République de Lituanie

Lituanie

(3) La politique linguistique
à l'égard des minorités nationales

1 Les minorités russes et polonaises

Rappelons que les minorités nationales de la Lituanie parlent le russe, le polonais, l’ukrainien, le biélorusse, le letton ou le tatar. Toutefois, seuls les Russes (9 %) et les Polonais (7 %) forment des communautés importantes et bien structurées. En fait, comparativement aux russophones d’Estonie et de Lettonie, ceux installés en Lituanie sont peu nombreux, en raison de l'industrialisation lente dans cette communauté et du manque de motivation économique, qui ont fait en sorte que les russophones n’ont jamais beaucoup désiré s’établir en Lituanie. Quant à la minorité polonaise, elle est surtout concentrée dans la région de Vilnius où elle est établie depuis de nombreuses décennies. Qui plus est, les Polonais considèrent que Vilnius, la capitale, est une ville polonaise – du nom de Wilno – étant donné qu’ils sont majoritaires dans la région et qu’ils ont toujours utilisé le polonais et le russe – pas le lituanien – dans leurs communications interethniques.

Évidemment, sous le régime de l'Union soviétique, les conflits ethniques étaient neutralisés en raison de la forte centralisation politique de l'autorité soviétique. Les minorités se retrouvant à l'extérieur de leur territoire national, comme les Russes et les Polonais, pouvaient être protégées par les politiques autoritaires de l'Union soviétique. En effet, ces minorités, surtout russes, avaient droit à des institutions favorisant leur développement culturel et linguistique, et même leurs privilèges sociaux et économiques. Aujourd'hui, certains droits accordés paraîtraient  excessifs comparativement à ceux de la majorité lituanienne alors souvent laissés pour compte. Effectivement, depuis l’indépendance, la vie est moins facile pour les Russes et les Polonais qui se sont vus relégués au rang de minorités.

Rappelons aussi que, des trois pays baltes, c’est la Lituanie dont la langue de la majorité atteint la plus haute proportion: 80 % de la population y parle la langue officielle, comparativement à 54,5 % en Lettonie et 61,5 % en Estonie. On serait dès lors porté à croire que les minorités nationales de Lituanie seraient plus faibles que celles de Lettonie et de l'Estonie.

2 Une approche globale

La république de Lituanie a pourtant développé une véritable politique linguistique à l’égard de ses minorités nationales. Elle dispose même d'une loi linguistique à leur intention: la Loi sur les minorités ethniques (1991). Si le premier volet de ses interventions portait sur la réhabilitation et l’officialisation du lituanien, le second volet concerne la promotion et la protection des minorités linguistiques. Selon le gouvernement, l’un des objectifs était d’accorder une protection supérieure à celles dont les minorités – évidemment non russes – disposaient avant l’indépendance de la Lituanie. De fait, selon la plupart des organismes internationaux, la Lituanie ne serait pas le théâtre de graves faits de racisme, de xénophobie ou d'intolérance.

Conformément à sa politique des minorités, la Lituanie a accédé aux principales conventions internationales de défense des droits de l'Homme. Elle a maintenant ratifié la Convention européenne des droits de l'Homme, en reconnaissant le droit de requête individuel et la juridiction obligatoire de la cour internationale. Plusieurs accords bilatéraux, signés avec les États voisins (la fédération de Russie, la Pologne, l'Ukraine et la Biélorussie), abordent certains problèmes liés à la situation des minorités nationales, religieuses et linguistiques de Lituanie. Le gouvernement lituanien a même créé des institutions parlementaires et administratives chargées de veiller au respect des droits de l'Homme: le Département des affaires régionales et des nationalités ethniques, la Commission des droits de l'Homme et des nationalités du Parlement, la Division des minorités nationales du ministère de la Culture et de l'Éducation, la Section des nationalités de l'Inspection du patrimoine culturel, etc. Ajoutons aussi que la Lituanie est devenue, le 14 mai 1993, membre du Conseil de l'Europe.

À cela s’ajoutent les dispositions constitutionnelles. L’article 29 de la Constitution de la république de Lituanie, adoptée par le référendum du 25 octobre 1992, proclame que tous les individus sont égaux devant la loi:

Article 29

1) Tous les individus sont égaux devant la loi, les tribunaux et les autres institutions de l'État ou leurs représentants.

2) Il n'est pas possible de restreindre les droits d'une personne ou de lui accorder des privilèges du fait de son sexe, de sa race, de sa nationalité, de sa langue, de son origine, de sa position sociale, de sa religion, de ses convictions ou de ses opinions.

Quant à l’article 37, il reconnaît que les minorités nationales ont le droit d’employer leur langue et de veiller à l’épanouissement de leur culture et de leurs coutumes:

Article 37

Les citoyens qui appartiennent à des minorités nationales ont le droit de veiller à l'épanouissement de leur langue, de leur culture et de leurs coutumes.

De même, les dispositions constitutionnelles garantissent le droit des minorités nationales de gérer d'une façon autonome leurs affaires culturelles, éducatives, humanitaires, etc. Il est prévu de leur accorder le soutien juridique, financier et administratif de l'État (art. 45). De plus, l'article 43 de la Constitution déclare que les églises et les organisations religieuses sont libres de dispenser leur enseignement, de célébrer leur culte et de posséder des sanctuaires, de créer des institutions d'aide humanitaire et de fonder des établissements de formation à l'intention des ecclésiastiques.

En outre, l'article 72 du Code pénal réprime la restriction des droits des citoyens ou l'octroi de privilèges à certains en fonction de leur appartenance ethnique ou raciale, de même que tout acte visant délibérément à provoquer des discordes ou des affrontements ethniques ou raciaux. L'incitation publique à l'usage de la force à l'égard de personnes appartenant à un autre groupe ethnique est également prohibée et entraîne une peine pouvant entraîner jusqu’à dix années d’emprisonnement si une telle incitation a pu provoquer la mort ou causer d'autres dommages graves à un individu.

Comme partout ailleurs, il y a parfois loin de la coupe aux lèvres, et les bonnes intentions sont souvent soumises à rude épreuve lorsqu’elles sont confrontées à la réalité. Voyons comment tout cela se transpose dans les faits.

3 Le domaine de la législature

Compte tenu de l’article 3 de la Loi sur la langue officielle qui proclame que les lois de la République sont adoptées et promulguées dans la langue officielle, les langues des minorités nationales ne sont pas admises au sein du Seimas (Parlement) et de ses institutions.  Les lois ne sont pas traduites dans l’une ou l’autre des langues minoritaires. Le gouvernement traduit pour sa part presque toutes les lois en anglais et il s’agit là d’une traduction officielle qui n’a toutefois pas de valeur juridique. Moyennant rétribution, certaines entreprises privées traduisent certaines lois ou des extraits de lois à l’intention de groupes minoritaires particuliers, notamment en russe et en polonais. Donc, ce n’est pas dans le domaine de la législature que les droits linguistiques des minorités nationales sont particulièrement respectés.

Des droits de représentation politique ont été cependant accordés aux minorités. Ainsi, aux élections législatives, des quotas ont été fixés pour les représentants des minorités aux deux chambres du Parlement. Il s’agit, de la part du législateur, d’une discrimination positive permettant aux minorités d’être toujours représentées auprès de l’État. Parmi les quelques députés du Seimas appartenant à des minorités nationales, mentionnons les Polonais, les Russes et un Juif. Sur les 205 élus des municipalités du sud-ouest de la Lituanie, plus de 50 sont de nationalité polonaise.

4 Les droits linguistiques en matière de justice

L'article 117 de la Constitution lituanienne prévoit que les procès se déroulent normalement en lituanien, la langue officielle, mais les individus qui ne parlent pas le lituanien sont assurés de leur droit de participer à des enquêtes et des poursuites judiciaires au moyen d'un interprète:

Article 117

1) Dans tous les tribunaux, l'enquête de la cause doit être ouverts au public. Des séances à huis clos peuvent être tenues pour protéger le secret de la vie privée d'un citoyen ou de la famille du citoyen, ou pour empêcher la divulgation d'État, ou des secrets professionnels ou commerciaux.

2) Dans la république de Lituanie, tout procès doit être tenu dans la langue officielle.

3) Les individus qui ne parlent pas le lituanien sont assurés de leur droit de participer à des enquêtes et des poursuites judiciaires au moyen d'un interprète.

D’après l’article 8 de la Loi sur la langue officielle (1995) et l’article 8 de la Loi sur les tribunaux (adoptée en mai 1994 et modifiée en septembre 1996), les membres d’une minorité nationale peuvent utiliser leur langue maternelle sous certaines conditions. Examinons le libellé de cette disposition dans la Loi sur la langue officielle:

Article 8

1) Les procès dans la république de Lituanie sont effectués dans la langue officielle.

2) Les parties au procès qui ne connaissent pas la langue officielle recevront gratuitement les services d'un interprète.

Le 24 janvier 2002, la Loi sur les tribunaux a été modifiée par la Loi modifiant la loi sur les tribunaux (no 2002 IX-732):

Article 8

Langue de la procédure judiciaire

1) La procédure judiciaire en république de Lituanie doit se dérouler dans la langue officielle. Les personnes qui ne connaissent pas la langue lituanienne ont le garantie de pouvoir participer aux instances judiciaires au moyen d'un interprète. Ce droit est également garanti à ceux qui ne connaissent pas la langue lituanienne et qui désirent recourir au cours de la procédure judiciaire à leur langue maternelle ou à toute autre langue désignée par eux.

2) Les coûts des services d'interprète sont assumés par le budget de l'État.

En réalité, les membres d’une minorités nationale ont le droit d’utiliser leur langue maternelle seulement lorsqu’ils ne connaissent pas le lituanien. Cependant, le juge n’est pas obligé de comprendre une langue non officielle; il peut recourir en ce cas aux services d’un interprète. Autrement dit, un citoyen non baltophone (ne parlant pas le lituanien) ou un étranger a le droit d’utiliser sa langue maternelle, mais il ne peut exiger d’être compris par la cour.

Ayant signé, en février 1995, la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, le gouvernement applique l’article 10 (par. 3), qui consiste à garantir le droit de toute personne appartenant à une minorité nationale d'être informée, dans le plus court délai, et dans une langue qu'elle comprend, des raisons de son arrestation, de la nature et de la cause de l'accusation portée contre elle, ainsi que de se défendre dans cette langue, avec l'assistance gratuite d'un interprète si cela s'avère nécessaire. Selon les associations de groupes minoritaires, la dernière partie de l’article («se défendre dans cette langue... ») est rarement respectée lorsque l’accusé ne réside pas dans une agglomération où une minorité est concentrée.

5 Les services gouvernementaux

Les services gouvernementaux en langue minoritaire ne sont pas très développés en Lituanie, sauf dans les agglomérations où les groupes minoritaires sont géographiquement concentrés. En vertu de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, le gouvernement lituanien a tout de même pris les engagements suivants:

   - permettre l'utilisation de la langue minoritaire en privé comme en public ainsi que devant les autorités administratives;
- reconnaître le droit d'utiliser son nom désigné dans la langue minoritaire;
- reconnaître le droit de présenter en public des informations de caractère privé dans la langue minoritaire;
- s'efforcer de présenter les indications topographiques dans la langue minoritaire.

Par ailleurs, la Loi sur les minorités ethniques (1989-1991) prévoit à l'article 4 que les minorités ont le droit d'utiliser leur langue dans les bureaux et organismes de l'État, là où elles sont représentées en nombre suffisant:

Article 4

Dans des bureaux et organismes placés dans les zones desservant un nombre substantiel d'une minorité ayant une langue différente, la langue parlée par cette minorité doit être employée en plus du lituanien.

L'article 32 de la Loi sur l'administration publique (1999) énonce bien que toute procédure administrative doit se dérouler dans la langue officielle, le lituanien, mais que le recours à l'interprétariat est possible lorsqu'une personne e parle ni ne comprend le lituanien ou est incapable de se faire comprendre:

Article 32

Langue de la procédure administrative

1)
La procédure administrative doit se dérouler dans la langue officielle, le lituanien.

2)
2) Lorsqu'une personne pour laquelle une procédure est commencée ou lorsqu'une personne concernée ne parle ni ne comprend le lituanien ou est incapable de se faire comprendre pour des motifs de problèmes sensoriels ou de parole, un interprète doit être présent à la procédure administrative.

3) Un organisme de l'administration publique qui a commencé la procédure administrative ou une personne qui a introduit une procédure administrative doit demander un interprète de sa propre initiative.

Il faut reconnaître que les droits des minorités sont peu élaborés en cette matière. Cependant, si une communauté minoritaire est suffisamment concentrée pour former une «collectivité locale» (ou territoriale), la langue de cette communauté sera reconnue et les employés de l'État devront pouvoir utiliser cette langue. Rappelons que les collectivités locales constituent en Lituanie des organismes exécutifs responsables de l'exécution directe des lois de la République, ainsi que des décisions prises par le gouvernement et par le conseil de la collectivité locale. Les membres des conseils des collectivités locales sont élus pour deux ans par les habitants d'une unité administrative, citoyens de la République de Lituanie, sur la base du suffrage universel, égal et direct et au scrutin secret. L'un des problèmes persistants en Lituanie, c'est l’absence de panneaux bilingues dans certaines collectivités locales, ce qui constitue une violation de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, signée par la Lituanie. Il semble que la Loi sur la langue officielle et la Loi sur les minorités ethniques soient parfois en contradiction.

6 Les droits scolaires

La législation lituanienne prescrit que la langue d’enseignement doit être la langue officielle. Toutefois, les membres des minorités nationalités ont aussi le droit et les garanties correspondantes de recevoir l'enseignement dans leur langue maternelle en accord avec l’article 10 de la Loi sur l’éducation:

Article 10

Langue d'enseignement

1)
La langue d'enseignement dans les écoles lituaniennes de la république de Lituanie est le lituanien.

2) Les communautés compactes et peuplées des minorités ethniques dans la république de Lituanie doivent bénéficier d'installations pour des établissements publics préscolaires, des écoles d'enseignement général et de cours dans la langue maternelle. Les parents (tuteurs, parents adoptifs) doivent choisir pour les enfants un établissement préscolaire ou une école d'enseignement général dont l'instruction est dans la langue appropriée.

3) Pour les petites communautés ethniques dispersées, des classes, des cours facultatifs ainsi que des écoles du dimanche peuvent être mis en place dans les écoles publiques d'enseignement général dans le but de d'apprendre ou d'acquérir une meilleure connaissance de la langue maternelle.

4) Dans les établissements d'enseignement non lituaniens, la langue et la littérature lituaniennes sont dispensées en lituanien. Si les parents ou les enfants le souhaitent, des facilités sont prévues pour étudier d'autres matières dans la langue lituanienne.

5) Toutes les écoles secondaires d'enseignement général doivent assurer une maîtrise de la langue lituanienne, conformément avec les normes établies par le ministère de l'Éducation et des Sciences.

6) Des facilités sont prévues sur tout le territoire de la république de Lituanie pour recevoir son instruction en lituanien.

L'article 2 de la Loi sur les minorités ethniques accorde également aux minorités le droit de recevoir un enseignement dans leur propre langue:

Article 2

2) La RSS de Lituanie, en tenant compte des intérêts de toutes les minorités ethniques, leur garantit le droit en vertu de la loi et des procédures ci-dessous:

- d'obtenir l'aide de l'État pour développer leur culture et leur éducation;

- de bénéficier de la scolarité dans leur langue maternelle, avec des mesures pour l'éducation préscolaire, d'autres classes et l'éducation pour l'école primaire et secondaire, ainsi que des mesures pour des groupes, des facultés et des départements dans les établissements d'enseignement supérieurs pour former des enseignants et d'autres spécialistes nécessaires par minorité ethnique;

- d'obtenir des journaux et autres publications et de l'information dans leur langue maternelle;

En ce qui concerne les écoles maternelles, primaires, secondaires et professionnelles, l'État lituanien doit même créer les conditions nécessaires pour faire respecter ce droit à une instruction dans la langue minoritaire. Ainsi, concurremment aux écoles lituaniennes, il existe des écoles russes, polonaises, biélorusses et autres dont le nombre n’a cessé d’augmenter depuis l’indépendance. De 1990 à 1995, le nombre d’écoles dont la langue d’enseignement est uniquement le polonais a augmenté de 27,2 % tandis que le nombre d’écoles russes a augmenté de 10,5 %. 

Au début de l’année scolaire 2008-2009, la Lituanie comptait environ 166 écoles (sur un total de plus de 2000 dans tout le pays) d’enseignement général dans lesquelles l’enseignement était dispensé dans une langue autre que le lituanien : 64 écoles polonaises, 38 russes, 8 biélorusses, 1 anglaise et 1 française. En outre, dans 61 écoles d’enseignement général, l’enseignement se faisait en plusieurs langues : 23 écoles lituanien-russe, 17 lituanien-polonais, 11 russe-polonais, 8 lituanien-russe-polonais et 2 lituanien-anglais. Certaines minorités (ukrainienne, arménienne, lettonne, estonienne, karaïme, tartare, russe, biélorusse, grecque, polonaise, tchétchène et juive) ont mis en place un enseignement parallèle le week-end. Toutes les écoles «bilingues» ou «trilingues» sont en fait des «écoles mixtes».

Cependant, il est possible d'observer une tendance depuis plusieurs années: l’intégration progressive des enfants appartenant aux minorités nationales dans les écoles lituaniennes ou l’instauration d’un programme bilingue dans les écoles des minorités (langue de la minorité/langue nationale). Mais la communauté russophone semble de plus en plus envoyer ses enfants à l'école lituanienne, alors que la communauté polonaise les maintient encore dans ses écoles polonaises, mais la tendance s'est atténuée pour favoriser l'école lituanienne.

Dans le secteur des écoles secondaires (en 2002-2003), on comptait 138 écoles dont la langue d’enseignement n'est pas le lituanien, et 63 écoles avec plusieurs langues d'enseignement. Le nombre d’écoles dans lesquelles la langue d’enseignement n’est pas le lituanien est passé à 202 au cours de l’année scolaire 2003-2004. Ce sont surtout des écoles russes (58), polonaises (83), biélorusses (1). Il existe aussi des écoles mixtes: 17 écoles lituaniennes-russes, 14 écoles lituaniennes-polonaises, 18 écoles russes-polonaises, huit écoles lituaniennes-russes-polonaises, deux écoles juives et une école allemande. Les minorités ont aussi le droit de créer des écoles privées.

Il faudrait aussi mentionner les «écoles du dimanche», lesquelles, malgré leur nom, peuvent avoir lieu n’importe quel autre jour de la semaine. Depuis 2001, la Lituanie compte 38 «écoles du dimanche», dont onze polonaises, quatre ukrainiennes, trois arméniennes, trois tartares, trois allemandes, trois juives, trois biélorusses, deux lettones, deux russes, une grecque, une karaïte, une estonienne, une tsigane, une roumaine. Dans ces écoles ouvertes seulement le dimanche, les enfants des membres des minorités tentent d'améliorer leur connaissance de leur langue ancestrale, et étudient aussi l'histoire, la religion et la culture de leur groupe ethnique.

Par ailleurs, dans toutes les écoles où l’on utilise une autre langue d’enseignement que le lituanien, l'apprentissage de la langue officielle reste obligatoire comme langue seconde en raison de quatre à cinq heures/semaine à partir de la troisième année. Même l’enseignement de la littérature lituanienne devient une matière obligatoire et elle doit être enseignée en lituanien seulement. Dans tous les établissements d'enseignement secondaire, l'examen de langue lituanienne est obligatoire pour obtenir le diplôme de fin d’études. Selon les règlements émis par le ministère de l’Éducation et de la Science, les enfants dont la langue à la maison n'est pas le lituanien peuvent être admis dans une école lituanienne seulement si leur compétence linguistique en lituanien correspond à certains critères (un examen spécial de langue).

Enfin, aux étudiants dont les connaissances linguistiques sont insuffisantes – ce qui est rare – lors de leur admission dans un établissement d'enseignement supérieur, celui-ci offre la possibilité, au cours de la première année, d'approfondir leurs connaissances jusqu'au niveau nécessaire pour acquérir leur spécialité. Bref, les prescriptions sont claires: aucun enfant dont les parents appartiennent à une minorité nationale ne peut ignorer le lituanien.

Dans les faits, des études effectuées en 1996 démontrent l’efficacité de la politique linguistique visant à rendre indispensable la langue lituanienne chez les enfants appartenant aux minorités nationales. À la fin du secondaire, 100 % des enfants russes et polonais comprennent le lituanien; le trilinguisme lituanien-russe-polonais atteint 6,2 % pour les élèves lituaniens, 20,3 % pour les élèves russes et 58,6 % pour les élèves polonais.

7 La vie économique et sociale

Tout membre d’une minorité nationale travaillant pour un organisme de l’État lituanien doit maîtriser la langue lituanienne pour exercer ses fonctions. En tant que client ou bénéficiaire, il peut utiliser sa langue, mais l’employé de l’État n’est pas obligé de lui répondre dans cette langue s’il ne s’agit pas d’une collectivité locale dont la langue est reconnue. Dans les entreprises privées, s’il est obligatoire d’offrir des services en lituanien, il n’en est pas de même pour les autres langues.

Dans les congrès, conférences, séances, assemblées délibérantes, réunions qui se tiennent en république de Lituanie, il est possible de prendre la parole dans la langue de son choix, mais les services de traduction ne sont pas obligatoires.

En ce qui a trait aux collectivités locales, il est possible de recevoir des services en langue minoritaire, mais la langue lituanienne reste obligatoire pour les employés. D’ailleurs, selon l’article 29 de la Loi sur l'autonomie locale, les affaires d’une autorité locale doivent être effectuées en langue lituanienne et correspondre aux exigences établies par l’État.

Dans l’affichage, il est permis d’employer une autre langue que le lituanien dans les cas suivants:

Article 29

1) pour des raisons de santé et de sécurité publique;
2)
pour les activités culturelles et religieuses;
3) pour les activités touristiques à caractère international;
4) pour les activités internationales du type conférences, expositions, compétitions sportives, symposiums, forums, etc.

En outre, les médias, tant écrits qu’électroniques, peuvent diffuser dans n’importe quelle langue, sauf ceux qui appartiennent à l’État lituanien. Précisons que l'article 34 de la Loi sur l'information au public (no VIII-1905) de 2000 permet de diffuser toute information auprès du public en lituanien ou dans toute autre langue:

Article 34

Langue dans laquelle l'information doit être produite et diffusée

1) L'information destinée au public doit être produite et diffusée dans la langue officielle ou dans une autre langue, conformément aux dispositions de la Loi sur la langue officielle et des résolutions de la Commission nationale sur la langue lituanienne pour le Seimas de la république de Lituanie.

2) Les émissions de radio et de télévision diffusées dans une autre langue que le lituanien doivent être traduites en lituanien ou présentés avec sous-titres lituaniens, à l'exception de circonstances éducatives et spéciale, notamment des émissions particulières et destinées aux minorités nationales, ainsi que des émissions de radio et de télévision rediffusées de la part d'émissions ou de programmes des États étrangers. La radio et la télévision lituanienne, en prenant en considération les besoins des minorités nationales résidant dans le territoire de diffusion des programmes, peut déterminer, selon les conditions de licence régissant les programmes diffusés ou rediffusés, qu'une émission devrait constituer un programme dans les langues des minorités nationales.

Plusieurs minorités nationales de Lituanie possèdent leurs propres médias. On en compte une bonne soixantaine au total, dont plus de 40 en russe (Alternatyva, Dobryjdenj, EchoLitvy, GolosLitvy, LitovskijKurjer, MalajaGazeta, etc.). Il existe aussi huit périodiques en polonais financés par l’État. La communauté allemande en diffuse quatre, notamment à Vilnius, Šiauliai et Klaïpeda. Les Tatars et les Grecs de Lituanie publient leurs propres journaux en lituanien ou en russe, avec des encarts publicitaires en tatar ou en grec. Par ailleurs, les journaux et magasines étrangers sont largement disponibles dans le pays.

La radio-télévision publique lituanienne diffuse des émissions en russe, en polonais, en biélorusse, en ukrainien et dans d’autres petites langues. La radio lituanienne diffuse une émission quotidienne d’information en russe et une autre en polonais, ainsi qu’une émission bi- hebdomadaire en ukrainien.

La télévision d'État diffuse tous les jours une émission d’information d'une durée de dix minutes en russe; d'autres, d'une durée moindre, sont diffusées en polonais et en ukrainien. La communauté juive possède sa propre émission de télévision. Bref, les Polonais, les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses bénéficient de programmes dans leur langue à la radio et à la télévision d’État, bien qu’ils puissent aussi acquérir leurs propres stations privées. Enfin, il est possible aux abonnés à la câblodistribution de recevoir des émissions de la Russie, de la Pologne ou de l'Ukraine.

8 La méfiance des Russes et des Polonais

De façon générale, les minorités nationales ne sont pas très satisfaites de leur sort. Au plan économique, elles se plaignent de leurs conditions de vie et de la peur du lendemain. Il faut dire que les Russes et les Polonais jouissaient auparavant sous le régime soviétique d’avantages si considérables qu’ils n'ont pu qu’être très déçus de la tournure des événements depuis l’indépendance de la Lituanie. Toutefois, les Russes semblent paradoxalement plus accepter la nouvelle situation que les Polonais.

De façon générale, les Russes s’estiment presque chanceux d’être moins «pourchassés» en Lituanie qu’en Lettonie et en Estonie; les Lituaniens s’en seraient pris plutôt aux Polonais! En 1995, les Russes ont fondé une association, l’Union des Russes de Lituanie, destinée à défendre leurs droits auprès du gouvernement lituanien. Leurs principales préoccupations portent sur le maintien du nombre des écoles où l’enseignement est dispensé en russe et sur leur volonté de rétablir des liens avec Moscou en matière politique et économique. Ils considèrent que les Lituaniens les harcèlent avec leur nationalisme. L’une des boutades les plus courantes chez les Russes de Lituanie au sujet de la situation actuelle est la suivante: «L’important pour trouver du travail, ce n’est pas que tu sois ou non un imbécile, c’est d’être lituanien.» De plus, ils s’estiment peu représentés dans la vie politique et la vie municipale, et trouvent particulièrement très vexant de toujours se faire traiter de minorité, mais la plupart oublient que, avant l’indépendance, ils imposaient leur langue à toute la Lituanie. Au demeurant, beaucoup semblent considérer l’apprentissage du lituanien comme une «fatalité incontournable» pour travailler et vivre dans ce pays.

Quant aux Polonais de Lituanie, ils se disent extrêmement déçus. La plupart d’entre eux habitent la région de Vilnius et craignent de perdre leur identité collective. Ils affirment aussi que la proclamation du lituanien comme langue officielle de la Lituanie les défavorise parce que les adultes ne savent pas le lituanien, eux qui ont toujours vécu soit en polonais soit en russe. C’est pourquoi la minorité polonaise revendiquait en 1993, pour Vilnius, le statut de région administrative polonaise ayant comme objectif l'autodétermination polonaise. Les Polonais désireraient pour leur langue le statut de langue co-officielle avec le lituanien, si ce n’est au plan national, du moins dans la région de Vilnius où ils constituent une part importante de la population.

Les Polonais désirent ainsi le contrôle de leur territoire parce qu'ils affirment souffrir de discrimination au travail: certains membres de leur communauté perdraient leur emploi sous prétexte d'un manque de qualifications (la langue?). Le gouvernement a rétorqué en proposant le Plan Vilnius, qui consiste à créer des collectivités locales de telle sorte que les Polonais se retrouveraient noyés dans un bassin lituanien, ce qui réduirait par le fait même la représentation polonaise. Il est clair pour le gouvernement que le polonais ne peut devenir une langue officielle, car ce statut perpétuerait chez les Polonais la non-connaissance du lituanien.

Par ailleurs, ceux-ci voient aussi d’un mauvais œil l’augmentation des écoles lituaniennes à Vilnius malgré le fait que peu de Lituaniens résident dans les localités où ces écoles sont situées. Le gouvernement lituanien soutient que, lorsqu'il y aura eu des écoles lituaniennes, il y aura par la suite des Lituaniens. Les Polonais ne semblent pas voir que le nombre de leurs propres écoles a augmenté de 27,2 % pendant que les écoles lituaniennes n’ont connu qu’une augmentation de 12,2 %.

Enfin, ils se sentent délaissés par le gouvernement de la Pologne qui paraît peu préoccupé de leur sort. Ils accusent la Pologne de manquer de volonté quant à la protection de ses ressortissants en Lituanie. Ils croient que la Pologne les oublie volontairement afin de ne pas être obligée d’accorder des droits trop avantageux à sa petite minorité lituanienne.

Contrairement à l’Estonie et à la Lettonie, la Lituanie n’a pas à craindre l’envahissement russe sur son territoire, puisque les russophones ne constituent que 9 % de la population. De fait, les Lituaniens semblent plus tolérants à l’égard des russophones que ne le sont les Estoniens et les Lettons dans leur pays respectif. Cependant, selon les Polonais, les Lituaniens paraissent vouloir «dé-poliniser» la Lituanie parce qu’ils percevraient comme une sorte de continuité historique «non désirée» cette «omniprésence» polonaise à Vilnius. Il faut dire que, de toutes les minorités nationales, les Polonais seraient, d'après les Lituaniens, les plus réfractaires à la «lituanisation» du pays. 

De plus, la langue parlée par les Polonais de Lituanie souffrirait d’une mauvaise perception auprès des Lituaniens et elle semblerait très dévalorisée parce qu'elle serait considérée comme un «patois» dit po prostu, c’est-à-dire un mélange local de mots russes, biélorusses et polonais. Tout compte fait, la «question polonaise» pourrait devenir une épine aux pieds du gouvernement lituanien.

La politique linguistique de la Lituanie pourrait à plusieurs apparaître tatillonne et revancharde, mais ce serait oublier alors les décennies de recul et d’infériorisation de la langue lituanienne. Encore aujourd’hui, de nombreux russophones de Lituanie attachent une importance exagérée à la valeur du russe et considèrent le lituanien comme une langue inférieure. Quant aux Polonais, beaucoup d’adultes sont réfractaires à l'apprentissage du lituanien parce qu’ils ont éprouvé, dans le passé, beaucoup de difficulté à apprendre le russe (pourtant une langue slave), alors que le lituanien est une langue balte. Contrairement aux Russes et aux Lituaniens, les Polonais ne sont pas toujours très instruits: généralement ouvriers ou ruraux, ils connaîtraient davantage de difficultés pour s’ajuster.

Quoi qu’il advienne, la tolérance des Lituaniens et l’acceptation des Russes et des Polonais à la nouvelle situation semblent une nécessité pour assurer une cohabitation harmonieuse dans l’avenir. La république de Lituanie d’aujourd’hui n’est plus et ne sera jamais plus la République d’avant la Première Guerre mondiale: les Russes, et surtout les Polonais, sont là dorénavant pour rester. Pour ceux-là, il est fini le temps où ils constituaient la majorité fonctionnelle en Lituanie et faisaient pratiquement la pluie et le beau temps dans tout le pays. Quant aux Polonais, ils ne sont plus sous le régime d’Union avec la Pologne. Bref, les minorités de Lituanie devront apprendre à ramer dans le sens du courant.

Enfin, l'engagement de la Lituanie aux valeurs démocratiques et libérales l'oblige maintenant à respecter les normes européennes. Ainsi, pour maintenir de bonnes relations sur le plan international, la Lituanie devra accorder une grande importance au traitement de ses minorités. La question polonaise reste sûrement un premier défi à relever. Mais la Lituanie a déjà démontré qu’elle était capable de relever des défis autrement plus difficiles. 

Dernière mise à jour: 13 déc. 2015

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Lituanie

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(1) Généralités
 


(2) La politique de valorisation
du lituanien

 


(4) Bibliographie
 

 

Loi sur la langue officielle - Loi sur les minorités ethniques

Lettonie  -  Europe  -  Estonie

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