Conseil de La Réunion

La Réunion 

Département et région d'outre-mer (DROM)

(France)

Drapeau du Conseil régional de La Réunion

La Réunion n'a pas de drapeau officiel qui lui soit propre, hormis celui de la République française. Le drapeau non officiel que l'on voit ici est celui du Conseil régional de La Réunion.

Capitale: Saint-Denis 
Population: 824 000 (est. 2009)
Langue officielle: français (de jure)
Groupe majoritaire: créole (55,2 %) 
Groupes minoritaires: français réunionnais et créolisé (21 %), malgache (2,6 %), gujarati (2,4 %), chinois cantonais (1,6 %), chinois hakka (1,3 %), français métropolitain (0,3 %), tamoul (0,1 %), comorien, etc.  
Langues coloniales: français
Système politique: département et région d'outre-mer (DROM)
Articles constitutionnels (langue): art. 2 et 75-1 de la Constitution de 1992 de la République française
Lois linguistiques: toutes les lois linguistiques de la République, dont les suivantes: loi no 84-747 du 2 août 1984 relative aux compétences des régions de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de La Réunion ; loi no 75-620 du 11 juillet 1975 relative à l'éducation (loi Haby) ; loi no 84-52 du 26 janvier 1984 sur l'enseignement supérieur; loi d'orientation no 89-486 du 10 juillet 1989 sur l'éducation (loi Jospin) ; décret no 93-535 du 27 mars 1993 portant approbation du cahier des missions et des charges de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision française pour l'outre-mer (RFO) ; loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française (1994) ; Code de l'éducation (2000) ; Loi d'orientation pour l'outre-mer (2000) ; Loi no 2005-380 du 23 avril 2005 d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école (loi Fillon).

1 Données géographiques

L'île de La Réunion (en créole: Renion), d'une superficie de 2512 km², est située dans le sud-ouest de l'océan Indien, à quelque 800 km à l'est de Madagascar et à 210 km de Port-Louis à l'île Maurice. L'île de La Réunion forme avec l'île Maurice, l'île Rodrigues et quelques îlots mauriciens (île Agaléga, île Saint-Brandon, île Plate, île Ronde) l'archipel des Mascareignes du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas qui les explora. Toutes les îles de l'archipel des Mascareignes appartiennent à la république de Maurice, sauf l'île de La Réunion qui constitue un département français d'outre-mer (DOM) et aussi une région (ROM), ainsi que l'île Tromelin située à 450 kilomètres à l'est de Madagascar et à 535 kilomètres au nord de l'île de La Réunion. La république de Maurice (Mauritius), autrefois colonie française, puis colonie britannique, est un État indépendant depuis 1968. La surface de l'île de La Réunion est aux deux tiers montagneuse et 40 % de l'île se trouve à plus de 1000 mètres d'altitude; son caractère volcanique est bien connu, grâce surtout au volcan dit du piton de la Fournaise. L'île changea souvent de nom (voir le document «Une île aux multiples dénominations») au cours de son histoire avant de s'appeler définitivement La Réunion Les villes principales sont Le Port, Saint-André, Saint-Benoît, Saint-Denis, Saint-Joseph, Saint-Louis, Saint-Paul et Saint-Pierre. 

Depuis la réforme de 2003, La Réunion est devenue un DROM: un département et une région d'outre-mer. Ce département d'outre-mer sert de base militaire française et également de base arrière aux Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Depuis le 14 mars 1996, le siège de l'administration des TAAF est fixé dans la ville de Saint-Pierre, à La Réunion; les TAAF sont sous la responsabilité d'un administrateur et d'un conseil consultatif, tous les deux nommés par le gouvernement français. 

D'autres îles dépendent administrativement de La Réunion; en fait, elles dépendent à la fois du préfet du département et de la Direction régionale de Météo-France. Il s'agit, au nombre de cinq, des îles Éparses de l'océan Indien occidental: Juan de Nova, Les Glorieuses, Bassa de India et Europa (toutes situées dans le canal du Mozambique) et Tromelin (au nord-ouest de La Réunion). 

Rappelons encore que l'île de La Réunion n'a pas de drapeau officiel et elle utilise le tricolore de la République française. Le drapeau placé au haut de cette page a été «proposé» en 2003 par l'Association réunionnaise de vexillologie; il représente le volcan (ou piton) de la Fournaise et symbolise l'arrivée des populations qui ont convergé vers l'île.

Lo rouz, sa po volkan èk kouraz,
lo blé po lo syèl èk lo dou,
lo zone po lo solèy ansanm la limyèr.
Le rouge pour le volcan et la force,
Le bleu pour le ciel et la douceur,
Le jaune pour le soleil et la clarté.


Association réunionnaise de vexillologie

Étant donné que l'Association réunionnaise de vexillologie (ARV) désire promouvoir la création d'un drapeau local, elle a lancé un concours et un jury a retenu, parmi une cinquantaine de propositions, celle de M. Guy Pignolet (le drapeau «sélectionné»), un résident de Sainte-Rose. Dans le passé, de nombreux drapeaux ont été déjà proposés pour La Réunion, en vain jusqu'ici. Il relève en fait de la volonté des Réunionnais d'utiliser ce drapeau ou tout autre, afin de «renforcer l’identité des Réunionnais», comme il en existe à la Guadeloupe, en Martinique, en Corse, etc. Certains craignent  qu'un drapeau proprement réunionnais soit le signe d'une revendication autonomiste ou indépendantiste! S'agit-il d'un excès de patriotisme ou d'une réaction justifiée? Pour le moment, toutes les propositions de drapeau local ont avorté, y compris celui représenté ici sur le côté gauche.

De plus, l'île de La Réunion, en tant que département d’outre-mer, fait partie de l'Union européenne et constitue plus précisément une «région ultrapériphérique» de l'Europe, une RUP. Une RUP est un territoire d'un pays membre de l'Union européenne situé en dehors du continent européen. À ce titre, La Réunion bénéficie de «mesures spécifiques qui adaptent le droit communautaire en tenant compte des caractéristiques et contraintes particulières de ces régions.

2 Données démolinguistiques

Au 1er janvier 2009, la population de La Réunion était estimée à 824 000 habitants (source INSEE), ce qui en fait le DROM (département et région d'outre-mer) le plus important au plan démographique. En effet, la Guadeloupe compte 421 600 habitants; la Martinique, 381 467; la Guyane française, 150 000. Depuis le début du XXe siècle, quelque 150 000 Réunionnais auraient quitté l'île pour la Métropole. On estime que, annuellement, plus de 6000 Réunionnais immigrent en France à la recherche du travail.

2.1  Une mosaïque ethnique

La population réunionnaise est composée constitue une mosaïque ethnique et raciale fort complexe. Selon le ministère français de l'Outre-Mer, on trouve 35 % (env. 275 000) de Réunionnais d'origine africaine Mozambique, Guinée et Sénégal), malgache et comorienne — les cafres —mais fortement métissée. La population blanche, d’origine européenne, représenterait 25 % de l’ensemble auquel il conviendrait d’ajouter environ 5 % de Métropolitains  les Zoreils résidant sur l’île. Suivent environ 25 % (env. 200 000) d'Indiens tamouls appelés Malabars constitués des descendants des travailleurs «engagés» arrivés, de 1848 à 1882, par dizaines de milliers de la côte orientale de l’Inde (Coromandel) et de la côte de Malabar. Des immigrants chinois ayant quitté au XIXe siècle la région de Canton se sont installés à La Réunion où ils forment aujourd'hui environ 5 % (env. 40 000) de la population insulaire; il sont appelés les Sinois. La population compte aussi des Indo-Musulmans du Gujerat arrivés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle; leurs descendants, appelés les Zarabes bien qu'ils ne soient pas d'origine arabe, constituent environ 3% (env. 23 000) de la population. Les insulaires originaires de Mayotte et des Comores (env. 1000)complètent cette mosaïque humaine.

À La Réunion, le surnom de Zoreils donné aux Français de la Métropole leur viendrait du fait que, comprenant mal le créole, ceux-ci feraient constamment répéter et passeraient ainsi pour être «durs d'oreille». On rapporte aussi qu'à l'origine les Zoreils auraient été des propriétaires blancs qui coupaient une oreille à leurs esclaves marrons afin de les reconnaître en cas de récidive. Le mot Zoreils ou Zorey pourrait aussi venir d’un terme tamoul durey, qui signifie «maître» et désignerait les Blancs ou ceux qu’on a appelés les «Maîtropolitains» (d’après J. Varondin) en raison de leur position économique et sociale avantageuse.

La cohabitation des races et ethnies semble assez réussie dans ce département français d'outre-mer. Bien que les Métis et les Noirs soient les plus nombreux (35 % de la population), tous les groupes sont parfaitement intégrés à la vie communautaire. Les hindous, les musulmans et les bouddhistes ont en partie gardé leur religion, alors que les chrétiens (Blancs, Métis et Noirs), largement majoritaires et généralement pratiquants, ont parfois recours à des rites traduisant de lointaines influences africaines. C'est pourquoi on affirme souvent que la Réunion forme une société multiraciale exemplaire d'harmonie et de respect. En somme, La Réunion porte bien son nom en tant que creuset d'un peuple aux origines multiples: Français, puis Malgaches et Indo-Portugais, ensuite Africains suivis des Indiens, des Chinois et des Comoriens.

2.2  La répartition sur le territoire

Au sein de l'île, les Réunionnais sont assez inégalement répartis du point de vue géographique, car la moitié du territoire n'est pas habitée; en effet, la grande majorité des insulaires, soit plus de 80 % de la population, habite les zones côtières, là où sont situées les agglomérations.

Actuellement, La Réunion connaît un vigoureux essor démographique dont le taux de 2,2 % dépasse les normes françaises de 0,4 %. Or, cet essor démographique inquiète les autorités françaises, puisqu'il est aussi générateur de chômage.

La Réunion bénéficie d'un tissu urbain relativement développé avec huit villes de plus de 30 000 habitants, dont Saint-Denis (131 557 habitants), Saint-Pierre (68 915), Saint-Paul (87 712), le Tampon (60 320), Saint-Louis (43 500), Saint-André (43 000), Saint-Benoît (31 560) et Saint-Joseph (30 293).

3.3  Les langues

Au plan linguistique, on compte deux communautés importantes à La Réunion: les créolophones et les francophones. On doit ajouter aussi les petites communautés d’origine chinoise, comorienne et tamoule, qui ont conservé quelques traits de leur langue d'origine. 

- Le créole réunionnais

La langue maternelle de la majorité de la population (plus de 55 %) n'est pas le français, mais le créole réunionnais qui est d'abord une langue orale que l'on utilise surtout dans les conversations informelles. Selon une enquête de l’Insee (Revue économie de La Réunion, 2010), la grande majorité des Réunionnais ne parlent que créole durant leur enfance : c’est le cas de huit personnes sur dix parmi celles âgées aujourd’hui de 16 à 64 ans, et nées dans l'île. Les individus qui ne parlent que le français sont rares (8 %), de même que les bilingues (11 %). À l’âge adulte, la pratique exclusive du créole perdure, puisque 53 % des Réunionnais ne parlent encore aujourd’hui que créole dans la vie de tous les jours. Le créole est parlé comme langue maternelle par tous les Noirs, les Métis, les Indiens et un certain nombre de Blancs descendants des colons français. Seuls les Blancs métropolitains ne parlent pas du tout le créole réunionnais. La plupart des créolophones sont bilingues: ils parlent le créole et le français. Par ailleurs, la plupart des membres de la communauté indienne tamoule, dite malabare, sont devenus des unilingues créolophones. 

Dans l'île de La Réunion, on peut distinguer schématiquement au moins trois types de créole :

1) le «créole des Bas» (du littoral de l'île), à base de français, avec un champ lexical à l'origine légèrement influencé par le tamoul;
2) le «créole des Hauts» (des montagnes de l'île) à base de français, parlé par les «petits Blancs»;
3) le «créole urbain», parlé par les Noirs de l'île, davantage influencé par le français. 

Certains observateurs distinguent quelques autres créoles, en plus des précédents: le «créole de Saint-Denis» (apparenté au «créole urbain»), le «créole des Cirques», le «créole des petits Blancs», le «créole des cafres», le «créole des Malabars», le «créole francisé» et le «français créolisé». Ces variations locales ne sont pas sans causer d'énormes problèmes pour l'écriture du créole de La Réunion. Jusqu'ici, deux tendances se sont opposée : l'une, inspirée de l'écriture du français, repose sur l'écriture étymologique, l'autre, basée sur une écriture phonétique du créole, est appelée lékritir-77 puis lékritir-83 et ensuite la graphie 200. Pour l'heure, quatre graphies coexistent encore, car la graphie officielle n'est pas encore fixée.

Le créole parlé à La Réunion est à base lexicale de français avec des apports africains (minimes), indiens (ou indo-portugais) et malgaches. Une partie du vocabulaire français provient de la langue parlée par les premiers colons originaires du nord de la France, notamment le gallo et le bas-normand. Parmi le fonds gallo-français, mentionnons quelques mots: amarrer («attacher»), astèr («à cette heure» ou «maintenant» < astheure), assizer («s'assoir»), argent braguette («allocations familiales»), boucané («lard fumé»), badinage («jouet»), coq («sexe mâle»), carreau («fer à repasser»), coucoune («mégot de cigarette»), frédir («refroidir»), gra'mound («personne âgée» < grand + monde), a'swèr («ce soir» < par opposition à «à matin»), bertelle («sac à bretelle»), lentourage («clôture»), louquer («épier»), nénène («nounou»), marmaille («enfant»), soval («cheval»), ti père («beau-père»), etc.

Le créole a emprunté aussi des mots aux langues malgaches, car les premiers habitants de l'île provenaient de Fort-Dauphin (aujourd'hui (Taolonaro) dans l'île de Madagascar, d'où de nombreux termes issus de dialectes malgaches. En voici quelques exemples: an misouk («en cachette», «à la dérobée» < misokosoko), bib («araignée» < biby), maf (temps «humide» < mafy), masiak («méchant» < masiaka), sakaf («repas» <sakafo), totoche («frapper» <totoky), etc.

Étant donné que l'île a connu un commerce florissant avec l'Inde, plusieurs mots indiens («indo-portugais») ont été empruntés par les Portugais: bringèle («aubergine» < port. berinjela), cafre («Noir» < arabe kafir signifiant «infidèle»), camaron («grosse crevette» < port. camarão), figue («banane» ou «figue d'Inde» < port. figo d'orta), chabouk («fouet» < hindi sabuk), etc. Voici un petit texte de créole réunionnais, accompagné d'une version française :

Créole réunionnais Version française
- Oté Kréol!  Koman y lé?

- Ma bit dési ti sit sanfétéspré é parey le zafér lé dos alors ma largue in ti modékri pou niabou kass in pé lé kui ansanm zot.

- Mi lé réyoné dann péi la franss dan lo sidoués épisa mi yém la lang kréol la kom pa posib!

- Sa langkozé la lé ta nou fo ni sobat pou mét a li an lér, pou ké li soi rokonét kom ninportlakél zot lang!

- Mi séy galman niabou ékri bann zistoir, bann kriké kom i di... 

Parlfét si na d-moun i ral a zot kass in pé lé kui a.

Sobatkézér

- Salut créole !  Comment ça va ?

- Je suis tombé sur le petit site sans le faire exprès et comme il est sympa (ou «et pareil l'affaire est douce»), alors j'ai envoyé un petit mot pour essayer de plaisanter avec vous.

- Je suis réunionnais, (j'habite) en France, dans le Sud-Ouest et puis j'aime la langue créole comme c'est pas possible !

- Cette langue parlée, elle est à nous; il faut qu'on se batte pour la mettre en avant, pour qu'elle soit reconnue comme n'importe quelle autre langue !

-  J'essaye également de venir à bout d'écrire des (une bande) histoires, des contes comme on dit...

- Au fait, s'il y a des personnes intéressées, allons plaisanter (discuter ensemble).

Sobatkézér

Cependant, cette graphie (non officielle) du créole est rejetée par la majorité de la population créolophone qui l'estime biaisée.

Le tableau qui suit présente un petit corpus permettant de comparer le créole réunionnais avec le créole rodriguais (île Rodrigues) et le créole mauricien (île Maurice):
 
Français Créole réunionnais Créole rodriguais Créole mauricien
Peuples créoles du monde entier,
donnons-nous la main.
Anou pèp kréol dan lo Monn antyé anon mèt ansanm. Tou kreol lor la ter, anou marye pyke. Tou dimoune ki koz langaz kreol anou mars ansam.
Le créole ne représente pas qu'une langue ou qu'un groupe ethnique, mais toute une philosophie. Kréol i arprézant pa zis inn lang oubyin in group etnik: li lé osi inn filozofi. Kreol li pa selman enn lang ou enn bann dimoun, li enn filozofi oussi. Kreol pa zis enn langaz ou enn group etnik; li ousi enn filozofi.
Nous sommes créoles, et donc nous parlons créole. Nou lé kréol, nou koz kréol. Nou kreol, nou koz nou lang. Nou finn ne kreol, alor nou noz kreol.
Le créole est la puissante langue de notre patrie, car il est parlé par tout le monde. Lo kréol lé la lang lo pli gabyé nout nasyon parské tout domoun i koz ali.  Kreol li enn gran lang kot nou parski tou dimoune kose li. Langaz kreol pli gran patrimwann nou pei parski tou dimounn koz li.

- Le français

En réalité, le français est parlé comme langue maternelle par moins de 1 % des insulaires. Les seuls Blancs à ne parler QUE le français standard sont les Métropolitains de passage, c'est-à-dire les Zoreils (ou Zoreys). Cependant, c'est de moins en moins la réalité, car les enfants de créolophones élevés en français sont nombreux, sans oublier ceux nés d'un mariage mixte. Et il y a également des Métropolitains installés sur l'île depuis deux ou trois générations, pour lesquels le créole n'a plus de secret. Ceux-ci ont tendance à avoir un emploi garanti et une influence dominante dans les postes d'encadrement et dans les centres de recherche, ainsi que dans les domaines du commerce, de l'enseignement, de la santé et des médias. Même si les Blancs ne constituent qu'une communauté linguistique (plus privilégiée) parmi d'autres, ils peuvent compter sur le fait que la majorité de la population connaît le français comme langue seconde parce que c'est la langue de l'enseignement, de l'administration et des rapports formels.

Par ailleurs, le français parlé par les Réunionnais est un français local, appelé français réunionnais, avec des archaïsmes (lexicaux et phonétiques), des créations ou néologismes particuliers, sans oublier les emprunts au «parler des îles», au malgache, à l'indo-portugais et au tamoul.

En 1974, le linguiste français Robert Chaudenson avait proposé un schéma pour illustrer comment s'est constitué le lexique de ce «français réunionnais». Il dénombrait alors 1274 néologismes, 689 archaïsmes, 95 termes malgaches, 72 termes indo-portugais, 67 termes du «parler des îles» et 62 termes tamouls.

Pour Robert Chaudenson, le français parlé et le créole formeraient un continuum, puisqu'ils puisent dans les mêmes sources.

Enfin, il faudrait aussi signaler la présence d’un français créolisé (formé de deux variantes du créole) parlé encore par les descendants des colons français. On oppose ainsi les «Blancs des Hauts» (les Yab) parlant un français créolisé dit «acrolectal», assez proche du français, et les «Blancs des Bas» parlant ce français créolisé dit «basilectal», couramment appelé créole cafre. Cette variante du créole est parlée non seulement par les «Blancs des Bas», mais aussi par la population cafre (les descendants des esclaves noirs) et la population malabare (qui constituait la majorité de la main-d’oeuvre des usines sucrières implantées sur le littoral). Mais cette dernière variété n’est plus vraiment utilisée comme langue maternelle, alors que, semble-t-il, c'était encore le cas dans les années 1970. Il s’agit maintenant d’un français créolisé parlé occasionnellement par la population prolétarisée de La Réunion afin d’exprimer son identité culturelle par apport aux Français («Blancs des Hauts»). Ce français créolisé a tendance à se rapprocher de plus en plus du créole réunionnais des Noirs et des Métis.

Comme on peut s'y attendre, le statut des langues dans l'île n'est pas le même pour chacune d'elles. Bien que la grande majorité de la population parle le créole réunionnais, le français est demeuré la langue du prestige et du pouvoir, paré de toutes les vertus, tandis que le créole est resté socialement dévalorisé, considéré comme un «patois», accusé même de favoriser le sous-développement économique. En tant que langue de l'administration, de l'école et des médias, le français sert d'instrument de promotion sociale. Néanmoins, le créole réunionnais, sans oublier le français réunionnais, reste un puissant catalyseur de l'identité réunionnaise. De plus en plus, les publicitaires, les politiciens et les prédicateurs l'utilisent pour mieux faire passer leur message, et des écrivains en ont développé une expression littéraire importante.

- Le tamoul

Théoriquement, la seconde langue la plus utilisée à La Réunion aurait pu être le tamoul (une langue dravidienne), car la communauté indienne représente environ 18 % de la population. Jusqu'à récemment, les langues d'origine des derniers immigrants indiens et chinois avaient pu se maintenir dans des emplois limités à l'intérieur du groupe familial ou de la communauté ethnique. Cependant, depuis quelques années, les jeunes générations de Réunionnais d'origine tamoule tendent à s'assimiler beaucoup plus rapidement que leurs parents. Le mot tamoul réfère généralement dans l'île à des pratiques religieuses. L'hindouisme est la seconde religion de l'île, le catholicisme étant la première. On peut affirmer que l'usage de la langue tamoule reste aujourd'hui confinée au domaine sacré et qu'elle se maintient uniquement lors des rituels religieux, mais son emploi tend à péricliter au profit du sanskrit. Dans les faits, le tamoul n'est resté une langue maternelle que pour ceux qui sont issus de familles pondichériennes, soit ceux qui proviennent depuis peu du territoire de Pondichéry (Inde) pour venir enseigner cette langue aux Réunionnais, ce qui correspond à quelques centaines de locuteurs.

On emploie aussi les termes Malbars ou Malabars, (Indiens hindouistes) et Zarabes (Indiens musulmans) pour désigner les Réunionnais d'origine indienne, mais généralement le mot Tamouls suffit. Les Tamouls réunionnais d'aujourd'hui parlent normalement le créole, car le tamoul est devenu une langue seconde extrêmement minoritaire. Cela étant dit, les «Tamouls» ont déjà influencé la langue créole, que ce soit au plan du lexique ou de la syntaxe. C'est pourquoi on ne saurait oublier les mots d'origine tamoule, utilisés soit dans l'ensemble du créole réunionnais, soit uniquement par la communauté tamoule créolisée: 

Araque : l'une des appellations du rhum blanc.
Argamasse : sorte de stuc ou de ciment. 
Atchkhan : sorte de longue redingote de toile épaisse jadis typique des Gujarats.
Atiké : bijou féminin malabar.
Bal tamoul : forme de théâtre populaire d’inspiration religieuse.
Cabri : bouc destiné au sacrifice ou tout caprin dont la viande est utilisée pour la préparation des aliments.
Cafre : appellation populaire pour les descendant d’esclaves africains.
Coïlou : temple hindou. 
Cotonmili : nom local de la coriandre. 
Illasi : graine de cardamome.
Jako ou zako : singe.
Jacque ou zak : fruit du jacquier.
Jamblon  ou zamblon : nom d'un fruit.
Kini iu vatti : assiette de cuivre.
Lambrequin : décoration architecturale typique de la case créole.
Monestarlon : partie du temple où est placée la statue divine.
Morlon : tambour à deux peaux, d’assez grande taille.
Nadî : rivière.
Padom : image représentant une divinité.
Pardé : char funèbre, cercueil.
Pisas : signifiant «démon» ou «esprit malfaisant».
Safran : nom couramment donné au curcuma.
Tali : anneau d’or ou joyau symbole du mariage.
Tambi : mot utilisé en créole pour interpeller un homme ou un garçon plus jeune que soi.
Vadé : «bonbon piment».
Vivargom : un des noms du mariage tamoul.
Yargom : offrande, sacrifice ou prière.

Cela étant dit, les influences tamoules dans le lexique demeurent moins importantes que les archaïsmes de l'ancien français et les créations lexicales (néologismes) «à la française». 

- Le chinois

La communauté chinoise représente environ 40 000 personnes. Plus de 12 000 d'entre eux parlent le chinois cantonais et, pratiquement le même nombre, le chinois hakka. Moins de 3000 autres parlent le chinois mandarin. Les autres parlent le français réunionnais et/ou le créole. En fait, les Chinois âgés de moins de 40 ans ne parlent généralement plus le chinois, car ils ont été francisés et occidentalisés, sinon christianisés. Pour beaucoup de Chinois, leur langue ancestrale est devenue, au mieux, une langue qu'ils apprennent comme langue seconde. Ce n'est pas pour rien que les «Chinois de Chine» les qualifient de «bananes», parce qu'ils seraient «jaunes à l'extérieur, blancs à l'intérieur».

3 Données historiques

Il semble bien que les Arabes soient les premiers découvreurs de La Réunion, bien qu'ils ne l'aient jamais exploitée. Une carte de 1153, dressée par le géographe arabe, Al Sharif el-Edrissi, montre que les trois îles des Mascareignes portaient les noms de Dina Arobi (île Maurice), Dina Margabin (île de La Réunion) et Dina Moraze (île Rodrigues). La légende voudrait que, parmi les Européens, ce soient des navigateurs portugais qui s'y seraient d'abord intéressés. On ne sait pas exactement si ce fut Tristan de Cunha qui aurait découvert l'île ou plutôt Diego Fernandes Pereira, Diego Lopes de Segueira ou Pedro Mascarenhas. De plus, les dates varient d'un historien à l'autre. On sait cependant que l'actuelle île de La Réunion a été abordée, le 9 février 1507, le jour de la Sainte-Apolline, et qu'elle a été baptisée Santa Apolonia.

Lorsque les navigateurs portugais se rendaient aux Indes, l'île Santa Apolonia leur servait d'escale sur la route des épices. Ainsi, Diego Lopes de Sequeira a débarqué sur l'île en 1509 et Pedro Mascarenhas en 1512; le pilote Diego Fernandez Pereira a signalé l'île en 1516 pour qu'elle figure sur les cartes. En 1520, le navigateur Pedro Mascarenhas nomma Islas Mascarenhas (en français: îles des Mascareignes) l'archipel réunissant les îles Maurice, Rodrigues et Santa Apolonia; de retour des Indes en 1528, le navigateur Mascarenhas fit escale à Santa Apolonia pour décharger une cargaison de porcs, de chèvres, de boeufs et de singes, qu'il laissa en liberté; ainsi, lorsque les circonstances s'y prêtaient, les navigateurs portugais accostaient et déposaient leur trop plein, que ce soit des plantes, des fleurs ou des animaux. Enfin, le 24 mars 1613, un pirate anglais, Blackwelle, s'y arrêta et lui donna le nom de England's Forest parce qu'il trouva l'île fort boisée.

En somme, l'île Santa Apolonia semblait susciter tellement peu d'intérêt que Portugais, Hollandais et Anglais y débarquèrent sans même en prendre possession. D'après les récits de l'époque, il était très difficile d'accoster à l'île en raison des accidents de terrain sur le littoral; c'est ce qui expliquerait ce manque d'intérêt envers l'île de la part des navigateurs du XVIe siècle. De son côté, l'île Maurice, plus au nord, bénéficia d'un intérêt plus marqué en raison de ses côtes qui, davantage érodées et accueillantes, paraissaient plus abordables pour les navires.

3.1   Une bien timide possession française

C'est seulement en 1638 que l'île Santa Apolonia fut abordée par un voilier français, le Saint-Alexis. Ce navire, parti de Dieppe le 15 janvier, se dirigeait vers les Indes. Après avoir accosté en juin à l'île Rodrigues dans l'archipel des Mascareignes, le commandant du Saint-Alexis, Allonse Goubert, aurait pris possession de l'île Santa Apolonia vers la fin du même mois en attachant à un tronc d'arbre un blason aux armes du roi Louis XIII. Cette coutume, fréquente à l'époque, aurait été utilisée également par les Hollandais pour l'île Maurice. Toutefois, aucun Français ne demeura sur l'île Santa Apolonia. Évidemment, il ne reste aujourd'hui aucune trace visible de la «prise de possession pour le Roy» par les navigateurs français de cette île jusque-là inhabitée.

En 1642, le gouverneur de l'île de Madagascar, Jacques de Pronis, embarqua sur un navire de la Compagnie française de l'Orient fondée par le cardinal de Richelieu (ministre de Louis XIII). De Pronis prit à nouveau possession de l'île qu'il nomma Mascarin et y planta un drapeau à un endroit qui se nomme encore aujourd'hui «La Possession». Puis, il poursuivit sa route vers l'île de Madagascar pour exercer ses fonctions. En 1646, une douzaine de mutins de l'île de Madagascar se rebellèrent contre les autorités françaises installées à Fort-Dauphin (au sud de l'île). Plutôt que de les exécuter ou de les livrer aux Malgaches, le gouverneur Jacques de Pronis décida de les exiler sur l'île Mascarin (aujourd'hui La Réunion).

En 1649, Étienne de Flacourt, envoyé par la Compagnie de l'Orient à Fort-Dauphin pour rétablir l'ordre à Madagascar, retourna Jacques de Pronis en France. Après avoir rapatrié les 12 mutins qui furent retrouvés en excellente santé, le gouverneur de Flacourt (mandat de 1648 à 1655) se mit à s'intéresser à l'île Mascarin. En décembre 1649, Étienne de Flacourt et le capitaine du Saint-Laurent, Roger Lebourg, prirent pour la seconde fois possession de l'île au nom du roi Louis XIV; cette fois, ils baptisèrent l'île du nom de Bourbon, en l'honneur de la dynastie régnante. Mais en dehors des animaux que les marins déposaient à chacun de leur passage, la toute «nouvelle» île Bourbon resta vide de tout habitant.

À la suite d'une nouvelle révolte à Madagascar, le gouverneur de Flacourt expédia à l'île Bourbon (La Réunion) le chef des mutins avec 13 compagnons, six Noirs, quelques animaux et des semences. Ces Français s'établirent à Saint-Paul, mais ils quittèrent tous l'île Bourbon après qu'un cyclone eut dévasté leurs plantations. Ainsi, il ne subsiste aujourd'hui aucune population d'origine française de cette époque dite «précoloniale». Quant à la colonie de Madagascar, elle périclita après le départ d'Étienne de Flacourt en 1655, car ses successeurs n'eurent pas sa valeur. La Compagnie des Indes orientales fit moins de profit, les navires vinrent plus rarement et les colons se découragèrent. Fort-Dauphin fut même abandonné en 1674.

3.2  La colonisation française (1664-1764)

La colonisation réelle de l'île Bourbon (La Réunion) fut le résultat de la politique du ministre Colbert. Pour ce dernier, l'île Bourbon devait servir d'escale, c'est-à-dire être une étape vers la conquête de l'île de Madagascar. Pour concurrencer les autres pays européens, Louis XIV et Colbert créèrent la Compagnie des Indes orientales en 1664. Afin d'attirer des capitaux, ils lui accordèrent un monopole commercial dans l'océan Indien pendant 50 ans et lui donnèrent la souveraineté de Madagascar, ainsi que des îles voisines et des futurs territoires à conquérir. 

La Compagnie des Indes orientales avait pour mission d'assurer la mise en valeur de l'île Bourbon et de son développement grâce aux plantations de café. Les voyages étant longs (de quatre à six mois, souvent davantage), la Compagnie des Indes installa des comptoirs commerciaux dans l'océan Indien, notamment en Afrique et à Madagascar (Fort-Dauphin), puis dans l'archipel des Mascareignes (île Bourbon) et en Inde.

L'île Bourbon reçut ses premiers colons en 1665 et c'est à partir de cette date qu'on atteste la présence des femmes sur l'île. Cette colonie naissante était composée d'une vingtaine de personnes dirigées par Étienne Régnault de la Compagnie des Indes, le premier «commandant» officiel de Bourbon. En 1667, plus de 200 Français débarquèrent à l'île et, en 1671, un nouveau contingent de 13 nouveaux colons arriva de Madagascar; ils étaient accompagnés de quelques esclaves noirs et cinq d'entre eux étaient avaient une épouse malgache. La pénurie des femmes d'origine française fut signalée dès 1674: «Les malheureux colons demandent des femmes, la plupart ayant été contraints d'épouser des négresses, leurs esclaves.»  Quelques années plus tard, on réussit à faire venir quelques filles françaises «recrutées»  à l'Hôpital général de la Salpêtrière (Paris) et jugées «aptes pour les isles». En novembre 1678, quatorze jeunes filles en provenance de l'Inde s'installèrent dans l'île et se firent immédiatement épouser; elles furent à l'origine de 109 naissances réunionnaises. En 1690, la population de Bourbon comptait encore 200 habitants, surtout des Français, mais aussi des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Allemands, des Anglais, des Hollandais, des Indiens et des Malgaches (esclaves). À la toute fin du XVIIIe siècle, l'île Bourbon comptait 297 femmes sur un total de 734 habitants.

Dès le début de la colonisation de l'île Bourbon, il a existé une pratique de l'esclavage, alors que cette pratique était interdite par un édit royal de 1664. Afin de contourner cet édit, le terme «esclave» ne fut pas employé; on parlait plutôt de «serviteurs», de «domestiques» ou de «Noirs».

De 1713 à 1732, la population réunionnaise augmenta de 1171 habitants à 8000 (dont 6000 Noirs). En 1715, des commerçants de Saint-Malo (France) introduisirent à l'île Bourbon des plants de café d'Arabie, ce qui assura une grande prospérité et attira de nouveaux immigrants. Puis la Compagnie des Indes orientales fit abandonner la culture du café et introduisit celle du coton, du tabac et de l'indigo. Cependant, l'un des gouverneurs de l'époque, Mahé de la Bourdonnais, favorisa plutôt l'île de France (aujourd'hui l'île Maurice) parce que, d'une part, l'île Bourbon paraissait trop montagneuse pour les grandes cultures, d'autre part, les désordres sociaux étaient fréquents chez les insulaires de Bourbon. Les nouvelles cultures de l'île Bourbon ne connurent pas le succès escompté, sauf celles du girofle, de la muscade et de la vanille. En 1764, la Compagnie des Indes orientales fit faillite. Le roi de France racheta l'île Bourbon.

3.3  La pratique de l'esclavage

Comme l'île avait besoin de main-d'oeuvre pour la culture du café, des épices et, plus tard, de la canne à sucre, les colons eurent recours à l'esclavage pour développer l'économie de Bourbon. Les premiers esclaves malgaches débarquèrent dès 1671. On sait que, le 28 août 1670, à la demande du ministre Colbert, le Conseil d'État du royaume officialisait la pratique de l'esclavage en France. Aux Antilles, l'esclavage avait vite assuré la prospérité économique des colons. En mars 1685, était proclamé le fameux  Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée à réglementer et à tempérer le régime de l'esclavage, et précisant les devoirs des maîtres et des esclaves. C'est un fait connu que ce Code noir, qui resta en vigueur dans toutes les Antilles et en Guyane française jusqu'en 1848 (date de l'abolition définitive de l'esclavage par la France), fut rarement respecté, les exploitants n'en ayant fait bien souvent qu'à leur tête.

À l'île Bourbon, aucun texte officiel ne semble avoir étendu l'application du Code noir. Néanmoins, les gouverneurs s'en inspirèrent très rapidement et adoptèrent des décrets calqués sur le modèle antillais, car les Français importèrent des Noirs dès la fin du XVIIe siècle. En 1696, l'île comptait 269 habitants, dont 200 Blancs et 69 Noirs. En 1700, on dénombrait 750 habitants mais 320 Noirs. En 1704, la population de l'île avait triplé: on y recensait 734 habitants dont 423 Français (hommes et femmes), 311 esclaves et quatre Noirs affranchis appelés «domestiques». Les historiens on noté une légère progression en 1708 avec 894 habitants (507 Blancs et 387 Noirs), puis, en 1711, Bourbon avait franchi le cap des 1000 habitants avec 557 Blancs et 467 Noirs. Les Noirs demeurèrent moins nombreux que les Blancs jusqu'en 1713 alors qu'on dénombrait 1171 habitants (633 Blancs et 538 Noirs).

En 1723, le célèbre Code noir de 1685 fut adapté à l'usage des Mascareignes et les lettres patentes de Louis XV, sous forme d'édit, furent enregistrées dans la ville de Saint-Paul, le 18 septembre 1724, par le Conseil supérieur de Bourbon. Ce nouveau Code noir adapté à la situation de l'île Bourbon favorisa, dès 1725, l'arrivée de milliers d'esclaves qui venaient en majorité de l'île de Madagascar et de l'Afrique orientale pour y cultiver le café et les plantes à épices. Cette main-d'œuvre abondante paraissait nécessaire pour permettre à la Compagnie des Indes orientales de poursuivre l'expansion économique de Bourbon.

Mais les esclaves n'attendirent pas l'abolition de l'esclavage en 1848 pour tenter d'échapper à leur asservissement et retrouver leur liberté. Ce phénomène désigné, rappelons-le, sous le nom de marronnage, tant aux Antilles que dans l'océan Indien, reste inséparable de l'histoire de l'esclavage à Bourbon, où il prit une ampleur particulière au milieu du XVIIIe siècle.

En 1732, la population de l'île atteignait plus de 8000 habitants, dont 6000 esclaves noirs. Les esclaves de Bourbon étaient recrutés en Afrique de l'Est, à partir des comptoirs arabes ou portugais du Mozambique et de Madagascar. Le bond le plus spectaculaire se produisit entre 1735 et 1765, car les esclaves étaient passés de 6000 à 21 000 pour une population de quelque 25 000 habitants, les Noirs étant définitivement majoritaires.

Au moment où l'île Bourbon était rachetée (1764) de la Compagnie des Indes orientales par le roi, de nouveaux immigrants arrivèrent de France, mais aussi des Noirs d'Afrique et des Comores, puis des femmes françaises, malgaches, indiennes et portugaises.

Grâce à Pierre Poivre, commissaire ordonnateur et intendant général des îles de France et de Bourbon (1767-1772), l'archipel des Mascareignes devint une colonie, prospère, organisées et enviée. En effet, Poivre y introduisit l'imprimerie, acclimata quantité d'épices (girofle, muscade, poivre, cannelle, etc.) et des dizaines d'espèces végétales, favorisa la culture des arbres fruitiers, fut l'auteur des premières lois de protection de la nature, et assainit le climat moral et social des Mascareignes en améliorant le sort des esclaves.

Mais l'importation des esclaves a eu des conséquences au plan de la composition ethnique: elle a eu pour effet de modifier profondément la population d'origine, puisqu'on comptait 29 000 esclaves en 1779 sur une population de quelque 36 000 habitants. Lorsque la Révolution française éclata en 1789, on comptait à Bourbon 61 300 habitants, dont 10 000 Blancs, 1200 affranchis (domestiques) et 50 000 esclaves.

En 1793, au cours de la Révolution française, après l'exécution de Louis XVI, l'île fut rebaptisée par la Convention et appelée île de La Réunion en souvenir de la «réunion» des Marseillais et de plusieurs bataillons de la Garde nationale lors de l'assaut du palais des Tuileries; cette fusion avait permis le renversement de la monarchie.

Le 27 juillet 1793, la Convention de Paris proclama l'interdiction de la traite et, quelques mois plus tard, le 4 février 1794, celle de l'esclavage. Le décret prescrivait «l'abolition immédiate» et ne prévoyait aucune disposition sur le dédommagement des propriétaires ou sur l'avenir des «populations libérées». L'Assemblée coloniale de l'île de La Réunion (et celle de l'île de France) se prononça contre ce décret et réclama avec insistance à la Convention sa suppression pure et simple. Les Réunionnais n'obtinrent qu'un sursis et décidèrent alors de ne pas appliquer le décret d'abolition. L'île de La Réunion continua de pratiquer l'esclavage en toute impunité, malgré l'illégalité de la situation.

Le 20 mai 1802, le premier consul de la République, Napoléon Bonaparte, rétablit partiellement l'esclavage. Les intérêts économiques avaient eu raison des idéaux révolutionnaires de liberté et de d'égalité. Les colons réunionnais qui n'avaient pas appliqué le décret de la Convention nationale furent évidemment rassurés. Au grand soulagement de tous, presque toutes les réformes de la Révolution furent également supprimées, y compris la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen adoptée en 1789 par l'Assemblée nationale: «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.»

En 1803, le général Charles Mathieu Isidore Decaen (ou de Caen) envoyé par Bonaparte (alors premier consul) débarqua sur l'île pour imposer le nouveau régime. En 1806, l'île Bourbon fut encore rebaptisée, cette fois du nom de l'empereur des Français, île Bonaparte. La colonie fut aussitôt prise en mains par les administrateurs nommés par Bonaparte et l'île perdit peu à peu toute son autonomie; les dirigeants locaux furent soumis aux décisions des administrateurs de l'île de France (aujourd'hui île Maurice). En 1808, on dénombrait 65 000 esclaves à l'île Bonaparte. Mais les rivalités franco-britanniques, déjà virulentes aux Antilles, se propagèrent dans l'océan Indien: dans l'archipel des Mascareignes, l'archipel des Seychelles, l'archipel des Comores et l'île de Madagascar  (voir la carte du sud-ouest de l'océan Indien). La situation devint d'autant plus tragique à l'île Bonaparte (La Réunion) que les Anglais avaient organisé un blocus naval, et la disette fit des ravages.

3.4  L'occupation anglaise

En 1810, les Anglais envahirent l'archipel des Mascareignes après avoir occupé l'île Rodrigues l'année précédente, s'emparèrent de l'île de France (Maurice) et, le 7 juillet 1810, débarquèrent à l'île Bonaparte (La Réunion), plus précisément à Saint-Denis. Le nouveau commandant, Sir Farquhar qui, comme tous les Anglais de l'époque, détestait Napoléon, s'empressa de débaptiser l'île qui reprit son nom de Isle of Bourbon. Quant à l'île de France, elle retrouva son ancien nom: Mauritius.

L'occupation anglaise dura cinq ans à l'Isle of Bourbon et se révéla généralement négative pour les Réunionnais. D'ailleurs, durant l'occupation anglaise, les esclaves se soulevèrent et plusieurs Blancs furent tués.

Après la défaite de Waterloo, les diplomates français réussirent à faire inclure, dans les clauses du second traité de Paris du 20 novembre 1815, non seulement la rétrocession à la France des îles Saint-Pierre et Miquelon, mais aussi de l'île Bourbon. Quant à l'île de France (Maurice) et à l'île Rodrigues, elles restèrent dorénavant anglaises. En somme, l'occupation anglaise aux Mascareignes aura été à l'origine de la séparation du destin des trois îles en deux entités politiques distinctes: l'île de France (Maurice) et l'île Rodrigues devinrent anglaises, alors que l'île Bonaparte — qui avait repris le nom de Bourbon — redevint française, ce qui en fit le seul territoire sous administration française dans cette partie de l'océan Indien, car l'archipel des Seychelles était passé aux mains des Anglais. Cependant, plus près de l'Afrique, l'archipel des Comores et l'île de Madagascar restèrent sous souveraineté française.

3.5  L'abolition de l'esclavage

L'abolition de la traite des esclaves fut décrétée par les États-Unis en 1807 et par la Grande-Bretagne en 1808. En France, bien que Louis XVIII eût rétabli la Constitution de 1763 ainsi que l'esclavage, il dût se résoudre à l'abolir le 8 janvier 1817. En 1818, l'île comptait 16 400 Blancs, 3496 affranchis et... 70 000 esclaves.

Il n'en demeure pas moins que l'importation d'esclaves cessa pratiquement après 1817, même si la pratique de l'esclavage continuait. D'ailleurs, devant les besoins de main-d'oeuvre, les grands propriétaires de l'île commencèrent en 1828 à recruter des «engagés», c'est-à-dire des travailleurs libres recrutés en Inde, puis en Chine (1844), pour une période déterminée et contre rémunération. Lors de l'abolition effective de l'esclavage en 1848, les travailleurs indiens et chinois seront déjà au nombre de 3000. Un autre problème surgit à ce moment-là: la paupérisation des Blancs. Graduellement dépossédés de leur terre et ruinés, les petits propriétaires de La Réunion commencèrent à former une nouvelle classe sociale, celle des Blancs «pauvres». Le sort de ces «petits Blancs» devint la principale préoccupation des administrateurs lors la première moitié du XIXe siècle. Devant le manque de solution, beaucoup de ces «petits Blancs» se retirèrent dans les montagnes pour vivre en toute liberté comme bon leur semblait, un peu comme les esclaves marrons et un peu également comme les «coureurs des bois» au Canada sous le Régime français.

L'abolition de l'esclavage devint définitive lorsque le sous-secrétaire d'État à la Marine chargé des colonies, Victor Schoelcher (1804-1893), d'origine alsacienne, fit adopter le décret d'abolition de l'esclavage du 27 avril 1848. En tant que membre du gouvernement (provisoire), Victor Schoelcher choisit le receveur général des Finances, Joseph-Napoléon Sarda-Garriga (1808-1877), pour occuper le poste de commissaire général de la République à l'île Bourbon. Arrivé le 13 octobre 1848 à l'île de La Réunion, Sarda-Garriga fut chargé de préparer l'abolition effective de l'esclavage; l'Assemblée coloniale lui demanda de reporter l'application du décret à la fin de la campagne sucrière. Sarda-Garriga refusa, promulgua le décret le 19 octobre, mais fixa au 20 décembre la date de l'émancipation des esclaves. Au moment de la proclamation officielle de l'esclavage, 60 318 habitants sur 108 829, soit 55 % de la population, recouvrèrent la liberté. Entre-temps, soit le 6 septembre 1848, l'île avait repris définitivement le nom de La Réunion.

Devenu célèbre dans toutes les colonies françaises, Victor Schoelcher revendiqua aussi l'application du droit commun partout et même la départementalisation pour la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française et La Réunion, mais il échoua sur cette question; on sait que les quatre colonies ne deviendront des départements qu'en 1946.

Bien sûr, au terme de cette douloureuse période, la colonie réunionnaise s'était majoritairement peuplée d'habitants noirs et la langue maternelle de tous était devenue le créole réunionnais. Cependant, contrairement au créole martiniquais et guadeloupéen, le créole réunionnais a largement emprunté aux langues malgaches; c'est pourquoi celui-ci est sensiblement différent des créoles antillais (Guadeloupe, Martinique, Dominique) en ce qui a trait au vocabulaire de base. C'est vers les années 1840 seulement que les Noirs furent christianisés par l'Église catholique. Auparavant, les Noirs étaient certes baptisés, mais pour ensuite être laissés à eux-mêmes; par ailleurs, beaucoup de prêtres possédaient des esclaves.

Enfin, l'année 1848 ouvrit la voie au métissage de la population. De nombreux mariages entre Blancs et esclaves (interdits avant 1848) furent légalisés entre 1850 et 1860. À partir de cette période, les mariages interraciaux se sont à ce point multipliés qu'ils sont devenus la norme. Parmi les épouses potentielles, on trouve des Malgaches et des Indiennes, mais aussi des métisses indo-portugaises venues du comptoir commercial de Goa (sous administration portugaise). Désormais, il n'y eut plus à La Réunion de cloison étanche entre Blancs, Métis et Noirs. Néanmoins, la France imposa à La Réunion comme dans toutes ses colonies le Code de l’indigénat qui correspondrait aujourd'hui à une autre forme déguisée d’esclavage des populations autochtones en les dépouillant de toute leur identité. Grâce aux pratiques discriminatoires imposées par le Code de l'indigénat (en vigueur de 1887 à 1946), les Blancs continuèrent de jouir de privilèges considérables.

3.6   Les travailleurs immigrés

La suppression de l'esclavage ne pouvait que nuire à l'économie sucrière de La Réunion qui ne pouvait supporter des coûts de main-d'oeuvre importants. C'est pourquoi, dès 1817 (au moment d'un autre de ces essais d'abolition), les grands propriétaires terriens de La Réunion compensèrent la diminution des esclaves par une importation d'engagés et de travailleurs immigrés volontaires, tous rémunérés, originaires de différentes régions de l'Inde, puis de la Chine. Rappelons que la France contrôlait des comptoirs commerciaux indiens dans les villes de Pondichéry, Chandernagor, Yanaon, Karikal et Mahé; ces comptoirs ont fourni quelques milliers d'engagés dans les colonies françaises de l'océan Indien: île Maurice, île Rodrigues, La Réunion, les Seychelles et les Comores. En 1848, lors de l'abolition de l'esclavage, les engagés indiens et chinois étaient déjà plus de 6500 à La Réunion.

À l'exemple des grands propriétaires de l'île de France (Maurice), ceux de La Réunion avaient fait d'abord appel à des travailleurs libres venus de l'Inde. Ceux-ci étaient réputés être dociles, mais l'expérience s'avéra décevante, les Indiens préférant se livrer au vagabondage plutôt que de travailler dans les plantations. Vers 1843, l'introduction de ces travailleurs indiens était à son plus bas, car les propriétaires réunionnais ne voulaient plus de leurs engagés indiens qui, selon eux, se battaient, volaient et travaillaient mal. Il faut signaler que ces «engagés» étaient peut-être officiellement libres, mais ils ont longtemps été traités comme des esclaves. On comprend dès lors pourquoi les Indiens ont refusé de perpétuer leur condition d'esclave.

Le gouvernement de La Réunion décida donc de faire appel aux Chinois. Ceux-ci arrivèrent dans la colonie peu de temps après la promulgation de l'arrêté de 1843, donc en juin 1944, avec les 54 premiers Chinois. Le contrat d'engagement prévoyait des frais pour le retour des Chinois à la fin de leur contrat d'une durée de cinq ans. Voici ce qu'on prescrivait au sujet de la langue: 

Les contrats d'engagement seront reçus par M. le Consul de France et devront être rédigés en langue française et dans une langue connue par les engagés afin qu'ils puissent bien comprendre toutes les clauses.

Ces travailleurs pouvaient aussi être employés «au service du gouvernement», que ce soit dans la confection des routes, la construction des ponts ou des édifices publics, les services dans les hôpitaux, arsenaux et autres établissements publics.

Selon les planteurs, les Chinois étaient réputés plus robustes, plus intelligents et «bien plus civilisés» que les Indiens. Cependant, une fois familiarisés avec le français et le créole, les Chinois ont vite abandonné, eux aussi, les durs travaux manuels de la canne à sucre et ont refusé de travailler. Ils ont ainsi suivi l'exemple des Chinois de l'île Maurice: ils se sont lancés dans le commerce et certains ont ouvert de petites boutiques. À cause de tous ces problèmes, un arrêté du 2 juillet 1846 interdit l'introduction de nouveaux travailleurs chinois. Aujourd'hui, les Réunionnais chinois exploitent la plupart des commerces alimentaires et ont, bien entendu, ouvert de nombreux restaurants. Beaucoup de descendants des Chinois occupent maintenant des professions libérales plus rémunératrices et sont devenus des médecins, des pharmaciens ou des postes de direction dans la fonction publique.

Comme les Blancs étaient fort déçus des engagés indiens et chinois, il ne restait plus qu'à faire encore appel à des travailleurs africains. Les autorités politiques abondèrent dans le sens des propriétaires blancs: les Africains étaient «les seuls» qui pouvaient s'adapter à l'activité sucrière. Les planteurs blancs demandèrent l'autorisation de pouvoir recruter de nouveaux travailleurs engagés d'origine africaine. Pour les Réunionnais, il semblait qu'aucune race «ne peut utilement remplacer la race noire» dans l'exploitation agricole. Le système de l'engagisme a touché plusieurs dizaines de milliers d'Indiens et plusieurs dizaines de milliers de Mozambicains; les derniers engagés furent des Rodrigais et des Malgaches vers les années 1920-1925.

Par la suite, la prospérité économique demeura bien relative. Alors que les grands propriétaires blancs dominaient 120 sucreries et employaient 25 000 travailleurs, les «ouvriers de couleur» vivaient dans la misère et étaient poussés vers l'alcoolisme.

En 1870, la création du canal de Suez en Égypte eut pour effet d'écarter l'île de La Réunion (et l'île Maurice) de  la route des Indes, ce qui en aggrava la situation socio-économique. Au cours de cette décennie, le gouvernement français fit appel à de nouveaux travailleurs: les Indiens musulmans. Ces derniers venaient essentiellement de Bombay et de l'État du Goujarat. Il seront appelés Zarabes, bien qu'ils ne soient pas arabes; les Réunionnais les ont probablement confondus avec les Arabes qui sont généralement de religion musulmane, ce qui est plus rare pour un Indien. Ensuite, La Réunion sombra lentement dans l'oubli, car, à partir de 1880, le gouvernement français porta tout son intérêt sur Madagascar. La population réunionnaise avait atteint les 182 637 habitants en 1926. La colonie vivota jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. En 1945, La Réunion était pratiquement ruinée.

4 La départementalisation

Le 19 mars 1946, près de 100 ans après la recommandation de Victor Schoelcher, l'Assemblée nationale française adopta la loi dite «de l'assimilation», qui transformait les «Quatre Vieilles» colonies (La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane française) en départements français. Ainsi, l'île de La Réunion devint un département français d'outre-mer (DOM). Depuis cette époque, La Réunion est dotée d'un Conseil régional et d'un Conseil général. Tous les textes nationaux y sont applicables. Certaines adaptations ont toutefois été prévues par la loi. La Réunion comprend 24 communes et 47 cantons. Elle est représentée par cinq députés et trois sénateurs au Parlement français et par un conseiller au Conseil économique et social. La préfecture est située à Saint-Denis et trois sous-préfectures à Saint-Pierre, Saint-Paul et Saint-Benoît.

Ce nouveau statut apporta une certaine richesse économique, mais la situation sociale ne s'est améliorée que progressivement, et ce, à travers une succession de nombreux conflits sociaux, surtout dans les années cinquante et soixante. En 1963, le gouvernement français créa le BUMIDOM, le Bureau des migrations des départements d'outre-mer, afin de soulager la région à la fois de l'accroissement démographique et de l'augmentation du chômage. À ce sujet, le départ annuel de quelques milliers de Réunionnais vers l'Hexagone, afin d'occuper des fonctions subalternes dans la fonction publique (PTT, hôpitaux, administrations diverses), a constitué une solution temporaire, sans que les problèmes de fond n'aient été abordés.

Française à part entière depuis la départementalisation (1946), la Réunion fait aussi partie de l'Union européenne depuis le traité de Rome (1957). Elle partage le statut de «Région ultrapériphérique» avec les Açores, les Canaries, Madère et les autres DOM. Ayant accès depuis 1975 au Fonds européen de développement régional (FEDER), au Fonds social européen (FSE) et au Fonds européen d'orientation et de garantie agricole (FEOGA-Orientation), elle bénéficie depuis 1989 du Programme d'options spécifiques à l'éloignement et à l'insularité des Départements d'outre-mer (POSEIDOM).

Enfin, la France, au nom du département de La Réunion et de la Région-Réunion, a intégré la Commission de l'océan Indien en janvier 1986. Ainsi, La Réunion est devenue un acteur majeur de la coopération régionale qui s'effectue dans le cadre de la Commission de l'océan Indien (COI) avec les Seychelles, Madagascar, l'île Maurice et les Comores. Au sujet de l'île Maurice, c'est en 1968 que Maurice a obtenu son indépendance du Royaume-Uni. Bien que l'île Rodrigues ait manifesté beaucoup de réticence à cette indépendance, elle est restée rattachée à la république de Maurice.

Enfin, certains politiciens réunionnais ont soumis au gouvernement français et à l'Assemblée nationale des propositions de bi-départementalisation de La Réunion. On espère ainsi remédier au déséquilibre entre le Nord et le Sud dans le département, les centres de décision étant actuellement concentrés autour du chef-lieu, Saint-Denis, au nord de l'île. Pour le moment, le gouvernement français rechigne à l'idée d'alourdir les structures administratives et d'augmenter le coût des dépenses publiques lors de la création éventuelle d'un second département.

5  La politique linguistique

Étant donné que La Réunion fait partie de la France, la politique linguistique qui y est appliquée tient compte de cette réalité juridique incontournable. Ainsi, en vertu de l'article 2 de la Constitution, le français demeure la langue officielle de ce département: «La langue de la République est le français.» Comme dans tous les départements français d'outre-mer (DOM), tous les textes nationaux de la République y sont applicables, mais certaines adaptations ont été prévues par la loi no 84-747 du 2 août 1984 relative aux compétences des régions de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de La Réunion. Ces adaptations concernent les activités éducatives et culturelles complémentaires relatives à la connaissance des langues et des cultures régionales. 

ll faut mentionner une loi plus récente adoptée par l’Assemblée nationale française: la Loi d'orientation pour l'outre-mer (ou loi 2000-1207 du 13 décembre 2000) entrée en vigueur le 14 décembre 2000. Ce sont les articles 33 et 34 de cette loi qui concernent tous les DOM-TOM. À l’article 33, on apprend que «l’État et les collectivités locales encouragent le respect, la protection et le maintien des connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales fondées sur leurs modes de vie traditionnels et qui contribuent à la conservation du milieu naturel et l'usage durable de la diversité biologique» et qu’à l’article 34 que «les langues régionales en usage dans les départements d'outre-mer font partie du patrimoine linguistique de la Nation» et qu’elles «bénéficient du renforcement des politiques en faveur des langues régionales afin d'en faciliter l'usage». D’après la Loi d’orientation d’outre-mer, la loi n° 51-46 du 11 janvier 1951 relative à l'enseignement des langues et dialectes locaux leur est applicable. 

Malgré la présence du créole parlé par presque toute la population (à l'exception des Métropolitains qui résident à La Réunion de façon temporaire), seul le français bénéficie d'une reconnaissance juridique. Pour le reste, c'est la politique du laisser-faire.

5.1 L'Administration locale

Dans l'Administration locale, au sommet de la hiérarchie, c'est-à-dire au Conseil régional et au Conseil général, ainsi que dans la députation et le Sénat, seul le français est reconnu et utilisé. Il en est ainsi pour les communications écrites dans tous les bureaux gouvernementaux, les postes de gendarmerie, etc. Dans les communications orales à caractère administratif, les citoyens parlent aussi le créole réunionnais, mais il ne s'agit pas d'une règle générale. En matière de justice, la seule langue utilisée est le français, bien que le créole puisse être utilisé dans les communications orales à caractère informel.

5.2 L'éducation

L'enseignement est le même qu'en France, sauf pour le calendrier scolaire qui comporte des vacances pour l'été austral (décembre à février) et d'autres à la fin de l'année scolaire (début août à début septembre). En 1997, selon les données du Secrétariat d'État à l'outre-mer, l'enseignement de la maternelle et celui du primaire regroupaient 109 417 élèves répartis dans 490 écoles; le créole n'était alors permis qu'à la maternelle. L'enseignement secondaire, entièrement en français, comptait 91 805 élèves répartis dans 103 établissements (64 collèges, 39 lycées).

Il existe également deux lycées d'enseignement agricole, qui permettent de préparer un BEPA (Brevet d'enseignement professionnel agricole) d'exploitation et un BTA (brevet de technicien agricole) dans la même filière ainsi qu'un BTSA (Brevet de technicien supérieur agricole). L'Université de la Réunion compte 12 633 étudiants répartis entre le droit, les sciences économiques et politiques, les sciences, les lettres et sciences humaines. Enfin, l'Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) a été ouvert en 1992. La population scolaire totale de l'île comprenait, en 1997, quelque 213 200 élèves.

Grâce à des scientifiques de haut niveau et parlant français, La Réunion compte également plusieurs centres de recherche importants tels que le Laboratoire volcanologique du piton de la Fournaise, le Centre météorologique de Saint-Denis (le quatrième centre du réseau de l'Organisation mondiale de la météorologie), l'ORSTOM (Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération), le Conservatoire botanique des Mascarins, sans oublier l'université de la Réunion (dans les domaines des sciences de la terre, de la biologie et de la physiologie végétales et en écologie marine). Qu'il s'agisse du gouvernement ou des centres de recherche, tous les documents officiels ne sont publiés qu'en français. En plus du français, l'anglais est également utilisé dans les communications orales.

- Les difficulté pédagogiques

Évidemment, le système actuel, tel qu’il est appliqué à La Réunion passe sous silence les difficultés pédagogiques qu’entraînent l’enseignement exclusif de la langue française et l’importation du moule pédagogique métropolitain. N’oublions pas que la quasi-totalité des élèves n’est pas d’origine francophone, ce qui cause forcément des problèmes d’apprentissage, étant donné que les méthodes pédagogiques sont peu appropriées à des élèves dont le français constitue une langue seconde. La situation se révèle encore plus préoccupante pour les enfants de la communauté mahoraise (en provenance de l’île Mayotte dans l’archipel des Comores) intégrée à la communauté musulmane en raison de leur religion (l’islam); du fait que les parents ne parlent souvent que le mahorais (le comorien de Mayotte), les enfants éprouvent beaucoup de difficultés dans leur apprentissage scolaire du fait qu’ils ne parlent parfois ni le créole ni le français et pour qui le système éducatif ne propose pas de structure d’intégration. 

En effet, il n’existe pas sur l’île de classes d’accueil spécialisées pouvant recevoir des enfants qui ne parlent pas le français, qui sont souvent analphabètes dans leur propre langue et qui sont totalement démotivés par des cours guère adaptés à leurs besoins et dont ils ne comprennent à peu près rien. Bref, le gouvernement local manque à la fois de moyens financiers et de personnel spécialisé pour ce genre d’élèves qui se retrouvent immanquablement regroupés dans des classes faibles, montrant un comportement difficile au plan disciplinaire.  Les autorités scolaires estiment que de 25 % à 30% des élèves éprouveraient des difficultés en français.

Comme dans les autres départements français d'outre-mer, la question des manuels scolaires cause des problèmes d'intégration socioculturelle. La Réunion vit une situation de dépendance quasi exclusive de la France, non seulement pour ce qui concerne son système éducatif, mais aussi pour son approvisionnement en manuels et autres documents pédagogiques. Tous les enfants non blancs — la quasi-totalité — évoluent dans un milieu naturel et humain tout à fait différent de celui qui est représenté dans les manuels de classe européens et la plupart d'entre eux se perçoivent facilement comme étrangers dans leur propre pays. L'enseignement du français à La Réunion n'est pas adapté à la situation socioculturelle de l'île. Il est malaisé d'apprendre le français comme langue maternelle, alors que pour beaucoup d'enfants cette langue leur reste étrangère. Tous ces problèmes ont favorisé un fort taux d'analphabétisme (15 % à 20 % à La Réunion contre 1% en France) et d'illettrisme (près de 20 % sont dans l'incapacité de lire un texte simple), ce qui est perçu comme une honte pour un département français.

- L'enseignement de l'histoire et de la géographie

Les Réunionnais ont appris pendant longtemps uniquement l'histoire de France, pas celle de La Réunion. Mais, en 2000, le ministre de l'Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie a envoyé une note de service aux directeurs et enseignants des écoles et lycées concernant l'«Adaptation des programmes d'histoire et de géographie pour les enseignements donnés dans les DOM» (voir le texte de la note de service n° 2000-024 du 16-2-2000). Dans la pratique, on substitue à l'une des quatre premières parties du programme l'étude d'un moment historique spécifique : compagnies des Indes, traite, économie de plantation dans l'espace caribéen ou à la Réunion au XVIIIe siècle. Cette étude permet également de mettre en perspective les abolitions de l'esclavage (1794 et 1848). Dans les lycées, on remplace généralement la question au choix par une 3e question obligatoire : par exemple, l'évolution de la société à La Réunion (ou la Martinique, la Guadeloupe ou la Guyane) du milieu du XIXe siècle à nos jours. 

- La place du créole

Depuis novembre 2000, le département de La Réunion peut en toute légalité accorder un place à l'enseignement du créole. D'ailleurs, l'article 21 de la loi n° 84-747 du 2 août 1984 relative aux compétences des régions de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de La Réunion permet un enseignement en langue régionale:

Article 21

Le Conseil régional détermine, après avis du comité de la culture, de l'éducation et de l'environnement, les activités éducatives et culturelles complémentaires relatives à la connaissance des langues et des cultures régionales, qui peuvent être organisées dans les établissements scolaires relevant de la compétence de la région.

Ces activités, qui peuvent se dérouler pendant les heures d'ouverture des établissements concernés, sont facultatives et ne peuvent se substituer ni porter atteinte aux programmes d'enseignement et de formation définis par l'État.

Le fait de décréter la possibilité d'enseigner le créole n'a pas provoqué une avalanche de demandes.  Les Réunionnais ont toujours été habitués qu'il fallait bannir le créole de l'école parce qu'il nuisait à l'enseignement du français. Et voilà que l'école prétend que le même créole constitue maintenant une richesse! La méfiance est restée de mise et cet enseignement fait l'objet de violents débats depuis les années soixante-dix. En novembre 2003, un sondage IPSOS révélait que 47,3 % des enquêtés se déclaraient «pour le créole à l’école», mais 42,7 % étaient contre, avec 10 % d’indécis.

Il n'existe aucune incitation scolaire pour valoriser l'enseignement du créole. De plus, il apparaît difficile d'enseigner une langue orale non standardisée. Les enfants créolophones arrivent à l'école avec leur variété de langue: le vocabulaire et la grammaire peuvent varier en fonction des origines géographiques et sociales.

En général, cet enseignement du créole ne dépasse pas beaucoup 5 % pour l'ensemble de l'effectif scolaire. De plus, l'enseignement du créole est dispensé sur le modèle d'une langue vivante «étrangère», ce qui le place en concurrence directe avec l'anglais. Entre l'anglais et le créole, les parents ont vite fait leur choix en faveur de la langue internationale auréolée de prestige.  

Pour qu'il y ait une demande de l'enseignement du créole dans les écoles, il faudrait aussi promouvoir la langue créole et cesser de la présenter à travers des clichés révolus. C'est à l'État que revient le rôle de promouvoir cet enseignement afin de combattre les vieux préjugés tenaces qui répètent que «le créole n'est pas une langue». L'un des spécialistes du créole, Lambert-Félix Prudent, un universitaire responsable de la licence et du CAPES de créole, a bien perçu l'anomalie entre la réalité et la pédagogie: «La Réunion est le DOM qui parle le plus créole, mais cette pratique quotidienne ne correspond pas à un véritable enthousiasme pour la pédagogie de la langue.»

Par ailleurs, le créole comme discipline est enseigné depuis une trentaine d'années à l'université et à l'institut de formation des maîtres ; il existe aussi une licence et un CAPES.

5.3 Les médias

Dans le domaine des médias, il existe trois quotidiens, plusieurs hebdomadaires et des périodiques, auxquels s'ajoutent les journaux et magazines édités en Métropole. À l'exception de Tam-Tam Maloya (en créole), tous les journaux sont publiés en français: Présence Réunionnaise, Korail Océan Indien, Les Nouvelles du CNARM, Le Bulletin du FNARM, Frances-Îles, Dom-Hebdo, Le Journal des fonctionnaires antillais et réunionnais et Plein Sud.

Le service public de la radiotélévision est assuré par RFO, la radiotélévision française pour l'outre-mer, qui retransmet des programmes de France Télévision et diffuse un programme régional. Télé-Réunion diffuse une émission hebdomadaire en créole : il s'agit d'un magazine d’information de 23 minutes, diffusé de février à juin. Il existe aussi un journal d'information en créole (JT) de six minutes, chaque jour d’octobre à décembre. Soulignons aussi Rent’ Dan’ Ron, une émission hebdomadaire de dix minutes en créole; Mi koz kreol, un magazine de 52 minutes sur le créole, etc. Dans les émissions dites de proximité, à la télévision comme à la radio, le créole côtoie couramment le français.

Conformément aux articles 19 et 29 du décret no 93-535 du 27 mars 1993 portant approbation du cahier des missions et des charges de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision française pour l'outre-mer, RFO peut en effet diffuser en créole:

Article 19

La société contribue à l'expression des principales langues régionales parlées dans chaque département, territoire ou collectivité territoriale.

Article 29

1) La société veille à illustrer toutes les formes d'expression de la musique en ouvrant largement ses programmes aux retransmissions de spectacles vivants.

2) Dans ses programmes de variétés pris dans leur ensemble, la société donne une place majoritaire à la chanson d'expression française ou régionale et s'attache à promouvoir les nouveaux talents.

3) Elle s'efforce de diversifier l'origine des oeuvres étrangères diffusées.

En outre, RFO partage le marché de la télévision avec Antenne-Réunion, une chaîne privée autorisée par le CSA en 1990. Les programmes radio de RFO sont constitués d'émissions reprises de Radio-France. Les radios locales privées, très nombreuses, ont connu un certain essor depuis leur apparition en 1983 et diffusent presque toutes en français, sauf pour deux ou trois d'entre elles, qui diffusent en créole réunionnais. À la radio la plus écoutée, Radio Freedom, les personnes qui interviennent parlent souvent en créole, mais les animateurs répondent généralement en français.

Le créole occupe une place importante sur l'antenne de Radio-Réunion, mais sa présence ne se mesure pas seulement au nombre d'heures d'antenne figées dans des créneaux identifiés. La totalité des émissions de la semaine est animée par des collaborateurs entièrement bilingues, et le passage d’une langue à l’autre se fait naturellement au gré des sollicitations des auditeurs. De plus, le débat sur la créolité s’est considérablement développé à cette antenne grâce au dialogue permanent avec les auditeurs depuis 2006. De nombreux directs permettent aux reporter locaux des programmes d’entrer en contact de la population sur le terrain et de questionner, et de faire des commentaures en créole.

Dans la vie économique, le français occupe toute la place à l'exception des communications orales qui se font généralement en créole; il en est de même pour la publicité commerciale. Mais il ne faut pas se leurrer, la publicité en créole est limitée et semble peu rentable et celle en français domine largement.

Sur le plan linguistique, l'île de La Réunion ne semble pas connaître de problèmes particuliers, hormis le fait que la langue de la majorité, le créole réunionnais, est exclue de la plupart des fonctions sociales dont celle de l'école. L'enseignement du créole réunionnais demeure encore symbolique. On peut également regretter l'absence complète de mesures concernant le tamoul, bien que cette langue soit appelée à disparaître dans l'île et qu'elle soit de moins en moins parlée par les jeunes. Par ailleurs, plus de 100 000 personnes sur cette île sont illettrées, ce qui est presque une honte pour un département français d'outre-mer. Enfin, depuis de trop nombreuses années, l'île est aux prises avec un fort taux de chômage d'environ 40 %, ce qui a pour effet de créer un douloureux malaise social et un mal de vivre de plus en plus difficilement supportables pour les insulaires. La situation socio-économique semble tellement se détériorer d'une année à l'autre qu'on peut se demander comment tout cela se terminera. 

Pour certains, cette situation est non seulement très préoccupante mais désespérée. En somme, c'est un avenir des plus sombres qui s'annoncerait pour La Réunion, que ce soit dans le domaine de la langue, de l'économie, etc. Et ce n'est pas le fait de scinder La Réunion en deux départements qui réglera les problèmes. D'autres solutions, qui ne soient pas que strictement administratives, sont nécessaires.

Mise à jour: 21 déc. 2016  

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LAURET, Daniel. Formateur à l'IUFM, échange de lettres et de documents par courrier électronique (La Réunion).

 

LECLERC, Jacques. Langue et société, Laval, Mondia Éditeur, coll. «Synthèse«, 1992, 708 p.

 

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ROUQUETTE, Rémi. «Le régime juridique des langues en France», Paris, Université de Paris X (Nanterre), thèse de doctorat, septembre 1987, 702 p.

 

SECRÉTARIAT D’ÉTAT À L’OUTRE-MER. «La Réunion» dans L'outre-mer ou la respiration de la France dans le monde, Paris, 24 février 1999,

[http://www.outre-mer.gouv.fr/domtom/reunion/index.htm].

 

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France  (État)

DOM-TOM (France)