présents à une cause du tribunal, qui ne peuvent pas parler la langue de la procédure judiciaire, ont le droit de consulter le dossier complet de la cour, de participer à la procédure en employant un interprète et de se présenter devant le tribunal dans leur langue maternelle. 

3) Dans les cas prévus par la législation, les justiciables peuvent demander que la procédure et la documentation soient traduites dans leur langue maternelle ou dans une autre langue qu'ils possèdent.

4) La violation des dispositions sur la langue de la procédure constitue un motif de l'annulation de la décision judiciaire.

Dans l’affichage public, seul l’alphabet cyrillique est permis. La plupart des enseignes sont en russes, parfois en moldave (obligatoirement en cyrillique), rarement en ukrainien. On pourrait dire que l'affichage public est à 70 % en russe, 20 % en moldave et 10 % en ukrainien;  le bilinguisme russe-moldave demeure rare. Les affiches administratives et commerciales sont donc massivement russes. Quant à la signalisation routière, elle est en russe, en moldave, parfois en ukrainien.

4.3 L'éducation

De façon générale, les écoles sont russes. Les enfants, qu'ils soient russophones ou non, doivent apprendre au choix le moldave ou l'ukrainien; par la suite, ils peuvent apprendre une langue étrangère (au choix): l'anglais, l'allemand ou le français. L'article 26 de la Loi sur les langues reconnaît aux citoyens de la Transnistrie de choisir la langue d'enseignement pour leurs enfants: «Chaque citoyen a le droit de choisir librement la langue d'enseignement de ses enfants et l'État garantit ce droit inaliénable.» Il existe donc des écoles ukrainiennes et des écoles moldaves. Plus de 11 000 enfants, sur une population totale de 79 000 écoliers, seraient admis dans des écoles moldaves de la Transnistrie. Conformément à la réglementation locale, l'utilisation de l'alphabet latin dans tout document ou toute publication est rigoureusement interdite et sévèrement punie. La Loi sur les langues prévoit l’utilisation exclusive de caractères cyrilliques pour transcrire le moldave (roumain):

Article 6

Forme écrite de la langue moldave 

1)
L'alphabet traditionnel cyrillique constitue la forme écrite du moldave dans tous les cas de son usage.

2) L'imposition de l'alphabet latin dans la langue moldave peut être passible de poursuites judiciaires.

En 1994, l’enseignement utilisant l’alphabet latin a été rigoureusement interdit. Cette politique réduisait néanmoins le droit reconnu de la population moldave d’apprendre sa langue maternelle et d’utiliser l’alphabet latin. C'est un peu comme si on obligeait des enfants francophones à apprendre et à écrire leur langue en alphabet cyrillique ou arabe! Du point de vue moldave, plus de 35 000 enfants se sont ainsi vu refuser le droit de faire leurs études en moldave en utilisant l’alphabet latin, et selon les programmes élaborés en république de Moldavie. Mais plusieurs écoles ont «triché» et ont enseigné l'alphabet latin à leurs élèves. Mais les fonctionnaires chargés de vérifier l'enseignement dans les écoles moldaves ont découvert aussi qu'on aurait appris aux élèves à «haïr les Russes» et, dans une moindre mesure, les Ukrainiens; les Slaves seraient alors considérés par les Moldaves comme des «peuples de peu d'importance qu'on doit éliminer». Le mot russe doit être compris «comme créature vile qui n'a pas le droit d'existence». Il semble qu'on apprenait dans les écoles moldaves de Transnistrie l'histoire de la «Grande Roumanie» et qu'on s'apitoyait sur le régime d'Ion Antonescu (1940-1944), le Conducator qui a fait entrer l'armée nazie en Roumanie. Cet «ultranationalisme autochtone» fut mal perçu par les Russes transnistriens. À l'été 2004, le gouvernement a sévi: les six écoles moldaves récalcitrantes, qui ont fonctionné sans permis, ont été fermées (pour 3400 écoliers). Selon les russophones, il s'agit encore d'une occasion pour les Moldaves de «pleurnicher une fois de plus sur leurs droits». Le ministère de l'Éducation nationale de la République moldave de Transnistrie a déclaré que le gouvernement ferait tout ce qu'il peut pour intégrer ces établissements d'enseignement dans le rétablissement légal de la République.

Il n'en demeure pas moins que la plupart des élèves moldaves n’ont pas la possibilité d’apprendre la langue officielle du pays (la Moldavie); il faut dire que, pour les russophones, la Moldavie n'est pas considérée comme leur «pays», puisque c'est seulement la Transnistrie. Les enfants moldaves de Transnistrie n'apprennent partiellement le moldave que dans huit établissements scolaires sur près de 80.  De plus, les maternelles, les écoles, les collèges et les lycées manquent de matériels pédagogiques adéquats. La Russie a offert de fournir gratuitement des manuels russes aux élèves moldaves: il s'agit d'anciens volumes publiés avant l'effondrement de l'URSS et destinés à l'origine aux Roumains!

Les élèves moldaves qui terminent leurs études secondaires de la Transnistrie se butent à de sérieux obstacles lorsqu'ils désirent ensuite être admis dans des établissements d’enseignement supérieur, car l’enseignement dispensé en moldave dans les rares écoles transnistriennes ne peut leur permettre d’atteindre un niveau de connaissance comparable à celui qui est donné sur le territoire administré par les autorités constitutionnelles de la république de Moldavie.

Néanmoins, certains parents ont réussi à déjouer ce qu'ils appellent la «répression slave» (expression consacrée pour désigner la propagande russe) dans un petit nombre d’écoles primaires où la langue moldave basée sur l’alphabet latin est enseignée. Évidemment, la plupart des élèves moldaves ne peuvent exercer leurs droits en matière de langue d’enseignement.

Enfin, il existe une université russe en Transnistrie: la Pridnestrovskii Universitet (l’Université étatique de Transnistrie). Dans la langue courante, elle est simplement appelée l'«Université»; elle offre des cours de russe, d'ukrainien, de moldave et d'anglais.

Tous les commerces de Tiraspol affichent en russe et en alphabet cyrillique.

4.4 Les médias

L'article 35 de la Loi sur les langues prévoit que les trois langues officielles peuvent être utilisées en Transnistrie:

Article 35

Les médias

Les langues officielles des médias de la République moldave de Transnistrie (télévision, radio, journaux, revues, etc.) sont le moldave, le russe et l'ukrainien. Les langues des autres nationalités peut également être utilisées dans les médias.

En ce qui a trait aux médias, il n'y a pas de presse libre en Transnistrie, car elle demeure entièrement contrôlée par les autorités transnistriennes. Mentionnons le journal officiel du Soviet suprême la Pridnestrovie («Transnistrie»), la Adevarul Nistrean («La Vérité nistrienne»); puis Profsoiuznie Vesti («Nouvelles syndicales»), le Soldat Otechestva («Le Patriote soldat»), puis la Dnestrovskaia Pravda («La Vérité transnistrienne»), Za Pridnestrovye («Pour la Transnistrie») et Kazatchyi Vesti («Les Actualités des Cosaques»). Il existe de nombreux régionaux de type hebdomadaire: la Drujba à Grigoriopol («Amitié»), la  Zarea Pridnestrovia à Dubasari («Lumière transnistrienne»), les Novosti à Ribnita («Nouvelles»), le journal publié par la Défense nationale transnistrienne Za Pridnestrovie («Pour la Transnistrie») et celui du parti communiste le Communiste Pridnestrovia («Le Communiste transnistrien»). Les seuls journaux publiés à la fois en russe et en moldave (avec l'alphabet cyrillique) sont les Slobodzeiskie Vesti («Nouvelles de Slobozia») et le Dnestr à Camenca. Mentionnons également le Gomin, un journal publié par le Soviet suprême de la République à l'intention de la communauté ukrainienne de Transnistrie.

Les médias électroniques restent importants pour les autorités transnistriennes. Du temps de l'Union soviétique, toutes les chaînes de radiotélévision étaient transmises de Moscou. Lors de la guerre avec la Moldavie, l'État moldave a coupé le téléphone, ainsi que les ondes de radio et de télé. En 1990, les autorités transnistriennes ont réussi à créer une télévision indépendante; entre 1992 et 1995, deux ou trois diffuseurs commerciaux russophones ont fait leur apparition en Transnistrie à partir de Kichinev (Chisinau). En 1997-1998, la firme la plus importante de la Transnistrie, SHERIFF, a reçu le monopole pour la télévision et téléphonie portable. Il est possible de recevoir une vingtaine de canaux gratuitement après avoir acheté antenne spéciale pour 20 $ US; pour un supplément de 15 $ US, un convertisseur donne accès à plusieurs autres canaux commerciaux. Les langues diffusées sont surtout en russe, puis en anglais et parfois en français.

Il n'existe qu'une seule radio locale, Radio Inter-FM sur 107,7, qui diffuse en russe, ainsi que des émissions en moldave et en ukrainien. Il est possible de capter des radios étrangères en russe, en anglais, en français en allemand, etc. Un autre station diffusée jour et nuit provient de la Russie: la Ekho Moskvy sur 104,6. Le soir, on peut entendre Radio Pridnestrovya (sur 101,4). Pour avoir des nouvelles de Chisinau et de la Moldavie, il faut acheter une antenne et l'installer en secret.

La station de télévision TMR a été fondée en 1992. C'est la télévision officielle Soviet suprême de la République transnistrienne. Elle émet en principe de 9 h jusqu'à 23 h (en réalité, les heures de transmissions ne sont pas fixes: tantôt 9 h, tantôt 7 h, parfois 23 h ou minuit ou une heure de la nuit) et produit ses propres émissions d'informations (environ une heure par jour). Le reste du temps est consacré par la publicité, de la musique, des longs métrages et des émissions de la télévision russe.

La politique linguistique de la Transnistrie est bien particulière pour un pays d'Europe. C'est à la fois une politique officielle de multilinguisme de façade et une politique d'assimilation et de répression dans les faits. Il est rare qu'un État européen viole aussi systématiquement les droits linguistiques les plus élémentaires de ses citoyens. En réalité, le trilinguisme officiel de la république autoproclamée n'est que symbolique, car il correspond à un unilinguisme russe qui fait fi de toutes les autres langues. Pourtant, le russe n'est parlé que par 25 % de la population. Le problème, ce n'est pas que les russophones veulent se protéger, c'est qu'ils ignorent les autres langues, surtout le moldave, la langue officielle du pays.

Si les russophones de Tiraspol n'avaient pas obtenu l'appui de la 14e armée russe ni la complicité des Ukrainiens, ils ne pourraient pas poursuivre leur politique d’isolement à l’égard de la population moldave. Même le nom officiel de la république autonome — République moldave de Transnistrie — n'a rien de moldave. De plus, la situation de la Transnistrie et sa politique linguistique demeurent une anomalie en Europe, sauf si l'on fait exception de la Bosnie-Herzégovine. Du point de vue des Occidentaux, la Transnistrie est une sorte de «vestige de l'Union soviétique» dans ses pratiques les plus rétrogrades. Pour les russophones de Transnistrie, le point de vue est différent. Ils considèrent que leur territoire est «historiquement russe», et qu'ils sont culturellement et militairement plus avancés que «ces pauvres diables de Moldaves». Pourtant, on peut vouloir se protéger sans nécessairement interdire les autres langues! Les russophones dirent qu'ils n'interdisent rien! Pour eux, le problème est réglé, la situation normalisée, la vie peut se poursuivre comme si de rien n'était

Quoi qu'il en soit, la république de Moldavie demeure une construction fragile. Son existence en tant qu'État, dans les frontières de l'ex-République socialiste soviétique moldave (RSSM), demeurera problématique aussi longtemps que la question de la région sécessionniste de Transnistrie ne sera pas résolue. Pour les Moldaves, le temps presse, mais pas pour les russophones, car bien au contraire ils ont tout leur temps. Quant à la Transnistrie, elle est là pour durer, même si les actuels dirigeants de type soviétique disparaissent; ils seront remplacés par d'autres pour perpétuer le régime. Depuis la crise de 2013-2014 en Ukraine et l'annexion de la Crimée en mars 2014 par la Russie, les Russes de la Transnistrie ont de beaux jours devant eux. Ils pourraient demander leur rattachement à la Russie à la suite d'un référendum massivement pro-russe.

 Dernière révision: 31 décembre, 2015

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