República
da Guiné-Bissau

Guinée-Bissau

(Guinée portugaise)

Capitale: Bissau
Population: 1,5 million (2012)
Langue officielle: portugais (de facto)
Groupe majoritaire: crioulo (80 %)
Groupes minoritaires: une vingtaine de langues dont le balante (25 %), le peul (16,3 %), le mandjaque (11,3 %), le mandingue (10,8 %), le pepel (8,8 %), etc.
Langue coloniale: portugais
Système politique: république unitaire
Articles constitutionnels (langue): aucune disposition dans la Constitution de 1996
Lois linguistiques:
Code de procédure pénale (1993); Décret-loi n° 6/97 du 27 mai (1997); Loi n° 5/98 du 28 avril (1998); Décret-loi n° 9/2000 du 25 septembre (2000).

1 Situation géographique

L’Afrique compte trois Guinées, avec chacune une langue officielle différente: français, portugais et espagnol. On distingue en effet :

1) la Guinée (245 857 km²) proprement dite appelée aussi Guinée-Conakry (francophone);
2) la Guinée-Bissau (36 125 km²) dite «Guinée portugaise» (lusophone);
3) la Guinée équatoriale (28 051 km² ) ou «Guinée espagnole» (hispanophone) ou «Guinée espagnole» (hispanophone).

La langue officielle de chacun de ces pays résulte de l'histoire de la colonisation européenne (France, Portugal et Espagne).

Les trois Guinées

Guinée-Bissau

La Guinée-Bissau, officiellement appelée république de Guinée-Bissau (ou República da Guiné-Bissau) est un pays d'Afrique de l'Ouest baigné par l'océan Atlantique, limité au nord par le Sénégal, à l'est et au sud par la Guinée-Conakry (ou Guinée), soit des États francophones. De par sa situation géographique, la Guinée-Bissau est donc enclavée en Afrique francophone, soit entre la Guinée-Conakry et le Sénégal. 

La Guinée-Bissau doit son nom à sa capitale, Bissau, et s'étend sur 36 125 km² (ce qui est à peine plus étendu que la Belgique), y compris une soixantaine d’îles dans l’Atlantique, dont l'archipel des Bissagos.

La Guinée-Bissau fait partie des cinq pays d'Afrique utilisent le portugais comme langue officielle, ce qui correspond en ce cas à une langue seconde pour les habitants de ces pays: l'Angola, le Mozambique, les îles du Cap-Vert et les îles de São-Tomé-et-Príncipe.

2 Données démolinguistiques

Le pays ne comptait que 1,5 million d’habitants en 2012, appelés en français Bissau-Guinéens, dont près de 20 % au sein de Bissau, la capitale. Parmi la vingtaine de groupes ethniques représentés à travers le pays, cinq dominent nettement la population: les Balantes (20,1 %), les Peuls (17,6 %), les Créoles de Haute-Guinée (13,6 %), les Mandjaques (12,2 %), les Mandingues ou Malinkés (9,9 %) et les Papels (9,0 %).
2.1 Les langues nationales

La plupart des langues de la Guinée-Bissau appartiennent à la famille nigéro-congolaise (groupes ouest-atlantique et mandingue). Les langues bissau-guinéennes les plus importantes sont le balante (20,1 %) le peul (17,6 %), le mandjaque (12,2 %), le malinké ou mandingue (9,9 %) et le papel (9,0 %). Toutes les autres langues sont parlées par moins de 50 000 locuteurs: le mancagne (mankanya), le bugago (bidyogo), le mansoanca, le maninka (maninkakan), le bainouk-gunyuno, le nalou, le jahanque (jahanka), le wolof, le diola, le badian (badyara), etc.

Plusieurs de ces langues sont fragmentées en de nombreuses variétés dialectales, notamment le balante, le peul, le mandjaque et le malinké (mandingue).

Au point de vue de l'espace géographique, certaines langues occupent de grands espaces: le balante autour et au nord de Bissau, la malinké au nord, le peul à l'est et le mandjaque à l'ouest. Le bugago occupe un espace non négligeable dans l'archipel des Bissagos

Voici les langues parlées en Guinée-Bissau:

Ethnie Population Pourcentage Langue maternelle Affiliation linguistique
Balantes 317,600 20,1 % balante groupe ouest-atlantique
Peuls 278,000 17,6 % peul (pular)

groupe ouest-atlantique

Créoles de Haute-Guinée 216,000 13,6 % créole de Haute-Guinée (kriolu) créole portugais
Mandjaques 193,000 12,2 % mandjaque groupe ouest-atlantique
Mandingues 157,000 9,9 % malinké (mandingue) groupe mandingue
Papels 143,000 9,0 % papel groupe ouest-atlantique
Biafada 47,000 2,9 % biafada groupe ouest-atlantique
Mancagnes 46,000 2,9 % mancagne (mankanya) groupe ouest-atlantique
Bidyogo 31,000 1,9 % bugago (bidyogo) groupe ouest-atlantique
Kunante 16,000 1,0 % mansoanca groupe ouest-atlantique
Maninka 16,000 1,0 % maninka (maninkakan) groupe mandingue
Bainouks 9,300 0,5 % bainouk-gunyuno groupe ouest-atlantique
Nalou 9,300 0,5 % nalou groupe ouest-atlantique
Jahanques 7,900 0,5 % jahanque (jahanka) groupe mandingue
Wolofs 7,900 0,5 % wolof groupe ouest-atlantique
Diola felupe 5,100 0,3 % diola groupe mandingue
Badyara (Badian) 4,800 0,3 % badian (badyara) groupe ouest-atlantique
Portugais 4,700 0,3 % portugais langue romane
Soninkés 4,700 0,3 % soninké groupe mandingue
Soussous 4,600 0,3 % soussou (susu) groupe mandingue
Bayottes 4,600 0,3 % bayotte groupe ouest-atlantique
Métis capverdiens 2,000 0,1 % créole capverdien créole portugais
Bambara 1,700 0,1 % bambara (bamanankan) groupe mandingue
Fula 1,500 0,0 % peul groupe ouest-atlantique
Arabes syrien 1,200 0,0 % arabe syrien famille afro-asiatique (sémitique)
Français 1,000 0,0 % français langue romane
Cobianes 700 0,0 % cobiane groupe ouest-atlantique
Cassanga 700 0,0 % cassanga groupe ouest-atlantique
Bassari 500 0,0 % oniyan groupe ouest-atlantique
Autres 47,000 2,9 % - -

Total (2012)

1 579 800 100,0 % - -

2.2 Le crioulo / kriol

Néanmoins, la langue la plus utilisée en Guinée-Bissau est le créole portugais appelée en portugais crioulo ou crioulo guineense ou kriol en créole portugais. En effet, le crioulo compte près de 800 000 locuteurs, dont 650 000 comme langue seconde et 116 000 comme langue maternelle (13 %), ce qui rejoint au total 80 % de la population. Autrement dit, le crioulo est la langue véhiculaire de la Guinée-Bissau pour la majorité de la population, car environ 10 % des citoyens du pays peuvent parler le portugais, la langue officielle. On compte trois variétés de créole en Guinée-Bissau : le créole de Bissau-Bolama, le créole de Bafata et le créole de Cacheu-Ziguinchor.

Le créole guinéen ne possède pas d'alphabet réglementé, malgré l'existence d'une proposition de 1987 pour uniformiser l'orthographe donnée par le ministère de l'Éducation. L'orthographe proposée se veut phonétique et est basée sur l'alphabet latin, mais il faut recourir à l'alphabet phonétique international afin de combler les sons du créole, qui n'existent pas en portugais. L'absence de règles systématiques entraîne plusieurs écritures, le même mot apparaissant avec des orthographes différentes. Cette situation est perçu comme un frein pour l'enseignement et pour le développement de la littérature guinéenne. Il existe un livre intitulé Kriyol Syntax: the Portuguese-based Creole language of Guinea-Bissau (Alain Kihm, 1994). Ce livre décrit le créole portugais basée sur la variété "central Kriyol» et son principal objectif est de présenter une description complète de la grammaire de la langue.

Le crioulo est un créole à base de portugais et de langues nigéro-congolaises du pays: le wolof, le peul, le sérère, le balante, le mandjaque, le mankan, le bola, le malinké, le bambara et le diola, pour n'en citer que quelques-unes. Très proche du créole du Cap-Vert (le capverdien ou caboverdiano), le créole de la Guinée-Bissau forme celui du Cap-Vert le groupe des créoles de Haute-Guinée ("Crioulos da Alta Guiné"), les plus anciens créoles de langue portugaise. Il aussi est parlé dans la région sud du Sénégal, à Casamansa, partie intégrante de la colonie portugaise de la Guinée jusqu'en 1899.

La Guinée-Bissau est l'un des rares pays d'Afrique où une langue autochtone, le créole guinéen (en port.: "crioulo guineense"), s'est imposée comme langue véhiculaire. Cependant, ce créole est parlé principalement dans les centres urbains, car il demeure très peu utilisé dans les zones rurales, là où les langues africaines nationales a ont préséance. Stigmatisé dès le début par les autorités coloniales, le créole a néanmoins réussi à s'établir comme un élément de résistance à l'appel du mouvement nationaliste pour l'indépendance au point de devenir une langue identitaire. Le recours à une langue commune autre que le portugais a transformé le créole en un symbole de l'unité nationale. l'anglais et le symbole même de temps de résistance culturelle, ont contribué, avec l'objectif de la lutte de libération de la domination coloniale, pour la création d'une unité nationale. Cette identité commune rend possible la cohésion de la société guinéenne, surtout en temps de crise. Voici un petit texte en créole guinéen, suivi d'une traduction en portugais et en français:

NA KAL LINGU KE N NA SKIRBI NEL
(Créole guinéen)

Na kal lingu ke n na skirbi
Ña diklarasons di amor?
Na kal lingu ke n na kanta
Storias ke n kontado?

Na kal lingu ke n na skirbi
Pa n konta fasañas di mindjeris
Ku omis di ña tchon?
Kuma ke n na papia di no omis garandi
Di no pasadas ku no kantigas?

Pa n kontal na kriol?
Na kriol ke n na kontal!
Ma kal sinal ke n na disa
Netus di no djorson?

EM QUE LÍNGUA ESCREVER
(Portugais)

Em que língua escrever
As declarações de amor?
Em que língua cantar
As histórias que ouvi contar?

Em que língua escrever
Contando os feitos das mulheres
E dos homens do meu chão?
Como falar dos velhos
Das passadas e cantigas?

Falarei em crioulo?
Falarei em crioulo!
Mas que sinais deixar
Aos netos deste século?

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIRE
(Français)

Dans quelle langue écrire
Les déclarations d'amour ?
Dans quelle langue chanter
Les histoires que j'ai entendu conter?

Dans quelle langue écrire
Pour raconter les réalisations des femmes
Et des hommes de mon pays ?
Comment parler des anciens
Des rythmes et des chansons ?

Parlerai-je en créole ?
Je parlerai en créole !
Mais des signes à laisser
Aux petits enfants de ce siècle ?

On peut facilement constater que la plupart des termes sont assez similaires en créole et en portugais: lingu/língua, diklarasons/declarações, amor/amor, kanta/cantar, tchon/chão, Kuma /como, kantigas/cantigas, kriol/crioulo, etc. Évidemment, la grammaire est africaine, donc très différente. 

De façon générale, les Bissau-Guinéens sont bilingues ou trilingues: ils parlent d’abord leur langue africaine, puis le crioulo (environ la moitié de la population), parfois le portugais s'ils sont instruits. Le crioulo n'est pas une langue européenne comme les autres en Guinée-Bissau: c'est une langue proche du portugais dont il est issu.

2.3 Le portugais

La langue officielle est le portugais, mais la connaissance de cette langue en Guinée-Bissau n'est une réalité que pour une portion très restreinte de la population — l'élite instruite — et la pratique de cette langue est souvent limitée à l'écrit puisque le créole est omniprésent dans la langue parlée. En effet, toutes les situations informelles de la communications, tant dans la classe instruite que dans la population en général, ne se déroulent qu'en créole guinéen.  Le portugais se parle surtout comme langue seconde dans la capitale et sa région immédiate. On estime qu'environ 11 % de la population peut s'exprimer en portugais. 

En Afrique, le portugais est également la langue officielle du Cap-Vert, des îles São-Tomé-et-Príncipe, de l'Angola et du Mozambique. C'est une communauté de langue appelée la LUSOPHONIE.

2.4 Le français

Ajoutons aussi que beaucoup de Bissau-Guinéens instruits parlent aussi le français parce que c'est la langue officielle de tous les pays voisins (Sénégal et Guinée-Konakry). D’ailleurs, la Guinée-Bissau, à l’instar de quelques autres pays d’Afrique non francophones, tels que la Guinée équatoriale (espagnol), le Cap-Vert (portugais) et Saint-Thomas-et-Prince (portugais), fait maintenant partie de la Francophonie. Ces quatre pays sont tous enclavés par des États dont la langue officielle est le français, et ils entretiennent des liens culturels et économiques très importants avec leurs voisins (francophones).  C’est pour cette raison que, dans les écoles secondaires, ces États ont développé l'enseignement du français comme langue seconde. Aujourd'hui, le français est devenu une langue co-officielle avec le portugais. Si la connaissance du portugais demeure limitée en Guinée-Bissau, ce l'est encore plus du français. En avril 2012, le Conseil permanent de la Francophonie (voir le texte) a suspendu la Guinée-Bissau en raison du coup d'État survenu le 12 avril 2012, par une junte militaire qui a annoncé la dissolution de toutes les institutions et la création d’un Conseil national de transition. La Déclaration de Bamako de 2002 en matière de sauvegarde de la démocratie, notamment celles qui stipulent que «pour préserver la démocratie, la Francophonie condamne les coups d’État et toute autre prise de pouvoir par la violence, les armes ou quelque autre moyen illégal».

3 Données historiques

On ne sait pas grand-chose de l'histoire ancienne de la Guinée-Bissau, sauf que les Balantes semblaient déjà être présents sur le territoire depuis au moins le XIIe siècle. L’histoire du peuplement est en général liée à celle des populations vivant de part et d’autre des frontières avec le Sénégal et la Guinée-Konakry, deux pays dits «francophones».

3.1 La traite des Noirs

Rappelons qu’en 1494 le pape Alexandre VI Borgia (1431-1503) avait contraint les Espagnols et les Portugais à signer le traité de Tordesillas qui traçait les limites territoriales entre l'Espagne et le Portugal: tout ce qui serait découvert à l'ouest du méridien appartiendrait à l’Espagne et à l'est (Brésil et Afrique), au Portugal (voir la carte du traité). En réalité, l’Église catholique avait attribué aux deux puissances péninsulaires, non pas des zones de colonisation, mais des zones d'évangélisation, mais cette distinction ne résista pas longtemps aux appétits impérialistes. Les autres pays de l'Europe, comme la France, la Grande-Bretagne et la Hollande, furent incapables de s'opposer au traité de Tordesillas jusqu'à la fin du XVIe siècle. En vertu de ce traité, l'Afrique devait appartenir aux seuls Portugais, puisque les Espagnols y étaient écartés. C’est ce qui explique pourquoi les Espagnols furent exclus de ce continent, sauf très tard au XVIIIe siècle avec la Guinée équatoriale. Évidemment, les Hollandais, les Britanniques et les Français finirent par ignorer le traité de Tordesillas. 

La région de la Guinée-Bissau fut découverte en 1446 par un négrier portugais du nom de Nuno Tristão et devient bientôt une plaque tournante de la traite des Noirs. Un comptoir portugais fut installé à Bissau en 1692. Français et Britanniques eurent parfois des prétentions territoriales sur la région, mais ces tentatives de colonisation non portugaise ne connurent pas de suite. En raison de sa proximité avec le Cap-Vert, la Guinée-Bissau fut considérée comme le prolongement continental de l’archipel durant la plus grande partie de la colonisation. Ce n’est qu’en 1879 que les deux colonies, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau, furent considérés comme distinctes par le Portugal; la Guinée-Bissau devient une colonie autonome et prit le nom de Guinée portugaise.

C'est à l'époque de la traite des Noirs qu'est apparu le créole (crioulo ou kriol) en raison du contact du portugais avec les langues africaines, facilitant ainsi la communication non seulement entre les Européens et les Africains, mais aussi entre les Guinéens eux-mêmes, en raison de la grande diversité linguistique des Noirs de la région. Le créole se serait donc entre la fin du siècle XVIe siècle et le début du XVIIe siècle. Cependant, les avis divergent sur le lieu où il serait apparu. Pour les uns, ce serait le Portugal, pour d'autres ce serait le Cap-Vert ou encore la Guinée-Bissau. Il est probable que le créole (kriol) ait été transféré du Cap-Vert vers la Guinée-Bissau par des agents tels que les "lançados", les "tangos-mãos" et les "grumetes".

Les "lançados" (du verbe portugais lançar signifiant «lancer», «jeter» ou rejeter») étaient des aventuriers portugais exilés volontairement en Afrique. C'étaient des «marginaux» qui avaient été punis pour des crimes passés ou simplement parce qu'ils étaient de parenté juive. Les "tangos-mãos" (du port. tango «danse» et mão «main») étaient des commerçants portugais africanisés qui s'étaient faits tatouer les bras en guise distinction. Quant aux "grumetes" (port. grumete «jeune marin» ou «mouse»), des Africains qui servaient d'intermédiaires entre les Portugais et les Africains vivant à Cacheu et à Ziguinchor.  En général, ces trous groupes s'étaient installés au Cap-Vert où ils avaient pris femmes et enfants. Leurs descendants métis furent des "filhos da terra", les «enfants du pays». Les "lançados" et leurs descendants eurent vraisemblablement le temps d'apprendre le créole des Noirs avant de le répandre sur le continent, notamment en Guinée-Bissau. Ces groupes auraient été essentiels au transfert du créole du Cap-Vert vers la Guinée. La proximité géographique et les affinités historiques pourraient expliquer les fortes ressemblances entre le créole du Cap-Vert et celui de la Guinée-Bissau. En raison du multilinguisme dans lequel le créole (crioulo) émergea, il devint une lingue véhiculaire qui permit aux différents groupes ethniques peuplant la Guinée-Bissau de communiquer entre eux. Cette fonction utilitaire et pragmatique assura pendant longtemps sa légitimité.

Durant tout le régime esclavagiste, qui perdura jusqu’en 1866, la Guinée portugaise resta liée au Brésil parce qu’elle lui fournissait les esclaves et qu’en retour le Brésil envoyaient ses trafiquants, ses fonctionnaires et «son portugais», c’est-à-dire sa variété de portugais: le «portugais brésilien». Une importante communauté métissée se développa, sa culture mêlant les coutumes africaines et celles des Portugais. C’est durant le régime esclavagiste que se propagea le créole (crioulo). Ce qu’en 1915 que les Portugais parvinrent à exercer un contrôle total sur le pays.

L'importance et le prestige du créole guinéen évoluèrent au cours de l'histoire. De langue utilitaire propagée par les "lançados", les "tangos-mãos" et les "grumetes" dans leurs expéditions de traite des esclaves, le créole s'est développé essentiellement dans les centres urbains. À partir des année 1920, il commença à être stigmatisé et son emploi finit par être interdit par les autorités coloniales. Le créole fut perçu comme une langue pour les "non civilisés" (les "não civilizados") et toute personne qui parlait le portugais était considérée comme "civilisée" (les "civilizados"). Cette situation a prévalu dans les zones du territoire occupé par les Portugais jusqu'au moment de l'indépendance en 1974.

3.2 Le régime de l’indigénat

À partir de 1933, date de fondation de l’Estado Novo («Nouvel État») par Antonio de Oliveira Salazar au Portugal, le régime colonial se durcit. On sait que le régime de Salazar fut un amalgame d’État totalitaire catholique et de dictature fasciste. L’Acto Colonial (Acte colonial) de Salazar codifia et centralisa l'Administration des colonies qui furent soumises au contrôle direct de la Métropole par l'intermédiaire d'un gouverneur général. Celui-ci fut placé au sommet d'une hiérarchie administrative bureaucratique, d'une réputation souvent douteuse, dont le chef de village (le regulo) représentait au bas de l'échelle le seul élément indigène, lequel était chargé d'exécuter les exigences coloniales. Parallèlement, la dictature portugaise encouragea l'établissement des colons en Guinée portugaise, mais ceux-ci n’arrivèrent plus nombreux que vers les années cinquante. Nombre de ces colons, appelés les degradados, étaient des forçats ayant un passé judiciaire et politique, qui arrivaient malgré leur volonté en Guinée pour accroître la présence portugaise et fournir une main d’œuvre utile à l’administration coloniale.

À l’exemple de la France dans ses colonies, le Portugal instaura le «régime de l'indigénat» aux Noirs (98 % de la population) qui furent privés ainsi de l’instruction (réservée aux Portugais, les civilizados) et de tous leurs droits humains. Seuls les assimilados regroupant les métis et quelques Noirs assimilés eurent accès à l’instruction (en portugais). Les autres autochtones, les indígenas, furent soumis aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts sur les «réserves» et à un ensemble d’autres mesures tout aussi répressives telles que les châtiments corporels. Un ministre de Salazar, Viera Machado, partit du principe suivant en 1943: «Si nous voulons civiliser les indigènes, nous devons leur inculquer comme un précepte moral élémentaire l'idée qu'ils n'ont pas le droit de vivre sans travailler.»

Les «sujets portugais» soumis au régime de l’indigénat furent privés de la majeure partie de leur liberté et de leurs droits politiques; ils ne conservaient sur le plan civil que leur statut personnel, d'origine religieuse ou coutumière. En somme, on peut dire que le colonialisme pratiqué en Guinée, ainsi qu’en Angola et au Mozambique, s’apparentait à une sorte d’esclavage des populations autochtones sous une forme nouvelle, car celles-ci avaient «l’obligation morale et légale de travailler», et elles furent dépouillées de toute leur identité. Pour être exemptés des règles restrictives du régime de l’indigénat, il fallait, entre autres, que les Noirs puissent parler et écrire le portugais de la Métropole, porter des costumes européens et pratiquer la religion catholique. Lorsque des Noirs étaient officiellement reconnus, ils devaient demander le statut de «citoyens assimilés» (assimilados). Ce système colonial odieux, qui paraît sans aucun doute honteux aujourd’hui mais semblait normal à l’époque, perdura jusqu’en 1954, alors qu’il fut «allégé», puis définitivement aboli en 1961, soit de nombreuses années après que les accords de Genève (du 23 avril 1938) eurent interdit toute forme de travaux forcés.

Quant à l’idéologie portugaise de l’époque, elle véhiculait le croyance, ou plutôt la certitude, que le Portugal devait apporter aux indigènes son «génie» et sa «civilisation». Dans le Titre 1 de l’Acto Colonial du 11 avril 1933 (Decreto-Lei Nº 22:465), on peut lire ce texte:

Artigo 2º

É da essência orgânica da Nação Portuguesa desempenhar a função histórica de possuir e colonizar domínios unltramarinos e de civilizar as populações indígenas que neles se compreendam, exercendo também influência moral que lhe é adstrita pelo Padroado do Oriente.

Artigo 3º

1) Os domínios ultramarinos de Portugal denominam-se colónias e constituem o Império Colonial Português.

2) O território do Império Colonial Português é definido nos n.ºs 2º a 5º do artigo 1º da Constituição.

Article 2

Il est de l'essence organique de la Nation portugaise de remplir la fonction historique de posséder et de coloniser des possessions d'outre-mer, et de civiliser les populations indigènes qui s'y trouvent, exerçant aussi un influence morale adjointe du padroado [patronat] d'Orient.

Article 3

1) Les possessions d'outre-mer du Portugal sont appelées colonies et constituent l'Empire colonial portugais.

2) Le territoire de l'Empire colonial portugais est défini dans les alinéas 2 à 5 de l'article 1 de la Constitution.

Le padroado (cf. l'article 2 de l'Acto Colonial) est un terme juridique portugais signifiant «patronat». Depuis la traité de traité de Tordesillas de 1494, la supervision des missions d'orient avait été déléguée par la papauté au Portugal (et à l'Espagne). Ce droit historique de patronat est connu sous le nom de padroado. Le «droit de patronat» des souverains du Portugal consistait notamment en un droit de présentation des évêques.

Le problème, c’est que la «fonction historique» du Portugal a connu certainement des ratés, puisqu’en 1960 le taux d’analphabètes en Guinée était aussi élevé que 98 % chez la population indigène. Au cours de la période coloniale de Salazar, les langues africaines furent violemment réprimées au profit du portugais de la Métropole. 

Même le «portugais angolais» ou tout autre qui s'apparentait au «portugais du Brésil» fut sévèrement combattu par le régime autoritaire de Salazar. Au cours de la période salazariste, la politique d'autarcie prit la forme d'une défense de la prétendue «pureté» de la langue portugaise, avec une inévitable hostilité envers tout ce qui se révélait différent, y compris le «portugais angolais» et a fortiori le créole portugais considéré comme trop impur. Dans les écoles fréquentées pratiquement seulement par les Blancs et administrées par l’Église catholique, on enseignait exclusivement le «portugais du Portugal», alors que la plupart des colons parlaient le «portugais brésilien» et les Noirs, le créole portugais. Du fait de l'indigénat et du colonialisme, les communautés noires furent spoliées de leurs terres et exclues de tout pouvoir politique et économique.

3.3 Le territoire portugais d'outre-mer

En 1952, la Guinée-Bissau obtient le statut de «territoire portugais d'outre-mer» ("Território ultramarino português"). Les Guinéens purent devenir des «citoyens portugais» moyennant certaines conditions dont savoir lire et parler correctement le portugais, avoir un casier judiciaire vierge, produire deux témoignages de moralité et un certificat médical. Le gouverneur général de la Guinée était nommé par le Conseil des ministres du Portugal; il disposait des pouvoirs exécutif et législatif, mais il était assisté par un Conseil de gouvernement et un Conseil législatif.

L’opposition à la domination portugaise commença en Guinée-Bissau dans les années 1950. Quelques leaders émergèrent tels que Amilcar Cabral, né au Cap-Vert, qui fit ses études à Lisbonne. Il fonda, le 19 septembre 1956, un mouvement nationaliste africain: le Partido Africano para un Independência de Guiné-Bissau e Cabo Verde ou Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC). En janvier 1963, le PAIGC déclencha une guerre d'indépendance d’une redoutable efficacité; les pertes portugaises furent à ce point lourdes que la Guinée-Bissau fut baptisée le «Vietnam du Portugal». En quelques années, la guérilla prit le contrôle d'importantes portions du territoire. Le 20 janvier 1973, Cabral fut assassiné et son frère, Luís de Almeida Cabral, lui succéda à la tête du PAIGC qui proclama l'avènement de la République sur les territoires qu'il contrôlait. En septembre de la même année, forts de leurs succès militaires, les rebelles proclamèrent unilatéralement l'indépendance de la Guinée-Bissau et cherchèrent une reconnaissance internationale. Les Balantes, les Pepels et les Mandjaques furent les groupes ethniques qui participèrent le plus à la lutte armée contre l’occupation portugaise. Pendant ce temps, dans les régions libérées par le PAIGC, depuis le début de la mobilisation des populations pour la lutte armée, le créole connut une énorme expansion dans tout le pays. C'est en effet durant la lutte de libération qu'il a acquis le statut de langue de l'unité nationale.

Toutefois, la libération de la Guinée-Bissau, comme d'ailleurs en Angola et au Mozambique, ne fut pas due à la lutte indépendantiste, mais à la révolution des Œillets au Portugal (en avril 1974). Dès lors, les mouvements des forces armées bissau-guinéennes mirent un terme à leur guerre anticoloniale. Le Portugal fut le dernier pays d’Europe à libérer ses colonies. Il était temps, car le Portugal s’en allait vers la faillite économique, près de la moitié du budget national passant à l’«effort de guerre» et à la «pacification» dans les colonies. Le 10 septembre 1974, le Portugal déclara la Guinée-Bissau et le Cap-Vert officiellement indépendants. Le Cap-Vert et la Guinée-Bissau accédèrent à l'indépendance et constituèrent un État commun (jusqu’en 1980).

3.4 L'indépendance (1974)

La lutte pour l’indépendance, obtenue en 1974, se déroula sous la bannière du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC), avec à sa tête Luís de Almeida Cabral qui instaura un régime de parti unique socialiste. Il nationalisa la terre et imposa un monopole d'État sur le commerce extérieur. Cependant, l’indépendance avait laissé le pays sans infrastructures et les premières années se passèrent dans la dégradation totale avec comme résultats la malnutrition et la faim, l’inflation, l’analphabétisme à plus de 95 %, une économie en faillite, la corruption et le «clientélisme». Au lendemain de l'indépendance, la classe dirigeante du PAIGC a voulu favoriser le créole comme langue officielle aux dépens du portugais pour une question de nationalisme. À l'usage, ce choix n'a pas semblé pertinent, car le créole est lui-même issu du portugais. 

Au moment de l'indépendance, l'usage du créole s'est généralisé jusqu'à envahir toute l'administration et conquérir des rôles qui, jusqu'alors, étaient dominés par le portugais, comme ce fut le cas pour la radio nationale. Il fut même question de faire du créole une langue officielle ou du moins une langue co-officielle avec le portugais. Il y eut même des tentatives de l'introduire comme langue d'enseignement, mais les essais ne donnèrent pas les résultats escomptés. Au chapitre des causes de cet échec, il faut mentionner, entre autres, le manque de préparation des enseignants eux-mêmes, la pénurie de matériel didactique et le fait que le créole, bien qu'étant une langue nationale, ne soit pas nécessairement la langue maternelle des enfants.

En novembre 1980, le président Cabral fut renversé par un coup d'État militaire fomenté par son premier ministre, João Bernardo Vieira. La même année, le projet d’union politique avec le Cap-Vert ayant échoué, Cap-Verdiens et Guinéens suivirent chacun leur voie. Il faut dire que des frictions avaient opposé très tôt les insulaires et les continentaux.

Élu en 1984, réélu en 1989, João Bernardo Vieira échappa à une tentative de coup d'État (1985), élimina ses opposants politiques, puis instaura le multipartisme en 1992. Vieira fut réélu et en 1994 (de façon douteuse) lors des premières élections pluralistes de la Guinée-Bissau. Durant son règne, le président Vieira fut régulièrement épaulé par la France, l’Italie, le Portugal et les États-Unis. En juin 1998, le pays fut confronté à une guerre civile (déclenchée le 7 juin) suite à l’escalade opposant le gouvernement et la junta militar (junte militaire) autoproclamée. Ce conflit entraîna la destruction de la plupart des documents d’archives et bases de données stockés à l'Instituto Nacional de Estudos e Pesquisa (INEP). Des troupes de la Guinée-Konakry et du Sénégal (aidées par des instructeurs militaires français) tentèrent bien de défendre le pouvoir du président João Bernardo Vieira, mais le 7 mai 1999 celui-ci fut destitué par l’armée et remplacé par le président de l'Assemblée nationale, Malam Bacaï Sanha. L’ex-président fut même accusé d’avoir vendu des armes à la junta militar et il se réfugia à Lisbonne. Des centaines d'anciens soldats gouvernementaux, ainsi que certains responsables civils, ont été arrêtés pour des crimes liés à la guerre, dont des atteintes aux droits humains. Aujourd’hui, la Guinée-Bissau demeure l’un des pays d’Afrique les plus pauvres, le salaire minimum annuel reste moins de environ 170 $ US, tandis que l’espérance de vie est seulement de 47 ans.

Depuis les années 1990, le créole guinéen a perdu une partie de ses avancées. Jusque là, le portugais avait acquis une présence minimale, mais il a gagné énormément du terrain grâce à l'avènement de de la radio et de la télévision. Les médias semblent donc avoir joué un rôle essentiel dans l'apparition de variétés de créole plus ou moins décréolisées. Afin d'améliorer le statut du créole, il faudrait entreprendre une politique linguistique coûteuse qui impliquerait la mise en place d'une orthographe officielle pour l'écriture de la langue. Cependant, il apparaît peu probable que le gouvernement considère prochainement la sauvegarde du créole comme une priorité budgétaire. Il faudrait plutôt s'attendre à une nouvelle ère de stabilité politique et économique avant d'entreprendre une politique qui aurait pour effet de redresser la situation du créole en Guinée-Bissau.

De toute façon, le gouvernement a d'autre chats à fouetter, car le pays est souvent à la merci d'un coup d'État. De fait, la Guinée-Bissau est devenue le champion des coups d’État en Afrique, ayant supplanté depuis 2002 le Bénin jadis considéré comme le chef de file en la matière. Le 29 avril 2012, le régime de Carlos Gomes Junior a été renversé par un coup d'État. Le pays est passé sous la coupe réglée de militaires mafieux et de trafiquants d’armes ou de drogue. Les autres coups d'Étrat militaire ont eu lieu en 1980, en 1985, en 1998 et en 2002.  Depuis 1998, Bissau, la capitale du pays, pilonnée de toutes parts par les belligérants, s'est vidée d’une grande partie de ses habitants en raison de la violence et de l’horreur des combats fratricides. Dans ces conditions, toute politique linguistique est perçu comme un luxe qu'on ne peut se payer. 

4 La politique linguistique de la Guinée-Bissau

La Constitution de 1996 ne contient aucune disposition à caractère linguistique. Autrement dit, le portugais est la langue officielle de facto, puisqu’il n’est proclamé dans aucun texte juridique. Juste à partir de ce fait, on pourrait croire que la politique linguistique de la Guinée-Bissau en est une de non-intervention. Les événements montrent qu’il en est effectivement ainsi.

4.1 La langue de l’État

Dès la proclamation de l’indépendance, les dirigeants politiques guinéens et cap-verdiens ont privilégié la langue qui leur paraissait la seule immédiatement disponible et opérationnelle: la langue du colonisateur, le portugais. De toute façon, ils n’auraient rien pu faire d’autre, puisque aucune des langues autochtones ne pouvaient assurer la relève. Au début de l'indépendance, le créole guinéen a été utilisé, que ce soit au sein du Conseil des ministres (ce qui n'est plus le cas aujourd'hui) et au Parlement (ce qui est moins fréquent aujourd'hui), car les députés ont remarqué que ils ne réussissaient pas toujours à être précis lorsque ils s'exprimaient en créole.

Le portugais est alors devenu la langue du pouvoir, soit la langue de la présidence de la République, du Parlement, de l'Administration publique, des cours de justice, des forces armées et policières, de l'enseignement à tous les niveaux, de l'affichage, des médias, etc. Le portugais conserve aujourd’hui une place prépondérante dans l'espace politique et socio-économique, mais il est également concurrencé par le créole portugais, parfois le français. Le créole portugais demeure sans contredit la grande langue véhiculaire du pays, puis que 80 % des Bissau-Guinéens peuvent s’exprimer dans cette langue. C’est pour cette raison qu’il est utilisé, concurremment à l’oral avec le portugais, dans les débats parlementaires, les cours de justice, la fonction publique et les médias électroniques.

Il n'existe que fort peu de textes juridiques mentionnant la question de la langue, même pas la Constitution qui reste muette à ce sujet. Seules quelques rares lois en traitent de façon ponctuelle : le Code de procédure pénale (1993), le Décret-loi n° 6/97 du 27 mai (1997), la Loi n° 5/98 du 28 avril (1998) et le Décret-loi n° 9/2000 du 25 septembre (2000).

L'article 86 du Code de procédure pénale (1993) énonce que, «sous peine de nullité irrémédiable, les actes de de procédure écrite doivent utiliser la langue portugaise»:

Article 86

La langue à utiliser dans les actes

1) Sous peine de nullité irrémédiable, les actes de procédure écrite doivent utiliser la langue portugaise.

2) Dans les plaidoiries orales, de sa propre initiative ou sur demande, il est possible de décider d'utiliser le créole ou le dialecte employé par les différents groupes ethniques de la Guinée-Bissau ou une langue étrangère.

3) Pour la transmission par écrit des déclarations où le portugais n'est pas utilisé, il est obligatoire de désigner un interprète.

Il s'agit là d'un des rarissimes textes aussi catégoriques sur la question linguistique: les actes de procédure sont nuls en cas de non-emploi du portugais. De plus, il est reconnu aussi que, dans les plaidoiries orales, il est possible d'utiliser le créole ou le dialecte employé par les différents groupes ethniques de la Guinée-Bissau ou une langue étrangère. Quoi qu'il en soit, il faut recourir à un interprète si le portugais n'est pas utilisé.

Selon le décret-loi n° 6/97 du 27 mai (1997), un notaire n'est pas tenu d'utiliser un document rédigé dans une langue qu'il ne maîtrise pas:

Article 34

Le paragraphe 2 de l'article 169 du Code du notariat, en ce qui concerne la reconnaissance des signatures, affirme que, «dans le cas d'un document rédigé dans une langue étrangère que le notaire ne maîtrise pas, la reconnaissance dudit document peut être possible à la condition que le document à traduire, même verbalement, soit fait par un expert de son choix».

Lors d'une consultation publique, l'article 33 de la loi n° 5/98 du 28 avril (1998) oblige l'emploi à la radio nationale et locale des «deux langues maternelles dominantes dans la communauté locale»:

Article 33

Consultation publique

1) Aux fins de consultation publique, la requête doit être publiée dans le Bulletin officiel et le Journal officiel, et expédiée pour affichage, par un avis dans un endroit publiquement accessible et visible du quartier général du secteur où se trouve la zone requise et les villages voisins.

2) Au cours de la période d'une semaine après l'affichage de l'avis, la requête sera diffusé sur la radio nationale et locale et dans les deux langues maternelles dominantes dans la communauté locale où l'on trouve le terrain en question.

Il s'agit sûrement du créole (kriolu) et du balante ou du peul.

Décret-loi n° 9/2000 du 25 septembre (2000)

Article 10

Désignation des arbitres

1) Les arbitres sont choisis par les parties, conformément au présent décret-loi, afin de constituer le tribunal arbitral.

2) Le litige peut être résolu par un ou trois arbitres.

3) Lorsque les parties conviennent que le litige doit être résolu par un seul arbitre, elles peuvent le désigner d'un commun accord.

8)
Pour nommer les arbitres, l'entité autorisée doit tenir compte de la nationalité des parties, de leur langue, de la nature des questions en litige et éventuellement les lois choisies par les parties pour régir leurs relations.

Depuis 1997, la Guinée-Bissau a intégré la zone franc et a remplacé l’escudo guinéen par le franc CFA (Communauté financière africaine). Toutes les inscriptions des nouveaux billets guinéens en franc CFA sont en français, ce qui peut occasionner quelques inconvénients, car la monnaie précédente avait toujours porté des inscriptions en portugais. Rappelons que la France est, depuis plusieurs, années, le premier partenaire commercial du pays. De plus, la Guinée-Bissau fait partie de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui regroupe huit pays de la «zone franc». Les États membres de l'institut d'émission commun en franc CFA sont les suivants: le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, le Congo-Brazzaville, la Cote d'Ivoire, la Guinée équatoriale, le Gabon, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Tous ces pays sont aujourd’hui membres de la Francophonie.

4.2 L'éducation

Le portugais a toujours constitué la seule langue d’enseignement en Guinée-Bissau. Avant l’indépendance, le «portugais de la Métropole» était l’unique langue d’enseignement dans les écoles. Après la sécession d’avec le Portugal, le «portugais guinéen» revint plus fort qu’auparavant, mais il fut dominé par le crioulo. Jamais les élites bissau-guinéennes ne pensèrent un seul instant de faire entrer les langues africaines à l’école. Ainsi, la «lusophonisation» post-coloniale s’implanta dans la population guinéenne grâce à l’école.

C'est le ministère de l'Éducation natioanle, de la Culture et de la Science (Ministério da Educação Nacional, Cultura, Ciência) qui est responsable de l'enseignement en Guinée-Bissau.  Plus précisément, c'est la Lei de Bases do Sistema Educativo de 2010 (ou la Lei nº 04/2011), qui régit l'enseignement. Les écoles n’enseignent qu’en «portugais guinéen», quel que soit le niveau (primaire et secondaire). Cette variété de la langue portugaise provient du mélange des parlers africains locaux, du portugais de la Métropole et du portugais brésilien.

Les langues bissau-guinéennes ne sont pas prises en compte dans l’enseignement. Il n’existe pas d’université à proprement parler en Guinée-Bissau. Les plus riches vont au Portugal, les autres au Sénégal. Dès l’époque coloniale, tous les enfants devaient apprendre le français comme langue seconde au secondaire; aujourd’hui, cet enseignement tend à se perpétuer.

Le programme d’enseignement primaire prévoit un cursus de six ans tout en portugais; la plupart des manuels scolaires proviennent du Portugal. Cela dit, la Guinée-Bissau compte parmi les dix pays au monde dont le système d’éducation est le moins développé: le taux de scolarisation est de 53 % pour les enfants (tranche d'âge 7 à 12 ans), le taux d'analphabétisme des plus de 15 ans est de 73,5 %. Selon l’UNESCO, 75 % des femmes ne savaient ni lire ni écrire en 1990; en 1995, 50 % des hommes et plus de 80 % des femmes étaient analphabètes, ce qui semble constituer le coeur de la problématique du développement en ce pays. Pour résoudre certains problèmes concernant le faible niveau des compétences acquises par les élèves, un système d'examen national a été imposé à la fin de la 9e année pour la maîtrise du portugais et des mathématiques.

Seuls 8 % des enfants qui commencent les quatre années d’école primaires terminent leurs études. Dans les zones rurales, les enseignants n’ont en général comme formation que quatre années d’école primaire. De façon générale, on assiste à une pénurie chronique du corps enseignant à tous les niveaux. On peut donc parler d’un système d’éducation en débâcle, ce qui constitue sans nul doute autant d'entraves supplémentaires au développement du pays.

4.3 Les médias

La presse bissau-guinéenne est généralement en langue portugaise. À l’écrit, elle comporte, outre le journal gouvernemental No Pintcha ouvert à l’opposition, des titres indépendants comme l’Expresso Bissau, Corréo da Guinée-Bissau, Banoméro, etc. D’autres sont directement liés aux partis politiques dont Bagueira et Ganga Real, qui sont parfois très critiques à l’égard du pouvoir.

Sur le plan radiophonique, la radiodiffusion nationale (RDN) est concurrencée par trois radios privées: Radio Pindjitiguiti, Radio Mavegro et Radio Bombolom. Celles-ci diffusent à la fois en portugais, en crioulo, en français et dans quelques langues africaines. Plusieurs radios internationales se disputent la bande FM à Bissau. On peut noter la concurrence entre Radio France Internationale (RFI) et la radio portugaise (RTPI). La télévision nationale est également concurrencée par des chaînes extérieures; on y retrouve la même concurrence franco-portugaise relayée par Canal France International (CFI) et la chaîne de télévision portugaise équivalente (RTP).

En 2007, le Parlement (Assembléia Nacional Popular) a adopté la Lei 7/2007 (loi 7/2007), qui rendait obligatoire l'emploi du portugais dans la diffusion de médias pour au moins 50 % du temps d'émission à la radio et 80 % à la télévision.

4.4  Le portugais comme langue des relations internationales

La Guinée-Bissau, comme l'Angola, fait partie des pays lusophones. Depuis 1990, de nombreux accords de coopération scientifique et technique ont été signés entre les États de la CPLP, ce qui a donné lieu à plusieurs commissions communes de terminologie. Soulignons que la Guinée-Bissau est membre et de la Francophonie et de la CPLP. 

- L’accord orthographique de 1990

Le traité le plus important concerne l'Accord orthographique sur la langue portugaise de 1990 — Acordo Ortográfico da língua Portuguesa — qui a pris en compte les différences linguistiques afin de réduire les difficultés liées à la tendance naturelle à la différenciation et de préserver les intérêts de la langue portugaise dans les pays lusophones.

À la suite des délibérations entre les délégations de l'Angola, du Cap-Vert, de la Guinée-Bissau, du Mozambique et de São Tomé et Príncipe, ainsi que des observateurs de la Galice (Espagne), les États signataires — la République populaire d'Angola, la République fédérative du Brésil, la république du Cap-Vert, la république de la Guinée-Bissau, la république de Mozambique, la république du Portugal et la République démocratique de São Tomé et Príncipe — ont convenu des dispositions qui suivent (l’accord comptant quatre articles).

L’article 1er ne fait que proclamer l’adoption de l’accord orthographique de 1990, mais l’article 2 énonce que les États signataires prendront les mesures nécessaires en vue d'élaborer un vocabulaire orthographique commun de la langue portugaise en ce qui concerne les terminologies scientifiques et techniques.

Article 2

Les États signataires doivent prendre, par l'entremise des institutions et organismes compétents, les mesures nécessaires en vue de l'élaboration, jusqu'au 1er janvier 1993, d'un vocabulaire orthographique commun de la langue portugaise, aussi complet que souhaitable et normalisé que possible en ce qui concerne les terminologies scientifiques et techniques.

Selon l’article 3, l'Accord devait entrer en vigueur le 1er janvier 1994, une fois que seront déposés les instruments de ratification de tous les États signataires auprès du gouvernement de la république du Portugal. Pour diverses raisons, la date butoir a été reportée en mai 2015, car en janvier 1994 seuls le Portugal, le Brésil et le Cap-Vert avaient ratifié l'accord. Quant à l’article 4, il oblige les États signataires à prendre les mesures appropriées pour assurer le respect effectif de la date d'entrée en vigueur établie à l’article précédent. Le document fut signé par les sept États, à Lisbonne, le 16 décembre 1990. Ce n'est qu'en novembre 2009 que les députés de l'Assemblée nationale populaire de la Guinée-Bissau a ratifié à l'unanimité l'Accord orthographique.

Le document fut signé par les sept États, à Lisbonne, le 16 décembre 1990. Le traité est accompagné d’annexes décrivant les points orthographiques et/ou grammaticaux sur lesquels porte l’accord: alphabet, h initial et final, homophonie, séquences consonantique, voyelles atones, voyelles nasales, accentuation des oxytons/paroxytons, accent grave, tréma, trait d’union, apostrophe, minuscules et majuscules, divisions syllabiques, etc.

-  La Communauté des pays de langue portugaise

En 1996, le Portugal ainsi que sept de ses anciennes colonies ont fondé la Comunidade dos Países de Língua Portuguesa (CPLP), la Communauté des pays de langue portugaise. Les pays membres étaient les suivants: l'Angola, le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, le Mozambique, le Portugal et Sao Tomé-et-Principe. Après son indépendance, le Timor oriental a rejoint l’organisation comme 8e pays membre. La CPLP veut promouvoir la langue portugaise ainsi que la culture commune qui unit les pays membres. Plus particulièrement, les pays lusophones désirent collaborer dans le domaine de l'éducation, mais chercheront aussi à renforcer les liens culturels, politiques et économiques. La CPLP a son siège social à Lisbonne.

Grosso modo, les pays de la CPLP veulent encourager la diffusion et l'enrichissement de la langue portugaise, accroître les échanges culturels dans l’espace lusophone, renforcer la coopération entre les pays de langue portugaise dans le domaine de la concertation politique et diplomatique, encourager le développement d'actions de coopération interparlementaire, développer la coopération économique, dynamiser et approfondir la coopération dans le domaine universitaire, de la formation professionnelle et dans les différents secteurs de la recherche scientifique et technologique, mobiliser des efforts et des ressources en appui solidaire aux programmes de reconstruction et de réhabilitation, promouvoir la coordination des activités des institutions publiques et entités privées, associations de nature économique et organisations non gouvernementales oeuvrant au développement de la coopération entre les pays lusophones, etc. 

- La Déclaration constitutive des pays de langue portugaise  

Deux documents ont été signés par les États de la CPLP: la Déclaration constitutive des pays de langue portugaise (du 17 juillet 1996) et les Statuts de la Communauté des pays de langue portugaise, également du 17 juillet 1996.

La Déclaration constitutive a institutionnalisé la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP). L'article 3 de la Charte de la Communauté des pays de langue portugaise exprime clairement les objectifs de ces sept pays :

1) concertation politique et diplomatique entre ses membres en matière de relations internationales, principalement dans le but d'affirmer sa présence (de la CPLP) dans les congrès internationaux ;

2) la coopération, particulièrement dans les domaines économique, social, culturel, juridique, technique et scientifique;

3) la mise en oeuvre de projets destinés à promouvoir et à diffuser la langue portugaise.

- Les statuts des pays de langue portugaise (CPLP)

La Déclaration constitutive est accompagnée des Statuts de la Communauté des pays de langue portugaise, qui comptent 22 articles. Seul l'article 3 traite de la langue portugaise, les autres articles concernent le fonctionnement de la CPLP. Voici les objectifs tels qu'énoncés par l'article 3:

a) la concertation politique et diplomatique entre ses membres en matière de relations internationales, nommément en vue de renforcer leur présence aux fora internationaux;

b) la coopération, nommément dans les domaines économique, social, culturel, juridique, technique et scientifique;

c) la matérialisation de projets visant à la promotion et à la diffusion de la langue portugaise.

Le gouvernement bissau-guinéen pratique une politique linguistique de non-intervention qui consiste à conserver le statu quo depuis l’indépendance. La lusophonisation des habitants de ce pays est même le résultat de la seule politique post-coloniale. Avec l’Angola, la Guinée portugaise demeure l’un des rares pays d’Afrique noire à ignorer encore totalement les langues autochtones dans l’enseignement. Il est probable que, dans un avenir plus ou moins rapproché, le gouvernement devra accorder une place importante au crioulo, la seule langue parlée par la majorité de la population. Mais ce n’est pas demain la veille.

L’État est présentement plus préoccupé à consolider le pouvoir en place que de gérer des langues qui ne causent pas de problème. La situation de la Guinée-Bissau, à l’instar de l’Angola (une autre ex-colonie portugaise), reste très représentative d’un pays non affranchi de sa langue coloniale. Cependant, il ne semble pas que la situation linguistique actuelle cause, pour le moment, des frustrations profondes au sein de la population guinéenne, toute préoccupée à sa survie. En fait, une certaine inertie a dû jouer pour favoriser le portugais, mais il ne faut pas oublier que le portugais reste une langue très proche du créole bissau-guinéen et que, pour cette raison, le portugais aura toujours un net avantage sur toute autre langue européenne. D'ailleurs, quand un Bissau-Guinéen entend un compatriote parler, par exemple, le français, il a tendance à le considérer comme un traître, alors que la maîtrise du portugais confère du prestige aux yeux de tout le monde. 

Dernière mise à jour: 06 déc. 2016

 

Bibliographie

ENDERS, Armelle. Histoire de l’Afrique lusophone, Paris, Éditions Chandeigne, 1994.

ENCYCLOPÉDIE MICROSOFT ENCARTA, 2007, art. «Guinée-Bissau», pour la partie historique.

KÖSTER, Dietrich. «Guinea-Bissau - die Sprachen, die das Land prägen», Bonn, mai 2012.  [http://www.colonialvoyage.com/de/guinea-bissau-die-sprachen-die-das-land-praegen/].

MILAM, «Le Portugal et l'Afrique, brève histoire d'un empire», sans lieu,
[http://perso.club-internet.fr/antman/portugal/port-afr.html].

TABUCCHI, Antonio. «Suspecte "lusophonie"», dans Le Monde, Paris, 17 mars 2000. 

 

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