Drapeau de la République arabe
sahraouie démocratique

Sahara occidental



 
Capitale (sous contrôle marocain :  Laâyoune
Capitale sous contrôle du Front Polisario :
Bir Lahlou
Population: 567 000 (est. 2017) 
Langue officielle:  arabe classique
Groupe majoritaire:  arabe hassanya (77 %)
Groupes minoritaires:  berbère tchelhit (19,7%), arabe marocain (1,4 %)
Langue coloniale: espagnol
Système politique:  territoire non autonome
Articles constitutionnels (langue):  art. 5 de la Constitution marocaine de 2011; art. 3 et 6 de la Constitution de la RASD (1999).
Lois scolaires marocaines: Dahir n° 1-63-071 du 13 novembre relatif à l'obligation de l'enseignement (1963); Décret n° 2-78-452 du 2 octobre 1978 portant réforme du régime des études et des examens en vue de la licence en droit (1978); Charte nationale d'éducation et de formation (1999);  Loi n° 01-00 portant organisation de l'enseignement supérieur (19 mai 2000); Loi n° 06-00 formant statut de l’enseignement scolaire privé (2000); Décret n° 2-02-376 du 17 juillet portant statut particulier des établissements d'éducation et d'enseignement public (2002); Convention de partenariat pour la coopération culturelle et le développement entre le gouvernement de la République française et le gouvernement du Royaume du Maroc (2010).

Lois marocaines sur l'amazigh: Dahir portant création de l'Institut royal de la culture amazighe (2001); Projet de loi organique relative à la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe (2016).

Lois marocaines à portée linguistique: Dahir portant loi n° 1-74-447 approuvant le texte du Code de procédure civile (1974); Dahir portant loi n° 1-77-230 du 19 septembre relatif à la réorganisation du Centre cinématographique marocain (1977);  Dahir n° 1-96-97 du 2 août 1996 portant promulgation de la loi n° 35-95 complétant le dahir du 8 mars 1950 portant extension du régime de l'état civil institué par le dahir du 4 septembre 1915 (1996); Loi n° 20-99 relative à l'organisation de l'industrie cinématographique (1999);  Dahir n° 1-02-239 portant promulgation de la loi n° 37-99 relative à l'état civil (2002);  Code de la presse et de l'édition (2003); Dahir n° 1-04-257 du 7 janvier 2005 portant promulgation de la loi n° 77-03 relative à la communication audiovisuelle (2005); Code de la nationalité (2007); Circulaire n° 41/G/2007 du 2 août 2007 relative à l’obligation de vigilance incombant aux établissements de crédit (2007); Loi 31/08 édictant des mesures de protection du consommateur (2011). 

1 Situation géopolitique

Le Sahara occidental (Sahara Occidental en espagnol; Western Sahara en anglais) est un territoire de 266 000 km² (Maroc: 446 550 km²; Mauritanie: 1,0 million km²; Algérie: 2,3 millions km²) du nord-ouest de l'Afrique. Il est bordé par le Maroc au nord, l'Algérie au nord-est, la Mauritanie à l'est et au sud, tandis que sa côte ouest donne sur l'Atlantique. Le Sahara occidental est situé à 50 km des îles Canaries. Selon l'Onu, c'est un «territoire non autonome» puisque cette ancienne colonie espagnole n'a pas encore obtenu un statut définitif au plan juridique depuis le départ des Espagnols en 1975.

Le territoire du Sahara occidental est revendiqué à la fois par le Maroc et par la République arabe sahraouie démocratique (RASD), proclamée en 1976 par le Front Polisario : "Frente Popular de Liberación de Saguía el Hamra y Río de Oro", c'est-à-dire «Front pour la libération de la Saguett el-Hamra et du Rio de Oro», du nom des deux régions constitutives de l'ex-Sahara espagnol. C'est un mouvement politique armé du Sahara occidental, créé en 1973 pour lutter contre l'occupation espagnole; son objectif est l'indépendance totale du Sahara occidental, une revendication soutenue par l'Algérie.

Cependant, dans les faits, le Maroc contrôle et administre environ 80 % du territoire du Sahara occidental, ainsi que toutes ses villes et ses centres urbains; le gouvernement marocain considère le territoire comme une partie historiquement inséparable de son pays. On pourrait parler du Sahara marocain.

La ville de Laâyoune est la capitale proclamée du Sahara «marocain». Le gouvernement du Maroc a créé deux régions: le Laâyoune-Sakia El Hamra (n° 11) et le Dakhla-Oued Ed-Dahab (n° 12). Sous contrôle du Front Polisario, dans le territoire désertique à l'est du Sahara «marocain», c'est Bir Lahlou qui sert de capitale (provisoire). Depuis la fin de l'année 1975, la ville de Tindouf en Algérie accueille des réfugiés du Sahara occidental dans des camps, en attendant le règlement du conflit avec le Maroc. En fait, Tindouf sert de siège (provisoire) pour les institutions du Front Polisario.

Puisque le Sahara occidental est un territoire non autonome dont la décolonisation n'est pas terminée, l'Onu ne reconnaît ni la République arabe sahraouie démocratique (RASD), ni la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Cependant, pour l'Union africaine (UA), la RASD est un État africain et elle est membre à part entière de cette organisation depuis 1982, même si les deux tiers des États membres de l’UA ne reconnaissent pas cette entité.

Le Sahara occidental partage des frontières avec l’Algérie sur 42 km, avec la Mauritanie sur 1561 km et avec le Maroc sur 443 km. Les zones de contrôle du Maroc et du Polisario sont séparées par un mur de sable («mur de défense» ou «mur marocain») de 2700 km de longueur. Plus de quarante ans après la proclamation de son indépendance, cette ancienne colonie espagnole n’a pas encore trouvé de statut définitif au plan juridique.

Le Sahara occidental est en proie à un conflit opposant les indépendantistes sahraouis du Front Polisario au Maroc. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu de 1991, le statut final du Sahara occidental est même devenu un enjeu politique témoignant de la rivalité entre le Maroc et l’Algérie, avec comme conséquence que le dossier saharien bloque indéfiniment la construction de l’Union du Maghreb arabe (UMA). L'UMA est un organisme économique et politique formé par les cinq pays dits du «Maghreb arabe» — l'Algérie, la Libye, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie — et dont le siège du secrétariat général est situé à Rabat au Maroc.

2 Données démolinguistiques

En 2017, le Sahara occidental comptait plus de 567 000 habitants, mais le recensement marocain de 2014 en dénombrait 510 713, dont 367 758 dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra (n° 11) et 142 955 dans la région de Dakhla-Oued Ed-Dahab (n° 12). Les principales villes étaient Laâyoune (217 700), Dakhla (106 280), Es-Semara (57 000) et Boujdour (42 600). Plus de 80% de la population du Sahara occidental vit dans des zones urbaines, dont au moins 40% dans le centre administratif de Laâyoune. Toutes ces villes demeurent sous contrôle marocain.

Code Nom de la région Chef-lieu Population
2014
Nombre
d'habitants
%
11 Laâyoune-Sakia El Hamra (Sahara occidental) Province de Laâyoune   367 758   1,0 %
12 Dakhla-Oued Ed-Dahab (Sahara occidental) Province d'Oued Ed-Dahab   142 955   0,4 %
  Source: Recensement général du Maroc de 2014   510 713 100 %

Étant donné qu'aucune statistique de population n'est disponible pour les localités sous contrôle du Polisario, il est difficile d'en préciser le nombre des habitants, mais la population totale de ce territoire est estimée à quelque 30 000 personnes, essentiellement nomades. Quant à la petite localité de Lagouira à l'extrémité sud, elle est sous contrôle mauritanien et pratiquement abandonnée depuis qu'elle n'abrite plus qu'un camp militaire.

Les Sahraouis qui n'ont pas émigré en Europe, principalement vers l’Espagne, ont quitté leur village natal pour les camps de réfugiés à Tindouf, en Algérie. Le Front Polisario affirme que la population des camps de Tindouf est d'environ 155 000 personnes, mais ce nombre pourrait inclure des milliers d'Arabes et de Touaregs des pays voisins, surtout de la Mauritanie. Étant donné que les organisations internationales n’ont pu mener de recensement indépendant à Tindouf, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés base son aide sur un nombre de quelque 90 000 réfugiés. Quoi qu'il en soit, aucun recensement officiel n’a été effectué depuis la création des camps en 1975, malgré les appels répétés du Conseil de sécurité de l’ONU.

2.1 Les ethnies

La population du Sahara occidental se distingue par un petit nombre d'ethnies principales : les Sahraouis, les Berbères et les Marocains.

- Les Arabes

En réalité, il faut faire certaines distinctions parmi les Arabes, bien qu'ils parlent tous la même langue, le hassannya. Les Sahraouis forment 43% de la population, ce sont en principe les habitants nomades du Sahara occidental, dont il existe plusieurs clans ou tribus (Les Larossiens, les Oulad Tidrarin, etc.). Il faut mentionner aussi les Maures blancs qui sont vraisemblablement le résultat de tribus arabes et de Berbères arabisés (Sanhadja). Il y a aussi les Imraguens, un peuple maure vivant depuis des siècles de la pêche traditionnelle au filet, les Marocains et les Bédouins voués à l'élevage de dromadaires, de chèvres ou de moutons. Au point de vue ethnique, la population sahraouie est de type arabo-berbère, avec une petite proportion de Noirs.

- Les Berbères

Parmi les Berbères, on distingue les Tekna, les Réguibat (appelés aussi Maures noirs) et les Izarguiens. Les Tekna se caractérisent des autres Berbères du fait qu'ils parlent une langue berbère, le tachelhit et qu'ils habitent dans le nord du pays ainsi que dans le sud du Maroc.

Les Reguibat forment un groupe berbère arabisé établi dans l'est du Sahara occidental; ils dominent les rangs du Front Polisario. Quant aux Izarguiens, ils constituent une communauté proche des Tekna, entre le fleuve Drâa (Maroc) et le nord de la ville de Boujdour (Sahara occidental).

- L'immigration marocaine

De plus, il faut admettre que l’immigration marocaine a modifié considérablement depuis 1975 la composition de la population du Sahara occidental. En effet, le Maroc a annexé de force 80 % du territoire sahraoui et a entrepris une politique de colonisation «à l’israélienne» en envoyant de nombreux civils résider au Sahara occidental et en investissant un budget important pour construire, dans les principales villes et en particulier à Laâyoune, une infrastructure moderne (habitations, stade, hôpitaux, routes, écoles, etc.). Le Maroc y aurait encouragé l’installation de 200 000 à 300 000 Marocains en plus des 100 000 à 150 000 militaires, avec comme conséquence la minorisation des Sahraouis. Les Marocains se sont surtout installés dans les villes, notamment à Laâyoune et à Dakhla, mais également dans de plus petites agglomérations comme Es-Semara et Boujdour. Dans certaines villes comme Laâyoune, les
Sahraouis sont maintenant très largement minoritaires et ils occupent les quartiers les plus modestes et particulièrement surveillés qui sont devenus des sortes de ghettos.

- Les réfugiés

De son côté, l'Algérie voit d’un mauvais œil son voisin disposer du Sahara occidental et ses 266 000 km². Au 31 décembre 2017, l'Onu estimait que la population des réfugiés sahraouis vivant dans les camps de Tindouf (Algérie) contrôlés par le Front Polisario s'élevait à 173 600. Ces réfugiés sont divisés presque également entre hommes et femmes, avec 49 % de femmes et 51 % d’hommes. Un peu plus du tiers de la population (38 %) a moins de 17 ans, ce qui représente les tendances démographiques et de fertilité de la région.

2.2 Les langues

La langue commune de tous les habitants est l'arabe hassanya, tant pour les arabophones que pour les berbérophones. En raison de sa situation géographique, l'arabe hassanya est devenu un arabe archaïsant, dont l’évolution a connu une trajectoire différente de celle des autres langues arabes comme au Maroc, en Algérie et en Mauritanie. Cette évolution est reflétée par la structure linguistique de l'hassanya, que ce soit dans la morphologie et les règles de formation des mots. Soulignons aussi que si l'arabe marocain, l'arabe algérien et l'arabe mauritanien ont subi l'influence lexicale du français, l'arabe hassanya a été influencé par l'espagnol. Cependant, tous ces arabophones écrivent en arabe moderne (standard).

La majorité des locuteurs du Sahara occidental parlent l'arabe hassanya comme langue maternelle, soit 77%. Les minorités parlent le berbère tchelhit (19,7%) et l'arabe marocain (1,4 %).

L'arabe hassanya, aussi appelé arabe mauritanien, est une variété d'arabe parlée non seulement au Sahara occidental, mais également dans toute la Mauritanie, dans le sud du Maroc, à l'ouest de l'Algérie et au nord du Mali. Sur cette aire géographique étendue, l'arabe hassanya constitue la langue maternelle d’une population de type maure, d'origine arabe ou d'origine berbère arabisée. Cette langue est présente partout dans la vie quotidienne des Sahraouis, mais elle ne bénéficie d'aucun statut juridique parce qu'elle est perçue comme un dialecte de l'arabe officiel. Le hassanya n'est pas une langue écrite, sauf pour les linguistes et les érudits; c'est donc une langue essentiellement orale utilisée dans les communications informelles de la population arabophone du pays. C'est évidemment celle qu'on utilise dans les foyers entre les membres de la famille et dans les chansons populaires. Le hassanya est une variété d'arabe très influencée par le berbère, donc regroupant toutes les caractéristiques des langues afro-asiatiques.

Depuis l'annexion du Sahara occidental par le Maroc et les efforts de minorisation des Sahraouis, l'arabe marocain est devenu une langue qui devrait éventuellement faire concurrence à l'arabe hassanya.

Le tchelhit est une langue berbère parlée par 19,7 % de la population du Sahara occidental; il est appelé aussi chleuh en français. Le Maroc, quant à lui, compte 1,4 million de locuteurs de cette langue pratiquée par les Chleuhs du Haut-Atlas, du Souss et du littoral du Sud. Cette variété de langue berbère s'écrit avec l'alphabet tifinagh. 

La différence entre l'alphabet arabe et l'alphabet tifinagh est énorme. Les Berbères utilisent depuis plusieurs millénaires un alphabet qui leur est propre, le tifinagh, également appelé «libyco-berbère». Le Maroc a officiellement adopté cet alphabet pour transcrire l'amazigh, langue co-officielle du pays depuis 2011. Quant à l'Algérie, elle hésite entre les alphabets tifinagh, latin et arabe. La première attestation d'un texte en alphabet arabe remonte à 512.

Voici le tableau des ethnies et des langues parlées par celles-ci dans le Sahara occidental :  

Ethnie Population Pourcentage Langue principale
Sahraoui 244 000 43,0 % arabe hassanya
Berbère tekna 112 000 19,7 % tachelhit
Berbère réguibat (Maure noir)  73 000 12,8 % arabe hassanya
Maure blanc  50 000 8,8 % arabe hassanya
Berbère izarguien  34 000 5,9 % arabe hassanya
Arabe imraguen  22 000 3,8 % arabe hassanya
Arabe marocain   8 400 1,4 % arabe marocain
Bédouin arosien   7 300 1,2 % arabe hassanya
Bédouin du Tajakant   5 600 0,9 % arabe hassanya
Autres  10 700 0,8 % -
Total 2018 567 000 100, % -

2.3 Les religions

L'islam sunnite constitue la religion principale des habitants du Sahara occidental, qu'ils soient sous contrôle marocain ou sous contrôle de la République arabe sahraouie démocratique. Bref, les musulmans sunnites forment au moins 99 % de la population. Avant la décolonisation espagnole en 1975, il y avait plus de 20 000 catholiques au Sahara occidental, mais il ne devrait plus en avoir aujourd'hui un nombre significatif.

3 Bref historique

L’histoire du Sahara occidental est celle d'un territoire désertique peuplé par des tribus nomades et qui n'a jamais été organisé en État-nation. Cette histoire est intimement liée à celle de ses voisins, le Maroc, la Mauritanie et l'Algérie.

3.1 La période précoloniale

La présence d'êtres humains date probablement de plus de 4000 ans avant notre ère. Vers -2000, un peuple nomade, les Bafours, les ancêtres des Imraguens, auraient quitté la région du Sahara occidental et de la Mauritanie après la désertification du Sahara. Les Bafours furent progressivement remplacés par des nomades berbères venus du Nord. Habitant dans un environnement hostile, ces Berbères furent généralement dépendants des quelques communautés du désert et des caravanes, que ce soit pour les guider ou pour les piller.

C'est vers le VIIIe siècle que l'islamisation du Sahara occidental commença tout en demeurant relativement superficielle, car une grande partie de la population continuait de pratiquer ses rites traditionnels animistes. En fait, ce sont les Berbères du Nord qui ont propagé l'islam vers le sud en commerçant de plus en plus régulièrement à travers les populations du Sahara.

En 1048, des Berbères de l’ouest du Sahara occidental — l'actuelle Mauritanie — se coalisèrent sous le commandement d'un religieux marocain, Abdallah Ibn Yassine, et d’un chef local pour former le mouvement almoravide. Ces tribus berbères réussirent à unifier et à conquérir les populations du Sahara occidental, puis à s'emparer des petits émirats du Maroc et d'une grande partie de la péninsule Ibérique (l'Andalousie). Il s'agit de la dynastie des Almoravides qui érigèrent Marrakech (Maroc) comme capitale. Les Almoravides transformèrent la base politique tribale et urbaine marocaine en un pouvoir théocratique, ce qui, d'après certains historiens, a pour effet de présenter les Almoravides comme les véritables fondateurs de l'État marocain. À leur apogée, les Almoravides contrôlaient, tout en ne formant pas un royaume totalement unifié, un territoire long de 3500 kilomètres, de l'Andalousie (Espagne) jusqu'au Sénégal; ce territoire englobait donc le Maroc, la Mauritanie et une partie de l'actuelle Algérie. Les Almoravides perdirent en 1147 le contrôle de leurs territoires aux dépens des Arabes venus de l'est, en l'occurrence les Almohades.

Dès lors, les Berbères furent déchus de leurs droits par les Arabes qui les considérèrent comme des individus de seconde classe. Cependant, ils purent récupérer leurs droits en se convertissant à l’islam, ce qu'ils se sont hâtés de faire. Vers 1400, l'islamisation du territoire était complète, de sorte que les peuples berbères et arabes se mélangèrent peu à peu, sauf pour les Touaregs, ce qui allait donner naissance au peuple maure. Mais si les Berbères se sont islamisés, ils ne se sont pas tous arabisés, car plusieurs communautés ont conservé leurs variétés de langue berbères. Quant aux Arabes, ils parlaient la variété hassanya qu'ils parlent encore aujourd'hui au Sahara occidental et en Mauritanie.

3.2 La domination marocaine et les incursions européennes

Vers 1400, les Européens arrivèrent aux îles Canaries, puis sur les côtes adjacentes du Sahara occidental et du Maroc actuels. Les premiers explorateurs européens débarquèrent près du cap Bojador (Boudjour) en 1405 et y attaquèrent des caravanes, mais en raison de l'opposition des populations locales ils restèrent confinés à la côte. Ce sont les Portugais qui construisirent un premier fort en 1445 sur l'île d'Arguin (face à la Mauritanie); ils ramenèrent au Portugal des butins d'or et des esclaves qu'ils achetaient aux nomades contre du blé et du tissu. Puis les Français, les Anglais et les Hollandais se disputèrent l'île à tour de rôle, ce qui allait durer jusqu'en 1728. Les Portugais construisirent en 1505 un nouvelle forteresse à Santa Cruz do Cabo de Aguer (Sainte-Croix du Cap-Ghir), aujourd'hui Agadir, afin de faire face aux Castillans, mais elle fut vendue par le roi Manuel Ier du Portugal (1495-1521) en 1513 à des seigneurs berbères.

Puis les Portugais durent se confronter aux Castillans qui érigèrent une forteresse nommée "Santa Cruz de Mar Pequeña" à Ifni (Sadi Ifni), en face des Canaries. Les tribus arabo-berbères de la vallée du fleuve Draâ (Maroc actuel) s'insurgèrent contre les Portugais et les Castillans, et réussirent à les chasser de la région. Ayant fondé la dynastie des Saadiens, les Marocains prirent en grande partie le contrôle du Sahara occidental et, à la fin du XVIe siècle, ils avaient établi leur domination jusqu'à Tombouctou, Djenné et Gao, (Mali actuel). L'Empire chérifien, appelé par les historiens «le Grand Maroc», comprenait alors le Maroc actuel, la Mauritanie, une partie du Mali (Taghaza, Taoudeni, Tombouctou, Gao et Jnnné), ainsi que l'ouest du Sahara algérien (région de Tindouf et de Touat). Ce fut l'apogée de l'expansion marocaine en Afrique. Après le décès d'Ahmed al-Mansour, le sixième sultan de la dynastie saadienne (de 1578 à 1603), ses fils se partagèrent le Maroc qui se désintégra en une multitude de fiefs, alors que les Européens réussirent plus aisément à créer diverses enclaves dans le Nord. Les nomades reprirent le contrôle du désert dans ce qui est aujourd'hui l'ouest de l'Algérie, le nord u Mali et de la Mauritanie, ainsi que du Sahara occidental. 

On comprend ainsi pourquoi le Maroc, indépendant depuis 1956, estime que ce grand territoire faisait partie intégrante du sien bien avant la venue des Européens au Maghreb. La thèse marocaine du «Grand Maroc» constitue une revendication des territoires considérés par les défenseurs de cette thèse comme étant sous la souveraineté marocaine, et ce, avant la colonisation européenne. Ainsi, les territoires à restituer au Maroc seraient le Sahara occidental et une grande partie de la Mauritanie et du nord du Mali, sans oublier une portion de l’Ouest algérien (région de Tindouf). Évidemment, les chances de récupérer un jour tous ces territoires sont nulles, sauf peut-être pour le Sahara occidental.

Le Sahara qui n'était pas encore espagnol possédait une superficie de 266 000 km², contre 505 990 km² pour l'Espagne et 596 740 km² pour toute la péninsule Ibérique. Bref, la superficie du Sahara (espagnol) correspondait à près de la moitié de celle de l'Espagne, ce qui n'était pas à dédaigner pour tirer profit des richesses naturelles (pêcheries, phosphate, etc.). 

En 1859, l'Espagne déclara la guerre au Maroc. Cette guerre coloniale mobilisa des dizaines de milliers de soldats des deux côtes du détroit de Gibraltar. Cet épisode de l'histoire, désignée comme la «guerre d'Afrique» se solda par la défaite de l'Empire chérifien alors gouverné par le sultan Mohammed IV. L'Espagne put imposer ses conditions lors du traité de Tétouan (1860). Les Espagnols obtinrent ainsi le paiement de 400 millions de réals (monnaie de l'empire colonial), des accords commerciaux, ainsi que l'agrandissement des territoires de Ceuta (Sebta) et de Melilla, en plus du droit d'établir une colonie dans le sud-ouest du Maroc et d'y établir un comptoir de pêche. Toutefois, l'hostilité des populations locales empêcha les Espagnols de prendre possession du reste du territoire.

Par la suite, le sud du Maroc et le Sahara occidental restèrent insoumis au pouvoir royal marocain.

En, 1879, un explorateur écossais, Donald MacKenzie, obtint l'accord d'un seigneur berbère pour construire un comptoir, appelé Port Victoria, près de Cap Juby ainsi qu'une bande de trois kilomètres sur douze. La perspective de voir MacKenzie établir de nouveaux comptoirs incitent les Espagnols et les Marocains à intervenir pour freiner les avancées des Britanniques. Peu avant 1895, le gouvernement britannique voulut obtenir l'indépendance de la région du Cap Juby, mais l'entreprise se solda par un échec de sorte que les Britanniques vendirent leur comptoir au sultan du Maroc. Or, les Canariens auraient préféré commercer avec les Anglais plutôt qu'avec les Marocains dans l'éventualité où les Espagnols abandonneraient leurs prétentions coloniales sur le Sahara.

3.3 Le Sahara espagnol (1884–1975)

En 1881, la Sociedad Pesquerías Canario-Africanas («Société des prêches canario-africaines») érigea un débarcadère à l'emplacement de Villa Cisneros (Dakhla) dans le sud de ce qui est aujourd'hui le Sahara occidental. Des traités avec des chefs sahraouis et un commissaire militaire espagnol, Emilio Bonelli, permirent l'établissement de plusieurs comptoirs dans la région du Río de Oro. Cependant, en janvier 1884, l'Espagne en profita pour proclamer un protectorat nommé «Río de Oro» sur toute l'étendue de la côte comprenant l'actuel Sahara occidental et la région du Cap Juby dans le sud du Maroc. Le territoire fut divisé en deux provinces : Seguia el-Hamra au nord et Río de Oro au sud. Ce fut le début du Sahara espagnol (en espagnol : Sáhara Español).

Le protectorat permit à l'Espagne d'éliminer un rival britannique, l'Écossais Donald MacKenzie qui cherchait à établir de nouveaux comptoirs sur la côte, car la conférence de Berlin entérina la revendication espagnole. Villa Cisneros devint la capitale administrative du Sahara espagnol. Cependant, les Espagnols eurent de la difficulté à s'imposer dans l'enclave d'Ifni au Maroc, ainsi que dans la zone tampon de Cap Juby au nord du Sahara espagnol. Néanmoins, en 1904, la Convention de Paris fixa les frontières du Saguia el-Hamra et de Cap Juby; après l'établissement du protectorat français sur le Maroc en 1912, la Convention de Madrid confirma ces frontières.

Sous l'administration espagnole, les Sahraouis purent conserver leur mode de vie encore un temps. Ils demeurèrent des pasteurs nomades avec leurs propres traditions, mais durent composer avec la présence des Espagnols. Bien que ceux-ci soient relativement peu nombreux (environ 15 000 personnes), ils occupaient quelques villes en travaillant pour l'administration coloniale ou faisaient du commerce avec les Sahraouis.

Le gouvernement espagnol ne fut jamais capable d'attirer des colons dans les zones désertiques du Sahara espagnol. Les colons espagnols préféraient immigrer en France ou en Amérique latine. Durant toute la colonisation espagnole, l'armée demeura le plus gros contingent étranger sur les terres des Sahraouis.

Au cours des années 1930 et jusque dans les années 1950, la plupart des Sahraouis furent contraints d'adopter un style de vie sédentaire et de vivre en milieu urbain en raison des combats, de la présence de champs de mines, des possibilités d'emploi,  des sécheresses prolongées, ainsi que de la fermeture de la frontière entre le Sahara occidental et la Mauritanie. Ce changement de vie amena les Sahraouis à cohabiter avec les Espagnols et à apprendre les rudiments de l'espagnol. C'est à cette époque que l'Espagne rendit la scolarisation obligatoire, ce qui eut comme résultat l'apprentissage de l'espagnol par les enfants; beaucoup d'entre eux maîtrisèrent cette langue, à l'exception des enfants nomades qui n'étaient pas scolarisés. Bien que le Sahara espagnol soit à ce moment-là une colonie, l'espagnol et l'arabe étaient reconnus dans la Constitution comme les langues co-officielles. Le contact entre l'espagnol d'Espagne et l'arabe hassanya a donné naissance à un espagnol particulier qu'on appelle aujourd'hui l’espagnol saharien. C'est au cours des années 1960 que l’influence linguistique de l'espagnol a atteint son point culminant, puisque cette langue s'est introduite dans de nombreux domaines de l'administration espagnole et surtout en éducation. En effet, les écoles enseignaient l'espagnol et l'arabe hassanya au primaire. Beaucoup de réfugiés adultes qui vivent maintenant dans les camps ont étudié alors dans le système d'éducation espagnol. Toutefois, le système colonial n'autorisait pas les Sahraouis à aller étudier dans les universités en Espagne.  

Lorsque le Maroc obtint son indépendance en 1956, une armée de libération composée principalement de tribus sahraouies vit le jour dans le but de combattre l'occupation espagnole dans l'enclave d'Ifni et dans la zone de Cap Juby. Mais une action conjointe des forces espagnole et française réussit à neutraliser l'armée de libération. En 1961, El Aaiún (Laâyoune) devint la capitale du Sahara espagnol à la place de Villa Cisneros (Dakhla). En 1965, l'Assemblée générale des Nations unies exhorta l'Espagne à prendre les mesures nécessaires pour libérer l'enclave d'Ifni et le protectorat de Cap Juby, et à engager des négociations sur la souveraineté de ces deux territoires. Puis, chaque année, de 1966 à 1973, des résolutions supplémentaires de l'Assemblée générale des Nations unies incitèrent l'Espagne à mettre en œuvre ce droit à l'autodétermination de la population sahraouie. Il en fut ainsi pour l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et le Parlement européen. L'Espagne consentit en 1969 à restituer la région d'Ifni au Maroc.

En 1971, un mouvement se forma pour envisager la possibilité de libérer le Sahara occidental par la force, tout en refusant l'ingérence marocaine, mais les autorités marocaines réussirent à dissoudre le groupe, ce qui allait néanmoins favoriser la naissance d'un autre mouvement en 1973: le Frente Popular de Liberación de Saguía el Hamra y Río de Oro, plus simplement le Front Polisario fondé à Ain bin Tilli en Mauritanie en vue de contraindre l'Espagne à renoncer à la colonisation. Ce mouvement se voulait indépendantiste, car il s'opposait tant au rattachement avec le Maroc qu'avec la Mauritanie. 

En 1974, alors qu'un processus de décolonisation était amorcé, l'Espagne promit l'autodétermination aux Sahraouis. Le 21 août 1974, elle annonça la tenue d'un référendum d'autodétermination pour le début de 1975. S'y opposant, le Maroc demanda l'arbitrage de la Cour internationale de justice. En octobre de la même année, lors du sommet de l'OUA à Rabat, le Maroc et la Mauritanie conclurent un accord secret en vue de se partager le territoire. En octobre 1975, la Cour internationale de Justice rendit son avis : elle reconnaissait que le territoire du Sahara occidental n'était pas une terra nullius avant la colonisation espagnole et qu'il avait des liens juridiques d'allégeance avec le Maroc et la Mauritanie. La Cour conclut que ces liens ne devaient pas pour autant entraver «l'application du principe d'autodétermination grâce à l'expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire». Mais le roi Hassan II du Maroc ne fut pas du même avis; il organisa, le 6 novembre, la «Marche verte» avec 350 000 Marocains dans le but de prendre le contrôle du territoire que les Espagnols s'apprêtaient à abandonner. En dépit de la condamnation de la Cour internationale de Justice, le Maroc prit unilatéralement le contrôle du Sahara occidental, le 14 novembre 1975. En fait, le roi Hassan II avait su profiter du régime espagnol affaibli par la longue agonie du dictateur, Francisco Franco pour mener son coup de force en sachant très bien que l'armée espagnole n'interviendrait pas. 

Cela dit, la présence espagnole sur les terres sahariennes est toujours demeurée plutôt restreinte, car jusque dans les années 1930 elle s'est bornée au seul littoral. À part quelques mouvements de ripostes de la part de l'armée espagnole, les différentes tribus sahraouies ont pu vivre relativement en paix dans l’arrière-pays et ont su déjouer le tracé des frontières afin d'échapper à la surveillance et à la répression exercées par l’armée française qui contrôlait la Mauritanie.

3.4 La guerre du Sahara occidental (1975–1991)

Au même moment (le 14 novembre), pendant que le général Franco agonisait (il devait mourir le 20 novembre) et que ses successeurs s'apprêtaient à organiser «une transition sans incident», l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie signèrent l'Accord tripartite sur le Sahara occidental. D'après cette entente, l'Espagne transférait l'administration du Sahara occidental au Maroc et à la Mauritanie, tout en souhaitant que les populations sahraouies de l'ex-colonie puissent éventuellement accéder à l'autodétermination. Or, l'Algérie et le Front Polisario manifestèrent leur opposition à cette «vente» et menacèrent «les envahisseurs marocains et mauritaniens». Puis l'Espagne se retira du territoire en abandonnant son engagement pour l'autodétermination des Sahraouis. En février 1976, le Front Polisario fonda la République arabe démocratique sahraouie, ce qui fut le commencement d'une guerre, soutenue par l'Algérie et la Libye, contre le Maroc et la Mauritanie. Ce fut le début de longues années de combat.

Le 11 décembre 1975, les troupes marocaines occupèrent Laâyoune au nord pendant que les Mauritaniens occupaient au sud, le 20 décembre, les villes de Tichla et de Lagouira. En janvier 1976, les forces armées marocaines et mauritaniennes se rejoignirent, alors que les derniers soldats espagnols quittaient le territoire. L’armée marocaine envahit le territoire en saccageant les campements, en tuant des nomades et leur bétail, en envahissant et en pillant les maisons des Sahraouis en fuite, afin que les Marocains puissent s’y établir et exploiter à leur profit les richesses du pays (phosphates, poissons, agrumes, etc.).

Or, le Front Polisario s'opposait à l'annexion du Sahara occidental par le Maroc et la Mauritanie. Le 26 février, le Front Polisario proclama la République arabe sahraouie démocratique (RASD) à Bir Lehlou, avec le soutien de l'Algérie et l'approbation d'une majorité des membres de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), qui étaient d'accord pour reconnaître le Polisario comme un «mouvement de libération». Soutenus financièrement par la Libye et armés par l'Algérie, les indépendantistes sahraouis du Front Polisario multiplièrent les raids contre les troupes des nouveaux maîtres du territoire, le Maroc. Des combats très violents opposèrent les combattants du Front Polisario aux forces marocaines dans le Nord et aux forces mauritaniennes dans le Sud. Fuyant les bombardements au napalm et au phosphore blanc, une partie de la population sahraouie entreprit de s’installer «provisoirement» dans les zones désertiques gérées par le Front Polisario, là où la température monte à 50° C et où rien ne pousse, alors que d'autres se réfugièrent dans la  région de Tindouf en Algérie qui lui ouvrit ses frontières.

De son côté, la Mauritanie, une ancienne colonie française, rappelons-le, estimait que le territoire du Sahara espagnol devait être intégré au sien en raison des fortes similitudes linguistiques, culturelles et ethniques entre les Sahraouis et les Mauritaniens, tout en réfutant l’idée de son intégration au Grand Maroc.

Cependant, en juillet 1979, après un coup d'État, la Mauritanie, épuisée et endettée, décida d'abandonner ses prétentions territoriales et, en août de la même année, céda «sa» partie du Sahara occidental aux rebelles sahraouis. Le Maroc annonça aussitôt l'annexion non seulement de la portion du Cap Juby, mais de tout le reste du Sahara occidental.

Dans le but d'entraver les incursions des militaires sahraouis, Rabat entreprit une tâche colossale: la construction d'une ligne de fortification au milieu du désert. Ce fut le fameux «mur de défense» ou «mur marocain», appelé «mur de la honte» par les Sahraouis, construit par les Marocains avec l’aide d'experts américains et israéliens: il s'agit de 2700 kilomètres de remblais sablonneux, doubles ou triples, de fossés antichars, de batteries d'artillerie et de barbelés, le tout piqueté de centaines de milliers de mines antipersonnel. La construction du mur de défense s'est terminée en 1987.

À la suite du cessez-le-feu de 1991 sous l'égide des Nations unies avec la promesse de consulter la population sahraouie pour trancher l'épineuse question de la souveraineté, le mur marocain devint la ligne de séparation entre le territoire contrôlé par le Maroc et celui contrôlé par le Front Polisario. Plus précisément, le Maroc contrôle et administre environ 80% du territoire, tandis que le Front Polisario en contrôle 20 % laissés par le Maroc derrière la longue ceinture de sécurité, le «mur marocain».

3.5 L'occupation marocaine

Aujourd'hui, quelques décennies plus tard (depuis 1991), le référendum d'autodétermination promis se laisse toujours attendre en raison du manque d'accords sur les modalités et le recensement de la population. La situation demeure totalement figée, la médiation des Nations unies reste impuissante, tandis que le Maroc et l'Algérie campent fermement sur leurs positions. De son côté, le Maroc a bien proposé d'accorder une grande autonomie aux Sahraouis à défaut d'indépendance, mais ces derniers ne veulent rien savoir de ce projet de régionalisation «à la marocaine». Le Maroc prend des moyens parfois contestables pour réduire au silence de nombreux militants sahraouis: torture, longues peines d’emprisonnement et expulsions. De plus, selon un rapport de l'Onu, les prisons marocaines ne répondent pas aux normes internationales. Le surpeuplement et la maltraitance physique, pour ne pas dire la torture, ainsi que le manque d'accès aux services de santé, sont parmi les situations qui sont jugées inacceptables.

- Une population marocanisée

Graduellement, l'ancienne colonie espagnole est devenue une colonie marocaine qui profite des milliards de dirhams versés par Rabat sur ces terres arides. Non seulement les Marocains venus du Nord vont à court terme devenir majoritaires, car les 180 000 réfugiés sahraouis des camps de Tindouf ne sont pas revenus dans leur pays, tandis que les Sahraouis sous contrôle marocain sont considérés comme des citoyens de seconde zone par rapport aux ressortissants marocains venus s’établir dans cette région côtière. La population sahraouie, restée sur sa propre terre, doit subir le mépris et la répression de la part du gouvernement marocain et surtout de la part des nombreux colons marocains amenés de force ou attirés au Sahara occidental par de belles promesses et de généreuses allocations. 

Rabat a en effet mené une politique auprès de ses concitoyens afin de les inciter à s’installer dans cette zone en leur offrant des primes dont profitent surtout les Marocains ainsi qu'à une très petite minorité de Sahraouis. Dans le but de compenser les conditions difficiles de vivre dans le désert, le gouvernement du Maroc a haussé le salaire de ses ressortissants vivant dans cette région aride; il leur offre aussi des logements gratuits, des emplois bien payés, des subventions sur les produits de base, etc., au détriment des autochtones sahraouis. À plus long terme, ce mélange de populations — Sahraouis et Marocains — avait pour objectif non avoué de minoriser les Sahraouis originaires de la région en les privant de leur majorité et en gommant graduellement leur spécificité et leur identité. De plus, la sédentarisation forcée des Sahraouis devait provoquer des problèmes d’adaptation économique pour ces populations traditionnellement nomades vivant du pastoralisme.

Parmi les Sahraouis originaires du Sahara occidental, il y a eu les Berbères tekna, qui ont su tirer l'occupation à leur avantage. Alors qu'ils étaient auparavant des nomades, ils se sont sédentarisés à Lâayoune et ont graduellement constitué une élite sur laquelle le roi Hassan II s'est appuyé pour administrer le territoire. Celui-ci les a attirés en leur octroyant des permis d’importation pour qu’ils puissent pratiquer le commerce entre les îles Canaries et le Maroc par le biais de Lâayoune. En contrepartie de leur allégeance et de leur fidélité, le roi les a associés aux activités économiques les plus dynamiques de la région, c'est-à-dire le commerce, la pêche, le bâtiment, etc. Progressivement, ces privilèges ont été octroyés à d’autres Sahraouis arabophones qui ont aidé la monarchie à administrer pacifiquement le territoire. Puis de nombreux Sahraouis occupèrent des postes de fonctionnaires, voire de «conseillers du roi».

Avec le temps, les jeunes générations de Sahraouis sont devenues des Marocains «à part entière», tandis que les mesures particulières employées jadis pour attirer les Sahraouis ont été progressivement abandonnées parce qu'elles étaient devenues inutiles. Néanmoins, la plupart des Sahraouis  sont aujourd'hui encore sous-représentés dans les centres de décision publics, par exemple les municipalités. De façon générale, ils ne constituent qu'environ 2 % des représentants des citoyens. Par sa politique de peuplement forcée et de minorisation, laquelle est contraire à la IVe Convention de Genève, les territoires occupés compteraient actuellement plus de colons marocains que de Sahraouis. Ce surcroît de population est particulièrement important dans des villes comme Lâayoune et Dakhla, où la population a plus que doublé, mais également dans de plus petites agglomérations telles Bir Anzarane, Gleibat El Foula, Oum Dreiga, Aousserd, Tichla et Bir Gandouz.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 173 600 réfugiés sahraouis ont été recensés dans les camps d’Aousserd, de Boujdour, de Dakhla, de Laâyoune, de Smara et de Tindouf au 31 décembre 2017, mais il y en a 90 000 juste à Tindouf.

3.6 La MINURSO

Quant à la MINURSO, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental, elle semble avoir perdu tout poids politique véritable. Du fait qu'elle a été détournée de son projet initial, c'est-à-dire l’organisation d’un référendum, elle ne correspond plus qu'à une simple force d’observation du cessez-le-feu. En 2007, la Mission comptait 477 personnes, dont 215 militaires et policiers, avec un budget d'environ de 40 millions de dollars annuellement. En octobre 2011, la MINURSO était composée de 230 personnes (sans compter les civils), dont 27 militaires, 199 observateurs militaires et 4 policiers. Le Sahara occidental est le seul territoire du continent africain dont le statut post-colonial n'a pas été réglé: le Maroc en contrôle 80b%, le Front Polisario 20 %; les deux territoires sont séparés par un mur et une zone tampon contrôlée par les quelques Casques bleus de l'ONU. Le Front Polisario réclame un référendum d'autodétermination pouvant conduire à l'indépendance, mais le Maroc rejette toute autre solution qu'une autonomie sous sa souveraineté.

En même temps, le Maroc maintient une importante présence militaire au Sahara occidental, plus de 130 000 soldats; il encourage ses citoyens à s’y installer, quitte à leur offrir des primes, des augmentations de salaire et des subventions alimentaires (surtout pour les fonctionnaires), sans oublier des exonérations fiscales afin d’intégrer le Sahara occidental dans le royaume du Maroc. Pour les Sahraouis, ce sont des mesures destinées à marginaliser la population autochtone. À long terme, celle-ci va être minorisée par la population marocaine.  

4 La politique linguistique marocaine

Il n'existe pas une seule politique linguistique au Sahara occidental, mais deux: celle qui est pratiquée sous contrôle marocain et celle pratiquée par la République arabe sahraouie démocratique ou le Front Polisario.

Le Sahara occidental a jadis été une colonie espagnole entre 1886 et 1975. Au cours de cette ère coloniale, une grande partie de la population sahraouie a été hispanisée au moyen de diverses politiques linguistiques. Cette situation a radicalement changé avec l'annexion du Sahara espagnol au Maroc, la deuxième langue après l'arabe standard étant dorénavant le français et non plus l'espagnol.

4.1 Les lois marocaines

Les Sahraouis qui vivent sous contrôle marocain sont soumis aux lois du Maroc, y compris les lois à portée linguistique. Selon la Constitution de 2011, l'arabe est la «langue officielle de l'État»:

Article 5

1) L’arabe demeure la langue officielle de l'État. L'État œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazigh constitue une langue officielle de l'État, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception.

Ce n'est pas tout, puisque la Constitution contient une disposition concernant l'arabe hassanya écrit ici comme «hassani»:

Article 5

3) L’État œuvre à la préservation du hassani, en tant que partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unie, ainsi qu’à la protection des expressions culturelles et des parlers pratiqués au Maroc. De même, il veille à la cohérence de la politique linguistique et culturelle nationale et à l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde, en tant qu’outils de communication, d’intégration et d’interaction avec la société du savoir, et d’ouverture sur les différentes cultures et sur les civilisations contemporaines.

Qu'est-ce que ce texte signifie? Que la langue officielle est l'arabe, c'est-à-dire l'arabe standard, mais que la langue appelée «hassani» (ou hassanya) parlée par les trois quarts des Sahraouis fait «partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unie». Ajoutons aussi que l'amazighe, une langue berbère, est également une langue officielle de l'État, alors que la seconde langue maternelle parlée au Sahara occidental est le berbère tchelhit. On peut penser que le tchelhit fait partie de «la protection des expressions culturelles et des parlers pratiqués au Maroc». Pour ce qui est des «langues étrangères les plus utilisées dans le monde» dont le texte fait allusion, il ne peut s'agir d'abord que du français, peut-être de l'anglais et, du moins au Sahara occidental, de l'espagnol, l'ancienne langue coloniale de ce territoire.  

4.2 Les tribunaux et les services publics

En matière de justice, seul l’arabe classique est utilisé dans les documents écrits, alors que l’arabe marocain et parfois l'arabe hassanya sont admis et employés dans les communications orales, mais cette pratique ne vaut que dans les principales villes (Laâyoune, Dakhla, Semara, Boujdour). Un juge peut toutefois exiger une traduction en arabe standard. Il est possible d'utiliser le tchelhit dans un tribunal à Laâyoune, mais comme au Maroc il faut une traduction en arabe standard destinée au juge et au personnel judiciaire. Le français peut être utilisé pour les étrangers (accusés ou témoins), sans traduction. Quoi qu'il en soit, le juge doit toujours formuler sa sentence en arabe standard.

Dans l’administration publique, les communications orales avec les citoyens se déroulent normalement en arabe standard, en arabe marocain ou, dans certaines villes, en arabe hassanya; il est possible également d'utiliser le français, mais non l'espagnol. Dans les quelques zones berbérophones, les fonctionnaires peuvent communiquer oralement en tachelhit, mais le plus souvent c'est en français plutôt qu'en tachelhit, sauf si le personnel est d'origine berbère. Quant aux missives officielles, elles sont généralement disponibles en arabe standard et en français, mais la version arabe n’est que très rarement utilisée. En somme, l'espagnol n'est pas disponible comme langue seconde, alors que beaucoup de Sahraouis maîtrisent cette langue. 

En occupant les territoires sahraouis, le régime marocain a complètement éliminé l’espagnol  qui représente pour le Maroc le symbole de ex-colonie espagnole. Il a persécuté les Sahraouis qui ont parlé l'espagnol dans les villes occupées et a exercé des représailles contre toute une génération de Sahraouis qui l'ont utilisé avec le hassanya. Par la suite, le Maroc a imposé une autre langue coloniale, le français qui n'a pas été accepté par les Sahraouis. Au contraire, ceux-ci ont résisté à cette politique d'endoctrinement marocain. Ils ont appris la langue espagnole à leurs enfants dans la clandestinité chez eux et dans le désert. Au cours de leurs manifestations contre le régime, les Sahraouis criaient en espagnol : «Fuera Marruecos!», ce qui signifie «Hors du Maroc!»

4.3 L'éducation en territoire occupé

Lorsque le Maroc a annexé le Sahara espagnol en 1975, les enfants fréquentant l'école primaire accusaient un retard important dans leurs études. Le Sahara occidental annexé a vu gonfler ses effectifs scolaires. Ceux-ci sont passés de 4000 élèves en 1976 au primaire à quelque 115 000 en 2016; quant aux élèves du secondaire, qui n'étaient qu'une centaine en 1976, dépassent aujourd'hui les 80 000 jeunes scolarisés. Il a fallu aussi construire des écoles, prévoir leur encadrement, veiller à la répartition des équipements, etc. En définitive, il fallait encore leur assurer les meilleures conditions de scolarisation.

Le Maroc a trouvé une formule qu'il croyait originale et efficace: le pensionnat. Il s'agit de la formule de type «demi-pension» et de l'internat. Ces méthodes ont certes permis aux enfants résidant dans des localités ou des quartiers éloignés des établissements scolaires de pouvoir poursuivre régulièrement leurs études. Ces établissements, dont le nombre est supérieur à 20, accueillent aujourd'hui plus de 10 000 élèves. La plupart des jeunes du secondaire sont des boursiers du Maroc, ce qui leur permet d'étudier dans des conditions convenables. Parmi ces jeunes, certains bénéficient de places d'internat dans les lycées et les collèges qui ont été aménagés dans le but d'offrir de bonnes conditions d'hébergement et de scolarisation.

Toutefois, tous ces jeunes Sahraouis qui fréquentent un internat sont déracinés de leur foyer. Ils reçoivent une éducation typiquement marocaine qui leur inculque une culture qui n'est pas celle qu'ils recevraient dans leur quartier ou leur village. Ils deviennent des Marocains et perdent leur identité sahraouie.

Le cycle de l'enseignement primaire dure six ans et accueille les enfants de 6 à 12 ans. À ce niveau, l’apprentissage de l’arabe standard se poursuit au premier cycle, mais l’élève sahraoui commence à apprendre le français à la troisième année (comme langue seconde). Au secondaire, l'arabe standard reste la langue d'enseignement, alors que le français est une matière d'enseignement, une langue seconde. Dans les matières économiques et techniques, le français devient une langue d'enseignement. Fait insolite: le ministère de l’Éducation impose un examen d’entrée au secondaire, qui comporte deux épreuves, dont l'une est en français. Le problème, c'est que les Sahraouis ont été habitués à apprendre l'espagnol, non pas le français. L'arabe moderne standard est enseigné en raison de 11 heures/semaine comme au Maroc pour les deux premières années du premier cycle fondamental, puis de six heures/semaine pour les trois autres années et tout le deuxième cycle fondamental. Les élèves d'origine berbère ont le droit de fréquenter une école où l'on enseigne le tchelhit, mais cela n'est possible que dans deux ou trois villes, dont Laâyoune

Le service juridique au sein du ministère de l’Enseignement supérieur ne dispose d’aucun document contenant des lois réglementant la langue d’enseignement au supérieur. Toutefois, la pratique réelle est de continuer de respecter les directives du décret no 2-78-452 du 2 octobre 1978 portant réforme du régime des études et des examens en vue de la licence en droit (article 8), ce qui signifie que l'enseignement est en arabe, mais que des dispositions dites «provisoires» autorisent l'emploi d'une autre langue; c'est le français dans la plupart des cas. Malgré l'arabisation poussée dans l'enseignement, le développement de la terminologie scientifique n'est pas achevé, les sciences et les technologies continuent d'être enseignées en français. Il n'est donc pas possible de se passer du français dans les universités, sauf dans les sciences religieuses.

Jusqu'en 2007, l'enseignement de l'espagnol au baccalauréat dans les établissements d'enseignement du Sahara occidental (occupé) demeurait encore impossible, bien qu'au Maroc cette langue était enseignée en tant que deuxième langue étrangère (après le français). Le gouvernement marocain accorde aujourd'hui des bourses d'études aux étudiants qui désireraient poursuivre leur formation en espagnol. Pour ce faire, ils doivent s'exiler et fréquenter les établissements relevant de la Mission espagnole à Tanger, à Tétouan et à Casablanca.

4.4 Les médias

Si le Maroc tolère aujourd'hui des médias plus critiques qu'auparavant, il laisse une marge de manœuvre relativement limitée aux journalistes dans la mesure où à peine 1% de la population marocaine et sahraouie achète des journaux, lesquels sont publiés en arabe standard et/ou en français. Il faut aussi mentionner que l’analphabétisme de la population limite forcément le lectorat, tant chez les Marocains que chez les Sahraouis.

Par conséquent, ces difficultés ont pour effet de favoriser plutôt les médias électroniques, et davantage la radio que la télévision. Radio-Laâyoune, une station de radio généraliste régionale publique marocaine, couvre la totalité du territoire du Sahara occidental. Cette station diffuse en arabe marocain, en arabe hassanya, et partiellement en français et en espagnol, des programmes d'information politique, sociale, sportive, ainsi que des programmes éducatifs et des émissions religieuses. La station se veut la protectrice du patrimoine culturel sahraoui. Toutefois, considérée aussi comme un moyen pour le Maroc de marocaniser la population, Radio-Laâyoune a pour but de contrecarrer les velléités autonomistes et les incursions médiatiques du Front Polisario qui possède une radio en Algérie, mais qui est captée dans tout le Sahara occidental. La chaîne cherche à promouvoir le projet d'autonomie du Sahara occidental sous souveraineté marocaine.

5 La politique linguistique de la République arabe sahraouie

La République arabe sahraouie démocratique (RASD; en espagnol : República Árabe Saharaui Democrática; en arabe: Almajlis Alsahrawiu Alwataniu) est dirigée par le Front Polisario. Le Conseil national sahraoui (en espagnol: Consejo Nacional Saharui ; en anglais:  Sahrawi National Council) constitue la législature ou le parlement du gouvernement en exil de la RASD. Il compte 53 sièges, élu au Congrès général populaire par des délégués des camps de réfugiés de Tindouf en Algérie, ainsi que par des représentants du Front Polisario et les organisations populaires. Le Conseil tient généralement ses assemblées dans la zone libre du Sahara occidental et, à l'occasion, à Tindouf.

Le gouvernement de la RASD ne contrôle que 20 % du Sahara occidental depuis Bir Lahlou, mais surtout depuis la petite ville algérienne de Tindouf. Cette administration ne peut s'exercer qu'à l'est du «mur de défense marocain» et dans un petit nombre de villes: Bir Lahlou, Tifariti, Mijek, Agwarit, Dougarj, et quelques autres. Dans son intégralité, le gouvernement de la RASD a eu du mal à s’établir en tant que système gouvernement efficace. La RASD est reconnue par l’Union africaine et l’Algérie, le pays le plus puissant d’Afrique du Nord.

La Constitution actuelle a été adoptée en 1976 et a été révisée à plusieurs reprises par le Conseil national sahraoui. Elle affirme que le peuple sahraoui est arabe, africain et musulman et garantit des droits tels que la liberté d'expression et l'égalité devant la loi; elle proclame également que l’arabe est la langue officielle et déclare la séparation des pouvoirs. Cependant, ce document est considéré provisoire. Les lois locales reflètent le fait que le territoire est principalement musulman; elles doivent respecter les traditions, les coutumes et la religion.

5.1 La population sahraouie

Quant à la petite localité de Lagouira, elle n'existe plus juridiquement parlant, le Maroc l'ayant abandonnée à elle-même et les bâtiments, qui datent tous de l’époque espagnole, sont aujourd’hui en ruine. On y trouve quelques pêcheurs locaux et des militaires mauritaniens.

Dans la bande désertique que contrôle le Front Polisarion, les 30 000 Sahraouis nomades vivotent dans le plus grand dénuement avec de l'aide alimentaire fournie essentiellement par l'Algérie. Chaque famille sahraouie vit dans le territoire avec le strict minimum, sans eau, ni électricité, ni médicaments, dans l'attente d'une solution politique qui lui permettrait de retourner chez elle, de l'autre côté du mur que le Maroc a érigé sur 2700 km. Enfin, le prolongement du conflit favorise la radicalisation de la classe politique sahraouie, ce qui a pour effet d'exacerber les tensions et d'inciter le recours à la violence.

En Algérie, Tindouf est une municipalité de la wilaya de Tindouf, dont elle est le chef-lieu, située à 1460 km au sud-ouest d'Alger. En 2008, sa population était estimée à environ 46 000 habitants. Cependant, il faut y ajouter plus de 90 000 réfugiés sahraouis qui sont répartis dans cinq camps situés non loin de Tindouf. Les Sahraouis y vivent dans des conditions austères, ce qui les rend extrêmement vulnérables. Il n'y a pas d'électricité, sauf quelques heures par jour, pas de toilettes et très peu de produits ou de nourriture disponibles sur le marché; c'est pourquoi les réfugiés vivent exclusivement de l'aide humanitaire.

Non seulement il faut leur fournir de l'aide alimentaire, mais aussi leur construire des habitations, des écoles et des centres de santé grâce au soutien de l'UNICEF soutenu par un appui financier de l'Union européenne et du gouvernement espagnol. Pour garantir l’efficacité de son offensive, le Front Polisario reçoit une aide massive de l’Algérie. Cette aide se résume par l’octroi d’un matériel militaire important, de la logistique et des colonnes de soldats algériens.

La vie dans les camps de réfugiés n'est pas facile, et ce, d'autant plus que le Front Polisario marginalise ceux qui contestent ouvertement ses dirigeants ou son orientation politique générale, sans nécessairement les emprisonner. En pratique, les résidents peuvent quitter les camps, mais la peur et la pression sociale empêchent la plupart des individus qui envisagent de s’installer ailleurs de ne pas révéler leur destination avant de quitter les camps.

De façon générale, les droits des habitants des camps de Tindouf demeurent vulnérables en raison de l'isolement de ces camps, de l'absence d'un mouvement de surveillance des droits de l'homme et du manque de supervision de la part de l'État algérien pour garantir le respect des droits fondamentaux des Sahraouis vivant dans les camps du Polisario. Bien que les droits civils et politiques se soient améliorés dans les camps de Tindouf et du Sahara occidental sous le contrôle du Front Polisario, personne n'a été traduit en justice par les auteurs des atrocités commises dans les camps. Les arrestations politiques semblent être rares ou inexistantes dans les camps de réfugiés. Néanmoins, le Front Polisario monopolise le discours politique et marginalise ceux qui doutent ou qui s'y opposent sur les questions importantes, mais les Sahraouis peuvent critiquer les dirigeants du Polisario sur la gestion quotidienne des camps.

5.2 La langue espagnole

Pour les Sahraouis, l’espagnol n'est pas une langue étrangère comme le français. L'espagnol fait encore partie de leur identité de peuple afro-arabe. Il s'agit pour eux d'un héritage qui les  différencie des autres pays du Maghreb, lesquels sont plus familiers avec le français. Contrairement aux Marocains, les Sahraouis sont plus près des peuples et des traditions de l'Amérique latine.

La population dite hispanophone parle l'espagnol nécessairement comme langue seconde, puisque leur langue maternelle est l'arabe hassanya. On estime qu'entre 150 000 et 200 000 Sahraouis, sous contrôle marocain et sous contrôle du Front Polisario, ont l'espagnol comme langue seconde. Ces Sahraouis hispanophones sont divisés en trois groupes:

1. ceux qui ont grandi dans le Sahara espagnol, dont beaucoup d’étudiants à cette époque;
2. ceux qui ont étudié dans des pays hispanophones, en particulier à Cuba ou en Espagne;
3. ceux qui ont participé au programme "Vacaciones en Paz" («Vacances en paix»), c'est-à-dire les enfants qui ont fait des séjours en Espagne pour apprendre l'espagnol.

L'espagnol au Sahara occidental sous le contrôle du Front Polisario est devenu une «langue de résistance» face à l'imposition du français dans lequel le Maroc les entraîne. Cette politique marocaine à l'égard du français a pour but de faire disparaître les traces d'une société arabo-hispanique, tels qu'étaient les Sahraouis en 1976. Malgré les décennies d'exil, même dans les camps de réfugiés d'Algérie, la langue espagnole a survécu.

Bahia Mahmud Awah, écrivain, poète et journaliste sahraoui, l'un des membres fondateurs du groupe d'écrivains connu sous le nom de Generación de la Amistad Saharaui («Génération de l'amitié sahraouie», explique ainsi comment les Sahraouis considèrent l'espagnol:
 

Nosotros los saharauis nunca hemos considerado el español como una lengua colonial de imposición, como sucedió en otras partes de nuestro continente africano, como Senegal, por citar un ejemplo. El español convivió con nuestra lengua hasania durante un siglo y dejó raíces de su presencia tanto cultural como literaria. Fue una coexistencia lingüística y cultural que, tras el abandono vergonzoso y de traición de la metrópoli, hemos considerado un patrimonio lingüístico y un factor más de nuestra identidad histórica, en un espacio geográfico donde predomina la política de la francofonía. Nuestra dirección nacional así lo considera y lo fomenta como segundo idioma que ha llevado nuestra lucha a los pueblos latinoamericanos e hispanos en general. (2015) [Nous autres Sahraouis, nous n’avons jamais considéré l’espagnol comme une langue coloniale d’imposition, comme cela a été le cas dans d’autres parties de notre continent africain, comme le Sénégal, pour ne citer qu’un exemple. L'espagnol a vécu avec notre langue hasannya pendant un siècle et a laissé des racines de sa présence culturelle et littéraire. C’était une coexistence linguistique et culturelle qu’après l’abandon honteux et la trahison de la métropole, nous ayons considéré un héritage linguistique et un facteur supplémentaire de notre identité historique, dans un espace géographique où prédominent les politiques de la francophonie. Nos dirigeants nationaux le considèrent et l’encouragent en tant que langue seconde qui a mené notre lutte contre les peuples latino-américains et hispaniques en général.] (2015)

Compte tenu de ces considération sur l'espagnol, l'État sahraoui a élaboré depuis sa création une politique linguistique de coexistence entre l'arabe et l'espagnol. Grâce à cet héritage qu'est la langue espagnole, des milliers d'étudiants et de techniciens ont pu obtenir des bourses dans différents pays d'Amérique latine. La plupart des jeunes Sahraouis ont déjà voyagé à la faveur des séjours en Espagne, en Algérie, même en France, ces séjours étant organisés par des ONG et des associations humanitaires. En plus de l'arabe hassanya, ils parlent l'espagnol, plus rarement le français ou l'anglais.

5.3 Les services publics et l'éducation

La Constitution de la RASD, adoptée par le 10e Congrès national de 1999, énonce que «la langue arabe est la langue nationale officielle»:

Constitution de la RASD (1999)

Article 3


La langue arabe est la langue nationale officielle.

Article 6

Le peuple sahraoui est un peuple arabe, africain et musulman.

Il faut comprendre que l'arabe dont on parle ici est l'arabe classique, celui que personne ne parle normalement dans la vie quotidienne, puis que l'arabe palé par les Sahraouis est l'arabe hassanya.

Une partie de l’administration de l’État sahraoui a adopté comme fonctionnement une politique de bilinguisme arabe-espagnol. Les tribunaux utilisent l'arabe classique et l'espagnol à l'écrit, mais l'arabe hassanya à l'oral. Les services publics sont assurés en arabe classique (écrit) et en hassanya ou en espagnol à l'oral.

L’enseignement bilingue obligatoire constitue l’un des piliers de la politique d’éducation sahraouie. Selon un rapport publié par l'Institut Elcano pour les études internationales et stratégiques (Leyre Gil Perdomingo et Jaime Otero Roth, septembre 2008), l'enseignement de l'espagnol est devenu un «acte de résistance» non seulement dans les zones contrôlées par le Front Polisario, mais également dans les territoires occupés par le Maroc. En ce cas, les enseignants d'espagnol peuvent être victimes d'intimidation et de persécution. Les militants des droits de l'homme sahraouis ont dénoncé la persécution des Espagnols pratiquant le Maroc dans les territoires occupés du Sahara, dans le cadre d'une campagne d'élimination de l'identité sahraouie.

Il faut distinguer les écoles situées dans la zone contrôlée par le Front Polisario et celles des camps de réfugiés de Tindouf. De façon générale, dans la plupart des écoles, les élèves commencent à étudier l'espagnol en tant que matière à partir de la deuxième année du primaire, puis certaines disciplines sont données entièrement en espagnol. La plupart des enseignants sahraouis ont étudié à Cuba en vertu d'accords pédagogiques conclus avec le gouvernement cubain.

Actuellement, l’espagnol est enseigné dans plusieurs établissements privés; certains de ceux-ci sont entre les mains d'associations proches de l'occupant marocain, comme c'est le cas d'Alter Forum. Cet organisme a été fondé en 2002 par Bachir Edkhil, président de l’Association pour le développement social et économique de la région du Sahara occidental. Les activités d'Alter Forum sont concentrées principalement sur l'élimination de l'analphabétisme, la formation professionnelle, la création d'occasions économiques pour les petites entreprises et la collaboration avec les femmes et les jeunes pour promouvoir la croissance personnelle. Il existe également une association hispanique d'El Aaiun, l'Association pour la surveillance des ressources et la protection de l'environnement au Sahara occidental, qui tente de préserver la langue espagnole parmi les Sahraouis.

Dans les camps de réfugiés, on compte entre cinq et sept écoles par camp; chacun de ces camps fixe ses propres programmes scolaires et publie ses propres manuels grâce à l'aide internationale. Le soutien à l'enseignement de l'espagnol au Sahara provient principalement d'initiatives émanant de communautés autonomes, de municipalités, d'organisations et du mouvement de solidarité. Ces organismes élaborent des projets de création de bibliothèques, de centres d’études pour l’espagnol, de formation d’enseignants ou de stages pour les futurs enseignants dans les camps. Le gouvernement sahraoui a signé des accords en matière d'éducation avec Cuba dans les années 1970 pour un enseignement en espagnol. Il existe dans les camps de réfugiés à Tindouf un centre de formation pédagogique pour les enseignants.

Parmi les projets liés à l'enseignement de l'espagnol dans les camps de réfugiés à Tindouf, mentionnons les projets d'associations solidaires avec le Sahara occidental, tels que "Des livres qui nous rendent libres" (Campaña libros que nos hacen libres), une campagne pour la collecte de 5000 volumes pour la bibliothèque d'Amgala (village au sud de Smara et à l'ouest de Tifariti, à quelques kilomètres au nord de la frontière mauritanienne), le Centre d'enseignement de l'espagnol créé par l'AAPS de Béjar ou des projets d'alphabétisation en espagnol de femmes sahraouies.

5.4 Les médias

Le problème d'accès aux médias écrits est le même au Sahara occidental sous contrôle du Front Polisario. La République arabe sahraouie démocratique (RASD) a créé la Radio Nacional de la Republica Árabe Saharaui Democrática, une station de radio à diffusion internationale du gouvernement en exil de la RASD. Elle diffuse en arabe et en espagnol grâce aux ondes moyennes et aux ondes courtes, ainsi que, depuis 2006, par Internet. Par les ondes, la station émettrice atteint la population du Sahara occidental, mais vise le reste du monde par l'Internet. On ignore l'emplacement exact de l'émetteur, mais il est possible qu'il soit à Tindouf en Algérie, car la station dispose d'une boîte postale à Alger, ce qui signifie que le régime algérien soutient ouvertement les indépendantistes sahraouis.

Il n'est pas aisé d'être sahraoui depuis le départ des Espagnols en 1975. En effet, depuis cette année-là, les Sahraouis ont dû subir une occupation plus belliqueuse, celle du Maroc qui assure le contrôle de 80 % du territoire. Ainsi, les Sahraouis ont vu leur pays se diviser en deux : une zone marocaine et une zone sahraouie contrôlée par le Front Polisario, sans compter une zone algérienne à Tindouf. Mais ce n'est pas tout, car les Sahraouis de la zone occupée par le Maroc deviennent progressivement des Marocains, tandis que les autres, ceux de l'autre côté du mur, vivent dans la plus grande précarité. Dans la politique linguistique, l'arabe hassanny et l'arabe marocain, c'est-à-dire l'arabe des populations, sont laissés pour compte, sauf dans les communications informelles.   

Le conflit au Sajhara occidental n'est pas prêt de se terminer. D'un côté, la monarchie du Maroc, soutenue par la population du pays, reste déterminée à occuper un territoire qu'elle considère comme faisant partie intégrante de son territoire. Le roi sait que, s’il abandonne le Sahara occidental, l'opposition pourrait l’affaiblir et, éventuellement, renverser la monarchie; en demeurant à la tête de cette revendication, la monarchie se pose comme la garante des aspirations nationalistes des Marocains. En attendant, le Maroc paie chèrement sa volonté d’absorber le Sahara occidental. Sécuriser le Sahara, l'annexer administrativement, l'équiper et œuvrer pour établir la souveraineté marocaine constituent, depuis 1975, de lourdes dépenses qui grèvent le budget de l'État. 

Quant à l'Algérie, elle n’a pas modifié d’un iota sa position : elle continue de réclamer l’organisation d’un référendum d’autodétermination sous la responsabilité de l’Onu, tandis que le Maroc a décidé depuis longtemps de ne pas s'y conformer. Face à la détermination du Maroc, le gouvernement algérien soutient militairement, financièrement et diplomatiquement le Front Polisario.

En même temps, les deux pays se voient entraînés dans une spirale à la fois coûteuse et dangereuse pour la paix dans la région. Depuis plusieurs décennies, l'Algérie s'est engagée dans une inquiétante course aux armements, ses dépenses militaires étant passées de 3,6 milliards de dollars en 2004 à 13 milliards en 2015. De son côté, le Maroc consacre la moitié de son budget militaire au Sahara occidental (130 000 soldats sur un total de 250 000), sans compter les 2,4 milliards de dollars d’investissement dans les structures de base, ce qui fait au moins 10,3 millions de dollars US/jour. Autrement dit, le Maroc et l'Algérie paient chèrement leur rigidité dans le conflit du Sahara occidental, avec comme résultat que les sommes consacrées aux dépenses militaires réduisent pour autant le développement économique des deux pays. Tout cela a comme conséquence de réduire les dépenses en éducation et en santé, ainsi que dans les autres services publics.

Par ailleurs, ni l’Organisation de l’unité africaine (OUA), ni la Ligue arabe, ni l’ONU ne sont arrivées à résoudre ce conflit qui empêche l’Algérie et le Maroc de normaliser leurs relations et d’entamer une coopération économique bénéfique pour toute la région du Maghreb. Pire, aucun partenaire d’envergure du Maghreb, ni l’Europe, ni les États-Unis, ni même les pays du Golfe ne semblent vouloir s’engager dans une initiative majeure pour amener l’Algérie et le Maroc à la table de la paix. Pendant ce temps, la marocanisation du Sahara occidental fait son œuvre, inexorablement, en oubliant les populations sahraouies concernées. Un peuple oublié dans l'indifférence générale.

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VILLEMONT, Régine. Avec les Sahraouis, une histoire solidaire de 1975 à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2009, 351 p.
 

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