Guyane française

(2) Composition ethnolinguistique

1  Une population très diversifiée

Lors du recensement de 1990, sa population était de 115 000 habitants. En 1997, elle était estimée à 170 000 personnes et devait atteindre plus de 180 000 en l’an 2000. En 2005, cette population dépassait les 200 000 pour atteindre 206 000 en 2006. Au 1er janvier 2015, la population atteignait 250 400.

La composition ethnolinguistique de la Guyane française est très diversifiée et reflète bien les événements historiques qui se sont déroulés depuis le XVIe siècle. On y compte plus de 25 groupes ethniques différents parlant chacun sa langue. Outre les Amérindiens, on distingue la population d’origine africaine (descendants des anciens esclaves), les Européens (métropolitains ou anciens colons), les immigrants asiatiques (du début du XXe siècle et des années soixante-dix) et quelques autres ethnies d’immigration plus récente (Brésiliens, Libanais, Surinamiens, Guyanais, etc.). Pour ce qui est du nombre exact de chacune de ces populations, on dispose de données approximatives, et personne ne semble capable de chiffrer avec précision la population guyanaise en raison de l’arrivée massive des immigrants depuis une dizaine d’années, notamment les illégaux ou «sans-papiers». Chaque année, les autorités de la Guyane expulsent environ 15 000 personnes «irrégulières», soit presque un dixième de la population. Proportionnellement, c'est comme si la France expulsait annuellement de son territoire plus de cinq millions de personnes, le Canada, trois millions, et les États-Unis... 26 millions.

Voici ce que le groupe Joshua Project donnait comme population pour la Guyane française en 2015:  

Groupe ethnique Population Pourcentage Langue maternelle Affiliation linguistique
Guyanais mulâtres 101 000 39,4 % créole guyanais (base française) créole
Français métropolitains 21 000 8,1 % français langue romane
Haïtiens 21 000 8,1 % créole haïtien (base française) créole
Aukans (Ndjuka) 20 000 7,8 % ndjuka (base anglaise) créole
Guyanais blancs 18 000 7,0 % créole guyanais/français créole
Surinamiens créoles 15 000 5,8 % créole sranan-tongo (base anglaise) créole
Chinois hakka 13 000 5,0 % chinois hakka langue sino-tibétaine
Indo-Caribéens (Inde) 10 000 3,9 % hindoustani caribéen langue indo-iranienne
Brésiliens blancs 7 700 3,0 % portugais langue romane
Saramacca (Bushinengués) 5 200 2,0 % créole saramacca (base anglo-portugaise) créole
Latino-Américains Branco 4 900 1,9 % portugais langue romane
Hmong 3 900 1,5 %              hmong langue hmong-mien
Afro-Guyanais 3 800 1,4 %  créole guyanais (base anglaise) créole
Caribéens javanais 2 600 1,0 % javanais caribéen langue malayo-polynésienne occidentale
Kali'nas (Amérindiens) 1 600 0,6 % kalina langue caraïbe
Arabes libanais 1 300 0,5 % arabe leventin du Nord langue chamito-sémitique
Wayampi (Amérindiens) 1 000 0,3 %             wayampi langue tupi-guarani
Wayana (Amérindiens) 900 0,3 %            wayana langue caraïbe
Péruviens 800 0,3 % espagnol langue romane
Emerillons (Amérindiens 600 0,2 %              émerillon langue tupi-guarani
Palikours (Amérindiens) 500 0,1 %          palikour langue arawak
Arawaks (Amérindiens) 400 0,1 %      arawak langue arawak
Autres langues 2000 0,7 %     - -
Total (2015) 256 200 100 %     - -

Ces résultats sont approximatifs et plus ou moins fiables, mais ils donnent une idée de la complexité d'une population relativement faible numériquement. Aucun groupe ethnolinguistique n'étant majoritaire, il faut effectuer des regroupements. Tous les locuteurs créolophones forment un ensemble de 184 000 personnes, soit 71,8 % de la population totale. Les créolophones sont suivis des francophones (39 000), soit 15,2 %. Puis il faut ajouter le portugais (5 %), l'hindoustani (3,9 %), le chinois hakka (5 %) et plusieurs autres petites langues, dont les langues amérindiennes (caribe, palikour, wayampi, arawak, emerillon, wayana, etc.).

2 Les Amérindiens

La Guyane compte plusieurs communautés amérindiennes (environ 5 % de la population, soit entre 6000 et 9000 personnes) dont les membres sont considérés comme les descendants des plus anciens habitants (probablement quelques milliers d’années) du pays.

Localisation des peules amérindiens

- les Oyampis (sur le fleuve Oyapock, entre Camopi et Trois-Sauts),
- les Emérillons (sur le fleuve Tampoc, entre Elahé et Camopi),
- les Wayanas (Haut-Maroni),
- les Kali'nas (anciennement "Galibis") (sur le littoral : Awala Yalimapo, Saint-Laurent du Maroni, Iracoubo, Kourou),
- les Arawaks (Saint-Laurent du Maroni, Matoury),
- les Palikours (Saint-Georges et embouchure de l’Oyapock, Macouria).
 

Les Palikours (plus de 500 locuteurs) habitent dans le sud de la Guyane à Macouria ainsi que dans l’embouchure du fleuve Oyapok, près du Brésil; les Arawak (env. 400-500 loc.) et les Kalihna ou Galibi (entre 1500-2000 loc.) vivent près des zones côtières dans l’ouest (Awala-Yalimapo, Paddock-et-Fatima, Saint-Laurent-du-Maroni) alors que les Wayana (800-900 loc.) sont localisés dans le sud (Antécume-Pata, Elaé, Twenké); pour leur part, les Émerillons (env. 600 loc.) et les Wayampi (env. 1000 loc.) habitent le Sud guyanais, c’est-à-dire sous la «ligne» ouest-est entre Maripasoula et Camopi: (voir la carte 1). Chacun de ces peuples parle sa langue ancestrale (palikour, arawak, kalihna ou galibi, wayana, etc.) avec les membres de sa communauté. On compte trois familles linguistiques amérindiennes en Guyane française: la famille arawak (les Arawak et les Palikour), la famille caribe (les Kalihna et les Wayana) et la famille tupi-guarani (les Emerillon et les Wayampi).

Avant la colonisation européenne, les langues amérindiennes de la Guyane se portaient bien. Aujourd'hui, à cause de l'émigration de beaucoup d'Amérindiens à l'extérieur de leur territoire ancestral, ces langues sont davantage exposées à l'extinction (en raison du nombre de plus en plus réduit de leurs locuteurs). Toutefois, la culture amérindienne est demeurée très vivante. La plupart des Amérindiens, particulièrement ceux habitant la forêt équatoriale dense du Sud, ont su conserver leurs traditions et leurs langues parce qu'ils ont été peu touchés par la civilisation blanche, les difficultés de pénétration du territoire étant considérables.

Parmi toutes ces langues, le kalihna (ou galibi) de la famille caraïbe semble avoir plus de chance de survivre, car le nombre de ses locuteurs atteindrait les 10 000 avec les pays voisins: Surinam (2500), Guyana (475), Brésil (100), Venezuela (5000). Les Amérindiens savent généralement un peu de français.

Depuis quelques années, les peuples amérindiens de la Guyane cherchent à obtenir des droits territoriaux de la part du gouvernement français ainsi qu’à faire reconnaître leur identité comme «peuples distincts». Pour le moment, la France ne reconnaît pas de droits territoriaux aux Amérindiens et les territoires visés ont été classés comme des domaines privés appartenant à l’État (ou propriétés dites domiennes [DOM]).

Pour les autorités françaises, il n’existe donc pas, juridiquement parlant, de «peuples distincts» en Guyane, mais plutôt des «populations primitives» (1952) ou des «populations tribales» (1970), sinon des «Amérindiens de la Guyane française» (1984) et des «Communautés tirant traditionnellement leurs moyens de subsistance de la forêt» (1987), tout cela pour éviter de dire «peuples autochtones», selon l’expression utilisée dans le droit international. Néanmoins, le décret foncier du 14 avril 1987 émis par le gouvernement métropolitain accorde une certaine protection aux Amérindiens en permettant au préfet de Cayenne de prévoir «la concession de zones de parcours aux communautés d’habitants tirant traditionnellement leur subsistance de la forêt».

Toutefois, ce timide engagement de la Métropole en faveur des Amérindiens irrite quelque peu les Guyanais d’origine qui craignent les revendications spécifiques de la part de chacune des nombreuses autres minorités du territoire. Dans leur ensemble, les Guyanes (française, hollandaise et anglaise) sont assez retardataires en ce qui concerne les droits des Amérindiens vivant sur leur sol: en effet, ces derniers sont démunis de tout pouvoir, et ce, même s’ils occupent l'essentiel du territoire. À défaut de structures officielles (même consultatives) exprimant les intérêts autochtones, il existe des associations amérindiennes vouées à la revendication de leurs droits, notamment l’Union des peuples amérindiens de la Guyane (UPAG), l’Association des Amérindiens de Guyane française (AAGF) et la Fédération des organisations amérindiennes de Guyane (FOAG).

3 La population d’origine africaine

La population d’origine africaine ou afro-européenne (composée de Noirs et surtout de Mulâtres issus d’un métissage entre Africains et Français) est de loin la plus importante, car elle forme plus de 60 % de la population. Toutefois, cette population est elle-même très disparate.

3.1 Les Guyanais créolophones

Le sous-groupe le plus important est constitué des Guyanais créolophones mulâtres et parlant le créole guyanais (appelé kréyòl gwiyanè).  Autrefois majoritaires au pays, ils ne forment plus maintenant que 39 % de la population, soit environ 100 000 personnes. Ils parlent le créole guyanais (à base de français) et la plupart habitent généralement sur le littoral (villes de Cayenne, Kourou, Saint-Laurent-du-Maroni et Mana) où ils contrôlent encore l’essentiel du pouvoir politique local; seulement une minorité vit dans la forêt équatoriale (villages de Maripasoula, Saül et Régina). Les Guyanais noirs sont beaucoup moins nombreux (env. 2600); ils provenaient à l'origine de la Guyana et parlent un créole à base d'anglais. Les Guyanais d'origine appellent leur pays "lagwiyan" (en créole), ce qui équivaut en français à «la Guyane».

À ces Guyanais d’origine s’ajoutent des immigrants créoles de «nationalité française»: surtout des Martiniquais, des Guadeloupéens et un certain nombre de Réunionnais (en provenance de l’océan Indien). Tous ces immigrants parlent respectivement, comme langue maternelle, le créole martiniquais, le créole guadeloupéen ou le créole réunionnais; la plupart connaissent le français en tant que langue seconde. Ces créolophones de nationalité française forment un groupe d’environ 12 000 personnes. Soulignons que le créole guyanais est linguistiquement proche des créoles des Antilles françaises et que l’intercompréhension ne pose pas beaucoup de problèmes. Un Martiniquais, un Haïtien, un Saint-Lucien, etc., comprendra assez facilement le créole guyanais.

Parmi la population créolophone de nationalité «non française», il faut mentionner la plus importante de toutes les communautés immigrantes: les Haïtiens. En principe, ils sont 21 000 (8%), mais ils seraient en réalité le double, soit au moins 30 000 (peut-être même 60 000, croient certains) et habitent dans des bidonvilles — dignes des pays les moins avancés — dans la région de Cayenne à la recherche de travail; ils parlent tous le créole haïtien. Il faut ajouter un certain nombre d’autres créolophones originaires de Sainte-Lucie, du Surinam, du Brésil, de Guyana, etc., et parlant, selon le cas, le créole saint-lucien (à base française), le créole surinamien (à base d'anglais) ou le sranan tongo, le créole guyanais (à base d'anglais), le créole aukan (à base d'anglais), le créole saramaccan (à base de portugais), le créole brésilien (à base de portugais) ou encore un mélange de portugais et de créole, etc. Beaucoup de ces nouveaux immigrants ignorent le français (même comme langue seconde).

3.2 Les Noirs marrons

La Guyane compte aussi quelques communautés de Noirs marrons (env. 10 000 personnes): il s’agit principalement des Boni, des Djuka et des Saramaca, auxquels s’ajoutent les Bosh, les Paramaka et les Aluku. Les Noirs marrons sont les descendants d’anciens esclaves surinamiens en rébellion, qui avaient décidé de retourner vivre, comme leurs ancêtres, dans la forêt. C’est en raison de leur mode de vie en forêt qu’on les appelle les «bush negroes» ou «nègres des bois», d’où le terme de Bushi-Nengé (ou Bushinengués) pour les identifier. Les Bushinengués vivent surtout sur les rives du fleuve Maroni (ou l’un de ses affluents) qui délimite la frontière entre le Surinam et la Guyane française (voir la carte 1). Ils constituent, après les Amérindiens et les colons blancs, les premiers habitants originaires du pays.

En Guyane française, les Noirs marrons sont aujourd’hui considérés (avec les Amérindiens) comme les «hommes du fleuve», car ils servent de piroguiers professionnels pour les voyageurs. Les Boni ou Aluku (env. 5000 personnes) vivent sur la rive droite du Maroni, surtout à Apatou, Papaïchton et Maripasoula. Les Ndjuka (entre 6000 et 10 000 personnes) résident également sur les rives du Maroni, particulièrement à Saint-Laurent-du-Maroni, Apatou et Grand-Santi mais aussi à Kourou et dans la banlieue de Cayenne. Quant aux Saramacca, ils seraient peut-être 8000 (certains disent plutôt 500 seulement). Ils résident à Saint-Laurent-du-Maroni et à Kourou, mais d’autres habitent au sud, sur les rives de la rivière Tampoc (un affluent du Maroni) ou à l’est, sur les rives du fleuve Oyapock, lequel délimite la frontière de la Guyane française et du Brésil.

Tous les Noirs marrons parlent un créole à base d’anglais et du néerlandais du Surinam, que ce soit l’aluku, le boni, le njuka ou le saramacca. Le terme de taki-taki, appelé aussi «bushi-nengé tongo» ou langue des «hommes des bois», est souvent utilisé pour désigner les langues bushinenguées. Le terme de taki-taki est cependant à éviter, car il sert à désigner indistinctement — et de façon dépréciative — non seulement l’aluku, le boni, le njuka ou le saramacca, mais aussi le créole surinamien et le sranan-tongo du Surinam. Les langues dites bushinenguées n’ont pas fait pour l'instant l'objet d'études linguistiques approfondies. Les Noirs marrons ne parlent pas toujours le français, mais les piroguiers professionnels le connaissent suffisamment pour communiquer avec les Blancs.

Les Guyanais qui parlent le créole martiniquais, guadeloupéen, haïtien, surinamien ou réunionnais, sinon le taki-taki, sont tous considérés comme des «étrangers» par les créolophones guyanais. Chacune des communautés parle «son créole» dans ses communications «internes». Lorsque deux ou plusieurs interlocuteurs utilisant un créole différent se parlent entre eux, ils ont recours généralement au créole guyanais, voire au taki-taki, parfois au français qui est pourtant la langue de l’école, de l’Administration, du commerce, etc. Les divers créoles de la Guyane demeurent les langues les plus utilisées dans les communications orales et à la radio locale, ce qui témoigne d'une certaine «guyanisation» de la langue véhiculaire parlée. Néanmoins, le français est aussi utilisé lorsque tous les locuteurs le connaissent, sinon c'est le créole guyanais qui sera utilisé ou le taki-taki. De plus, comme beaucoup de Guyanais sont polyglottes, il arrive que des interlocuteurs utilisent plusieurs langues au cours d'une même conversation et passent même d'une langue à l'autre.

4 Les Européens

Les Européens comptent pour 15 % de la population guyanaise. On distingue deux sortes d’Européens: il s’agit, d’une part, des «métropolitains» (appelés aussi Métros : 8,1 %), qui ne parlent généralement que le français, d’autre part, des «permanents» (Guyanais blancs: 7 %), c’est-à-dire les descendants des anciens colons, qui parlent souvent le français (ou le «français des îles») et le créole guyanais (du moins, ils le comprennent bien).

Les Métros travaillent habituellement au Centre spatial guyanais de Kourou ou dans les centres de recherche scientifiques pour le temps d’une mutation ou la durée d’un contrat relativement court (trois ans ou moins).

Quant aux Blancs guyanais «permanents», ils occupent généralement des postes de hauts fonctionnaires, font carrière dans l’armée ou dans la police, ou bien possèdent des commerces importants. Les Blancs «permanents disent comprendre le créole guyanais dans une proportion de 50 %, mais ils le parleraient dans une proportion de 26 %; seulement 20 % parlent le portugais. 

Bien que les Blancs représentent 15 % de la population de Guyane, ils ne conservent pas cette proportion dans toutes les municipalités (communes). En effet, ils sont proportionnellement plus nombreux à Kourou (25 %), à Rémire-Montjoly (22 %), à Saül (24 %) et Roura (15 %). Les Métropolitains sont aussi importants à Cayenne (10,5 %), à Matoury (11 %), à Macouria (10 %), à Régina (12 %) et à Montsinéry-Tonnégrade (11 %).

Dans les villes de Cayenne et de Kourou, les «quartiers blancs» sont privilégiés dans la mesure où on y trouve de plus de confortables résidences, des pelouses bien entretenues, des voitures européennes, des commerces de standing, des courts de tennis et parfois de petits yachts. En Guyane, les Blancs ne parlent généralement que le français, ce qui peut donner l'impression aux Guyanais polyglottes que les Blancs sont peu doués pour les langues. Par dérision, les Blancs sont parfois appelés par les Noirs «ti-blanc» ou «vié-blanc» ("vieux Blanc"), ce dernier terme n'ayant rien à voir avec l'âge, car il signifie «sale» ou »dégoûtant», ce qui démontre que le racisme existe autant chez les Blancs que chez les Noirs. Quoi qu'il en soit, le racisme touche un peu tout le monde en Guyane et nul n'est épargné.

5 Les Asiatiques et les autres

Pour leur part, les communautés asiatiques (environ 8 % de la population) sont arrivées à partir de la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Ce sont des Chinois (env. 13 000 personnes) originaires de Taiwan, de Singapour, de Hong-Kong, du Vietnam et de la Chine continentale; cette société très fermée sur elle-même parle surtout le chinois hakka (en moins important: le cantonais, le min et le yan) et règne sur les petits commerces de détail; le chinois mandarin, en tant que langue de prestige, est enseigné par l’Association culturelle chinoise.

Après 1977, se sont présentés des Hmong (env. 3900 en 2015) réfugiés du Laos et vivant repliés sur eux-mêmes, essentiellement à Cacao (sur le littoral); ces ex-Laotiens sont devenus dans leur nouveau pays de grands fournisseurs de légumes frais. Pour ce qui est des Hmong, il existe deux catégories de Hmong: les Hmong blancs et les Hmong verts. Il y a même des Hmong bariolés. Mais les Hmong verts ne prononcent pas le H initial et ils revendiquent d'écrire Mong, sans le H. Le parler hmong blanc (ou hmong daw) et le parler hmong vert (ou hmong njoua) sont grammaticalement similaires, mais ils peuvent être un peu différents aux points de vue lexical et phonétique. Le mot njoua est à l'origine une orthographe phonétique créée pour indiquer aux non-Hmong comment se prononce «vert» en hmong (et orthographié nruab en alphabet hmong), que certains sociologues ou anthropologues ont repris comme étant une appellation attestée des Hmong verts en en ignorant totalement l'origine de la création du mot. Quant au mot daw, il s'agit, d'après M. Chô Ly de l'Université de Strasbourg II, d'une orthographe peu réussie du mot «blanc» en hmong (qui s'écrit en fait dawb). Or, daw(b) n'a pas la même fonction d'indication phonétique que njoua, car il est prononcé [daeu].

En Guyane française, le hmong blanc domine largement le hmong vert, avec comme résultat que la plupart des Hmong verts ont adopté le hmong blanc comme langue propre, car il est parlé par la grande majorité des Hmong guyanais. Même les Hmong bariolés parlent le hmong blanc. En dépit de l'omniprésence du français et du créole, les Hmong ont su préserver leur langue ancestrale. C'est que les Hmong sont regroupés dans trois villages exclusivement hmong: Cacao, Javouhey et Rococoua. Ils ne sont en contact avec les autres Guyanais qu'à l'école et au marché. Au Vietnam, on distingue des Hmong blanc, des Hmong verts, des Hmong noirs, des Hmong rouges et des Hmong bariolés. Le tableau qui suit peut aider à identifier les différents groupes. 

Type Jupe Coiffure
Hmong blancs tissu écru tête rasée sur le pourtour, touffe au sommet, turban
Hmong  verts couleur indigo cheveux longs tombant sur les épaules, chignon après le mariage
Hmong noirs couleur indigo cheveux longs, turban
Hmong rouges couleur indigo, broderies cheveux longs, pris dans une coiffe avec des pompons rouges
Hmong bariolés couleur indigo, broderies cheveux longs mêlés à des cheveux postiches, foulards de couleur rouge ou verte

À ces immigrants asiatiques s’ajoute une petite communauté de quelque 1000 Libanais (ou Syro-Libanais) arrivés en même temps que les Chinois; les Libanais semblent aujourd’hui compenser leur relative faiblesse numérique par leur poids économique important; ils tendent à être remplacés par des Algériens.

Chacune des communautés «asiatiques» de la Guyane utilise sa langue maternelle pour communiquer avec ses membres, mais la langue véhiculaire de la plupart de ces communautés reste le chinois hakka et le créole guyanais (intercommunautaire), parfois le français.

Plusieurs immigrants proviennent des pays voisins. En effet, la Guyane compte une communauté importante de Brésiliens (env. 10 000 personnes) parlant principalement le portugais (ou un mélange de créole et de portugais) et une petite communauté de Surinamiens (15 000) parlant soit le créole surinamien, soit le javanais, soit une langue bushinenguée.

6 La concentration géographique des habitants

Il n'existe que trois grandes agglomérations en Guyane: Cayenne, Kourou et Saint-Laurent-du-Maroni. Selon l'INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) de 2013, plus de 45 % de la population guyanaise réside dans l'agglomération de Cayenne, ce qui comprend Cayenne (55 817), Matoury (31 934), Rémire-Montjoly (21 787), Macouria (11 209), Montsinéry-Tonnegrande (2477) et Roura (3537) pour un total de 115 552 personnes, soit 45,7 %.

Kourou compte 25 868 habitants, ce qui avec Cayenne (141 428) donne une proportion de 56 %.

En ajoutant Saint-Laurent (44 169), on arrive à 185 169 habitants pour ces trois agglomérations, soit 73 % de la population totale.

Il reste quelques petites villes comme Maripasoula (10 984), Mana (9916), Apatou (8040), Grand-Santi (6656) et Papaichton (6572), dont l'ensemble compte 42 168 habitants (16,7 %).     

Toutes les autres villes réunies forment 10,3 % de la population (25 233 habitants).

7 Les tensions entre autochtones et immigrants

En raison du caractère composite d’une si petite population — presque unique au monde — et des inévitables inégalités sociales, la Guyane française connaît certaines tensions, particulièrement entre les créolophones guyanais, qui se sentent menacés, et les créolophones immigrants de plus en plus nombreux, mais aussi entre les premiers et les Blancs, les Asiatiques, voire les Amérindiens. La population de la Guyane vit dans un profond déséquilibre social permanent: on trouve, d'une part, une communauté blanche expatriée et composée essentiellement de fonctionnaires largement rémunérés, d'autre part, une population locale frappée par un taux de chômage des moins de 25 ans supérieur à 50 %. Seuls les créolophones guyanais et les Amérindiens se considèrent comme «autochtones» dans ce pays.

7.1 Les étrangers

Toute personne résidant en France, y compris dans les départements ou les collectivités d'outre-mer, qui n'a pas la nationalité française est considérée comme «étrangère». Un étranger peut, en fonction des possibilités offertes par la législation, acquérir la nationalité française : il devient alors «français par acquisition». La population étrangère est définie en fonction du seul critère de la nationalité : elle regroupe toutes les personnes de nationalité étrangère, qu'elles soient ou non nées à l'étranger. Un étranger n'est donc pas nécessairement un immigré : il peut être né en France.

L'ensemble des «étrangers» représente une partie considérable de la population guyanaise: plus de 45 % (et probablement davantage avec la présence des clandestins). En 1995, la préfecture de Cayenne estimait la population totale de la Guyane à 150 000 personnes (et 170 000 en 1997), dont 70 000 «étrangers», parmi lesquels il y avait 30 000 «sans-papiers» ou immigrants clandestins. En 2008, on recensait quelque 219 000 habitants, dont 137 500 Français (63 %) et 81 500 étrangers (37 %). Les étrangers se divisaient en quatre groupes principaux : 20 000 Brésiliens (25 %), 20 500 Haïtiens (25 %), 31 000 Surinamiens (38 %) et 10 000 (12 %) regroupant les autres nationalités. Selon le recensement de la population de 1999 (INSEE), neuf immigrants sur dix sont originaires de l'Amérique du Sud et des Caraïbes, mais au total ces immigrants viennent de 139 pays. Bref, toutes les races semblent s’être données rendez-vous en Guyane:

Pays de naissance

Effectifs

Pourcentage de la population Acquisition de la nationalité française
(en effectifs)
Acquisition de la nationalité française
(en pourcentage)
Amérique/Océanie 37 587 90,2 % 3 730 9,9 %
Amérique du Sud 37 472 90,0 % 3 710 9,9 %
   Surinam 13 789 33,1 %    823 6,0 %
   Haïti 11 726 28,2 %    951 8,1 %
   Brésil   6 987 16,8 %    612 8,8 %
   Guyana   2 403 5,8 %    368 15,3 %
   Sainte-Lucie  1 255 3,0 %    736 58,6 %
  Autres pays   1 312 3,2 %    220 16,8 %
Amérique du Nord     115 0,3 %     20 17,4 %
Asie 2 540 6,1 %    965 38,0 %
   Chine  1 283 3,1 %    259 20,2 %
   Laos    802 1,9 %    486 60,6 %
Europe    980 2,4 %    192 19,6 %
   Belgique   130 0,3 %      5 3,8 %
   Italie   118 0,3 %    20 16,9 %
Afrique   542 1,3 %    218 40,2 %
   Algérie    83 0,2 %     32 38,6 %
Total 1999, INSEE 41 649 100,0 % 5 105 12,3 %

En 1999, les immigrants les plus nombreux étaient originaires du Surinam (13 789), de Haïti (11 726), du Brésil (6987), de la Guyana (2403), de Sainte-Lucie (1255), de la Chine (1283) et du Laos (802). En 2015, on comptait 256 200 habitants en Guyane, dont quelque 35 % d'étrangers. Les Surinamiens, les Haïtiens et les Brésiliens composent 80 % de cette population. En somme, le tiers des habitants de la Guyane est «étranger». La répartition des distributions d’étrangers montre qu'ils sont concentrés dans les trois bassins d’emplois bien différenciés : les Surinamais (ou Surinamiens) dans le bassin du Maroni (Saint-Laurent-du-Maroni), les Haïtiens dans l’agglomération de Cayenne et les Brésiliens dans toutes les communes (municipalités).

La présence immigrée est importante dans l'ouest de la Guyane où elle représente un tiers de la population, soit 12 500 personnes. Les immigrants sont dans 78 % des cas originaires du Surinam, alors que seulement 16 % viennent du Brésil, de la Guyana ou d'Haïti. Dans l'est de la Guyane, la zone la moins peuplée, les immigrants sont aussi nombreux proportionnellement que dans l'Ouest ; ils représentent un tiers de la population, soit 2000 personnes. Les personnes originaires du Brésil y sont les plus nombreuses : 69 % des immigrants sont originaires de ce pays. Si le Centre-Littoral présente le plus fort effectif d'immigrés (27 200), l'immigration y est toutefois proportionnellement moins forte qu'à l'est ou à l'ouest, car elle représente moins du quart de la population. Les Haïtiens composent la majorité de la population immigrée de cette zone, soit 39 %; les Brésiliens, 18 %; les Surinamiens, 15 %.

Dans l’état actuel des choses, les villes de Cayenne, de Saint-Laurent-du-Maroni, de Kourou et quelques autres sont pourvues de quartiers à très forte densité immigrée. Quant aux «sans-papiers», ils travaillent ouvertement «au noir» dans les secteurs de la construction, de l’abattage des arbres et de l’exploitation de l’or (ou orpaillage, en particulier de gisements d'origine alluviale), sans compter les milliers d’entre eux qui, grâce à la sous-traitance, ont contribué à l'édification de la base spatiale de Kourou. Les créoles immigrés et les clandestins vivent le plus souvent dans des quartiers sans équipements sanitaires et constituant d’infects bidonvilles. En Guyane française, les différents groupes ethniques forment tous des minorités vivant dans des mondes parallèles, mais si la plupart des communautés créolophones communiquent aisément entre elles, d'autres groupes ne s'interpénètrent que difficilement (Amérindiens, Asiatiques, etc.). Ajoutons aussi qu'en Guyane, il existe trois villes importantes: Cayenne, Saint-Laurent-du-Maroni et Kourou. Or, chacune d'elles possède son histoire linguistique et ethnique. Par comparaison, on peut dire que Cayenne est une ville plutôt sud-américaine; Kourou, une ville plutôt européenne; Saint-Laurent, une ville plutôt... guyanaise.

On pourrait résumer ironiquement la situation en disant que les Blancs sont d’abord les représentants de l’ordre (par ex., préfet, hauts fonctionnaires, gendarmes, médecins, anthropologues, etc.), puis les grands patrons des entreprises, les experts techniciens et les scientifiques. Pour leur part, les créolophones d'origine guyanaise (peu tentés par les emplois industriels) contrôlent les postes administratifs et les services locaux. Les Amérindiens restent toujours de formidables chasseurs et piroguiers, mais ce sont les Chinois qui règnent sur les commerces de détails, les Hmong qui font pousser les légumes, les Surinamiens et les Brésiliens qui triment dur sur les chantiers, les Haïtiens qui débroussaillent les jardins et ramassent les ordures, etc., sans parler des femmes haïtiennes et brésiliennes qui font le ménage (au noir). On pourrait ajouter que les Américains exploitent la crevette, les Vénézuéliens, le vivaneau, alors que les Canadiens (GUYANOR, CAMBIOR, ASARCO) exploitent les grosses compagnies minières.

7.2 Les immigrés

Toute personne née à l'étranger est considérée comme «immigrée». Un immigré est défini par un double critère de nationalité et de lieu de naissance. Après son arrivée sur le territoire français, cette personne peut devenir française, mais elle sera toujours comptée comme immigrée. La qualité d'immigré est liée à la situation de l'individu au moment de sa naissance. En revanche, la nationalité d'un individu peut changer. Bref, ceux qui sont perçus comme «étrangers» par les Guyanais peuvent aussi bien être de «nationalité française», tels que les Métropolitains, les Martiniquais et les Guadeloupéens, que des immigrés provenant d’autres pays tels que Haïti, la Guyana, le Surinam, le Brésil et les pays asiatiques.

En 1999, quelque 12 % des immigrés en Guyane avaient acquis la nationalité française, soit 5100 personnes, contre 36 % en France métropolitaine, 40 % en Martinique et 19 % en
Guadeloupe. Cet écart peut s'expliquer par le caractère récent des grandes vagues d'immigration; l'acquisition de la nationalité française nécessite plusieurs années de résidence en France. Selon la réglementation française: «devenir français n’est pas une simple démarche administrative». Les postulants à la naturalisation (par décret ou par mariage) doivent prouver qu'ils maîtrisent le français au niveau "B1 oral", défini par le référentiel des langues utilisées en Europe. Ce niveau correspond à celui acquis en fin de scolarité obligatoire. Il permet de vivre de façon normale dans le pays et de participer à des conversations simples. Les candidats à la nationalité devront prouver, par un diplôme ou une attestation, qu'ils ont acquis ce niveau. Les diplômes sont permanents, les attestations sont valables pour deux ans. La constitution du dossier de naturalisation oblige à présenter une traduction française des documents d'état civil rédigés en langue étrangère. Cette traduction ne peut être faite que par un traducteur assermenté par la cours d’appel.

7.3 La peur de l'immigration

Avec un chômage réel qui touche plus de 20 % de la population, on peut comprendre pourquoi les immigrants sont devenus des «indésirables», et ce, d’autant plus qu’ils sont à l'origine d'environ 60 % des naissances. Les Guyanais croient aussi que les immigrants surinamiens brésiliens apportent de la violence avec eux. Le racisme envers les populations immigrées est perceptible, quels que soient le degré d’intégration et de réussite sociale. Par exemple, les élèves étrangers sont accusés de faire baisser le «niveau intellectuel» de l’ensemble d'une école; c'est pourquoi certains parents ne souhaitent pas inscrire leurs enfants dans ce type d’établissement. Les Guyanais dénoncent le «flux migratoire incessant» ainsi que le dynamisme des naissances chez les femmes de nationalité étrangère; ils proposent de limiter cette immigration qui fait peur.

Se sentant menacés, les Guyanais d’origine accusent la Métropole de pratiquer une politique trop souple à l’égard des immigrants, notamment en matière de main-d’œuvre où le «travail au noir» est une pratique courante et ouvertement tolérée, d’ignorer les spécificités guyanaises (en matière scolaire) et de ne pas assez investir dans l’économie de la région. Pour le moment du moins, l’État semble perpétuer la politique de l’autruche. Pour sauver les apparences, policiers et gendarmes défoncent presque quotidiennement les portes de domicile des illégaux pour procéder à des contrôles d'identité, alors que le travail au noir constitue une pratique imposée aux immigrés depuis fort longtemps, sans que les autorités compétentes envisagent même un effort de règlement. En effet, les administrations et les patrons gèrent d'un accord tacite ce système très rentable dans une économie fragile.

En même temps, les populations immigrées sont souvent qualifiées «d’envahisseurs» qu’il faut expulser. En effet, la Guyane expulse hors du territoire plus de gens que tout autre territoire français, à l'exception de Mayotte, soit environ 9000 annuellement contre 29 000 pour toute la métropole. Or, une expulsion coûte plus de 20 000 € (22 300 $US) au contribuable pour la garde, l'entretien du centre de rétention, le transport, l'escorte, etc. Ainsi, au moins 180 millions d'euros (env. 200 millions de dollars US) sont dépensés chaque année en Guyane pour les expulsions, ce qui correspond à plus de 800 € (près de 900 $US) par habitant de ce territoire français. En 2009, un responsable du service de l'émission des titres et des renouvellements à la préfecture admettait que des milliers de dossiers s'empilaient dans les couloirs et qu'ils ne seraient jamais traités, faute de temps. Ainsi, des milliers de dossiers ne sont pas traités et sont laissés à l'abandon dans les bureaux de la préfecture. 

Pendant ce temps, l'immigration, légale ou clandestine, se poursuit, et les tensions entre créoles guyanais et immigrés augmentent, ce qui ne présage rien de bon. L’État a beau renforcer la présence des forces de sécurité et multiplier les opérations de reconduite aux frontières, les prisons sont pleines à 300 % et il semble impossible, étant donné le nombre, de sanctionner tous les «sans-papiers». L'intégration culturelle, économique et sociale constitue un problème fondamental en Guyane puisque cette intégration entre les différents groupes sociaux cloisonnés reste encore à faire. C’est pourquoi il convient davantage de parler de société pluriculturelle et pluriethnique que d’une «société guyanaise». Alors que les identités créoles, amérindiennes, bushinenguées, etc., s’affirment de façon assez tranchée, la guyanité semble une notion encore incertaine et floue dans ce pays.

Pour les Guyanais, la Guyane ne leur appartient plus, car il y aurait trop d'Africains, trop de Brésiliens, trop d'Haïtiens, trop de Surinamiens, trop de Cambodgiens ou de Chinois; et il n'y aurait plus de travail pour les Guyanais. Le fort accroissement de l’immigration a eu pour effet de fragiliser la prééminence du groupe créolophone, car celui-ci est passé progressivement de l’état de population majoritaire à celui de principale minorité. Dans ces conditions, non seulement les étrangers sont discriminés, mais toutes les communautés ethniques, de nationalité française ou non. Que l'on soit créole, noir marron, amérindien, hmong, chinois ou métropolitain, chacune des communautés transmet sont lot de connotations racistes, car l'étiquette ethnique est omniprésente en Guyane. On dira, par exemple, que les Noirs marrons sont «de grands enfants», que les Hmongs sont «trop disciplinés», que les Amérindiens «boivent leur RMI», c'est-à-dire leur «revenu minimum d'insertion», que les Blancs sont «des profiteurs», etc. Toutefois, ce sont les étrangers et les Noirs marrons qui semblent être les premières victimes des dysfonctionnements administratifs. Cette imbrication des inégalités racistes, économiques et territoriales n’est pas dû au hasard, elle est résultat des quelques siècles d’histoire de la Guyane.

 

Dernière révision en date du 20 avr. 2017

(1) Situation géographique

 


(2) Composition ethnolinguistique

 


(3) Données historiques

 


(4) La politique linguistique 

 


(5) Bibliographie

 


Guyane française

 

 Carte Amérique du Sud
Amérique du Sud et Antilles