Île Maurice

(Republic of Mauritius)

République de Maurice
Capitale: Port-Louis 
Population: 1,2 million (est. 2004)
Langues officielles: anglais (de facto) et français (de facto)
Groupe majoritaire: créole mauricien ou «morisyen» (53 %)
Groupes minoritaires: bhojpouri (31,4 %), tamoul (3.5 %), hindi (2,8 %), ourdou (2,7 %), anglais (0,2 %), chinois, etc. 
Langues coloniales: français et anglais 
Système politique: régime parlementaire de type britannique 
Articles constitutionnels (langue): art. 33, 46 et 49 de la Constitution de 1992
Lois linguistiques: Loi sur les tribunaux (1945); Loi sur l'éducation (1957); Loi sur la citoyenneté (1968); Loi sur l'état civil (1981); Loi sur la Société de radiodiffusion de Maurice (1982); Loi sur l'administration locale (2003); Loi sur l'union des locuteurs du marathi (2008); Loi sur l'union des locuteurs du tamoul (2008); Loi sur l'union des locuteurs du télougou (2008).
 

1 Situation géographique

L’île Maurice (en angl.: Mauritius) est située dans le sud-ouest de l'océan Indien, à quelque 800 km à l'est de la grande île de Madagascar et à 220 km à l’est de l’île de La Réunion. Ainsi, d’ouest en est, l’île de La Réunion, l’île Maurice (et ses îlots de Agaléga, Saint-Brandon, Cargados Caraos et Chagos Archipelago) de même que l’île Rodrigues forment l'archipel des Mascareignes du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas qui les explora. Toutes les îles de l’archipel des Mascareignes appartiennent à la république de Maurice (voir la carte 2), sauf l’île de La Réunion qui constitue un département français d’outre-mer (DOM). Toutefois, l’île Maurice est beaucoup moins éloignée de La Réunion (200 km) que de l’île Rodrigues (560 km). La superficie de la république de Maurice est de 1865 km², et elle atteint un total de 2040 km² en incluant ses dépendances.

L'île Rodrigues, la plus petite des trois îles de l’archipel des Mascareignes avec ses 109 km², bénéficie depuis 2002 d'une autonomie administrative, tout en faisant partie de l'île Maurice.

À 394 km au nord-est de l’île Maurice se trouvent les Cargados Carajos qui regroupent 22 îles. L'une d'elles, l'île Saint-Brandon, possède un hôpital et une station météorologique; seuls quelques pêcheurs engagés par une compagnie mauricienne y séjournent périodiquement. Plus loin, se profilent les îles Agalega dont la population est de 300 habitants et, au sud des Maldives, Diego Garcia (voir la carte 3) abritant une base militaire américaine, mais dont la souveraineté est réclamée par le gouvernement mauricien. Tout au nord de l’archipel se trouve l’îlot Tromelin qui est demeuré sous contrôle français. La république de Maurice (en angl. Republic of Mauritius), autrefois colonie française (1715-1810), puis britannique, est un État indépendant depuis 1968. L'île Rodrigues bénéficie, en tant qu'État non souverain, d'une page particulière dans ce site; cliquez ICI s.v.p. pour y accéder.

2  Données démolinguistiques

La population de la république de Maurice s’élevait à 1,2 million d’habitants en 2004, mais la quasi-totalité des habitants de cet État résident dans l’île Maurice elle-même, puisqu’on ne dénombre que 35 000 habitants dans l’île Rodrigues et que les autres petites îles ne sont pas régulièrement habitées. L’agglomération de la capitale, Port-Louis, nommée ainsi en souvenir de Louis XV, compte près de 300 000 habitants, soit plus de 40 % de la population totale de l'île Maurice. Les principales villes demeurent, outre Port-Louis, Rose Hill, Beau-Bassin, Quatre-Bornes, Vacoas, Phoenix, Cure-Pipe (ces villes se touchent et forment une seule agglomération) et Mahébourg où se situe l'aéroport (voir la carte détaillée).

Le pays est composé de différentes ethnies: 68 % de la population est d'origine indienne; ils sont suivis des Métis (27%), des Chinois (3 %) et des Européens (2 %). En somme, deux habitants sur trois sont d’origine indienne; ce sont les descendants de travailleurs venus dans les plantations, après l’abolition de l’esclavage (1835) par la Grande-Bretagne. Les autres Mauriciens sont des Métis (ou «Créoles») descendant des premiers esclaves et des colons français, puis des Chinois (arrivés après les Indiens) fort actifs aujourd’hui dans les commerces d’alimentation.

Le recensement démographique de 2000 (publié en 2002) révélait que les langues parlées quotidiennement sont le créole par 826 152 locuteurs (70,0 %), le bhojpouri par 142 387 locuteurs (12,0 %) et le français par 39 953 locuteurs (3,3 %), ce qui correspond à 10,0 millions de locuteurs, sur une population recensée de 1,1 million (en fait: 1 178 848). Cependant, il est difficile de déterminer avec précision le nombre des locuteurs d'une langue, car très peu de Mauriciens sont unilingues. D'autres statistiques établissent plutôt à 80,5 % le pourcentage du créole, à 12,1 % celui du bhojpouri, à 3,4 % celui du français et à moins de 1 % celui de l'anglais. Il resterait 3,7 % pour toutes les autres langues (tamoul, ourdou, chinois mandarin, télougou, chinois hakka, marathi, gujarati, arabe, etc.). L'un des problèmes pour déterminer les langues parlées provient du fait que les Mauriciens sont généralement bilingues, sinon trilingues, voire polyglottes. Il n'est pas rare de trouver des Mauriciens parler cinq ou six langues. Les combinaisons entre le créole, le français, l'anglais et le bhojpouri sont monnaie courante. Parmi les personnes bilingues ou trilingues, le créole est toujours présent, ainsi que le français. Il reste ensuite des combinaisons possibles avec une langue indienne autre que le bhojpouri et le chinois, ce qui comprend toujours le créole mauricien.

Les données du Central Statistics Office de 2001 révèlent que de nombreuses communautés comptent des membres connaissant le créole mauricien et une autre langue, dont le chinois (3155), le français (17 863), le bhojpouri (65 775), l'hindi (5161), la marathi (1806), le tamoul (7827), le télougou (2194), l'ourdou (11 131), auxquels il faudrait ajouter 7258 locuteurs sont la langue maternelle n'a pas été identifiée. Ces individus bilingues forment un ensemble disparate de quelque 122 1700 locuteurs, soit près de 10 % de la population. Les Créoles, les Franco-Mauriciens et les Rodriguais sont des populations autochtones, alors que les Bhojpouris, les Tamouls, les Hindis, les Ourdous, les Télougous, les Marathes et les Gudjarats proviennent de populations immigrantes originaires de l'Inde, sans oublier les nombreux Chinois.


Cette distinction des groupes ethniques présente quelques faiblesses. Par exemple, les Bhojpouris (avec le chinois hakka et le chinois mandarin) ne constituent pas réellement un «groupe ethnique», car il s'agit d'une langue qui n'est pas parlée que par les hindous. Il existe des hindous qui ne sont pas bhojpouriphones et il existe des Créoles, notamment sino-mauriciens, qui le sont. Si des gens s’expriment en bhojpouri dans les zones rurales, c'est aussi le cas dans les villes puisque les ruraux viennent souvent travailler en ville. Quant au terme Franco-Mauriciens (et Anglo-Mauricien), il peut prêter à confusion. Il fait référence en général aux Blancs que tout le monde désigne comme des «Franco-Mauriciens». Leurs origines sont ne sont pas uniquement françaises, mais aussi anglaises, voire allemandes. S'ils ont comme langue maternelle le français, ils s'expriment aussi en créole (avec un accent dans certains cas, mais c’est du créole mauricien!) et en anglais, comme tous les Mauriciens qui ont été scolarisés.

2.1 Le créole mauricien (morisyen)

Bien que la langue officielle de la république de Maurice soit l’anglais, la majorité de la population, qu’elle soit d’origine africaine, métisse ou indienne, parle le créole mauricien ou morisyen dans une proportion d'au moins 70 %. On emploie également le terme créole franco-mauricien parce qu'il est à base de français, une conséquence de la colonisation française qui a duré un siècle. La carte de gauche illustre l'importance du créole sur l'île Maurice. Cette langue est parlée sur l'ensemble de l'île (voir la carte détaillée).  

Ainsi, on peut présumer que les deux tiers de la population mauricienne peuvent s'exprimer en morisyen. En raison de ses similitudes linguistiques, le français demeure la langue européenne la mieux comprise par l’ensemble des Mauriciens, et ce, d’autant plus qu’il est parlé comme langue maternelle par 37 000 Franco-Mauriciens, contre 3000 pour l’anglais.

Rappelons que le créole morisyen provient du «créole bourbonnais»,  le tronc commun des créoles français parlés dans l'océan Indien et comprenant non seulement les créoles mauricien et rodriguais, mais également les créoles réunionnais et seychellois, ce qui inclut le créole chagossien des îles Chagos. Le créole bourbonnais a d'abord été parlé à La Réunion (alors appelée «île Bourbon»), puis il s'est propagé sur l'île Maurice et, de là, sur l'île Rodrigues et l'archipel des Seychelles. En raison des distances et de l'insularité de ces créoles, ceux-ci se sont progressivement différenciés. Les différences se sont ensuite amplifiées avec la colonisation anglaise qui a touché Maurice, Rodrigues et les Seychelles. C'est pourquoi il n'est pas toujours aisé pour les créolophones de l'océan Indien de communiquer en créole entre eux et de se comprendre parfaitement. Environ 10 % des mots du créole mauricien seraient d'une origine autre que française, c'est-à-dire anglaise, indienne, malgache, bantoue, wolof ou mandingue.

Malgré d'évidentes similitudes, ces créoles ont tous des particularité lexicales importantes. Voici quelques exemples comparatifs du créole mauricien (île Maurice), du créole rodriguais (île Rodrigues), du créole réunionnais (île de La Réunion) et du créole seychellois :

 
Français Créole mauricien Créole rodriguais Créole réunionnais Créole seychellois
Peuples créoles du monde entier,
donnons-nous la main.
Tou dimoune ki koz langaz kreol anou mars ansam. Tou kreol lor la ter, anou marye pyke. Anou pèp kréol dan lo Monn antyé anon mèt ansanm. Tou pep Kreol dan lemonn, annou atrap lanmen.
Nous sommes créoles, et donc nous parlons créole.
Nou finn ne kreol, alor nou noz kreol. Nou kreol, nou koz nou lang. Nou lé kréol, nou koz kréol. Nou Kreol, alor nou koz Kreol.
Le créole est la puissante langue de notre patrie car il est parlé par tout le monde. Langaz kreol pli gran patrimwann nou pei parski tou dimounn koz li.  Kreol li enn gran lang kot nou parski tou dimoune kose li. Lo kréol lé la lang lo pli gabyé nout nasyon parské tout domoun i koz ali. Kreol i lalang pli pwisan nou patri akoz tou dimoun i koz li.

2.2 Les langues indiennes

Quant à la population d’origine indienne, de nombreux locuteurs ont conservé leur langue d’origine: ils parlent le bhojpouri (31,4 %), le tamoul (3,5 %), l'hindi (2,8 %), l'ourdou (2,7 %), le télougou (1,5 %), le marathi (1,3 %) et le gujarati (0,1 %). Le tamoul et le télougou sont des langues dravidiennes, alors que les autres font partie des langues indo-iraniennes. Si beaucoup ont conservé leur langue d'origine, nombreux sont ceux qui sont passés au créole morisyen. Le bhojpouri est surtout parlé dans de nombreuses agglomérations situées au nord-est de l'île. Les Indo-Mauriciens peuvent généralement parler jusqu'à quatre langues, par exemple, le créole, le bhojpouri, le français et l'anglais.

En 2008, le gouvernement mauricien a fait adopter des lois pour favoriser la vie culturelle des communautés de langue marathi (Loi sur l'union des locuteurs du marathi), de langue tamoule (Loi sur l'union des locuteurs du tamoul) et de langue télougou (Loi sur l'union des locuteurs du télougou).

2.4 Les langues chinoises

L'île Maurice compte une importante minorité de sinophones, que ce soit le chinois mandarin (1,5 %), le chinois wu (1,4 %) ou le chinois hakka (0,2 %). Ces langues font partie de la famille sino-tibétaine. Les communautés chinoises sont généralement quadrilingues, ce qui comprend presque toujours l'anglais, le français, le créole, en plus de leur langue. 

2.5 Le français et l'anglais

L’anglais et le français constituent pour tous les Mauriciens – à l’exception des Franco-Mauriciens et des Anglo-Mauriciens – des langues étrangères. Tout le monde parle le créole mauricien ou une langue indienne (ou chinoise), sauf les quelques «Métropolitains» britanniques ou français. Soulignons que la connaissance du français et de l’anglais est variable dans la population, elle dépend grandement du degré d’instruction des individus. Il est plus facile pour la majorité des Mauriciens d’apprendre le français que l’anglais en raison des affinités linguistiques avec le créole et en raison également du prestige dont jouit le français au point de vue culturel.

L’anglais, pour sa part, souffre de son isolement linguistique par rapport au créole. Rares sont les Mauriciens qui affirment savoir plus l’anglais que le français, à l’exception des Indo-Mauriciens et des Sino-Mauriciens toujours plus familiers avec l’anglais qu’avec le français. Mais on aurait tort de croire que ces groupes ethniques ignorent le français: ils le connaissent moins, c’est tout. L’anglais est la langue de l’État, mais les fonctionnaires connaissent plus le français que l’anglais...  

Dans les faits, le français est nettement la deuxième langue (après le créole) des habitants de l’île Maurice et l’anglais, la troisième, et ce, même pour les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens. C’est probablement cette situation qui porte certains à dire que «tout le monde parle en français, mais tous écrivent en anglais».

2.6 Les religions

En ce qui a trait à la religion, les Mauriciens pratiquent la religion hindouiste dans une proportion de 52 %; les catholiques comptent pour 26 %, les musulmans pour 16,6 %, les protestants pour 2 %. Les diverses autres religions forment 3 % de la population. La communauté hindoue est répartie en deux groupes distincts, l'un est indo-aryen, l'autre dravidien. Dans le groupe indo-aryen, on remarque les Biharis (ou les Bhojpourisants) et les Marathis. Dans le groupe dravidien, nous trouvons les Télougous et les Tamouls. La plupart des musulmans appartiennent au groupe indo-mauricien. La vaste majorité des musulmans, soit 90 %, est de rite sunnite.

3  Données historiques

Une carte de 1153, dressée par le célèbre géographe arabe, Al Sharif el-Edrissi, montre que les trois îles des Mascareignes portaient les noms de Dina Arobi (île Maurice), Dina Margabin (île de La Réunion) et Dina Moraze (île Rodrigues). Mais les Arabes ne restèrent pas longtemps aux Mascareignes dont le nom vient d'un navigateur portugais: Pedro de Mascarenhas. Ce dernier découvrit l'île Bourbon (aujourd'hui l’île de La Réunion) en 1505; Diégo Fernandez Pereira découvrit en 1507 l’île Maurice et l’île Rodrigues, mais c’est Don Diégo Rodriguez qui donna son nom à cette dernière en 1528.  Pour les Portugais, les îles de l’archipel des Mascareignes servaient simplement de relais et de centre de ravitaillement sur la route des Indes. Ils n’occupèrent jamais les Mascareignes.

3.1 La période hollandaise (1598-1710)

C’est en 1516 que les premiers Hollandais débarquèrent à l’île Maurice. Ils ne purent vraiment coloniser l’île à ce moment-là, car les esclaves amenés d’Afrique s’étaient enfuis dans les montagnes dès leur arrivée: ce furent les premiers esclaves marrons de Maurice. Afin de rentabiliser leur nouvel établissement de l'île Maurice, les Hollandais développèrent vers 1641 le commerce des esclaves en provenance de Madagascar. Cependant, peu d'esclaves malgaches furent acheminés vers Maurice durant l’occupation hollandaise.

En 1598, une escadrille hollandaise, sous les ordres de l’amiral Wybrand Van Warwyck, aborda l’île Maurice qui fut nommée Mauritius en l'honneur du prince Mauritius Van Nassau de Hollande. Une petite colonie de colons venus des établissements hollandais du cap de Bonne-Espérance s’installèrent avec des esclaves d’origine africaine. Au lieu de faire fructifier leur nouvelle colonie, les Hollandais se contentèrent de piller la faune (d’où l’extinction, entre autres, du célèbre dodo, une sorte de gros pigeon qui aurait abandonné ses ailes et aurait pris du poids en l'absence de prédateurs) et la flore (causant en particulier l’épuisement du bois d’ébène). En revanche, les Hollandais introduisirent la canne à sucre et importèrent des cerfs de Java, mais ils quittèrent l’île avec leurs esclaves en 1710 à la suite de graves sécheresses et de terribles ravages des cyclones.

3.2  La colonisation française (1715-1810)

Abandonnée par les Hollandais, l'île Maurice devint une possession française en septembre 1715 lorsque Guillaume Dufresne d'Arsel l’aborda, en prit possession et la nomma «île de France». Les premiers colons français arrivèrent en 1721 au moment où l’île était administrée par la Compagnie des Indes orientales (de 1722 à 1767). On sait que, pour concurrencer les autres pays européens, Louis XIV et Colbert avaient créé la Compagnie des Indes orientales en 1664. Afin d’attirer des capitaux, ils lui avaient accordé un monopole commercial dans l'océan Indien pendant 50 ans et lui avaient cédé la souveraineté sur Madagascar ainsi que sur les îles voisines et les futurs territoires à conquérir.

En 1725, les Français annexèrent l’île Rodrigues qui fut occupée en permanence à partir de 1735. Rappelons, par ailleurs, que l’île Bourbon (appelée aujourd’hui La Réunion) avait reçu ses premiers colons en 1665 (rappel de la carte 1).

Dès le début de la colonisation française à l’île de France (Maurice), surtout entre 1721 et 1735, quelques centaines (entre 400 et 600) d’esclaves en provenance du Sénégal et de la Guinée arrivèrent à l’île. Depuis le 28 août 1670, à la demande du ministre Colbert, le Conseil d'État du royaume avait officialisé la pratique de l'esclavage en France. Aux Antilles, l’esclavage avait vite assuré la prospérité économique de ces régions. En mars 1685, était proclamé le fameux Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée à réglementer et à tempérer le régime de l’esclavage, et précisant les devoirs des maîtres et des esclaves. On le sait, ce Code Noir, qui resta en vigueur dans toutes les Antilles et en Guyane française jusqu'en 1848 (date de l'abolition définitive de l'esclavage par la France), fut rarement respecté, les exploitants n’en ayant fait bien souvent qu’à leur tête.

En 1723, le célèbre Code Noir de 1685 fut adapté à l'usage des Mascareignes et les lettres patentes de Louis XV, en forme d'édit, furent enregistrées à l’île Bourbon (La Réunion) dans la ville de Saint-Paul, le 18 septembre 1724, par le Conseil supérieur de Bourbon. Ce nouveau Code Noir adapté à la situation de l’île Bourbon (La Réunion) et de l’île de France (Maurice) favorisa, dès 1725, l’arrivée de milliers d’esclaves qui venaient en majorité de l’île de Madagascar et de l'Afrique orientale pour y cultiver le café et les plantes à épices. Cette main-d'œuvre abondante paraissait  nécessaire pour permettre à la Compagnie des Indes orientales de poursuivre l’expansion économique de l’océan Indien.

C’est en 1735 que l’île de France (Maurice) commença son véritable développement avec l’arrivée de son plus célèbre gouverneur: Bertrand-François Mahé de Labourdonnais, nommé par la Compagnies des Indes orientales; il dirigea la colonie de 1735 à 1746 et fonda la ville de Port-Louis.

Mahé de Labourdonnais fit prospérer l'île de France (Maurice) avec la fondation de plusieurs  villes dont Port-Louis, la construction d’édifices administratifs, de magasins, d’entrepôts et de casernes militaires. Il favorisa l'exploitation des forêts pour le bois d'oeuvre (et des chantiers navals), la production de la canne de sucre ainsi que la culture du café, de l’indigo et du poivre. Port-Louis devint le chef-lieu des établissements français de toute la région. Pendant que l’île de France (Maurice) ne comptait que 1000 habitants, l’île Bourbon (La Réunion) en comptait 8000 (dont 6000 esclaves). À partir de 1735, le gouverneur Mahé de Labourdonnais fit peupler l’île Rodrigues, avec comme mission le ramassage de tortues et leur chargement sur les bateaux de la Compagnie des Indes orientales. Rodrigues connut son véritable peuplement à partir de 1760. Une garnison française y résida même en permanence; l’île comprenait alors des colons blancs et des esclaves. En 1767, sous l’administration de l'intendant Pierre Poivre (1767-1772), on recensait à Rodrigues encore seulement 32 habitants: 4 Français, 2 Blancs créoles de l’île Bourbon (La Réunion), 16 Malabars libres et 10 esclaves.

Grâce à Pierre Poivre, le «commissaire ordonnateur» et l’intendant général des îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion), l’archipel des Mascareignes devint une colonie prospère, organisée et enviée par les Britanniques. Poivre avait introduit l'imprimerie à l’île de France en 1768 (l'Imprimerie royale de Port-Louis) et, comme il était botaniste et membre de plusieurs académies de sciences, il avait acclimaté sur les îles de l’archipel quantité d’épices (dont, bien sûr, le poivre, mais aussi la girofle, la muscade, la cannelle, etc.) et des dizaines d'espèces végétales; il avait également favorisé la culture des arbres fruitiers et fut même l'auteur des premières lois sur la protection de la nature; c’est à lui que les Mauriciens doivent le célèbre jardin de Pamplemousses, qui abrite des nénuphars géants et plus de 60 variétés de palmiers. De plus, Poivre assainit le climat moral et social des Mascareignes en améliorant le sort des esclaves dans tout l’archipel. La population augmenta à l’île de France (Maurice): de près d’un millier d’habitants en 1735, elle atteignait en 1767 les 20 000 habitants, dont 15 000 esclaves.

Les historiens ont d’ailleurs établi que la période d’émergence du créole mauricien se situait entre 1721 et 1769. C’est ce qui expliquerait que le créole mauricien d’aujourd’hui contient encore des mots d’origine sénégalaise provenant en réalité de la langue wolof.  Ce créole contient en outre de grandes quantités de mots malgaches et comoriens, car un grand nombre d’esclaves furent importés aussi de l’île de Madagascar et des Comores.  

Le 27 juillet 1793, la Convention de Paris proclama l'interdiction de la traite et, quelques mois plus tard, le 4 février 1794, celle de l'esclavage. Le décret prescrivait «l’abolition immédiate», mais ne prévoyait aucune disposition sur le dédommagement des propriétaires ou sur l'avenir des «populations libérées». L’Assemblée coloniale de l’île de France (Maurice) se prononça contre ce décret et réclama avec insistance à la Convention sa suppression pure et simple. Les colons de l’île de France (Maurice) et ceux de Bourbon (La Réunion) n'obtinrent qu'un sursis et décidèrent alors de ne pas appliquer le décret d’abolition.

Le 20 mai 1802, le premier consul de la République, Napoléon Bonaparte, rétablit partiellement l'esclavage. Les intérêts économiques avaient eu raison des idéaux révolutionnaires de liberté et de d’égalité. Les colons de l’archipel des Mascareignes, qui n'avaient pas appliqué le décret de la Convention nationale, furent évidemment rassurés. Toutes les réformes de la Révolution furent également supprimées, au grand soulagement de tous (sauf pour les esclaves!), y compris la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen adoptée en 1789 par l'Assemblée nationale: 

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

En 1803, le général Charles Mathieu Isidore Decaen (ou de Caen) envoyé par Bonaparte débarqua aux Mascareignes pour imposer le nouveau régime politique. La colonie fut aussitôt prise en mains par les administrateurs nommés par Bonaparte, qui dirigèrent les affaires de l’île Bourbon (devenue entre-temps l’île Bonaparte) à partir de l’île de France.

Mais les rivalités franco-britanniques, déjà virulentes aux Antilles, se propagèrent dans l’océan Indien, et ce, d’autant plus que la colonie française de l’océan Indien ne pouvait que susciter la convoitise des Britanniques. Comme cette colonie s’étendait sur une grande surface dans l’océan Indien, c’est-à-dire tout l’archipel des Mascareignes (île de France, île Bonaparte et île Rodrigues) et tout l’archipel des Seychelles situé plus au nord (voir la carte 4), elle risquait de nuire considérablement au commerce anglais. De plus, pendant les guerres napoléoniennes, l’île de France (Maurice) et l’île Bonaparte (La Réunion) étaient devenues le rendez-vous des corsaires français qui organisaient des raids fructueux contre les navires commerciaux britanniques. Il était temps pour les Britanniques de mettre fin à l’hégémonie française dans cette partie de l’océan Indien.

En 1809, les troupes britanniques commencèrent par occuper l’île Rodrigues, ce qui devait constituer la première étape dans la conquête de l’archipel des Mascareignes et de l’archipel des Seychelles. En effet, les Britanniques avaient rassemblé leurs 10 000 soldats à Rodrigues avant de prendre d'assaut l'île de France (Maurice) et l'île Bonaparte (La Réunion) en décembre 1810; ils occuperont l’archipel des Seychelles en 1812 (voir la carte 4). Le dernier gouverneur français de l’île de France, le général Decaen, dut capituler au nom de la France, ses forces étant jugées trop inférieures en nombre. À la fin de l'occupation française, en 1810, la population s'élevait à 73 000 habitants et était constituée à 80 % d'esclaves originaires de l'Afrique orientale pour la plupart, notamment du Mozambique et de Madagascar.

Selon les clauses du traité de Paris de 1814, les Français perdirent définitivement l’archipel des Seychelles et l’archipel des Mascareignes à l’exception de la seule île Bonaparte (La Réunion), rebaptisée Isle of Bourbon par les Anglais, qui fut rétrocédée à la France. En devenant une colonie britannique, l'île de France reprend son nom d'origine. Dans l’ancienne colonie française, il ne subsistait de la présence française que la langue française et le créole (à base lexicale française). Après seulement deux générations, la langue véhiculaire issue des esclaves africains ou malgaches et des Français était devenue la langue maternelle des descendants d'esclaves: le créole mauricien ou (morisyen).

3.3  La colonisation britannique (1810-1968)

Après le traité de Paris, l’île de France reprit son nom précédent de Mauritius. Dans l’acte de capitulation de 1810, l’article 8 spécifiait que les colons pouvaient conserver «leurs religion, lois et coutumes». Bien que le traité de Paris de 1814 ne reprenait pas réellement cette formulation, le nouveau gouvernement anglais, dirigé par le gouverneur Sir Robert Farquhar, admit que l'usage de la langue française constituait l’une de ces «coutumes» que les colons pouvaient maintenir. En fait, les Britanniques consentirent à ce que les habitants de l'île Maurice et de l'île Rodrigues continuent d’utiliser leur langue, leur religion, leur code civil, leurs traditions et leurs douanes. Peu nombreux et n’ayant pas l’intention d’habiter l’archipel, les Anglais étaient prêts à faire des concessions.

Des changements sociaux et économiques se firent sentir aussitôt. Les fonctionnaires français furent remplacés par des fonctionnaires anglais au sein de l’administration et toute l’économie se développa dorénavant dans le cadre de l’Empire britannique. Beaucoup de Franco-Mauriciens blancs, notamment des grands propriétaires fonciers et des hommes d'affaires, décidèrent de rester à l’île et poursuivirent l’exploitation de la canne à sucre avec leur main-d'oeuvre d'esclaves africains et malgaches. Ces Blancs constituèrent le groupe des Franco-Mauriciens qui continuaient de parler la langue française. Appuyés par le clergé catholique, ils opposèrent une résistance opiniâtre aux velléités gouvernementales de mainmise linguistique. Quant à leurs esclaves, ils furent maintenus dans leur infériorité sociale et purent continuer à utiliser le créole mauricien. De toute façon, comme les Anglais ne cherchaient pas à s'installer en grand nombre à l'île Maurice, les autochtones continuèrent de parler essentiellement français et créole.

En 1832, le gouvernement colonial anglais imposa une première politique linguistique: la langue anglaise devint obligatoire pour les Mauriciens lors de toute communication avec les autorités britanniques. L’année suivante, l’anglais devint l’unique langue de l’Administration en servant de critère d’embauche dans les services gouvernementaux.

Le changement le plus important survint en 1835 lors de l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies britanniques. L’importation d’esclaves avait cessé depuis 1833 à Maurice alors que la population s’élevait à quelque 100 000 habitants dont plus de 80 000 esclaves. Devant les besoins de main-d’oeuvre pour faire fonctionner les plantations sucrières, l’Administration anglaise décida de recourir à des travailleurs indiens rétribués à contrat; c’est en 1829 qu’eurent lieu les premières tentatives pour importer des travailleurs agricoles de l'Inde. Entre 1835 et 1865, plus de 200 000  immigrants indiens et chinois affluèrent à l’île Maurice et changèrent radicalement la composition ethnique des habitants. Les immigrants indiens, qui étaient de religion hindouiste ou musulmane, formèrent rapidement la majorité des travailleurs agricoles. Quant aux Chinois, ils s’ajoutèrent ultérieurement et devinrent de petits commerçants.

Les nouveaux immigrants asiatiques ne changèrent à peu près rien au rôle social des langues à l’île Maurice. Les Franco-Mauriciens réussirent à confiner les nouveaux arrivants dans une infériorité sociale; les Indo-Mauriciens adoptèrent alors le créole comme langue véhiculaire, qui s’enrichit de mots anglais ou indiens, eux-mêmes créolisés.

Par ailleurs, en 1841, l’enseignement de l’anglais devint obligatoire au primaire dans toutes les écoles en plus du français. Les Franco-Mauriciens protestèrent du fait que les «pauvres négrillons» furent «forcés de crier toute la journée comme des perroquets des mots barbares», mais rien n’y fit.  Enfin, en 1845, l'anglais devint la langue de la Cour suprême; toutefois, les tribunaux inférieurs, qui statuaient encore à partir du code de Napoléon, continuèrent à utiliser le français. Au début du XXe siècle, la population mauricienne atteignait les 371 000 habitants et la majorité de la population était déjà constituée d’Indiens. En 1870, l'île perdit sa position stratégique à l'occasion de l'ouverture du canal de Suez, et cet événement eut pour effet d’écarter l’île de Maurice de la route des Indes et d’aggraver la situation socio-économique. Jusqu’en 1903, l’île Maurice et les Seychelles  (voir la carte 5) furent administrées comme une seule colonie par la Grande-Bretagne. À partir cette année-là, l'archipel des Chagos fut administrativement séparé des Seychelles et rattaché à Maurice. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Royal Air Force britannique s'en servit comme base contre les sous-marins japonais dans l'océan Indien.

Puis, l’île Maurice affirma de plus en plus son autonomie face à la couronne britannique. À partir des années trente, des mouvements populaires en faveur de la démocratisation commencèrent à se manifester et aboutirent graduellement au droit de suffrage universel et aux élections législatives de 1948. Des mouvements nationalistes se formèrent et, suite à un référendum, l’île Maurice devint un État indépendant le 12 mars 1968; il fut doté d’un système parlementaire de type britannique. Depuis son indépendance, Maurice est un pays souverain qui fait partie du Commonwealth britannique et, depuis le Ve Sommet d’octobre 1993, la république de Maurice fait également partie de la Francophonie. 

Auparavant, en 1965, Maurice avait perdu l'archipel de Chagos, devenu par décision de Londres le Territoire britannique de l'océan Indien  (British Indian Ocean Territory). Entre 1967 et 1973, les quelque 2000 insulaires des Métis d'Africains, d'Asiatiques et de colons français arrivés essentiellement au XVIIIe siècle —, appelés Chagossiens, furent tous déportés à l'île Maurice et aux Seychelles. 

Éloignée de 560 km, la petite île Rodrigues ne connut pas le même développement économique que l’île principale, ce qui suscita des velléités autonomistes. Au cours des années, les habitants de Rodrigues devinrent de plus en plus nombreux à demander un statut d'autonomie pour leur île. Les Rodriguais préparèrent un projet de loi portant création d'une assemblée régionale. Le projet fut présenté à l'Assemblée nationale de Maurice, qui l'adopta à l'unanimité le 21 novembre 2001. La Rodrigues Regional Assembly Act accordait à l'île un statut d'autonomie assez étendu, le ministère de Rodrigues fut aboli et remplacé par une assemblée régionale. Ce statut permet à la population rodriguaise de contrôler et gérer ses propres affaires. Un gouvernement régional est habilité à adapter les lois mauriciennes aux spécificités de l'île, voire en à adopter d'autres en autant qu'elles n'entrent pas en conflit avec les lois mauriciennes.

Par ailleurs, la république de Maurice continue de revendiquer les 65 îles de l’archipel des Chagos que les Britanniques ont pris de force, il y a quatre décennies, après avoir expulsé tous ses habitants vers Maurice et les Seychelles. Le gouvernement mauricien considère qu'en supprimant Diego Garcia de son territoire en 1965 les Britanniques ont agi en violation du droit international et des résolutions de l'ONU condamnant le démembrement d'un État non encore indépendant. Chaque année, Maurice renouvelle à l'Assemblée générale des Nations unies sa revendication de rétrocession de l'archipel des Chagos à Maurice. Londres a promis que l'atoll de Diego Garcia sera rétrocédé à l'île Maurice lorsque... les Américains seront partis. Quoi qu'il en soit, le 22 octobre 2008, les cinq arbitres de la Chambre des lords (les Law Lords) ont rendu un jugement en faveur du gouvernement britannique. Les "Law Lords" ont estimé que la Grande-Bretagne avait vidé l'archipel des Chagos pour des raisons politiques et qu'ils n'avaient pas à évaluer le bien-fondé de sa démarche. Le chef de l'État mauricien a traité les Britanniques de «colons dominateurs». Par ailleurs, des études britanniques ont révélé que, en raison du réchauffement climatique, la montée de l'océan entraînerait à moyen terme la quasi-disparition de Diego Garcia.

4  La politique linguistique

Le statut officiel des langues n’est pas défini dans la Constitution de l'île Maurice. Au point de vue juridique (de jure), il n'y a donc pas de langue officielle à Maurice, mais l'anglais a acquis ce statut dans les faits (de facto).  En effet, l’article 49 de la Constitution de 1992 ne traite que de la «langue du Parlement»:
 

Section 49

Official language

The official language of the Assembly shall be English but any member may address the chair in French.

Article 49

Langue officielle

La langue officielle de l'Assemblée est l'anglais, mais tout membre peut s'adresser à la Présidence en français.  

D’après cette disposition constitutionnelle, l’anglais est la seule langue de travail de l’Assemblée législative. Dans la pratique mauricienne, l’anglais est considéré comme la langue officielle écrite, le français et le créole, comme les langues officielles parlées. D’ailleurs, l’article 33 précise ainsi les conditions d'éligibilité des membres de l’Assemblée:  

Section 33

Qualifications for membership

Subject to section 34, a person shall be qualified to be elected as a member of the Assembly if, and shall not be so qualified unless, he –

(d) is able to speak and, unless incapacitated by blindness or other physical cause, to read the English language with a degree of proficiency sufficient to enable him to take an active part in the proceedings of the Assembly.

Article 33

Qualités requises des membres

Sous réserve des dispositions de l'article 34, une personne n'est éligible comme membre de l'Assemblée que si elle satisfait aux conditions suivantes: [...]

(d) être capable de parler et – à moins qu'elle en soit incapable pour cause de cécité ou pour toute autre cause physique – de lire l'anglais avec un degré de compétence suffisant pour lui permettre de prendre une part active aux délibérations de l'Assemblée. 

À l’article 46, on lit même comment sont intitulées les lois (en anglais dans le texte):

Section 46

Mode of exercise of legislative power

(5)
All laws made by Parliament shall be styled 'Acts of Parliament' and the words of enactment shall be 'Enacted by the Parliament of Mauritius'.

Article 46

Mode d'exercice du pouvoir législatif

(5) Toutes les lois adoptées par le Parlement sont intitulées: «Acts of Parliament» et la formule de promulgation est «Enacted by the Parliament of Mauritius». 

Ainsi, d’après l’article 49, le français est juste considéré comme une langue acceptée ou tolérée à l’Assemblée législative. Cependant, les députés peuvent aussi s’exprimer en créole. Il en résulte, dans les faits, que l’anglais, le français et le créole sont tous trois utilisés au Parlement. Seuls les députés d’origine créole s’expriment parfois en français et surtout en créole, tandis que les députés indo-mauriciens s’expriment presque exclusivement en anglais. Les faits démontrent que l’anglais est plus souvent utilisé que le français et le créole à la fois; mais le créole est plus fréquent que le français. S'il est vrai que l'anglais reste la langue prédominante à l'Assemblée législative, de plus en plus de députés s'expriment dans une alternance de langues ou code-switching, c'est-à-dire un mélange de langues peu habituel. En voici un petit extrait rapporté par le Hansards, le recueil officiel des transcriptions des débats parlementaires à l'île Maurice:
 

Speaker : Put your question ou je vais sonner la cloche...
Bérenger:
The Honourable Member is better in tire tapairre lor difil électric.
Duval : Je demande au ministre de retirer ses propos.
Bérenger:
To amene tapairre dan rénion.
Duval : Je demande au ministre de retirer ses propos.
He is lying.
Speaker:
Withdraw the word 'lying'. It's unparliamentary.
Duval : Je retire mes propos.
Meet me outside.

Les débats ont été rapportés intégralement dans le Hansard (recueil officiel des transcriptions des débats parlementaires à Maurice) sans traduction. En fait, le créole n'est utilisé que dans des échanges informelles ou lors de digressions à fonction ludique ou injurieuse (invectives, insultes, moqueries, etc.) entre les parlementaires.

Les lois adoptées avant 1814 sont rédigées en français ainsi que tous les modifications à ces mêmes lois. Celles adoptées après 1814 sont rédigées exclusivement en anglais. Autrement dit, les lois modernes sont en anglais, les lois anciennes et leurs modifications contemporaines, en français. De façon générale, les politiciens s’expriment en créole auprès de leurs électeurs, en anglais lorsqu’ils s’adressent à toute la population, en une langue indienne — surtout le bhojpouri et l’ourdou  — lorsqu’un politicien indo-mauricien s’adresse aux membres de sa communauté.

Pour le gouvernement mauricien, l'anglais est la première langue officielle, le français, la seconde langue officielle, même si aucun texte ne le proclame formellement.

5 Les langues de la justice

D’après l’article 5 de la Constitution, on pourrait comprendre que trois langues sont permises dans les tribunaux:

Section 5

Protection of right to personal liberty

(2)
Any person who is arrested or detained shall be informed as soon as reasonably practicable, in a language that he understands, of the reasons for his arrest or detention.
Article 5

Protection du droit à la liberté personnelle

Quiconque est arrêté ou détenu doit être informé aussi rapidement qu'il sera raisonnablement possible, et dans une langue qu'il comprend, des raisons de son arrestation ou de sa détention.

Pourtant, d'après la Courts Act (Loi sur les tribunaux) de 1945 (toujours en vigueur), la langue officielle des tribunaux est l'anglais, mais elle autorise aussi le français et le créole de la part des justiciables. L'expression «dans la langue que [que le témoin] manie le mieux» fait indirectement référence au créole. S'il s'agit d'une langue étrangère, différente de l'anglais ou du français, celle-ci pourra être traduite si la cour l'ordonne. Selon l’article 175 de la Loi sur les tribunaux, les témoignages introduits dans une langue autre que l’anglais ou le français doivent être traduits, mais «sous réserve des dispositions des articles 176 et 189» (voir ci-dessous). Citons les dispositions linguistiques (en traduction) contenues dans la Loi sur les tribunaux de 1945: 
 

Article 14

Langue à utiliser en Cour suprême :
 

a) La langue officielle à utiliser devant la Cour suprême de l’île Maurice sera l’anglais, mais il est entendu que toute personne comparaissant devant la cour et établissant qu’elle ne maîtrise pas la langue anglaise pourra témoigner ou faire toute déclaration dans la langue qu’elle manie le mieux.

Article 131.1

(d)
La langue à utiliser devant la cour intermédiaire ou devant les cours de district sera l’anglais, mais toute personne pourra s’adresser à la cour en français.

Article 131-2

Tout témoin établissant qu’il ne maîtrise ni l’anglais ni le français
pourra rendre son témoignage dans la langue qu’il manie le mieux.

Article 131-3

Lorsqu’une personne témoigne dans une langue autre que l’anglais ou le français, les témoignages devront être traduits si la cour l’ordonne.
 

Article 175

(e) Traduction des témoignages rendus en langue étrangère :

Lorsqu’au cours d’une procédure engagée devant la Cour suprême, en matière civile ou criminelle, de faillite ou de banqueroute, ou en toute autre matière, ou devant toute autre Cour, un témoin ou l’une des parties témoigne en une langue autre que l’anglais, son témoignage doit, sous réserve des dispositions des articles 176 et 189 suivants, être traduit en anglais et enregistré en vue de son inclusion dans les procès-verbaux.

Article 176

(f) Cas de dispense de traduction des témoignages en matière civile :
 

Lorsqu’au cours d’une procédure engagée devant la Cour suprême en matière civile ou par-devant le juge en chambre, ou bien par-devant le juge des banqueroutes et faillites, un témoin s’exprime dans une langue comprise à la fois par le demandeur, le défendeur et, selon le cas, les juges, les représentants du Ministère public, le juge en chambre ou le juge des faillites, et les avocats paraissant dans l’affaire, l’audition de ce témoin [pourra] se faire dans cette langue et il ne sera pas nécessaire de traduire en anglais les dépositions ou les réponses, sauf si ces dépositions ou réponses sont faites en créole et si elles doivent être enregistrées par le greffier ou un autre officier de justice.
Article 189

(g) Cas de dispense de traduction des témoignages en matière criminelle :
 

Lorsqu’au cours d’un procès devant un juge de la Cour suprême assisté ou non d’un jury, un témoin s’exprime dans une langue comprise par l’accusé, par tous les jurés ainsi que par le juge, les représentants du Ministère public et les avocats paraissant dans l’affaire, l’audition de ce témoin pourra se faire dans cette langue et il ne sera pas nécessaire de traduire sa déposition en anglais.  [Traduction d'Arnaud Carpooran, 2005]

Bien que la loi autorise les Mauriciens à s’exprimer dans l’une des trois langues officielles de la justice (anglais, français et créole), le français reste la langue la plus utilisée dans les tribunaux ; il est suivi du créole et enfin de l’anglais. Les juges rendent généralement leurs sentences en français, moins souvent en anglais et rarement en créole. Dans toute procédure écrite, la sentence peut être rédigée en anglais ou en français.

Toutes les cours d’appel, notamment la Cour suprême du pays, n’utilisent que l’anglais (depuis 1845). Les Franco-Mauriciens et la plupart des créolophones s’expriment en français dans les cours de justice, alors que les Anglo-Mauriciens, les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens s’expriment en anglais. Bref, l’obligation de l’anglais ne s’applique qu’aux officiels des tribunaux, soit les juges, les avocats, les huissiers, les greffiers, etc.

6  Les langues de l’Administration

Les fonctionnaires utilisent généralement le français ou le créole comme langue de travail. Lorsqu’ils s’adressent oralement aux citoyens, ils le font normalement en créole ou en français, mais ils passeront à l’anglais si cela est nécessaire (surtout à l’intention des Indo-Mauriciens et des Sino-Mauriciens). Les documents officiels du gouvernement sont généralement rédigés en anglais seulement. 

Un fait mérite d'être signalé: la Loi sur la citoyenneté de 1968. L'article 5 de cette loi met comme l'une des conditions de devenir citoyen de l'île Maurice une connaissance adéquate de l'anglais ou de toute autre langue courante à Maurice:
 

Section 5

Registration of Commonwealth citizens

1) Subject to this section, the Minister may cause any commonwealth citizen, being a persons of full age and capacity, to be registered as a citizen of Mauritius where he makes application in the prescribed manner and satisfies the Minister that -

(a) he is of good character;

(b) he has an adequate knowledge of the English language or any other language current in Mauritius and of the responsibilities of a citizen of Mauritius;

Section 9.

Naturalization

1) Subject to this section, the Minister may grant a certificate of naturalization to any alien or British protected person of full age and capacity who makes an application in the prescribed manner and satisfies the Minister that -

(a) he is of good character;

(b) he has an adequate knowledge of the English Language or any other language current in Mauritius and of the responsibilities of a citizen of Mauritius;

Article 5

Enregistrement des citoyens du Commonwealth

1) Sous réserve du présent article, le Ministre peut demander à un citoyen du Commonwealth, qui est une personne adulte et avec ses facultés, de s'enregistrer comme citoyen de Maurice s'il en fait la demande de la façon prescrite et répond aux exigences du Ministre :

(a) qu'il a bon caractère;

(b) qu'il a une connaissance adéquate de l'anglais ou de toute autre langue courante à Maurice et des responsabilités d'un citoyen de Maurice;

Article 9

Naturalisation

1) Sous réserve du présent article, le Ministre peut accorder un certificat de naturalisation à un étranger ou un ressortissant britannique protégé d'âge adulte et avec ses facultés s'il fait une demande de la façon prescrite et répond aux exigences du Ministre :

(a) qu'il a bon caractère;

(b) qu'il a une connaissance adéquate de l'anglais ou ou de toute autre langue courante à Maurice et des responsabilités d'un citoyen de Maurice;

Dans les administrations municipales, les hôpitaux ou autres établissements de santé, les langues utilisées sont toujours le créole et le français. On parlera anglais seulement si cela paraît nécessaire.  Bref, l’usage spontané est d’employer le créole, puis le français ensuite. L’anglais est réservé aux demandes expresses, notamment avec les citoyens d’origine indienne ou chinoise.

En ce qui concerne la toponymie, les noms de lieu sont très majoritairement d'origine française (Savanne, Pamplemousses, Rivière-du-Rampart, Port-Louis, Grand-Port, Poudre d'Or, Riche-en-Eau, Flic-en-Flac, Nouvelle-France, Grand-Bassin, Quatre-Bornes, La Roche-qui-Pleure, Curepipe, etc.), mais un certain nombre de ceux-ci ont été jadis traduits par l'Administration britannique (Black River, The Mount, Royal Palm, etc.); d'où les inscriptions toponymiques bilingues à l'île Maurice. Le bilinguisme français-anglais est presque la règle sur les plaques odonymiques (rues), mais l'ensemble de la signalisation routière est en anglais. 

Ainsi, dans l’administration, on constate que l’anglais est peut-être la langue de l’État, mais pas celle de la population qui, d’ailleurs, est généralement plus favorable au français qu’à l’anglais.

7  Les langues dans l’enseignement

L’emploi des langues dans l’enseignement primaire est réglementé par l’Education Ordinance no 39 de 1957. Ainsi, à la maternelle, toutes les langues sont permises (incluant les langues indiennes), mais il n’existe que des écoles maternelles en créole et en français. En vertu de la réglementation officielle, les enseignants de l'enseignement primaire peuvent utiliser la langue de leur choix (créole, français, anglais, bhojpouri), etc., au cours des trois premières années du primaire (standards I, II et III), mais l'emploi de l'anglais est obligatoire à partir de la quatrième année (standard IV) de ce cycle d'études.

En 1945, la Loi sur l'éducation (Government Notice 88) précisait que la langue d'enseignement était «toute langue qui, de l’avis du directeur des écoles, convient le mieux aux élèves», mais en remplaçant «autant que possible» le créole par le français:
 

Article 61

Dans les classes élémentaires des écoles primaires jusqu’au standard IV (quatrième année) inclus, toute langue qui, de l’avis du directeur des écoles, convient le mieux aux élèves pourra être utilisée comme langue d’enseignement, à condition que le français soit utilisé à la place du créole autant que possible, et que l’anglais soit graduellement introduit dès le plus jeune âge comme langue d’enseignement, et continue de fonctionner ainsi de manière soutenue. [Traduction d'Arnaud Carpooran, 2005]

Ce texte laissait entendre qu'une grande liberté était laissée au directeur des écoles quant au choix de la langue d’enseignement dans les classes de base des écoles primaires. On comprend également que le législateur semblait souhaiter que l’usage du créole soit remplacé autant que possible par celui du français. C'était la première fois qu'un texte législatif faisait mention du «créole», mais pour le bannir.

Plusieurs années plus tard, l'article 3 de la Loi sur l'éducation de 1957 (toujours en vigueur) ne mentionne que l'«enseignement plus efficace de l'anglais et de la diffusion de cette langue à Maurice»:
 

Section 1

Short title

This Act may be cited as the Education Act.

Section 3

Powers and duties of Minister

1) The Minister shall have control of the educational system of Mauritius and shall be responsible for the general progress and development of such system.

2) In particular, he shall ensure -

a) the effective direction, development and co-ordination of all educational activities in Mauritius;

b) the recruitment and training of teachers;

(c) the progressive development for all classes of the community of practical education suited to the age, ability and aptitude of the pupil and relevant to the needs of Mauritius;

(d) the more effective teaching of English and the spread of the English Language in Mauritius;

(e) the further education of young people and adults through the organisation of youth services, continuation classes and adult education classes.

Section 37A

Control of private tuition.

1)
Subject to subsection (2), no person shall provide to a student who is attending school a course of study of an academic nature of whatever duration on a subject which is being taught to that student at school -

(a) in the case of a child who is attending primary school, where he has not reached standard IV;

(b) in any other case, except on such conditions as may be prescribed.

2) Subsection (1) shall not apply to -

(a) the teaching of an oriental language;

(b) the provision of religious education by a school registered under this Act.

Article 1er

Titre abrégé

La présente loi peut être désignée comme la Loi sur l'éducation.

Article 3

Pouvoirs et obligations du Ministre

1) Le Ministre exerce le contrôle du système d'éducation de Maurice et il est responsable du progrès général et du développement dudit système.

2) De façon particulière, il s'assure:

a) de la bonne orientation, du développement et de la coordination de toutes les activités scolaires à Maurice;

b) du recrutement et de la formation des enseignants;

c) du développement progressif de toutes les classes de la communauté de l'éducation pratique adapté à l'âge, la capacité et l'aptitude de l'élève et convenant aux besoins de Maurice;

d) d'un enseignement plus efficace de l'anglais et de la diffusion de cette langue à Maurice;

e) de la formation continue des jeunes et des adultes par l'organisation de services pour la jeunesse, de classes de prolongement et des classes pour la formation des adultes.

Article 37A

Contrôle de l'enseignement privé

1)
Sous réserve du paragraphe 2, nul ne doit fournir à un élève qui fréquente une école avec un programme d'étude de nature scolaire d'une durée quelconque sur une matière qui est dispensé à cet élève à l'école:

(a) dans le cas d'un élève qui fréquente une école primaire, s'il n'a pas atteint le standard IV;

(b) Dans tout autre cas, sauf sur les conditions qui peuvent être prescrites.

2) Le paragraphe 1 ne s'applique pas:

(a) à l'enseignement d'une langue orientale;

(b) à toute disposition relative à l'enseignement religieux par une école enregistrée en vertu de la présente loi.

Le texte de la loi est suivi d'une «First Schedule». L'article 43 énonce que «toute langue peut être employée comme langue d'enseignement, en autant que cette langue est, de l'avis du Ministre, la plus appropriée pour les élèves» (ce qui diffère de la loi de 1945, qui laissait la liberté aux directeurs d'école):
 

Section 43

Medium of instruction and teaching of languages

1) In the lower classes of Government and aided primary schools up to and including Standard III, any one language may be employed as the medium of instruction, being a language which in the opinion of the Minister is most suitable for the pupils.

2) In Standards IV, V and VI of the Government and aided primary schools the medium of instruction shall be English, and conversation between teacher and pupils shall be carried on in English; provided that lessons in any other language taught in the school shall be carried on through the medium of that instruction.

Article 43

Véhicule d'enseignement et enseignement des langues

1) Dans les classes élémentaires des écoles primaires publiques et subventionnées par le gouvernement jusqu'au standard III, toute langue peut être employée comme langue d'enseignement, en autant que cette langue est, de l'avis du Ministre, la plus appropriée pour les élèves.

2) Dans les standards IV, V et VI des écoles primaires publiques et soutenues, la langue d'enseignement doit être l'anglais et la conversation entre l'enseignant et les élèves est poursuivie en anglais; à la condition que les leçons de toute autre langue enseignée dans l'école soit dispensées
par le moyen de cette instruction.

Selon la réglementation en vigueur, on peut croire que l'anglais devrait être la langue d'enseignement durant tout le primaire, mais le texte en annexe (art. 43) précise bien que toute autre langue peut être employée, ce qui n'exclut ni le créole ni le français. Or, ce sont les parents et les comités de parents qui décident du dosage des langues utilisées dans les écoles primaires. Les Mauriciens ont décidé que ce serait le français qui serait enseigné durant les trois premières années, et non l'anglais. En effet, dans la plupart des écoles, l’anglais est balayé sous le tapis au profit du français, les parents préférant conserver l’anglais pour le secondaire, une fois acquis les rudiments du français oral et écrit. Cette pratique n’a jamais été normalisée par le gouvernement qui donne sûrement ainsi son accord tacite. Ainsi, à la fin de ses études secondaires, l’élève mauricien est généralement trilingue.

Au primaire, toutes les langues sont autorisées, mais dans la pratique tout le premier cycle du primaire ne se fait qu’en créole et en français. Au second cycle, l’anglais est obligatoire, mais les écoles continuent généralement de ne dispenser les cours qu’en français et en créole. Dans la pratique, les cours sont plus souvent dispensés en créole mauricien au cours des trois premières années du primaire. En même temps, le français est introduit graduellement, suivi d'un peu d'anglais, en recourant à des manuels en français et en anglais. De plus, il est tout à fait possible de prévoir des classes ou des écoles trilingues dans lesquelles l'enseignement est dispensé en anglais, en français et en créole; il peut y avoir aussi des classes ou écoles bilingues, soit en créole et en français, soit en anglais et en français, soit en anglais et en créole. Théoriquement, une école peut être unilingue anglaise ou unilingue française, voire unilingue créole.

En réalité, le choix de la langue d'enseignement n'est pas neutre ni dépourvu de valeur sociale. De façon générale, les enseignants préfèrent utiliser le français dans les écoles urbaines, mais ils choisiront plutôt le créole dans les écoles rurales ou les écoles urbaines ouvrières. Dans ces conditions, la plupart des Mauriciens se demandent s'il ne serait pas nécessaire de remettre en question les fonctions attribuées à l'anglais, notamment comme langue d'enseignement.

Au secondaire, l’anglais devient une langue d’enseignement courante, statut qu’il partage avec le français. Si la plupart des manuels sont en anglais, il demeure fréquent que l'enseignant continue d'utiliser le français, même dans les cours de littérature anglaise. Cette prédilection pour le français à l’école de la part des parents créolisants s’explique par le fait que le créole est très apparenté au français, ce qui contribue à sa compréhension. Par contre, en ce qui concerne l’anglais, en raison de l’absence de liens de parenté linguistique, la connaissance de cette langue reste assez rudimentaire. L’anglais devient très important au secondaire en raison surtout des examens de sortie qui sont en anglais. Quant aux langues indiennes, elles sont très largement négligées par les principaux intéressés eux-mêmes. Ils jugent la connaissance de leur langue ancestrale peu utile dans le contexte mauricien; la plupart croient même que la connaissance du français demeure préférable aux langues indiennes, une fois, bien sûr, l’anglais acquis. 

À l'université, la langue d'enseignement est l'anglais, quelle que soit la classe sociale du professeur. Il a recours au français et au créole dans certaines situations bien précises.

Pour ce qui est des langues indiennes comme le bhojpouri, le tamoul, l’ourdou, l'hindi, etc., elles ont été introduites au primaire à partir de 1940 comme matière facultative pour les élèves surtout indo-mauriciens et sino-mauriciens (mais aussi à d'autres) à la place des leçons de catéchisme des élèves chrétiens (et parlant créole).  Lorsque les élèves suivent ces cours dits de «langues ancestrales», ils doivent apprendre l’alphabet latin qu’ils ne connaissent pas, ainsi que, selon le cas, l’alphabet dévanâgari (hindi) ou tamoul ou bhojpouri, etc., mais ils doivent aussi apprendre le français et l’anglais. En fait, en visitant des écoles, il ne serait pas étonnant de voir des Créoles, des Sino-Mauriciens, des Tamouls, entre autres, qui apprennent l'hindi, alors que des hindous et des créolophones apprennent le mandarin. Il peut arriver que la situation deviennent un peu lourde pour des élèves que plusieurs abandonnent et se contentent du français et de l’anglais. En général, les élèves chrétiens, hindous, bouddhistes, musulmans, etc., s’expriment tous en créole, la langue maternelle de la majorité.

8  La vie économique, l’affichage et les médias

L'unilinguisme anglais dans l’affichage n'existe que pour les édifices gouvernementaux et il n'est pas fréquent, le bilinguisme anglais-français étant généralement la règle.  Quelques ministères (comme les Postes) et les banques adoptent même l'unilinguisme français. 

8.1 La publicité commerciale

Les langues de la publicité commerciale sont l'anglais (normalement), le français (moins fréquent) et le créole (plutôt exceptionnel).  Le publicitaire utilise la langue de son choix et tout dépend du groupe à qui on s'adresse, mais également du caractère du produit et du lieu, ainsi que du véhicule publicitaire. On retrouve presque de tout : des affiches bilingues anglaises-françaises ou françaises-créoles, des affiches unilingues françaises ou créoles, mais peu d'affiches unilingues anglaises. Cette situation n'est pas surprenante quand on sait que l'anglais est la langue maternelle de moins de 3000 personnes à l'île Maurice. En schématisant, on pourrait dire que Maurice est un cas intéressant de bilinguisme dans l'affichage. Les panneaux routiers sont toujours en anglais, mais les panneaux «privés» (du genre «maison à vendre», «chambres à louer», les enseignes des boutiques comme les «tabagies», etc.) sont en français. Parfois, les deux langues sont utilisées, mais pas pour exprimer les mêmes messages, sauf pour les panneaux destinés aux touristes. 

En réalité, le français, le créole et l'anglais se sont réparti, de façon fonctionnelle, le domaine de la publicité commerciale. Le français, la langue la plus fréquente, sert surtout à publiciser les événements culturels, les annonces religieuses de l'Église catholique, les produits de luxe, les biens de consommation des petites et moyennes entreprises, les films (français) à l'affiche dans les cinémas.  Bien qu'il soit moins répandu, l'affichage en créole est utilisé pour les messages politiques, pour les informations ayant trait à la sécurité publique, pour les produits de consommation de base, pour les slogans diffusés par certaines institutions religieuses et d'autres organismes non gouvernementaux. Quant à l'anglais (encore moins fréquent), il se limite à la publicité des produits technologiques (mécanique, électronique, informatique), à celle des boîtes de nuit ainsi qu'aux messages destinés aux touristes. Par ailleurs, les phénomènes d'emprunt sont fréquents, de même que l'alternance linguistique (mélange des langues). Bref, la non-réglementation dans le domaine de l'affichage reflète le multilinguisme de l'île Maurice, mais aussi le caractère fonctionnel de chacune des langues dans l'affichage.

8.2 La vie économique

Dans le monde du travail, le français, l'anglais et le créole sont couramment utilisés. S'il s'agit de communications informelles, le créole est le plus souvent utilisé. Lorsqu'il s'agit de professions prestigieuses, le français a tendance à être employée dans la moitié des contextes, l'anglais dans environ le quart. Dans certaines situations, comme les banques, le personnel a tendance à tenir compte de la tenue vestimentaire lorsqu'il répond à ses clients. Selon que le client est «mal habillé» ou «pas bien habillé», il se fera adresser la parole en français ou en créole. L'anglais sera utilisé seulement sur demande. Les langues indiennes et chinoises ne sont guère employées. Les Mauriciens ne s'expriment qu'en français ou en anglais avec les étrangers. Avec les policiers, c'est le français qui est choisi, l'anglais n'étant réservé que dans les procès-verbaux.

8.3 Les médias

La Mauritius Broadcasting Corporation Act no 22 du 8 octobre 1982 est une loi-cadre régissant le fonctionnement de la radio et de la télévision nationales. Le texte de la loi fait explicitement mention non seulement du créole, mais aussi du bhojpouri, du français, de l'hindoustani et de l'anglais.
 

Section 1

Short title


This Act may be cited as the Mauritius Broadcasting Corporation Act 1982.

Section 4

Objects of the Corporation

(a)
provide independent and impartial :

(i) broadcasting services of information, education, culture and entertainment in Creole, Bhojpuri, French, Hindustani, English and such other languages spoken or taught in Mauritius as the Board may, with the approval of the Minister, determine;
(ii) broadcasting services which cater for the aspirations, needs and tastes of the population in matters of information, education, culture and entertainment;
(iii) external broadcasting services if the Minister so requires.

(e) give adequate coverage in its broadcasting programmes to news items, both local and foreign, in the languages specified in paragraph (a) and ensure to the best of its ability that the news bulletins broadcast are accurate and presented in an impartial manner;

Section 26

External Broadcasting services

1)
The Minister may, after consultation with the Board, direct the Corporation to provide external broadcasting services to such countries
in such languages and at such times as may be specified by the Minister and the Corporation shall comply with the direction.

2) The expenses incurred by the Corporation in providing the external broadcasting services mentioned in subsection (1) shall be met from the Consolidated Fund.

Article 1

Titre abrégé


La loi peut être désignée comme la Loi sur la Société de radiodiffusion de Maurice de 1982.

Article 4

Buts de la Société

(a
) fournir de façon indépendante et impartiale:

(i) des services de radiodiffusion sur l'information, l'éducation, la culture et le divertissement en créole, en bhojpouri, en français, en hindoustani, en anglais et dans toute autre langue parlée ou enseignées à Maurice tel que le Conseil, avec l'approbation du Ministre, peut le déterminer;
(ii) des services de radiodiffusion répondant aux aspirations, aux besoins et aux goûts de la population pour les questions d'information, d'éducation, de culture et de divertissement;
(iii) des services externes
de radiodiffusion si le Ministre l'exige.

(e) assurer une couverture adéquate dans ses programmes de radiodiffusion aux informations locales et étrangères dans les langues spécifiées au paragraphe a) et s'assurer au mieux de sa capacité que les bulletins des nouvelles émissions soient exacts et présentés de façon impartiale;

Article 26

Services externes
de radiodiffusion


1)
Le Ministre, après la consultation auprès du Conseil, peut exiger de la Société qu'elle fournisse des services externes de radiodiffusion à des pays
dans ces langues et à des moments qui peuvent être spécifiés par le Ministre; et la Société devra se conformer à ces directives.

2) Les dépenses encourues par la Société en offrant des services externes de radiodiffusion prévus au paragraphe 1 seront défrayées par le Fonds consolidé.

En réalité, ces dispositions de la loi sur la radiodiffusion ne semblent pas avoir modifié immédiatement de façon significative les rapports entre les langues dans l’espace audiovisuel officiel par comparaison avec l'époque où le français et l’hindoustani y occupaient une position de prestige. Ce n’est que depuis 2001 que les Mauriciens ont eu droit à un bulletin quotidien d’information intégralement en créole à la télévision, à côté de ceux existant en français, en hindoustani et en anglais. De façon générale, les stations de radio sont plus créolophones que francophones et plus francophones qu'anglophones. Lorsque des émissions sont diffusées en anglais, ce sont normalement des programmes éducatifs. 
 

Pour ce qui est des médias électroniques, ils sont en français, en anglais et en créole mauricien, sinon dans les langues indiennes ou chinoises. Lorsque les émissions télévisées sont en français, elles sont complétées par des rappels des actualités et des informations en anglais. Le réseau MBC (Mauritius Broadcasting Corporation) est en anglais, mais TV5 et RFO-Réunion sont en français. Depuis quelques années, la télévision de langue anglaise supplante le français en raison des émissions et des films américains. La plupart des stations de radio privées (Kool FM, Radio Moris, Taal FM, Top FM, etc.) diffusent en créole mauricien, mais à Rodrigues c'est en créole rodriguais et en français. Les chaînes de télévision nationale diffusent également des émissions en chinois en provenance de la Chine, généralement en cantonnais ou mandarin. 

Quant aux médias écrits, ils sont massivement francophones. Mentionnons les titres suivants: L’Express, Le Mauricien (trilingue), Week-End Scope, La Matinal, Plus Dimanche, Business Publications Ltd, Financial Year Book, Business Mag, Magazine d'économie et de politique, The Chinese Daily News, Le Militant Magazine, Le Socialiste, Star (français et anglais), La Vie catholique.

La publicité dans la presse, surtout dans les petites annonces, sont presque 100 % en français.

Étant donné que les Mauriciens d’origine indienne sont relativement nombreux, on peut être surpris de l’absence de leurs langues dans la politique linguistique de ce pays. C’est que la perception des  langues indiennes est claire pour la plupart des Mauriciens, autant de la part des créolisants que des Indo-Mauriciens eux-mêmes: ces langues servent seulement d’instrument d’identité communautaire et elles vont bientôt disparaître de l’île. Comme il s'agit d'une perception, cela ne signifie pas que ces langues vont effectivement disparaître, bien qu'elles soient en déclin. C'est qu'il y a un grand engouement chez les jeunes (pas uniquement chez les hindous) pour le cinéma indien ainsi que les émissions de télé et de radio en langues indiennes. De plus, ces langues sont primordiales pour la bonne pratique de la religion.

Cela étant dit, on voit mal pourquoi le gouvernement s’en mêlerait et tenterait de sauvegarder ces langues. Les pratiques actuelles ne semblent pas brimer les Mauriciens qui trouvent avantageux d’utiliser leur langue maternelle (créole ou langues indiennes) quand bon leur semble et de recourir à deux langues supra-communautaires très standardisées dont la connaissance ne connaît pas de frontière ethnique. En attendant, pour tous les Mauriciens, le trilinguisme créole-français-anglais est perçu comme allant de soi et ne saurait être remis en question. L'anglais reste la langue du commerce, de l'enseignement secondaire et de l'administration; le français, la langue du prestige social et de l'enseignement primaire, alors que le créole est la langue parlée préférée quotidiennement par tous les Mauriciens.

Mise à jour: 20 juin 2011  

 

Bibliographie

ATCHIA-EMMERICH, Bilkiss. «La situation linguistique à l'île Maurice. Les développements récents à la lumière d'une enquête empirique», Université de Nuremberg, dissertation inaugurale à la Faculté de philosophie II (science de la langue et de la littérature, 20 janvier 2005, 225 p.

BAGGIONI, Daniel et Didier de ROBILLARD. Île Maurice, une francophonie paradoxale, Paris, L'Harmattan, Espace Francophone, 1990, 185 p.

CARPOORAN, Arnaud. «Langue créole, recensements et législation linguistique à Maurice» dans Revue française de linguistique appliquée, Paris, vol. X, 2005-1.

CARPOORAN, Arnaud. «Le français à Maurice face à quelques ambiguïtés démolinguistiques» dans Séminaire international sur la méthodologie d'observation de la langue française dans le monde, Paris, document préparatoire, du 12 au 14 juin 2008, p. 245-254.

CHAUDENSON, Robert. «Le français dans les îles de l'océan Indien (Mascareignes et Seychelles)» dans VALDMAN A., Le français hors de France, Paris, Champion, 1979, p. 543-617.

GAUTHIER, François, Jacques LECLERC et Jacques MAURAIS. Langues et constitutions, Montréal/Paris, Office de la langue française / Conseil international de la langue française, 1993, 131 p.

GOVERNMENT OF MAURITIUS, «History of Mauritius» dans Official Home Page, Port-Louis, 26 septembre 1999,
[http://ncb.intnet.mu/govt/index.htm]

LECLERC, Jacques. Langue et société, Laval, Mondia Éditeur, coll. "Synthèse", 1992, 708 p. 

ROBILLARD, Didier de. «Développement, langue, identité ethnolinguistique : le cas de l'île Maurice», dans Langues, économie et développement, tome 2, Paris, Didier Érudition, 1991, p. 123-181.

STEIN, Peter. Connaissance et emploi des langues à l’île Maurice, Mayence (Allemagne), Helmut Buske Verlag Hambourg, 1982, 661 p. 

TIRVASSEN, Rada. «Le problème de la langue d'enseignement à l'île Maurice : une approche socio-politique», dans Langues, économie et développement, tome 2, Paris, Didier Érudition, 1990, p. 183-200.

VÉDRINE, Emmanuel W. «20 Fraz kreyòl potomitan» dans Creole Project inc., Dorchester (Massachusetts),
http://www.palli.ch/~kapeskreyol/vedrine/fraz.php.

 

 

Carte Afrique
L'Afrique

   

L'île Rodrigues

Accueil: aménagement linguistique dans le monde