République d'Estonie

Estonie

(Eesti)

(1) Généralités

 
Capitale: Tallinn 
Population: 1,3 million (2000) 
Langue officielle: estonien 
Groupe majoritaire: estonien (67,9 % 
Groupes minoritaires: russe (25,6 %), ukrainien (2,1 %), biélorusse (1,3 %), finnois (0,9 %), tatar (0,2 %), letton (0,2 %), polonais (0,2 %), yiddish (0,1 %), lituanien (0,1 %), allemand (0,1 %), arménien, azéri, moldave (roumain), tchouvache, morvde, carélien, ingrien, géorgien, ouzbek, suédois.
Système politique: république parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 6, 12, 21, 37, 49, 50, 51, 52 de la Constitution de 1992 
Lois linguistiques : Loi sur la langue (1989, abrogée);  Loi sur la langue (version non modifiée de 1995); Loi sur la langue (version modifiée de 2007); Décret de procédure de mise en œuvre du contrôle de la Loi sur la langue (1996);

Loi sur l'éducation (199
2); Loi sur les écoles primaires et les écoles secondaires supérieures (1993); Loi sur l’autonomie culturelle des minorités nationales (1993); Loi sur la citoyenneté (1995); Loi sur les universités (1995);
Loi sur les réfugiés (1997); Code de procédure civile (1998); Loi sur les écoles privées (1998); Loi sur les enfants d'âge préscolaire (1999); Loi sur la procédure administrative (2001); Règlement no 164 relatif aux niveaux de maîtrise obligatoires de l'estonien de la part des employés des sociétés, associations à but non lucratif et fondations (2001); Loi électorale (2002); Loi sur les règles de procédure du Riigikogu et des règlements internes (2003); Loi sur la protection du consommateur (2004); Loi sur les noms géographiques (2004).

1 Situation géographique

La république d'Estonie (en estonien: Eesti Vabariik) est bordée au nord par le golfe de Finlande, à l'est par la Russie, au sud par la Lettonie et à l'ouest par la mer Baltique. L'Estonie possède plus de 500 îles dont les deux plus vastes, Saaremaa et Hiiumaa, séparent le golfe de Riga de la mer Baltique (voir la carte).

L'Estonie fait partie des États baltes avec la Lettonie et la Lituanie. Les pays baltes représentent au total 175 000 km², avec une population de 7,4 millions d'habitants. Bordés par la mer Baltique à l'ouest, ils partagent leurs frontières avec la Russie, la Biélorussie et la Pologne. L'oblast de Kaliningrad, l'ancienne Königsberg allemande, enclavé entre la Lituanie et la Pologne, appartient à la Russie.

L'estonien est une langue de la famille ouralienne, alors que le letton et le lituanien sont des langues indo-européennes du groupe balte. Les trois langues utilisent l'alphabet latin. La Lituanie est à majorité catholique, tandis que la Lettonie et l'Estonie sont protestantes. Il existe néanmoins une unité culturelle balte, visible par exemple dans l'architecture hanséatique des grandes villes comme Tallinn, Riga ou Vilnius.

L'Estonie est divisé administrativement en 15 comtés ou régions (maakonnad, singulier - maakond): Harjumaa (Tallinn), Hiiumaa (Kardla), Ida-Virumaa (Johvi), Jarvamaa (Paide), Jogevamaa (Jogeva), Laanemaa (Haapsalu), Laane-Virumaa (Rakvere), Parnumaa (Parnu), Polvamaa (Polva), Raplamaa (Rapla), Saaremaa (Kuressaare), Tartumaa (Tartu), Valgamaa (Valga), Viljandimaa (Viljandi), Vorumaa (Voru), les centres administratifs liés aux comtés étant indiqués entre parenthèses

2 Données démolinguistiques

Selon les données du recensement officiel de 2000, l'Estonie comptait 1,3 million d'habitants. Le tableau qui suit montre que la population du pays était de 1,5 million en 1989.
 

Nationalité

1989 2000
Nombre Pourcentage Nombre Pourcentage
Estoniens 963 281 61,5 % 930 219 67,9 %
Russes 474 834 30,3 % 351 178 25,6 %
Ukrainiens   48 271   3,1 %   29 012   2,1 %
Biélorusses   27 711   1,8 %   17 241   1,3 %
Finnois   16 622   1,1 %   11 837   0,9 %
Tatars     4 058   0,2 %     2 582   0,2 %
Lettons     3 135   0,2 %     2 330   0,2 %
Polonais     3 008   0,2 %     2 193   0,2 %
Juifs     4 613   0,3 %     2 145   0,1 %
Lituaniens     2 568   0,2 %     2 116   0,1 %
Allemands     3 466   0,2 %     1 870   0,1 %
Autres   14 088   0,9 %     9 410   0,7 %
Inconnus          7   0,0 %     7 919   0,6 %
Total 1 565 662 100,0 % 1 370 052 100,0 %

Source: Recensement officiel de l'Estonie, 2000

2.1 La langue estonienne

Les Estoniens de souche représentent 67,9 % de la population, alors que les russophones forment une groupe de 25,6 %. Autrement dit, Estoniens et Russes regroupent 93,5 % des habitants du pays. Dans les trois pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), la langue de la majorité est la langue officielle (estonien, letton et lituanien); en Estonie, elle l’est dans une proportion de 67,9 % – contre 75,5 % en Lituanie et 54,5 % en Lettonie. La répartition de la population révèle que les Estoniens « de souche» représentent moins de 50 % de la population dans des villes telles Sillamäe (4,3 %), Narva (4,9 %), Narva-Jõesuu (15,2 %), Kohtla-Järve (17,8 %), Maardu (19,9 %), Kallaste (21,1 %), Paldiski (29,7 %), Loksa (32,7 %), Jõhvi (33,2 %), Kiviõli (39,4 %), Mustvee (40,7 %) et Püssi (48,7 %). On constate qu'une grande partie des non-Estoniens est concentrée dans les villes. Les individus sans citoyenneté estonienne habitent généralement dans les villes, alors que les citoyens estoniens constituent plus de 95% des habitants des zones rurales.

La langue estonienne n'est pas uniforme: elle est fragmentée en deux grands groupes dialectaux, les dialectes nordiques (ou dialectes du Nord) et les dialectes méridionaux (ou dialectes du Sud), traditionnellement reliés aux villes de Tallinn dans le Nord et Tartu dans le Sud. Les dialectes du Nord se subdivisent en cinq variétés; ceux du Sud, en trois:
 

Dialectes estoniens du Nord Dialectes estoniens du Sud
(1) Rannikumurre : dialecte du littoral
(2) Saarte murre : dialecte des îles
(3) Läänemurre: dialecte de l'Ouest
(4) Keskmurre: dialecte central
(5) Idamurre : dialecte de l'Est
6) Mulgi murre: dialecte de Mulgi
7) Tartu murre: dialecte de Tartu
8) Võru murre: dialecte de
Vöro  

En estonien, le mot murre signifie «dialecte», d'où (1)Rannikumurre «dialecte du littoral», (2) Saarte murre «dialecte des îles», (3) Läänemurre «dialecte de l'Ouest», (4) Keskmurre «dialecte central», (5) Idamurre «dialecte de l'Est», (6) Mulgi murre «dialecte de Mulgi», (7) Tartu murre «dialecte de Tartu» et (8) Võru murre «dialecte de Vöro».

Les différences entre les variétés du Nord et les variétés du Sud sont généralement d'ordre phonétique et grammatical. Cependant, le võro (8) se distingue des autres en étant la variété la plus spécifique, même dans le lexique. À l'intérieur de cette zone, il est possible de distinguer le dialecte seto (env. 5000 locuteurs) dans les municipalités situées à l'extrémité est; cette variété est aussi parlée en Russie près de la frontière avec l'Estonie

L'intercompréhension est relativement aisée entre les diverses variétés dialectales. C'est le Keskmurre (dialecte central) qui sert de norme standard pour la langue estonienne.

Ce sont des dialectologues estoniens qui ont commencé la collecte systématique des dialectes à partir de 1921. Pendant toute la période soviétique (1940-1991), les dialectologues de l'Institut de la langue estonienne ("Eesti Keele Instituut") furent les principaux protagonistes de la collecte et de l'étude des dialectes estoniens. Ils élaborèrent le Dictionnaire des dialectes estoniens (Eesti murrete sõnaraamatu), dont quatre tomes sont édités depuis 1994. L'État estonien encourage l'emploi et le préservation des dialectes en tant que richesse culturelle; il en favorise l'étude parce qu'ils font partie de la culture locale. En raison de son histoire, la langue estonienne a emprunté de nombreux mots au suédois, à l'allemand, au russe et à l'anglais.

L'estonien n’est pas une langue balte et ne fait pas partie des langues indo-européennes, puisqu’il appartient à la famille ouralienne – avec le finnois, le hongrois, le same (lapon), le permiak, etc. Ainsi, seules la Lettonie et la Lituanie peuvent, linguistiquement parlant, prétendre faire partie véritablement des «États baltes». C’est donc improprement qu’on classe l’Estonie parmi les États baltes.

Toutefois, en raison des caractéristiques géographiques, politiques et démographiques, on a coutume de dire que la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie font partie des États baltes. Il faut se rappeler que la langue nationale et officielle, l’estonien, n’est ni une langue balte ni une langue indo-européenne et, pour cette raison, constitue une difficulté supplémentaire pour son apprentissage de la part de la minorité russophone.

Quant aux Estoniens, en raison du caractère relativement particulier de leur langue, ils ont développé un fort nationalisme linguistique: ils sont fiers de parler une langue non indo-européenne, voire une langue comptant parmi les plus anciennes d'Europe, et une langue parlée nulle part au monde. En ce sens, les Estoniens sont distincts des autres Européens, ce qui les associe aux Basques qui partagent les mêmes caractéristiques. 

2.2 Les russophones
Les russophones sont concentrés surtout dans les zones urbaines, essentiellement dans les villes industrielles du nord-ouest du pays. Avant l'annexion du pays par les Soviétiques en 1940, les Russes ne constituaient que 8,5 % de la population totale. Ils se sont installés ensuite massivement en Estonie et ont formé jusqu'à 40 % de la population (en 1989), surtout après que le régime communiste eût lancé une intense politique d'industrialisation et de soviétisation des pays baltes. Les russophones constituent aujourd'hui 25 % de la population.

Le russe est la langue étrangère la plus connue de toute l'Estonie, puisque 49,2 % de la population totale parle cette langue comme langue maternelle ou comme langue seconde. Les Estoniens parle le russe dans une proportion de 68,2 %, soit deux fois plus que l'anglais (35,2 %). Les statistiques gouvernementales révèlent que 97 % de la population parlent l'estonien ou le russe comme langue maternelle. Seule un peu plus que 2 % de la population parle les autres langues. En ce qui concerne l'usage de la langue, 98,2 % des Russes et 97,9 % des Estoniens parlent leur langue maternelle.

2.3 Les autres communautés linguistiques

La troisième communauté linguistique numériquement la plus importante est formée des Ukrainiens (2,1 %). Suivent les Biélorusses(1,3 %), les Finnois (0,9 %), les Tatars (0,2 %), les Lettons (0,2 %), les Polonais (0,2 %), les Juifs (0,1 %), les Lituaniens (0,1 %) et les Allemands (0,1 %). Le pays compte également des Arméniens, des Azerbaïdjanais, des Moldaves, des Tchouvaches, des Morvdes, des Caréliens, des Ingriens, des Géorgiens, des Ouzbeks et des Suédois. On estime que la grande majorité des citoyens estoniens (83,4 %) peuvent s'exprimer en estonien, alors que 15,3 % peuvent le faire en russe. Beaucoup de locuteurs des petits peuples ne parlent plus leur langue ancestrale, car ils sont passés au russe. Par contre, beaucoup de Finnois, d'Ingriens, de Tsiganes et quelques autres parlent l'estonien comme langue maternelle.

2.4 Les religions

En Estonie, c'est l’Église évangélique luthérienne estonienne qui est la confession religieuse la plus importante (14,8 %). Les deux autres confessions, en termes du nombre des membres, sont l’Église apostolique orthodoxe estonienne et l’Église orthodoxe russe (13,9 % au total), qui dépendent respectivement du patriarche de Constantinople et du patriarche de Moscou.

3 Données historiques

Les ancêtres des Estoniens actuels furent les Estes, des tribus organisées en petits États vaguement fédérés au Ier siècle de notre ère. Déjà à cette époque, les Estes parlaient des dialectes avec des différences entre ceux du Nord et ceux du Sud. La mobilité des individus étant limitée à l'étendue de leur paroisse, la dialectalisation s'accentua au point de se multiplier en plus de cent dialectes paroissiaux.

En 1219, le roi Waldemar II du Danemark envahit le nord de l'Estonie, mais à la suite d'une révolte paysanne en 1343-1345 la couronne danoise dut céder ses territoires du nord de l'Estonie aux chevaliers teutoniques (allemands) qui contrôlaient déjà le sud de la région, la Livonie (Lettonie). En 1561, les Estoniens passèrent alors sous la protection de la couronne suédoise, la Pologne contrôlant temporairement le sud du pays. Puis, en 1645, la totalité de l'Estonie passa aux mains des Suédois. En 1710, l’Estonie fut occupée par la Russie, puis cédée à cette dernière par la Suède en 1721.

Dès lors, le tsar Pierre le Grand (1672-1725) restaura les anciens privilèges de la noblesse. Entre 1816 et 1819, le tsar Alexandre Ier (1777- 1825) abolit le servage en Estonie; les paysans eurent le droit de posséder des terres et le système du travail forcé fut supprimé. Mais le tsar Alexandre III (1845-1894) pratiqua une politique de russification chez les Estoniens. Parallèlement, la conscience nationale estonienne commença à s’éveiller. 

3.1 L'éveil de la conscience estonienne

Bien que l’Estonie ait été dominée par plusieurs nations au cours de sept siècles d’occupation étrangère — le Danemark, la Pologne, la Suède et plus tard la Russie —, la langue estonienne fut davantage influencée par l'allemand, en fait, le bas-allemand et le haut-allemand, ainsi par le dialecte allemand de la Baltique. Par exemple, le vocabulaire relié à la ville et la modernité fut grandement influencé par l'allemand. D'ailleurs, jusqu'en 1802, date de la réouverture de l'Université de Tartu, l'enseignement universitaire ne fonctionnait qu'en allemand et n'accueillait pratiquement que des germanophones.

Dans les années 1850 et 1860, une «nouvelle orthographe», largement inspirée de celle du finnois, une langue de la famille ouralienne comme l'estonien, s'imposa progressivement. C'est pourquoi l'influence du finnois se fit sentir dans la grammaire et dans le vocabulaire, bien que le procédé privilégié pour enrichir l'estonien était l'analogie interne et l'emprunt aux dialectes locaux, y compris dans les formes méridionales des dialectes du Sud. En même temps, les emprunts massifs à l'allemand se poursuivaient. Néanmoins, l'intérêt pour la Finlande persista, car les deux peuples, les Estoniens et les Finlandais, étaient perçus comme des «frères» en raison de la proximité du finnois et de l'estonien. C'est également vers cette époque qu'apparut le mot eestlane, c'est-à-dire «estonien». La langue estonienne était encore considérée comme la «langue des paysans» et paraissait un instrument inadapté aux réalités contemporaines. L'essentiel de la vie culturelle se déroulait alors en allemand, d'autant plus que les intellectuels connaissaient mieux l'allemand écrit que l'estonien.

Le nationalisme estonien aidant, la population accéda à l'instruction, notamment avec la multiplication des écoles rurales. À la fin des années 1860, quelque 90 % des Estoniens de plus de dix ans savaient au moins lire leur langue. Ce sont surtout les instituteurs qui furent les principaux initiateurs du mouvement national, même si la culture se germanisait.

En 1888-1889, grâce à une réforme judiciaire, les grands propriétaires terriens d'origine allemande virent leurs privilèges abolis. Il faut dire que les nouveaux fonctionnaires étaient russophones et que la traduction à partir de l'allemand était devenue prohibitive. Graduellement, le russe allait remplacer l'allemand comme langue véhiculaire en Estonie. La russification visait surtout la langue allemande, mais elle toucha aussi la langue estonienne.

3.2 L'influence russe

À la fin du XIXe siècle, les régions peuplées d'Estoniens comptaient 960 000 habitants en 1897, dont 91 % d'Estoniens. Les russophones (4 %) étaient devenus plus nombreux que les germanophones (3,5 %). Beaucoup d'Estoniens quittèrent leur pays pour émigrer en Russie. En 1897, plus de 100 000 Estoniens habitaient les «provinces intérieures» de Russie. À partir de 1887, le russe devint progressivement la langue d'enseignement dans les écoles primaires. La russification s'étendit à l'Université de Tartu en 1889. L'allemand recula, mais paradoxalement l'estonien en bénéficia dans un premier temps. En effet, l'estonien devint la langue de communication normale parmi les Estoniens instruits. En 1891, apparut le premier quotidien estonien, Postimees (Tartu).

En janvier 1905, eut lieu à Saint-Pétersbourg le fameux «Dimanche rouge», une répression sanglante de la part de l'armée du tsar Nicolas II, qui tira sur la foule lors d'une manifestation populaire sur la place du palais d'Hiver. Cet événement, on le sait, allait contribuer au déclenchement de la Révolution russe de 1905, anticipant celle d'Octobre 1917. L'agitation révolutionnaire se transporta en Estonie dans les semaines qui suivirent. Elle gagna vite les villes et se répandit ensuite dans les campagnes. Les revendications prirent rapidement une forte connotation nationaliste : les Estoniens réclamèrent un meilleur statut pour leur langue et, pour la première fois, une forme d'autonomie, faute d'indépendance. L'Empire se radicalisa et la répression russe s'abattit sur l'Estonie.

En 1906, les autorités russes autorisèrent le retour de l'estonien dans les écoles primaires (les deux premières années) et dans les établissements privés. Dans les écoles secondaires, l'allemand revint en
force et le russe demeura l'unique langue universitaire. Pendant ce temps, de nombreux jeunes Estoniens allèrent poursuivre leurs études en Russie. Arriva la Première Guerre mondiale. La Russie déclara la guerre à l'Allemagne, ce qui bien accueilli par les nationalistes estoniens. Toutefois, les mesures de russification revinrent à nouveau.

En février 1917, le régime tsariste s'était effondré en quelques jours. En avril de la même année, le gouvernement provisoire de Petrograd accepta le redécoupage des «provinces baltes» en tenant compte des frontières linguistiques. Pour la première fois, apparut un territoire appelé «Estonie», ce qui correspondait plus ou moins à l'actuelle Estonie. Ainsi, la Révolution russe avait permis l'indépendance de l'Estonie.  Mais les bolchéviques envahirent à nouveau l'Estonie, avant d'être chassés par les Allemands. Le 24 février 1918, l'indépendance de l'Estonie fut proclamée: elle allait durer jusqu’en 1940.  

3.3 L'indépendance de 1918-1940

L'Estonie se dota d'une constitution en 1920. L'Assemblée nationale (Riigikogu) était composée de 100 députés élus pour trois ans; ceux-ci possédaient presque tous les pouvoirs, mais il n'y avait pas de «chef d'État», seulement «doyen» ("riigivanem") dont le mandat était révocable à tout moment par les députés. L'enseignement fut aussitôt estonisé dans tout le pays. En 1925, le gouvernement adopta une législation généreuses envers ses minorités. Des Conseils culturels élus purent en principe gérer leurs propres affaires, avec le droit de lever des impôts. Dans les faits, seuls les germanophones et les Juifs se dotèrent de tels conseils. Quant aux Russes et aux Suédois, ils considéraient que la Constitution les protégeait suffisamment en autorisant toutes les institutions locales à utiliser leur langue lorsqu'une minorité était majoritaire.

À la démocratie estonienne de 1920 succéda en 1934 un régime fort et dirigiste, qui mit l'accent sur la solidarité estonienne et le patriotisme. Le gouvernement entreprit des campagnes d'estonisation des noms propres de personnes et des noms géographiques. Le patrimoine rural (folklore, costumes traditionnels, etc.) fit l'objet de toutes les attentions. L'estonien fut reconnu comme la seule langue officielle, sauf dans les villages russophones ou suédophones). Seuls les tribunaux continuèrent de d'utiliser la jurisprudence rédigée en allemand. Le système d'éducation fut entièrement estonisé, ce qui comprenait l'Université de Tartu. Puis l'Estonie se dota de nombreuses institutions culturelles : l'Académie de la langue ("Keele akadeemia"), l'Union des écrivains ("Kirjanike Liidu"), l'Académie des sciences ("Teaduste Akadeemia"). En 1925, le Kultuurkapital («Fonds pour la culture») fut créé afin de financer les projets culturels. En 1929, furent instaurées les «Journées finno-ougriennes» (Soome-ugri päev) afin de tisser des liens avec les «peuples frères».

En 1940, l'URSS mit fin au régime estonien en annexant l'Estonie. C'est que les protocoles secrets annexés au Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 attribuaient l'Estonie à la «sphère d'intérêts» soviétique. Le départ des germanophones, ceux qu'on appelait les Germano-Baltes, fut l'une des conséquences du Pacte germano-soviétique. Hitler rapatriait les Allemands afin de coloniser la Pologne. Après l'attaque de la Pologne par l'Allemagne et le début de la Seconde Guerre mondiale, l'URSS installa des bases militaires en l'Estonie.

3.4 L'Estonie soviétique (1940-1991)

Dès juin 1940, l’Armée rouge occupa l'Estonie et les autres États baltes, la Lettonie et la Lituanie. Le 17 juin, plus de 90 000 hommes envahirent le pays; il n'y eut guère de résistance, car l'armée estonienne ne comptait que 15 000 soldats. L’Estonie devint alors une république de l'URSS et subit une politique d’intense russification. Comme en Lettonie, l'Allemagne envahit le territoire estonien en 1941. Pour les nazis, les Estoniens, qui avaient connu sept siècles d'éducation allemande, étaient tout à fait «germanisables», il leur fallait seulement renoncer à leur langue. L'Estonie fut rattachée à l'Ostland, dont le chef-lieu était Riga, mais l’occupation militaire prit fin en septembre 1944, avec le retour des troupes soviétiques. Entre juillet et novembre 1944, quelque 8000 Estoniens s'exilèrent en Suède, dont une bonne partie de l'élite intellectuelle.
 

Les Soviétiques transformèrent les programmes scolaires et introduisirent le russe dans toutes les écoles. La presse et l'édition restèrent sous le contrôle de l'État, dont les postes étaient détenus par des Russes. La plupart des institutions culturelles estoniennes durent se dissoudre. La République socialiste soviétique d'Estonie se dota d'institutions soviétiques, avec son Soviet suprême, son Conseil des Commissaires du peuple, son drapeau (ci-contre). L'Armée rouge installa jusqu'à 300 000 soldats en Estonie. Elle vida de leurs habitants des villages entiers et même des villes, dont Narva et Paldiski.
 

Le régime stalinien fut un désastre pour l'Estonie. Les bibliothèques estoniennes furent supprimées et la production littéraire chuta immédiatement. Seuls les Estoniens qui écrivaient en russe furent reconnus. Les traditions nationales ne purent s'exprimer que dans les chansons à caractère folklorique. Le Parti communiste embaucha beaucoup de Russes et d'Estoniens russifiés au sein des rouages de l'État. L'époque stalinienne vit arriver un afflux considérable de Russes, alors qu'en même temps les assassinats, les déportations et les exils vidèrent l'Estonie d'une bonne partie de sa population, environ un sixième. À la mort de Staline le 5 mars 1953, il restait environ que 780 000 Estoniens sur le territoire de l'Estonie. La proportion d'Estoniens passa de 88 % en 1934 à 75 % en 1959 et à 61 % en 1989. À Tallinn, les russophones devinrent majoritaires dès le début des années 1980. Les Russes étaient d'autant plus visibles qu'ils habitaient dans les grandes villes et formaient localement parfois une majorité locale. Habitués de vivre en pays conquis, les Russes vivaient comme en Russie, sans jamais parler la langue des «indigènes». Ils avaient leurs propres institutions, c'est-à-dire leurs écoles, leurs journaux, leurs établissements culturels, etc., et se comportaient comme des conquérants. 

La politique linguistique des dirigeants soviétiques fut défavorable à la langue estonienne. En raison de l'idéologie du «peuple soviétique», la russification s'intensifia à un point tel que le russe s'imposa partout dans la société estonienne. Les établissements d'enseignement russes concurrencèrent ceux de langue estonienne, même dans les écoles primaires. L'université se russifia complètement. Les services publics auprès de la population se russifièrent également; il n'était pas rare qu'un Estonien sa fasse insulter parce qu'il s'était adressé dans sa langue auprès de l'administration, dans un commerce ou un magasin. En 1980, plus de 80 % des émissions de télévision étaient présentées en russe. La plupart des Russes n'avaient aucun contact avec les «autochtones» et ne faisaient aucun effort pour apprendre leur langue. Les deux communautés vivaient côte à côte, en deux solitudes; très peu de Russes épousaient des «autochtones». Les Estoniens ne se laissèrent pas russifier, car en 1979, seulement 1% d'entre eux déclaraient le russe comme langue maternelle. Parmi les ethnies non russes, les Estoniens témoignèrent d'une résistance farouche au russe, puisque 24 % seulement étaient bilingues.

Durant les 45 ans de régime communiste, plus de 60 000 Estoniens s'enfuirent en Suède ou en Allemagne. La langue estonienne devint une forme de résistance à l'influence russe. Les Estoniens se sont mis à la conservation stricte de leur langue, en respectant scrupuleusement les règles et les normes. C’était pour les Estoniens une façon de s’opposer à la langue russe et aux Russes. L'estonien se développa comme l’un des constituants fondamentaux de l’identité estonienne. À la fin de 1988, le Soviet suprême d'Estonie proclama le rétablissement de la souveraineté et, au début de 1989, l'estonien redevint la seule langue officielle. L'URSS disparut le 25 décembre 1991.

3.5 L'indépendance de 1991 et les conflits ethniques

Une nouvelle constitution, démocratique, fut adoptée en juin 1992. Au mois d’octobre suivant, Lennart Meri, ancien ministre des Affaires étrangères, favorable à une libéralisation rapide de l’économie, fut élu par le Parlement à la présidence de la République. L’Estonie devint membre du Conseil de l’Europe en 1993. En février 1994, elle signa l’accord de partenariat pour la paix et une coopération militaire limitée avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). En août 1994, les forces armées russes retirèrent leurs dernières troupes stationnées dans le pays.

Au moment de l'indépendance de 1991, les Russes représentaient 40 % de la population, ce qui constituait une proportion considérable pour un si petit pays. Au cours de l'année qui suivit, quelque 100 000 russophones partirent pour la Russie. En 1992, il en restait encore 448 000 sur le territoire estonien, auxquels il faut ajouter 40 000 Ukrainiens et 42 000 Biélorusses, ce qui correspond au total à 33,1 % de la population. Plusieurs lois, dont la Loi sur la langue de 1995, furent adoptées afin de redonner à l'estonien la place qu'il avait perdue sous le régime soviétique.

Il faut bien comprendre que, depuis le XIIIe siècle, l'Estonie a été sous l’occupation de ses puissants voisins, à l'exception de la période de la première république estonienne, soit entre 1918 et 1940. Ces fait historiques expliquent la préoccupation bien légitime des autorités estoniennes: la survie de leur nation, de leur peuple et de leur langue. Pour cette raison, les comportements sociaux des Estoniens envers la minorité russe ne peuvent pas être tout à fait normaux: les russophones ne peuvent pas être considérés comme une minorité comme les autres. Pour les Estoniens, la langue russe constitue «la» menace linguistique. Alors que l'anglais représente un signe d'ouverture vers le monde, le russe est demeuré une langue impériale qui a dominé l'estonien durant trop longtemps. En fait, beaucoup d'Estoniens sont même exaspérés d’avoir à recourir au russe, pour communiquer avec des citoyens qui se sont toujours refusés à apprendre la langue nationale du pays, l'estonien, alors qu'ils vivaient sous le régime soviétique. Aujourd'hui, les Estoniens se servent du système d'éducation afin d'intégrer les russophones à la société estonienne. Dans ce pays, il existe deux processus contradictoires difficiles à concilier: d'une part, l'élaboration d'une société plus homogène, d'autre part, la montée de la mondialisation et du multiculturalisme. Le rôle de l’État dans l’intégration des minorités dans la société estonienne semble prépondérant, car l’établissement de relations interethniques harmonieuses est inséparable de la modernité. Toutefois, il faut que les Estoniens délaissent graduellement l'idéologie de «l’État-nation», qui était dominante au début de la décennie de 1990, pour poursuivre maintenant un idéal ressemblant à une société multiculturelle, tout en préservant leur identité estonienne.

4 La question de la citoyenneté estonienne

En Estonie, l'indépendance a été obtenue dans le calme. À l’exemple de la Lettonie, l'actuelle république d'Estonie est présentée comme le successeur historique de la république indépendante du même nom qui a existé de 1918 à 1940. Une nouvelle Constitution fut approuvée par référendum en 1992.

En s'inspirant d'une loi de 1939, le gouvernement a restreint les possibilités d'acquisition de la nationalité estonienne. Selon la législation de 1992, toutes les personnes qui résidaient en Estonie avant 1940 ainsi que leurs descendants se voient attribuer automatiquement la citoyenneté sans distinction ethnique. Les autres citoyens doivent demander un permis de séjour de deux ans et passer un examen de compétence linguistique.

Les relations interethniques se sont considérablement dégradées en juin 1993 à la suite de l'adoption d'une loi sur les étrangers demandant aux «non-citoyens» – en majorité russophones – de choisir entre la citoyenneté estonienne ou de rester étrangers, munis d'un permis de séjour. La loi d'acquisition de la nationalité, entrée en vigueur le 25 février 1992, prévoyait une période de résidence de trois ans, assortie d'un test de compétence de l’estonien et d'une déclaration d'allégeance à la république d’Estonie. En janvier 1995, le Riigikogu (Parlement) a adopté une nouvelle Loi sur la citoyenneté dont les exigences ont été accrues.

Selon l’article 6 de la Loi sur la citoyenneté de 1995, il faut, outre être âgé d’au moins 15 ans, avoir vécu en Estonie sur la base d’une résidence permanente autorisée pour au moins cinq années antérieures à la date à laquelle la demande de citoyenneté estonienne a été soumise et encore une année suivant la date de la demande d’inscription; il faut aussi connaître la Constitution et la Loi sur la citoyenneté; il faut avoir un revenu légal, permanent et suffisant pour subvenir à ses propres besoins ainsi qu’aux personnes à sa charge; il faut être loyal à la république d’Estonie et prêter serment en déclarant: «En demandant la citoyenneté estonienne, je jure d'être fidèle à l'état du système constitutionnel de l'Estonie.»

Cependant, l’exigence la plus contraignante pour un russophone provient certainement des prescriptions de l’article 8 de la Loi sur la citoyenneté sur les exigences linguistiques:
 

- être capable de comprendre en estonien les déclarations et documents officiels, les avis de danger ou de sécurité, les nouvelles de l’actualité, les descriptions d’événements;

- être capable de soutenir une conversation en estonien, soit raconter quelque chose, formuler des questions, des explications, des hypothèses, donner des ordres, exprimer des opinions ou des demandes personnelles;

- être capable de lire en estonien des documents à caractère public, des avis, des formulaires simples, des articles de journaux, des messages, catalogues, modes d’emploi, questionnaires, rapports et des guides;

- être capable de rédiger en estonien des demandes d'emploi, des lettres officielles, des textes explicatifs, des curriculum vitae, des questionnaires, des formulaires standards, etc., et de remplir un test.

De plus, la connaissance de la langue estonienne sera évaluée par un examen d’aptitude linguistique et un certificat sera émis à toute personne qui réussit avec succès l’examen de compétence. Toutefois, toute personne qui a complété son instruction, primaire, secondaire ou post-secondaire, en estonien sera exemptée de l’examen de compétence linguistique.

Malgré leur présence importante au Riigikogu (Parlement), les partis politiques russophones n'ont pas réussi à faire modifier la Loi sur la citoyenneté qui semble constituer un obstacle à la naturalisation d'une grande part des russophones "non citoyens" résidant dans le pays. La décision prise par le gouvernement de délivrer à ces "non-citoyens" un passeport d'étranger devait contribuer à limiter le risque de tension entre Estoniens et russophones. Selon certaines sources, l'information sur les procédures de naturalisation serait insuffisante, les conditions exigées trop sévères, le financement des cours de langues trop maigre et les professeurs d'estonien trop peu nombreux. 

Il faudrait ajouter aussi la question délicate des officiers soviétiques à la retraite. Or, l’un des effets de la Loi sur la citoyenneté a été de retarder le retrait des troupes russes de l’Estonie; en effet, le gouvernement russe liait le départ de l’armée à la fin des "violations des droits de l'homme" dont il estimait victime la minorité russophone. En 1996, il y avait encore 2300 soldats russes en Estonie – ils étaient entre 30 000 et 35 000 lors de l'indépendance. Le lien avec la question des minorités et les allusions à la perspective d'une présence militaire russe permanente ont accru les craintes des Estoniens, ce qui n'arrange pas les relations interethniques.

En 1997, le gouvernement estonien semblait avoir décidé d’aller dans le sens de la conciliation et du pragmatisme. Il a créé un poste de conseiller pour les questions de politique ethnoculturelle en nommant un russophone; il a créé une commission chargée de préparer des modifications aux lois sur la citoyenneté, les étrangers et la langue, et il attend beaucoup de l'intégration à l'Union européenne de l'Estonie. Le 18 février 1997, le Parlement estonien a adopté la Loi sur les réfugiés. Le lendemain, il ratifiait la convention de 1951 et le protocole de 1967 relatifs au statut de réfugiés.

Dernière mise à jour: 11 mars 2011
 

- L'Estonie -

(2) La politique de valorisation de la langue officielle (estonien)
 

(3) La politique linguistique à l'égard des minorités nationales
 

(4) Bibliographie
 

Lettonie  -  Europe  -  Lituanie

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